Jérusalem

 

 

L’entrée dans l’époque moderne est marquée par les règnes concomitants de souverains exceptionnels: François Ier, roi de France de 1515 à 1547 ; Charles Quint, roi d’Espagne de 1515 à 1557, et empereur du Saint Empire romain germanique de 1519 à 1556 ; Henri VIII, roi d’Angleterre et d’Irlande de 1491 à 1547 ; Soliman le Magnifique, sultan ottoman de 1520 à 1566.

L’activité maritime est intense. Les trois monarques européens participent à la course aux grandes découvertes avec les moyens navals et financiers dont ils peuvent disposer: importants pour l’Espagne, modestes pour la France et réduits pour l’Angleterre pays assez pauvre et peu peuplé. En Méditerranée, les pays riverains vont s’opposer par l’intermédiaire des deux plus fameux marins du temps, Kheir el Dyn Barberousse et Andrea Doria qui vont se combattre jusque tard dans leur âge.

Pendant la première moitié du XVe siècle, François Ier va développer une politique en deux volets pour contrer Charles Quint et chercher à assurer la liberté de trafic avec les Indes.

A la suite d’une série d’échecs militaires sur terre le Roi Très-Chrétien cherche le soutien de l’Empire ottoman et établit des relations diplomatiques avec lui. Il poursuit des objectifs tout à la fois stratégiques et commerciaux. Ne disposant pas d’une marine de guerre permanente, il cherche dans un premier temps à obtenir l’appui de la puissante flotte turque pour attaquer l’Italie par la mer. Il veut également développer le commerce vers l’Asie passant par les routes traditionnelles en négociant des accords marchands préférentiels avec les ports du Levant sous domination ottomane.

Enfin, soucieux de pouvoir disposer d’une route alternative indépendante de toute tutelle étrangère et affirmer les droits de la France outre mer face aux Ibériques, il envoie plusieurs missions maritimes d’exploration à la recherche du passage du Nord-Ouest.

En Méditerranée, l’alliance navale avec les Turcs n’atteint pas les objectifs fixés ; c’est un échec stratégique. Elle conduit pourtant à la signature en 1544 d’un traité de paix entre le Saint-Empire romain germanique et le royaume de France ; elle permet aussi d’établir d’une ambassade permanente à Constantinople, préalable diplomatique qui permettra la signature de Capitulations en 1569.

En Atlantique, à défaut de découvrir une nouvelle voie maritime vers les Indes, Jacques Cartier donne le Canada à la France.

  1. Facteurs historiques médiévaux

Selon l’amiral Auphan, « Quand on comprime à l’extrême, l’histoire de la Méditerranée se réduit aux tableaux d’un diptyque : celui où la civilisation chrétienne s’est élaborée au sein de l’ordre romain et celui où une intruse, la civilisation musulmane, est venue l’attaquer et a essayé de la dominer, créant un déséquilibre qui dure encore. L’assaut de l’islam a été conduit d’abord par les Arabes (sept siècles) ensuite par les Turcs ottomans (cinq siècles)1. »

La reconquête menée au VIe siècle sous Justinien, empereur romain d’Orient, restaure la quasi totalité du territoire romain. L’ensemble des îles de la Méditerranée et la plus grande partie de ses côtes sont sous domination byzantine et donc chrétienne quand l’islam apparaît.

« Le 8 juin 632, selon la biographie traditionnelle, le Prophète mourut après une brève maladie. Son œuvre était immense. Il avait apporté aux peuples païens de l’Arabie occidentale une nouvelle religion, de niveau beaucoup plus élevé que le paganisme qu’elle remplaçait, grâce à son monothéisme et à ses doctrines éthiques. Il avait doté cette religion d’une révélation qui allait devenir avec les siècles le bréviaire de pensée et d’action pour d’innombrables millions de croyants. Mais il avait fait plus encore : il avait établi une communauté et un État bien organisé et bien armé, dont la puissance et le prestige étaient désormais l’élément prédominant en Arabie2. »

Le Prophète n’a laissé aucune instruction pour sa succession. C’est son beau-père Abou Bakr, qui est coopté. Il se voit donner le titre de Khalifa (ou député du Prophète), transposé en Europe sous la forme de calife. Cette élection inaugure la grande institution historique du Califat. Son général en chef, Khalid ibn al-Walid décide de sa propre initiative la suite des opérations en fixant un programme d’expansion militaire qui débute par la victoire d’Aqraba en 633 qui assoit l’autorité du gouvernement de Médine sur les Arabes. Les Romains subissent une série de défaites sur terre à partir de 634, dont la plus cuisante sur le Yarmouk en 636 qui livre aux Arabes l’ensemble de la Syrie et de la Palestine. En 655 ou 656, les Arabes remportent aussi une victoire navale surprenante sur les Byzantins au large de Phoenix en Lycie à la bataille dite « des mâts »3

Cent années seulement séparent la mort du Prophète de la bataille de Poitiers, point d’arrêt à l’avancée de l’islam en Occident. Vers l’Orient, l’empire omeyyade s’étend jusqu’aux rives de l’Indus. Cette conquête est pérenne, car l’Espagne et Israël exceptés, aucun territoire n’a été perdu depuis.

De 1096 à 1291, les Croisades ramènent une présence chrétienne en terre sainte, quatre cent soixante ans après le défaite de Yarmouk.

« La croisade était une réponse tardive à la jihâd, « la Guerre sainte » pour l’Islam ; son objectif était de récupérer par la guerre ce qui avait été perdu par la guerre, pour libérer les lieux saints de la chrétienté et pour les ouvrir de nouveau sans entrave aux pèlerinages chrétiens4».

Bien que la voie maritime soit très empruntée par les croisés, ils ne sont jamais attaqués sur mer, tant la suprématie navale chrétienne est à présent totale.

L’échec militaire final des croisades a pourtant des retombées économiques positives : « Le principal effet durable des croisades, pour l’ensemble de la région, affecta les échanges. Des colonies de marchands occidentaux s’étaient établies dans les ports du Levant sous l’autorité des Latins. Ils survécurent à la reconquête musulmane et développèrent un commerce considérable d’exportations et d’importations5 ».

Ce commerce va se perpétuer, en particulier grâce à l’empire Byzantin, trait d’union avec l’Occident.

B- L’Europe et la Méditerranée à l’aube du XVIe siècle

La prise de Constantinople en 1453, soit trente-neuf ans seulement avant la fin de la reconquista espagnole, met fin à un millénaire d’Empire romain d’Orient et à la transformation de l’État ottoman en un empire musulman de longue durée, à cheval sur trois continents et héritier du Califat6 en 1516 en raison de la conquête de l’Égypte. Il se heurte alors à Venise, grande puissance maritime méditerranéenne qui possède la plupart des îles de mer Égée, la Crète, a également une présence côtière en Morée et se rend maîtresse de Chypre en 1489. 

  1. Les guerres européennes

Pendant la période considérée, l’Europe est en proie à une suite quasi ininterrompue de conflits majeurs.

  • De 1494 à 1517, les guerres d’Italie opposent le Royaume de France aux États italiens.
  • À partir de 1519 jusqu’en 1559, la France va lutter pour défendre son existence et pour abaisser la maison d´Autriche, c´est-à-dire l´Autriche et l´Espagne étroitement unies. C’est pendant cette période que François 1er nouera une brève alliance maritime avec l’Empire ottoman.

Les guerres que se livrent les pays européens sont vitales pour ceux-ci. Sur mer, elles prennent toujours le pas sur la lutte contre les Ottomans et les Barbaresques qui ravagent pourtant les côtes.

2. Venise, grande puissance méditerranéenne

La chute de Constantinople menace l’hégémonie maritime de Venise. Elle s’était enrichie en effectuant avec la capitale romaine le commerce des huiles et des soieries.

Centre commercial et financier, Venise est la plus grande puissance du monde à la fin de la période médiévale. En 1423, le doge Mocenigo analyse dans un discours les éléments de la prospérité de la cité : 190 000 habitants, 16 000 ouvriers dans l’industrie de la laine, 3000 dans celle de la soie, 17 000 employés à l’arsenal, 25 000 marins, 3000 navires de commerce, 300 bâtiments de guerre7.

Le commerce entre Venise, le Levant et l’Asie continue de se développer pendant tout le XVIe siècle. Ce n’est qu’au XVIIe qu’il est éclipsé par celui des Portugais8.

3. L’Espagne et l’Empire ottoman, champions de la chrétienté et de l’islam

Par une sorte de mouvement de balancier, un jusant de la présence musulmane à l’extrémité occidentale de la Méditerranée, qui s’achève en 1492 par la prise de Grenade, paraît répondre au flot dans le bassin oriental, marqué par la prise de Constantinople en 1453. Les côtes sud du bassin occidental de la Méditerranée et tout le pourtour du bassin oriental sont sous emprise musulmane.

Selon le professeur Veinstein, l’Empire ottoman se réclame haut et fort de l’islam. Il prétend, incarner l’État islamique par excellence ; être au premier rang des États musulmans, le défenseur de l’orthodoxie sunnite dans sa version hanafite. Enfin, il prétend être le champion de la guerre sainte pour étendre indéfiniment sa domination sur les pays infidèles9. Les États barbaresques d’Alger, de Tunis et de Tripoli vont devenir des régences en faisant allégeance à l’Empire ottoman au XVIe siècle. Bien que la domination soit plus formelle que réelle, elles adopteront son approche politique et spirituelle.

En 1518, Khaïr el-Dyn, renégat fils d’un potier de Mytilène, maître d’Alger fait appel au sultan ottoman Selim et lui offre, en échange de son aide, de placer ses possessions et lui-même sous sa domination. Il se voit décerner le titre de pacha et devient beylerbey (gouverneur de province). Le sultan lui envoie plusieurs milliers de soldats aguerris équipés d’artillerie. « Ainsi se trouve constituée la force militaire, qui, soutenue par la Sublime Porte, associant la maîtrise navale des corsaires avec la puissance et l’efficacité d’une armée de terre moderne et disciplinée, restaure l’ordre religieux et politique de l’islam au Maghreb10 ». Ces troupes terrestres vont servir à la protection d’Alger, permettant aux corsaires d’agir en étant certains de pouvoir retrouver leur sanctuaire au retour de croisière et à Barberousse d’assumer le poste de Kapudan Pacha et de commander en chef la flotte ottomane de 1535 quasiment jusqu’à sa mort en 1546, à l’âge de 80 ans.

Par son action politique, l’Espagne cristallise les aversions et les envies.

Haine des musulmans espagnols et des morisques expulsés de façon massive d’une terre qu’ils avaient conquise sept à huit siècles auparavant ; détestation des habitants des Provinces-Unies prêts à aider les ennemis de leurs occupants ibériques. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, s’y joindront l’exécration des Anglais menacés d’être ramenés à la soumission à Rome par la force, attisée par la frayeur rétrospective engendrée par le spectre de l’Invincible Armada et l’hostilité permanente de tous les protestants à l’égard d’un pays au catholicisme intransigeant et militant. Mais aussi convoitise des richesses venant d’Amérique tant par les États que par les aventuriers de toute nature.

Sa flotte est commandée à partir de 1528 par le génois Andrea Doria, chevalier de Saint Jean de Jérusalem, capitaine général des galères de François Ier dans un premier temps, avant de passer au service de Charles Quint. Âgé de 88 ans, il commande encore à la mer avec succès et s’éteint à 94 ans en 1560.

Cet antagonisme entre l’Espagne, championne de la chrétienté et l’Empire ottoman, héritier du califat musulman conduit à une lutte à mort sur terre comme sur mer.

C-  Les grands changements géopolitiques 

  1. L’évolution des échanges économiques

Au début de la période considérée, l’activité économique en Europe n’est pas en déclin. La France se reconstruit après la guerre de Cent Ans et les industries d’Angleterre est des Pays-Bas sont florissantes. Les échanges sont cependant contraints par de nombreux obstacles physiques et intermédiaires commerciaux. Les routes du nord et de l’est sont difficiles, celles du sud semblent devoir se fermer ; les Turcs sont moins tolérants que les Mongols dont ils ont disloqué l’empire11.

La prise de contrôle total des rives de la Méditerranée orientale par l’Empire ottoman a, pour la majorité des pays européens, un effet psychologique probablement plus fort que ne l’est l’impact économique réel. Le marché de Constantinople est en effet un marché de moindre importance que celui d’Alexandrie. Le trafic des épices et autres produits d’Orient se poursuit grâce à une flotte de commerce ottomane nombreuse jusqu’en 1645, date de son entrée en guerre avec Venise. La supériorité navale de la Sérénissime et des ses alliés va lui permettre de couper les routes de communications maritimes de l’Empire en attaquant avec succès le convoi d’Alexandrie, en faisant la chasse au commerce et le blocus des ports.

Par ailleurs, le bassin occidental de la Méditerranée et le proche Atlantique subissent la pression barbaresque qui rend le trafic périlleux, en particulier pour l’Espagne et le Portugal ce qui va être une des incitations à la recherche de routes maritimes moins exposées.

 Les grandes découvertes

Elles se succèdent à un rythme accéléré :

  • En 1488, le portugais Bartholomeu Dias découvre le cap de Bonne Espérance.
  • Le 12 septembre 1492, le génois Christophe Colomb au service de l’Espagne aborde aux Bahamas.
  • Le 24 juin 1497, le vénitien Jean Cabot, au service de l’Angleterre, aborde au Labrador.
  • Le 22 novembre 1497, le portugais Vasco de Gama franchit le premier le cap de Bonne Espérance d’ouest en est. Il aborde à Calicut, sur la côte de Malabar dans le sous-continent indien.
  • Le 22 avril 1500, le portugais Cabral aborde au Brésil
  • Le 10 août 1500, le portugais Diogo Dias découvre Madagascar, qu’il nomme Saint-Laurent.
  • 1501, le florentin Amerigo Vespucci aurait débarqué sur le continent américain entre le Venezuela et le Brésil ?
  • 21 mai 1502, découverte de l’île de Sainte Hélène, escale qui deviendra importante sur la route des Indes.
  • 1503, Gonneville est le premier français à aborder au Brésil.
  • 1511, le portugais Antonio Habreu découvre la Nouvelle-Guinée.
  • 13 septembre 1513, l’espagnol Balboa traverse l’isthme de Panama et aperçoit l’océan que Magellan baptise Pacifique huit ans plus tard.
  • 20 septembre 1519, le portugais Magellan, au service de l’Espagne, entreprend son voyage autour du monde avec cinq navires armés par deux cent trente-neuf hommes. Il meurt le 27 avril 1521 aux Philippines dans l’île de Mactan. El Caño, un de ses capitaines, rentre au Portugal avec un seul navire et dix-huit rescapés. Il a effectué le premier tour du monde.
  • Le 7 mars 1524, le florentin Verrazano, au service de la France, aborde en Caroline du Sud.
  • Le 5 septembre 1535, le français Jacques Cartier aborde en Nouvelle-France (Canada). 

2- L’évolution de la diplomatie

 Les Capitulations

Lors de la chute de Constantinople, un ambassadeur de Venise est déjà en poste dans la ville. Il est tué en participant à sa défense. Les Ottomans reconduisent pourtant cette fonction de « bayle » de Venise en raison de son intérêt pour aider au règlement des problèmes commerciaux. Il règle en fait tous les différends concernant la plupart des États européens en percevant un pourcentage de la cargaison pour prix de son action. Les grandes puissances européennes vont chercher à se libérer de cette tutelle vénitienne.

Bien qu’il n’y ait pas d’état de guerre, une trêve de trois ans est signée en 1534 entre Sébastien de Gozo, au nom de la France, et le grand Vizir Ibrahim Pacha à Alep. Elle est valable pour les mers du Levant et les territoires ottomans. La date de la signature de cet accord est concomitante de l’alliance en vue d’une intervention de la flotte turque en soutien des intentions françaises en Italie. En 1535 Jehan de la Forest devient le premier ambassadeur permanent de France à Constantinople où il se rend après avoir rencontré Barberousse pour préparer l’attaque de Gênes12. Un premier projet de capitulation franco ottomane n’est pas validé en 1536, mais la trêve est prolongée de trois années en 1537.

La première capitulation française signée avec l’Empire ottoman le sera en 1569. La France est le premier État, après Venise, à se voir accorder un tel traité.

3- L’alliance navale du royaume de France et de l’Empire Ottoman

François 1er cherche à s’entendre avec les Turcs dans l’objectif de conquérir des territoires en Italie. Dès 1520, il envoie son ambassadeur Guillaume du Bellay à Tunis pour prendre de premiers contacts. L’alliance avec le sultan Selim lui paraît objective. Il veut seulement oublier que ce dernier aspire à la prise de l’ensemble du pays et en particulier de Rome pour en chasser le pape. C’est la déroute de Pavie le 24 février 1525 et sa captivité en Espagne qui décide le roi de France à franchir le pas. En 1529, Soliman échoue devant Vienne. Levant le siège, il songe de plus en plus à porter la guerre sur mer, à envahir l’Italie et à mener la grande offensive sur Rome. Il envoie une ambassade en France en 1531 pour renforcer l’alliance. Les relations s’accentuent les années suivantes. En 1538, une flotte française de douze galères, sous le commandement du baron de Saint-Blancard, vice-amiral de Provence, cherche à rejoindre une flotte turque d’une centaine de vaisseaux pour attaquer les Pouilles, la Sicile, puis l’Espagne. Le 27 septembre 1538, Barberousse avec cent vingt-deux navires, met en déroute à Prevenza (près de Lépante) une grande flotte chrétienne à laquelle ne s’est joint aucun navire français.

C’est finalement en 1543 que Barberousse quitte l’Orient avec cent dix galères et quarante galiotes. Paulin, ambassadeur de François 1er est à ses côtés lors des sanglantes razzias effectuées dans les Pouilles, en Calabre et en Sicile. En juillet, la flotte turque fait escale à Marseille où elle est magnifiquement accueillie au nom du Roi par Enghien, commandant d’une escadre de cinquante vaisseaux. Barberousse prend Villefranche et brûle la ville. La flotte combinée va mettre le siège devant Nice qui capitule avec la promesse qu’elle ne sera pas pillée. Les Turcs ne font pas de quartier. Certain de son impunité et conscient de sa force, Barberousse effectue des razzias, comme à Antibes.

Figure 1 : Méditerranée orientale et proche Atlantique

L’hivernage est prévu à Toulon, qui ne compte que 5000 habitants et 635 maisons. Quelles peuvent être les raisons qui ont présidé à ce choix ?

Le rattachement de la Provence, comtat souverain jusqu’en 1481 est donc récent. La ville est une petite ville de la France méridionale qui vit de la pêche et de la culture des oliviers de la vigne et des citronniers. Sa magnifique rade est mal protégée des vents d’est. Le principal navire de combat utilisé en Méditerranée est la galère et les capitaines de galères préfèrent le plan d’eau de Marseille qu’ils trouvent mieux abrité. Ce ne sera qu’en 1599 qu’Henri IV décida de créer une flotte permanente de vaisseaux de guerre et de la baser à Toulon après avoir pourvu la ville d’une darse pour l’y abriter et l’inclure dans les nouvelles fortifications destinées à mieux protéger la ville.

Marseille se serait donc mieux prêtée à l’hivernage des presque 200 galères ottomanes. Trois raisons peuvent être avancées pour expliquer le choix de Toulon. D’une part le problème de la cohabitation des chiourmes turques, composées en totalité d’esclaves chrétiens, dont nombre d’entre eux devaient avoir été enlevés à l’occasion de la prise de navires de commerce de Marseille, et la population de la grande métropole chrétienne n’aurait pas manqué de générer des troubles pour en obtenir la libération. À l’inverse, la présence de rameurs des galères royales dont une forte proportion est composée de musulmans pris au cours de combats ou achetés en Espagne et en Italie pouvait générer le même type d’attente côté turc. Enfin, le choix d’une petite ville située à l’écart des grandes routes commerciales pouvait éviter d’entretenir le retentissement d’une décision de François Ier qui faisait déjà quelque bruit dans la chrétienté.

Des lettres patentes du Roi, en date du 8 septembre 1543, et une attache de Monsieur de Grignan, Gouverneur de Provence, prescrivent aux Toulonnais d’évacuer en totalité la ville, pour céder la place à « l’armée du sieur Barberousse » :

est mandé et commandé à toutes personnes généralement dudit Thoulon de desloger et vuyder ladite ville, personnes et biens, tout incontinent, pour loger l’armée du sieur Barberousse a poyne de la hard pour désobeyssance…

Le Conseil général de Toulon décide alors de négocier13 pour obtenir, en premier lieu, de sauver les olives et les récoltes, ensuite, un compromis quant à l’évacuation de la ville, enfin, un allégement fiscal en dédommagement des pertes subies, fut la tâche des nouveaux consuls.

Le 14 octobre 1543, 174 galères, fustes et galiotes, mouillent dans la rade. Trente mille hommes s’installent en ville jusqu‘en avril 1544 pour le plus grand malheur de la cité où tout est fait, sur ordre du roi, pour satisfaire les Ottomans.

Les finances de la ville furent tellement obérées que Toulon mit plusieurs années pour les rétablir normalement, et il fallut emprunter 20 000 écus14. Par lettre donnée à Echon le 11 décembre 1543, François 1er exempta les Toulonnais de toutes tailles royales pendant dix ans, tellement fortes avaient été leurs charges financières durant ces six mois15.

Le départ est négocié par François 1er qui le paie très cher : « 800 000 écus d’or, pièces d’orfèvrerie et draps de soie en grand nombre plus vivres et munitions 16». Barberousse continue à perpétrer de multiples exactions dans le golfe de Naples et à Reggio di Calabre avant de regagner Constantinople avec un énorme butin et de nombreux esclaves. Sans que la France en tire d’avantage. Le 18 septembre 1544, François 1er signe avec Charles-Quint le traité de Crépy par lequel il s’engage à combattre les Ottomans, mettant fin à l’alliance turque.

D- Jacques Cartier et le passage du Nord-Ouest

Dans le cadre de son opposition à Charles Quint et aussi pour répondre à ses besoins financiers, François Ier lance des expéditions maritimes. Il s’agit tout à la fois de contester le partage du monde entre le Portugal et l’Espagne et de rechercher de nouvelles ressources.·

Le partage du monde s’effectue en quatre étapes principales, dont les deux premières sous l’égide du pape :

  • 1455: la bulle Romanus Pontifex confirme les Portugais dans leurs possessions d’Afrique occidentale
  • 1493: la bulle Inter coetera donne aux Rois Catholiques le droit d’acquérir territoires au delà de 100 lieues (418km) à l’ouest des Açores
  • 1494 le traité de Tordesillas reporte la ligne de « marquation » à 370 lieues à l’ouest du Cap Vert
  • 1529 traité de Saragosse (Pacifique)

La diplomatie de François 1er fera admettre que la bulle de 1493 ne concernait que les terres connues, pas celles à découvrir. Il déclare au commandeur d’Alcantara, envoyé de Charles-Quint :

« Est-ce déclarer la guerre et contrevenir à mon amitié avec sa Majesté que d’envoyer là-bas mes navires? Le soleil luit pour moi comme pour les autres. Je voudrais bien voir l’article du testament d’Adam, qui m’exclut du partage du monde. »

Il conteste ensuite la validité des deux traités qui n’ont pas fait l’objet de bulles papales. 

  1. Les précurseurs français

  • La pêche se développe sans éclat sur les grands bancs, depuis probablement la fin du XVe siècle
  • L’armateur Dieppois Jean Ango est présent sur toutes les mers. Il arme des dizaines de navires et dispose de pilotes expérimentés qui lui permettent d’atteindre Madagascar, l’Inde et Sumatra en 1527. Il arme également à la course et ses corsaires s’emparent des richesses du palais de Guatimozin envoyées par Cortès en Espagne
  • En 1524 et 1526: Verrazano traverse l’Atlantique sur la Dauphine et explore la côte orientale de l’Amérique du Nord

 2- Les voyages de Jacques Cartier 17

Né probablement entre le 7 juin et le 23 décembre 1491 à Saint-Malo (Bretagne) où il décéda en 1557, Cartier navigue sans doute dès sa jeunesse, mais on ne connaît rien de sa carrière avant 1532.

Lorsqu’en 1532 Jean Le Veneur, évêque de Saint-Malo et abbé du Mont-Saint-Michel, propose à François 1er une expédition vers le Nouveau Monde, il fait valoir que Cartier est déjà allé au Brésil et à la « Terre-Neuve ». La commission délivrée à Cartier en 1534 n’a pas été retrouvée, mais un ordre du roi, en mars de cette même année, nous éclaire sur l’objectif du voyage : « descouvrir certaines ysles et pays où l’on dit qu’il se doibt trouver grant quantité d’or et autres riches choses ». La relation de 1534 nous indique un second objectif : la route de l’Asie. À ceux qui prêtent à Cartier en ce premier voyage une préoccupation missionnaire, Lionel Groulx répond : « L’or, le passage à Cathay! S’il y a une mystique en tout cela, pour employer un mot aujourd’hui tant profané, c’est une mystique de commerçants, derrière laquelle se profile une rivalité politique. »18

Cartier part de Saint-Malo le 20 avril 1534, avec 2 navires et 61 hommes. Favorisé d’un «bon temps », il traverse l’Atlantique en 20 jours. Il explore le golfe du Saint Laurent et entre en baie de Gaspé le 14 juillet, où il établit des relations importantes avec des Indiens Iroquois laurentiens venus en grand nombre pour leur pêche annuelle.

Figure 2 : Orthodromie de St Malo à Terre Neuve

Le 24 juillet, sur la pointe Penouille, Cartier fait dresser une croix de 30 pieds, aux armes de la France qui marque la prise de possession du pays au nom de François 1er.

Cartier obtient du chef indien Donnacota d’emmener deux de ses fils, Domagaya et Taignoagny, en promettant de les ramener. Avec ces deux Indiens, qui pourront un jour servir d’interprètes, Cartier sort de la baie de Gaspé le 25 juillet. Le 15 août, il entreprend le voyage de retour.

Rentré à Saint-Malo le 5 septembre 1534, il reçoit dès le 30 octobre une nouvelle commission pour parachever sa découverte. Il a cette fois trois navires et un équipage de quelque 110 hommes. Sont aussi du voyage Domagaya et Taignoagny. Pendant leur séjour de huit mois et demi en France, ils ont appris le français, mais n’ont pas encore été baptisés.

Parti de Saint-Malo le 19 mai 1535, Cartier se retrouve dans le golfe après une longue traversée de 50 jours. Il reprend tout de suite ses recherches et, sur l’indication de ses deux guides indigènes, il entre dans le fleuve Saint Laurent le 13 août. Pour Cartier, c’est enfin le passage vers les Indes qu’il cherche. Cartier remonte le fleuve et choisit de se fixer sur la rivière Sainte-Croix (Saint-Charles), à l’embouchure du ruisseau Lairet. Le 19 septembre, il partsur l’Émerillon, mais sans interprètes, ce qui diminuera grandement l’utilité de son voyage. S’arrêtant à Achelacy (région de Portneuf), il contracte alliance avec le chef du lieu. Parvenu au lac qu’il appelle Angoulême (Saint-Pierre), il laisse son navire à l’ancre et continue en barque avec une trentaine d’hommes. Le 2 octobre, il arrive à Hochelaga, ville close et fortifiée à la mode iroquoise, près d’une montagne qu’il nomme mont Royal, le futur Montréal.

Il revient à Stadaconé, où avec ses hommes, ils se fortifient pour l’hivernage.

L’hiver fut rigoureux. De la mi-novembre à la mi-avril, les navires furent pris dans les glaces. En plus du froid, les français vont souffrir du scorbut. À la mi-février, des 110 hommes de Cartier, il n’yen avait pas plus de 10 en bonne santé ; 25 personnes, au total, allaient périr.

Le printemps venu, on prépare le retour en France. Faute d’un équipage assez nombreux, Cartier abandonne la Petite Hermine. Le 6 mai, il quitte Sainte-Croix avec ses deux vaisseaux et une dizaine d’Iroquois, dont quatre enfants qu’on lui avait donnés l’automne précédent. Dans sa cargaison, une douzaine de morceaux d’or et des fourrures. Le 16 juillet 1536, il rentre à Saint-Malo, après une absence de 14 mois.

Dès son retour, Cartier présente un rapport à François 1er : il lui parle d’une rivière de 800 lieues qui peut conduire à l’Asie et fait témoigner Donnacona. Le roi, enthousiaste, lui donne la Grande Hermine.

En raison de La guerre qui éclate entre François 1er et Charles Quint, la nouvelle expédition est reportée. Ce n’est que le 17 octobre 1540 que le roi délivre à Cartier une commission pour un troisième voyage. Il s’agit cette fois d’établir une colonie.

Le 15 janvier 1541, une décision royale vient tout changer : le protestant Jean-François de la Roque de Roberval reçoit une commission qui le substitue à Cartier.

En mai 154l, Cartier appareille seul, Roberval n’ayant pas encore reçu son artillerie. Cartier fait voile le 23 avec cinq navires, dont la Grande Hermine et l’Émérillon et 1 500 hommes. Le 23 août 1541, il reparaît devant Stadaconé, puis remonte le fleuve et se fixe à l’extrémité occidentale du cap, à l’embouchure de la rivière du Cap-Rouge. La colonie porte d’abord le nom de Charlesbourg-Royal. Pendant l’hivernage, les indigènes auraient tenu la colonie en état de siège et se seraient vantés d’avoir tué plus de 35 Français. En juin 1542, Cartier lève le camp. Au port de Saint-Jean (Terre-Neuve), il rencontre Roberval qui arrive enfin avec sa colonie et qui lui ordonne de rebrousser chemin. Parce qu’il croit transporter de l’or et des diamants ou parce qu’il ne veut pas affronter de nouveau les indigènes, Cartier profite de la nuit pour filer vers la France, privant ainsi Roberval de ressources humaines et d’une expérience précieuses.

La flotte de Cartier était celle des illusions : le minerai d’or n’était que de la pyrite de fer, et les diamants, du quartz, d’où le proverbe « faux comme diamants de Canada ». On ignore si Cartier fut réprimandé pour son indiscipline : on remarque, en tout cas, qu’il ne fut pas chargé de rapatrier Roberval en 1543 et qu’on ne lui confia plus d’expédition lointaine.

Conclusions

François Ier fait preuve d’un sens géopolitique avisé en cherchant deux solutions concurrentes pour assurer les liaisons commerciales avec l’Asie. Si la recherche de l’alternative maritime par le passage du Nord-Ouest n’aboutit pas, les relations diplomatiques et les accords commerciaux qu’il noue avec l’Empire ottoman seront pérennes. Son action pour contester le partage du monde entre les royaumes ibériques est également efficace.

En revanche, sa volonté de compenser la faiblesse navale par une alliance avec le Croissant est un échec stratégique prévisible tant les objectifs politiques étaient incompatibles. Pour les Français il s’agit d’un simple soutien naval devant leur permettre de prendre pied en Italie, alors que les Ottomans cherchent un moyen de poursuivre leurs conquêtes terrestres par la voie maritime après leur échec de 1529 devant Vienne.

Hugues EUDELINE

Sources

Auphan, Gabriel, Adrien, Joseph, Paul, Histoire de la Méditerranée (L’Ordre du jour ; Paris : La Table ronde, 1962) 373 p.

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Verge-Franceschi, Michel, Dictionnaire d’histoire maritime Texte imprimé conseil scientifique Jean Kessler … [et al.]. Paris : R. Laffont, 2002, 1508 p. (Bouquins)

1 AUPHAN, p. 15

2 LEWIS, Les arabes dans l’histoire, p. 62

3 CHRISTIDES Vassilios, Un exemple d’incompétence navale : la bataille dite « des mâts ». Paris, Stratégique N° 89/90, p. 217-233.

4 LEWIS, Les arabes dans l’histoire, p. 184

5 Ibid., p. 188

6 CHALIAND, Géopolitique des empires, p. 162-163

7 NICOLAS, p. 20

8 KENNEDY, The Rise and Fall of British Naval Mastery, p. 18

9 VEINSTEIN, Istanbul, carrefour diplomatique, première conférence prononcée au Collège de France, 2008

10 PANZAC, Les corsaires barbaresques, p.12

11 Ibid. p. 35

12 VEINSTEIN, Istanbul ottomane, carrefour diplomatique (XVe-XVIIIe siècles), cinquième conférence prononcée au Collège de France

13 Archives communales de Toulon BB 47 f° 248 v°

14 Cdt Emmanuel Davin, Le célèbre amiral Turc Khaireddin Barberousse à Toulon (1543-1544). Neptunia no 55. 3e trim. 1959, p. 5

15 Ibid. p. 8

16 Ibid., 97

17 Le texte qui constitue cette partie est constitué d’extrait du Dictionnaire biographique du Canada, volume premier de l’an 1000 à 1700. Les Presses de l’université Laval, 1966, 774 p.

18 Ibid. p. 171

 

« Il y a des noms de villes ou des noms d’hommes, qui, lorsqu’on les prononce dans quelque langue que ce soit, éveillent à l’instant même une si grande pensée, un si pieux souvenir, que ceux qui entendent prononcer ce nom, cédant à une puissance surnaturelle et invincible, se sentent tout près de ployer les deux genoux. Jérusalem est un de ces noms saints pour toutes les langues humaines : le nom de Jérusalem est balbutié par les enfants, invoqué par les vieillards, cité par les historiens, chanté par les poètes, adoré par tous. Dans l’opinion des vieux siècles, Jérusalem était le centre du monde ; dans la croyance des siècles modernes, elle est restée le centre de la famille universelle. Ye rousch al A ï m dont nous avons fait Jérusalem, veut dire vision de paix. » Ainsi s’exprime Alexandre Dumas en 1853 dans une œuvre inachevée : Isaac Laquedem Ch. VII. [1]

Si les récits de pèlerins et de voyageurs à Jérusalem remontent à l’antiquité, c’est bien le XIXe siècle qui met à la mode le « voyage en Orient ». Dans la foulée de l’expédition de Bonaparte en Egypte-Palestine, Chateaubriand inaugure en 1806 avec son « Itinéraire de Paris à Jérusalem », le mode littéraire du récit de voyage oriental.

Le « voyage en Orient » [2] se codifie, géographiquement il se cantonne à la Méditerranée orientale, et Jérusalem est une étape obligée du périple ; tous les écrivains y passent, à l’exception de G. de Nerval.

1. Quelles sont les conditions de ce voyage en Orient au XIXe siècle ?
Jérusalem n’est qu’une petite bourgade de montagne, un centre secondaire dans l’immense empire turc ottoman. Au début du siècle, à l’époque de Chateaubriand, c’est une véritable aventure que d’y aller, puis, l’influence des puissances occidentales se faisant de plus en plus nette sur cet empire décadent, la modernité pénètre peu à peu, les conditions d’accès à Jérusalem s’améliorent : au milieu du siècle, la route permet le passage de la diligence, en fin de siècle, le chemin de fer commence à déverser ses premiers touristes – les Cook et Cookesses tant décriés par P. Loti ! En 1900, le voyage en Orient a bien changé, mais il demeure toujours un luxe réservé à quelques Européens.

2. Les écrivains
Entre Chateaubriand qui prétend en 1806 inaugurer ce genre littéraire jusqu’à Barrès qui a conscience en 1923 de vivre la fin d’une époque avec la présence française au Liban, quels écrits retenir parmi les nombreuses descriptions de Jérusalem ? Cinq ou six noms peuvent être retenus comme jalons du XIXe siècle. Lamartine dans des élans très romantiques nous a laissé des pages admirables sur Jérusalem dans son « Voyage en Orient » publié en 1836. Au milieu du siècle, G. Flaubert, dans un style plus sec et impassible -comme ses pages sur Pompéi – observe et relate son voyage, parfois de façon crue, au fil de sa correspondance. Dans un registre différent, Renan publie en 1863 son « Jésus » ; le livre fit scandale ! Comment pouvait-on oser parler avec un esprit critique de ce que les Évangiles et l’Église tiennent pour vérité révélée ? C’était déjà ce que craignait Chateaubriand : « C’est la Bible et l’Évangile à la main que l’on doit parcourir la terre sainte. Si l’on veut y porter un esprit de contention et de chicane, la Judée ne vaut pas la peine qu’on aille chercher si loin. Que dirait-on d’un homme qui, parcourant la Grèce ou l’Italie, ne s’occuperait qu’à contredire Homère et Virgile ? Voilà pourtant comme on voyage aujourd’hui : effet sensible de notre amour-propre qui veut nous faire passer pour habiles, en nous rendant dédaigneux ». Décrivant le cadre de la vie de Jésus, Renan nous a laissé une page significative sur Jérusalem où il écrit :  » Ce lieu a toujours été anti-chrétien ».

Dans les années 80, le Vicomte de Voguë découvre que contrairement à la sécularisation et au scepticisme de l’Occident, le monde slave et surtout l’Orient offrent encore des forces spirituelles intactes. Ses descriptions du Saint-Sépulcre, des mosquées, ou des Juifs au Mur des lamentations, sont très précieuses. Le titre de l’un de ses ouvrages est révélateur de l’état d’esprit des voyageurs occidentaux : « Voyage aux pays du passé ». En effet, le voyage en Orient c’est le ressourcement, une quête d’origine. Le monde a un centre, un sens. C’est bien ainsi que le conçoit P. Loti qui accomplit en 1894 un « pèlerinage sans foi » selon sa propre expression. Le drame de P. Loti est un peu celui de la plupart des voyageurs en Orient , tous ont cette conception passéiste des choses : « Jérusalem, Oh ! L’éclat mourant de ce nom ! », et en même temps, ils espèrent, sans trop y croire, retrouver la foi perdue, ici, à la source.

3. Le « Voyage en Orient » et les représentations de l’Orient. [3]
Tous ces écrivains sont pétris de connaissances bibliques, c’est le passé chrétien qu’ils recherchent et veulent vivre. Tous sont en quête d’un Orient rêvé, fait de religieux certes, mais aussi de fantasmes exotiques et sensuels imprégnés de tout l’imaginaire des « Mille et une Nuits », ouvrage traduit en français fin XVIIIe siècle. Écrivains et peintres orientalistes – Ingres– codifient et figent les thèmes de cet Orient toujours autre, mais de plus en plus conventionnel. Dans un esprit plus ou moins pétri de romantisme, tous vont à la recherche d’eux-mêmes dans cette rencontre factice avec cet ailleurs idéalisé, avec cet Orient dé-réalisé.

Il est intéressant de confronter ces regards littéraires du XIXe siècle avec les évènements qui secouent Jérusalem depuis 50 ans. Ces écrivains avaient conscience de vivre une fin d’époque, tous pensaient que Jérusalem n’avait plus aucun avenir ! Nul ne pouvait envisager ce retournement de l’histoire où les dominateurs seraient juifs et non plus musulmans. Si le thème littéraire « Voyage en Orient » appartient bien au XIXe siècle, l’écriture sur cette ville sainte n’a jamais cessé. [4] « Il est impossible en ce qui concerne Jérusalem, d’écrire une conclusion…. A Jérusalem, le sublime et le terre à terre s’entremêlent, comme les dangers et la joie d’y vivre ». [5]

Christian BERNARD

Le portrait de Chateaubriand au début de l’article est extrait du site http://www2.cg92.fr/chateaubriand/.

[1] AZIZA Claude ( sous la direction de) « Le rêve à l’ombre du Temple », textes choisis et commentés, 1325 p. collection Omnibus, 1994.

[2] BERCHET Jean-Claude, « Le Voyage en Orient », anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXe siècle, 1108 p., collection Bouquins, 1997

[3] BARTHELEMY Guy, » Images de l’Orient », 125 p., collection Parcours de lecture chez Bertand-Lacoste, 1992

[4] Revue « Dédale », Maisonneuve-Larose, N° 3 et 4 1996 : » Multiple Jérusalem » (excellent)

[5] R.NEHER-BERNHEIM, »Jérusalem, trois millénaires d’histoire » 228 p. 1998, A.Michel

 

 Ville trois fois sainte, ville disputée par les trois expressions du monothéisme, Jérusalem est au centre des représentations fantasmées du religieux, au centre de maintes tensions géopolitiques.

Cette note de synthèse a pour but de rappeler comment et pourquoi chaque monothéisme la considère comme centrale à sa foi, à son « histoire sainte ».

I- Les grandes périodes de son histoire
 

Le jubilé de 1996 fêté en Israël pour les trois mille ans de l’histoire de Jérusalem ignore ainsi la ville cananéenne pré davidique mise en évidence par les fouilles récentes.

Les premières habitations du IIIe millénaire sont celles d’un modeste village non fortifié abandonné par la suite pendant presque mille ans. Les premières mentions du nom de Jérusalem datent de la première moitié du second millénaire (âge du bronze moyen) dans des textes égyptiens, c’est alors une forteresse parmi d’autres. A l’âge du fer (1200-1000), la ville est occupée par les Jébuséens. Vers l’an 1000, David devenu roi des tribus juives conquiert la ville et crée ainsi une liaison intime entre le site, le peuple juif et leur Dieu.

1- La Jérusalem juive : dix siècles ; de David (1000 av. J.-C.) à la dynastie hérodienne (quelques décennies avant et après J.-C).
C’est alors la capitale politique et spirituelle des Juifs. La présence du Temple attire la foule des pèlerins à chaque fête. Petite ville elle ne pourra résister à la puissance des empires voisins, égyptiens et mésopotamiens. En 587, Nabuchodonosor, roi de Babylone prend Jérusalem et déporte une partie de la population. La conquête Perse avec le roi Cyrus permet le retour et la construction d’un second temple. Si la ville se laisse conquérir par Alexandre le Grand, l’hellénisme qui s’installe au IIe siècle av. J.-C. suscite la révolte des frères Maccabées. La conquête de Jérusalem par le romain Pompée en 63 av.J.-C. ne transforme pas la ville. C’est Hérode, allié de Rome qui va embellir le temple et construire une ville à allure hellénistique, celle que connaîtra Jésus, une ville brillante de 50 à 80 000 habitants , qui attire des milliers de pèlerins juifs de la diaspora méditerranéenne et mésopotamienne (cette dernière étant hors empire romain).

2- La Jérusalem romaine et byzantine : sept siècles.
  Excédés par un climat terroriste de plus en plus tendu, les Romains finissent par assiéger et prendre Jérusalem en 70 de notre ère ; le temple et la ville entière sont rasés, des Juifs déportés. Après avoir réprimé un second soulèvement, l’empereur Hadrien en 135 fait construire une ville romaine avec monuments, temples païens classiques ; Jérusalem perd son nom et devient « Aelia Capitolina ».

  En 326, l’empereur Constantin et sa mère Hélène, adoptent officiellement une nouvelle religion, le christianisme, et entreprennent la christianisation de cette ville romaine qui progressivement retrouve son nom de Jérusalem. Des églises sont construites, dont celle du Saint Sépulcre, des pèlerins chrétiens affluent, la ville retrouve vers le Ve siècle les 80 000 hab. qu’elle avait à l’époque de Jésus.

– En 614, la ville est conquise par les Perses Sassanides, ce qui interrompt les pèlerinages pour quelques années. Si l’empereur byzantin Héraclius arrive à reprendre Jérusalem et a récupérer la relique de la vraie croix, cette Jérusalem byzantine ne retrouvera pas sa gloire passée. Dès 638, elle est aux mains des musulmans qui démarrent leur conquête fulgurante (le prophète Muhammad est mort en 632 !).

 3- La Jérusalem musulmane : treize siècles : de 638 à 1918. Excepté un siècle et demi de présence chrétienne.
  L’époque des Omeyyades (661-750) sera déterminante pour Jérusalem. Sur le mont du temple (Haram el-Shérif pour les musulmans) deux importantes mosquées vont être construites, la « mosquée » du Dôme du Rocher et la mosquée El Aqsa ( la Lointaine), mosquées très importantes encore de nos jours.

  En 1099, Jérusalem est prise aux Fatimides d’Égypte par les croisés de la première croisade et devient la capitale chrétienne du Royaume latin de Jérusalem. Perdue à deux reprises par les chrétiens en 1187 et 1244, elle redevient musulmane milieu XIIIe siècle.

  De 1516 à 1918, Jérusalem est une petite ville de province dans l’immense empire turc ottoman. En 1918, avec l’effondrement de cet empire turc, la ville passe sous administration anglaise avec mandat de la SDN.

            ->  De nos jours, Jérusalem est une ville sainte revendiquée à la fois par des musulmans et par des Juifs. La réinstallation importante de juifs commence en 1917 avec l’autorisation de retour accordée par les Anglais (Lord Balfour) et s’accentue avec la création de l’État d’Israël en 1948.

Depuis le plan de partage de la Palestine par l’ONU en nov. 1917, Juifs et Palestiniens (pour la plupart musulmans) revendiquent la possession de cette ville pour en faire leur capitale politique et spirituelle. Alors que le plan de partage de 47 en faisait une ville au statut international, la première guerre israélo-arabe de 48-49, amena un partage de fait de la ville : la partie ouest conquise par Israël et la partie est demeurant arabe. En 1967, le succès israélien de la guerre dite des six jours, leur permis d’occuper toute la ville. C’est donc cette partie est de la ville qui est considérée comme territoire occupé. En 1980, Israël proclame Jérusalem réunifiée capitale de l’État hébreu.

Les négociations actuelles entre Israël et les Palestiniens achoppent sur le problème du statut de la ville. Aucun des deux États, juif et palestinien, ne peut se concevoir sans Jérusalem comme capitale.

 Ville des conquêtes et des gloires, des morts et des larmes, des inculturations historiques et des imaginaires des civilisations, Jérusalem n’en finit pas de faire parler d’elle.

II- Jérusalem, ville sainte du JudaÏsme
 

Yerouchalayim, Jérusalem en hébreu, la ville sainte des Juifs, est désignée dans la Bible par de nombreuses expressions fortes comme « Cité de la Vérité » (Za VIII-3), « Cité de la joie » (Is XXII,2), « Cité de la Fidélité » (Is I-26), « Lion de Dieu » (Is XXIX, 1), « Cité de David » (2S V-9), « Cité de Dieu » (Ps LXXXVII,2). Cette prolifération de noms à elle seule souligne l’importance que le judaïsme attache à ce lieu.

1. Ce lien étroit entre la ville de Jérusalem et la religion juive remonte à 3000 ans avec le choix du roi David d’y installer sa capitale. L’acte fondateur de la sainteté de Jérusalem pour les Juifs est double. Vers l’an 1000 av.J.-C., le roi David obéissant à Gad, prophète de Dieu, fait dresser un autel au sommet d’une colline qui est l’actuel mont du Temple, mais qui se trouvait alors hors des murs et au nord de la petite ville de Jérusalem. Le deuxième livre de Samuel nous rappelle les circonstances de cet acte fondateur : 2S XXIV-18-25  » David construisit là un autel à Yahvé et il offrit des holocaustes et des sacrifices de communion. Alors Yahvé eut pitié du pays et le fléau s’écarta d’Israël.  » (Ce fléau était la peste envoyée par Dieu pour punir David d’avoir osé dénombrer le peuple). Désormais ce lieu du sacrifice devient le lieu de la présence de Dieu ; c’est ce qu’affirme ce passage du livre Deutéronome : Dt XVI 2 : « Tu immoleras pour Yahvé ton Dieu une pâque de gros et de petit bétail, au lieu choisi par Yahvé ton Dieu pour y faire habiter son Nom »             ( l’expression son Nom est une manière de désigner Dieu lui-même).

Ainsi, dès avant la construction du premier temple par son fils Salomon vers 967 av. J.-C., Dieu décide t-il d’habiter Jérusalem et d’accorder sa protection à la terre et au peuple juifs. Jérusalem devient ainsi ville sainte. Les Juifs de l’antiquité bâtirent consécutivement deux temples pour honorer cette présence de Dieu. Le premier, de loin le plus beau, selon la tradition,  faute d’être le plus grand, un édifice de plan rectangulaire de 50 m sur 25 m, de style cananéen ambiant, fut construit sous Salomon (vers 960) et détruit par le roi de Babylone, Nabuchodonosor en 587.

En 515, de retour d’exil, les Juifs sous la direction de leur roi Zorobabel, construisirent un second temple à l’emplacement du premier. Ce second temple, plus modeste, d’inspiration babylonienne, plusieurs fois profané et purifié pour retrouver sa fonction de culte, fut agrandi par le roi Hérode le Grand selon les modèles gréco-romains de son temps (Hérode meurt en 4 av.J.-C.). C’est ce Temple flambant neuf que fréquenta Jésus. Cette immense construction fut entièrement détruite (accidentellement) par les Romains lors des deux révoltes juives de 70 et de 135 ap. J.-C. Pendant tout ce millénaire, les Juifs se démarquèrent des autres peuples par leur monothéisme : à un seul Dieu devait correspondre un seul Temple : celui de Jérusalem. Plusieurs fois par an, tous les Juifs venaient, parfois de loin, pour présenter leurs offrandes d’animaux et leurs prières lors des grandes fêtes.

Depuis la destruction de leur sanctuaire, les Juifs certes ne pratiquent plus lde sacrifice d’animaux, mais considèrent toujours comme sacré l’emplacement où se trouvait le Temple. Leur possibilité d’accéder à ces lieux a beaucoup varié au cours de l’histoire. De la destruction totale en 135 à l’arrivée des Arabes en 638, pendant cinq siècles de présence romaine, païenne au début puis chrétienne, les Juifs sont interdits de séjours .Depuis le VIIe siècle, la région de Jérusalem, sous obédience musulmane, est toujours accessible aux Juifs, sauf la période de domination chrétienne lors des croisades (1099-1187).

Après la guerre dite d’indépendance (1948-49) qui suit la création de l’État d’Israël (mai1948), tous les lieux saints qui se trouvent dans la vieille ville sont en territoire arabe, plus précisément jordanien. C’est la victoire juive de la guerre des Six Jours en 1967 qui donna aux Juifs toute la ville de Jérusalem et de ce fait leur lieu saint : l’emplacement de leur Temple détruit 19 siècles plus tôt par les Romains. Ces journées de 1967 furent pour le monde juif un temps d’immense émotion.

2. Le lieu saint majeur du judaïsme actuel à Jérusalem est le mur occidental que nous appelons Mur des lamentations en souvenir du deuil exprimé jadis par les pèlerins juifs à la vue de l’emplacement du Temple. Ce mur a été longtemps la seule trace archéologique témoignant des temples juifs antiques. Il s’agit précisément d’une partie du mur ouest de soutènement de l’esplanade sur laquelle était construit le Temple- on ne sait pas très bien où exactement il se situait sur cette esplanade. Ce mur est composé de gros blocs de pierres en bossage plat d’époque hérodienne, surmontés de pierres plus petites qui rappellent les diverses restaurations allant de l’époque byzantine chrétienne à l’époque musulmane mamelouke.

Incorporé dans les lieux saints musulmans (le Haram) et géré par les musulmans jusqu’en 1967, le Mur est maintenant propriété d’Israël et administré par le ministre des cultes (la loi de 1967 assure le libre accès à l’ensemble des lieux saints). Depuis 1967, une vaste esplanade a été aménagée au pied du Mur des lamentations à la place d’un quartier populaire musulman, afin d’accueillir la foule des juifs qui y vient prier. En effet, ce lieu est pour le judaïsme hautement symbolique, il est essentiellement le signe de l’éternelle présence de Dieu en ces lieux (la shekhina) Que le Temple soit physiquement détruit, cela ne change rien aux yeux du judaïsme, Dieu un jour a décidé d’y résider et cela à jamais. Aussi, jour et nuit, y a t-il une présence de prières et de chants aux deux endroits réservés aux hommes et aux femmes. Prières pour un passé perdu et prière d’espérance envers un Dieu qui a déjà jadis sauvé son peuple ; c’est ce que rappelle le Psaume CXXX 7-8 :  » Compte Israël, Compte sur le Seigneur « .

Les temps forts au Mur Occidental sont l’entrée en sabbat le vendredi soir où de jeunes Juifs dansent pour exprimer leur joie, les lundis et jeudis matins, jours de Bar Mitzva, cérémonie à l’occasion de la majorité religieuse des garçons de 13 ans, équivalente à la communion solennelle des catholiques. Le balancement régulier du corps des fidèles rythme les prières, des petits bouts de papiers porteurs de vœux sont glissés dans les interstices des pierres (équivalent du cierge offert par les catholiques). Le soir du 9 AV (cinquième mois de calendrier religieux juif), jour de jeûne, est ici l’occasion de la commémoration annuelle de la destruction du Temple, le Lieu saint par excellence.

Certains courants juifs, certainement minoritaires, caressent toujours l’espoir de reconstruire un jour le Temple, bien entendu sur l’esplanade dite du Temple par le monde juif, dite des mosquées par le monde musulman.

3. Au-delà du Mur occidental, c’est toute la ville de Jérusalem qui est lieu saint. Les Juifs qui le peuvent viennent mourir ici pour être sûrs d’y être enterrés, car la tradition affirme que c’est ici qu’apparaîtra le Messie ou plus exactement l’ère messianique à la fin des temps, de ces temps. Précisément, c’est dans la vallée du Cédron, proche de l’esplanade du Temple, vallée identifiée avec la vallée de Josaphat de la Bible, que des Juifs, mais aussi autrefois des chrétiens et des musulmans, continuent d’enterrer leurs morts. Une croyance eschatologique (liée à la croyance d’une fin des temps) affirme qu’ici l’humanité sera rassemblée pour le jugement dernier. Jérusalem est donc lieu saint non seulement pour les seuls Juifs mais est aussi une ville religieuse à vocation universelle ; c’est toute la problématique d’un peuple qui se considère comme peuple élu par Dieu pour sauver toute l’humanité par son intermédiaire.

L’attachement très fort et très nationaliste de certains groupes juifs à des lieux saints très imbriqués avec ceux des musulmans n’est pas sans poser problèmes comme l’a montré en 2000 l’Intifada (soulèvement) Al Aqsa des Palestiniens. A l’inverse, un autre courant juif, le judaïsme libéral de tendance plus séculière, se désintéresse totalement de Jérusalem comme lieu saint afin de mieux s’intégrer dans les nations.

Lectures conseillées

 La revue  » Le monde de la Bible : histoire, art, archéologie  » n° 113, sept.-oct.1998 contient un dossier spécial sur le Temple de Jérusalem.

 Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, collection

III- La Jérusalem musulmane
 

« Al-Quds », la Sainte, tel est en arabe le nom donné par les musulmans à Jérusalem qu’ils considèrent comme leur troisième ville sainte après la Mecque et Médine. Quelles sont les raisons de cette sainteté alors que le mot même de Jérusalem est absent du Coran ?

1-     Fondements du statut religieux de Jérusalem pour les musulmans.

Le Coran se présente comme la confirmation et le rétablissement authentique des révélations antérieures accordées par Dieu aux Juifs et aux chrétiens. Mahomet (Muhammad) est ainsi le dernier des prophètes (Sourate XXXIII, 40), celui qui vient clore une longue liste allant de Moïse à Jésus. Pour cette raison, au début de l’islam et pour quelques mois seulement, la prière musulmane s’est effectuée en direction (Qibla) de Jérusalem, berceau de la prophétie. Pour la fin des temps, l’islam comme le christianisme, attend précisément à Jérusalem le retour du messie Jésus qui viendra inaugurer des temps heureux. Jérusalem a donc un intérêt fondateur et une dimension eschatologique (c’est-à-dire de fin des temps).

La raison essentielle de la sainteté de la ville pour les musulmans réside dans son lien très étroit avec un événement capital de la vie du Prophète : son voyage nocturne de la Mecque à Jérusalem. Le Coran est certes très discret et allusif sur ce point. Sourate XVII,1 :  » Gloire à Celui (Dieu) qui a transporté Son serviteur (Mohamed), la nuit, de la Mosquée Sacrée ( la Kaaba à la Mecque) à la Mosquée très Éloignée (le Temple de Jérusalem) dont nous avons béni les alentours » (les mots entre parenthèses sont des interprétations, hors texte du Coran).

La tradition par contre va développer à l’envie ce thème du voyage mystique où Mahomet transporté miraculeusement sur une monture céleste ( » a l-Buraq « , l’Éclair) va de nuit de la Mecque à Jérusalem – ce voyage se dit  » Isra « – et, à partir du rocher du mont du Temple (des Juifs de l’Antiquité), s’élève jusqu’à Dieu. Cette ascension ou  » Miraj  » est fêtée par l’islam le 27 du mois de Rajab . C’est cette tradition qui va sacraliser Jérusalem aux yeux de l’Islam.

2- Dans Jérusalem, le lieu saint musulman, « Haram Al-Sharif  » s’appelle en français, l’Esplanade des Mosquées. Dès 638, soit six ans seulement après la mort du Prophète, la ville est conquise par les Arabes. Le calife Omar et ses successeurs vont construire de splendides édifices sur l’emplacement visé par le passage du Coran évoquant le fameux voyage nocturne. Il s’agit essentiellement de la Mosquée El-Aqsa (ce qui signifie précisément la Très Éloignée) et l’édifice improprement appelé Mosquée du Dôme ou Mosquée du Rocher.

Ces deux bâtiments ont été édifiés sur une immense terrasse artificielle qui jadis avait été mise en place par les Juifs pour supporter leur Temple – détruit par les Romains en 70 et en 135 ap. J.-C. Cette vaste esplanade de forme vaguement rectangulaire environ 500 m sur 300- appelée esplanade du Temple ou Mont du Temple par les Juifs et bien souvent par les chrétiens, est l’Esplanade des Mosquées pour les musulmans : le « Haram Al Sharif « .

Haram désigne le sacré, l’interdit, c’est la même origine pour le mot harem. Le terme s’applique aussi au sanctuaire des autres villes saintes- Médine et la Mecque-dont l’accès est interdit aux non-musulmans. Sharif signifie noble, auguste, le Haram Al Sharif est donc le noble lieu saint. Il est considéré tout entier comme « masdjid »-mosquée, lieu de culte. Son accès n’est libre qu’en dehors des prières musulmanes.

3- Les édifices du « Haram ». La Coupole du Rocher ( Qubbat al-Sakhra) ou Dôme du Rocher, attire le regard par son dôme doré à la feuille d’or et par sa position légèrement surélevée à laquelle on accède par des escaliers surmontés d’arcades. Ce splendide monument construit selon le plan octogonal des basiliques byzantines de l’époque, vénère la roche qui affleure et à partir de laquelle s’opéra l’ascension de Mahomet. Ce lieu est hautement chargé de mémoire ; c’est ici que la tradition juive fixa le sacrifice d’Abraham, et également, que se dressait vraisemblablement l’autel des sacrifices du Temple juif.

Ce Dôme du Rocher qui n’est pas vraiment une mosquée mais plutôt un monument commémoratif, est un chef d’oeuvre de l’art islamique de l’époque omeyyade. Les extraordinaires mosaïques intérieures de la coupole, l’harmonie des proportions, en font un des plus fabuleux monuments du monde musulman. A l’intérieur, sur les tambours de la coupole, des inscriptions en arabe glorifient Dieu et son prophète Mahomet certes, mais aussi « Jésus fils de Marie ». Cette inscription est ainsi l’occasion de rappeler que Jésus, prophète et être céleste exceptionnel, n’est pas Dieu, que Dieu est unique et qu’il ne saurait donc avoir un fils : S.IV, 171. La restauration intérieure et extérieure du Dôme est récente.

A l’extrémité sud de l’esplanade, se dresse la célèbre « Mosquée Al Aqsa », La Lointaine, terme repris du Coran. Ce vaste lieu de rassemblement pour la prière fut très souvent détruit et remanié depuis sa construction au VIIIe siècle ; le dernier événement en date est le grand incendie criminel de 1969 qui suscita beaucoup d’émotion dans l’ensemble du monde musulman.

Les sept portes de façade ouvrent sur une forêt de colonnes supportant des dômes plus austères que celui du Rocher. « El Aqsa » accueille la foule des croyants musulmans pour la grande prière hebdomadaire du vendredi midi.

Outre le Dôme du Rocher et la Mosquée El Aqsa, plusieurs petits édifices sont installés sur l’esplanade sacrée. Citons par exemple le Dôme de la Chaîne, du VIIIe siècle, qui témoigne selon une tradition musulmane d’une chaîne lancée par le roi Salomon, entre ciel et terre, entre Dieu et les musulmans, pour le jour du jugement dernier.

Ici, à Jérusalem, l’imbrication des lieux saints musulmans et juifs est très forte, rappelons que le mur ouest qui soutient cette esplanade, ce haram, n’est autre que le fameux mur des lamentations des Juifs. A Jérusalem, l’islam né au désert, se greffe sur les origines du monothéisme, et ainsi donc d’une certaine manière, sur l’universel.

Lectures complémentaires.
 Le livre de l’échelle de Mahomet est la traduction française du voyage du Prophète à Jérusalem ; Le Livre de poche, Lettres Gothiques, 377 p., 1991. Très bonnes introductions.
 Solange Ory, Marguerite Gautier-van Berchem, La Jérusalem musulmane dans l’oeuvre de Max van Berchem , éditions des trois continents, 116p.,1978, nombreuses photos en noir et blanc.

Bouquins, Cerf, 1996.

IV- La Jérusalem chrétienne
 

1. Pour le christianisme, Jérusalem est le lieu central de l’accomplissement des Écritures juives (Ancien Testament). L’essentiel des récits évangéliques retrace cette grande « montée » vers Jérusalem où Jésus, malgré son entrée messianique triomphante (fête des rameaux), est rejeté par les autorités juives d’alors, livré aux occupants romains (le gouverneur Ponce Pilate) pour être crucifié (calvaire ou Golgotha) et enseveli dans un tombeau à proximité. La foi centrale du christianisme est l’affirmation que ce Christ Jésus (Messie), humilié par le supplice infâmant de la croix, a été ressuscité par Dieu au troisième jour (Pâques) et élevé dans la gloire auprès de lui (Ascension). Dans l’attente d’un retour glorieux (la parousie) du Christ à la fin des temps, Dieu a envoyé son esprit pour guider les hommes. Tout ce message chrétien se localise à Jérusalem, soit dans la vieille ville actuelle soit à proximité comme le mont des oliviers. Cet ensemble de lieux de mémoire des évènements fondamentaux de l’histoire du salut chrétien, constitue les lieux saints chrétiens.

2. La basilique du Saint-Sépulcre, le plus important des lieux saints chrétiens, est un édifice fort complexe qui englobe à la fois le lieu de la crucifixion et le tombeau du Christ. Les chrétiens orientaux ne l’appellent pas Saint-Sépulcre, mais « Anastasis », c’est-à-dire « Résurrection ». Cette différence d’appellation est lourde de sens quant au regard porté sur ces lieux. Au dolorisme des chrétiens d’occident (les latins), les chrétiens d’orient (Grecs) préfèrent la parole de l’ange au matin de Pâques : » Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ?« . Ce Saint-Sépulcre, actuellement enserré dans de nombreux bâtiments de la vieille ville de Jérusalem, est à l’intérieur un véritable labyrinthe, témoin des vicissitudes de l’histoire, des premières constructions sous Constantin au IVe siècle, jusqu’aux travaux actuels de restauration. La Jérusalem juive du temps de Jésus rasée par les Romains en 70 et en 135, est reconstruite par Hadrien selon le modèle des villes païennes romaines sous le nom d’Aelia Capitolina. La zone du calvaire et du tombeau, hors des murs à l’époque de Jésus, anciennes carrières transformées en cimetière, avait alors été remblayée, aplanie afin de supporter deux temples romains. D’une certaine manière, ce remblaiement a préservé le site que l’empereur Constantin, « premier empereur chrétien », fit dégager après le concile de Nicée de 325. Les deux édifices constantiniens, la rotonde (l’Anastasis) sur le tombeau du Christ, et le Martyrium (église proche du calvaire) sont en grande partie disparus, mais nous sont connus grâce à deux documents (textes d’Eusèbe et mosaïque de Madaba). Ces bâtiments connurent de nombreuses destructions plus ou moins importantes (614 par les Perses, 1009 par le calife fatimide, incendie de 1808, tremblement de terre de1927). L’état actuel surprend le visiteur. L’extérieur, de style roman date des croisés (XIIe siècle), alors qu’à l’intérieur, le Sépulcre lui-même est une construction de 1810 qui évoque le tombeau primitif connu par des textes. Depuis un décret de 1852 (le Statu Quo) pris par les occupants turcs ottomans, six communautés chrétiennes se partagent l’espace intérieur : Grecs orthodoxes, A r m é n i e n s, Syriens orthodoxes, Coptes, Éthiopiens et Franciscains, derniers venus (XIVe siècle). Leurs querelles internes pour la possession de telle chapelle, de tel objet ont souvent défrayé la chronique et montré une image peu unie des différentes confessions chrétiennes sur leur plus haut lieu saint. Globalement, ce sont plutôt les Grecs qui l’emportent, ne serait-ce que par le plus grand faste de leurs cérémonies, alors que les Éthiopiens eux sont relégués sur les toits.

3. Est-il vraiment pertinent de parler de « lieux saints » pour la Jérusalem chrétienne ? L’expression n’apparaît qu’au début IVe siècle avec Constantin. Pendant trois siècles auparavant, les chrétiens ne se sont pas vraiment souciés de vénérer à Jérusalem des lieux de mémoire comme le calvaire ou le tombeau, lieu de la résurrection. Le christianisme, comme religion distincte, n’est pas né à Jérusalem, ville juive, mais à Antioche au contact des païens. Pour les premiers chrétiens, il n’y a pas de lieux saints à Jérusalem ; c’est ce que l’évangéliste Jean fait dire à Jésus (Jn IV, 21-24) dans un dialogue avec une femme samaritaine : » l’Heure vient où ce n’est ni sur cette montagne (le mont Garizim des Samaritains), ni à Jérusalem, que vous adorerez le Père… mais en esprit et en vérité ». A la différence des païens et des Juifs d’alors, les chrétiens aménagent un culte spirituel, dégagé de toute attache à un espace sacré. C’est également ce que dira au IIIe siècle Origène : « le Lieu saint, je ne le cherche pas sur terre, mais dans le cœur.., le Lieu saint c’est l’âme pure« . Comment alors comprendre la nouvelle attitude d’édification de lieux saints à partir de Constantin, si vraiment pour les chrétiens, la présence de Dieu n’est liée à aucun lieu ? Les IVe et Ve siècles sont ceux des grands conciles œcuméniques qui élaborent les dogmes chrétiens. Les différents lieux saints se mettent en place progressivement selon les besoins du dogme qui se construit, leur sens est donc avant tout théologique.

 Les constructions constantiniennes expriment la profession de foi du Concile de Nicée (325) : la basilique de Bethléem (l’Incarnation), l’Anastasis (la résurrection), la basilique du mont des oliviers (l’Ascension).

 Suite au deuxième concile œcuménique (à Constantinople en 381) qui proclama la divinité de l’Esprit Saint, fut construite l’église Sainte Sion en souvenir de la descente de l’Esprit Saint (Pentecôte).

 Le concile d’Éphèse de 431 (3e concile œcuménique) définit Marie comme Mère de Dieu, aussi une église fut-elle édifiée à Jérusalem sur sa tombe.

 En 431, le quatrième concile œcuménique qui se tient à Chalcédoine, réaffirme l’humanité de Jésus, d’ou des constructions sur les lieux de sa Passion (souffrance) : à partir du Moyen Âge, mise en place des 14 stations du « chemin de croix », le long de l’actuelle Via Dolorosa, du couvent de la Flagellation, en passant par celui de l’Ecce Homo, jusqu’au Saint-Sépulcre.

Après trois siècles de silence, les quatre grands conciles œcuméniques qui fixent le contenu de la foi chrétienne, se traduisent à Jérusalem par un véritable parcours liturgique. L’évangile devient « parcourable », les pèlerinages peuvent désormais se développer, l’appel à la reconquête du tombeau du Christ peut être lancé (les croisades du Moyen Âge).

Ainsi donc, contrairement au judaïsme et à l’islam, Jérusalem a certes pour le christianisme des lieux de mémoire, mais pas de lieux sacrés au sens strict. Dans la Jérusalem actuelle, les chrétiens n’ont pas à se battre pour posséder la ville. L’espace est dépolitisé, spiritualisé, c’est tout le sens de la Jérusalem céleste, la Jérusalem rêvée, celle des temps futurs entrevue dans l’Apocalypse de Jean ( Ap, 21).

Documentation proposée

Frédéric Encel, géopolitique de Jérusalem, Flammarion, 1998, 277 p.
 Louis HURAULT, « Guide Terre sainte, Routes Bibliques », Fayard, 1998, 508 p. (nombreux croquis très intéressants).
  « Jérusalem, le sacré et le politique », recueil d’articles, chez Sindbad, Actes Sud, 2000, 350 p.
 Le magazine Ulysse, n° 70, « Jérusalem, capitale des millénaires », janvier 2000.
 La revue Le Monde de la Bible, n° 122, oct. 1999, « Le génie de Jérusalem » avec une bibliographie et musicographie.
 Un site Internet sur l’Anastasis (très bon texte et nombreux croquis archéologiques) : http://www.interbible.org/interbible/

Christian BERNARD

 

« L’enseignement du mépris » … il est des titres qui sont plus et moins qu’un livre : une formule qu’on retient, une lecture qu’on ne fait pas …N’en est-il pas ainsi de cet « Enseignement du mépris » qu’un an avant sa mort, Jules Isaac écrivait en 1962 et qui ponctue si fortement le long chemin du rapprochement entre juifs et chrétiens ? Ce moment essentiel, ce livre important méritent qu’on s’y arrête.

ISAAC Jules L’enseignement du mépris suivi de L’antisémitisme a-t-il des racines chrétiennes ? 195p.+ 75p. Paris Bernard Grasset 2004 rééditions de 1962 et 1960

I- LE LIVRE. « Mieux vaudrait, me dit-on, faire œuvre positive : au lieu d’incriminer l’enseignement du mépris, instaurons l’enseignement de l’estime. Mais l’un ne va pas sans l’autre … On ne bâtit pas la vérité sur l’erreur … Une œuvre de purification … nous ne nous lasserons jamais de (la) proposer à tous les cœurs chrétiens » (p.7-8)

Le livre est écrit en 1962 mais il prolonge et en quelque sorte conclut une œuvre commencée pendant la deuxième guerre mondiale. Avec clarté, rigueur et simplicité, l’auteur affirme le poids immense de la tradition de l’antisémitisme dans la chrétienté et, en même temps, à quel point cette tradition ne se fonde sur aucune réalité textuelle ou historique. Et puisque le mépris du monde juif existe chez les chrétiens, les arguments employés par ceux-ci doivent être analysés d’abord pour être mieux critiqués ensuite puis détruits.

Pour Isaac, c’est en se fondant sur trois affirmations que se construit l’antisémitisme chrétien.

  1. La diaspora, la dispersion d’Israël, date des années 70 après Jésus-Christ ; elle est consécutive à la prise de Jérusalem par Titus et à la ruine du Temple. Elle est le châtiment divin de la crucifixion de Jésus dont les juifs sont la cause.
  1. Le judaïsme du temps de Jésus-Christ est une religion dégénérée, enfoncée dans « un légalisme sans âme ». Ainsi, un professeur au grand séminaire de Lyon parle-t-il en 1934 « d’un formalisme étroit et minutieux jusqu’au ridicule  (et des pharisiens qui) joignaient l’orgueil et l’hypocrisie la plus raffinée » (p.70).
  1. Le peuple juif est déicide . « Ce sont les juifs et les juifs seuls(qui) conçurent le déicide » écrit Giovani Papini en 1934 et encore en 1958, dans une Histoire du droit et des institutions de l’Eglise en Occident, l’auteur, Jean Gaudemet, explique l’opposition chrétienne par « l’hostilité à la race qui fit périr le Christ » (cités p.104).

Or, ces trois accusations, Jules Isaac les ruine dans une argumentation serrée.

La diaspora du peuple juif est bien une réalité mais elle se déroule dans un mouvement de longue durée qui se développe à partir des conquêtes d ‘Alexandre et va bien au-delà de l’époque du Christ (révoltes en 132-135 mais encore aux 4ème et 6ème siècles contre les empereurs Constance et Justinien). Elle n’est en rien liée à la condamnation et à la mort du Christ.

La dégénérescence du peuple juif au temps de Jésus-Christ …Peut-on en parler quand on connaît la vitalité de la littérature canonique et extra-canonique (Daniel, Maccabées, livre d’Henoch … ) des deux derniers siècles avant Jésus-Christ et toute la richesse qu’apportent les découvertes (récentes à ce moment) des manuscrits de la Mer Morte? Quand on voit la multiplication, à l’époque, de ces maisons d’étude, de prière et de réunion que sont les synagogues ? Quand on sait enfin la vigueur des résistances à l’occupant romain ?

Le peuple déicide … La formule, lapidaire, est la plus « terrifiante accusation (mais aussi la plus) flétrissante et absurde » (p.102). La mise en croix de Jésus ne peut s’appeler déicide que si la majorité des juifs voyait dans celui-ci non pas le Messie-Roi mais le Dieu incarné, ce qui n’est nullement le cas. Elle suppose aussi une liberté de décision et d’action des juifs de Jérusalem vis-à-vis de l’occupant romain bien éloignée de la lourde tutelle qu’il fait peser sur eux.

Et pourtant, ce mépris existe. Mais ses sources ne sont nullement dans la doctrine chrétienne elle-même. Elles se trouvent dans « une tradition séculaire sans doute et par là même puissante, agissante, malfaisante, mais sans caractère « normatif » du point de vue de la foi, – une tradition trouble en ses origines, mal définie en son essence, diverse en ses interprétations … plus encore une routine qu’une tradition … faite des plus détestables habitudes d’esprit, de cœur et de langage » (p.25).Et Jules Isaac de citer son ami Charles Péguy : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme perverse, c’est d’avoir une âme habituée » …

L’antagonisme entre juifs et chrétien naît dans le troisième tiers du 1er siècle après Jésus-Christ, quand le christianisme qui est issu du judaïsme et s ‘est développé d’abord en lui, en sort pour s’orienter vers la « gentilité » – le monde païen – et s’affranchit alors de la loi mosaïque, la Torah. Au fil des siècles, pour l’apostolat chrétien dans ces terres païennes, le refus des juifs de reconnaître en Jésus le Christ ou Messie et Fils de Dieu est un obstacle qui ne peut se surmonter qu’en jetant un lourd discrédit sur eux.

L’enquête, menée sur un plan strictement historique – nous n’en avons pas rapporté ici le déroulement minutieux – ne porte nullement atteinte à la foi chrétienne. C’est seulement « la tradition mythique néfaste du peuple déicide qui porte atteinte à la vérité, à la justice, à la dignité d’Israël » (p.131). Et il en sort bien « un enseignement du mépris ».

II L’HOMME.

Or, qui écrit ces lignes ? qui mène ce combat dans les années quarante, cinquante et soixante ? … C’est Jules Isaac, celui des fameux « Malet-Isaac » avec lesquels des générations d’élèves ont étudié l’histoire pendant leur scolarité secondaire.

Né en 1877 à Rennes, d’une famille juive alsacienne ayant opté pour la France en 1871, Jules Isaac vit dans un milieu – le père est militaire, le grand-père s’est battu à Waterloo _ où l’amour de la patrie et de la république a supplanté les valeurs religieuses. A 13 ans, il perd ses parents à quelques mois d’intervalle et devient interne au lycée Lakanal de Sceaux. Les études, brillantes, le mènent à l’agrégation d’histoire qu’il passe en 1902. Mais nous sommes dans l’affaire Dreyfus, Isaac rencontre le jeune Péguy, son aîné de quatre ans, tous deux s’engagent dans le combat pour la justice et la vérité.

Puis c’est une vie de professeur, mêlée de militantisme. Ernest Lavisse (1842-1922) a repéré deux bons professeurs pour publier chez Hachette des manuels d’histoire destinés à l’enseignement secondaire. Albert Malet, né en 1864, catholique, républicain, patriote commence la collection. Mais, volontaire pour partir à la guerre malgré son âge, il disparaît en 1915 dans l’offensive d’Artois. Jules Isaac, qui a vécu trente-trois mois dans les tranchées et a été blessé, va donc assurer une grande partie du travail d’édition. Mais la maison Hachette hésite à appeler « Isaac » une collection visant aussi les écoles chrétiennes … ce sera donc « le Malet-Isaac ».

Jusqu’à la guerre, Jules Isaac poursuit sa carrière. Il est membre de la Ligue des Droits de l’Homme puis du Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes, créé en 1934. En 1936, il est nommé inspecteur général de l’instruction publique et en 1939 prend la présidence du jury de l’agrégation d’histoire..

Puis la catastrophe, les catastrophes s’abattent. La loi du 3 octobre 1940 portant statut des juifs stipule, article 2 : «  L’accès aux fonctions publiques et mandats énumérés ci-après sont interdits aux juifs … 4. les membres du corps enseignant ». Jules Isaac est révoqué. Le 7 octobre 1943, sa femme et son deuxième enfant sont arrêtés (ils seront exterminés à Auschwitz), lui-même échappant de justesse à l’arrestation. Son fils aîné, arrêté lui aussi, réussira à s ‘enfuir d’un camp en Allemagne, entrera dans la Résistance et passera en Espagne

Pendant ces années d’épreuves, Jules Isaac, qui jusqu’ici se savait juif mais n’avait reçu aucune formation religieuse et n’en éprouvait guère le besoin, évolue profondément. Certes, il reste « non-confessionnel », mais pour lui, la religion existe, elle doit briser les frontières théologiques et imposer une exigence de vérité. C’est particulièrement le cas en ce qui concerne les juifs et les chrétiens.

C’est alors le long et double combat des vingt dernières années de sa vie : mener conjointement la mise en place d’une authentique amitié judéo-chrétienne et l’appuyer sur une étude approfondie des origines de l’antisémitisme chrétien. Dès 1940, il s’attelle à la tâche. « Jésus et Israël » paraît en 1948 mais sa rédaction a commencé huit années plus tôt. En 1956, c’est « La genèse de l’antisémitisme » et en 1962, cet « Enseignement du mépris » où le grand professeur reprend, avec clarté et simplicité, le fruit des précédentes années de travail.

III SON COMBAT .

Il ne cesse de le redire. Le mal le plus profond est dans l’antisémitisme chrétien et c’est par la construction d’une amitié judéo-chrétienne qu’on pourra, sereinement, l’analyser d’abord pour l’extirper ensuite.

En 1947, avec Edmond Fleg, agrégé d’allemand, issu lui aussi d’une famille juive alsacienne mais installée à Genève en 1871, le projet d’une association s’élabore. En 1948, l’équipe se constitue : on y trouve H.I.Marrou et le R.P.Daniélou, le grand rabbin Kaplan et Jacques Madaule et, évidemment, Jules Isaac et Edmond Fleg. Ces « Amitiés judéo-chrétiennes » ont un objectif : « faire en sorte qu’entre judaïsme et christianisme, la connaissance, la compréhension, le respect, l’amitié se substituent aux malentendus séculaires et aux traditions d’hostilité. Elle œuvre non seulement pour que soit éradiqué l’antijudaïsme ancestral mais aussi pour que juifs et chrétiens aident par une présence civique et spirituelle, la société moderne à s’orienter ».

En fait, on retrouve là l’esprit des dix points de Seelisberg élaborés l’année précédente. En août 1947 en effet, à Seelisberg (Suisse) se tient un congrès international extraordinaire de chrétiens et de juifs dont l’objectif est de combattre l’antisémitisme et ses effroyables effets « par des institutions éducatives, politiques, religieuses et sociales ».Une des commissions a pour objet d’envisager « les tâches de l ‘Eglise dans sa lutte contre l’antisémitisme » et partant des dix-huit points proposés par Jules Isaac dans son « Jésus et Israël », elle adresse aux églises chrétiennes un message qui commence par ces mots : « Nous venons d’assister à une explosion d’antisémitisme qui a conduit à la persécution et à l’extermination de millions de juifs vivant au milieu des chrétiens … Nous nous adressons donc aux églises pour attirer leur attention … nous avons le ferme espoir qu’elles auront à cœur d’indiquer à leurs fidèles comment exclure toute animosité à l’égard des juifs que pourraient faire naître des représentations fausses, inexactes ou équivoques dans l’enseignement et la prédication de la doctrine chrétienne ». Suivent les « dix points de Seelisberg » (voir annexe). 

Le combat que Jules Isaac mène dans les vingt dernières années de sa vie contre l’enseignement du mépris porte ses fruits. Le 13 juin 1960 il est reçu en audience privée par le pape Jean XXIII. Il meurt en 1963, trop tôt pour avoir connaissance de cette formule de la déclaration Nostra Aetate élaborée en octobre 1965 lors du Concile Vatican II : « Scrutant le mystère de l’Eglise, le concile rappelle le lien qui unit spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée d’Abraham ». Mais son message est passé … passé dans les textes sûrement, passé dans les faits … voire, et c’est ce à quoi s’attelle « son enfant », les Amitiés judéo-chrétiennes. Le grand professeur le sait bien qui, avec une banalité lourde, rappelait tout simplement dans une conférence prononcée à la Sorbonne le 15 décembre 1959 : « Un programme, c’est bien ; son application, c’est mieux ! ».

Jean CARPENTIER

ANNEXE

LES DIX POINTS DE SEELISBERG (août 1947)

  1. Rappeler que c’est le même Dieu vivant qui nous parle à tous dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament.
  1. Rappeler que Jésus est né d’une mère juive de la race de David et du peuple d’Israël et que son amour éternel et son pardon embrassent son propre peuple et le monde entier.
  1. Rappeler que les premiers disciples et les premiers martyrs étaient juifs.
  1. Rappeler que le précepte fondamental du christianisme, celui de l’amour de Dieu et du prochain, promulgué déjà dans l’Ancien Testament et confirmé par Jésus, oblige chrétiens et juifs dans toutes les relations humaines sans aucune exception.
  1. Éviter de rabaisser le judaïsme biblique ou post-biblique dans le but d’exalter le christianisme.
  1. Éviter d’user du mot « juifs » au sens exclusif de « ennemis de Jésus » ou de la locution « ennemis de Jésus » pour désigner le peuple juif tout entier.
  1. Éviter de présenter la Passion de telle manière que l’odieux de la mise à mort de Jésus retombe sur tous les juifs ou sur les juifs seuls. En effet, ce ne sont pas tous les juifs qui ont réclamé la mort de Jésus. Ce ne sont pas les juifs seuls qui en sont responsables, car la Croix qui nous sauve tous révèle que c’est à cause de nos péché que le Christ est mort.
  1. Éviter de rapporter les malédictions scripturaires et le cri d’une foule excitée : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants » sans rappeler que ce cri ne saurait prévaloir contre la prière infiniment plus puissante de Jésus : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ».
  1. Eviter d’accréditer l’opinion impie que le peuple juif est réprouvé, maudit, réservé pour une destinée de souffrances.
  1. Eviter de parler des juifs comme s’ils n’avaient pas été les premiers à être de l’Église.

Les dix points se prolongent par cette suggestion (à laquelle l’Arelc ne peut que souscrire !) : « introduire ou développer, dans l’enseignement, scolaire et extrascolaire à tous les degrés, une étude plus objective et plus approfondie de l’histoire biblique et post-biblique du peuple juif … ».

 

1-  La paix est-elle possible en Palestine ? par Jean-Henri CALMON (conférence)     


2- Portraits de Pechkoff (1884-1966) par Francis HURE
    

 
3- Les défis de la bioéthique par Alain Claeys (conférence)
    


4- Le courage du bon sens pour construire l’avenir autrement par Michel GODET
    

 5- Clausewitz, un stratège pour le XXIe siècle ? par Bernard Pénisson (conférence)    

6-Ces Messieurs de Saint Savin par Frédéric DEBIAIS 

7- La volonté de puissance par  J-Y MEZERETTE 

8- Histoire du café par Jean-Pierre CLEMENT 

9- Eloge de l’individualité par Ph.SOUAl 

10- La Chine pâr J.-P. RAFFARIN et Cl. CHANCEL 

Les défis de la bioéthique Alain Claeys

Synthèse de la présentation donnée le 6 novembre 2009 par Alain Claeys, député-maire de Poitiers, Président de la commission parlementaire en charge du projet de loi prévu pour 2010. Résumé par Stéphanie Avril

 À la veille d’une révision de son cadre législatif, Alain Claeys a tracé un portrait des principes et nouveaux enjeux relatifs à la recherche sur le vivant et à ses applications. 

Apparue en 1947, lors du procès de Nuremberg, la bioéthique renvoie à la protection de l’être humain dans sa dignité et son identité. Depuis 1994, la loi relative au don et à l’utilisation des éléments du corps humain a posé les premiers jalons du droit actuel parmi lesquels figure le principe d’indisponibilité du corps humain, visant à interdire la vente d’organes. C’est en 2004, lors de la première révision de la loi sur le don médical et l’assistance à la procréation, que le terme de bioéthique apparaît pour la première fois en droit français. Dans son acceptation prescriptive, la bioéthique se décline selon trois principes fondamentaux : le droit du chercheur en biologie et en médecine, le droit du patient à disposer librement de son corps, et le droit du corps humain, dont l’intérêt doit prévaloir sur celui de la société et de la science.  

La recherche cellulaire 


La connaissance des cellules, et plus particulièrement celles touchées par les mécanismes de la dégénérescence, constitue un enjeu scientifique majeur. Qu’elle concerne les cellules souches adultes, embryonnaires et aujourd’hui, celles passant du stade adulte au stade embryonnaire, les cellules souches pluripotentes induites (iPS), il convient mieux de parler de recherche médicale plutôt que de recherche fondamentale. L’objectif de cette médecine réparatrice émergente consiste à remplacer des cellules malades, détruites après traitement, par ces nouvelles cellules aux potentialités plus grandes. Autorisé depuis 2002 à partir de cellules surnuméraires, ce domaine de recherche s’opère en France sous le contrôle de l’Agence de Biomédecine, dont le rôle consiste à maintenir ses applications dans un cadre strictement thérapeutique.

  

La procréation médicalement assistée

 


A l’heure actuelle, le recours à la transplantation d’un embryon n’est admis que pour des raisons médicales liées à l’infertilité et uniquement au sein d’un couple hétérosexuel. La procréation médicalement assistée, et en particulier la gestation pour autrui (GPA) fait débat en France tandis qu’elle s’observe déjà dans certains pays frontaliers et au-delà. L’apparition de cette nouvelle pratique place la filiation dans un rapport contractuel et engendre une marchandisation du corps de la femme. D’autre part, le statut de l’embryon puis du nouveau-né est remis en question. À cette instrumentalisation du progrès scientifique, la bioéthique préfère l’adoption, une alternative dont il faut rapidement repenser le processus.

  

Le code génétique

 


Grâce à l’informatique, une révolution biotechnologique est en marche. Ainsi, la recherche sur le génome humain, la thérapie génétique ou encore les neurosciences sont autant de nouveaux champs d’expérimentation. Parmi ses applications, la thérapie génétique permet à présent des diagnostics pré-implantatoires sur l’embryon. En France, trois centres (Clamart-Neker, Strasbourg et Montpellier) sont autorisés à formuler ces diagnostics qui nécessitent un encadrement strict, sous peine de dérives eugénistes. Toutefois, la mise à disposition sur Internet de tests génétiques dont l’objectif premier est marchand, menace le principe de respect de la dignité humaine. En 2006, ce problème a été examiné par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) au niveau des cellules souches et autres lignées cellulaires. En outre, l’encadrement des sentiers de la recherche sur le cerveau est sujet à controverse alors qu’elle sert déjà des fins juridiques outre-atlantique.

  

Écrire a priori une législation adaptée à la recherche publique et caractérisée par un attachement à la notion de gratuité du corps, tels sont les enjeux de la bioéthique ; son rôle devra être déterminant, au regard du basculement des valeurs du qualitatif vers le quantitatif engagé, depuis la prise de conscience du pouvoir démesuré que la science offre aujourd’hui à l’homme, sur son propre devenir.   

 

La paix est-elle possible en Palestine ?

Jean-Henri CALMON     

Conférence donnée à l’Institut Géopolitique et Culturel Jacques Cartier, le 29 Janvier 2009, par Jean-Henri CALMON, Agrégé de l’Université, historien, politologue, président de la Commission d’information de la Centrale de Civaux.

Résumé  

JHC compare le territoire de la Palestine à ceux du Poitou-Charentes et de la Vienne. Il fait un rapide retour sur l’histoire. Les Juifs sont chassés de Palestine en 135 après JC, les Arabes y arrivent au début du Vile siècle. En 1880, la Palestine compte 500 000 Arabes et 35 000 Juifs. Il montre que la création d’un Foyer National Juif (1922) et d’Israël (1948) contrevenait au principe, édicté par la SDN et par l’ONU, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais les souffrances infligées à la communauté juive par les nazis justifiait, aux yeux de l’ONU, la création de l’État hébreu, programmé depuis le début du siècle [en 1948, il y a 1350 000 Arabes et 650 000 Juifs dans la Palestine historique]. Les États arabes s’opposent à ce qu’ils considèrent comme une injustice, ce qui explique les guerres qui s’ensuivent. Celle des six jours (1967) a des conséquences incalculables : Gaza, Cisjordanie, Jérusalem-est, le Golan, le Sinaï, sont occupés par Israël (Le Sinaï sera restitué à l’Égypte en 1982) et des colonies juives sont implantées sur ces territoires. Cette colonisation constitue un des problèmes majeurs à résoudre aujourd’hui avec les réfugiés (4 millions dans les pays voisins),les frontières, l’eau, Jérusalem.  

En 1988 Arafat annonce que les Palestiniens acceptent de créer un État conformément aux résolutions antérieures de l’ONU sur les 23 % du territoire qu’on veut bien leur concéder, c’est reconnaître, de facto, l’existence d’Israël. Les accords d’Oslo vont dans ce sens et donnent une date butoir pour y parvenir : 1999. Mais Israël fait tout pour retarder cette échéance :il se retire de Gaza, tout en maintenant l’isolement de ce territoire, isole par la construction d’un mur la Cisjordanie où la colonisation se poursuit et où les vexations et humiliations à l’endroit des Palestiniens se multiplient. Les tergiversations du gouvernement israélien à accepter la création de l’Etat palestinien ont permis au Hamas, mouvement extrémiste qui refuse de reconnaître l’Etat hébreu, de s’implanter en Palestine, et de s’opposer à l’Autorité palestinienne qui souhaitait l’exécution rapide des traités. En 2007, le Hamas prend le pouvoir à Gaza et en chasse les représentants du président palestinien, Mahmoud Abbas. Le Hamas souhaite faire de Gaza une vitrine de son savoir faire mais il faut, pour cela, qu’Israël mette fin au blocus du territoire. Il espère l’obtenir en suspendant les tirs de roquettes et d’obus de mortier sur son voisin et accepte, à cet effet, la trêve négociée par l’Egypte le 19 juin 2008. N’ayant pas obtenu satisfaction, il reprend ses tirs(qui n’avaient pas complètement cessé) avec les conséquences militaires dramatiques auxquelles nous assistons en ce moment même.  

Jh C montre qu’en dépit de la Feuille de route, de la conférence d’Annapolis, la communauté internationale, et d’abord les États – Unis, n’a pas eu le courage de forcer Israël à respecter ses engagements. L’Union européenne qui assure, à plus de 50%, l’aide matérielle au peuple palestinien, a manqué de fermeté à l’égard d’Israël. En revanche, il se félicite des propositions extrêmement novatrices faites en 2002, et renouvelées en 2007 par la Ligue arabe unanime, les 22 États, la composant étant disposés à reconnaître Israël. Il s’étonne du silence médiatique qui entoure cette résolution.  

En conclusion Jh C estime que Barack Obama sera, en matière de politique étrangère, jugé sur sa capacité à régler ce problème qui commande tous les autres au Moyen Orient et dont dépend la paix du monde. Il rappelle que le droit à l’existence, pour Israël, n’est bien sûr, pas négociable.  

PALESTINE : de quoi parle-t-on ? (comparaison territoriale + densité)
PALESTINE = ISRAËL + CISJORDANIE+ GAZA
un territoire légèrement supérieur en superficie à la région Poitou-Charentes (1500 km2 de plus)
ISRAËL = un territoire inférieur de 4740 km² à la région- d = 337
CISJORDANIE = territoire inférieur de plus de 1000 km2 à celui du département de la Vienne – d = 335.
GAZA f un territoire de 360 km2 soit 19 fois plus petit que le département de la Vienne. La densité la plus élevée du monde : 3601 !    

Clausewitz, un stratège pour le XXIe siècle ? Bernard Pénisson

Conférence donnée à l’Institut Géopolitique et Culturel Jacques Cartier, le 17 novembre 2008, par Bernard Pénisson, agrégé et docteur en histoire, et auditeur de l’IHEDN.

Résumé  

Pourquoi s’intéresser encore à Cari von Clausewitz au XXIe siècle ? Critiqué par les uns comme responsable de la conduite des deux Guerres mondiales, encensé par les autres comme le plus grand théoricien de la guerre, Clausewitz reste-t-il toujours au cœur de la réflexion stratégique ?
Après une brève biographie de Clausewitz (1780-1832), qui s’est heurté à Napoléon en 1806 lors de la campagne d’Iéna, et en 1812 lors de celle de Russie, avant de devenir directeur de l’École de guerre de Berlin, le conférencier retrace les sources d’inspiration du général prussien, qui sont aussi bien Frédéric II et Scharnhorst que Kant et Montesquieu, puis il esquisse le plan et l’objectif du Traité De la guerre ( Vom Kriege).  

Vient alors l’étude fondamentale de la nature de la guerre, cette « étonnante trinité » qui met en relation permanente le peuple, l’armée et l’État. La guerre est aussi le domaine de la friction, du danger, de l’incertitude et du hasard. La guerre, qui est un instrument subordonné de la politique, aurait donc pour but l’anéantissement de l’ennemi, ce qui signifie surtout qu’il faut placer l’adversaire dans l’impossibilité de poursuivre le combat.  

Clausewitz, dont certains font un adepte de l’offensive à outrance, accorde dans son Traité le primat à la défense active, formée de contre-offensives menées contre un ennemi qui vient d’atteindre « le point culminant » de son attaque. Il est aussi un brillant théoricien de la guerre populaire au point d’influencer Mao Zedong. Il a également inspiré les stratèges de la dissuasion nucléaire par son analyse pénétrante de la montée aux extrêmes et sa référence sous-jacente à la notion de guerre absolue. Le premier extrême est constitué par une violence réciproque qui peut devenir sans limites ; le deuxième extrême, c’est la lutte réciproque jusqu’à l’anéantissement de l’adversaire ; le troisième extrême est représenté par l’escalade réciproque des moyens et des volontés. La guerre absolue, qu’il ne faut pas confondre avec la guerre totale, est un concept philosophique qui sert de point de repère à celui qui veut comprendre la guerre.  

Un grand débat agite enfin les commentateurs français de Clausewitz : la guerre absolue, concept d’analyse théorique, peut-elle devenir réelle ? Raymond Aron, l’optimiste répond par la négative ; pour lui, la logique de la politique doit toujours prédominer sur la grammaire de la guerre. Emmanuel Terray, le réaliste, estime que la guerre absolue est possible en échappant au contrôle du pouvoir politique. René Girard, le pessimiste, croit à son inévitabilité, dans la mesure où « la montée aux extrêmes s’impose comme l’unique loi de l’histoire. »  

Le conférencier termine son exposé en citant Jean Guitton : « Si la métaphysique est la part la plus haute de la pensée, c’est la stratégie qui lui correspond dans le domaine de l’agir. » La pensée et la guerre.