Japon

 

Changement d’empereur, coupe du monde de rugby, voyage du pape François, organisation des JO, autant d’événements qui incitent, pour une fois, nos medias  français à évoquer le Japon un peu au-delà des clichés convenus, notamment dans les domaines spirituels et religieux. Si les déclarations anti nucléaires du pape François ont été largement diffusées, en revanche, les problèmes des communautés chrétiennes du Japon ont moins attiré l’attention du grand public, tant en France qu’ au Japon. Aussi, l’objet du présent article est de revenir succinctement sur l’histoire heurtée  du christianisme, dans ce pays à l’univers religieux caractérisé par un syncrétisme, résultant de l’amalgame d’éléments venus du shintô, du bouddhisme, du taoïsme et de la religion populaire[1]

  • Un siècle chrétien au Japon[2]? 1549-1650.

La première évangélisation remonte à 1549 lorsque François-Xavier, co-fondateur de la Compagnie de Jésus,  y introduisit le christianisme dans le cadre à la fois du dynamisme de la Contre-réforme catholique européenne et de l’expansion commerciale et coloniale des puissances occidentales, spécialement portugaise. Comparé à un accueil médiocre rencontré en Inde et Corée, le succès apparent de la mission jésuite suscite dans un premier temps, beaucoup d’espoirs en occident, avant que le Japon ne se ferme totalement et rejette violemment cette nouvelle religion. Comment rendre compte de ces heurs et malheurs de la première vague chrétienne ?

En 1549  François-Xavier arrive dans un Japon politiquement fragmenté, dénué de pouvoir central, où il doit rechercher l’agrément des autorités locales, soit pour convaincre et convertir, ou simplement obtenir l’autorisation de prêcher. C’est ainsi, qu’au cours de son séjour de deux ans, il put fonder les premières communautés chrétiennes au sud de Kyushu, et à sa mort en 1552 à 46 ans, les fondements de l’évangélisation du Japon sont posés,  l’avenir semble alors prometteur pour le catholicisme.

 La christianisation n’a pas été fulgurante au départ, nous ne sommes pas ici dans un territoire colonial où la nouveauté s’impose par la force, mais dans un espace fragmenté où chaque potentat féodal  fait sa loi dans un contexte politique constamment troublé par des guerres civiles. La tâche de François-Xavier n’a pas toujours été facile, le terrain est parfois hostile, lui-même a failli être lapidé à Kyoto pour avoir dénoncé des  idoles . Le succès va tout de même venir assez rapidement si l’on en croit les chiffres annoncés alors par les Jésuites. Début XVIIe siècle, la communauté chrétienne japonaise est la plus importante d’Asie avec 300 000 catholiques sur une population japonaise estimée à 10-12 millions. La dureté de la répression qui s’abattra  sur ces communautés, atteste à sa manière du succès de la mission. Comment expliquer cette apparente réussite au Japon ?

 L’exemplarité des premiers missionnaires contrastait avec l’engagement politique et la décadence du clergé bouddhique[3]. Côté japonais, au-delà d’une certaine séduction offerte par cette religion à salut, se mêlent alors chez les féodaux qui se convertissent, des considérations autres que religieuses : économiques et militaires. L’avance technologique occidentale, les nouvelles armes portugaises sont convoitées, en effet, les précieuses arquebuses peuvent faire la différence dans les combats des guerres civiles qui sévissent alors. L’influence du lobby portugais, puis espagnol où se mêlent commerce et prosélytisme, marchands et Jésuites, est parfois instrumentalisé par les daimyôs comme un utile contrepoids à l’influence des grands monastères bouddhiques.

(peinture sur paravent : jésuites, église en forme de temple bouddhiste)

A l’inverse, la christianisation est freinée par des facteurs d’ordre divers qui vont du manque de moyens financiers et humains (rareté des missionnaires jésuites), de l’hostilité récurrente du clergé bouddhiste, au climat d’instabilité politico-militaire qui régulièrement implique des Jésuites dans les conflits inter féodaux. Les seigneurs locaux adhérent ou apostasient selon les avantages que peuvent ou non apporter la mission catholique. On est ainsi en droit de s’interroger sur l’impact réel du christianisme sur la société d’alors, et l’expression de siècle chrétien relève peut-être davantage de l’enthousiasme évangélisateur que des réalités de terrain. La mission évangélisatrice, essentiellement catholique, jésuite et portugaise dans les premières années, fut ensuite complétée et concurrencée, début XVIIe s., par l’arrivée d’autres pays catholiques (Espagne, Italie) et d’autres ordres (Franciscains, Dominicains, Augustins), tous aussi zélés, et, peu de temps avant les persécutions, par la venue de protestants anglais et hollandais (1600). La compétition entre catholiques et protestants fut d’ailleurs un élément de désordre qui contribua certainement au déclenchement de la persécution : le Japon juste réunifié craignait que ces nouveaux acteurs étrangers ne viennent ré alimenter la guerre civile. Mais, rappelons-le, cette première phase d’évangélisation fut essentiellement catholique, elle toucha toutes les classes sociales, rurales urbaines. Vers 1600, le catholicisme ne touche qu’une infime fraction de la population, mais dans plusieurs fiefs, il est religion d’Etat[4].  La ville de Nagasaki, surnommée la petite Rome du Japon, fut un temps exclusivement catholique ! Certes, la conversion de chefs guerriers (samouraïs) entraînait automatiquement celle de leurs vassaux et sujets[5], mais cela n’exclut pas des conversions sincères, car sinon, comment expliquer l’existence postérieure de chrétiens cachés résistants aux persécutions ?

Cette première christianisation va brutalement et douloureusement prendre fin avec la création du shôgunat Tokugawa et l’unification du pouvoir politique.

2 – A ce siècle faste pour la christianisation du Japon vont succéder 250 ans de persécution.

Certes, des difficultés ont toujours existé comme l’expulsion de Jésuites trop zélés qui s’attaquent physiquement à des temples et statuettes bouddhiques, mais ce n’est qu’en 1614, avec l’Edit de persécution, que les vrais problèmes commencèrent. Comment rendre compte de cette nouvelle attitude des autorités japonaises ?

Le contexte politique japonais a changé : un chef de clan, Tokugawa Ieyasu, après avoir éliminé ses rivaux et placé ses proches, obtint de l’empereur le titre de Shôgun en 1603. Il transfère sa capitale à Yedo/Edo (l’actuelle Tôkyô), tandis que l’empereur est désormais cloîtré à Kyôtô. Ce nouveau pouvoir désormais centralisé dispose d’une meilleure connaissance des comportements occidentaux colonisateurs, aussi, Il semble qu’il ait eu peur de l’influence grandissante de l’occident par l’entremise de ces missions très entreprenantes. En effet, les dernières années avant 1614 enregistrent une expansion sans précédent : Nagasaki achève la construction de sa cathédrale pour ses 40 000 catholiques, à Kyôtô, 7 prêtres seulement administrent en moyenne 5 000 baptêmes par an[6] ! Le retour en grâce des monastères bouddhistes qui accusaient depuis longtemps les catholiques d’être les ennemis des kami, du Bouddha, et finalement, de l’Etat japonais lui-même, joint à la pression protestante hollandaise, incitent le Shogun à mettre fin à la mission catholique.

La nouvelle attitude de l’Etat japonais doit être resituée dans le contexte plus large de l’élaboration progressive, étalée sur tout le XVIIe s., d’une politique religieuse globale, d’une stratégie politique large nommée sakoku (enchaînement du pays, à savoir, sa fermeture)[7].

L’influence chrétienne est désormais jugée néfaste, voire dangereuse pour le pays  des kami (shinkoku), comprendre, un pays protégé par ses propres divinités !

L’Edit du 27 janvier 1614 vise l’éradication totale du catholicisme en plein essor depuis quelques années. Un syncrétisme de bouddhisme, de shintô et de confucianisme, évince le christianisme ! Les missionnaires sont expulsés vers Macao et Manille, les chrétiens Japonais doivent abjurer et retrouver leurs religions nationales, les églises sont détruites, ainsi que les livres de l’imprimerie jésuite. Sur 150 missionnaires présents au Japon, 62 Jésuites partent, mais 37 religieux dont 18 Jésuites et 7 Franciscains, décident de rester, cachés au Japon auprès de leurs fidèles. Cette résistance entraîne un second décret en septembre 1616, point de départ des persécutions. Un système de contrôle (tout japonais doit être inscrit dans un temple bouddhiste) et de dénonciation, mène de nombreux chrétiens au martyre. Si le Grand martyre de Nagasaki en 1622 est tristement connu, de nouvelles formes de tortures furent spécialement créées, pendaison par les pieds, mutilations à la scie de bambou, bains dans les eaux bouillantes sulfureuses des volcans…[8]

L’instrument principal de cette politique est constitué par la mise en place d’une cérémonie très particulière, l’e-fumi[9]. C’est une cérémonie annuelle qui se déroule à Nagasaki, et au cours de laquelle les suspects doivent piétiner une image[10], soit de la Vierge Marie soit du Christ, afin de prouver leur non appartenance au christianisme Un refus les conduit au martyre. Une surveillance des parentés d’apostats est mise en place avec la prétention d’aller jusqu’à sept générations ! En 1640, une police secrète vise l’éradication totale. Il est fait appel à la délation de chrétiens, et malheur à la communauté villageoise, jugée responsable, qui ne s’exécute pas. 

 

3- Une seconde vague de christianisation touche le Japon aux  XIXe et XXe siècles

Après deux siècles et demi de fermeture, le Japon de plus en plus soumis aux pressions américaines et européennes, s’ouvrit au commerce international et donc aux influences extérieures à partir de 1854. Des traités ouverture lui furent imposés, américain d’abord puis européens- France en 1858-.  Cette ouverture à l’occident, commencée avec le Shogun de la fin d’Edo, s’accentua avec le nouveau régime de Meiji à partir de 1868. Cela a permis un retour des missionnaires, d’abord limité à quelques ports et au service exclusif de ces étrangers, tout prosélytisme étant strictement interdit. L’édit d’interdiction du christianisme de 1614, ne sera levé qu’en 1873, et d’ailleurs, en 1867 encore, les autorités japonaises lancèrent une dernière persécution contre les chrétiens d’Urakami, village alors proche de Nagasaki ; 3 400 d’entre eux furent déportés en divers points de l’archipel, 670 autres moururent sous la torture.

 A deux reprises, des libertés furent accordées aux religions : les libertés de religion et de culte avec la première constitution du pays en 1889, et enfin, la liberté de conscience avec la constitution imposée par les Américains en 1946. Or, malgré ce cadre libéral et un certain engouement pour le christianisme, notamment lors des années terribles d’après-guerre, le nombre de chrétiens au Japon demeure extrêmement faible, comment rendre compte de cette situation ?

Si la première époque avait été essentiellement l’œuvre de Jésuites du sud de l’Europe, la nouvelle christianisation résulte des actions tant des Américains, Hollandais et Anglais en ce qui concerne le protestantisme, que des Français pour le catholicisme, avec l’engagement des prêtres des Missions Etrangères de Paris (MEP) qui arrivent à Nagasaki en 1863. Quelle est la situation à l’arrivée des premiers missionnaires ?

Alors que l’on pensait que le souvenir de la première évangélisation avait disparu, des chrétiens cachés (kakure kirishitan) d’Urakami osent venir à la rencontre du père Petitjean dans sa nouvelle chapelle juste construite[11].

En effet, si les élites ont massivement choisi d’apostasier au début du XVIIe s., une partie du peuple est restée fidèle à l’héritage des missionnaires[12]. Cela fut rendu possible grâce à l’organisation hiérarchisée en confréries de laïcs, mises en place par les jésuites. Par contre, très vite, les nouveaux missionnaires découvrent que les connaissances religieuses de ces chrétiens  sont très indigentes, ils récitent quelques textes mémorisés et transmis oralement et donc très déformés, et dont ils ne comprennent pas le sens. Mais pour un Japonais, bien souvent, l’essentiel ne réside pas dans le sens, dans la théologie qui leur échappe, l’essentiel consiste à croire que la récitation de formules, l’accomplissement de quelques actes, dont le baptême, suffisent pour leur assurer le salut. Au Japon, quelque soit la religion, l’orthopraxie domine ! Ils vénèrent quelques objets de culte[13], une image de Marie dans le meilleur des cas, ou tout autre objet. En l’absence de prêtres ce sont les responsables des communautés qui assurent un minimum de vie chrétienne . Ces paysans font tout pour ne pas se faire remarquer, ils participent aux cérémonies shinto-bouddhistes du village, évitent d’être cause de désordre. Leurs chants ressemblent aux chants bouddhistes, des statuettes de Bouddha kannon font fonction de statuette de Marie- appelées Maria-Kannon-. Ce qui compte pour ces chrétiens, comme pour tout Japonais d’ailleurs, c’est de suivre les coutumes des ancêtres.

La plupart des conversions effectuées au tournant d’Edo et du Meiji proviennent de ce vivier, mais certaines communautés refusent la conversion pour rester fidèles à l’enseignement des premiers missionnaires. Ce sont les chrétiens cachés (Kakure Kirishitan[14]). Conversions ou refus sont toujours des décisions collectives. Les raisons du refus de certains sont assez singulières. La clandestinité initialement prévue pour éviter la persécution, devient très vite un élément constitutif de leurs croyances, on retrouve ce même phénomène chez les bouddhistes de la Véritable Ecole de le Terre Pure, l’amidisme clandestin.

 La première génération de ces nouveaux missionnaires va se montrer extrêmement intransigeante, les nouveaux catholiques vont être solidement encadrés dans leur vie quotidienne, ce qui à la fois, les isole du reste de la population, et les pousse à des actions violentes à l’égard des autres Japonais considérés comme païens. Leur conviction était forte que leur religion s’imposerait bientôt à tout l’archipel. Cette absence d’inculturation est certainement l’une des raisons du relatif échec  catholique.

4- La situation actuelle du christianisme au Japon

Les chrétiens sont actuellement une petite minorité au Japon, 1 à 2% de la population (126,5 M) selon la façon de compter. En effet, aux 440 900 catholiques enregistrés sur les registres paroissiaux soit 0,35% de la population, il faut ajouter 4 à 500 000 catholiques issus de migrations des Philippines et d’Amérique du sud, non-inscrits sur les registres (pourtant pour la plupart ce sont des descendants de migrants japonais). Ces migrants qui possèdent inégalement la langue japonaise posent parfois des problèmes d’intégration au groupe catholique[15]. Désormais, l’Eglise catholique du Japon est pluri-ethnique et multiculturelle, ce qui n’est pas bien en accord avec les valeurs de l’identité japonaise, mais peut être source de nouveau dynamisme[16].

 Le christianisme japonais est dominé par les protestants[17]– 510 000, issus du prosélytisme hollandais et surtout américain, toutes le confessions (33) sont présentes, regroupés dans l’Association japonaise des chrétiens  (Nippon Kirisuto Kyôdan[18]). Des Témoins de Jéhovah sont de plus en plus présents avec un prosélytisme actif et visible dans la rue. Une petite communauté orthodoxe rattachée canoniquement au patriarcat de Moscou, autonome depuis 1970, de rite byzantin en langue japonaise, constitue un lien ténu avec le voisin russe. Les orthodoxes sont essentiellement à Tôkyô où se trouve leur cathédrale Saint Nicolas.

L’engouement constaté lors des années dures de l’après-guerre est bien retombé[19], les communautés et le clergé sont vieillissants, à l’image du pays d’ailleurs, les vocations deviennent rarissimes, à tel point que l’Eglise catholique qui avait beaucoup bâti après la guerre n’a plus le personnel suffisant pour faire vivre ses 24 hôpitaux, 524 jardins d’enfants, 286 écoles, 19 universités., elle cherche même à s’en défaire[20]. Pourtant dans l’après-guerre, cette petite Eglise s’efforça de s’ouvrir progressivement au monde, deux synodes nationaux dans les années 80 tentèrent une meilleure inculturation et une plus grande ouverture aux autres religions dans un souci plus concret des pauvres[21]. Sous Pie XI s’amorce « l’indigénisation » de l’épiscopat, et récemment, le clergé dans son ensemble est issu de toute l’Asie, et non plus du seul occident. Les laïcs[22] sont très engagés dans les paroisses, mais les mouvements chrétiens créés dans l’après-guerre ont disparu, laissant place à une Eglise purement paroissiale qui se contente souvent d’une approche très gestionnaire de l’institution aux dépens de la mission (Olivier Chegaray).

C’est un christianisme différent de celui des Jésuites ibériques, il est plus orienté vers l’action sociale et éducative, par exemple l’Armée du Salut (1895) se lance dans une intense activité sociale. A Kyôtô, l’université privée Doshisha créée en 1875, fut la première à admettre des femmes. Les Jésuites reviennent au Japon début XXe siècle et fondent en 1913 l’université Sophia à Tôkyô

De nos jours, s’il n’est pas toujours de bon ton de se dire chrétien, chacun reconnaît l’engagement social du christianisme, c’est ainsi que l’empereur émérite Hakihito a eu comme préceptrice une quaker américaine, que l’actuelle impératrice Masako ainsi que l’impératrice émérite Michiko sont issues d’universités catholiques. 

Les chrétiens du Japon n’échappent pas à la forte sécularisation de l’ensemble de la société, le nombre de baptêmes est en baisse (5015 en 2018), la fréquentation de la messe dominicale diminue (25%). Les deux cœurs de l’église japonaise sont à Tôkyô et à Nagasaki (le sud est beaucoup plus conservateur et traditionnel).

Ces nouvelles données inquiètent bien entendu les autorités religieuses chrétiennes qui s’interrogent sur l’avenir du christianisme au Japon, mais, le principal danger à leur avis vient d’ailleurs, d’un durcissement du nationalisme japonais. La conférence des évêques catholiques du Japon vient de lancer un appel contre le danger de résurgence d’une collusion entre le Shintô, l’Etat et le nationalisme renaissant. Ce cocktail rappelle d’autres époques sombres.

La greffe monothéiste ne prend pas vraiment au Japon malgré les grands espoirs initiaux de François-Xavier. Le christianisme y est toujours perçu comme un corps étranger, voire occidental. Les raisons semblent être toujours les mêmes depuis les premières confrontations au XVIIe s, une incompatibilité entre la culture japonaise et les données essentielles du christianisme. Récemment, l’ambassadeur du Japon près du saint Siège, Ueno Kagefumi, l’a exposé avec grande clarté, sans langue de bois. Il pointe trois éléments de la religiosité japonaise philosophiquement distincte de la pensée chrétienne :

  • Pour le christianisme, l’homme créé à l’image de Dieu est appelé à être divin selon l’antique formule « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu [23]». Ce soi (la personne humaine) porté à sa perfection est inviolable, sacré. A l’inverse, dans la pensée japonaise, il n’y a rien d’éternel ou d’absolu, la réalité ultime est dans le vide, dans le rien, dans l’ambigu, la réalité ultime est donnée par la passivité absolue[24].
  • L’idée d’un dieu créateur des hommes et de la nature est étrangère aux Japonais pour qui les hommes et la nature sont une seule réalité indivisible. Les êtres humains font partie de la nature. Les Japonais traitent la nature ou les animaux de manière très respectueuse, presque avec un esprit religieux. L’ambassadeur prend l’exemple de la police qui organise des cérémonies pour rendre grâce aux esprits des chiens policiers morts.
  • Le refus d’absolutiser des valeurs, car il n’y a rien d’absolu dans l’univers, seul l’éphémère, le non-permanent, existe. Tout est contextuel, rien n’est absolu.

 L’intransigeance des missionnaires sur le refus de toute cohabitation avec le « paganisme », l’exigence absolue des commandements chrétiens au détriment des règles sociales si chères à l’ordre social souhaité par le confucianisme, toute cette rigidité est étrangère au modus vivendi pragmatique de cet assemblage baroque[25] fait de shintô, de bouddhisme et de confucianisme et de croyances populaires.

 

Nous retrouvons ce même constat dans Silence, l’excellent roman historique de Shusaku Endo (1966). Dans un dialogue entre un missionnaire jésuite et le persécuteur japonais, le débat ne porte pas sur la vérité chrétienne mais sur sa prétention universaliste, opposée à un enracinement ethnique et culturel des religions.

Cette analyse est également partagée par le père Olivier Chegaray[26], qui fut le « patron » des MEP au Japon, riche de plus de 40 ans de présence : Au moment de l’introduction du christianisme au Japon, les gouvernants de l’époque ont perçu le christianisme comme étant soit une menace pour l’indépendance du pays, soit un germe de destruction de l’ordre établi. Cette perception, fondée ou non historiquement, reste encore ancrée dans l’inconscient de la plupart des gens, même s’ils ne l’expriment pas ouvertement[27]…Cette perception a pu vaciller après la guerre, au moment où le Japon a connu un semblant d’engouement pour l’occident, mais elle est loin d’avoir disparu et nourrit encore des mouvements nationalistes ou xénophobes plus ou moins latents. Même si, en privé, les gens disent leur admiration et parfois leur intérêt vis-à-vis de la foi chrétienne, ils gardent une distance prudente vis-à-vis de toute tentative d’endoctrinement.

(cathédrale Sainte Marie à Tokyo)

En ce début de XXIe siècle, si la grande majorité des Japonais n’adhère pas à la religion chrétienne, elle est cependant très friande des rituels du mariage chrétien. Outre l’inévitable rite shintô, de nombreux jeunes mariés louent les services d’un prêtre, pour le « folklore » du mariage à l’occidental. La  cérémonie  peut se passer dans une petite chapelle, spécialement construite à cet effet, dans un supermarché ou dans un grand hôtel. Le marché  devient tellement lucratif que l’on voit apparaître des faux prêtres pour l’occasion. Dans 80% des cas, les catholiques épousent un conjoint non chrétien. D’ailleurs, ce fait chrétien ultra minoritaire rend très difficile la rencontre d’autres chrétiens pour partager sa foi.

Tout cela souligne bien l’ambiguïté des rapports que le Japon entretient avec l’occident sur le plan religieux. Fortement désireux de conserver un mode de vie purement japonais, il y a un rejet des idées dogmatiques, de toute notion de transcendance, ce qui n’empêche pas nombre de Japonais d’être sensibles à l’émotionnel religieux, voire au romantisme occidental, et d’apprécier les actions sociales menées par des chrétiens au service de tous[28].

Quel avenir pour les chrétiens du Japon ? Groupe très minoritaire vieillissant, de plus en plus constitué d’étrangers, ce qui n’est pas fait pour être mieux considéré par la population dans son ensemble, provisoirement revivifié par le voyage du pape François, 28 ans après la venue de Jean-Paul II. La mémoire de cette histoire heurtée est récemment mise en valeur par le classement au patrimoine mondial de l’UNESCO[29] de 12  sites chrétiens au sud du pays . Certes, les chrétiens du Japon de nos jours cherchent plus à faire signe qu’à faire nombre, mais ils ne souhaitent pas n’être que patrimonialisés, leur inscription dans le pays est vivante.

Christian Bernard        Janvier 2020

 

[1] Jacques Marx, Kakure Kirishitan, “les chrétiens cachés du Japon” in Philosophie de la religion et spiritualité japonaise, Classiques Garnier, 2019, p.66.

[2] L’expression siècle chrétien est de l’historien anglais Charles Ralph.

[3] Nathalie Kouamé, “L’Etat des Tokugawa et la religion”, Archives de sciences sociales des religions janvier-mars 2007, p.109. https://journals.openedition.org/assr/4328

[4] Martin Nogueira Ramos, La foi des ancêtres, CNRS éditions, 2019, 413 p.,p.14 carte des implantations.

 

[5] Nathalie Kouamé, Japon, “le siècle chrétien, son historiographie et ses lieux de mémoire”, in Histoire et Missions chrétiennes, n°4, déc.2007,p.172. https://www.cairn.info/revue-histoire-monde-et-cultures-religieuses1-2007-4-page-170.htm

[6] Jean-Pierre Duteil,op.cit.

[7] Nathalie Kouamé, “L’Etat des Tokugawa et la religion” in Archives de Sciences Sociales des religions 137, mars 2007, pp. 107-123.

[8] Lire avec profit le roman historique Silence du japonais Shusaku Endo (1966), ou le film du même nom de Martin Scorsese (2016). L’action se passe en 1638. Le film suit le livre mais préférer la finale du livre.

[9] Cf .Dictionnaire historique du Japon, article “Fumi-e” ; https://www.persee.fr/doc/dhjap_0000-0000_1980_dic_5_1_882_t2_0100_0000_4

[10] Pour toute la période de persécution voir le travail remarquable de Martin Nogueira Ramos, La foi des ancêtres, CNRS éditions, 32019, 413 p. [l’expression fumie 踏み絵,  de fumi marcher sur et de e ] .

[11] En mars 2015, l’Eglise catholique du Japon a commémoré le 150e anniversaire de la découverte des chrétiens cachés.

[12] Tous les aspects de la vie des chrétiens cachés sont magistralement étudiés par Martin Nogueira Ramos dans son ouvrage récent, la foi des ancêtres, chrétiens cachés et catholiques dans la société villageoise japonaise XVIIe-XIXe s., CNRS éditions, 2019, 413 p., p.25.

[13] Sur ces pratiques cachées cf Jacques Marx, « Kakure Kirishitan » in Philosophie de la religion et spiritualité japonaise, sous la direction de P. Bonneels et B.Decharneux, Classiques Garnier 2019.

[14] Cette expression est préférable à “chrétiens séparés” utilisée par l’Eglise catholique. Ils sont fort peu nombreux de nos jours au sud du pays.

[15] Cf le beau témoignage du père Olivier Chegaray, responsable des MEP : le Japon : le défi de la rencontre au cœur de la foi . https://www.ktotv.com/video/00305482/japon-une-evangelisation-entre-asiatiques

[16] Fin novembre 2019, lors de la venue du pape François, un tiers des participants à la grande messe de Tokyo étaient des migrants venus d’Asie, spécialement les philippins, et ce sont eux, plus que les Japonais qui ont mis de l’ambiance.

[17] Environ 600 000

[18] https://en.wikipedia.org/wiki/United_Church_of_Christ_in_Japan

[19] Dans le grand vide spirituel de l’après-guerre, nombre de Japonais préfèrent adhérer à des dizaines de mouvements syncrétiques appelés les « nouvelles religions », plutôt qu’au christianisme jugé étranger et incompatible avec l’identité japonaise.

[20] L’Eglise au Japon, un potentiel de foi, père Olivier Chegaray, la NEF, n° 289, février 2017. https://www.sajedistribution.com/files/saje/films/Silence/Revue%20de%20presse/PDF%20-%20LA%20NEF.pdf

[21] Olivier Chegaray, op.cit.

[22] Le Japon d’après guerre a connu de grands écrivains chrétiens, citons Shiga Naoya, Shûsaku Endô, Satoko Kizaki, Otohiko Kaga..citons aussi des hommes politiques (Tarô Asô du parti libéral démocrate, devenu Premier ministre). Tous ne sont pas forcement de bons porte-parole de leur religion !

[23] St Athanase, Sur l’Incarnation 54,3

[24] , Ueno Kagefumi http://eucharistiemisericor.free.fr/index.php?page=1908101_magister

[25] Jean-Marie Bouissou, Les leçons du Japon, un pays très incorrect, Fayard, 2019, 425 p., p.234.

[26] https://www.sajedistribution.com/files/saje/films/Silence/Revue%20de%20presse/PDF%20-%20LA%20NEF.pdf

 

[27] Cela ne se fait pas au Japon. O.Chegaray le précise : une dichotomie du dire et du vrai qui pousse chacun non pas à dire ce qu’il pense ou ressent vraiment, mais à ce qu’il est censé devoir dire selon les règles convenues de l’entourage.

[28] Témoignage étonnant d’un prêtre des MEP à Hokkaido à propos d’un jardin d’enfants catholique ou absolument personne n’est chrétien https://missionsetrangeres.com/eglises-asie/2017-10-18-a-ecouter-sur-rcf-a-la-rencontre-des-catholiques-du-japon-destination-hokkaido/

[29] https://www.infocatho.fr/japon-douze-sites-chretiens-inscrits-au-patrimoine-de-lhumanite-par-lunesco/

 

 

2019, année exceptionnelle de changement d’empereur (tennô) et de changement d’ère. En effet, l’empereur Akihito âgé de 85 ans démissionnera le 31 avril au profit de son fils aîné Naruhito, 59 ans. L’événement va être rythmé, du printemps à l’automne, par une trentaine de cérémonies. Ce sera l’occasion d’observer de plus près ce qu’il en est de la nature de ces rituels traditionnels, de la conception de la monarchie dans un Japon démocratisé de force en 1946. Le précédent de 1989-90[1] – mort d’Hirohito et avènement de son fils Akihito-, qui avait déjà vu se mêler le politique et le religieux, le public et le privé, était alors révélateur des ambiguïtés de cette monarchie « démocratisée », dont la tradition affirme qu’elle est la plus ancienne au monde. De plus, avec le nouvel empereur advient une ère nouvelle, un nouveau départ dans le comput du temps. Comment comprendre le sens de cette série d’événements que va vivre le Japon cette année 2019 ?

1- l’abdication d’un empereur : une première à l’époque contemporaine.

Outre l’ancienne tradition des empereurs retirés devenus moines bouddhistes, et en 1817 à l’époque Edo (la démission de l’empereur Kokaku) dans de tout autres contextes politico-religieux, jamais un empereur n’avait demandé à démissionner à l’époque contemporaine. Selon la norme, l’empereur assure ses fonctions jusqu’à sa mort, mais le 8 août 2016, lors d’un exceptionnel discours télévisé, l’empereur Akihito avait justifié sa demande par des problèmes de santé (prostate, cœur, voire perte de mémoire). Je m’inquiète a-t-il dit, de la difficulté à remplir mes fonctions en tant que symbole de l’Etat. Certes il avait déjà réduit ses activités protocolaires – définies par l’art.7 de la constitution imposée par les vainqueurs américains en 1946 – mais il ne semble pas tolérer quelques manquements aux rituels shintô, religion dont il est le grand prêtre. Une autre réponse à ses difficultés à assumer ses charges aurait été une régence de son fils aîné, mais il a préféré demander l’autorisation d’une démission. L’article 5 de la constitution stipule que Lorsqu’en application de la loi sur la famille Impériale est instituée une régence, le Régent agit en matière de représentation de l’État en tant que représentant de l’Empereur.

L’empereur, sorte de prisonnier sacré, ne peut démissionner de son propre chef, il a fallu pour cela l’accord du gouvernement de Abe Shinzô, suivi d’une loi exceptionnelle propre à cette situation particulière. La constitution ne prévoit pas cette éventualité, il s’agissait alors de ne pas poser la question d’une éventuelle démission de l’empereur Hirohito impliqué dans la guerre. Cette demande, inédite depuis le nouveau cadre constitutionnel, a semble t-il, le soutien de l’opinion publique très fière de son empereur, sympathique, proche des gens comme lors de la catastrophe de Fukushima. Fin décembre 2018 pour ses 83 ans, l’empereur s’est félicité d’un long règne de paix pour le Japon, en contraste avec celui de son père Hirohito dont il critique assez ouvertement les morts inutiles lors de la guerre. Face à lui, le Premier ministre Abe Shinzô, aux accents « révisionnistes » – son grand père était ministre pendant la guerre-, est partisan d’une révision constitutionnelle en faveur d’un renouveau de puissance militaire. L’empereur aurait donc préféré la voie de la démission plutôt que de risquer de cautionner contre son gré cette nouvelle politique militaire souhaitée par Abe.

En effet, selon la constitution de 1946- art.4-, l’empereur n’intervient pas dans le cours de la politique : il n’a pas de pouvoirs de gouvernement, mais il est le chef d’Etat.

L’article premier déclare que L’Empereur est le symbole de l’État et de l’unité du peuple ; Il doit ses fonctions à la volonté du peuple, en qui réside le pouvoir souverain. Tous les actes de l’Empereur, accomplis en matière de représentation de l’État, requièrent l’avis et l’approbation du cabinet, qui en est responsable.

Nous serions donc dans une situation d’abdication de remontrance, façon détournée de poser un geste politique ?[2]

à gauche le nouvel empereur Naruhito et son père Akihito

  • 2- Certaines cérémonies relancent le débat sur la laïcité.

 

L’empereur remplit deux types de fonctions, certaines relèvent de son rôle de chef d’Etat et sont donc prévues par la constitution, mais d’autres, de nature religieuse à la tête du shintoïsme ne relèvent pas de ce domaine public. Aussi, les cérémonies d’intronisation du futur empereur relèvent-elles de ces deux registres, public et privé. Dans le cadre constitutionnel laïque depuis 1946[3], avec une séparation de l’Etat et des religions, certains pensent (dont le frère du futur empereur) que toute la cérémonie n’a pas à être financée par des fonds publics. L’empereur n’est que partiellement une figure sécularisée, en privé au palais impérial, en costume traditionnel, il célèbre quotidiennement, des rituels selon le culte shintô ; Mais pour autant, la laïcité de séparation imposée par les Américains s’applique-t-elle au Shintô, que beaucoup considèrent encore comme l’expression de l’identité profonde japonaise, et non pas comme une religion ?

Les cérémonies de démission de l’empereur Akihito ont débuté en mars avec une annonce, par l’empereur en personne, à la déesse Amaterasu, puis au premier empereur de la dynastie, Jimmu (神武天皇, Jimmu Tennō, fondateur mythique du Japon). A partir du 1er mai, l’empereur et l’impératrice auront le titre d’émérite.

L’empereur en habit de grand prêtre shintô va annoncer son abdication à la déesse Amaterasu

Si le nouvel empereur prend ses fonctions à partir du 1er mai 2019, la cérémonie d’intronisation n’est prévue que pour le 22 octobre.

 

L’installation du nouvel empereur doit se dérouler en trois temps :

  • Le 1er mai, la cérémonie d’accession au trône (senso).

Le matin, lors d’une cérémonie ultra confidentielle, deux des trois insignes impériaux (regalia en français) seront présentés au nouvel empereur.

Ces regalia –appelées au Japon les trois joyaux sacrés : le miroir d’Amaterasu Yata no Kagami 八咫鏡, conservé au grand sanctuaire d’Ise, il représente la sagesse, puis une épée Kusanagi 草薙剣conservée au temple Atsuta à Nagoya, elle représente la valeur, et enfin un pendentif, le magatama 曲玉, (perles de pierres en forme de virgule) conservé au palais impérial de Tokyo, qui représente la bienveillance.

« Il est clair qu’il ne s’agit plus de marques de souveraineté comme c’était le cas sous l’ancien régime avant 1945 » rappelle Eric Seizelet [4], tout en soulignant l’ambiguïté de leur nature juridique, publique ou privée ? En effet, en liant cette remise d’insignes impériaux issus de la mythologie fondatrice du Japon, à la cérémonie d’accession au trône, nous avons là une tension totale avec le renoncement par l’empereur à son statut de divinité tel qu’affirmé lors du célèbre discours d’Humanité du 1er janvier 1946[5].

Très peu de personnes peuvent assister à cette cérémonie et voir ces insignes impériaux ultra précieux pour le système impérial. En 1945, la grande crainte était qu’ils ne tombent aux mains des Soviétiques, ce qui, aux dires de certains, aurait signifié la fin non seulement du système impérial, mais du Japon.  Ils ont été soigneusement cachés, on n’en connaît que des reproductions. Ce fut la grande sagesse de Mac Arthur que de préserver l’empereur et ces regalia, afin de rétablir l’ordre dans un pays totalement déboussolé par la défaite. Seuls l’épée et le pendentif, soigneusement dissimulés dans des coffrets, sont présentés à l’empereur .

* L’après midi, le nouvel empereur et l’impératrice rencontreront les représentants du peuple, l’annonce de son règne sera proclamée avec une salutation de trois banzaï (万歳, longue vie).

Le 22 octobre ce sera la cérémonie d’intronisation elle-même, Sokui-rei.  A cette occasion, le Takamikura, sorte d’énorme baldaquin/pavillon (8 tonnes, 6,5 m de haut) au sein duquel se trouve le trône impérial, va être ramené de Kyoto –ancienne capitale- au palais impérial de Tokyo – dans la salle d’apparat SeidenMatsunoMa. Il a conservé des décors de l’ancien temps où l’empereur était une divinité. De somptueuses laques et sculptures représentent la venue sur terre de Ninigi[6], petit-fils de la grande déesse solaire shintô Amaterasu, et arrière grand père du légendaire fondateur de la dynastie en 660 av. J.-C, l’empereur Jinmu. Déjà en 1990 lors de l’intronisation de l’empereur Akihito, des radicaux s’étaient violemment manifestés contre cette réminiscence de la condition divine de l’empereur, abandonnée officiellement en 1946. Cette journée sera celle de l’annonce officielle au monde, 2500 personnes sont attendues. Une parade est prévue pour la population locale.

 

– La dernière cérémonie se déroulera dans la nuit du 14 au 15 novembre, ce sera une cérémonie rituelle shintô très privée nommée daijôsai qui peut se traduire par « Grande Gustation des Prémices ». Cette cérémonie nocturne, associée à l’intronisation, solennise un vieux rite agraire annuel, le Niinamesai, rite automnal de gustation des prémices.

 Dans les jardins impériaux à Tokyo, sont installés pour l’occasion, trois petits sanctuaires de bois, l’un à l’est (le Yuki-den), l’autre à l’ouest (le Suki-den), et enfin un troisième pour abriter l’empereur (le Kairyu-den). La nuit venue, après avoir pris un bain rituel dans une baignoire en bois, l’empereur offre aux divinités (kami) dont Amaterasu, une bouillie de riz issus de différents endroits du pays, et dans la seconde partie de nuit, dans le pavillon occidental, il renouvelle cette sorte de communion. Le sens précis de cette cérémonie est incertain, mais globalement ce lien avec la déesse ancestrale Amaterasu réaffirme pour tout le pays une identité et une filiation. [7]

Ambiguïté donc que ces cérémonies d’intronisation où l’officiel et le religieux –privé ? public, – se mêlent. Cette cérémonie pose à nouveau la question de la nature du shintô, religion comme une autre, ou coutume ancestrale identitaire, sorte de religion civile, reliquat du shintô d’Etat interdit pourtant dès 1946 ?

3- Nouvel empereur, nouvelle ère !

Changer d’empereur n’est pas sans incidence sur le cadre de vie officiel des Japonais. En effet, si le calendrier occidental est adopté dans le monde entier pour les échanges internationaux, il n’en va pas de même dans les manières de mesurer le temps à l’intérieur de certains Etats. La Thaïlande, la Corée du Nord, la Chine, Taiwan..,ont eux aussi leur propre manière de compter. Le Japon a conservé le système gengô 元号ou nengô年号 d’une suite d’ères selon les règnes d’empereurs[8]. Contesté après la guerre, le système s’est tout de même maintenu et a retrouvé un statut légal avec une nouvelle législation en 1979 mise en place par les conservateurs. Chaque nom d’ère, choisi désormais depuis la constitution de 1946, par le gouvernement et non par l’empereur lui-même, formé par deux kanji (idéogramme) puisés traditionnellement dans la littérature chinoise classique, souligne à la fois l’origine chinoise de ce concept, et l’idée que l’empereur exerce son contrôle sur le temps, cadre de la vie. Y aurait-il encore des éléments de la conception divine de la monarchie japonaise ?

Un récent sondage montre cependant que les Japonais sont de moins en moins attachés à cette manière de compter le temps, comme d’ailleurs, ils ne se préoccupent guère de l’empereur au quotidien.

L’ère actuelle s’appelle Heisei 平成 depuis le 8 janvier 1989, date à laquelle l’empereur Akihito a succédé à son père Hirohito (ère Shôwa). Ainsi l’année 2018 se dit Heisei 30- H.30-, ou 30e année de l’ère Heisei. Cela s’applique dans tout le pays pour tous les documents officiels hormis les documents internationaux pour des raisons pratiques.

Depuis l’époque Meiji (célébration des 150 ans en 2018) le Japon a connu les ères suivantes :

  • Meiji 明治 : « politique éclairée » du 23/10/1868 au 29 (ou 30) /7/1912
  • Taishô 大正 : « période de grande justice » du 30/7/1912 au 24 (ou 25) /12/1926
  • Shôwa 昭和 : « ère de paix éclairée » du 25/12/1926 au 7/1/1989
  • Heisei 平成 : « accomplissement de la paix » du 8/1/1989 au 30/04/2019

Après sa mort l’empereur portera ce nom d’ère, Heisei. Il sera nommé Heisei Tennô 平成天皇. De son vivant on ne l’appelle jamais par son prénom, Akihito, comme nous le faisons en occident, ce serait un manque de respect total, impensable. Les Japonais emploient soit la formule, sa Majesté l’empereur Tennô Heika 天皇陛下ou sa Majesté Présente Kinjô Heika 今上陛下pour le désigner.

Contrairement à la tradition, l’empereur ne souhaite pas être enterré comme d’autres empereurs au Cimetière impérial Musashi à l’ouest de Tokyo, mais sera incinéré à sa demande, acceptée par l’Agence impériale. Souci de rompre avec une tradition trop liée au système de monarchie divine ? Souci d’être en harmonie avec la pratique la plus répandue de son peuple ? Souci d’être en harmonie avec une pratique bouddhiste classique ? Ne dit-on pas que cet empereur, qui semble populaire, compatissant pour son peuple dans le malheur, comme lors de la catastrophe de Fukushima, aurait une foi bouddhiste !

l’empereur Akihito et l’impératrice Michiko

Cette passation du pouvoir impérial assez exceptionnelle marque certainement une transition, entre un passé de monarchie divine qui a du mal à passer, tant il est soutenu par les conservateurs au pouvoir, et une monarchie plus moderne, plus humaine.

De ce fait, le soutien de la gauche japonaise à la famille impériale, contraste avec l’attitude contrariée des conservateurs au pouvoir, désireux au contraire d’accroître le rôle de l’empereur, et de conserver des aspects de l’ancien shintô d’Etat. C’est l’un des paradoxes du Japon actuel.

Le nom des la nouvelle ère a été dévoilée le 1er avril, : Reiwa, un mois avant son application à partir du 1er mai, date à laquelle Naruhito accédera au trône impérial. Ce sera la 251e ère pour le 126e empereur du Japon. Jadis, il était fréquent de changer le nom de l’ère après un grand événement marquant, une guerre, une catastrophe (ce qui aurait vraisemblablement été le cas après Fukushima !), depuis le Meiji, le changement d’ère est lié à l’intronisation du nouvel empereur.

annonce de la nouvelle ère par le gouvernement

Quelle signification donner à ce nouveau nom, Reiwa constitué de deux kanji, Reiet Wa  ?

Choisi parmi plusieurs propositions par le premier ministre Abe Shinzô, on se doute que ce choix n’est pas vraiment neutre, et qu’il reflète ses idéaux politiques nettement nationalistes. En effet, pour la première fois, ces deux kanjis ne proviennent pas de la littérature classique chinoise, mais des plus anciens poèmes japonais connus, une compilation de poèmes des 7e et 8e siècles intitulées Manyoshu (le recueil des Dix Milles Feuilles). Nous sommes au 8e siècle, l’époque Nara, une brillante époque politique et culturelle au Japon, l’un des grands foyers culturels de la planète (La France est alors sous les rois mérovingiens, avant la renaissance carolingienne). Il y a donc dans ce choix d’un nom et d’une période, un message politique clair de retour de la tradition culturelle japonaise.

 Quelle interprétation faire de ces deux kanji ? Reirenvoie aussi bien à la beauté, à un avenir porteur d’espérance, qu’à la notion d’ordre, de loi…, et Wa  à une notion traditionnelle d’harmonie, voire de culture japonaise. Le petit poème du Manyoshu d’où est tiré le nom Reiwa, n’utilise pas ce mot, qui est une création, mais seulement ces deux kanji dans une même phrase : En ce mois propice (Rei) du début de printemps, il fait beau et la brise est douce (Wa ). Les pruniers épanouissent leurs fleurs blanches, comme de la poudre d’une belle femme devant son miroir, tandis que les orchidées dégagent comme d’un sachet de parfum, une odeur suave. Traduire Reiwa en français consiste à faire le choix d’une interprétation, pour le moment, l’expression la plus fréquente est « harmonie ordonnée ». Abe Shinzô a tenu lors d’une conférence de presse, à indiquer le sens de ce choix de nouvelle ère : le renvoi à cet ancien poème sur la nature, désire transmettre la beauté éternelle de cette nature et de la culture traditionnelle du Japon. Abe établit une analogie entre les fleurs de pruniers qui refleurissent fièrement après la froidure de l’hiver, et les Japonais qui font face au futur avec espérance.  Un symbole d’espoir donc ! Mais a contrario, faut-il comprendre que l’ère Heisei finissante serait à comparer avec l’hiver ? Cela signifie, a-t-il ajouté, la naissance d’une civilisation où règne une harmonie entre les êtres. Le choix du sens de chacun des deux kanji sélectionnés s’éclaire avec le sens général donné à ce court poème.

le nouveau couple impérial, l’empereur Naruhito et l’impératrice Masako

Avec ce choix d’une harmonie ordonnée, nous avons bien une décision politique, ainsi, ce changement d’empereur et d’ère, d’une certaine manière, a bien une signification politique.

Cette année de succession est une excellente occasion de constater certaines ambiguïtés de la démocratie japonaise capable de séculariser des rituels originellement liés « à l’affirmation du caractère transcendant et divin de la monarchie [9]» au nom d’une certaine conception nationaliste de la culture, n’est-ce pas l’une des significations du choix du kanji Wa ?

 

Christian Bernard   le 15 avril 2019 (H-31)

[1] Eric Seizelet, La démocratie japonaise à l’heure de la transition monarchique, in Vingtième Siècle. Revue d’histoire  Année 1991  31  pp. 41-50, https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1991_num_31_1_2411

[2] Pierre Souyri, l’abdication de l’empereur : https://www.liberation.fr/planete/2017/01/13/pourquoi-le-japon-va-t-il-changer-d-empereur_1541232

[3] Sur la laïcité au Japon : Jean Baubérot, Les laïcités dans le monde, QSJ ? p.100 ; Date Kiyonobu Laïcisation et droits de l’Homme au Japon : https://www.academia.edu/35372705/DATE_2011_laicisation_et_droits_de_lhomme_au_japon_CROISEMENTS.pdf. Date Kiyonobu, Kishimoto Hideo et la laïcité du japon in Mélanges offerts à Jean Baubérot « Croire, s’engager, chercher, Bibliothèque de l’EPHE, 174, 2016, pp.407-423.

[4] Éric Seizelet, « Les trois Trésors sacrés et la symbolique impériale au Japon », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles [En ligne],  | 2005, mis en ligne le 05 juin 2008, consulté le 16 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/crcv/408

 

[5] Déclaration d’Humanité (Ningen 人間宣言) http://japon.canalblog.com/archives/2009/03/16/13000198.html « Les liens entre Nous et vous, le peuple, ont toujours reposé sur la confiance et l’estime mutuelles. Ils ne dépendent pas de simples mythes ou légendes. Ils ne sont pas fondés sur le concept fictif que l’Empereur serait une divinité vivante, et que le peuple japonais serait supérieur aux autres races et destiné à régner sur le monde. »

[6] Alain Rocher, Ninigi, petit fils du Soleil Amaterasu, in la Mythologie asiatique, Hors-série Mythologies n°24, 2018.

[7] Pour une description de ce rituel complexe cf l’Encyclopédie du Japon (en japonais et en anglais) : http://www.translatetheweb.com/?ref=SERP&br=ro&mkt=fr-FR&dl=fr&lp=EN_FR&a=http%3a%2f%2fself.gutenberg.org%2farticles%2fEnthronement_of_the_Japanese_Emperor

 

[8] Kawashima Shin, historique du choix des noms d’ère au Japon, https://www.nippon.com/fr/in-depth/a05403/

[9] Eric Seizelet, La démocratie japonaise à l’heure de la transition monarchique, in Vingtième Siècle. Revue d’histoire  Année 1991  31  pp. 41-50, https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1991_num_31_1_2411

 

Il y a 70 ans, le Président américain Truman décida d’utiliser à deux reprises la toute nouvelle arme nucléaire, le 6 août 1945 sur Hiroshima et le 9 août sur Nagasaki, espérant ainsi, selon la thèse officielle, éviter un éventuel débarquement sur le territoire japonais qui aurait causé la mort d’au moins 500 000 Américains. Ces explosions atomiques sur deux villes dotées d’ une forte population civile, doivent être pensées non seulement dans le temps immédiat de la fin de la guerre, mais également selon un temps long, jusqu’à aujourd’hui, tant furent importants les effets directs et indirects de la contamination nucléaire et des traumatismes de toutes sortes. Ce double bombardement nucléaire est, de ce fait, un événement singulier qui tranche avec les bombardements classiques subis par toutes les grandes villes japonaises, et qui firent globalement bien plus de morts[1]. Seules les villes d’Hiroshima et de Nagasaki ont gardé la mémoire d’un lieu précis du bombardement.

Comment en 70 ans, s’est construite et a évolué la mémoire de cet événement inouï, tant côté japonais qu’américain ?

Une bombe atomique à uranium baptisée Little Boy explosa à 8h15 au-dessus d’Hiroshima [340 000 habitants],  à 600 mètres d’altitude, causant instantanément 70 000 morts par brûlure et souffle, 70 000 autres personnes moururent  de leurs blessures dans les heures et jours qui suivirent, soit à l’automne 1945, la moitié de la population de la ville, avec 140 000 victimes. Le 9, c’est une bombe atomique  différente, au plutonium, plus puissante que la première, qui est larguée au-dessus de Nagasaki[2] [195 000 habitants] à 11h02, causant le décès immédiat de 40 000 personnes [ 80 000  fin 45]. Le relief accidenté « protégea » quelque peu la ville qui ne fut détruite qu’à moitié. L’imprécision des bilans s’explique par l’état de sidération et de catastrophe dans lequel le Japon a été plongé immédiatement après ces bombardements et la fin de la guerre[3].

Dès le premier jour, et durant tout le temps de l’occupation américaine qui prit fin en 1952, une censure implacable fut imposée sur toutes les données concernant les effets des bombes sur les corps et la santé humaine. Les autorités japonaises lors des bombardements parlent vaguement d’ « un nouveau type de bombe » sans en donner la nature, autant par ignorance que par décision politique. Ceci explique que de nombreuses personnes ignorant tout des dangers de l’atome, se rendirent sur place, soit comme sauveteurs, soit pour visiter leur famille et amis. Personne, tant côté américain que japonais, n’était en mesure d’apporter des soins appropriés, on vit alors des gestes dérisoires comme l’administration de fortifiants ou de lavement à l’eau de mer. Les hôpitaux régionaux encore debout étaient dépassés par l’ampleur de la tâche.

Dès l’automne 1945 une commission de médecins et de savants américains vint sur place à Hiroshima étudier les séquelles des rescapés (les Hibakushas), mais sans les soigner. Leurs rapports restèrent confidentiels jusqu’aux années 1980. L’occupation américaine imposa une forte censure, sur toutes les informations ,livres et journaux, pouvant provenir des deux villes « nucléarisées », ainsi, les Japonais eux-mêmes s’auto censurèrent. Les deux espaces détruits furent déclarés zone militaire interdite. Rares sont les journalistes qui purent y accéder[4].

Trois raisons majeures permettent de comprendre cette attitude de censure américaine. Cacher l’information permettait d’éviter une explosion de mécontentement dans un Japon désorganisé et anéanti,  ne pas renseigner les Soviétiques, nouvel ennemi numéro un dans la guerre froide qui commence, et enfin, continuer à justifier l’usage positif de l’arme nucléaire auprès de l’opinion publique américaine à qui l’on déclare que la bombe, non seulement a mis fin à la guerre, mais qu’elle est « un outil de paix et un garant de la démocratie au Japon [5]».

Les autorités japonaises, l’empereur lui-même, épargné par la justice américaine, contribuent à renforcer cette version d’une bombe perçue comme un mal nécessaire : les victimes sont sacrifiées, les survivants abandonnés à leur sort- ils ont le tort de symboliser la défaite-. Se pose alors, de 1945 à nos jours, la question des survivants, les Hibakusha.

Cette expression japonaise, 被爆者, forgée pour l’occasion, signifie littéralement « gens touchés par l’explosion », et désigne généralement les survivants du bombardement nucléaire, mais le flou de la formule permet d’y incorporer différentes catégories de situations. Sont déclarés Hibakusha, les survivants présents à Hiroshima ou Nagasaki lors de l’explosion, les personnes présentes sur les lieux pour des motifs divers, durant les deux semaines qui suivirent, les personnes irradiées in utero, ainsi que les enfants de parents, irradiés ou non, mais présents dans ces premiers temps après l’explosion. – ce qui constitue donc une deuxième génération-,  d’où un chiffre longtemps en constante augmentation, d’environ 200 000 personnes de nos jours, alors que les seuls survivants directs, âgés de plus de 80 ans, sont de moins en moins nombreux[6]. Le mot Hibakusha désigne également les personnes irradiées décédées[7]. L’ensemble des Hibakusha, pris dans son sens le plus large, morts et survivants, représente environ 450 000 personnes [65% pour Hiroshima et 35% pour Nagasaki à cause du relief accidenté malgré la plus forte puissance de la bombe].

Parmi les personnes présentes le jour du bombardement, surtout à Hiroshima, figuraient des milliers de travailleurs forcés coréens arrivés à l’époque où la Corée était une colonie japonaise. 30 000 sont morts sur les 48 000 qui vivaient à Hiroshima en 1945[8] . Les survivants coréens ont été très longtemps ignorés tant par le Japon que par la Corée, récemment seuls 4300 ont obtenus le statut d’Hibakusha qui leur donne droit à la gratuité des soins.[9]

Dans l’après guerre, parmi les Hibakusha,  la discrimination frappa encore plus durement les femmes, victimes d’une croyance, fort répandue alors, d’un danger de contamination[10]par les maladies des irradiés. La femme, facteur de risque de contamination de la lignée ! De nombreuses femmes cachèrent leur présence sur les lieux, voire même leur lien avec des personnes irradiées, de peur de ne pouvoir se marier, de même, les enfants d’Hibakusha furent victimes d’ostracisme. Dans « pluie noire », le célèbre roman d’Ibuse Masuji publié en 1966,  l’héroïne Yasuko rencontre des difficultés insurmontables pour se marier[11]. Longtemps, les « atomisés » du Japon n’eurent pas de légitimité dans la société d’après guerre, à leurs souffrances physiques s’ajoutèrent des souffrances sociales. Rejetés de la société, souvent sans travail, ils survécurent dans la misère. C’est ainsi que beaucoup d’ Hibakusha gardèrent le silence. La société n’avait pas envie de les entendre, ce qui n’est pas sans rappeler la situation des rescapés des camps en occident lors de leur retour. Cette autocensure des Hibakusha n’a rien à voir avec la censure imposée par l’occupant américain, tellement discrète, qu’elle fut alors ignorée totalement de la plupart des Japonais. Après quelques années d’abandon des victimes, les autorités japonaises élaborèrent enfin un statut officiel d’Hibakusha. La reconnaissance de leurs symptômes et la gratuité des soins médicaux ne datent que de 1957 (cela coïncide avec l’inauguration du parc de la paix à Hiroshima).

Hiroshima  ruines Figaro

Hiroshima dévastée ( photo publiée dans le Figaro)

Depuis quelques années, des survivants changent d’attitude, se sentant investis d’une mission auprès des générations actuelles, ils cherchent à témoigner de leurs souffrances, de leur expérience unique. Certains se font connaître du grand public par différents moyens, films, mangas, conférences, simples rencontres. Chaque année, des milliers d’écoliers japonais peuvent ainsi rencontrer soit à Hiroshima soit à Nagasaki, quelques uns de ces rescapés, qui bien qu’âgés, témoignent d’un discours pacifique, de haine de la guerre et non de l’ennemi. Ces passeurs de mémoire viennent en partie combler le vide des manuels scolaires assez indigents sur la question. Ils sont, au-delà du Japon, devenus la voix des mouvements antinucléaires.

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Le Dôme (seule ruine conservée à Hiroshima)

Un peu à contre-courant, certains avaient dès le début rédigés leurs souvenirs[12] mais avec la censure et le rejet  des « atomisés » par une société marquée par la pureté, la parution de ces écrits fut tardive. C’est entre autres le cas du Journal d’Hiroshima rédigé par le docteur Michihiko Hachiya, entre le 6 août et le 30 septembre 1945[13]. Ce document qui constitue une source essentielle à notre connaissance des premières semaines, a été publié par morceau dans une revue confidentielle d’hôpital, entre 1950 et 52, et il faudra attendre 1955 pour qu’un médecin américain le fasse publier sous forme de livre aux Etats-Unis. A la même époque, les Editions Albin Michel en firent une traduction française, vite épuisée, vite oubliée, il fallut attendre 2015 pour en avoir une réédition française en poche. Traduit assez tard en japonais, il permit de combler un peu la grande ignorance qu’en avaient les Japonais. Par ailleurs, tout japonais connaît l’histoire pathétique de la petite Sadako Sasaki âgée de seulement deux ans à Hiroshima, qui survécu une dizaine d’années. Pour survivre à sa leucémie déclenchée tardivement, elle crut bon de tenter de réaliser 1000 grues en papier (origamis)  afin de voir son voeu de guérison se réaliser, comme le veut une tradition, mais la mort l’emporta le 25 octobre 1955 à l’âge de douze ans, après n’avoir confectionné que 644 grues. La statue  de Sadako, une grue en or dans les mains, se dresse depuis dans le parc de la paix à Hiroshima, avec cette inscription : Ceci est notre cri.  Ceci est notre prière. Pour construire la paix dans le monde. Des millions de petites grues en papier sont confectionnées par tous les écoliers de passage sur le site, visité au moins une fois dans la scolarité.

Nagasaki statue de la paix

Statue de la paix à Nagasaki

Qu’en est-il de nos jours de la mémoire officielle de ces deux bombardements nucléaires ? Cette question doit être resituée dans la problématique générale de la mémoire globale de la guerre. Le Japon a bien du mal a assumer son passé militariste, les épouvantables exactions commises à l’égard des Chinois et des Coréens, entre autres. Les massacres de Nankin sont rapidement abordés dans les manuels scolaires comme dans les musées. Le passé d’agresseur est occulté le plus souvent, au profit d’une posture victimaire avec les bombardements atomiques. Ces derniers sont déconnectés de l’ensemble de la guerre et présentés comme une atrocité singulière. L’empereur est disculpé, les fautes rejetées sur les militaires, la paix est exaltée. Dans les deux villes, les sites se nomment parcs de la paix, le monument commémoratif principal à Nagasaki est la statue de la paix[14]. La solution mémorielle adoptée à Nagasaki, de nature plutôt spirituelle reliant la douleur (les morts) à l’espérance (la paix), diffère grandement avec celle d’Hiroshima, plus connue, plus touristique, plus cognitive,  avec son musée mémorial.

 

C’est tout le Japon qui cherche à se présenter comme le pays de la paix. Même si l’imprégnation religieuse du shinto[15] est actuellement moindre qu’à l’époque de la guerre, la conception culturelle de la paix japonaise est une affaire de prière. Les vivants doivent se protéger des défunts, de leurs âmes irritées, notamment de ceux ayant péri de mort violente, par des cérémonies d’apaisement des âmes (chinkon sai). La paix des défunts comme préalable à la paix du monde ![16] Si culturellement il en est ainsi, l’approche juridique officielle est différente : l’article 9 de la Constitution du 3 mai 1947 qui se donne la paix comme objectif, stipule : il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l'État ne sera pas reconnu. Ce sont en fait les lois qui fondent la paix. La paix ainsi exprimée n’est rien d’autre que ce refus d’un retour possible des drames liés à la guerre. Sur les deux lieux de la bombe, la paix est associée systématiquement au souvenir des morts, elle n’est pas dissociée du travail de mémoire.

La mémoire japonaise est complexe, difficile à saisir pour les occidentaux.  Beaucoup de Japonais aujourd’hui sont à la fois parfaitement conscients du caractère violent et agressif des armées impériales entre 1937 et 1945, et persuadés que le pays est ressorti victime de la guerre. Il y a un côté Janus dans la mémoire nippone. Le risque pour un Occidental est de n’en voir qu’une seule face. Et, quand on perçoit les deux, il est tentant de les interpréter comme un signe de duplicité. Or il faut accepter telle quelle l’existence de cette complexité, car elle est au fondement du sentiment pacifiste qui anime la majorité des Japonais .. [17]. Les Japonais pensent qu’ils ont plus souffert que fait souffrir[18]

 

Christian BERNARD

 

 

 

 

 


[1] Les bombardements de mars 44 sur Tokyo firent plus de 100 000 morts.

 

 

 

 

[2] En raison du mauvais temps sur la ville de Kokura ( actuelle Kita Kyûshû),  en tête de liste, ce fut la ville de Nagasaki qui fut choisie au matin même du 9 aout. Déviée par le vent, la bombe au plutonim tomba sur le quartier chrétien  d’Urakami et non sur les usines Mitsubishi, objectif stratégique. Se trouvaient là, de nombreux étrangers dont des milliers de prisonniers coréens et quelques cent aines de Chi

 

 

 

 

[3] Nous ne disposons que d’estimations, notamment celles du Département de l’Energie des Etats Unis (DOE Department of Energy)

 

 

 

 

[4]  Ce fut le cas exceptionnel de Georges Weller qui écrit sur Nagasaki pour le Chicago Daily News. Confisqué, son article ne réapparaîtra qu’en 2006. Un article de John Hersey pour le New Yorker en date du 31 août 1945, décrit la situation à Hiroshima. L’Australien Wilfred Burchett réussit à publier un papier sur Hiroshima pour son journal Daily Express du 6 septembre. Ses photographies sont par contre confisquées. James de Coquet se rend à Hiroshima et  écrit un article pour le Figaro un mois après le bombardement, de même Robert Guillain correspondant de l’Agence Havas (future AFP) se rend à Hiroshima avant de devenir journaliste au Monde.

 

 

 

 

[5] Pour connaître les réflexions en contexte américain, lire l’article de Maya Todeschini « Le destin des survivants », in L’Histoire n° 413-14 juillet- août 2015, p104.

 

 

 

 

[6] Le Ministère de la Santé, du Travail et des Affaires Sociales publie les statistiques concernant les détenteurs du livret de santé des victimes de la bombe atomique. Il donne le chiffre de 183 519 en mars 2015 contre 372 264 pour mars 1981.

 

 

 

 

[7]  Le mémorial de la paix à Hiroshima comporte  221 000 noms de morts des conséquences directes et indirectes. L’estimation « finale » est de l’ordre de 260 000 morts pour Hiroshima.

 

 

 

 

[8] Le contingents d’irradiés coréens constitue au moins 10% des victimes.

 

 

 

 

[9] En 2005, un collectif d’hibakusha coréens a obtenu gain de cause suite à un procès contre l’Etat japonais.

 

 

 

 

[10] Cette idée reçue vient s’ancrer dans tout un arrière plan culturel lié à l’idée de pureté

 

 

 

 

[11] Porter à l’écran en 1980, cela montre qu’à l époque le sujet était encore très sensible.

 

 

 

 

[2] Lire quelques extraits traduits en français dans Barthélémy Courmont, Le Japon de Hiroshima, l’abîme et la résilience, éditions Vendémiaire, 2015, 284 p.

 

 

 

 

[13] Michihiko Hachiya, Journal d’Hiroshima, collection texto, 2015, 300 p.

 

 

 

 

[14] Pour un commentaire du rôle de cénotaphe de cette statue-monument, cf Michael Lucken, Les Japonais et la guerre, 1937-52, Fayard,, 398 p., 2013, p.307. Cette grande statue de bronze, haute de 10 m, œuvre de kitamura Seibo, figure un homme assis, un bras pointé vers le ciel, d’où est venue la bombe, l’autre tendu à l’horizontale diffuse l’esprit de paix, les yeux sont fermés pour une prière en souvenir des victimes, la jambe fléchie signifie la méditation (bouddhisme, svastika) et la réflexion pour l'avenir, la jambe avec le pied sur le sol montre la nécessité de se lever et d'agir contre l’armé atomique. Inaugurée en 1955 pour le 10e anniversaire de l’évènement., elle trône au fond d’une immense esplanade de façon à n’être vue que de face, pour de grandioses cérémonies commémoratives. Chaque 9 août ,la cérémonie organisée de manière immuable, fait vivre cette œuvre monumentale comme un objet de culte majeur pour la démocratie japonaise. Nous sommes un peu dans le cadre d’une religion civile. De nombreux écoliers en uniforme, dos à la statue, font corps avec elle face à la foule sur l’esplanade, représentant ainsi le présent dans sa promesse de paix, la statue, elle, représente la catastrophe du 9 août « ainsi qu’un certain ordre nécessaire pour que jamais un tel évènement ne se reproduise » [Michael Lucken op.cit.] .La foule qui fait face, y compris les autorités politiques,  constitue les « fidèles » de la cérémonie, symbolise la nation japonaise dans son unité. Le monument ainsi, concilie passé et avenir, de manière totalement déconnectée de l’ensemble de la guerre.

 

 

 

 

[15] Sur le shinto voir : http://www.institut-jacquescartier.fr/2010/10/le-shintoisme-%E7%A5%9E%E9%81%93-une-specificite-japonaise/

 

 

 

 

[16] Sur cette problématique voir notre article Yasukuni : le sanctuaire de la discorde ,sur le site Jacques Cartier. http://www.institut-jacquescartier.fr/?s=yasukuni&searchsubmit=

 

 

 

 

[17] Michael Lucken, Les Japonais et la guerre, 1937-52, Fayard,, 398 p., 2013, p.330.

 

 

 

 

[18] Jean-Marie Bouissou Directeur de recherche à Sciences-Po, spécialiste du Japon. In La Croix 13 août 2015.

 

 

 

 

 

 

 

Il est bon tout d’abord de rappeler ce qu’est ce sanctuaire Yasukuni et ce qu’il représente à la fois pour le Japon et  pour les pays proches durablement marqués par les exactions japonaises lors de la seconde guerre mondiale.

1-  Le sanctuaire Yasukuni (靖国神社, Yasukuni-jinja), est un grand sanctuaire shinto[1]  construit à Tôkyô (arrondissement de Chiyoda- ku)  en 1869 au moment même où le Japon entre dans l’ère moderne avec la restauration du pouvoir impérial (go ishin).

Cette révolution, « marche vers les lumières de la civilisation » ouvre l’ère Meiji (明治時代)[2]– gouvernance éclairée qui pratique l’ouverture au monde, c’est-à-dire à cette époque, une occidentalisation-. 

« La décision de faire correspondre l’ère du calendrier au règne de l’empereur doit être comprise comme une accentuation du caractère « spécial » de la personne impériale » souligne Pierre-François Souyri[3]. Ce nouveau cours se dote d’un nouveau décor ; le gouvernement quitte Kyôto pour Edo rebaptisé Tôkyô, l’empereur s’y installe dans l’ancien palais du Shôgun. L’une des premières mesures, de ce nouvel Etat désormais centralisé, fut de rétablir un ministère des Cultes et des Rites en charge des affaires religieuses, qui installe une séparation entre les deux « religions », shinto et bouddhiste, système où le shinto, lié à l’empereur, se retrouve au premier plan.

C’est dans ce contexte qu’en 1869, un  sanctuaire  officiel shinto est inauguré à Tôkyô, [Tōkyō Shōkonsha 東京招魂社, Tōkyō Shōkonsha] à faible distance du palais impérial,  avec l’objectif de vénérer la mémoire des hommes morts au combat pour l’empereur lors de la « guerre civile »qui opposa les partisans de l’ancien régime (avec le Shôgun) à ceux du nouveau (restauration du pouvoir impérial). Dix ans plus tard, cette sorte de premier monument aux morts japonais prendra le nom de Yasukuni jinja, à savoir, le «  sanctuaire du pays apaisé[4] ».

Par la suite, bien au-delà de l’ère Meiji, le sanctuaire abrita la mémoire de tous ceux qui sont morts dans les différentes guerres, au nom de l’empereur, et cela jusqu’à l’extrême fin de la seconde guerre  mondiale en 1951. Il faut bien comprendre l’idéologie de l’époque du shinto d’Etat, tout mort au nom de l’empereur a droit à des égards, peu importe les actes commis, la référence est le nationalisme et non les Droits de l’Homme. Ce monument ne dit pas « plus jamais ça ! » comme le ferait un monument aux morts français après 1818, mais, « soyez fiers, votre tour viendra [5]! »

Avec la réforme imposée par les Américains, le shintoïsme n’est plus religion d’Etat, il y a une séparation du politique et du religieux, et de plus, le sanctuaire Yasukuni est sorti de l’Association des sanctuaires shinto (神社本庁, Jinja Honchō), organisme religieux chargé de superviser environ 80 000 sanctuaires shinto du pays. Yasukuni est indépendant, tant des structures religieuses que politiques, ses prêtres sont donc libres de leurs choix de défunts à honorer. C’est ainsi qu’ils  ont admis près  de deux millions et demi  de soldats et civils[6] morts « pour l’empereur », à savoir pour le pays, entre 1868 et 1951. Divinisés (kami) leur nom figure sur le « livre des âmes » de Yasukuni jinja. L’inscription est décidée par le sanctuaire sans consultation des familles, certaines, dont des familles taiwanaises ont intenté en vain un procès contre le sanctuaire et souhaitent que leurs parents soit désinscrits, ce qui ne peut se faire au dire des responsables du Yasukuni. Pour le dire autrement, les individus sont dépossédés du moindre droit, comme pendant la période impérialiste. Le principe de fonctionnement reste l’empereur, pas le peuple japonais. Les archives avec fichiers sur chaque personne vénérée sont entreposées dans un petit bâtiment adjacent, le Reijibo Hoan-den[7]. Il arrive que des familles viennent questionner les responsables du sanctuaire pour savoir si tel ou tel membre tué aux combats jadis est inscrit sur les registres, car il n’y a pas vraiment de publicité faite au fur et à mesure des inscriptions. Récemment, 12 nouveaux cas ont subi le rituel d’apothéose prévu pour devenir kami.

L’enceinte du sanctuaire comprend également deux autres lieux :

–         un sanctuaire adjacent, le Chinreisha (鎮霊社 : « sanctuaire apaisant l’esprit ») avec une double  vocation élargie, d’une part  à tous les morts japonais lors des guerres, non inscrits au Yasukuni jinja, y compris à ceux qui furent contre l’empereur à l’époque Meiji,[8] et d’autre part, aux morts ennemis du Japon lors de la seconde guerre mondiale. Ce lieu est assez peu connu y compris des nombreux pèlerins qui viennent honore un membre de leur famille au Yasukuni jinja.

–         Un musée de la guerre, le Yushukan,( 遊就館)qui retrace les activités guerrières japonaises depuis le Meiji. On privilégie les aspects techniques, héroïques et l’on passe sous silence la plupart des atrocités commises.[9] Un lieu de mémoire quelque peu sélectif voire révisionniste.

2- Pourquoi ce sanctuaire est-il objet de polémiques internes  et de tensions internationales ? Les raisons en sont diverses et de registres différents.

·       a-  Le principal problème vient de la présence sur les listes du Yasukuni jinja de criminels de guerre.

Au-delà des réactions émotionnelles habituelles, comment rendre compte de cela ? C’est un fait avéré, le Japon a commis de nombreuses exactions et atrocités dans les territoires occupés lors de la guerre[10]. Il est nécessaire pour tenter de comprendre, de se remémorer à grands traits les circonstances à la fois de l’épuration et des procès pour crimes de guerre.

–         l’épuration a surtout concerné les cadres de l’armée, de la police et des partis politiques.  Au total cela concerna 220 000 personnes. Mais, faute de nouveaux viviers et notamment face à la nécessité de contrer la montée du communisme régional, la plupart sont progressivement réhabilités au début des années 50. Kishi Nobusuke, ex criminel de guerre, soustrait à la justice par la volonté américaine, sera même Premier ministre en 57-58.

–         L’exemplarité n’est pas meilleure si l’on s’intéresse aux procès des criminels de guerre. Les « Américains ont incarcéré 250 criminels de guerre présumés dans la prison de Sugamo, à Tôkyô, et 5700 autres dans les pays libérés du joug japonais. Parmi ces derniers, 920 seront exécutés. A Tôkyô, 18 généraux, 4 anciens Premiers ministres et 6 diplomates comparaissent devant 11 juges délégués par les nations victorieuses, sous l’inculpation d’avoir  conspiré pour déclencher une guerre d’agression  dont ont découlé divers crimes de guerre et contre l’humanité. Leur procès s’ouvre le 3 mai 1946 et dure 30 mois »[11].Une partie seulement des prisonniers de Sugamo sera jugée et condamnée dont le général Tôjô Hideki commandant en chef des forces armées et chef du gouvernement. Une grande partie des prisonniers ne sera pas jugée. L’empereur et toute sa famille, de la volonté des Américains, ne seront pas inquiétés. L’empereur Hirohito fait preuve d’une soumission exemplaire. C’est le général Matsui Iwane qui est exécuté pour les massacres de Nankin en 1937, massacre commis par l’armée que commandait le prince Asaka Yasuhiko, oncle de l’empereur. « La thèse de l’irresponsabilité de Hirohito, bien que contredite par les mémoires de plusieurs hauts dignitaires de la cour, reste encore une vérité officielle que les groupes d’extrême droite japonais n’hésitent pas à faire respecter, au besoin par la violence . Cette manipulation rendra un bien mauvais service au japon. Le procès bâclé de Tôkyô, en nourrissant l’idée que le mal et le bien sont difficiles à démêler dans ce que l’impérialisme japonais a perpétré en Asie, empêchera le Japon de regarder son passé en face et de se réconcilier avec ses plus proches voisins, la Chine et la Corée.[12]»

–         Les criminels de guerre emprisonnés, de classe A – les dirigeants directement responsables- et de classes B et C –meurtres de civils et exactions commises à l’égard des prisonniers-, ont été libérés en 1956-58[13] suite à diverses pressions notamment d’associations de familles. Le mouvement d’opinion publique en leur faveur commence dès l’entrée en vigueur du traité de paix de San Francisco de 1952 (pétition de 40 millions de signatures en vue de leur libération). En 1959 le sanctuaire a commencé à consacrer un millier de personnes issues des catégories B et C. Quelques années plus tard, une liste élaborée par le Ministère de la santé et des Affaires Sociales, comprenant des victimes militaires de la guerre ainsi que des criminels de guerre, est envoyée au sanctuaire pour déification, chose faite par le nouveau Grand prêtre, Nagayoshi Matsudaira[14] dès son entrée en fonction en 1978. Dans cette liste figurent 14 criminels de guerre de classe A. D’un point de vue shinto, le fait d’être ainsi déifié et inscrit au  Yakusuni entraîne de facto le pardon de toutes les fautes, mais en fait, ce pardon n’avait-il pas déjà été accordé par les différentes démarches d’une partie de  l’opinion publique ? Cette décision prise le 31 janvier 1969 est volontairement tenue secrète à l’époque, elle ne sera effective que le 17 octobre 1978 : 14 criminels de guerre de classe A dont Hideki Tojo sont consacrés comme Martyrs de Showa (昭和殉難者, Shōwa junnansha ).Nous connaissons depuis peu cet agenda grâce à des documents officiels publiés le 28 mars 2007 par la Bibliothèque nationale de la Diète (Parlement)[15]

–         Depuis 1978 précisément, l’empereur Hirohito refuse d’aller se recueillir au Yakusuni, nous n’en connaissons la raison que depuis 2006 lorsqu’après le décès du Grand prêtre, le journal Nihon Keizai Shimbun publie un extrait du carnet de notes de Tomohiko Tomita, conseiller de l’empereur dans lequel il rapporte qu’Hirohito en privé avait exprimé son grand mécontentement face à la présence de ces criminels de guerre au sanctuaire. Etait-ce pour respecter le nouveau cours pacifiste du Japon promis au Américains ? Comme souvent, l’attitude de l’empereur peut nous sembler ambiguë, car lors des grandes cérémonies de printemps et d’automne, l’empereur envoie au sanctuaire un émissaire spécial, en costume de cour Heian[16], chargé d’apporter les offrandes impériales aux morts déifiés pour les réconforter . Ce rituel shinto est essentiel afin d’obtenir la propitiation des kami par crainte de leur pouvoir maléfique. L’argument est souvent repris par les partisans de la présence de ces criminels au sanctuaire. L’empereur actuel suit la même voie.

–         Les symboles impériaux sont omni présents au Yasukuni : la fleur de chrysanthème à 16 pétales, sur la porte d’entrée, sur les rideaux de la salle de culte, jusqu’au miroir à l’intérieur[17] (cadeau personnel de l’empereur Meiji).

–         Dans une partie de l’opinion publique japonaise un fort doute subsiste sur la partialité des juges de Tôkyô après la guerre depuis que le juge indien Radhabinod Pal en ait posé la critique lui-même. Une justice de vainqueurs appliquée au Japon, alors que personne n’a jamais jugé les crimes commis par les Américains soit à Tôkyô par bombardements classiques, soit à Hiroshima et Nagasaki. Cet argumentaire fait comprendre les libérations de 1958, voir même les introductions au sanctuaire.

·        b- Une deuxième série de raisons de polémiques est d’ordre juridique.

Depuis la réforme imposée par les Américains suite à la défaite, le Japon connaît un régime de séparation du religieux et du politique. Selon la constitution proclamée le 3 mai 1947 l’article 20 est ainsi rédigé : La liberté de religion est garantie à tous. Aucune organisation religieuse ne peut recevoir de privilèges quelconques de l’État, pas plus qu’elle ne peut exercer une autorité politique. Nul ne peut être contraint de prendre part à un acte, service, rite ou cérémonial religieux. .
En effet, en 1946, au terme de leur victoire inconditionnelle, les Alliés ont contraint le Japon à supprimer toute référence constitutionnelle à la religion d’État qu’était le shintoïsme, ainsi qu’au culte rendu à l’empereur du Japon
[18].

–          Les visites au sanctuaire effectuées soit par un Premier ministre ou par des parlementaires suscitent toujours une vive polémique tant au Japon qu’à l’extérieur, notamment en Chine et en Corée à qui ce geste rappelle de forts mauvais souvenirs liés au nationalisme guerrier du Japon. Qin Gang, le porte-parole du Ministère des Affaires étrangères chinoises, a déclaré que les provocations de ce dirigeant japonais à l’encontre de la justice et de la tendance historique avaient donné des motifs de préoccupation suffisants à ses voisins asiatiques et à la communauté internationale pour qu’ils restent extrêmement vigilants quant à la voie que choisira le Japon dans l’avenir[19]. Toute la question est de savoir si ces visites sont effectuées à titre privé ou officiel, cela est parfois ambigu. Lors de la signature du registre du sanctuaire, l’homme politique indique sa fonction,  soit de personne privée (shijin (私人), soit de ministre (shushō (首相), ce qui est toujours rapporté par la presse. La cour suprême du Japon a récemment  fait savoir que les visites du Premier ministre et de l’empereur étaient constitutionnelles. Cela n’empêche pas l’opinion publique d’être divisée sur le sujet. Certains ont émis l’hypothèse de construire un autre sanctuaire, officiel celui-la et laïque pour rendre hommage aux morts des guerres, mais les spécialistes du rite shinto s’y opposent, on ne peut transférer disent-ils les personnes consacrées dans un autre lieu[20], même pas dans le petit sanctuaire annexe le Chinreisha. Le shinto n’est plus officiellement la religion d’Etat depuis 1945, mais on respecte encore son idéologie affirmant que toute personne ayant combattu pour l’empereur doit être considéré comme esprit héroïque (un eirei 英霊) et de droit trouve sa place au Yasukuni.

·      c-  Enfin, les raisons d’ordre politique placent nettement le sanctuaire Yasukuni du côté des traditionalistes, de l’extrême droite, du nationalisme.

L’exemple de l’association Izokukai (遺族会) est à cet égard significatif. A sa création en 1947 la Izoku Kōsei Renmei (遺族厚生連盟), Union du bien-être des familles des morts à la guerre a pour objectif « d’aider les veuves, les orphelins et les parents âgés de ceux qui sont morts en Asie et dans le Pacifique ainsi que de faire pression sur le gouvernement dans l’intérêt des familles [21]». En 1953 l’organisation prend le nom d’ Izokukai [遺族会] avec comme  nouveaux objectifs de prier les eirei (esprits héroïques), pour apporter le bien-être aux familles des morts à la guerre. Ceci est considéré comme un virage nationaliste en lien avec les valeurs du parti libéral démocrate dont la volonté de restaurer le culte shinto et le pouvoir de l’empereur comme chef d’Etat est parfois affichée. En 1962  Okinori Kaya,[22] un ex criminel de guerre de classe A devient le Président de l’Association. Le lien est donc assez net entre le pouvoir (accaparé par le PLD), l’association Izokukai (qui joue le rôle d’interface) et le sanctuaire Yasukuni.

3- Avec ces données en arrière-plan, comment comprendre la décision récente en décembre 2013 de Shinzo Abe de visiter le sanctuaire Yasukuni ?

C’est la seconde fois qu’il exerce la charge de Premier ministre. Après un premier exercice court, de septembre 2006 à septembre 2007, il retrouve son poste en décembre 2012. Sa visite au Yasukuni marque l’anniversaire d’un an de pouvoir et coïncide avec le jour anniversaire de Mao en Chine (pure coïncidence bien entendu !) Lors de son premier passage il s’était abstenu d’une visite officielle. Il y a donc dans ce geste de 2013 une volonté politique affichée, laquelle ?

Pour en comprendre les ressorts, il est essentiel de rappeler qu’il appartient au PLD (il en fut même à plusieurs reprises le dirigeant), parti conservateur, qui depuis sa création en 1955, a pratiquement toujours été au pouvoir. Certes ce parti conservateur est traversé par de nombreux courants, mais quelques lignes de fond se dégagent notamment avec Shinzo Abe. Il s’agit globalement de vouloir tourner la page de l’après-guerre imposé par les Américains et affirmer que le Japon est de retour comme puissance à part entière. Cette posture implique une volonté de modifier la constitution pour en gommer « les aspects inadaptés à l’esprit japonais ». [Trop de droits, pas assez de devoirs] Pouvoir réarmer le pays, redonner du pouvoir à l’empereur, reconsidérer le shintoïsme comme élément clef culturel du pays, redonner de la fierté (mettre fin par exemple au « sentiment de culpabilité » à propos des guerres menées par le Japon que véhiculent les manuels scolaires[23], « écrits par des gauchistes » dit-on au PLD, une grande réforme morale scolaire est souhaitée… [Lire la note 22 qui renvoie à un important travail sur les manuels scolaires japonais].

Shinzo Abe, un faucon du parti, prend son grand père maternel, Nobusuke Kishi, comme modèle en politique, ce dernier fut certes Premier ministre de 1957 à 60, mais aussi, auparavant, emprisonné de 1945 à 48 comme suspect de crime de guerre de classe A pour ses activités en Mandchourie occupée. En 1941 il est nommé par Tojo Ministre du commerce et de l’industrie et, à ce titre, il organisa le travail forcé jusqu’en 1945.

« La politique au Japon fonctionne en clans liés entre eux par des liens familiaux très forts. Il (Abe) tient son pouvoir de ses ancêtres… Dans ce cadre familial japonais on se doit d’être fidèle à sa famille, on ne peut pas la trahir, d’autant que Shinzo Abe  doit son poste à ses illustres parents…..Le message destiné à ses voisins, chinois surtout, est clair : le Japon ne se laissera pas faire dans la crise territoriale qui l’oppose à la Chine », affirme Jean-François Sabouret, spécialiste du Japon[24].

Pour l’heure, le Premier ministre Abe a la majorité dans les deux chambres, mais l’opinion ne semble pas prête pour un changement de constitution, sauf si… la Chine allait trop loin dans sa nouvelle volonté de puissance en Mer de Chine.

In fine, ce n’est pas le moindre des paradoxes, que ce sanctuaire Yasukuni dont le nom signifie « sanctuaire du pays apaisé », soit devenu une pomme de discorde, non seulement avec les pays voisins, mais également à l’intérieur du pays.

Christian BERNARD

 

 

 

 

 

 

 


[2]  Cette appellation est officialisée en octobre 1868, le jeune empereur Mutsuhito deviendra à sa mort Meiji.

[3] François Souyri, Nouvelle histoire du Japon, Perrin, 628 p., 2010, p.446.

[4] Ce n’est pas un monument pour toutes les victimes de la guerre, seuls les soldats du « bon côté » y sont présents, contrairement à ce qu’aurait voulu réaliser Franco en Espagne après la guerre civile avec El Valle de los Caídos (La Vallée de ceux qui sont tombés). La guerre « civile » japonaise (1868-69) ou plutôt une guerre de clans [La guerre de Boshin [戊辰戦争, Boshin sensō ] fit environ 3500 morts. Notons que la diplomatie française ne se trouvait pas du bon côté !

[5] Takahashi Tetsuya, Morts pour l’empereur, la question du Yasukuni, 2011. Belle analyse du sujet mais qui n’ose jamais aller au fond des interrogations, on sent que le texte a été écrit en japonais vers 2005 à une époque où le japon s’engage avec les Américains au Proche-Orient et projette pour la première fois des militaires hors du pays.

[6] Il y a des femmes (par exemple les infirmières de l’escadron Himeyuri enrôlées de force à Okinawa en 45), des enfants (les 800 écoliers qui se trouvaient sur le Tsushima-maru coulé en 44 par un sous-marin américain), des Coréens et Taiwanais qui avaient obtenu la nationalité japonaise lors de l’occupation, et quelques personnalités.

[7] Construit en 1972, les registres sont en papier de riz  spécial fait main.

[8] Ce petit sanctuaire en bois construit en 1965 comporte deux « sièges » pour Kami , pour les deux catégories.

[9] Par exemple le moteur de locomotive de 1936 exposé à l’entrée est prétexte à rappeler que la ligne de chemin de fer sur laquelle elle circulait en  Birmanie fut difficile mais sans rappeler les 90 000 morts que cela a occasionné (prisonniers de guerre, ouvriers locaux, Japonais réquisitionnés).

[10] Cf http://fr.wikipedia.org/wiki/Crimes_de_guerre_japonais

[11] Jean-Marie Bouissou, Le Japon contemporain, Fayard, 610 p, 2007, p.31

[12] Jean-Marie Bouissou, Le Japon contemporain, Fayard, 610 p, 2007, p.32

[13] Sur cette histoire complexe cf Yomiuri Shimbun “Yasukuni: Behind the Torii: From government-run shrine for war heroes to bone of contention” in The Asian-Pacific Journal: Japan Focus, 15 juin 2005 http://www.japanfocus.org/-Yomiuri-Shimbun/1967

[14] Matsudaira est le nom d’une grande famille traditionnelle japonaise,  Nagayoshi Matsudaira est le fils de Yoshitami Matsudaira, qui était le grand intendant de la maison impériale dans l’immédiat après guerre. L’empereur aurait dit « le fils a ignoré l’esprit du père qui tenait beaucoup à la paix ».

[15] Ce dossier constitué de documents déclassifiés est actuellement à la Bibliothèque du Congrès améric

[16] Epoque de l’histoire japonaise de 794 à 1185. Les offrandes impériales consistent en tissus de soie de 5 couleurs, elles s’ajoutent à celles des prêtres : vin de riz (saké), bière, cigarettes..

[17] Le miroir fait allusion au mythe de la déesse Amaterasu, déesse du soleil, ancêtre des empereurs.

[18] Cf en français le texte de la constitution japonaise http://mjp.univ-perp.fr/constit/jp1946.ht

[19] Un fait passé inaperçu en France à l’époque est la visite  au Yasukuni le 7 juin 2007 de l’ancien Président de la République chinoise, Lee Teng-Hui, venu  honorer son frère mort au combat côté japonais alors que Taiwan était colonisé. Le geste n’a pas vraiment plu à Pékin.

[20] Un autre lieu possible, tout proche, pourrait être le cimetière national Chidorigafuchi qui accueille plus de 350 000 tombes de morts de la dernière guerre non identifiés, essentiellement des soldats.

[21] http://fr.wikipedia.org/wiki/Controverses_sur_le_sanctuaire_Yasukuni

[22] Il fut ministre des finances de 1941 à 44, condamné en 1948 à 20 ans d'emprisonnement. Libéré sous contrôle judiciaire en 1955, il devient ministre de la Justice de 1957 à 1960.

[23] Daniel Sneider Les manuels d’histoire et la guerre en Asie : des interprétations divergentes

http://www.nippon.com/fr/in-depth/a00703/

« Cela fait trente ans que les livres d’histoire japonais et la façon dont ils présentent la période de la guerre  sont au cœur d’une polémique internationale de façon pratiquement constante. Leurs détracteurs, à l’intérieur comme à l’extérieur du Japon, leur reprochent de faire preuve d’une volonté délibérée de ne pas assumer la responsabilité du déclenchement de la Guerre en Asie-Pacifique et de ne reconnaître ni les souffrances que les armées japonaises ont infligées aux populations des pays qu’elles ont conquis en Asie ni les crimes qu’elles ont commis aux cours des combats qui les ont opposées aux Alliés. La décision des responsables du système éducatif japonais d’approuver certains manuels ou de revoir et de reformuler leur contenu est considérée comme une preuve des tendances nationalistes japonaises. Et chose beaucoup plus grave, on va même jusqu’à accuser les livres d’histoire japonais de ne pas éduquer correctement les nouvelles générations à propos de leur passé.

Ces critiques ne sont certes pas totalement dépourvues de fondement. Les manuels d’histoire japonais ne donnent pas beaucoup de détails sur la période où le Japon a colonisé une partie de l’Asie, et en particulier sur ce qui s’est passé en Corée. Ils omettent ou minimisent certains des aspects les plus critiqués de l’époque de la guerre, notamment le recrutement forcé de femmes dites « de réconfort » contraintes de se prostituer pour les soldats de l’armée impériale japonaise. On a même vu à diverses reprises la Commission de vérification des manuels scolaires du ministère de l’Education nationale japonais tenter d’édulcorer la description de l’agression japonaise, à la suite de pressions exercées par des conservateurs révisionnistes et leurs partisans.

Mais les résultats des travaux du  projet « Divided Memories and Reconciliation » du Centre de recherches sur l’Asie-Pacifique Walter H. Shorenstein (APARC) de l’Université Stanford remettent en cause les préjugés largement répandus sur les manuels d’histoire japonais. Ce programme de recherches que j’ai dirigé avec le professeur Gi-Wook Shin a pris la forme d’une étude sur plusieurs années dont l’objectif était de comprendre comment la mémoire historique de la période de la guerre s’est constituée. Nous avons d’abord étudié les manuels d’histoire, puis le rôle de la culture populaire, et en particulier du cinéma et de l’opinion des élites, dans la formation des interprétations historiques de la période de la guerre. Nous avons adopté une approche comparative en mettant le Japon en parallèle avec certains des principaux pays engagés dans la guerre du Pacifique entre autres la Chine, la Corée du Sud et, bien entendu, les Etats-Unis ».

[24] In La Croix, 27 décembre 2013 ; J.-F. Sabouret, est l’auteur de « Japon, la fabrique des futurs » CNRS éditions, 78 p.2011. Ceci n’apparaît pas dans les commentaires volontiers apaisants formulés par Abe après sa visite « Aujourd’hui, j’ai rendu visite au sanctuaireYasukuni et exprimé mes sincères condoléances, mes respects et j’ai prié pour les âmes de tous ceux qui avaient combattu pour le Japon et fait le sacrifice ultime. J’ai également visité Chinreisha, un monument de prière et de commémoration des âmes de toutes les personnes, indépendamment de leurs nationalités qui ont perdu leur vie durant la guerre, mais qui ne sont pas enchâssés dans le sanctuaire de Yasukuni… En priant pour les âmes des morts de la guerre, le caractère précieux de la paix dont jouit aujourd’hui le japon m’a intimement touché. La paix et la prospérité actuelles du Japon n’ont pas été établies seulement par ceux qui vivent aujourd’hui. La paix et la prospérité dont nous jouissons aujourd’hui se sont construites sur les précieux sacrifices de nombreuses personnes qui ont péri sur le champ de bataille en souhaitant le bonheur de leurs très chères épouses et enfants, et en pensant à leurs pères et leurs mères qui les ont élevé » http://www.itinerarium.fr/visite-au-temple-yasukuni-declaration-du-premier-ministre-japonais-shinzo-abe/

Christian BERNARD

 

 

 

 

 

 

 

Au Japon, hormis quelques brèves périodes, bouddhisme et shintoïsme ne se sont pas opposés en de quelconques guerres de religions, mais au contraire, ont toujours constitué les deux composantes majeures d’une même culture. Des syncrétismes ont vu le jour, soit que les bouddhas apparaissent comme des Kami particulièrement bienveillants, soit que les kami sont considérés comme des avatars de Bouddha.

Ce regard porté sur le bouddhisme japonais, séparé du shintoïsme, a donc quelque chose d’un peu artificiel, mais de nécessaire à la compréhension européenne. Cette dernière s’est d’ailleurs emparée d’un vocabulaire issu du bouddhisme, zen notamment, mais avec des glissements sémantiques majeurs. L’ « être zen » tel qu’il est exprimé familièrement en France, n’a rien à voir avec la pratique de cette voie bouddhiste au Japon.

Qu’en est-il de la spécificité japonaise dans la grande famille des bouddhismes d’Asie, comment cette « religion » a-t-elle évolué, qu’elle est sa place dans un Japon contemporain qui semble plutôt voué à la consommation à outrance qu’à la méditation ?

I- Une religion importée.

Le bouddhisme au Japon est arrivé assez tardivement, au VIe siècle de notre ère, par l’intermédiaire immédiat de la Corée, mais en fait essentiellement de la Chine, qui avait déjà acculturé, inculturé et diversifié depuis longtemps cette voie de sagesse née en Inde au VIe siècle avant notre ère. Comme pour la Chine, la tradition relative à l’adoption du bouddhisme, mêle faits légendaires et historiques. De Chine arrivent aux mêmes périodes, également des traditions confucianistes et taoïstes, mais cet article se limitera au seul bouddhisme.

Selon la tradition, au milieu du VIe siècle, vers 538 ou 552, le roi du Kudara 1(Corée) fit connaître la doctrine bouddhiste au souverain du Yamato ( au Japon, près de Nara- Kyoto) lors d’un échange diplomatique. La doctrine bouddhiste, avec ses idées de cycle de morts, de réincarnation, d’éveil, était totalement étrangère aux préoccupations « religieuses » habituelles des Japonais. La nouveauté reçut le nom de Bukkyô, ou encore Butsudô (Voie du Bouddha), voire Buppô (Loi du Bouddha). Par réaction à cette nouveauté ainsi nommée, il fallut trouver une appellation pour les anciennes pratiques cultuelles, les croyances originelles de l’archipel, qui reçurent ainsi le terme générique de Shintô.

Durant une génération, partisans et adversaires de la nouveauté s’affrontèrent dans un conflit bien plus politique que religieux. Le camp des adeptes du bouddhisme l’emporta en 587. Assez vite, la cour et l’ensemble des notables adoptèrent le bouddhisme. Le peuple, lui, l’ignorera longtemps encore.

Le véritable essor du bouddhisme au Japon date de fin du VIe, début VIIe siècles, avec l’action intense du prince Shôtuku2. Considéré comme le véritable fondateur du bouddhisme au Japon, il imposa par la force le bouddhisme, fit construire les premiers temples (dont le fameux temple en bois d’ Horyu-ji à Nara3), élabora une constitution dans laquelle le bouddhisme était favorisé : ce dernier deviendra religion officielle (décision de l’empereur Shomu au VIIIe siècle). De nombreuses ambassades envoyées en Chine rapportent alors régulièrement des textes, des coutumes, des courants bouddhistes différents. Ces influences chinoises durèrent jusqu’en plein XVIIe siècle4. Pour l’essentiel, ces apports relèvent du Mahâyâna5.

Lors des premiers siècles de son introduction au Japon, le bouddhisme n’était pas considéré comme étranger aux pratiques du shinto. Ce sont ses pouvoirs magiques qui sont alors appréciés : lutte contre les maladies, lecture de sutras6 à la cour pour faire pleuvoir… nous sommes alors loin de toutes spéculations philosophiques bien étrangères à l’esprit japonais. Ainsi donc, du début jusqu’aux temps modernes, le bouddhisme japonais a toujours été vivifié par des apports chinois. L’animosité actuelle entre les deux pays ne doit pas faire oublier ce passé riche de relations. Une grande partie de la culture japonaise vient de Chine.7

– à la période de Heinan (794-1185) arrivée des sectes Shingon et Tendai

– à la période de Kamakura (1185-1333), arrivée des écoles Zen vite adoptées par les guerriers admiratifs de l’autodiscipline et de la rigueur. La pratique s’opère à la fois par la méditation en position assise ( Zazen) et par la méditation sur des énigmes irrationnelles (Koan).

Tout au long de son histoire, ce bouddhisme japonais a engendré, mais aussi éliminé, de nombreuses « sectes »8. Ce n’était que la poursuite d’un phénomène connu ailleurs, et surtout en Chine. Cela signifie que Le Bouddhisme, avec une majuscule, n’existe pas, sauf dans les manuels occidentaux, ici n’existent que des adaptations locales, qu’une diversité foisonnante. C’est la raison pour laquelle il faut éviter une approche essentialiste, cela est d’ailleurs valable pour toute religion.

Comme dans toute civilisation, se pose un moment donné la question du rapport entre « religion » et politique. Dès le départ, l’État japonais souhaite utiliser cette nouveauté bouddhiste comme religion protectrice, mais à condition de la superviser, de la contrôler. Le changement de capitale, de Nara à Heian en 794, avait entre autres, comme raison d’être, ce désir de s’éloigner des grands centres monastiques devenus de plus en plus puissants, le pouvoir politique souhaitait plus de liberté.

Il existe actuellement 11 écoles9 subdivisées en 58 branches. Les trois principales branches sont le zen, le nichiren et le jodo-shin.

II- Le bouddhisme japonais contemporain.

Au-delà des chiffres [75 % des Japonais se disent bouddhistes], il n’est pas certain que ce bouddhisme japonais institutionnel se porte bien. D’un dossier complexe, nous retiendrons trois raisons qui peuvent rendre compte, d’une certaine manière, de la crise institutionnelle du bouddhisme au Japon.

  • Lors de la restauration impériale, à l’ère du Meiji10, le Shinto fut promu « religion » d’Etat, la politique officielle chercha à le dissocier du bouddhisme (alors que de nombreuses expériences de syncrétismes étaient pratiquées depuis les origines), voire même à éradiquer le bouddhisme comme apport extérieur. Le bouddhisme japonais a donc pâti de cette politique discriminatoire.
  • Le bouddhisme fut par contre associé au pouvoir militaire durant la seconde guerre mondiale. Le Rinzai-Shû, par exemple, branche du bouddhisme zen, et notamment l’école Sôtô, ont été fortement critiqués pour leur soutien actif au nationalisme militariste japonais des années 30 et 40. »Depuis l’ère Meiji, notre école [Sôtô] a coopéré à la conduite de la guerre. » (Déclaration de Repentance de l’école Sôtô, 1992).11Le militarisme ainsi que les exactions commises ont été légitimées, au nom même du bouddhisme. Nous sommes loin de la perception occidentale actuelle du Zen, synonyme bien souvent de tranquillité et de quiétude. Les terres appartenant à ces temples ont été confisquées lors de la réforme agraire de 1946 imposée par les Américains.12
  • Le bouddhisme japonais, dans les faits, pour le plus grand nombre, est uniquement associé aux moments de la mort et des funérailles. D’où son surnom de bouddhisme funéraire. Tous les autres moments de la vie, de la naissance, du mariage, en passant par les examens, sont du ressort du shintoïsme. Le bouddhisme dans le Japon contemporain a peu de prise sur la vie quotidienne, hormis lors de la mort. Les rites funéraires sont à 95% bouddhistes et incluent une crémation suivie d’un enterrement de l’urne dans la tombe de famille.13

 

Funérailles bouddhistes. Les cimetières installés dans l’enceinte d’un temple ou, faute de place, en périphérie de ville, ont vu leur espace occupé par des tombes, d’abord réservées aux nobles, puis aux classes populaires à partir de la période d’Edo (1603-1868). La tombe classique a l’allure d’une pyramide, c’est le style Gorin-Tô. Cette « pagode à cinq cercles », est une structure verticale d’éléments géométriques qui symbolise l’univers par le biais des cinq éléments.

Le mort est exposé, revêtu d’un kimono blanc fermé, sa photographie est mise en évidence, il est muni d’argent et de riz pour le « grand voyage ». La famille proche reçoit des amis qui apportent des cadeaux (argent), ils reçoivent du sel pour se purifier de ce contact avec la mort. (Dans la vie quotidienne, il faut toujours éviter d’utiliser le chiffre 4 qui se prononce Shi comme le mot mort). On brûle de l’encens en signe d’adieu. Actuellement, l’incinération est le mode le plus courant. Les cendres sont conservées dans une urne funéraire à l’intérieur d’un petit édifice nommé nôkotsudô. Lors des funérailles présidées par un moine bouddhiste, parents et amis se réunissent, partagent un repas généralement végétarien. On purifie la tombe en versant un peu d’eau. Le moine bouddhiste écrit le nom posthume du mort sur une plaquette déposée dans l’autel bouddhiste familial (le butsudan). De nombreux rites, variables selon la secte bouddhiste, commémorent à intervalles réguliers (3e,7e,13e,25e,33e..années) le jour anniversaire de la mort du défunt.

A l’occasion de la fête des morts ( Obon) qui se pratique soit mi juillet, soit mi août, selon les régions, chaque famille se rend sur les tombes de ses ancêtres

Le coût des funérailles est le plus élevé du monde (en moyenne 4 millions de yens, soit environ 30 000€). Cela est dû à plusieurs raisons, dont la pénurie de place dans les cimetières, et le coût exorbitant des prestations prises par les officiants des temples bouddhistes. De ce fait, on constate une désaffection à l’égard du rituel bouddhiste classique lors des obsèques. Beaucoup font simplement incinérer leurs morts sans cérémonie particulière, ou en tout cas, moins onéreuse. C’est ainsi, qu’un prêtre sans temple vient de fonder une association de prêtres bouddhistes qui opèrent en free lance afin, à la fois de rendre ce service au plus grand nombre, mais aussi de freiner l’essor des maisons funèbres qui gèrent la totalité d’une cérémonie14. Avec le vieillissement de la population, le bouddhisme est face à un véritable problème de société, sa survie dépend de sa capacité d’adaptation. De grands groupes économiques possèdent leur propre cimetière sur des sites prestigieux comme le Mont Kôya, ou le Mont Hiei15.

Un autre aspect préoccupant pour le bouddhisme au Japon est le fossé qui se creuse entre les chercheurs en « théologie » et la masse des pratiquants qui se soucient peu des spéculations sur le renoncement au monde. Le bouddhisme connaît de nombreuses difficultés concrètes, comme le vieillissement du personnel desservant, et la difficulté de son renouvellement, la conciliation du service du temple avec une vie professionnelle, le statut à donner aux « femmes de moines » de plus en plus actives sur le terrain.

III- Forte influence du bouddhisme sur la culture japonaise.

Acclimatées au Japon, les différentes formes de bouddhisme contribuèrent incontestablement à engendrer des pans entiers de la culture du pays. Shintoïsme et bouddhisme ne sont pas perçus –exception faite de la période du Meiji et de la seconde guerre mondiale-, comme deux religions concurrentes, mais comme deux dimensions complémentaires d’une même « religion », d’une même pensée. Nous prendrons ici l’exemple du bouddhisme zen, à la fois parce qu’il est la forme japonaise du bouddhisme la plus connue en occident grâce notamment à l’immense activité de maître Deshimaru, mais aussi, parce qu’il a réellement façonné de nombreux aspects de la culture commune japonaise.

Comment en quelques mots, dire sans trop trahir, ce qu’est le zen ?

Le zen japonais est issu du Chan chinois, qui lui-même prétend remonter à l’expérience fondatrice de Siddhartha Gautama à Bénarès en 528 av. J.-C.. C’est vers la fin du XIIe siècle, au début de l’ère Kamakura (1185-1333), que le Zen entra au Japon, sous une double tradition : la tradition Rinzai et la tradition Soto.

Si les formes de bouddhisme sont très nombreuses dans le monde actuel, elles reposent néanmoins toutes sur un socle commun, socle que l’on ne peut baptiser credo comme dans n’importe quelle religion, car ici il y a moins à croire qu’à expérimenter. Le fondement de toute forme de bouddhisme, est constitué des célèbres « Quatre nobles vérités » énoncées par le Bouddha lui-même. Cet énoncé ignore toute transcendance, toute métaphysique, il est fondé sur une expérience d’homme, il consiste non en une imitation d’un beau modèle, mais en une invitation à reprendre à son compte l’expérience libératrice du Bouddha, en cela tout bouddhisme est un humanisme plutôt que religion ou philosophie.

Chaque maître, chaque école, va mettre l’accent plutôt sur tel ou tel aspect, l’un sur l’impermanence, la vacuité, tant du moi que des éléments du cosmos, l’autre, sur le chemin du nécessaire détachement.

Les deux voies majeures du zen japonais, Rinzai et Soto, ne sont pas vraiment opposées de nos jours, même s’il est vrai qu’elles ont connu dans le passé des périodes de fortes tensions concurrentes, chacune met l’accent sur une « technique » particulière. Le Rinzai (issu de l’école Linji chinoise) utilise surtout la technique du Koan, le Soto (issu des écoles chinoises Dongshan et Caoshan), pratique surtout le zazen. En fait, aucune des deux écoles n’exclut la pratique majeure de l’autre, mais simplement manifeste sa préférence au service d’un objectif commun : parvenir de manière fulgurante à l’illumination, l’Eveil à la conscience de la nature de Bouddha. Cet « état » se dit satori en japonais. L’obtention de l’Eveil est plus spontanée dans le Soto que dans le Rinzai où il est plus progressif.

  1. Le zen Rinzai a rencontré très vite le succès au Japon, notamment auprès de la classe guerrière des samouraïs qui trouvaient ici les mots pour exprimer leurs vertus ancestrales de courage. Les Koan sont des affirmations paradoxales, des aphorismes proposés par le maître à son disciple pour l’obliger, non seulement à réfléchir, mais surtout à aller au-delà de l’effort intellectuel, vers un dépassement de la contradiction apparente.

Exemples de Koan : « Du haut d’un mat de cent pieds, comment avancez-vous encore d’un pas ?», «Quel est le son du battement d’une seule paume ?» C’est une invitation à lâcher prise, à ne pas s’attacher par désir de sécurité à tout ce qui nous rassure, mais au contraire, à considérer l’impermanence de toute chose, y compris celle de son ego. C’est s’abandonner à l’esprit du « je ne sais pas ». Le doute doit désillusionner pour illuminer (Satori). Nous retrouvons-là le fondement majeur de l’intuition bouddhiste.

  1. Le zen Soto lui, met l’accent sur la méditation silencieuse par la pratique de zazen destinée à atteindre le satori par la maîtrise du corps et du mental.

Pour zazen, retirez-vous dans une pièce silencieuse. Mangez et buvez sobrement. Rejetez toute distraction, abandonner tout souci. Ne pensez pas ceci est bien, ceci est mal ! Ne prenez parti ni pour ni contre. Arrêtez toute agitation du mental. Ne jugez ni des pensées ni des perspectives. N’ayez aucun désir de devenir Bouddha (…).

Là où vous prenez l’habitude de vous asseoir, étendez une natte épaisse et placez dessus un coussin rond. Asseyez-vous en lotus ou en demi-lotus (…) Veillez à desserrer vos vêtements et votre ceinture. Disposez-les convenablement. Placez alors votre main droite (tournée vers le haut) sur votre jambe gauche, et votre main gauche sur votre main droite : les extrémités des pouces se touchent. Tenez le dos parfaitement droit, ni penché à gauche, ni penché à droite, ni en avant ni en arrière. Assurez-vous que vos oreilles soient dans le même plan que vos épaules et que votre nez se trouve sur la même ligne verticale que votre nombril. Placez la langue en avant contre le palais. La bouche est fermée, les dents se touchent. Les yeux restent ouverts et vous respirez doucement par le nez.

Une fois que vous avez pris la posture correcte, respirez profondément une fois, puis inspirez et expirez. Inclinez votre corps à droite et à gauche, et immobilisez-vous dans une posture stable. Pensez du tréfonds de la non-pensée(…) Le zazen dont je parle n’est pas l’apprentissage de la méditation, il n’est rien d’autre que le dharma de la paix et de la félicité, la pratique-réalisation de l’éveil parfait, la manifestation de réalité ultime. Aussi, pièges et filets ne peuvent-ils rien contre lui. Une fois que vous avez saisi votre cœur, vous êtes semblable au dragon qui va entrer dans l’eau, au tigre quand il pénètre dans la montagne sauvage.

Maître Dogen, Extrait du Fukanzazengi.

Le zen n’est pas une démarche intellectuelle, mais une pratique. S’asseoir en lotus face à un mur sans penser, n’est pas a priori une chose évidente, surtout pour nous européens. Or, le zen sans zazen n’est « que coquille vide » selon une expression courante. On mesure ainsi le charisme de maître Taisen Deshimmaru, qui, arrivé en France à 53 ans en 1967, avec pour seul bagage son zafu ( coussin de méditation), a réussi en vingt ans, à implanter le zen dans tout l’occident (le temple de la Gendronnière inauguré en 1980 est le plus important).

« Assis en zazen, on laisse les images, les pensées, les formations mentales surgissant de l’inconscient passer comme des nuages dans le ciel, sans s’y opposer, sans s’y accrocher. Comme les ombres devant un miroir, les émanations du subconscient passent, repassent et s’évanouissent. Et l’on arrive à l’inconscient profond, sans pensée, au-delà de toute pensée, vraie pureté. Le zen est très simple et en même temps bien difficile à comprendre. C’est affaire d’effort et de répétition, comme la vie. Assis sans affaires, sans but ni esprit de profit, si votre posture, votre respiration et l’attitude de votre esprit sont en harmonie, vous comprenez le vrai zen, vous saisissez la nature de Bouddha ».

Taisen Deshimaru, le Chant de l’immédiat satori, Retz, 1978, p.261.

On l’aura compris, le bouddhisme zen est d’abord une pratique, un savoir même savant sur la question, n’est pas « opérationnel »-contrairement par exemple aux gnoses dans les monothéismes-, sa réalité est au-delà des mots ! La voie se transmet de maître à disciples. Son introduction en occident est trop récente pour se prononcer sur sa durabilité dans une autre aire culturelle.

Le bouddhisme zen en général a été un puissant acteur culturel au Japon.

Parmi les domaines les plus significatifs de son influence, citons le Code d’honneur (budô) de la voie des samourais (bushidô), les arts chevaleresques : voie de l’arc,16 la plus connue en occident (Kyudô), la voie de l’épée (Kendô), la calligraphie (Shodô), le théâtre , la forme poétique (le Haiku), la voie du thé – cérémonie du thé ou Chadô, la voie des fleurs ( Kadô)17 et enfin, la voie qui nous retiendra ici, la voie des jardins secs.

Qu’est-ce qu’un jardin zen, en quoi un jardin peut-il amener à l’Eveil ?Les premiers jardins japonais datent de la période de Heian (794-1185), et s’inspirent de modèles chinois. Ces jardins reflétaient le prestige et la culture de leurs riches propriétaires, assez vastes, en partie boisés, avec un étang d’où émergeaient des rochers savamment disposés, ils étaient autant destinés à la promenade qu’à la contemplation : le palais construit à l’intérieur de cet espace était censé être à l’image du paradis du Bouddha Amida18, le Paradis de la Terre-Pure de l’Ouest, lieu qui accueille et réconforte les défunts.

Les premiers jardins zen eux, n’arrivent qu’au XIIIe siècle, et apportent une toute autre conception. Plutôt petits, disposés par les moines de manière souvent ésotériques, ces jardins diffèrent totalement de notre conception européenne, dépourvu de sentier, seul le regard s’y promène. Leur propos est de l’ordre du symbolique. Les rochers y prirent progressivement plus de place, et de manière générale, les éléments minéraux19, pour aboutir à partir du XVIe siècle aux célèbres jardins secs, les Kare-sansui (paysage sans eau). Absente physiquement, l’eau est omniprésente par son essence représentée par les ondulations d’un gravier blanc savamment ratissé par les moines.

Ces jardins intègrent assez vite les maisons de thé dans un cadre végétal sombre propice à la méditation. La cérémonie du thé est considérée comme une autre forme de zazen. A Kyoto, le jardin sec du temple Daisen-in est assez emblématique : rectangle de 30m sur 10, fermé par un mur sur 3 côtés, le 4e me ouvert sur une véranda du temple d’où l’on contemple le jardin, il est uniquement composé d’un océan de graviers blancs soigneusement ratissés d’où émergent des rocs représentant des îles. Les fines bandes de terre moussues suggèrent les rives d’un continent lointain. L’eau-gravier s’articule aux rochers-îles, c’est une circulation.

Ces jardins ont leurs règles, longtemps tenues secrètes : l’eau coule de l’est vers l’ouest, les axes des pierres ne doivent pas être dans celui des poteaux des bâtiments proches, on ne fait pas n’importe quoi, il faut respecter un espace habité d’esprits, sous peine grave de les contrarier.

L’approche de ces jardins est d’abord de l’ordre du perceptif « physique » avant d’être mental. Au-delà des symboles et des codes, c’est d’abord une vision intérieure qui s’exprime. Comme pour les Koan, le sens n’est pas évident, l’énigme n’a qu’une seule réponse: l’Eveil. C’est une certaine manière d’expérimenter la vacuité. Ces jardins sont nés de l’imagination d’un maître zen, souvent œuvre de peintres, ils se regardent comme une calligraphie,  leur beauté est celle d’une écriture à trois dimensions : la texture rugueuse de la feuille de papier devient le sable ratissé ; les rochers se distribuent avec une intensité visuelle qui fait penser aux caractères denses d’encre de Chine. La calligraphie devient paysage. Plus qu’un jardin, le Kare-sansui est une vision, claire et énigmatique, du cœur de l’homme.

Cessons de vouloir à tout prix en dire quelque chose, le zen échappe à toute approche purement descriptive ou conceptuelle, tout simplement parce cette démarche, de type occidentale, implique une distinction entre l’être qui pense et l’objet de sa pensée, distinction illusoire aux yeux du bouddhisme qui, bien au contraire, prône l’impermanence totale. Vaille que vaille, le bouddhisme institutionnel, au-delà de son immense apport culturel au cours des siècles passés, se maintient, non sans difficulté. Cette conception, du monde venue de Chine, survit, grâce à la possibilité d’une symbiose avec l’omniprésence shinto, et grâce à sa position de quasi monopole du créneau funéraire. Laissons le dernier mot à Ryoko Mori, prêtre en chef du temple de Zuikoji dans le nord du pays, temple vénérable vieux de 700 ans : «  Si le bouddhisme japonais n’agit pas maintenant, il s’éteindra, nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre, nous devons faire quelque chose ».

Christian BERNARD

1Nom japonais de l’un des 3 royaumes de la Corée d’alors. L’intention n’était pas directement religieuse. La lettre diplomatique envoyée fait savoir simplement que ces doctrines bouddhistes ne doivent pas être ignorées si l’on veut dialoguer avec la Chine, sous peine de paraître manquer de culture. Se souvenir que le Japon sort de la préhistoire aux environs de la fin IIIe siècle seulement.

2Il ne fut jamais empereur, mais seulement régent pour l’impératrice Suiko elle-même favorable au bouddhisme.

3Nara fut la première capitale du Japon dans la plaine du Yamato, de 710, date de sa construction, à 794, date à laquelle la capitale est transférée à Heian ( Kyoto). La ville fut construite selon un plan en damier sur le modèle de Chang’an, la capitale chinoise des Tang . Ce qui souligne bien la forte influence de la Chine à cette époque.

4En 1654, le moine chinois Ingen introduisit la secte Ôbaku-shû dans un temple qu’il fit construire près d’Uji. Il introduisit également la calligraphie de l’époque Ming. L’empereur le distingua.

5Il y a deux grands courants dans le bouddhisme en général, le Mahâyâna ou Grand Véhicule) et le Hînayâna ( Petit Véhicule).Voir sur ce point, par exemple Dennis GIRA, Comprendre le bouddhisme, Centurion, 200p.,1989. Le Mahâyâna est né au nord de l’Inde au début de notre ère.

6Sûtra vient du sanscrit qui signifie « fil », « chaîne ». En français, le mot a un peu le sens de « classique », « canonique » . Dans l’hindouisme et ensuite dans le bouddhisme, les sûtras sont les textes dogmatiques ou philosophiques du canon de la religion.

7La dernière phase de modernisation du Japon à l’imitation de l’occident à l’ère Meiji, ne doit pas faire oublier cette première phase à l’imitation systématique de la Chine.

8Il est préférable de nos jours d’employer le mot « école » tant le mot secte est devenu péjoratif.

9En dehors des nouvelles religions se réclamant du bouddhisme.

10Chaque souverain décrète une ère nouvelle (nengô), l’ère Meiji correspond en gros au règne de Mutsuhito ( 1867-1912).

11 Brian Victoria, Le Zen en guerre 1868-1945, Paris, Éditions du Seuil, 363 p., 2001.

12Une autre figure connue est celle de Nissho Inoue, prédicateur extrémiste du bouddhisme Nichiren, considéré comme fasciste par les Américains.

13Depuis peu, s’installe une mode de la dispersion des cendres.

14Un peu comme les sociétés de pompes funèbres en France qui, à la demande de certains clients , organisent des substituts de cérémonies religieuses. Voir à ce sujet le site internet de cette association : obohsan.com

15Situé au Nord-Est de Kyôto, le principal temple de la secte Tendai. Son nom avait été donné pendant la guerre à un croiseur!

16Pour essayer de comprendre, lire par exemple un classique : E.Herrigel, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Dervy, 131 p, 2009. Ce philosophe allemand fut initié à « l’art sans art » du tir à l’arc, à la manière d’un européen il expose sa difficile progression.

17Dô signifie la voie, le cheminement pour atteindre un but dans la pratique d’un art , c’est l’équivalent du chinois Dao ou Tao.

18Amida est le nom japonais du Bouddha Amitâbha ( lumière infinie). Cette dévotion est passée de la Chine au Japon avec la création ici d’une branche nouvelle du bouddhisme appelée l’Amidisme. ( axée sur la dévotion).

19Le répertoire des rocs est immense dans le bouddhisme : Bouddha assis en méditation, la triade bouddhique (Amisa et deux bodhisattvas).., cela se marie bien aux traditions confucéennes (l’ île de la tortue, rocher plat et horizontal), au goût shintoïste pour la nature.