jihadisme

 

Si l’idéologie jihadiste est de création récente, ainsi d’ailleurs que le terme pour la désigner, elle s’ancre dans une longue série d’innovations conceptuelles qui remontent pour certaines au Moyen-âge.

1- La notion de takfir au cœur de l’idéologie jihadiste.

Si le jihad est devenu l’effort guerrier pour défendre la communauté musulmane en danger, le takfir est une autre source de violence au sein de l’islam. Cette violence est dirigée contre d’autres musulmans accusés de mécréance. Ceux-ci sont excommuniés, c’est le sens du mot takfir. Il s’agit bien d’une innovation (bida), et à ce titre condamnable par la grande majorité des musulmans sunnites, car au nom de quoi un croyant peut-il en juger un autre ? l’islam n’a pas d’instance dirigeante, pas d’équivalent de la papauté !  Il n’y a pas de magistère, l’on peut prendre avis auprès de n’importe quelle personne à qui un groupe, si minime soit-il, a reconnu une autorité spirituelle, le seul rocher inébranlable consiste dans les textes fondateurs…tout dépendra de la réception de ces textes fondateurs [1].

 Al-Kufr désigne le fait de couvrir, de cacher et donc par extension, la dissimulation des bienfaits de Dieu (par exemple Sourate XVI,57), puis l’ingrat, l’incroyant, l’infidèle. La première occurrence désigne les gens de la Mecque qui refusent le message prophétique. Le kafir (pluriel kuffar) est celui qui refuse de voir la vérité. C’est un peu comme dans la notion occidentale d’athéisme, il y a dans kafir une volonté active de nier. En islam, la négation de Dieu est le péché impardonnable par excellence[2].

La première mise en œuvre dans l’histoire de l’islam de ces concepts de kafir (mécréant) et de takfir (excommunication) le fut par le mouvement (secte ?) Kharijite. Au sens littéral, les sortants, les sécessionnistes, sont ceux qui refusèrent l’arbitrage humain lors de la bataille de Siffin (37H/657) qui opposa les forces du calife Ali à celles du futur calife Muawiyah fondateur de la dynastie des Omeyyades. Les kharijites, nostalgiques du deuxième calife, Omar, sont un peu les « vieux croyants », les puritains de l’islam primitif. Ali cessa le combat suite à un arbitrage défavorable. Les Kharidjites lui reprochent alors d’avoir substitué un arbitrage humain à la décision de Dieu, et donc affirment le droit de s’insurger contre le calife coupable devant Dieu[3]. Cela ouvre la voie à une légitimité de combat contre le pouvoir en place accusé d’être en état de péché, c’est-à-dire finalement, infidèle, mécréant.

Ces notions de kafir et de takfir furent fortement réactivées fin XIIIe-début XIVe siècles par le théologien IbnTaymiyya (1263-1328) dans le contexte précis du jihad anti mongol. Ces derniers déferlent alors sur le Proche Orient mettant fin à la dynastie des Abbassides par la prise de Bagdad en 1258, puis, ne cessent de commettre des incursions dévastatrices en terre musulmane, et ce, malgré leur conversion récente à l’islam. C’est dans ce contexte tourmenté que le juriste théologien Ibn Taymiyya s’engage dans un jihad contre eux, et émet à cette occasion des fatwas légitimant le combat contre ces kuffar. La quasi-totalité des groupes islamistes contemporains font un parallèle entre la menace mongole sous laquelle a vécu Ibn Taymiyya et la pression occidentale sous laquelle eux-mêmes vivent. Ils estiment par conséquent, que des fatwas émises à l’époque d’Ibn Taymiyya demeurent valables aujourd’hui sur toutes sortes de sujets et, en particulier, les fatwas sur l’obligation de djihad contre les « mécréants » (kuffar) et contre les chiites[4] (râfida), mais aussi ses fatwas concernant la destruction des mausolées et des tombes de saints[5]. Ainsi donc, nous retrouvons de manière récurrente cette idée que les vrais musulmans (les jihadistes) doivent impérativement mener le jihad contre ces mécréants (non seulement les non-musulmans, mais également et peut-être avant tout, les dirigeants prétendument musulmans).

Au-delà de l’univers sunnite, seul pris ici en considération, il faut rappeler que dans la tradition chiite – de formation postérieure à celle du sunnisme, après le XIe siècle-, nous assistons à une identité de vision, puisque la guerre contre les « égarés » (sunnites) qui ne reconnaissent pas l’imamat de la postérité d’Ali est, pour Ibn Babawyh (juriste chiite mort en 991) placée avant le combat contre les infidèles[6].

2-  1991, année de rupture.

D’une certaine manière le jihad afghan (1979-89) contre les troupes soviétiques est encore un jihad traditionnel, mené d’ailleurs plus par les mujahidin du pays, tel le célèbre commandant Massoud, que par les jihadistes venus de toute l’Oumma à l’appel Abdallah Azzam (1941-1989), précurseur du jihad mondialisé. En effet, les musulmans venus combattre en Afghanistan sont encore encadrés par des organisations étatiques, directement ou indirectement. Al Qaïda, fondée en 1988 par Ben Laden (1957-2011) et Zawahiri est encore dans le giron de l’Arabie saoudite et des Etats Unis[7]. Ben Laden lors du départ des troupes soviétiques (février 89) est encore très proche des salafistes d’Arabie. L’appui saoudien au jihad afghan vise également à contrecarrer l’influence de la révolution Khomeyniste iranienne dans le monde sunnite, afin de se présenter comme les défenseurs de l’islam attaqué par des impies. De son côté, la propagande américaine nomme ces guerriers, non pas jihadistes, mais Freedom Fighters.

En 1991, tout bascule dans le contexte des guerres du Golfe. C’est l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein, le 2 août 1990, qui en fut l’élément déclencheur. Le roi Fahd d’Arabie, pris de panique, préféra solliciter d’urgence l’aide américaine plutôt que d’accepter celle des combattants de Ben Laden. Aux yeux de ce dernier, le roi Fahd, responsable de cette présence insupportable d’infidèles sur le sol sacré de l’Arabie saoudite, va être accusé d’apostasie. C’est dès lors la fissure dans le camp salafiste, Ben Laden s’oppose désormais à l’Arabie, le pays salafiste par excellence. Ainsi prend fin le jihadisme cheikhiste, c’est-à-dire, cette posture d’allégeance à l’Arabie, qui consiste à solliciter des cheikhs (sage, guide) saoudiens, par internet, afin d’obtenir d’eux des conseils de vie quotidienne, de « bonne interprétation des textes, voire de nécessité d’engagement dans un jihad, au profit du salafisme jihadiste tel qu’il sera développé désormais par Ben Laden.

Cette rupture dans l’univers salafiste permet de lever les ambiguïtés de la période afghane où le jihad était co financé en partie par des infidèles. Les deux parrains d’hier, Arabie et Etats-Unis, deviennent les deux nouveaux ennemis.

Dès lors, l’objectif premier d’al Qaïda est la « libération » du territoire sacré d’Arabie. Le jihad ne vise plus comme en Afghanistan, à reconquérir un espace musulman envahi, mais à éliminer de pseudo pouvoirs musulmans, l’ennemi proche. Ce dernier ne peut être vaincu qu’en éliminant ses appuis extérieurs, l’occident et entre autres les Etats-unis, l’ennemi lointain. Les attaques contre cet ennemi lointain ne sont pas un jihad offensif pour convertir la planète, elles cherchent à l’affaiblir pour le dissuader de poursuivre son soutien aux « dirigeants musulmans infidèles ». Les deux premières actions dans le cadre de cette nouvelle posture furent le jihad en Somalie contre l’opération américaine Restore Hope en 1993, qui se solda en effet par un repli américain victime du syndrome vietnamien, et le premier attentat contre le World Trade Center en février 1993, prélude à celui du 11 septembre 2001.

Avec cette nouvelle stratégie, le jihad est mondialisé, le mot d’ordre ne vient plus d’une puissance publique étatique, qui jusqu’à présent encadrait cet « effort » guerrier afin d’éviter toute anarchie. Le jihad autonomisé, au bon vouloir d’une organisation non-étatique, devient une idéologie de restauration d’un ordre islamique rêvé, fantasmé, à partir d’un petit noyau de vrais musulmans, d’une base (c’est le sens du mot al Qaïda). La finalité ultime étant la restauration du califat, la réunion des musulmans dans une seule Umma, l’imposition de la charia à la planète…en somme, le règne de Dieu !

Un nouveau mode de guerre asymétrique avait été inventé contre l’occident : s’il reprenait certains des dispositifs mis en œuvre par l’Iran et le Hezbollah au Liban, comme l’attaque des ambassades et les attentats suicides, il en transformait la finalité. Ce type-ci de terrorisme ne relevait pas in fine d’un Etat cherchant à obtenir des résultats quantifiables et circonstanciés- en l’occurrence desserrer l’étau militaire contre son territoire durant le conflit avec l’Irak. Les commanditaires constituaient une nébuleuse que l’on ne savait ni identifier précisément ni nommer avec certitude, dont les contours étaient flous, les objectifs maximalistes et non négociables[8].

3- Au cœur des idéologies du jihadisme, le jihad comme « nouveau mythe unificateur[9] »

L’objectif final est la domination de l’islam sur le monde, la loi de Dieu doit se substituer à la loi des hommes par la restauration du califat, par une application stricte de la charia (personne ne précise de quelle conception de la charia il s’agit). Le moyen est la violence armée, le jihad unificateur de l’Oumma.

En rester à cette grille d’analyse générale, à cette approche essentialisante, serait méconnaître la réalité diversifiée, non monolithique du jihadisme actuel, traversé par de nombreuses lignes de fractures. Au-delà du mythe unificateur annoncé, la réalité est celle de conflits entre groupes, comme ceux auxquels nous avons assisté entre Daesh et al Qaïda en Syrie et Irak, d’oppositions doctrinales, d’enjeux immédiats différents, de diversités de tactiques…

Alors que certains groupes inscrivent leur action militante à une échelle nationale (Afghanistan, Tchétchénie, Palestine, Irak, Algérie…), d’autres suivent au contraire une stratégie mondiale. Cette tension entre tendances nationalistes et globalistes du jihadisme est particulièrement prononcée dans des pays comme l’Irak et la Syrie, où les tenants du jihad global s’opposent à leurs concurrents « irakistes » et « syrianistes ». L’insurrection qui lutte contre Bachar al-Assad est à ce titre-là plus divisée de toutes[10].

Néanmoins, les actions sur le terrain, le bruit médiatique des deux côtés rivaux, font surnager quelques idées majeures, quelques constructions idéologiques plus ou moins élaborées. Les grandes organisations jihadistes comme al Qaïda ou Daesh les mettent en œuvre sur bien des points, sans que pour cela ces idéologies soient exclusivement liées à telle ou telle organisation.  Ces idéologies sont à disposition de qui souhaite les mettre en œuvre. Nous en citerons ici quelques-unes.

Abdallah AZZAM (1941-1989).

 Cet intellectuel et religieux palestinien, proche un temps des Frères Musulmans, acteur du jihad palestinien à la fin des années 60, puis, considérant ce jihad comme trop nationaliste, il se rend en 1981 en Afghanistan où il jouera un rôle majeur comme « cœur et cerveau » de ce jihad pensé comme mondialisé. Mobilisant ses connaissances religieuses, il développe de nouvelles directives au service du jihad afghan. Le recours aux fatwas d’Ibn Taymiyya lui permet de faire appel aux volontaires du monde entier pour un jihad conçu comme obligation individuelle dans lequel le martyre en devient l’essence même. Il va reprendre, et ainsi installer durablement l’innovation majeure de l’Egyptien Faraj, le jihad comme 6e pilier de l’islam, qui intime le devoir de renverser tout dirigeant « impie » (taghout, tyran).  Aidé de quatre membres de commandos, l’idéologue Abd al-Salam Farj, assassina le président Sadate en octobre 1981. Abdallah Azzam était lu par les frères Kouachi (affaire Charlie Hebdo).

Abou Moussab al-SOURI (le Syrien).

Né en 1957 dans la région d’Alep, Frère Musulman, jihadiste en Afghanistan, séjour en Europe dans les années 90 (très actif dans le Londonistan), épouse une espagnole et en prend la nationalité, rejoint ben Laden en Afghanistan, capturé par les Américains en 2005, livré à Bachar al-Assad…sa trace se perd avec la révolution de 2011.

Son ouvrage majeur mis en ligne en 2005, Appel à la Résistance islamique mondiale, a été traduit en analysé par Gilles Kepel dans son ouvrage « Terreur sur l’Hexagone ».

Al-Souri tire les leçons de l’échec des deux premières vagues de jihad récents :

les années 1980 et 1990 : jihad contre les pouvoirs musulmans locaux

– 2eme vague :  jihad spectaculaire mené contre l’Occident par al Qaïda – 11 septembre 2001

L’ennemi lointain est toujours debout, les masses musulmanes certes se sont enthousiasmées, mais n’ont pas suivi le mouvement. Aussi, à la stratégie par le haut de ben Laden, il faut substituer une stratégie par le bas, et privilégier un jihad de proximité en prenant appui sur les éléments les plus radicalisés en Europe (forte présence de musulmans, proximité du théâtre syrien). Les attentats doivent être commis sans gros moyens (contrairement au 11 septembre) avec un véhicule-bélier ou unsimple couteau, afin de susciter une répression qui radicalisera encore plus les musulmans, jusqu’à provoquer une guerre civile. L’attentat de Nice le 14 juillet 2016 s’inscrit parfaitement dans cette logique.

Abou Moussab al-Souri est donc le théoricien du jihad de troisième génération, il a inspiré aussi bien les nouveaux groupes al Qaïda que Daesh, même s’il est vrai, comme le souligne Olivier Roy, que la plupart des jihadistes entendus par les services occidentaux ne l’ont jamais lu. Ces doctrines stratégiques s’adressent essentiellement aux dirigeants jihadistes.

Abu Bakr NAJI (nom d’emprunt ? un Egyptien ? ou un collectif au service d’al Qaïda ?)

L’ouvrage intitulé en français en 2007 [11]« Gestion de la barbarie », fut traduit en anglais et analysé par des spécialistes de West Point aux Etats Unis en 2004[12].

Cet écrit en arabe – certainement des années 2002-2004- propose de nouvelles voies pour toujours le même objectif, renverser les régimes musulmans en place afin d’instaurer un ou des Etats islamiques. La stratégie repose sur la certitude de battre le soutien américain des régimes musulmans, comme les jihadistes avaient battu l’armée rouge en Afghanistan. Les attentats visent à l’affaiblir au maximum. Pour cela, il est nécessaire de re territorialiser l’action par une stratégie glocale : une capacité à penser globalement et en même temps à agir localement.

Une autre nouveauté ici exprimée, réside dans l’importance accrue à la communication, à la propagande, grâce à tous les outils de la modernité : vidéo, Internet, réseaux sociaux…afin de justifier « religieusement «  les actions, et d’attirer le plus possible de jihadistes. Le premier essai de mise en œuvre de cette stratégie est certainement l’action menée par le jordanien Zarqawi (tué en 2006) en Irak, comme préfiguration de ce que sera Daesh. La violence prônée et mise en œuvre par Zarqawi puis par Daesh, sera même critiquée par al Qaïda, comme excessive ! Elle vise à créer un chaos, de façon à retrouver un état de pré civilisation, de barbarie, de sauvagerie, condition nécessaire pour installer un nouveau mode de vie, de société, celui du califat, avec la mise en œuvre de la charia.

Ainsi, l’idéologie jihadiste actuelle dispose de tous les outils conceptuels, de toutes les références religieuses possibles pour se justifier et agir, aujourd’hui comme demain, au-delà d’une absence d’emprise territoriale. Un territoire peut être repris, des jihadistes vaincus par les armées occidentales puissantes, mais les idéologies demeurent. Toute action terroriste locale est immanquablement saluée par ce qui reste de Daesh comme l’acte « d’un soldat du califat ».

Christian Bernard


[1] Marie-Thérèse URVOY, in préface du livre de Johan Bourlard, le Jihâd, les textes fondateurs de l’islam face à la modernité, éditions de paris, 190p.2008

 

[2] Le mot kafir a donné l’espagnol caffre et le français cafard (cafarder dans le sens de dénoncer)

 

[3] Jacques Huntzinger, Initiation à l’islam, éditions du Cerf, 359 p., 2017, p.101.

 

[4] Bien avant lui, al-Mawardi (972-1058) dans son ouvrage les statuts gouvernementaux, installe l’idée d’un jihad possible contre d’autres musulmans, les chiites schismatiques.  Cette posture sera reprise par Abu Moussab al-Zarqawi fondateur du mouvement Unité et Jihad en 2004, et précurseur de Daesh, l’ennemi, c’est le chiite !

 

[5] Mathieu Guidère, la guerre des islamistes, Folio, 263 p., p.61.

 

[6] Makram Abbès, « Guerre et paix en islam : naissance et évolution d’une « théorie » », Mots. Les langages du politique [En ligne], 73 | 2003, mis en ligne le 09 octobre 2008, consulté le 15 décembre 2018.

 

[7] Le financement par la CIA des dix années de jihad afghan est estimé à 4 milliards de dollars, à quoi s’ajoutait l’équivalent (matching funds) en pétrodollars saoudiens Gilles KEPEL, Sortir du chaos, les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Gallimard, 510 p.,2018, p. 53.

 

[8] Gilles KEPEL, Sortir du chaos, les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Gallimard, 510p.,2018, p. 113

 

[9] Expression empruntée à Catherine Golliau in Le Point, références, Islam, dogmes et rites, septembre-octobre 2016, p.74. Catherine Golliau est journaliste au Point.

 

[10] Myriam BENRAAD, Jihad : des origines religieuses à l’idéologie, éditions Le cavalier Bleu, 210 p., 2017, p.56

 

[11] Ce livre de 245 pages édité aux éditions de Paris a parfois été surnommé le Mein Kampf du jihadisme pour souligner que cette réflexion stratégique était peut-être la plus aboutie. Face à une polémique, la Fnac et Amazon ont décidé de retirer ce livre de leur catalogue de vente. La même question s’était posée jadis, fallait-il ou non lire Mein Kampf ?

 

[12] On trouvera sur le net plusieurs analyses de cet ouvrage, par exemple https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/offensive-jihadiste-en-irak/les-jihadistes-et-le-management-de-la-sauvagerie_965381.html

 

 

Régulièrement la France est touchée par des actions terroristes menées de plus en plus par des personnes seules, issues du pays, et non plus par des commandos organisés venus de l’extérieur. En rester à cette seule expression de terrorisme, sans le qualifier d’islamiste, ne permet pas de le distinguer de n’importe quelle autre origine terroriste potentielle, corse, basque, d’extrême droite ou d’extrême gauche…, mal nommer, c’est mal comprendre. Or il y a bien une nature islamique- c’est-à-dire musulmane-du phénomène. Le déni peut venir, à la fois d’instances qui craignent de relancer l’amalgame avec les musulmans en général, ou bien de la majorité musulmane elle-même, qui refuse de considérer ces terroristes comme musulmans. Face à cette protestation not in my name , Abdennour Bidar, philosophe français, musulman soufi, dans sa lettre ouverte au monde musulman, s’élève contre ce déni : Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre…

Pour tenter de comprendre ce phénomène de jihad et d’idéologie jihadiste actuelle, il est indispensable d’en comprendre les logiques religieuses internes et de rappeler comment, au fil des siècles, la notion de jihad a pu évoluer, au point d’enfanter de nos jours de telles horreurs.

1ere partie : Le jihadisme actuel est l’une des trois formes de radicalisation de l’islam sunnite.

Trois formes de radicalisation sont actuellement présentes dans l’univers du sunnisme : l’islamisme, le salafisme et donc le jihadisme. Ce sont trois postures différentes, très hostiles entre elles, mais du fait de leur caractère non monolithique, leurs frontières sont poreuses au point de permettre des passerelles, des emprunts. Le jihadisme actuel doit beaucoup aux deux autres courants.

  1. Un certain discours commun

Les trois partagent globalement le même constat et le même rêve d’avenir. Seuls diffèrent les moyens envisagés et les étapes intermédiaires pour atteindre un objectif semblable..

Le constat est celui d’un grand malaise dans le monde musulman qui se sent déclassé, traumatisé, depuis la fin du califat ottoman en 1924, par la fragmentation de l’Umma en Etats parfois hostiles entre eux, dirigés par des gouvernements qui n’appliquent pas véritablement la charia…bref, de la faute et des dirigeants « musulmans » et d’une contamination avec l’occident perçu comme matérialiste, un monde musulman plongé dans une sorte d’état d’ignorance, d’obscurantisme, tel qu’imaginé avant la révélation faite au prophète Muhammad. Cet état est celui de la jahiliyya, le temps de la mécréance, donc du chaos.

Les trois courants qui veulent mettre fin à cet état rêvent d’un monde où l’islam triomphera, non seulement dans l’espace musulman lui-même, mais aussi sur toute la surface de la terre. Pour cette religion à visée universaliste qu’est l’islam, l’objectif final est la souveraineté de Dieu (la charia, la loi divine) sur le monde, et non la conversion systématique de tous les hommes[1].

Par contre la mise en œuvre de ce schéma général se fait à partir de postures différentes, voire concurrentes et hostiles entre elles.

2- Ces trois courants diffèrent par leur nature et leur époque d’apparition.

  • L’islamisme est de nature politique ; Il s’agit d’arriver au pouvoir, soit par les élections, soit par la force, de manière à ré-islamiser les pays musulmans « par le haut ». Notons ce paradoxe d’un mouvement qui accepte le jeu démocratique, donc la loi des hommes, la souveraineté humaine, avec pour objectif d’imposer la loi de Dieu !

Ce courant politique qui prône un islam idéologique englobant, une lecture politique du Coran, est né au XXe siècle avec Maududi au Pakistan et al Banna en Egypte qui lance en 1928 le mouvement des Frères Musulmans[2]. Globalement le courant islamiste est de nos jours en perte de vitesse, il a échoué dans de nombreux pays. En Algérie l’arrêt du processus électoral en 1992 qui devait aboutir au succès du parti islamiste le FIS [front Islamique de Salut] poussera ses partisans à la lutte armée, en Egypte les Frères Musulmans qui gagnèrent les élections avec la présidence de Morsi, ont été éliminés par le coup d’Etat du maréchal al Sissi. Les islamistes ne se maintiennent qu’en Turquie et d’une certaine manière en Tunisie après avoir beaucoup évolué en tirant les leçons de l’échec égyptien[3].

  • Le courant salafiste actuel, qui se développe en France de manière continue depuis les années 90, plonge ses racines dans le lointain du Moyen âge, plus précisément dans l’empire musulman abbasside. Comme son nom l’indique, il s’agit de retrouver la pureté de l’islam des origines en se référant aux pratiques des pieux ancêtres – les salaf-, c’est-à-dire, les trois premières générations de musulmans.

Il est important, pour la compréhension du salafisme et de l’avenir possible de l’islam, de comprendre dans quel contexte il prit naissance. Tout se joue au IXe siècle au sein de l’empire abbasside, soit deux siècles après la révélation. La question clef est alors de savoir comment on peut interpréter le Coran, texte polysémique comme tout grand texte religieux fondateur d’ailleurs. Les tenants de l’usage de la philosophie, (confrontation avec une science grecque, païenne) donc d’une certaine rationalité – les Mutazilites[4]– ont perdu la partie face aux tenants d’un autre univers de sens, les futurs salafi. Pour ces derniers, dont Ibn Hanbal (780-855), le Coran, texte sacré par excellence, doit être lu d’une manière littérale, et interprété seulement à la lumière des faits, gestes et paroles, du Prophète lui-même et de ses compagnons ainsi que des premiers « continuateurs », matériaux rassemblés dans des collections de milliers de Hadiths qui constituent globalement la Sunna –la Tradition. Le salafisme, comme courant théologique, est la science du hadith, la théologie de la tradition. C’est un islam figé dans un univers sacralisé des origines, univers bien entendu reconstruit.

Le salafisme ne doit pas non plus être confondu avec la Salafiyya, une volonté moderniste réformatrice du XIXe siècle : époque de la Nahda (renaissance), face à la montée de l’occident.

 L’une des options de l’époque, portée par exemple par le penseur Mohammed Abduh (1849-1905), consistait non pas de vouloir imiter servilement l’occident matérialiste, mais à revenir aux temps premiers de l’islam, à retrouver la dynamique des origines par l’usage de la raison : s’inspirer des salaf non à lettre mais en esprit. Hélas, ce réformisme progressiste fut trahi par son meilleur disciple, Rachid Rida (1865-1935). Ce dernier mit fin d’une certaine manière à cette salafiyya au profit d’un souci de retour aux origines très conservateur, manifesté par un soutien sans réserve à la fin de sa vie, au wahhabisme triomphant dans le nouvel Etat d’Arabie saoudite (1932).

Ce virage inauguré par Rachid Rida à la fin des années 20 va être qualifié de salafiste, néologisme créé par les grands orientalistes français, notamment Henri Laoust.

Le wahhabisme, doctrine officielle de l’Arabie saoudite, apparue fin XVIIIe siècle, peut être considéré comme un salafisme, et, c’est précisément la puissance rayonnante de ce pays, grâce à la manne pétrolière depuis 1973, qui relança le salafisme dans le monde.

Le salafisme ne doit pas être confondu avec la tradition, cette dernière est incarnée par ce qu’on appelle l’islam impérial, un islam tranquille instauré au cours de siècles par les empires musulmans qui eurent à gérer le pluralisme des cultures. Cet islam de la tradition était encore celui des premières générations de migrants en Europe, un islam très critiqué par les jeunes générations actuelles adeptes du salafisme. Le retour aux sources, certes sources plus fantasmées que réelles est tout le contraire de la tradition.

Traditionnellement, le salafisme est quiétiste, il ne s’intéresse pas au registre politique, il souhaite simplement vivre sa foi d’une manière pure en deçà de toutes les innovations postérieures (bida) condamnables. C’est bien souvent un islam comportemental (vêtements par exemple) et replié sur lui-même. C’est une islamisation « par le bas » par la prédication (da’wa) et l’éducation (tarbiya).

Le jihadisme emprunte aux deux autres postures de radicalisation, mais diverge sur les méthodes. Ici, l’islam souhaité ne peut s’imposer que par la violence physique, le jihad.

Le penseur de la violence actuelle vient des rangs de l’islamisme, et plus précisément du mouvement des Frères Musulmans, Sayyid Qutb 1906-1966 (exécuté par pendaison dans l’Egypte de Nasser). Il souhaite lancer un jihad intégral contre le monde impie, musulman et occidental, afin de rétablir la souveraineté divine et aboutir à un État Islamique qui appliquera la charia. La violence est le seul moyen pour « libérer » les vrais croyants musulmans du matérialisme occidental. Tous les groupes jihadistes à partir des années 60 et 70 vont adopter ces idées. Sayyid Qutb prône ainsi un jihad de « restauration » : restaurer la pureté originelle de l’islam par la violence !

3- Le jihadisme emprunte de nombreux aspects au salafisme, les deux courants partagent :

–  Le même corpus scripturaire : ils puisent leurs justifications aux mêmes collections de hadiths, ce qui créé une vive inquiétude en Arabie où le jeune prince Salman vient de créer une commission de révision de ce corpus.

–  Une même lecture fondamentaliste des textes.

 – Un même comportement de rupture illustré par la formule bien connue Al wala wa al bara [allégeance et rupture] : vivre avec ceux qui vous ressemblent, se séparer de tous les autres, musulmans ou non. Si pour la plupart des salafistes cette séparation induit seulement du communautarisme, voire un souhait d’Hijra[5] (exode en pays musulman, l’Egypte par exemple), chez les jihadistes, ce souci de séparation peut aller jusqu’à légitimer l’assassinat, manière des plus radicales de se séparer !

– Une même proclamation de la souveraineté de Dieu versus souveraineté du peuple. La démocratie est considérée comme de l’associationnisme.

Les emprunts sont tels que l’on parle parfois de salafisme-jihadisme pour qualifier l’actuel mouvement de violence, suggérant ainsi que le salafisme est le sas d’entrée dans la violence. Cela se vérifie parfois mais n’est pas systématique. A celles et ceux qui souhaitent interdire le salafisme pour mieux lutter contre le jihadisme, il faut rappeler d’une part, que la République française laïque « respecte toutes les croyances », que seuls les actes délictuels sont condamnables, pas les idées ou croyances, et d’autre part, que l’immense majorité des salafistes est quiétiste, totalement hostile à la violence prônée par les jihadistes.

 

Islamisme, salafisme et jihadisme ont été évoqués ici comme postures distinctes, à la fois en compétition, mais aussi avec de fortes porosités entre elles, permises par leur pluralisme interne. Non seulement l’islam est globalement pluriel, mais chaque branche, chaque courant l’est également. Nous sommes dans l’humain, nous sommes dans le mouvant. Ce sera plus loin l’objet de notre troisième point de réflexion, s’interroger sur les évolutions qui ont conduit à ces violences inouïes menées ces dernières années par l’Etat Islamique.

Christian Bernard

 


[1] Romain Caillet, Pierre Puchot, Le combat vous a été prescrit, une histoire du jihad en France, Stock, 298 p, 2017. Les auteurs rappellent (p.41) que les Gens du Livre, Juifs et chrétiens peuvent conserver leur religion en devenant dhimmis. A ce titre ils bénéficieront d’une protection moyennant le paiement d’une taxe, la jizya

[2] Dans l’islam chiite, le grand innovateur en la matière est l’ayatollah Khomeiny en 1979.

[3] C’est ce qu’annonce depuis longtemps Olivier Roy : cf son livre de 1992 : l’échec de l’Islam politique, Seuil, 1992, 252 p. par la suite, avec les attentats commis par al Qaïda, cette affirmation a été beaucoup critiquée. Cela relève d’une incompréhension due à un mauvais usage du vocabulaire, en effet, bien souvent le terme islamisme est pris comme expression générique englobant les trois formes de radicalisation que nous analysons. Mal nommer c’est mal comprendre. L’islamisme est une posture politique, et à ce titre ne doit pas être confondu avec les deux autres formes.

[4] Le Mutazilisme fut la doctrine officielle du califat abbasside entre 813 et 847. Paradoxalement, cet islam de la raison se montra intolérant à l’égard des autres courants (la raison n’est pas toujours raisonnable !) et ainsi échoua. Ceci est dramatique pour ceux qui espèrent une réforme de l’islam où précisément la raison aurait son mot à dire dans l’interprétation des textes.

[5] L’Hijra est l’imitation de la geste du Prophète qui s’exile de la Mecque à Médine en 622 (an 1 du calendrier musulman calendrier hégirien). L’Etat Islamique dans sa revue « Dabiq » a souvent appelé les musulmans du monde entier à pratiquer l’hijra, bien entendu en direction de l’E.I.