jihad

 

Il y a bien désormais un jihad français, non pas au sens d’une volonté de conquête de la France par des groupes se réclamant du jihadisme, mais, compris comme l’existence même sur notre sol, de sympathies pour les causes jihadistes dans le monde, et donc de réseaux issus du territoire français , déterminés à passer à l’action. Existe donc bel et bien un jihadisme endogène.

1- Une nouvelle donne

Les racines du jihad français remontent à 1992 avec un premier départ vers une zone de combat, la Bosnie bien oubliée de nos jours. Puis c’est le même courant religieux rigoriste, la même théologie d’aspiration au règne de Dieu sur terre, qui pousse à l’enchainement des jihads, en lien avec l’Algérie d’abord, puis avec le Proche Orient ensuite, filières irakiennes des années 2000, jusqu’au recrutement de Daesh récemment[1]. L’arrivée fulgurante en 2014 de L’Etat Islamique et du califat va bouleverser la donne du jihadisme européen et français en particulier.

Le changement est d’abord quantitatif : alors que dans les années 2000-2013, le nombre de départs vers un théâtre de jihad ne dépassait pas quelques centaines, soudain, le flux se compte en milliers.

La composition de ces départs est elle aussi complètement bouleversée. Daesh accepte tout le monde, y compris des personnes mentalement dérangées, et ce contrairement aux pratiques un peu plus élitistes d’al Qaïda. Les nouvelles recrues sont plus jeunes, ce sont pour la plupart des adolescents, filles et garçons. Cette présence assez massive de jeunes adolescents est une grande nouveauté, fait qui a choqué, et qui a donc été assez médiatisé : que l’on songe à cette pièce de théâtre « Lettres à Nour » du franco-marocain Rachid Benzine interprétée par Eric Cantonna. Dans l’imaginaire collectif, la vocation de jihadiste était uniquement celle des garçons !

La sociologie des partants est également bousculée, aux côtés de jeunes des cités, se rencontrent de jeunes convertis issus des classes moyennes. Le panel des nouveaux jihadistes est à l’image de la société.

Dans un premier temps, Daesh attire en masse ces jeunes sur le théâtre syrien, puis à partir de 2016, face aux difficultés de passage de la frontière turque, l’E.I. leur demande de rester dans leur pays, et d’être sur place les soldats du califat pour y commettre des attentats.

La découverte depuis 2001 du Homegrown jihadism, le fait que ces jeunes soient Français, de chez nous, va fortement heurter l’opinion publique. Le barbare n’est pas cet étranger venu d’ailleurs, il a été élevé ici, parmi nous ! L’idéologie est déterritorialisée.

Sur environ 5000 Européens partis vers la zone irako-syrienne, la France se trouve en bonne position avec un total depuis 2014 d’environ 1500, hommes et femmes. Depuis 2017 il n’y a plus de départ, non par disparition des intentions, mais par simple impossibilité de s’y rendre. 300 Français ou bi-nationaux sont morts sur place, que sont devenus les autres ? Une partie est de retour, et d’ailleurs ce sont les études de débriefing qui permettent aux sociologues de mieux comprendre le phénomène jihadiste. Certains sont partis rejoindre d’autres zones de jihad, soit au Sinaï, en Libye, voire également en Asie orientale. (Les jihads sahéliens, très spécifiques, en ce qu’ils sont bien souvent une coloration islamique posée sur de vieilles revendications territoriales, attirent peu les candidats européens). Quelques dizaines très certainement errent clandestinement dans les poches désertiques de Syrie Irak. Beaucoup ont été capturés par les armées libératrices, kurdes et irakiennes. Les autorités françaises ne souhaitent pas voir revenir ces « revenants » potentiellement dangereux, et souhaitent qu’ils purgent leur peine sur place. Reste la délicate question des enfants du jihad, plusieurs centaines à qui on a volé leur enfance. A leur retour, ces « lionceaux du califat » sont placés, séparés de leurs mères incarcérées. Les Kurdes de Syrie détiennent dans des camps 900 combattants, 584 femmes jihadistes et 1250 enfants, tous originaires de 44 pays différents. Les autorités kurdes font pression sur les pays d’origine, dont la France, pour leur rapatriement, inquiets d’une menace imminente d’attaque turque. La France, comme bien d’autres pays, est assez frileuse sur ces éventuels rapatriements, mais  début 2019 change d’avis face à un risque d’évasion de ces jihadistes consécutif au repli américain.

2- Le jihadisme des cités, des jeunes désaffiliés : le paradigme du héros négatif.

L’idéal-type du héros négatif défini par le sociologue Farhad Khosrokhavar réalise par la violence les contre-valeurs de la société occidentale dominante. Le jihadisme français et européen au sens large, par la valorisation de la figure de ce nouveau type de héros, installe un contre modèle social, dans lequel se retrouvent et se socialisent les nouveaux volontaires du jihad. L’existence même d’un contre-modèle vient déstabiliser les assises les plus profondes de notre ordre social. C’est le cas très nettement par exemple avec la loi de 2010 qui interdit le port du niqab pour les femmes, non pas au nom de la laïcité-ce qui ne se peut pas, car la liberté d’expression, dont vestimentaire, prime dans l’espace public- mais au nom d’une « conception immatérielle de l’ordre public », en clair, au nom de la protection d’une certaine conception culturelle dominante de la société, qui doit primer sur les libertés individuelles.

L’aspect le plus marquant de ce contre-modèle est certainement le retour du religieux dans un univers qui se croyait durablement sécularisé depuis l’entrée en modernité. Les lois de Dieu (la charia) doivent l’emporter sur la loi des hommes, ce qui implique un rejet de la démocratie, voire du citoyen comme sujet autonome, au profit d’une oumma unifiée mythique.

La violence jihadiste liée à cette conception du religieux vient prendre l’exact contre-pied de la tolérance de nos sociétés au sein desquelles la violence est censée être exclue. Il y a certes un écart parfois important, entre la norme de tolérance instituée comme valeur civilisée, et des réalités ponctuelles de bouffées de violences incontrôlées. Ce qui choque nos sociétés, c’est que ce jihadisme engage le rapport entre soi et l’autre : le jihadiste occidental est souvent de « chez soi » – la deuxième génération née en occident-, mais aussi « l’autre » pour avoir adopté une vision violente du monde. Le jihadisme remet en cause les fondements symboliques du vivre-ensemble en se référant au jihad, c’est-à-dire à une notion relevant de la théologie islamique dans des sociétés occidentales chrétiennes sécularisées[2]

Un autre contre-pied se manifeste dans l’affirmation de rôles distincts entre hommes et femmes, dans le déni de tout acquis du féminisme occidental. A la liberté sexuelle, il oppose une conception toute puritaine des relations comme de la foi. Les plaisirs sexuels pour l’homme sont renvoyés dans un au-delà paradisiaque mérité par l’acceptation de l’attentat suicide.  Cette thématique des Houris, 72 vierges paradisiaques, est au cœur de la stratégie de recrutement de Daesh, elle est entre autres, présente dans les chants religieux (nasheed) émis par la société de production de Daesh, Al-Hayat Media Center, afin de motiver les futurs guerriers dans la « perspective eschatologique d’un paradis orgiaque[3] ». On aurait tort en occident de sous estimer ce puissant levier de recrutement.

Pour de nombreuses femmes parties sur un théâtre de jihad comme la Syrie, la motivation d’un mariage avec un preux chevalier risquant sa vie, le romantisme de la ré-idéalisation de l’homme, prime sur l’adhésion à l’idéal politique d’un islam anti-impérialiste, ou sur la volonté de protéger des musulmans.[4]

Ces candidates et candidats au jihad sont des jeunes désaffiliés qui, de ce fait, expriment un fort sentiment d’indignité. La désaffiliation qui résulte de la dissociation du lien social concerne certes également d’autres catégories sociales, comme le chômeur de longue durée, la mère de famille monoparentale, l’adulte isolé. Le sentiment d’exclusion qui est vécu comme un fait indépassable, provoque une rupture avec toute la société des inclus, non musulmans comme musulmans, et se manifeste par une haine de cette société, du rejet de ses normes, des gardiens de ses normes (rejet de tout uniforme même celui des pompiers !). Dans leur langage ces jeunes disent qu’ils ont la rage !

Dans le même temps, ils cherchent à s’intégrer dans cette contre-culture, à adopter toutes les « valeurs » du héros négatif. Ce basculement est vécu comme une intégration, une valorisation, une libération. La rage libère son énergie dans l’acte jihadiste qui à son tour sacralise la rage. La mue existentielle est ainsi accomplie, le Soi devient pur et l’Autre, impur. L’islamisme radical opère une inversion magique qui transforme le mépris de soi en mépris de l’autre[5]. L’individu trouve enfin sa place dans cette autre société, jusqu’à l’obtention du salut, pour soi et pour les siens, dans la recherche d’une mort violente au nom d’Allah.

Outre les Houris pour les hommes morts au jihad, la deuxième récompense paradisiaque mise en avant par Daesh est cette capacité d’intercession (Chafaa) joué par du martyr le Jour du Jugement dernier, pour les membres de sa famille, et ce, jusqu’à 70 personnes ! Ce genre de croyance populaire, vaguement étayée par quelques hadiths à l’authenticité douteuse, représente un certain risque de voir les familles de jihadistes condamner mollement les actes des leurs.

Très souvent une étape intermédiaire faite de délinquance et de moeurs dépravées, marque l’opposition frontale à cette société haïe. L’idéologie jihadiste apporte la possibilité d’une rédemption salvatrice avec l’attentat suicide, un fast-jihad lui offre une belle opportunité de salut. Ces dimensions religieuses liées au jihadisme sont souvent sous estimées, voire inconnues d’un public français sécularisé.[6]  La violence est bien au coeur du contre modèle de société, elle est co existentielle. Bien entendu, si le jihadisme relève bien de l’islam pluriel, il n’en est heureusement qu’une infime partie.

Dans une telle démarche, que peut bien vouloir dire déradicalisation ? Le héros négatif vit dans le cadre d’un autre paradigme !

3- La nouveauté depuis 2013 d’un jihadisme déconcertant, celui de jeunes issus des classes moyennes.

Ce nouveau flux de jihadistes ne résulte pas d’une évolution soudaine de nos sociétés occidentales, mais d’une rupture dans le jihadisme introduite par le phénomène Daesh. L’Etat Islamique en proclamant le retour du califat se dote d’une énorme force d’attractivité. Une ère nouvelle est censée se lever dans le mythique Sham (Levant), tout comme en 1917 en Russie pour les communistes. Il faut être partie prenante de cette nouvelle utopie. Cette ère nouvelle doit inaugurer la fin des temps. A Dabiq près d’Alep en Syrie, les jihadistes doivent, avec l’aide de Dieu, triompher de tous les ennemis mécréants. Les visions eschatologiques attirent, il faut être du bon côté pour le combat final ! Cette rhétorique apocalyptique est utilisée par Daesh (à la différence d’al Qaïda) certainement plus pour recruter en masse que par conviction. Cette thématique qui était présente dès les origines de l’islam (comme du christianisme d’ailleurs) a été ré activée à notre époque en 1979 lors de la prise de la Mecque par un mouvement mahdiste millénariste (1979 correspond à l’an 1400 du calendrier hégirien). Guillaume Monod dans son travail d’analyse des ingrédients de la radicalisation en prison, constate que le rapport des djihadistes à la religion n’est pas tant théologique ou politique que mythologique, car l’État islamique incarne un mythe qui plonge ses racines aussi bien dans la géopolitique contemporaine que dans l’histoire millénaire de l’islam[7]. L’engagement jihadiste est la conséquence d’une vision du monde que l’on peut qualifier de mythique. La plupart des candidats au jihad, d’origine musulmane ou non, n’ont qu’une piètre connaissance de l’islam.

La radicalisation de ces jeunes issus des classes moyennes, parfois d’origine musulmane, mais le plus souvent récemment convertis, s’opère assez rapidement sur Internet où des recruteurs très habiles savent personnaliser le message lors de discussions et de vidéos de propagande.

Se mêlent, la recherche d’une meilleure vie dans le cadre d’un exotisme romantique et d’une logique de bonne foi naïve d’aide humanitaire. Combattre le Mal qu’incarne Bachar al-Assad et construire l’avenir au sein d’un nouvel Etat qui a la prétention d’englober l’humanité entière.[8]

Pourquoi un tel basculement ? Sont-ce des jeunes déjà radicalisés qui islamisent leur radicalité, parce qu’il n’y a pas à l’heure actuelle d’autres utopies sur « le marché », comme le suggère Olivier Roy ? Dans certains cas certainement, mais il est difficile de généraliser. Ce qui apparaît, c’est que cette génération post croissance économique forte, vit avec le sentiment que son avenir ne sera pas nécessairement meilleur que celui des parents, car l’ascenseur social est en panne. L’inquiétude de toujours des classes moyennes est le risque de déclassement. Selon un conflit générationnel classique, cette jeunesse est plutôt anti soixante huitarde, à la recherche de normes et d’autorité musclés souligne le sociologue Farhad Khosrokhavar. L’autorité est diluée dans la famille recomposée, la logique des droits de l’enfant a créé un pré-adulte. Ces jeunes recherchent un cadre plus net où les frontières du permis et de l’interdit soient plus nettes. Face à cette demande, certains croient trouver une réponse idéale dans la vision manichéenne en noir et blanc des salafistes. S’ajoute à cela parfois, cet engouement d’être l’agent de l’imposition de ces normes au monde, d’inverser le rôle de l’adolescent et de l’adulte, bref, d’être celui qui instaure les normes sacrées et l’impose aux autres sous peine de guerre sainte (Farhad Khosrokhavar).

Au-delà d’une perte territoriale pour des organisations comme al Qaïda ou Daesh, les idéologies demeurent, les modes opératoires de ces nouveaux jihads sont là, prêts à l’emploi, à la portée de qui veut s’en saisir.

On l’aura compris, en occident ou dans les pays musulmans, les jihadistes revenus de leur idéologie constituent davantage l’exception que la règle. Néanmoins, ces exceptions existent. Ainsi concluent deux fins connaisseurs, Romain Caillet et Pierre Puchot, dans leur étude sur le jihad en France.[9]

Christian Bernard


[1] Pour un rappel de l’histoire du jihad français voir le travail de Romain Caillet, Pierre Puchot, le combat vous a été prescrit, une histoire du jihad en France, Stock, 2017, 293 p..

[2] Farhad Khosrokhavar, Le nouveau jihad en occident, Robert Laffont, 586 p., 2018, p.18

Farhad Khosrokhavar, sociologue, Directeur de l’Observatoire de la radicalisation à la Maison des sciences de l’homme, directeur d’études à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales,

[3] Voir sur ce sujet le travail de la sociologue des médias et du genre, Hasna Hussein in Abécédaire du jihadisme post-Daesh, édition Kindle Amazone 2018, ainsi que Myriam Benraad, Jihad : des origines religieuses à l’idéologie, idées reçues sur une notion controversée, édition Le Cavalier Bleu, 203 p,2018, pp.137-143

[4] Farhad Khosrokhavar, Le nouveau jihad en occident, Robert Laffont, 586 p., 2018, p.129

[5] Farhad Khosrokhavar, in Abecedaire du jihadisme post-Daesh, édition Kindle Amazone 2018

[6][6] Sur le théâtre jihadiste africain de Boko Haram, on voit parfois des familles qui offrent leurs petites filles aux jihadistes, soit pour alléger le fardeau familial de nourrir un grand nombre d’enfants –les garçons étant privilégiés-, soit parce qu’elles pensent que les filles mortes en martyres peuvent intercéder en leur faveur dans l’autre monde. Cf Farhad Khosrokhavar, Le nouveau jihad en occident, Robert Laffont, 586 p., 2018, p.182

[7]Guillaume Monod, En prison, paroles de djihadistes, Gallimard, 2018.

[8] Farhad Khosrokhavar, in Abecedaire du jihadisme post-Daesh, édition Kindle Amazone 2018

[9] Romain Caillet, Pierre Puchot, le combat vous a été prescrit, une histoire du jihad en France, Stock,2017, 293p

 
  1. Le jihad actuel remonte t-il aux origines coraniques ?

Si l’expression jihadisme est un néologisme récent, le mot jihad appartient bien au vocabulaire arabe de la péninsule de l’époque du Prophète.

La langue arabe, comme toutes les langues sémitiques, distingue bien les consonnes et les voyelles (ajoutées tardivement), les squelettes des mots, verbes et noms, constituent les racines de la langue, racines la plupart du temps trilitères. C’est ainsi que le mot jihad vient de la racine J-H-D qui commence par la lettre جـ dzim, 5e de l’alphabet, parfois transcrite par dj, ce qui donne en français l’écriture djihad , renvoie à la notion d’effort…faire effort pour surmonter une difficulté, quelle qu’en soit la nature.

 Sous ses formes verbale et nominale, il apparaît 42 fois dans le texte coranique, mais toute la question est de savoir comment il faut l’interpréter. Le Prophète Mahomet -Muhammad- qui a participé à une trentaine de combats, fut-il le premier jihadiste au sens où nous l’entendons actuellement ?  Pour les jihadistes actuels, comme pour les détracteurs de l’islam, qui, dans une lecture essentialiste, affirment la violence congénitale de cette religion, le terme jihad renvoie sans l’ombre d’un doute à des actions violentes inscrites dans la nature même de l’islam avec la caution et du Prophète et du divin !

Comment comprendre cette notion de jihad au temps du Prophète et de ses compagnons ? La réponse est difficile, à la fois par manque de sources précises et non partisanes, mais aussi, en raison de points de vue consciemment ou inconsciemment tendancieux même chez certains chercheurs. Nous suivrons ici les analyses de l’anthropologue Jacqueline Chabbi qui nous invite à dé-islamiser la vie de Mahomet[1] ainsi que la plupart des événements contemporains rapportés par le Coran. Pour comprendre le sens originel des mots, il faut se replonger dans le contexte culturel de l’époque qui est celui de l’Arabie tribale. Durant cette phase de l’islam tribal, avant la constitution des grands empires dont l’empire abbasside, le jihad est plus lié aux codes tribaux qu’à la nouvelle religion.

Le sens premier, rappelons-le, consiste à faire un effort exceptionnel pour surmonter une difficulté, et par extension, faire effort en faveur de ou contre quelqu’un[2]. Les premiers « musulmans » qui ont suivi le Prophète dans son exode (Hijra) de la Mecque à Médine, sont invités à s’engager -à faire cet effort- dans toutes les actions qu’il entreprend, qu’elles soient ou non guerrières. Cet appel au jihad ne vaut que pour l’action en cours qui, tout en étant collective, n’engage que des volontaires. En effet, dans cette société tribale, la solidarité s’exerce certes au sein d’un groupe clanique, la parentèle, mais cela n’a rien d’obligatoire au niveau d’un ensemble plus large, de clans ou de tribus. Il faut alors une forte motivation telle l’assurance d’un bon butin, pour s’engager. Les rappels incessants du Coran à mener le jihad dans la voie de Dieu, montrent bien la difficulté à mobiliser, et, que l’on ne s’y trompe pas, les menaces d’un mauvais sort dans l’au-delà sont seulement de l’ordre d’un discours autojustifiant et tenu a posteriori[3], l’idée d’un au-delà étant totalement étrangère à la culture bédouine d’alors. Etre musulman dans cette première période bédouine où la société est régie par un système d’alliances et de solidarités pour survivre, signifie seulement entrer dans l’alliance d’Allah. La razzia qui vise à faire du butin est une nécessité pour la survie du groupe dans un univers de rareté. Lorsqu’il faut aller au combat, c’est un autre terme qui est employé, Qitâl, dont la racine QTL renvoie en effet à l’idée de tuer, mais pas d’une manière systématique comme le pensent les jihadistes actuels, mais simplement d’affirmer ce risque de tuer ou d’être tué. Le combat ne peut être prescrit –aux volontaires- que si l’on justifie son utilité collective. Le combat qui vise à massacrer gratuitement comme dans l’actualité jihadiste est impensable (cf Sourate II, 190). Penser que le Coran incite à mourir dans un attentat suicide est un contresens absolu, dans cette société tribale fragile, tout homme tué manque cruellement à son groupe, ce n’est pas alors une question morale ou religieuse, mais purement socio-économique. Le Coran cherche à modérer les actions de combat (qitâl) car l’engrenage de la vendetta serait terrible pour tous, et en même temps, à lever la crainte du risque de mourir, par de nombreuses promesses paradisiaques.

Finalement, la seule grande innovation de Mahomet quant à la notion tribale de jihad, fut dans les faits, de l’avoir confisquée à son profit, à celui de l’alliance nouvelle proposée, celle d’Allah. A sa mort, certaines tribus qui ne voyant plus leur intérêt, sortent tout simplement de l’alliance, sans aucune conscience de trahir une religion, ce n’était pas dans leur mentalité.

Ainsi, l’association étroite dans le Coran entre jihad et qitâl, ne vient pas d’une injonction divine, mais de la simple nécessité de trouver des volontaires à chaque action nouvelle

L’islamisation de la compréhension du texte coranique est tardive, environ deux siècles plus tard, à un moment de l’empire abbasside où tout contact avec l’esprit bédouin des origines est perdu.

2-La doctrine théologique classique du jihad.

Cet islam bédouin durera deux siècles, période des premiers compagnons immédiats du Prophète et de la dynastie des Omeyyades de Damas. Ces premières conquêtes –qui ne sont pas une guerre sainte, mais le prolongement d’une politique de razzias-, assez foudroyantes doivent davantage aux faiblesses des deux empires voisins, perse et byzantin, qu’à un élan missionnaire musulman. D’ailleurs, les premiers conquérants ne cherchent pas à convertir. Etre musulman est encore réservé aux seuls Arabes de la péninsule (S.XIV,4). Devenir musulman nécessite d’être adopté par une tribu pour rentrer dans cette alliance avec Dieu.

Tout change avec l’apogée de l’empire abbasside, qui du fait de son caractère multiculturel, rompt avec l’univers tribal des origines. Nous ne sommes plus dans un islam bédouin, mais de convertis, souvent d’origine chrétienne dans les nouveaux territoires conquis. S’installe une logique d’empire qui a un fort besoin d’harmoniser les différents courants religieux par l’institution de dogmes nouveaux, par une islamisation de la compréhension des origines. C’est ainsi que la vieille notion de jihad va être totalement islamisée, et donc revêtir de nouveaux sens. C’est dans ce nouveau contexte fort éloigné des origines, que se construit l’islam traditionnel, souvent appelé islam des empires.

Ainsi, c’est seulement au IX-Xe siècles, sous les Abbassides, que des savants religieux élaborent la théologie du jihad comme guerre sainte[4], avec tous ses corollaires que nous connaissons de nos jours, la notion de martyre dans la mort au combat, de rétribution au paradis…

Après deux siècles d’expansion fulgurante, un Etat islamique se constitue politiquement, juridiquement et religieusement. Ce changement historique modifie considérablement la question de la guerre et du jihad en général.

Récemment sensibilisés à la notion de frontière étatique, les savants religieux au service du pouvoir politique, émettent une représentation binaire du monde en Dar al-islam (demeure de l’islam) et Dar al-harb (demeure de la guerre). Ces deux notions sont nouvelles, n’en déplaise à ceux qui les justifient par un hadith du Prophète.

L’appréciation de ces deux domaines connaît quelques variantes d’un érudit juriste à l’autre. Se situent dans le Dar al-islam, a minima, les musulmans qui peuvent librement pratiquer leur culte, ou plus pleinement, lorsque les gouvernants appliquent la charia. Dans cet espace peuvent demeurer les gens du livre, comme les Juifs, les chrétiens etc, qui, moyennant paiement de la djizîa pouvaient espérer une protection. Ce statut de Dhimmi n’est plus en cours à l’époque moderne, hormis la tentative récente de Daesh de le réhabiliter.

Le domaine de la guerre concerne tous les espaces insoumis, à l’extérieur comme à l’intérieur du Dar al-islam, en direction desquels un jihad offensif annuel est attendu de la part du calife. Ce jihad dans les faits, va être extrêmement encadré, contrôlé, limité. Non seulement les guerres coûtent chers, mais des considérations de realpolitik, poussent aux compromis. Il est bien souvent plus avantageux à tous points de vue de traiter avec l’ennemi  que de lui faire une guerre inconsidérée. Très vite la théorie du jihad offensif va devenir une fiction juridique destinée à motiver une communauté fatiguée par les dissensions internes[5].

A l’époque ottomane par exemple, une troisième catégorie est créée, un espace de trêve avec les Etats voisins. Les relations internationales depuis la fin de la première guerre mondiale ont rendu désuet cette vision binaire, l’Etat Islamique relance le concept en 2014, d’ailleurs l’une de ses revues de propagande porte le nom de Dar al-islam.

* Une autre théorie de l’époque abbasside, elle aussi inspirée par le pouvoir politique dans le but de maîtriser le jihad, consiste à distinguer deux types de jihad : le jihad majeur, l’effort à mener sur soi-même, contre ses mauvais penchants, et le jihad mineur dans le sens du combat, de la guerre. On voit bien l’intention de minimiser ce dernier, de l’encadrer pour éviter les désordres. Désormais, le jihad guerrier est de seule compétence du pouvoir politique, du calife donc, et c’est un devoir collectif et non pas individuel.  L’Etat pouvait, bien sur, toujours appeler au jihad si nécessaire, mais la plupart temps les abbassides n’exprimèrent nullement leur intention de l’invoquer. L’époque était au commerce florissant entre le monde musulman et les empires byzantin et indien, et ils ne voulaient pas voir ces échanges interrompus par n’importe quel écervelé qui aurait lancé : je fais le jihad parce que ce sont des infidèles [6].

  3-  Quelques exemples de jihads traditionnels menés par la puissance politique musulmane.

– Les longues luttes des Ottomans contre les Byzantins de 1299 à la prise de Constantinople (future Istanbul), voire au premier siège de Vienne en 1529, sont des guerres affichées dans le cadre du jihad. Les démentis de certains révisionnistes turcs actuels soucieux de présenter à l’Union Européenne, un passé honorable, n’y changent rien. Une fois l’empire turc ottoman bien installé, le principal souci de ces sunnites fut du côté de la Perse dirigée par la dynastie Séfévides chiites.

Le dernier appel au jihad lancé par la puissance ottomane date du 14 novembre 1914. Aussi, le Serviteur des deux Villes Saintes, Khalife des Musulmans et Commandeur des Croyants, a-t-il considéré comme le plus grand des devoirs du Kalifat mahométan d’appeler à la Guerre Sainte musulmane les peuples musulmans, conformément aux dispositions des fetvas sacrés, afin de recourir à toutes les mesures et à toutes les vaillances de la foi pour préserver des atteintes immondes, avec l’aide divine, le tombeau du Prophète, prunelle des yeux des vrais croyants, Jérusalem, Nedjef, Kerbela, le siège du Khalifat, enfin toutes les localités musulmanes où se trouvent des lieux prophétiques ainsi que des sépultures de saints et de martyrs et de supplier le Dieu Tout Puissant d’accorder son concours vengeur pour l’anéantissement des ennemis de l’Islam.

Le Khalifat a appelé sous les armes, sans exception, tous les sujets de vingt à quarante-cinq ans vivant sous son sceptre…. il a donné à tous les croyants l’ordre de prendre part à la Guerre Sainte et d’y apporter le concours de leurs personnes et de leurs biens.

-Il n’y eut aucun soulèvement pan islamique d’envergure ; Beaucoup de musulmans eux-mêmes trouvaient assez curieux ce revirement religieux des Jeunes Turcs qui avaient d’une certaine manière désacralisé le Sultan-Calife

-A l’époque coloniale, côté français, le meilleur exemple de jihad est celui de l’Emir Abd el Kader (1808-1883) de 1832 à 1847. Dès 1832, au début de la conquête française, il remplace dans l’ouest et le centre algériens le retrait de l’empire ottoman. Son projet de constitution d’un Etat islamique arabe allait se heurter aux débuts de la colonisation française. Ce grand mystique –soufi- fut un grand chef de guerre, il sut tenir tête de nombreuses années à l’armée française. A sa demande des Oulémas (savants en religion) de Fès édictent deux fatwas en 1837 et en 1840 qui appellent à un effort de solidarité dans le jihad contre les chrétiens français.

-L’un des derniers appels au jihad par la puissance publique dans le droit fil de la tradition, est certainement celui de la guerre de 1973 entre d’un côté Israël et de l’autre, l’Egypte et la Syrie. Guerre appelée guerre de Kippour par les premiers et guerre du Ramadan par les autres. Entre la guerre des 6 jours perdue par les Arabes en conséquence de l’ impiété du régime de Nasser, et le début victorieux de la guerre du ramadan grâce au retour du religieux dans l’espace public, le monde arabe change de paradigme, à l’échec du nationalisme arabe laïque, succède une islamisation de l’ordre politique.[7] C’est ainsi que les « oulémas égyptiens et syriens ont donc, pour que les soldats consomment leurs rations, proclamé, à l’instigation du pouvoir politique, que la guerre du ramadan était un jihad [8]»

-Avec la guerre d’Afghanistan contre l’occupant soviétique, le jihad va changer de nature et bientôt échapper au monopole de la puissance publique.

Christian Bernard


[1] La démarche est la même si l’on veut avoir une chance d’accéder au Jésus de l’histoire, il est nécessaire de dé christianiser l’image que l’on en a, de replonger Jésus dans son humanité, à savoir le pluralisme juif de son temps.

[2] Jacqueline Chabbi, Les trois piliers de l’islam, lecture anthropologique du Coran, Points Seuil Essais, 466p.2016, p. 237.

[3] Jacqueline Chabbi , p.241.

[4] Le qualificatif de sainte – muqaddas en arabe- n’a jamais été appliqué à l’activité guerrière.

[5]  Makram ABBÈS, « Guerre et paix en islam : naissance et évolution d’une « théorie » », Mots. Les langages du politique [En ligne], 73 | 2003, mis en ligne le 09 octobre 2008, consulté le 03 décembre 2018. URL : http://journals.openedition.org/mots/15792 ; DOI : 10.4000/mots.15792

[6] Suleiman Mourad, La mosaïque de l’islam, entretien sur le Coran et le djihadisme avec Perry Anderson, Fayard, 180 p., 2016, p.62.

[7] Gilles Kepel, Sortir du chaos, les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Gallimard, 513 p., 2018, p.31.

[8] op.cit. p.31

 

Régulièrement la France est touchée par des actions terroristes menées de plus en plus par des personnes seules, issues du pays, et non plus par des commandos organisés venus de l’extérieur. En rester à cette seule expression de terrorisme, sans le qualifier d’islamiste, ne permet pas de le distinguer de n’importe quelle autre origine terroriste potentielle, corse, basque, d’extrême droite ou d’extrême gauche…, mal nommer, c’est mal comprendre. Or il y a bien une nature islamique- c’est-à-dire musulmane-du phénomène. Le déni peut venir, à la fois d’instances qui craignent de relancer l’amalgame avec les musulmans en général, ou bien de la majorité musulmane elle-même, qui refuse de considérer ces terroristes comme musulmans. Face à cette protestation not in my name , Abdennour Bidar, philosophe français, musulman soufi, dans sa lettre ouverte au monde musulman, s’élève contre ce déni : Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre…

Pour tenter de comprendre ce phénomène de jihad et d’idéologie jihadiste actuelle, il est indispensable d’en comprendre les logiques religieuses internes et de rappeler comment, au fil des siècles, la notion de jihad a pu évoluer, au point d’enfanter de nos jours de telles horreurs.

1ere partie : Le jihadisme actuel est l’une des trois formes de radicalisation de l’islam sunnite.

Trois formes de radicalisation sont actuellement présentes dans l’univers du sunnisme : l’islamisme, le salafisme et donc le jihadisme. Ce sont trois postures différentes, très hostiles entre elles, mais du fait de leur caractère non monolithique, leurs frontières sont poreuses au point de permettre des passerelles, des emprunts. Le jihadisme actuel doit beaucoup aux deux autres courants.

  1. Un certain discours commun

Les trois partagent globalement le même constat et le même rêve d’avenir. Seuls diffèrent les moyens envisagés et les étapes intermédiaires pour atteindre un objectif semblable..

Le constat est celui d’un grand malaise dans le monde musulman qui se sent déclassé, traumatisé, depuis la fin du califat ottoman en 1924, par la fragmentation de l’Umma en Etats parfois hostiles entre eux, dirigés par des gouvernements qui n’appliquent pas véritablement la charia…bref, de la faute et des dirigeants « musulmans » et d’une contamination avec l’occident perçu comme matérialiste, un monde musulman plongé dans une sorte d’état d’ignorance, d’obscurantisme, tel qu’imaginé avant la révélation faite au prophète Muhammad. Cet état est celui de la jahiliyya, le temps de la mécréance, donc du chaos.

Les trois courants qui veulent mettre fin à cet état rêvent d’un monde où l’islam triomphera, non seulement dans l’espace musulman lui-même, mais aussi sur toute la surface de la terre. Pour cette religion à visée universaliste qu’est l’islam, l’objectif final est la souveraineté de Dieu (la charia, la loi divine) sur le monde, et non la conversion systématique de tous les hommes[1].

Par contre la mise en œuvre de ce schéma général se fait à partir de postures différentes, voire concurrentes et hostiles entre elles.

2- Ces trois courants diffèrent par leur nature et leur époque d’apparition.

  • L’islamisme est de nature politique ; Il s’agit d’arriver au pouvoir, soit par les élections, soit par la force, de manière à ré-islamiser les pays musulmans « par le haut ». Notons ce paradoxe d’un mouvement qui accepte le jeu démocratique, donc la loi des hommes, la souveraineté humaine, avec pour objectif d’imposer la loi de Dieu !

Ce courant politique qui prône un islam idéologique englobant, une lecture politique du Coran, est né au XXe siècle avec Maududi au Pakistan et al Banna en Egypte qui lance en 1928 le mouvement des Frères Musulmans[2]. Globalement le courant islamiste est de nos jours en perte de vitesse, il a échoué dans de nombreux pays. En Algérie l’arrêt du processus électoral en 1992 qui devait aboutir au succès du parti islamiste le FIS [front Islamique de Salut] poussera ses partisans à la lutte armée, en Egypte les Frères Musulmans qui gagnèrent les élections avec la présidence de Morsi, ont été éliminés par le coup d’Etat du maréchal al Sissi. Les islamistes ne se maintiennent qu’en Turquie et d’une certaine manière en Tunisie après avoir beaucoup évolué en tirant les leçons de l’échec égyptien[3].

  • Le courant salafiste actuel, qui se développe en France de manière continue depuis les années 90, plonge ses racines dans le lointain du Moyen âge, plus précisément dans l’empire musulman abbasside. Comme son nom l’indique, il s’agit de retrouver la pureté de l’islam des origines en se référant aux pratiques des pieux ancêtres – les salaf-, c’est-à-dire, les trois premières générations de musulmans.

Il est important, pour la compréhension du salafisme et de l’avenir possible de l’islam, de comprendre dans quel contexte il prit naissance. Tout se joue au IXe siècle au sein de l’empire abbasside, soit deux siècles après la révélation. La question clef est alors de savoir comment on peut interpréter le Coran, texte polysémique comme tout grand texte religieux fondateur d’ailleurs. Les tenants de l’usage de la philosophie, (confrontation avec une science grecque, païenne) donc d’une certaine rationalité – les Mutazilites[4]– ont perdu la partie face aux tenants d’un autre univers de sens, les futurs salafi. Pour ces derniers, dont Ibn Hanbal (780-855), le Coran, texte sacré par excellence, doit être lu d’une manière littérale, et interprété seulement à la lumière des faits, gestes et paroles, du Prophète lui-même et de ses compagnons ainsi que des premiers « continuateurs », matériaux rassemblés dans des collections de milliers de Hadiths qui constituent globalement la Sunna –la Tradition. Le salafisme, comme courant théologique, est la science du hadith, la théologie de la tradition. C’est un islam figé dans un univers sacralisé des origines, univers bien entendu reconstruit.

Le salafisme ne doit pas non plus être confondu avec la Salafiyya, une volonté moderniste réformatrice du XIXe siècle : époque de la Nahda (renaissance), face à la montée de l’occident.

 L’une des options de l’époque, portée par exemple par le penseur Mohammed Abduh (1849-1905), consistait non pas de vouloir imiter servilement l’occident matérialiste, mais à revenir aux temps premiers de l’islam, à retrouver la dynamique des origines par l’usage de la raison : s’inspirer des salaf non à lettre mais en esprit. Hélas, ce réformisme progressiste fut trahi par son meilleur disciple, Rachid Rida (1865-1935). Ce dernier mit fin d’une certaine manière à cette salafiyya au profit d’un souci de retour aux origines très conservateur, manifesté par un soutien sans réserve à la fin de sa vie, au wahhabisme triomphant dans le nouvel Etat d’Arabie saoudite (1932).

Ce virage inauguré par Rachid Rida à la fin des années 20 va être qualifié de salafiste, néologisme créé par les grands orientalistes français, notamment Henri Laoust.

Le wahhabisme, doctrine officielle de l’Arabie saoudite, apparue fin XVIIIe siècle, peut être considéré comme un salafisme, et, c’est précisément la puissance rayonnante de ce pays, grâce à la manne pétrolière depuis 1973, qui relança le salafisme dans le monde.

Le salafisme ne doit pas être confondu avec la tradition, cette dernière est incarnée par ce qu’on appelle l’islam impérial, un islam tranquille instauré au cours de siècles par les empires musulmans qui eurent à gérer le pluralisme des cultures. Cet islam de la tradition était encore celui des premières générations de migrants en Europe, un islam très critiqué par les jeunes générations actuelles adeptes du salafisme. Le retour aux sources, certes sources plus fantasmées que réelles est tout le contraire de la tradition.

Traditionnellement, le salafisme est quiétiste, il ne s’intéresse pas au registre politique, il souhaite simplement vivre sa foi d’une manière pure en deçà de toutes les innovations postérieures (bida) condamnables. C’est bien souvent un islam comportemental (vêtements par exemple) et replié sur lui-même. C’est une islamisation « par le bas » par la prédication (da’wa) et l’éducation (tarbiya).

Le jihadisme emprunte aux deux autres postures de radicalisation, mais diverge sur les méthodes. Ici, l’islam souhaité ne peut s’imposer que par la violence physique, le jihad.

Le penseur de la violence actuelle vient des rangs de l’islamisme, et plus précisément du mouvement des Frères Musulmans, Sayyid Qutb 1906-1966 (exécuté par pendaison dans l’Egypte de Nasser). Il souhaite lancer un jihad intégral contre le monde impie, musulman et occidental, afin de rétablir la souveraineté divine et aboutir à un État Islamique qui appliquera la charia. La violence est le seul moyen pour « libérer » les vrais croyants musulmans du matérialisme occidental. Tous les groupes jihadistes à partir des années 60 et 70 vont adopter ces idées. Sayyid Qutb prône ainsi un jihad de « restauration » : restaurer la pureté originelle de l’islam par la violence !

3- Le jihadisme emprunte de nombreux aspects au salafisme, les deux courants partagent :

–  Le même corpus scripturaire : ils puisent leurs justifications aux mêmes collections de hadiths, ce qui créé une vive inquiétude en Arabie où le jeune prince Salman vient de créer une commission de révision de ce corpus.

–  Une même lecture fondamentaliste des textes.

 – Un même comportement de rupture illustré par la formule bien connue Al wala wa al bara [allégeance et rupture] : vivre avec ceux qui vous ressemblent, se séparer de tous les autres, musulmans ou non. Si pour la plupart des salafistes cette séparation induit seulement du communautarisme, voire un souhait d’Hijra[5] (exode en pays musulman, l’Egypte par exemple), chez les jihadistes, ce souci de séparation peut aller jusqu’à légitimer l’assassinat, manière des plus radicales de se séparer !

– Une même proclamation de la souveraineté de Dieu versus souveraineté du peuple. La démocratie est considérée comme de l’associationnisme.

Les emprunts sont tels que l’on parle parfois de salafisme-jihadisme pour qualifier l’actuel mouvement de violence, suggérant ainsi que le salafisme est le sas d’entrée dans la violence. Cela se vérifie parfois mais n’est pas systématique. A celles et ceux qui souhaitent interdire le salafisme pour mieux lutter contre le jihadisme, il faut rappeler d’une part, que la République française laïque « respecte toutes les croyances », que seuls les actes délictuels sont condamnables, pas les idées ou croyances, et d’autre part, que l’immense majorité des salafistes est quiétiste, totalement hostile à la violence prônée par les jihadistes.

 

Islamisme, salafisme et jihadisme ont été évoqués ici comme postures distinctes, à la fois en compétition, mais aussi avec de fortes porosités entre elles, permises par leur pluralisme interne. Non seulement l’islam est globalement pluriel, mais chaque branche, chaque courant l’est également. Nous sommes dans l’humain, nous sommes dans le mouvant. Ce sera plus loin l’objet de notre troisième point de réflexion, s’interroger sur les évolutions qui ont conduit à ces violences inouïes menées ces dernières années par l’Etat Islamique.

Christian Bernard

 


[1] Romain Caillet, Pierre Puchot, Le combat vous a été prescrit, une histoire du jihad en France, Stock, 298 p, 2017. Les auteurs rappellent (p.41) que les Gens du Livre, Juifs et chrétiens peuvent conserver leur religion en devenant dhimmis. A ce titre ils bénéficieront d’une protection moyennant le paiement d’une taxe, la jizya

[2] Dans l’islam chiite, le grand innovateur en la matière est l’ayatollah Khomeiny en 1979.

[3] C’est ce qu’annonce depuis longtemps Olivier Roy : cf son livre de 1992 : l’échec de l’Islam politique, Seuil, 1992, 252 p. par la suite, avec les attentats commis par al Qaïda, cette affirmation a été beaucoup critiquée. Cela relève d’une incompréhension due à un mauvais usage du vocabulaire, en effet, bien souvent le terme islamisme est pris comme expression générique englobant les trois formes de radicalisation que nous analysons. Mal nommer c’est mal comprendre. L’islamisme est une posture politique, et à ce titre ne doit pas être confondu avec les deux autres formes.

[4] Le Mutazilisme fut la doctrine officielle du califat abbasside entre 813 et 847. Paradoxalement, cet islam de la raison se montra intolérant à l’égard des autres courants (la raison n’est pas toujours raisonnable !) et ainsi échoua. Ceci est dramatique pour ceux qui espèrent une réforme de l’islam où précisément la raison aurait son mot à dire dans l’interprétation des textes.

[5] L’Hijra est l’imitation de la geste du Prophète qui s’exile de la Mecque à Médine en 622 (an 1 du calendrier musulman calendrier hégirien). L’Etat Islamique dans sa revue « Dabiq » a souvent appelé les musulmans du monde entier à pratiquer l’hijra, bien entendu en direction de l’E.I.

 

En cette fin d’année 2017, le jeune prince héritier et déjà vice Premier ministre d’Arabie saoudite, Mohamed ben Salmane (dit MBS) n’en finit pas de surprendre par des prises de positions et des actes assez osés eu égard aux traditions bien ancrées du pays. Âgé seulement de 32 ans, il souhaite surfer sur cette classe d’âge des moins de 30 ans qui représentent 70 % de la population, pour faire entrer son royaume dans le XXIe siècle. Il veut tout à la fois être le champion de l’opposition à la montée en puissance régionale des chiismes et préparer enfin son pays à l’après pétrole. Cette volonté de puissance nécessite une ouverture au monde, financière, culturelle, religieuse. C’est ce dernier registre que nous souhaitons analyser. L’image et la réalité religieuse de l’Arabie sont bien celles d’un archaïsme rigoureux et ultra puritain difficilement compatibles avec une volonté d’ouverture et de modernité. Que signifie donc ce souhait récemment formulé d’un retour à un islam modéré[1] ? Le prince Salmane laisse entendre que le système social et religieux saoudien se serait durci, radicalisé en quelque sorte, suite à l’onde de choc de la révolution islamique iranienne de 1979 qui toucha le royaume d’Arabie lui-même. Sa lutte ouverte contre l’Iran est donc totale, militaire comme au Yémen, et sociétale avec cet affichage d’une volonté de « ramener l’Arabie à un islam modéré ouvert au monde et à toutes les religions » afin de se poser en alternative de l’Iran. Simple discours de complaisance destiné à attirer la confiance des capitaux étrangers, ou réelle politique de changement radical ? Avant d’esquisser un début de réponse à cette question, revenons un peu sur les fondements de la religion en Arabie, communément appelée wahhabisme, en quoi pouvait-elle être modérée avant ?*

I- En quoi consiste le wahhabisme ?

1- Cette doctrine religieuse propre à l’Arabie tire son nom de Mohammed ben Abd al-Wahhab , un théologien du centre du pays (le Najd) (1703-1792) qui prêchait un islam réformé par un retour à la tradition des origines , celles des « pieux ancêtres », les salafs.

De pieuses légendes hagiographiques nous le décrivent par des faits et gestes rappelant sciemment la geste du Prophète Mohammad. Comme lui, il installe une rupture avec les coutumes locales qualifiées d’impies, caractéristiques du temps de l’ignorance, celui d’avant la révélation, de la jahiliyya. Il s’agit bien d’une purification en profondeur afin de retrouver la Vraie religion. Le cœur de celle-ci c’est l’affirmation forte du monothéisme, l’Unité et l’Unicité de Dieu (le tawhid). Dieu ne saurait avoir d’associé, et cette unité est sans fissure, Dieu est Un en lui-même. Les Saoudiens réfutent ce terme de wahhabisme jugé péjoratif, et préfèrent qualifier leur courant religieux de muwahhidun, d’unitariste en référence à cette conception du tawhid, mais parfois tout simplement de salafisme, terme des plus ambigüs. Dans son « Essai sur l’unicité divine » écrit en 1740, affirme que ses contemporains se sont écartés du dogme central de l’islam et que de ce fait, ils sont devenus idolâtres, d’où l’urgence de son prêche et de son action. En effet, les Arabes d’alors avaient recours couramment à des pratiques magiques, sollicitaient les forces/esprits de la nature, arbres, pierres, grottes et surtout le charisme (baraka) de saintes personnes « amies de Dieu ». Or, affirme haut et fort Abd al-Wahhab, il ne suffit pas pour être musulman d’énoncer le monothéisme, il faut le vivre. Il n’y a pas d’autre élément, d’autre force que Dieu à honorer, sinon c’est se rendre coupable d’associationnisme[2].

Imposer la Vraie religion à ses contemporains de la péninsule arabique suppose l’appui inconditionnel d’un pouvoir politique et militaire, ce qui fut réalisé en 1744 à Dariya au centre de l’Arabie, dans le Najd, par un pacte conclu avec l’émir local Ibn Saoud. Ainsi naquit le premier Etat saoudien (1744-1818). Une alliance matrimoniale renforça le pacte, Ibn Saoud épousa une fille du missionnaire Abd el Wahhab. Depuis lors en Arabie, religion et Etat sont indissociables, les Oulémas wahhabites ont l’appui de la famille régnante pour imposer leur conception religieuse, par la force si nécessaire, comme ce fut le cas souvent au XXe siècle, et la famille Saoud au pouvoir se voit confortée dans sa légitimité par un soutien sans faille des Oulémas. Ce système unique au monde fonctionne toujours dans l’Arabie actuelle, le 3e Etat né en 1932, c’est d’ailleurs le seul Etat qui porte officiellement le nom d’une famille, les Saoud, le pouvoir est patrimonial. Alors que traditionnellement le pouvoir se transmet entre frères, cette nomination du prince MBS comme héritier est une véritable révolution politique.

Après la mort du shaykh Abd al-Wahhab en 1792, « ses descendants et disciples continuèrent activement à défendre ses idées. Une véritable division du travail s’opéra, de manière quasi définitive, entre le pouvoir politique et l’autorité religieuse : les Saoud dominaient désormais l’espace politique, militaire et financier alors que les descendants et les affidés du shaykh monopolisaient l’espace juridico-religieux. La force coercitive et l’autorité idéologique œuvraient côte à côte pour imposer les trois « O »[3]. Les trois « O » en question sont le rétablissement de l’Orthodoxie (retour au dogme pur des pieux ancêtres, les salafs), la mise en œuvre d’une Orthopraxie (actions justes sans dérives associationnistes), et enfin la défense de l’Ordre politique, car la stabilité politique est la condition indispensable au système. C’est bien cette idéologie wahhabite qui constitue le ciment du pays et qui a permis une certaine unification[4].

Cette trilogie des trois « O » sera un leitmotiv du système wahhabite jusqu’à nos jours. Lors des événements qui menèrent à la proclamation de l’actuel royaume d’Arabie saoudite en 1932, les Oulémas de l’establishment émirent jusqu’à 17 fatwas (fatawa) en 3 ans pour réasseoir ces principes fondateurs où, entre autres, il est réaffirmé avec force que les Oulémas sont les seuls habilités à définir la vérité religieuse.

2- le wahhabisme se présente comme la seule Vraie religion

Abd al- Wahhab s’inspire essentiellement d’Ibn Taymiyya (1236-1328), un théologien et juriste médiéval du XIVe siècle complétement oublié au XVIIIe siècle. Depuis lors, il est désormais l’une des sources principales d’inspiration de l’univers des salafistes et des islamistes. Ibn Taymiyya s’inscrit totalement dans le cadre de pensée de l’école hanbalite, école d’interprétation du Coran et de la Tradition (Sunna) du IXe siècle qui contribue à la formation du droit musulman,[5], la plus rigoureuse et conservatrice des écoles sunnites. Que retenir de cette continuité hanbalite comme influences pour l’Arabie wahhabite ?

  • Un militantisme affirmant la Vraie religion contre toutes déviances condamnables, à commencer par le chiisme. Vers l’an 1000, le califat abbasside affaiblit se morcela en laissant place aux adversaires chiites qui devinrent alors majoritaires au Proche-Orient[6].Les savants en théologie (Oulémas) hanbalites lancèrent avec force une campagne contre ces innovations blâmables (bid`a) qu’étaient à leurs yeux les autres pensées musulmanes. Cette action militante par exemple d’Ibn Batta[7] sera reprise par Ibn Taymiyya puis par Abd Al Wahhab. Lorsque de nos jours le prince Salmane se lance dans le conflit yéménite contre la rébellion houthiste soutenue par l’Iran chiite, il est dans la droite ligne de cette tradition hanbalo-wahhabite d’opposition au chiisme.
  • Cette défense de la Vraie religion et la hantise des innovations blâmables (bida) incite à la destruction de lieux jugés impies fréquentés par des « adorateurs d’idoles ». Les Saoudiens wahhabites se livrèrent à plusieurs reprises à des destructions de hauts lieux de l’islam, comme par exemple en 1806, le cimetière al-Baqî près de la mosquée de Médine où repose le Prophète. Ce cimetière accueillait de très nombreux compagnons du Prophète, ainsi que des membres de sa famille, les destructions visaient à éviter toute forme de vénération, actes qualifiés d’associationnisme. Ibn Taymiyya rédigea de très nombreuses fatwas (fatawas) au cours de sa carrière mouvementée, la plupart sont des condamnations comme celles contre les Mongols qui envahissent la Syrie à deux reprises fin XIIIe. Ibn Taymiyya rendit licite la guerre contre cet envahisseur, même converti à l’islam [mais récemment et imparfaitement affirme t-il] A partir de cet exemple, le jihad contre d’autres musulmans deviendra licite, il suffit par une fatwa de décréter que l’adversaire n’est pas un vrai musulman, de le qualifier d’adorateur d’idole, d’associationniste, ce qui permet de prononcer contre lui le takfir, c’est-à-dire une excommunication, ce qui rend licite sa mise à mort. Ces écrits anti mongols servent depuis de grille d’analyse à tous ceux qui cherchent à s’opposer à un pouvoir politique en place pour le disqualifier. Ce fut le cas au XIXe siècle, lors de la destruction de la deuxième tentative de création d’un Etat saoudien par les armées ottomanes-égyptiennes: les Ottomans furent considérés par les oulémas wahhabites comme des associationnistes, comme un anti-modèle justifiant un jihad défensif, et le simple fait de les côtoyer équivaut à une apostasie. La leçon est retenue par de nombreux courants salafistes, citons à titre d’exemples des appels au jihad contre le président Sadate en Egypte ainsi qu’à l’encontre du gouvernement algérien[8]. Nous sommes bien dans une logique de séparation entre vrais et faux musulmans et non d’ouverture comme le souhaite le prince Salmane. Cette logique s’exprime par la célèbre formule « al-walaâ wa al-barâ [9]».

Ces deux siècles et demi d’alliance du politique et du religieux en Arabie Saoudite laissent plus une impression de conservatisme, de rigueur puritaine archaïque, que de modération et d’ouverture. Alors que peut signifier cette volonté affichée du prince Salmane de « revenir » à un islam plus modéré, plus ouvert ?

II- Les nouvelles orientations religieuses proposées par le prince-héritier

  1. Le contexte de l’annonce

Il convient tout d’abord de se remémorer le contexte de cette proposition : le prince Mohammed ben Salmane Al Saoud, né en 1985, est depuis seulement le 23 juin 2017 prince héritier et vice-Premier ministre du royaume, l’un des petits fils d’Ibn Saoud le fondateur de l’Etat saoudien en 1932. Entré en politique à 24 ans en 2009, son ascension fut rapide, il entra au gouvernement dès 2014. En 2015, lorsque son père Salmane ben Abdelaziz Al Saoud accède au trône, il est promu à 30 ans ministre de la Défense et se lance dans une guerre difficile au Yémen. Suite à une succession de mises à l’écart de princes héritiers, à la surprise générale il accède à ce titre le 21 juin 2017, à la place de son cousin ben Nayef.

Ce jeune prince est d’abord en quête de soutiens, ceux-ci sont à rechercher en interne,

  • Auprès de la jeunesse et des classes moyennes qui souhaitent voir se desserrer le carcan religieux imposé par l’establishment des Oulémas,
  • Auprès de l’identité sunnite globale du pays face à l’Iran chiite considéré comme le danger numéro un (guerre au Yémen, action contre le Qatar, contre le Hezbollah…)
  • Mais également à l’extérieur du Royaume, en direction de l’ensemble du monde arabe, et au-delà en direction de l’Amérique de Trump redevenue pro Arabie, de l’Europe, voire de la Chine avec laquelle un partenariat commercial se développe… Ce qui signifie, qu’au-delà de toute sincérité du discours, il ne faut pas négliger cette dimension de dédiabolisation, de séduction interne et externe.

Le 24 octobre 2017 lors d’une grande conférence internationale à Riyad, une sorte de Davos local, tenue devant des investisseurs étrangers, il lance de très grands projets économiques ainsi que des réformes sociétales. En marge de cette conférence, à l’adresse d’un occident qu’il faut convaincre, il donne deux interviews au cours desquelles il précise un peu ses intentions en matière religieuse, l’une en arabe à la chaine de télévision américaine Sky News Arabic, et l’autre en anglais au journal britannique, The Guardian.

2- Les nouvelles orientations dénoncent l’extrémisme qui a contaminé le wahhabisme.

Voici ces quelques phrases lapidaires mais assez claires : “En Arabie Saoudite, et dans toute la région, un projet de réislamisation [sahwa] s’est répandu depuis 1979 pour diverses raisons qu’on ne va pas rappeler ici maintenant. Mais nous n’étions pas comme ça. Nous allons simplement revenir à ce que nous étions avant, à un islam du juste milieu, modéré, ouvert sur le monde, l’ensemble des religions et l’ensemble des traditions et des peuples.Nous allons détruire les idées extrémistes aujourd’hui, immédiatement »[10]

Il s’agit donc de revenir à la situation d’avant 1979 considérée comme modérée et ouverte. Que s’est-il donc passé en 1979 qui a bouleversé les équilibres anciens en Arabie et dans tout le Proche-Orient ? 1979, en effet fut une année de grandes nouveautés

  • La guerre d’Afghanistan (79-89) oppose les troupes soviétiques qui viennent d’envahir le pays, aux moudjahidines aidés par les Américains et l’Arabie (financement, envoi de volontaires dont Abdullah Azzam, Ben Laden : au total, 5 000 Saoudiens sur 25 000 combattants étrangers)
  • C’est le début d’évolutions rapides de la notion et des réalités du jihad. Abdallah Azzam envisage déjà de dépasser le seul terrain afghan, ce qui conduira à al Qaïda, à Daesh..au terrorisme que l’on connaît et qui touche largement plus les pays musulmans eux-mêmes que l’occident.
  • La révolution islamique de l’ayatollah Khomeiny en Iran secoua fortement le royaume. Pour la première fois le chiisme honni revendique le leadership de l’islam politique, et vient contester la légitimité même des Saoud à gérer les deux lieux saints que sont la Mecque et Médine. Cette première proclamation d’un Etat islamique suscita d’immenses espoirs y compris dans le monde sunnite[11]. Ce succès des islamistes iraniens suscita l’espoir chez les islamistes sunnites dont les Frères Musulmans. Le message est clair : si le poids de la religion étouffe le pays, il y a un coupable, l’Iran chiite ! voici le cœur du discours tenu par le prince héritier, autant en direction de la jeunesse arabe que des investisseurs étrangers. Cette posture anti iranienne peut être fédératrice même au sein de la famille royale qui pourrait se liguer contre lui suite aux très nombreuses arrestations effectuées en novembre 2017.
  • 1979 est également une année traumatisante pour le royaume avec la tentative de prise de la grande mosquée de La Mecque par un groupe saoudien millénariste contestant la légitimité des Saoud[12].

Cette tentative de déstabilisation de la monarchie saoudienne fut un véritable choc pour le système. Elle fut menée par des descendants du mouvement contestataire des Frères (Ikhwan), au nom précisément d’un wahhabisme plus radical contre une monarchie jugée corrompue ; mouvement battu dans les années 30. Les Oulémas, fortement sollicités, qui avaient accepté d’émettre une fatwa autorisant l’usage de la force armée occidentale, devaient être rassurés. C’est dans ce contexte que le système se durcit : « des restrictions à l’accès des femmes au travail ont été renforcées, des magasins de vidéos fermés, les émoluments des Oulémas révisés à la hausse, des fonds alloués pour renforcer encore plus l’islam à domicile, grâce à la construction de 241 nouvelles mosquées ainsi que la réfection de 37 autres, et le propager dans le monde par des moyens appropriés. Les étrangers ont reçu l’ordre de respecter les meurs du pays ; la presse se charge même de montrer que beaucoup d’entre eux arrêtent de travailler lors de l’appel aux prières [13]».

Dans l’interview au Guardian, le prince suggère que la propagation d’idées extrémistes en Arabie et au-delà, ces trente dernières années, a été une réaction à la révolution islamique d’Iran en 1979, événement auquel des dirigeants successifs n’ont pas su réagir[14].

A partir de ces événements de 1979, le régime durcit les interdits dans la vie quotidienne. « 1979 va faire basculer l'application du religieux en Arabie saoudite. Jusqu'alors, il existait une certaine tolérance, sur le plan éducatif, des mœurs et des tenues vestimentaires. 1979, c'est la période de durcissement de l'application du wahhabisme, dans l'éducation, dans les pratiques, la période où la police religieuse a tous les pouvoirs[15] » Une police religieuse, la muttawa, instrument via le Comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice, forte de 3500 agents et de milliers de volontaires est chargée de faire régner les bonnes mœurs dans l’espace public, comme par exemple surveiller la tenue des  femmes dans les magasins ou dans la rue : port de l’abaya, de longs gants…

Mais en même temps, le royaume ne devait pas oublier les partisans de la réforme, issus des classes moyennes éduquées, à qui le roi Fayçal (64-75 avait déjà promis une constitution[16].Celle-ci ne sera finalement promulguée qu’en 1992 par le roi Fahd, en réponse à une nouvelle contestation, celle du mouvement Sahwa : le Réveil.

III- Analyse des critiques formulées par le prince à l’égard de l’islam politique

  1. Quel est ce « projet de réislamisation » (Sahwa) dont parle le prince, qui s’est répandu dans toute la région et a généré des postures plus extrémistes ?

Ce mouvement d’opposition Sahwa est une construction hybride issue de la rencontre d’islamistes Frères Musulmans venus de l’extérieur, et d’Oulémas wahhabites saoudiens.

Créé par Hassan al-Banna en 1928 en Egypte, le mouvement des Frères Musulmans fut persécuté par les régimes arabes nationalistes laïques des années d’après-guerre, et au nom du principe que les  ennemis de mes ennemis sont mes amis, l’Arabie  accepta de leur fournir l’hospitalité, et ce, malgré de grandes divergences de vue : les FM, islamistes sont des politiques, opposés par exemple au principe d’une monarchie héréditaire, alors que le souci des Wahhabites ne concerne que la pureté religieuse et absolument pas le politique. Malgré cela, ils ont travaillé ensemble à la défense du monde sunnite[17], les Frères, venus d’Irak, Syrie et d’Egypte, pays nationalistes où ils étaient réprimés, ont investi le système éducatif saoudien qui manquait cruellement de cadres, ce fut l’occasion d’y introduire leur vision du monde, et enfin, ensemble ils ont participé à organiser le jihad afghan.

Cette forte influence islamiste des Frères sur la jeunesse rencontra une partie des Oulémas wahhabites désormais politisés, pour former un nouveau mouvement dénommé Al–Sahwa Al-Islamiyya,  réveil de l’islam ou Sahwa tout court. Ce mouvement contestataire né à la fin des années 60 se manifesta par des pétitions appelant à la réforme du système, tant politique qu’économique et social. Suite à l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein en 1990, l’Arabie craignant pour son intégrité territoriale, fit appel massivement à l’armée américaine qui vint camper sur son sol. Malgré une fatwa issue des oulémas pro régime l’autorisant, le mouvement Sahwa entraîné par sa composante frériste, entra dans une phase d’opposition massive au régime, de 1991 à 1994, date de la répression. En fait, cette présence de l’armée américaine « impie » ne fut que le déclencheur de la révolte, les véritables causes sont à rechercher dans le désarroi d’une jeunesse issue de ces universités sous influence frériste, sans emploi à la sortie de ses études. Le mouvement fut durement réprimé, mais, selon le chercheur Stéphane Lacroix, les raisons de l’échec des islamistes saoudiens sont à rechercher dans les contradictions internes au mouvement Sahwa[18]. Après 1994 la grande majorité de ces islamistes va réintégrer le giron du système saoudien en désignant l’Amérique comme véritable ennemi. Cette tendance-là, pratique désormais une sorte de lobbying interne au pays. Ce mouvement plus pacifique étant dans l’impasse, cela conduisit une autre partie du groupe à opter pour une posture plus radicale, celle du jihad global, tel qu’il était inspiré par Sayyid Qotb et son émule Ben Laden.

Frère Musulman égyptien, Sayyid Qotb (1906-1966) est à l’origine de la radicalisation des réformistes musulmans apparus fin XIX e siècle, pour lui l’islam est combat militaire car missionnaire. Etre musulman c’est être aussi un guerrier, il appela au combat individuel et permanent. A la fin de sa vie, il condamna avec fermeté tous les régimes arabes engagés dans le panarabisme laïque, coupables de préférer des lois humaines à la Loi divine, il condamna également l’occident supposé les soutenir. Aussi, lorsque l’Arabie accepte la présence sur son sol de soldats américains, c’est une condamnation sans appel. Les sahwistes reprochent aux salafistes de ne se préoccuper que de religion et pas assez de politique. Le monde, dans cette vision manichéenne, se divise entre vrais musulmans et apostats. L’Arabie relève de cette dernière catégorie qu’il convient donc de combattre. A contrario, les Oulémas wahhabites ont toujours cherché à conserver l’ordre établi en accordant beaucoup de souplesse aux dirigeants politiques[19]. « Contrairement à ce qu’on imagine, les Saoudiens sont de grands ennemis de l’islam politique » tient à rappeler Stéphane Lacroix[20].

 « Oussama Ben Laden est le symbole de ce passage entre la tradition des Frères musulmans et celle ouverte par Sayyeid Qotb. Comme les Frères, il a contribué avec des Saoudiens à l’accomplissement du jihad en Afghanistan, qu’il voyait comme le point de départ de très nombreuses autres causes musulmanes à défendre. Il s’est ensuite retourné contre le gouvernement saoudien quand celui-ci a rejeté son offre de garantir lui-même la sécurité du royaume contre l’armée irakienne. Au début des années 1990, il a suivi la ligne préconisée par les cheikhs de la Sahwa, en n’omettant pas de critiquer vivement les cheikhs wahhabites intégrés dans l’appareil d’Etat. Son rejet de la légitimité des Saoud et son appel en faveur d’un renversement de la dynastie l’a fait définitivement sortir des cadres de la pensée politique wahhabite. Sa déclaration de jihad contre les Etats Unis[21] était en contradiction flagrante avec l’idée, centrale dans le wahhabisme, selon laquelle une telle prérogative doit être réservée au souverain. A cet égard, Ben Laden fait penser à Sayyid Qotb et à ses héritiers qui rejettent vigoureusement la légitimité d’un dirigeant apostat. En l’absence d’un dirigeant légitime, ceux-ci considèrent que les musulmans sont habilités à choisir un chef issu de leur rang pour conduire le jihad[22] ».

Le territoire de l’Arabie connut une série d’attentats destinés à renverser le système Saoud/Wahhabite. Régulièrement l’Arabie est frappée par des attentats sur son sol, attentats menés soit par al-Qaïda, soit récemment par l’Etat islamique. Il ne faut pas oublier également l’opposition au régime menée par certains leaders chiites des provinces orientales du royaume, c’est ainsi que fut éliminé le cheikh chiite Al- Nimr.

 Souvent l’Arabie est accusée de collusion avec le terrorisme, or semble-t-il, désormais les complaisances à son égard sont terminées, voire le soutien financier, ne serait-ce que par le biais de fondations plus ou moins soutenues par des membres de la famille royale. Qatar et Arabie s’accusent mutuellement de ce soutien au terrorisme jihadiste. C’est ce qui explique en partie la rupture dans l’été 2017 avec le Qatar accusé à la fois de soutien à l’Iran et « des organisations terroristes, des groupes sectaires cherchant à déstabiliser la région, parmi eux les Frères musulmans, Daesh et Al-Qaïda».

2- Le rejet de l’extrémisme sur le seul étranger ne permet pas d’obtenir un islam modéré.

 Pour son image internationale, pour l’avenir, l’Arabie de Salmane doit résoudre une difficulté théologico-politique de fond. Il est de notoriété publique que les wahhabites et les jihadistes puisent en partie au même corpus de textes, Coran et surtout Sunna, ainsi que de bons auteurs comme Ibn Taymiyya et Abd al-Wahhad. Un gros travail est en cours pour se démarquer de l’usage fait par les extrémistes. Une commission ad hoc est mise en place pour faire le tri parmi les milliers de hadiths, paroles et actions prêtées au Prophète et à ses premiers compagnons. Par ailleurs, des postures puisées dans les textes d’Abd al-Wahhab, oubliées des wahhabites depuis un bon siècle mais jamais déclassées, sont réactivées par les salafistes-jihadistes : c’est le cas par exemples de deux concepts, le takfir (l’excommunication d’un individu qualifié de mécréant), et de la ségrégation volontaire d’avec les non musulmans selon la formule al-walâ wa al-barâ (al-barâ marquant l’idée de rupture volontaire de fréquentation). Cette posture de fermeture fut utilisée par le wahhabisme au XIXe siècle mais abandonnée depuis, ce que confirme la volonté d’ouverture affichée par le prince Salmane. Par contre, si elle est très courante dans tous les milieux salafistes actuels, l’interprétation diffère selon les tendances : pour les quiétistes, il s’agit simplement de ne pas fréquenter les non musulmans, pour les salafistes jihadistes, il convient de les éliminer.

Ce sont ces présences islamistes et ces jihadistes que le prince Salmane promet d’éradiquer. Mais « Il est en tout cas difficile de résumer à ce mouvement composite les causes de l’extrémisme saoudien. D’une part, parce que les conceptions religieuses du clergé saoudien ne sont pas plus modérées. Et d’autre part, parce que cela équivaut à en reporter la responsabilité sur des idées étrangères » aime à préciser le politologue Stéphane Lacroix. L’extrémisme vient d’ailleurs, de ceux qui soutiennent les islamistes, à savoir un islam politisé, comme le Qatar et l’Iran, telle est la substance du message du prince Salmane. Le wahhabisme ne serait donc pas en cause, hormis une frange d’oulémas « contaminés » qu’il convient de purger.

 Toutes ces annonces de changement dans le royaume, que ce soit la préparation de l’après pétrole avec le plan « vision 2030 », un certain desserrement du carcan wahhabite sur la société (la police religieuse a pratiquement disparu depuis deux ans),  la volonté d’afficher un nouveau régime de « despotisme éclairé » apte à lutter contre la corruption, de donner du travail dans un pays où la manne des pétro dollars va s’épuiser[23], des loisirs autorisés (musique, cinémas bientôt..)…Tout cela était déjà en marche avant l’arrivée du prince, mais ce dernier accélère le rythme, surfe   sur les souhaits des jeunes et des classes moyennes. Ce populisme autoritaire semble pour l’instant rencontrer un certain succès. Le changement est profond même si cet univers est encore loin du nôtre, la femme est toujours une mineure même si elle a obtenu le droit de conduire[24], il n’y a pas vraiment d’état de droit, les condamnations à mort visant des opposants sont fréquentes, selon parfois des modalités que l’on croirait réservées à Daesh, comme la crucifixion[25]. Qu’en disent les Oulémas de l’establishment ? Peu de réactions, ils souhaitent, comme bien souvent, sauvegarder l’essentiel du système, les trois « O » : orthodoxie, orthopraxie et ordre public nécessaire aux deux premiers. L’Arabie est un Etat jeune, certes proclamé en 1932, mais ce n’est vraiment que sous le roi Fayçal (64-75) que l’Etat se structure un peu, au-delà des pratiques claniques et tribales qui demeurent. Les oulémas conservateurs sont muselés, une nouvelle classe d’intellectuels plus en phase avec la société s’installe, mais le pouvoir cherche toujours de bonnes relations avec l’establishment religieux qui s’est toujours adapté aux changements dictés par la realpolitik, et qui est surtout très précieux, car garant de sa légitimité.

L’Arabie souhaite présenter le visage d’un « islam modéré ». Deux concepts arabes peuvent correspondre à cette notion d’islam modéré qui est davantage en usage en occident qu’en terre arabe : al wasatiyya – la voie du juste milieu, et al itidal – la modération-. C’est d’ailleurs le terme de wasatiyya que le prince a utilisé dans son interview en arabe à la chaîne Sky News. L’expression n’est pas nouvelle, très utilisée au Moyen âge, elle revient dans l’air du temps :«A l’exception des cercles de radicaux violents, le vocable wasatiyya apparaît couramment usité dans une très grande variété de milieux musulmans contemporains, qu’ils soient populaires ou éduqués, traditionnistes ou libéraux, ceux de l’islam officiel mais aussi islamistes : il est mobilisé par la Rabita Mohammadia des oulémas au Maroc ou par d’autres Etats tels la Jordanie, le Koweït et même désormais l’Arabie Saoudite pour modérer le salafisme[26] » Il ne s’agit pas d’être modérément musulman comme on le comprend parfois en occident, non, il s’agit de vivre pleinement sa foi, mais de manière quiétiste, sans empiéter sur le registre politique, sans tyranniser la société. Est-ce un retour à l’avant 1979 comme le déclare le prince, ou bien ces nouvelles mesures annoncent-elles la fin du wahhabisme ?

Conclusion : Va-t-on vers la fin du wahhabisme ?

 C’était précisément le titre de la conférence de Fatiha Dazi-Héni[27]  en juin 2017 : « C'est un peu audacieux, j'imagine que [l’intitulé de la conférence] a dû en perturber plus d'un, mais c'est pour ça que je pose la question. Je me rends en Arabie saoudite tous les ans depuis vingt ans et, depuis les années 2000, j'y ai constaté une évolution en termes de volonté de sortir du pacte wahhabite ».

Soit ! mais dans ce cas, allons-nous assister au paradoxe d’une source wahhabite désormais modérée dans le royaume arabe, qui ne serait plus en phase avec le mouvement mondial de wahhabisation de l’islam sunnite, lancé grâce à la manne pétrolière via la Ligue Islamique Mondiale (la LIM) présente dans 120 pays et pilotée par l’Arabie Saoudite ?

 Telle la déferlante d’une vague de tsunami, le salafisme rigoureux version wahhabite submerge depuis de nombreuses années maintenant tout l’espace sunnite, de l’Indonésie au Sahel. Cette vision salafiste/wahhabite vient bouleverser dans ces contrées l’islam traditionnel, et constitue bien  souvent le terreau de naissance du jihadisme. Des mouvements nationalistes d’indépendances (Cachemire, Nord Mali touareg…) deviennent des terres du jihad par disqualification du nationalisme. « Ces pays également n’étaient pas comme ça avant », pour reprendre l’expression du prince à propos de son pays. Le prince Salmane va-t-il initier une action de décrue pour revenir dans ces pays à un islam modéré ? va-t-il demander à la LIM de changer ? peut-il se passer de ce soft power[28] au sens d’une influence culturelle et idéologique, s’il veut que son royaume reste une puissance qui compte, au Proche-Orient et dans le monde sunnite ?

Alors, simple discours en direction de l’occident pour le rassurer ? simple discours en direction de la jeunesse pour asseoir sa propre légitimité ? ou réelle intention d’une ouverture sur la modernité ? Certainement une volonté de faire coexister ces trois dimensions, mais dans une conjoncture de rapprochement avec l’Amérique de Trump et l’Israël de Netanyahou, difficile à tenir auprès du monde arabe.

Christian Bernard

janvier 2018

 

 


[1] Lors d’un entretien au journal Guardian en date du 24 octobre 2017

 

[2] Le shirk ou péché d’association à Dieu, est considéré comme très grave en islam. Voir David Commins « le salafisme en Arabie Saoudite », in Qu’est-ce que le salafisme sous la direction de Bernard Rougier, Puf,271 p., 2008, p.27

 

[3] Nabil Mouline, Les clercs de l’islam. Autorité religieuse et pouvoir politique en Arabie saoudite, XVIIIe-XXIe siècles, Puf, Proche-Orient, 357 p., 2011, p.96

 

[4] En fait coexistent dans le royaume un grand nombre de traditions islamiques, plus ou moins bien acceptées, c’est notamment le cas des soufis et des chiites de l’est et du sud (installés sur les gisements pétroliers !) cf de Toby Matthiesen « Etre chiite au royaume wahhabite, le destin des autres saoudiens », in Revue Moyen Orient 29, janvier-mars 2016, p. 30-34.

 

[5] L’école hanbalite fut créée par Ahmad Ibn Hanbal au service du calife abbasside de Bagdad contre la tendance rationnalisante du Mutazilisme, elle privilégie donc la science du hadith, c’est-à-dire une certaine tradition, à la réflexion personnelle. Cette école d’interprétation resta toujours marginale avant d’être reprise en partie par Abdel Wahhab en Arabie au XVIIIe. Cette école est l’une des quatre actuelle reconnue dans le monde sunnite (les trois autres sont les écoles Malékite, Hanafite et Shaféite). Une école juridique ou Madhhab en arabe, produit de la jurisprudence à partir des deux sources que sont le Coran et les Hadiths (paroles, faits et gestes du Prophète et de ses compagnons), leur domaine ne concerne donc pas directement les croyances, la théologie. L'école juridique hanbalite se réclame en théologie de l'asharisme ( sauf Ibn Taymiyya qui s'y oppose).

 

[6] De nos jours les chiites ne représentent qu’environ 15% des musulmans du monde.

 

[7] « C’est suivre la Sunna et parachever sa foi que de se rapprocher de Dieu en s’opposant à eux » Ibn Batta : ch la traduction de son œuvre en français par l’orientaliste Henri Laoust, la profession de foi d’Ibn Batta,Damas 1958 p.164

 

[8] Les auteurs de ces deux appels au jihad défensif sont Muhammad Abd al-Salâm Faraj pour l’Egypte et Ali Belhadj pour l’Algérie. Le raisonnement médiéval d’Ibn Taymiyya contre les Mongols est ici appliqué aux dirigeants de leur pays respectif, « mongolisés » en quelque sorte.

 

[9] Cette formule arabe « al-walaâ wa al-barâ signifie littéralement loyauté et désaveu, loyauté envers Dieu et ceux qui le servent (les bons musulmans) et désaveu, voire non fréquentation des non musulmans, et des infidèles en général. Formule clivante par excellence.

 

[10] https://www.theguardian.com/world/2017/oct/24/i-will-return-saudi-arabia-moderate-islam-crown-prince

 

[11] Le même phénomène s’est ensuite reproduit en 2006 lorsque le Hezbollah chiite a su tenir en échec la puissante armée israélienne, la rue arabe sunnite a applaudi, au grand scandale des tenants du wahhabisme.

 

[12] En novembre 1979 lors de l’attaque de la grande mosquée de la Mecque par un important groupe armé. C’était le 1er jour de l’année hégirienne 1400, le leader al-Otaibi proclama au profit de son frère l’arrivée du Mahdi, c’est-à-dire du Messie de la fin des temps, balayant ainsi le pouvoir Saoud. L’affaire se termina par un bain de sang, avec l’appui du GIGN français. L’assaut avait nécessité une fatwa de la part des Oulémas officiels pour justifier l’emploi des armes sur ce lieu sacré.

 

[13] Hamadi Redissi, Une histoire du wahhabisme, comment l’islam sectaire est devenu l’islam, Le seuil, 2016, p.343

 

[14] “What happened in the last 30 years is not Saudi Arabia.  What happened in the region in the last 30 years is not the Middle East. After the Iranian revolution in 1979, people wanted to copy this model in different countries, one of them is Saudi Arabia

 

[15] La politologue Fatiha Dazi-Héni lors d’un colloque organisé en juin 2017 en collaboration avec la revue Orient XXI, a bien noté ce virage

 

[16] Fayçal, grand roi réformateur avait alors rencontré une forte opposition à la fois dans la famille saoud et chez les Oulémas.

 

[17] David Commins « le salafisme en Arabie Saoudite », in Qu’est-ce que le salafisme sous la direction de Bernard Rougier, Puf,271 p., 2008, pp.39-41.

 

[18] Cette question des islamistes saoudiens est peu traitée en français, voir l’excellent travail de Stéphane Lacroix , Les islamistes saoudiens : une insurrection manquée, Puf, 360 p., 2010

 

[19] Le pouvoir saoudien a obtenu des Oulémas en 1990 une fatwa justifiant la présence de ces troupes non musulmanes sur le sol de l’Arabie.

 

[20]  Entretien au journal le Un 13 janvier 2016 n° consacré à l’Arabie Saoudite.

 

[21] Le pacte de Quincy signé en 1945 garantit aux Etats-Unis un approvisionnement en pétrole et en échange, ils s’engagent à protéger militairement la dynastie des Saoud. Le pacte a été renouvelé en 1979.

 

[22] David Commins « le salafisme en Arabie Saoudite », in Qu’est-ce que le salafisme sous la direction de Bernard Rougier, Puf,271 p., 2008, p.43

 

[23] Avec l’exploitations du pétrole de schiste, l’Amérique a de moins en moins besoin du pétrole saoudien, il est urgent donc de diversifier l’économie (informatique, industrie du loisir…) et face au tarissement progressif du robinet des pétro dollars, il est indispensable de créer des emplois (le taux de chômage des jeunes est très élevé, la moitié des actifs sont des étrangers)

 

[24] Dans ce pays où la plupart de 30 millions d’habitants (dont un tiers d’étrangers qui travaillent) vivaient de la rente pétrolière, il est indispensable que le taux d’activité des femmes augmente, aussi, leur mobilité peut favoriser cela.

 

[25] Voici encore un exemple montrant que des jihadistes et le wahhabisme se nourrissent des mêmes sources issues du Coran : lire sur le site internet du Nouvel Obs l’article de Christian bernard http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1428113-ali-al-nimr-condamne-a-la-crucifixion-un-avertissement-lance-a-la-minorite-chiite-du-pays.htm

 

[26] L’islam du « juste milieu », un terme moins neutre qu’il n’y paraît,affirme Brigitte Maréchal, directrice du CISMOC (UCL) et titulaire de la Chaire Baillet Latour Islams contemporains.  17/02/2017. http://www.lesoir.be/82542/article/2017-02-17/lislam-du-juste-milieu-un-terme-moins-neutre-quil-ny-parait

 

[27] voir la note 14

 

[28] Cf Pierre Conesa Dr Saoud et Mr Djihad, R. Laffont,2016

 

 

 

 L’islam pluriel [Christian Bernard]

Programmé déjà dans la News Letter d’avril, ce sujet n’était pas visible pour des raisons techniques.

Dernier des monothéismes à émerger dans l’Histoire, l’islam n’en est pas pour autant monolithique, il a toujours été pluriel, et cela dès les origines que certains imaginent idéales de pureté et d’unité.
L’actualité déverse son lot quotidien d’expressions musulmanes bien souvent incomprises : sunnites, chiites, ibadites, alaouites, salafistes, islamistes, jihadistes, soufis… autant de termes pour dire la diversité de l’islam, des branches comme des postures, qu’elles soient religieuses, spirituelles, juridiques ou politiques.
L’analyse de la pluralité de l’islam par les sciences humaines, contrairement au discours théologique, n’a pas à décréter que tel courant est orthodoxe, qu’il est le « vrai » islam et que tel autre n’est qu’une secte. Elle se contente de rendre compte d’une pluralité de fait, d’en exposer la genèse et les logiques, en cela, elle ne vise qu’à donner des clefs pour comprendre.

Conférence donnée à l’Université Inter Âges de Poitiers le 30 mars 2017 est désormais disponible à l’adresse suivante [ Voir la vidéo… ]

 

Christian Bernard

Vice président de Jacques Cartier

correspondant régional de l'IESR.EPHE