islamisme

 

Régulièrement la France est touchée par des actions terroristes menées de plus en plus par des personnes seules, issues du pays, et non plus par des commandos organisés venus de l’extérieur. En rester à cette seule expression de terrorisme, sans le qualifier d’islamiste, ne permet pas de le distinguer de n’importe quelle autre origine terroriste potentielle, corse, basque, d’extrême droite ou d’extrême gauche…, mal nommer, c’est mal comprendre. Or il y a bien une nature islamique- c’est-à-dire musulmane-du phénomène. Le déni peut venir, à la fois d’instances qui craignent de relancer l’amalgame avec les musulmans en général, ou bien de la majorité musulmane elle-même, qui refuse de considérer ces terroristes comme musulmans. Face à cette protestation not in my name , Abdennour Bidar, philosophe français, musulman soufi, dans sa lettre ouverte au monde musulman, s’élève contre ce déni : Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre…

Pour tenter de comprendre ce phénomène de jihad et d’idéologie jihadiste actuelle, il est indispensable d’en comprendre les logiques religieuses internes et de rappeler comment, au fil des siècles, la notion de jihad a pu évoluer, au point d’enfanter de nos jours de telles horreurs.

1ere partie : Le jihadisme actuel est l’une des trois formes de radicalisation de l’islam sunnite.

Trois formes de radicalisation sont actuellement présentes dans l’univers du sunnisme : l’islamisme, le salafisme et donc le jihadisme. Ce sont trois postures différentes, très hostiles entre elles, mais du fait de leur caractère non monolithique, leurs frontières sont poreuses au point de permettre des passerelles, des emprunts. Le jihadisme actuel doit beaucoup aux deux autres courants.

  1. Un certain discours commun

Les trois partagent globalement le même constat et le même rêve d’avenir. Seuls diffèrent les moyens envisagés et les étapes intermédiaires pour atteindre un objectif semblable..

Le constat est celui d’un grand malaise dans le monde musulman qui se sent déclassé, traumatisé, depuis la fin du califat ottoman en 1924, par la fragmentation de l’Umma en Etats parfois hostiles entre eux, dirigés par des gouvernements qui n’appliquent pas véritablement la charia…bref, de la faute et des dirigeants « musulmans » et d’une contamination avec l’occident perçu comme matérialiste, un monde musulman plongé dans une sorte d’état d’ignorance, d’obscurantisme, tel qu’imaginé avant la révélation faite au prophète Muhammad. Cet état est celui de la jahiliyya, le temps de la mécréance, donc du chaos.

Les trois courants qui veulent mettre fin à cet état rêvent d’un monde où l’islam triomphera, non seulement dans l’espace musulman lui-même, mais aussi sur toute la surface de la terre. Pour cette religion à visée universaliste qu’est l’islam, l’objectif final est la souveraineté de Dieu (la charia, la loi divine) sur le monde, et non la conversion systématique de tous les hommes[1].

Par contre la mise en œuvre de ce schéma général se fait à partir de postures différentes, voire concurrentes et hostiles entre elles.

2- Ces trois courants diffèrent par leur nature et leur époque d’apparition.

  • L’islamisme est de nature politique ; Il s’agit d’arriver au pouvoir, soit par les élections, soit par la force, de manière à ré-islamiser les pays musulmans « par le haut ». Notons ce paradoxe d’un mouvement qui accepte le jeu démocratique, donc la loi des hommes, la souveraineté humaine, avec pour objectif d’imposer la loi de Dieu !

Ce courant politique qui prône un islam idéologique englobant, une lecture politique du Coran, est né au XXe siècle avec Maududi au Pakistan et al Banna en Egypte qui lance en 1928 le mouvement des Frères Musulmans[2]. Globalement le courant islamiste est de nos jours en perte de vitesse, il a échoué dans de nombreux pays. En Algérie l’arrêt du processus électoral en 1992 qui devait aboutir au succès du parti islamiste le FIS [front Islamique de Salut] poussera ses partisans à la lutte armée, en Egypte les Frères Musulmans qui gagnèrent les élections avec la présidence de Morsi, ont été éliminés par le coup d’Etat du maréchal al Sissi. Les islamistes ne se maintiennent qu’en Turquie et d’une certaine manière en Tunisie après avoir beaucoup évolué en tirant les leçons de l’échec égyptien[3].

  • Le courant salafiste actuel, qui se développe en France de manière continue depuis les années 90, plonge ses racines dans le lointain du Moyen âge, plus précisément dans l’empire musulman abbasside. Comme son nom l’indique, il s’agit de retrouver la pureté de l’islam des origines en se référant aux pratiques des pieux ancêtres – les salaf-, c’est-à-dire, les trois premières générations de musulmans.

Il est important, pour la compréhension du salafisme et de l’avenir possible de l’islam, de comprendre dans quel contexte il prit naissance. Tout se joue au IXe siècle au sein de l’empire abbasside, soit deux siècles après la révélation. La question clef est alors de savoir comment on peut interpréter le Coran, texte polysémique comme tout grand texte religieux fondateur d’ailleurs. Les tenants de l’usage de la philosophie, (confrontation avec une science grecque, païenne) donc d’une certaine rationalité – les Mutazilites[4]– ont perdu la partie face aux tenants d’un autre univers de sens, les futurs salafi. Pour ces derniers, dont Ibn Hanbal (780-855), le Coran, texte sacré par excellence, doit être lu d’une manière littérale, et interprété seulement à la lumière des faits, gestes et paroles, du Prophète lui-même et de ses compagnons ainsi que des premiers « continuateurs », matériaux rassemblés dans des collections de milliers de Hadiths qui constituent globalement la Sunna –la Tradition. Le salafisme, comme courant théologique, est la science du hadith, la théologie de la tradition. C’est un islam figé dans un univers sacralisé des origines, univers bien entendu reconstruit.

Le salafisme ne doit pas non plus être confondu avec la Salafiyya, une volonté moderniste réformatrice du XIXe siècle : époque de la Nahda (renaissance), face à la montée de l’occident.

 L’une des options de l’époque, portée par exemple par le penseur Mohammed Abduh (1849-1905), consistait non pas de vouloir imiter servilement l’occident matérialiste, mais à revenir aux temps premiers de l’islam, à retrouver la dynamique des origines par l’usage de la raison : s’inspirer des salaf non à lettre mais en esprit. Hélas, ce réformisme progressiste fut trahi par son meilleur disciple, Rachid Rida (1865-1935). Ce dernier mit fin d’une certaine manière à cette salafiyya au profit d’un souci de retour aux origines très conservateur, manifesté par un soutien sans réserve à la fin de sa vie, au wahhabisme triomphant dans le nouvel Etat d’Arabie saoudite (1932).

Ce virage inauguré par Rachid Rida à la fin des années 20 va être qualifié de salafiste, néologisme créé par les grands orientalistes français, notamment Henri Laoust.

Le wahhabisme, doctrine officielle de l’Arabie saoudite, apparue fin XVIIIe siècle, peut être considéré comme un salafisme, et, c’est précisément la puissance rayonnante de ce pays, grâce à la manne pétrolière depuis 1973, qui relança le salafisme dans le monde.

Le salafisme ne doit pas être confondu avec la tradition, cette dernière est incarnée par ce qu’on appelle l’islam impérial, un islam tranquille instauré au cours de siècles par les empires musulmans qui eurent à gérer le pluralisme des cultures. Cet islam de la tradition était encore celui des premières générations de migrants en Europe, un islam très critiqué par les jeunes générations actuelles adeptes du salafisme. Le retour aux sources, certes sources plus fantasmées que réelles est tout le contraire de la tradition.

Traditionnellement, le salafisme est quiétiste, il ne s’intéresse pas au registre politique, il souhaite simplement vivre sa foi d’une manière pure en deçà de toutes les innovations postérieures (bida) condamnables. C’est bien souvent un islam comportemental (vêtements par exemple) et replié sur lui-même. C’est une islamisation « par le bas » par la prédication (da’wa) et l’éducation (tarbiya).

Le jihadisme emprunte aux deux autres postures de radicalisation, mais diverge sur les méthodes. Ici, l’islam souhaité ne peut s’imposer que par la violence physique, le jihad.

Le penseur de la violence actuelle vient des rangs de l’islamisme, et plus précisément du mouvement des Frères Musulmans, Sayyid Qutb 1906-1966 (exécuté par pendaison dans l’Egypte de Nasser). Il souhaite lancer un jihad intégral contre le monde impie, musulman et occidental, afin de rétablir la souveraineté divine et aboutir à un État Islamique qui appliquera la charia. La violence est le seul moyen pour « libérer » les vrais croyants musulmans du matérialisme occidental. Tous les groupes jihadistes à partir des années 60 et 70 vont adopter ces idées. Sayyid Qutb prône ainsi un jihad de « restauration » : restaurer la pureté originelle de l’islam par la violence !

3- Le jihadisme emprunte de nombreux aspects au salafisme, les deux courants partagent :

–  Le même corpus scripturaire : ils puisent leurs justifications aux mêmes collections de hadiths, ce qui créé une vive inquiétude en Arabie où le jeune prince Salman vient de créer une commission de révision de ce corpus.

–  Une même lecture fondamentaliste des textes.

 – Un même comportement de rupture illustré par la formule bien connue Al wala wa al bara [allégeance et rupture] : vivre avec ceux qui vous ressemblent, se séparer de tous les autres, musulmans ou non. Si pour la plupart des salafistes cette séparation induit seulement du communautarisme, voire un souhait d’Hijra[5] (exode en pays musulman, l’Egypte par exemple), chez les jihadistes, ce souci de séparation peut aller jusqu’à légitimer l’assassinat, manière des plus radicales de se séparer !

– Une même proclamation de la souveraineté de Dieu versus souveraineté du peuple. La démocratie est considérée comme de l’associationnisme.

Les emprunts sont tels que l’on parle parfois de salafisme-jihadisme pour qualifier l’actuel mouvement de violence, suggérant ainsi que le salafisme est le sas d’entrée dans la violence. Cela se vérifie parfois mais n’est pas systématique. A celles et ceux qui souhaitent interdire le salafisme pour mieux lutter contre le jihadisme, il faut rappeler d’une part, que la République française laïque « respecte toutes les croyances », que seuls les actes délictuels sont condamnables, pas les idées ou croyances, et d’autre part, que l’immense majorité des salafistes est quiétiste, totalement hostile à la violence prônée par les jihadistes.

 

Islamisme, salafisme et jihadisme ont été évoqués ici comme postures distinctes, à la fois en compétition, mais aussi avec de fortes porosités entre elles, permises par leur pluralisme interne. Non seulement l’islam est globalement pluriel, mais chaque branche, chaque courant l’est également. Nous sommes dans l’humain, nous sommes dans le mouvant. Ce sera plus loin l’objet de notre troisième point de réflexion, s’interroger sur les évolutions qui ont conduit à ces violences inouïes menées ces dernières années par l’Etat Islamique.

Christian Bernard

 


[1] Romain Caillet, Pierre Puchot, Le combat vous a été prescrit, une histoire du jihad en France, Stock, 298 p, 2017. Les auteurs rappellent (p.41) que les Gens du Livre, Juifs et chrétiens peuvent conserver leur religion en devenant dhimmis. A ce titre ils bénéficieront d’une protection moyennant le paiement d’une taxe, la jizya

[2] Dans l’islam chiite, le grand innovateur en la matière est l’ayatollah Khomeiny en 1979.

[3] C’est ce qu’annonce depuis longtemps Olivier Roy : cf son livre de 1992 : l’échec de l’Islam politique, Seuil, 1992, 252 p. par la suite, avec les attentats commis par al Qaïda, cette affirmation a été beaucoup critiquée. Cela relève d’une incompréhension due à un mauvais usage du vocabulaire, en effet, bien souvent le terme islamisme est pris comme expression générique englobant les trois formes de radicalisation que nous analysons. Mal nommer c’est mal comprendre. L’islamisme est une posture politique, et à ce titre ne doit pas être confondu avec les deux autres formes.

[4] Le Mutazilisme fut la doctrine officielle du califat abbasside entre 813 et 847. Paradoxalement, cet islam de la raison se montra intolérant à l’égard des autres courants (la raison n’est pas toujours raisonnable !) et ainsi échoua. Ceci est dramatique pour ceux qui espèrent une réforme de l’islam où précisément la raison aurait son mot à dire dans l’interprétation des textes.

[5] L’Hijra est l’imitation de la geste du Prophète qui s’exile de la Mecque à Médine en 622 (an 1 du calendrier musulman calendrier hégirien). L’Etat Islamique dans sa revue « Dabiq » a souvent appelé les musulmans du monde entier à pratiquer l’hijra, bien entendu en direction de l’E.I.

 

 

 L’islam pluriel [Christian Bernard]

Programmé déjà dans la News Letter d’avril, ce sujet n’était pas visible pour des raisons techniques.

Dernier des monothéismes à émerger dans l’Histoire, l’islam n’en est pas pour autant monolithique, il a toujours été pluriel, et cela dès les origines que certains imaginent idéales de pureté et d’unité.
L’actualité déverse son lot quotidien d’expressions musulmanes bien souvent incomprises : sunnites, chiites, ibadites, alaouites, salafistes, islamistes, jihadistes, soufis… autant de termes pour dire la diversité de l’islam, des branches comme des postures, qu’elles soient religieuses, spirituelles, juridiques ou politiques.
L’analyse de la pluralité de l’islam par les sciences humaines, contrairement au discours théologique, n’a pas à décréter que tel courant est orthodoxe, qu’il est le « vrai » islam et que tel autre n’est qu’une secte. Elle se contente de rendre compte d’une pluralité de fait, d’en exposer la genèse et les logiques, en cela, elle ne vise qu’à donner des clefs pour comprendre.

Conférence donnée à l’Université Inter Âges de Poitiers le 30 mars 2017 est désormais disponible à l’adresse suivante [ Voir la vidéo… ]

 

Christian Bernard

Vice président de Jacques Cartier

correspondant régional de l'IESR.EPHE

 

 

Durand l’été 2014 les nombreuses et terribles exactions menées par des jihadistes à l’égard des minorités chrétiennes, Yézidis et Turkmènes  du nord de l’Irak, n’ont cessé d’inquiéter, aussi bien les Etats musulmans voisin[1]s, que  nos sociétés occidentales, le sommet de notre inquiétude fut sans aucun doute la décapitation d’un otage américain par un jihadiste ressortissant anglais : la découverte que les barbares sont de chez nous, réveille enfin la communauté internationale face à cette montée, qui semble inexorable, des jihadistes, du Sahel au Moyen-Orient . Alors qu’il y a peu encore, c’était al-Qaeda qui symbolisait à elle seule ce terrorisme, c’est un nouvel acteur, qui se fait appeler, Etat Islamique, qui désormais représente la menace majeure. Quelle est la genèse de cette organisation, qui en est acteur, quels sont ses objectifs ?

Genèse de l’Etat Islamique

Les débuts de l’organisation jihadiste qui, le 29 juin 2014, a choisi de s’appeler Etat Islamique, remontent à l’automne 2006 au moment où une insurrection sunnite jihadiste lutte contre la présence des troupes américaines sur le sol irakien. L’organisation, qui avait alors le nom d’Etat Islamique d’Irak, est une fédération de plusieurs groupes jihadistes dont al-Qaeda en Mésopotamie dirigé par az-Zarqâwî (tué en juin 2006) puis par l’égyptien Abû Hamza al- Muhâjir (1968-2010). Ce regroupement d’organisations jihadistes intègre également une trentaine de tribus sunnites irakiennes en lutte contre le pouvoir central irakien aux mains quasi exclusives des chiites qui prennent leur revanche sur la période  de Saddam Hussein qui s’appuyait sur les seuls sunnites. La coordination de l’ensemble est assurée par un Conseil Consultatif des Mujâhidîn d’Irak dirigé par Abd Allâh Rashîd al-Baghdâdi.

A l’occasion de cette première date clef de 2006, formulons quelques remarques importantes pour la compréhension de l’actualité :

– Il s’agissait alors d’Irakiser l’action jihadiste dirigée auparavant par des étrangers issus pour certains du conflit afghan (les nombreux jihadistes étrangers actuels ne dirigent pas)

– Le changement de nom de l’ensemble est significatif d’une volonté de territorialisation : al-Qaeda en Mésopotamie laisse place à l’Etat Islamique d’Irak  [EII].

-L’alliance avec des tribus sunnites locales constitue un ancrage essentiel pour les jihadistes, et fournit une bonne partie de l’explication des succès foudroyants de l’Etat Islamique dans l’été 2014. Tout retrait de cet appui sonnerait le déclin de l’EI.

* La seconde phase à retenir dans la formation de l’EI est celle de décembre 2011, date à laquelle l’organisation qui vivotait et était engluée dans les difficultés, va rebondir grâce aux évènements de Syrie. La branche syrienne qui fut créée fin 2011 sous le nom de Jabhat al- Nusra connut un tel succès qu’elle devint vite une branche autonome, voire concurrente. La sortie de crise semblait passer par une fusion  des deux groupes, ce qui fut tenté sous la nouvelle appellation d’Etat Islamique en Irak et au Levant [EIIL].[2]Solution vaine, chacun campa sur ses positions :

–         Jahbat al-Nusra dirigée par Abû Muhamad al-Jûlânî fort de ses succès refusa la fusion, franchit le pas de la scission  en juin 2013 avec l’accord de Zawahiri le nouveau leader d’al-Qaeda qui labellise ainsi le groupe jihadiste al-Nusra en Syrie.

–         L’EIIL d’al-Baghdadi, qui désormais n’a plus la labellisation al-Qaeda, décida de rester présent à la fois en Syrie et en Irak, choix justifié par le rappel historique et théologique des premiers califes qui opéraient sur cet ensemble non distinct. Cet argument est très important pour comprendre les mentalités fondamentalistes de ces jihadistes ; cette volonté d’une présence dans les deux pays manifeste le rejet des frontières issues de la période coloniale, plus précisément des accords Sykes-Picot de 1916, époque à laquelle la France et l’Angleterre se partageaient les dépouilles de l’Empire turc ottoman. Désormais les deux mouvements sont en lutte ouverte entre eux. En juin 2014, l’EIIL prend le nom d’Etat Islamique [EI] tout court, abandonnant ainsi une dénomination territoriale précise au profit de l’universel contenu dans la proclamation du Califat pour l’ensemble des musulmans.

Plusieurs questions méritent à ce stade d’être posées :

Quelle est la nature de l’Etat Islamique, qu’est ce qui le différencie d’al-Qaeda ?

Qui sont ses membres, de quels moyens et appuis disposent-ils,

qui permettent à la fois de rendre compte de leurs succès militaires (durables ?) de l’été 2014, et de la grande inquiétude manifestée à son égard par les occidentaux et notamment les Américains lorsqu’ils déclarent que l’EI « va bien au-delà de toute autre menace terroriste » ?

Comme al-Qaeda, l’EI fait partie de cet univers du salafisme-jihadisme qu’il convient de distinguer de l’islamisme. Certes une tendance journalistique lourde tend à confondre les deux en érigeant l’expression islamiste comme catégorie générique, ce qui ne permet pas de comprendre leur nature distincte.

L’islamisme est une posture politique qui instrumentalise le religieux dans le cadre étroit d’un espace national, comme le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban, les Frères musulmans en Egypte, hier le Fis en Algérie…, son objectif est la conquête du pouvoir dans cet espace, conquête soit par les urnes, soit par la force si besoin. Après la conquête du pouvoir, les islamistes croient que l’islamisation de la société se fera facilement (pensons à l’actuelle Turquie avec l’AKP au pouvoir).

Le salafisme lui est une posture d’abord religieuse qui souhaite imposer le modèle idéalisé des premiers musulmans (les salaf). Il existe des salafistes qui vivent cela seulement pour eux-mêmes, sans violence, c’est le cas de la plupart des salafistes qui vivent en France par exemple, mais l’on constate que, de plus en plus leur impatience de vouloir faire triompher ce qu’ils considèrent comme le seul véritable islam, les pousse au combat, au jihad, ils deviennent des salafistes jihadistes[3]. Ce combat est alors mené contre tous les autres, autres musulmans considérés comme traites, et bien entendu, tous les non musulmans.

Si al-Qæda et l’EI partagent ce trait idéologique commun, qu’est ce qui les différencie, pourquoi Zawahiri refuse-t-il le label al-Qaeda à l’EI  alors qu’il en est issu?

Il y a d’abord une question de générations et donc de terrain d’expérience de référence. Pour les anciens d’al-Qaeda, la génération Ben Laden, la référence est le combat afghan d’abord contre les Soviétiques, avant d’être contre les Américains, alors qu’avec les jihadistes actuels le combat de référence est celui d’Irak contre les troupes américaines après 2003. Ces références fondatrices distinctes produisent des cultures spécifiques et donc des objectifs différents[4].

Cette organisation étant assez récente, on la connaît mal, et ce, malgré une infiltration très tôt de la part des services de renseignements syriens. Au système pyramidal d'al-Qaeda, l'EI préfére un modèle en réseau rappelle Gilles Kepel dans  un entretien au Monde en date du 2 sept. 2014.

L’EI, originaire de l’Irak sunnite, privilégie le combat contre l’ennemi proche, à savoir le chiisme, incarné par l’Iran, mais également par les autres groupes musulmans proches comme les Alaouites syriens (le peuple de Bachar). Dans le jargon de l’EI, il faut s’opposer au projet safavide[5]. C’est en partie ce qui explique le ralliement massif de nombreuses tribus sunnites d’Irak maltraitées par le pouvoir central aux mains des chiites (avec le Premier Ministre Maliki). De son côté, al-Qaeda continue à combattre les ennemis d’hier, Américains, occidentaux au sens large, mais aussi les régimes musulmans jugés apostats. Le jihad de l’EI est pour l’heure plus territorialisé que celui d’al-Qaeda, mais nous sommes dans des univers très mouvants aussi a-t-on raison de craindre le retour en occident des jeunes jihadistes partis au Proche-Orient.

 La grande différence, qui certainement a valu à l’EI l’exclusion de la nébuleuse al-Qaeda, réside dans le mode de gouvernance. L’EI veut une action rapide dans l’administration directe des espaces conquis avec application immédiate de la charia sans ménagement. La volonté d’imposer éventuellement le statut de dhimmi aux chrétiens de la région relève de cette démarche. L’EI se distingue également par un niveau de violence sans égal, ce qui d’ailleurs commence à effarer certains alliés sunnites de circonstance qui ne partagent pas la même idéologie.

Bien entendu, malgré ces différences notables entre les deux groupes, EI et al Nusra, l’on peut toujours assister à des alliances de circonstances face à un ennemi commun, c’est le cas par exemple en juin 2014 dans la ville frontière de Boukamal. Tous ces groupes jihadistes sont assez instables et une certaine porosité existe entre eux.

Quelles sont les forces et les faiblesses de l’Etat Islamique ?

L’organisation qui a beaucoup évolué depuis sa naissance a connu en peu de temps des phases de succès et plus encore de déclin[6], mais, à deux reprises au moins, elle a su rebondir en saisissant les opportunités, lors du conflit syrien en 2011, et en 2013, lors du soulèvement des tribus sunnites irakiennes.

Diverses sources donnent au printemps 2014 un effectif proche de 20 000 hommes, ce qui est beaucoup plus que n’en disposait al-Qaeda. Si le commandement avec al-Baghdâdi est exclusivement arabe irakien sunnite, avec un encadrement de professionnels issus en partie des rangs de l’ancienne armée de Saddam Hussein, d’officiers humiliés par l’armée américaine d’occupation, l’essentiel des troupes vient de l’extérieur : jihadistes de pays arabes voisins, anciens du jihad caucasien, contingents de volontaires occidentaux dont la presse se fait régulièrement écho, jihadistes australiens, américains, voire même asiatiques…sans oublier les milliers de prisonniers libérés des prisons conquises, soit un ensemble assez hétérogène[7]. Au départ la plupart de ces occidentaux étaient partis en Syrie combattre pour une juste cause humanitaire, mais déçus dans leur rêve romantique de n’être que de simple auxiliaires en logistique, voire de « la chair à canon » car inexpérimentés, la grande majorité est allée vers l’EIIL qui leur proposait une action directe de combat, des perspectives de conquête, de gloire voire de richesse. C’est ainsi que le dynamisme de l’EIIL, puis désormais de l’EI s’est créé, dans une sorte de furia militaire, une fuite en avant continue, de conquête, de violence, de pillage.. L’action violente savamment communiquée par internet a un double effet, d’intimidation des populations, mais surtout de propagande qui attire de nouveaux combattants. N’oublions pas également que le succès militaire résulte aussi de l’appui des populations et des milices sunnites du nord et de l’est de l’Irak.

L’EI dispose d’un bon niveau d’armement, à la fois acheté grâce à de très gros moyens [8]financiers, mais aussi pris d’abord en Syrie puis  à l’armée irakienne qui s’est bizarrement débandée au printemps 2014 –armement lourd sophistiqué d’origine américaine. Fin août 2014 encore, la prise de l’aéroport militaire de Tabqa près de Rakka en Syrie sur l’armée régulière, leur fournit en abondance de l’armement lourd, artillerie et même des moyens aériens. L’argent abondant est d’abord venu de donations « privées » du Qatar et d’Arabie –il semble que cette source soit désormais en grande partie tarie-, puis du pillage des banques irakiennes lors des succès de l’été 2014, ainsi que des actions de racket, de l’ « impôt révolutionnaire » imposé aux populations des espaces conquis, des rançons obtenues d’occidentaux libérés, sans oublier des recettes de la vente de pétrole sur le marché noir, suite à la conquête du bassin d’hydrocarbures de Deir ez-Zor en Syrie . En cette fin d’été 204, l’EI s’autofinance.

Ces forces de l’EI, bien armées, bien encadrées, bien entraînées dans des camps itinérants, qui disposent d’un bon service de renseignements, ont fait preuve de leur redoutable efficacité au point de susciter enfin l’inquiétude de la communauté internationale.

Les faiblesses peuvent cependant venir de plusieurs horizons. L’afflux massif de jihadistes internationaux pourrait se tarir avec le succès d’une contre offensive, car c’est la fuite en avant dans la guerre, le succès et la violence qui alimentait le système. Les soutiens extérieurs aux jihadistes pourraient faire défaut : des tribus sunnites s’interrogent déjà face aux excès de violence, le Qatar et l’Arabie comprennent le danger et dénoncent l’action de l’EI, la Turquie qui avait laissé faire, voir encouragé le mouvement, en fermant les yeux à sa frontière sud, fait volte face depuis l’enlèvement de ressortissants turcs, même Bachar al-Assad qui avait bien pris soin d’éviter de bombarder ces jihadistes afin qu’ils éliminent l’opposition démocratique syrienne, se range désormais parmi leurs ennemis. Revirement surprenant, l’Iran chiite et Bachar l’alaouite se disent près à collaborer avec les Américains dans ce même combat anti-terroriste : ces deux Etats, l’Iran et la Syrie de Bachar vont-ils redevenir fréquentables [9]? Quel retournement de situation alors qu’il y a peu encore les pays sunnites attiraient l’attention des Américains sur le danger que font courir à la région l’entente des pays chiites – le fameux arc chiite-. Par ailleurs, on peut s’interroger sur la pérennité de la cohérence des forces internes de l’EI issues de pays très divers, n’y a-t-il pas à moyen terme risque d’éclatement ?

Que faire contre cette menace non seulement pour l’unité irakienne et l’ensemble du Proche-Orient, mais aussi pour les pays occidentaux quand viendra le temps du retour des jihadistes européens ?

Dans l’immédiat, certainement une intervention, militaire et diplomatique engageant d’abord les Etats de la région, à condition que ces derniers n’y voient pas seulement un moyen d’accroître leur propre puissance ou rayonnement, ce qui n’est pas acquis tant est vive la compétition entre les aires chiites et sunnites. Une solution, du moins pour l’Irak, passe par une union politique des différentes composantes politico-religieuses du pays, que cesse ces dominations-vexations successives entre chiites au pouvoir depuis la mort de Saddam Hussein et sunnites brimés aujourd’hui, dominants hier.

Mais à terme, le problème de fond demeure celui de l’obscurantisme qui pousse des milliers de musulmans dans les bras d’idéologies rétrogrades. « La faillite de l’éducation dans le monde musulman est le terreau de ce prétendu Etat islamique » écrit Abdou Filali-Ansary auteur de Réformer l’islam ? Une introduction aux débats contemporains, La découverte, 2003, 284 p. A la question de savoir pourquoi l’enseignement de l’islam s’est à ce point appauvri, Filali-Ansary répond : « dans la majorité des pays du monde musulman, on observe une sorte de partage des rôles, d’échange de bons procédés entre pouvoir politique et pouvoir religieux : le pouvoir politique a tout intérêt à ce que ceux qui ont le magistère religieux perpétuent leur discours qui, de leur côté, lui revoient l’ascenseur. Il est temps de ranger au placard ce pacte pré-moderne, malsain, qui  lie le politique au religieux, et qui empêche tout discours alternatif [10]». Tout est dit !

Sur ce sujet de la faillite de l’enseignement, on ne peut pas ne pas citer le philosophe Souleymane Bachir Diagne, ancien élève du Lycée Louis-Le-Grand à Paris, professeur à l’Université Columbia de New York : « Le combat est engagé entre les forces qui sont du côté de l’élan vital et celle de la répétition à l’identique…Nous traversons une phase renouvelée de cette tension qui s’est poursuivie tout au long de l’histoire musulmane. Le sort de l’islam se jouera dans cette bataille[11] ».

Si au Sahel, ce même problème d’éducation est confié aux Marocains qui apparaissent comme les acteurs locaux les plus ouverts, à qui peut-on confier la tâche au Proche-Orient, région où le sunnisme est dominé par l’idéologie wahhabite exportée généreusement par l’Arabie Saoudite ?

Christian BERNARD

Prochain article  Le Califat et les minorités religieuses.

Déjà publiés sur ce thème Syrie/Irak

http://www.institut-jacquescartier.fr/2013/01/les-alaouites-dans-le-piege-syrien/

http://www.institut-jacquescartier.fr/2012/09/pourquoi-la-russie-soutient-elle-la-syrie-christian-bernard/


[1] Fin août 2014, l’Union Mondiale des Ulémas vient de condamner l’Etat Islamique lui reprochant de mener des actes contraires à la charia.

 

 

 

 

[2] EIIL est la traduction arabe de  ad-Dawla al-Islāmiyya fi al-ʿIrāq wa-š-Šhām (الدولة الاسلامية في العراق والشام). Ce qui donne l’acronyme Daesh  . Le mot Sham désigne la Syrie historique qui englobe la Palestine, d’où une revendication de l’ensemble de ce territoire par l’EIIL.

 

 

 

 

[3] Cf la revue Moyen Orient, n° 20 oct-déc.2013.

 

 

 

 

[4] Romain Caillet, Qu’est ce que l’Etat Islamique ? http://www.lesclesdumoyenorient.com/Entretien-avec-Romain-Caillet-Qu.html

 

 

 

 

[5] Expression employée par l’EI pour désigner l’Iran chiite ( en rappel de la dynastie safavide ou séfévide qui a fait du chiisme la religion d’Etat au XVIe siècle.

 

 

 

 

[6] Pour mater l’insurrection sunnite en 2006, les Américains avaient alors financé une armée  de 92 000 hommes,- les Sahwa : réveil en arabe-,  issu en grande partie des tribus insurgées, supplétifs de l’armée irakienne. Ces chefs de tribus « achetés » par l’ennemi américain subirent alors de nombreux attentats, mais cette opération affaiblit fortement l’ensemble formé par les insurgés aidés des jihadistes.

 

 

 

 

[7] Le nombre de jihadistes d’origine française n’a cessé de croître pour atteindre le millier. On estime a environ 12 000 les combattants d’origine étrangère encadrés par des Irakiens essentiellement, ce qui nécessite d’organiser des groupes homogènes sur le plan linguistique pour le commandement opérationnel. L’EI a connu de nombreuses pertes en fin d’été 2014 avec les offensives syriennes,  kurdes,  irakiennes appuyées par des frappes aériennes américaines.

 

 

 

 

[8] Le Monde, 26 août 2014

 

 

 

 

[9] Fin août 2014, tant Barak Obama que François Hollande, ont clairement refusé d’accepter Bachar al-Assad  à la lutte contre le terrorisme. Or, toute action contre l’EI menée seulement en Irak serait vouée à l’échec, d’une manière ou d’une autre, certes sans le reconnaître afin de ne pas perdre la face, l’occident sera bien obligé de compter avec le régime syrien, qui désormais , sentant la menace, commence à ne plus « protéger » ces jihadistes.

 

 

 

 

[10]  La Croix 22 août 2014

 

 

 

 

[11] La Croix 6 mai 2014

 

 

 

 

 

Il en rêvait depuis longtemps, la question faisait débat, mais finalement en octobre 2013, le Sultan de Brunei, monarque de ce richissime petit Etat au nord de l’île de Bornéo, vient d’annoncer la promulgation d’un nouveau code pénal fondé sur la charia qui entrera progressivement en vigueur dans les années à venir : tout y est, de l’amputation de la main du voleur à la lapidation pour adultère en passant par une  flagellation savamment codifiée en cas d’avortement ou de consommation d’alcool. C’est une première en Asie du Sud-est, fièrement affichée, comme un retour aux sources islamiques du sultanat de Brunei, tout en étant  compatible avec la modernité revendiquée et l’impératif d’ouverture au monde pour raisons économiques.

Cette posture nouvelle de l’islam de Brunei est-elle atypique ou exemplaire en Asie du Sud-est ?  Comment évolue l’islam dans les pays voisins, dans cet espace culturel malais ethniquement dominant,  sont-ce des agendas nationaux particuliers ou bien y a-t-il un mouvement régional islamique, voire islamiste,  global ?

1-  La mise en place  d’espaces musulmans en Asie du Sud-est.

Dans l’esprit de beaucoup de Français, l’espace musulman mondial est essentiellement celui du Maghreb  et du Proche-Orient, quant il n’est pas purement et simplement assimilé au monde arabe. Au mieux, la perception de cet espace islamique va du Sahel malien aux montagnes d’Afghanistan où l’armée française est intervenue récemment. Pourtant, la réalité de cet espace islamique est bien différente, les plus importants pays musulmans sur le plan démographique sont en Asie : le Pakistan  (180 millions de musulmans), le Bengladesh (155) l’Inde (une minorité musulmane de 13,5% soit environ 135 millions), et surtout l’Indonésie, le géant de l’Asie du Sud-est avec 200 millions de fidèles, le plus grand pays musulman au monde. A l’heure des soubresauts du monde arabe à l’ouest, il  est légitime de s’interroger sur l’évolution de l’islam dans cette partie du monde la plus peuplée. Et si cet islam du Sud-est asiatique, perçu longtemps comme périphérique, était demain l’un des moteurs de l’ensemble de l’espace islamique ?

Le domaine spatial de notre regard recouvre outre l’Indonésie déjà citée, la Malaisie,  Singapour, Brunei, le sud de la  Thaïlande, et le sud des Philippines.

Cet espace est le résultat de  deux vagues d’islamisation : la première aux XIIIe-XVe siècles, la seconde, de nos jours.

* Pendant un siècle après la mort du Prophète Mohammad, l’expansion de l’islam fut fulgurante jusqu’aux coups d’arrêt bien connus : à l’ouest 732 – Poitiers-, à l’est en 751 face au monde chinois lors de la bataille de Talas –actuellement au Kirghizstan-. Eu égard à cette expansion initiale rapide, l’introduction de l’islam en Asie du Sud-est fut tardive, progressive, et, dans l’ensemble pacifique. La nouvelle religion arrive dans les bagages du commerce international le long de la route maritime de la soie. Commerçants arabes mais aussi chinois et indiens proposent l’islam dans les Etats-villes-ports de la région du détroit de Malacca. Adopter l’islam était alors un atout pour s’intégrer dans la mondialisation du moment. Ce mécanisme de conversion nous permet de comprendre pourquoi ces régions devenues musulmanes conservèrent jusqu’à nos jours des pans entiers de leurs cultures ancestrales. La charia devait composer et s’effacer devant le droit coutumier local. Ceci a produit des situations de syncrétisme qui ont poussé l’occident à déclarer qu’ici, en Asie du Sud-est, l’islam était tolérant et modéré.

* La seconde vague d’islamisation est en cours, elle a débuté fin des années 70, début des années 80 selon le pays. C’est une islamisation plus profonde qui touche tous les aspects de la vie quotidienne, plus radicale, interprétée en occident comme un « réveil » de l’islam local, du coup, moins modéré, moins tolérant. Si nous prenons l’exemple de la Malaisie, Ce « raidissement » de l’islam est datable[1] : En 1974, lors de la mort du sultan Abu Bakar du Pahang, télévisions et radios diffusent de la musique classique européenne, en 1975, et cela n’a pas cessé depuis, lors du décès du roi du Kelantan (un Etat fédéré considéré comme le berceau de la culture malaise), les mêmes medias diffusent des versets du Coran. Si la première vague d’islamisation était due aux commerçants, à qui imputer l’actuelle ?

* Les raisons sont nombreuses et complexes, mais globalement elles font écho aux évolutions constatées aux Proche et Moyen Orient, qui changent de paradigme à cette époque : l’on passe du paradigme nationaliste au paradigme religieux, l’exemple le plus net se rencontre dans le monde arabe, qui face à l’échec flagrant du pan arabisme, cherche son identité dans le religieux. Cela va se traduire par une montée en puissance de l’islamisme, entendu au sens d’une posture politique qui instrumentalise le religieux. Dans cet ordre d’idée, il est manifeste que la révolution islamiste iranienne de 1979 a suscité des vocations dans des mouvements islamistes d’Asie du Sud-est, le modèle iranien de gouvernance devenait la voie à imiter. Ceci dit, concrètement, l’Iran n’a réussi à exporter son modèle qu’au seul Liban avec la création du Hezbollah. N’oublions pas non plus qu’à partir de 1974 le choc pétrolier va promouvoir brutalement sur la scène internationale l’Arabie Saoudite et son modèle musulman  wahhabite. La manne des pétrodollars arrose même ce monde musulman « périphérique », nombre d’étudiants de ces pays vont se ressourcer dans les universités d’Arabie, découvrent le jihad, partent en Afghanistan se battre contre les Soviétiques. Tout gouvernement musulman à l’époque craignait des soulèvements à l’imitation de l’Iran chiite, aussi, l’influence sunnite wahhabite d’Arabie fut-elle la bienvenue. Les bénéficiaires[2] de cette manne saoudienne furent nombreux, en Malaisie (l’Assemblée de la Jeunesse Malaisienne), en Indonésie (le Conseil indonésien islamique de prédication, l’Union Islamique..). L’aide financière concerna également les écoles religieuses (madrasas), les universités, des bourses pour étudier au Proche Orient.

* Les données de cette seconde vague d’islamisation permettent de comprendre certains comportements musulmans actuels en Asie du Sud-est. Quelques exemples suffiront pour en comprendre la portée : Les héritages culturels locaux qui avaient subsisté au sein de l’islam régional depuis des siècles sont progressivement bannis dans un souci de purification des pratiques musulmanes, de retour aux sources. C’est ainsi qu’en Malaise la fête populaire de Mandi Safar qui se déroulait sur les plages au nord de Malacca est désormais interdite. Une fatwa (un avis juridique avisé) du Comité des Affaires Islamiques de Malaisie vient de proscrire l’alcool dans les mess des officiers de la police et de l’armée. Les femmes portent presque toutes le voile, ce qui n’était pas le cas auparavant, et les élites prennent régulièrement le chemin de la Mecque pour effectuer le pèlerinage. Le nouveau cours de l’islam traque les comportements vestimentaires et alimentaires. Tous les fournisseurs de viande sont sommés de fournir du hallal[3]. L’ensemble donne une impression non pas de réveil mais de radicalisation, qui peut prendre plusieurs formes, de la rigidité traditionaliste, aux mouvements islamistes actifs. L’annonce de la mise en œuvre de la charia au sultanat de Brunei doit être comprise dans cette perspective globale régionale d’une seconde vague d’islamisation.

2-  Les réalités musulmanes nationales en Asie du Sud-est.

·        En Malaisie, Etat indépendant depuis 1957, les musulmans représentent environ 60% des 30 millions d’habitants. L’Etat est laïque au sens où l’on accepte l’existence des autres religions, bouddhiste, hindouiste, chrétienne[4] qui avaient été favorisées lors de la période coloniale anglaise, mais cependant, l’islam est la religion officielle du pays car majoritaire. Le pays fut longtemps très accueillant y compris à l’égard d’islamistes exclus de leur pays d’origine.  C’est un islam sunnite de rite chaféite[5] actuellement très « contaminé » par le wahhabisme d’Arabie Saoudite. Depuis une trentaine d’années, cet islam s’est rigidifié, il est devenu omniprésent dans la vie quotidienne et dans les discours officiels. Depuis les années 80, deux systèmes juridiques ont cours en Malaisie, un système islamique durci, qui ne s’applique qu’aux seuls musulmans, nettement favorable aux hommes au détriment des femmes (polygamie, facilité de divorce..), et un droit civil traditionnel pour les autres minorités. Pour l’heure, la constitution « séculière » est toujours la loi suprême de l’Etat malaisien, ce qui protège la liberté religieuse, mais des voix se font régulièrement entendre pour instaurer la charia. On assiste à un mouvement de « purification » de toutes influences non islamiques, n’a-t-on pas récemment interdit le yoga sous prétexte qu’il véhiculait une influence hindoue qui pouvait concurrencer l’islam ! Par ailleurs, l’on distingue de plus en plus les Malais (l’appartenance à l’islam devient le critère premier et essentiel pour définir l’identité ethnique) des Malaisiens (les habitants issus des minorités religieuses, et ce indépendamment, pour les uns et les autres de leur véritable appartenance ethnique au sens  classique du terme). Pointe ici la forte tentation d’une identité ethno-religieuse lourde de conséquences graves dans l’avenir[6]. La volonté de protéger la majorité musulmane peut aller très loin et prendre des formes fondamentalistes étonnantes de notre point de vue : par exemple  en octobre 2013 la Cour d’Appel du pays vient de valider l’interdiction faite aux non musulmans d’utiliser- à l’oral comme à l’écrit- le mot « Allah » .

·        Singapour, Cité-Etat peuplée à 77% par des Chinois, a de ce fait pris très tôt en 1965 son indépendance d’avec la fédération malaise. Dans cet Etat multiculturel, la population malaise originelle ne représente plus que 14% de la population mais l’essentiel de la composante musulmane de l’Etat. Ainsi, les 15% de musulmans à Singapour sont donc Malais pour les ¾, et Indiens pour le reste. Cette minorité musulmane, sunnite, de rite chaféite[7] comme en Malaisie, est particulièrement choyée par l’Etat qui souhaite maintenir le pluralisme religieux, la tolérance, voire une laïcité d’Etat. Cette posture officielle vient certainement du fait de la domination de l’ethnie chinoise traditionnellement indifférente aux questions religieuses dogmatiques. C’est une politique très pragmatique, la laïcité est ici plus dans les actes que dans les textes et discours. Singapour se place dans la suite de la politique coloniale britannique qui avait crée en 1915 un Conseil Consultatif Musulman[8]. Actuellement le Conseil Islamique de Singapour,  très lié à l’Etat, avec à sa tête un coordinateur –le Majlis– gère de manière non conflictuelle toutes les affaires musulmanes. Les musulmans, mais de fait, les Malais, se trouvent ainsi favorisés par l’Etat[9], il s’agit d’entretenir de bons rapports avec les Etats voisins de Malaisie et d’Indonésie où l’ethnie malaise domine. Est-ce à dire que tout se passe bien entre musulmans et autres religions et ethnies ? Pas vraiment si l’on en croit ce que dit et écrit  Lee Kuan Yew Premier ministre de Singapour  de 1959 à 1990 qui dénonce dans un ouvrage édité en 2011 Hard Truths to Keep Singapore Going » (des vérités difficiles pour permettre à Singapour d’aller de l’avant) la difficile intégration des musulmans (rappelons qu’ils sont surtout Malais dans un Etat dominé par des Chinois). « Je pense que nous progressions très bien jusqu'à la poussée de l'islam, et si vous me demandez mon opinion, les autres communautés s’intègrent plus facilement – les amis, les mariages mixtes, etc. Je pense que les musulmans ne causent pas de problèmes au plan social, mais ils sont distincts et séparés [10]». Il appelle les musulmans à « être moins stricts dans l’observance religieuse islamique ». Le débat sur le voile qui agite la communauté musulmane et les partis politiques est symptomatique de cet état de fait. L’islamisation en profondeur en cours en Malaisie voisine trouve un écho à Singapour. Le Parti de la solidarité nationale (PSN) souhaite que les femmes musulmanes puissent porter le voile dans le cadre de leur métier tant à l’hôpital qu’à l école. Dans un communiqué, le parti, qui ne souhaite pas voir les débats sur le hijab se « politiser », « observe qu'au fil des ans, les Singapouriens ont pris l'habitude de voir travailler des femmes musulmanes voilées dans les bureaux gouvernementaux, dans certains hôpitaux privés en tant qu'infirmières, dans les écoles en tant qu'enseignantes et même en tant que participantes au défilé de la fête nationale [11]». Le ministre en charge des affaires musulmanes cherche à calmer le jeu et demande aux musulmans d « ’être patients ». Cette question du voile, comme dans d’autres pays est significative d’un souhait de plus grande visibilité de l’islam, ici la réponse est relativement ambiguë car d’un côté il y a refus par exemple du port du Hijab pour les femmes policières, et de l’autre, dans certaines circonstances, au parlement par exemple, le port du voile est toléré.

Les autorités singapouriennes sont très vigilantes quant au risque terroriste mais les évènements du passé montrent, qu’ici comme ailleurs, le danger n’est jamais exclu[12]. « Il est de notoriété publique que Singapour demeure une cible de choix pour les terroristes, en raison de sa proximité et de ses relations historiques avec Israël et les Etats-Unis -les fameux « juifs » et « croisés » cloués au pilori par la propagande d’Al Qaida et de la Jemaah Islamiyah » explique Kumar Ramakrishna, directeur du Centre d’Excellence pour la Sécurité Nationale basé à Singapour[13] Si les musulmans singapouriens sont opposés au terrorisme, ils n’approuvent pas pour autant l’alignement sur les Etats-Unis (ils étaient opposés à la guerre d’Irak). Singapour pratique une politique d’accords de défense bilatéraux avec ses « voisins à risque ».

·        L’Indonésie, le plus grand pays musulman au monde avec 87% de musulmans sur une population de 250 millions. Les autres religions reconnues sont le protestantisme, le catholicisme, l’hindouisme (Bali), le bouddhisme et récemment le confucianisme.

Régulièrement depuis 1945 se pose la question de la nature de l’Etat, de ses rapports avec les religions et surtout avec la religion majoritaire, l’islam. Lors de l’adoption de la constitution en août 1945, la question fut tranchée en n’adoptant pas le compromis signé quelques mois auparavant, la charte de Jakarta, qui faisait obligation pour les musulmans de suivre la charia. L’article 29 de la constitution affirme la croyance en un Dieu unique[14], sans référence à une religion précise, garantit la liberté de culte pour les six religions reconnues[15], chaque indonésien doit en choisir une sur sa carte d’identité. Les Indonésiens sont libres d’être ou non pratiquants, mais l’athéisme est proscrit car assimilé au communisme. Au-delà de l’affichage d’une religion officielle, chaque indonésien en fait adopte les croyances ancestrales de la  javanaéité.

Cette dernière tend à s’estomper avec l’entrée de la société dans la vie moderne. Le décollage économique du pays dans les années 70, 80 entraîna une urbanisation rapide, la création d’une classe moyenne urbaine qui se reconnaît de moins en moins dans la tradition ancestrale. La place est désormais occupée par un approfondissement de l’islam, certains diraient raidissement. Cette nouvelle posture religieuse apparaît dès la fin des années Soekarno –Président de 1966 à 1998- Dès 1991 le Président lui-même prend le chemin de la Mecque pour effectuer le Pèlerinage pour la première fois. Désormais l’accomplissement des différentes obligations de l’islam est le fait du plus grand nombre, les élites en tête. Comme ailleurs, cette nouvelle phase d’islamisation, plus profonde est fille de la modernité, elle s’accompagne à la fois d’un affichage plus ostentatoire et d’une perte rapide des vieilles habitudes syncrétiques.  Dans ce nouveau contexte, la question de la nature de l’Etat et de l’islamisation du droit revient dans l’actualité à la demande des islamistes de plus en plus nombreux.

La province d’Aceh à la pointe nord de l’île de Sumatra, région mondialement connue depuis la catastrophe du 26 décembre 2004 (tremblement de terre et tsunami) bénéficie d’un statut spécial depuis 1999. A cette date espérant mettre fin à un dur et sanglant conflit mené par les indépendantistes depuis 1976, le Président indonésien Habibie accorda  à la province le droit d’appliquer toute la charia. Aceh fait ainsi figure  d’avant-garde pour les islamistes du pays. Dans cette province de 4 millions d’habitants, la police de la charia interpelle les gens sur l’espace public, dans les bars, à l’université,  la promiscuité filles-garçons n’est pas tolérée dans la rue. Des punitions par coups de bâtons en nombre savamment programmé sont administrées sur la place devant la mosquée  à la sortie de la prière. La lapidation est envisagée en cas d’adultère. Il en est de même pour l’alcool, le voile des femmes, les vêtements moulants[16] etc. Avec l’arrivée massive de l’aide occidentale après le tsunami, on a assisté à un relâchement des mœurs au contact d’un autre mode de vie. Néanmoins, la police de la charia est toujours là et veille.

* Le sultanat de Brunei [Negara Brunei Darussalam en malais], petit Etat de 400 000 habitants indépendant des Britanniques depuis 1984. Le Sultan, chef politique et religieux, gouverne seul par décret. La population , aux ¾ musulmane[17], est la plus pratiquante d’Asie –la prière du vendredi est une obligation-. La récente mise en place de la charia ne s’applique qu’à eux, et non aux minorités religieuses.

* le sud des Philippines  est actuellement peuplé par des musulmans et ce depuis la fin du XIVe siècle. L’ensemble de l’archipel philippin fut musulman jusqu’à l’arrivée des Espagnols  et du catholicisme au XVIe siècle. Ce sud musulman est en lutte contre le gouvernement central pour l’indépendance Ce conflit est à la fois de nature  religieuse et indépendantiste. Plusieurs groupes s’opposent au  gouvernement :

Le Front Moro de Libération Nationale [FMLN]. Cette organisation politico-religieuse  déclare vouloir protéger l’ethnie  musulmane Moro Depuis sa création en 1969, le mouvement lutte pour l’indépendance des provinces musulmanes du sud des Philippines. Aidée par la Malaisie, le bras armé du parti lutte contre le gouvernement central. Avec l’accord signé en 1996, le Front se contente d’une simple autonomie de ces provinces sud. Cette situation n’étant pas du goût de tous les membres, une scission se produisit en 1978 et donna naissance au Front Moro Islamique de Libération (FMIL) qui se lança à son tour dans la guérilla. En septembre 2013, le FMLN reprend le combat, en opposition à son tour aux négociations entre le gouvernement et le FMIL. La bataille de Zamboanga fit de nombreux morts pour tenter de libérer les centaines d’otages retenus[18]. Sous l’égide de la Malaisie, un accord a été signé en décembre 2013 entre le gouvernement philippin et le Front Moro Islamique de Libération. C’est la voie vers une « autonomie véritable et viable » du Bangsamoro, à savoir l’ensemble des provinces musulmanes du sud. L’accord prévoit un partage des richesses du territoire. Ce n’est qu’une étape d’un long processus de paix qui doit être entériné par un référendum aux Philippines.

le groupe Abu Sayyaf, mouvement séparatiste islamiste armé, installé sur les îles de Jolo [19], Basilan et Mindanao, est combattu à la fois par le gouvernement philippin et par les Américains en raison de sa proximité avec al-Qaïda. Les accrochages sont souvent extrêmement violents. C’est un petit groupe[20] mais actif qui étend son activité en direction de la Malaisie[21] et de l’Indonésie proche. Le groupe rêve d’un Etat islamique régional, ses actions consistent en attentats, enlèvements, violences sexuelles, trafic de drogue. Une partie des membres a été formée en Arabie Saoudite pour les études,  ainsi qu’au combat en Afghanistan. Des liens existent également avec la Jemmah Islamiya, groupe terroriste indonésien responsable entre autres des attentats de Bali en octobre 2002.

* Les provinces sud de la Thaïlande constituent une minorité musulmane, de 5 à 8%,  dans un pays majoritairement bouddhiste. Ce sont des sunnites pour la plupart d’origine malaise[22]. La foi musulmane est ici, comme ailleurs dans la région, mélangée avec diverses croyances  régionales ancestrales (animistes). Cet islam  bénéficie d’une représentation officielle avec un représentant nommé par le Roi – le Chularatchamontri–  et un Conseil religieux musulman. Depuis 10 ans un conflit, à la fois de nature religieuse et territoriale ensanglante le sud. Cette insurrection se protège contre une politique d’assimilation forcée à la culture thaï, revendique une islamité plus visible avec liberté de port du voile, création d’écoles islamiques. L’insurrection n’est pas purement idéologique, elle baigne également dans divers trafics dont la drogue. Ce sud thaïlandais  a souvenir d’avoir été rattaché à la Malaisie musulmane jusqu’au début XXe siècle. Le conflit qui a fait près de 6000 morts depuis 10 ans touche peut être à sa fin avec les discussions actuellement en cours sous les bons auspices de la Malaisie.

3-  Ce réveil islamique de l’Asie du Sud–est peut-il conduire à la création d’un vaste Etat islamique, l’Etat nousantarien ?

Cette idée fait brutalement son apparition médiatique en décembre 2001 à Singapour lorsqu’à l’occasion d’une arrestation d’une dizaine de suspects préparant des attentats contre les intérêts occidentaux et israéliens, fut mis à jour une organisation islamiste clandestine du nom de Jemaah Islamiyah prétendant avoir pour objectif la création d’un Etat islamique nousantarien (Daulah Islamiyah Nusantura). Cet Etat devrait comprendre l’essentiel des territoires musulmans malais, au sens ethnique du terme, à savoir, les provinces sud de Malaisie, Singapour, le Sultanat de Brunei, l’Indonésie, des provinces sud des Philippines. Les renseignements obtenus par cette arrestation vont connaître immédiatement une grande ampleur médiatique grâce aux services de sécurité de Singapour relayés par l’occident alors en pleine recherche de l’identité de l’hydre al-Qaïda : nous sommes trois mois après les attentats du 11 septembre en pleine psychose « choc des civilisations » chère à Samuel Huntington. C’est ainsi que ces renseignements évoquant l’objectif d’une sorte de Califat oriental ne sont pas vraiment analysés sereinement, pris comme tels, et annoncés comme une sorte de chaînon manquant dans le puzzle al-Qaïda.

Quelle analyse peut-on en faire aujourd’hui ?

* La Jemaah Islamiyah est le nom donné par les media et magistrats indonésiens aux réseaux islamistes impliqués dans divers attentats antichrétiens et anti-occidentaux : Noël 2000 à Djakarta, octobre 2002 à Bali – attentat le plus meurtrier de l’histoire de l’Indonésie faisant 202 morts parmi des touristes principalement australiens-, août 2003 à l’Hôtel Marriot de Djakarta..

Ses propos nettement anti-occidentaux, essentiellement anti américains, relèvent de la rhétorique classique de type salafiste jihadiste en lutte contre la « domination impérialiste  des croisés et sionistes ». L’ONU l’a inscrite sur ses listes des organisations terroristes. Il semble que la source idéologique provienne de l’école coranique Ngruki[23] au centre de l’île de Java. Le maître à penser est Abu Bakar Bashir qui dut s’exiler 17 ans en Malaisie à l’époque du Président dictateur Suharto, et ce jusqu’à sa chute en 1998. Il enseigne alors librement en Malaisie et à Singapour un islam anti moderniste et anti occidental.[24]Il soutient le combat de Ben Laden, critique les Américains engagés dans des conflits contre les musulmans, répand la thèse d’un complot américano-israélien dans les différents attentats attribués à la Jemaah Islamiyah, préconise la charia pour un futur Etat islamique d’Indonésie. En 2011 il est condamné à des années de prison après de nombreuses et complexes péripéties en justice.

L’autre acteur clef de la Jemaah Islamiyah, certains disent  le cerveau, est Hambali[25], islamiste passé par la même école, lié à al-Qaïda et aux groupes Moros des Philippines,  ancien du jihad afghan contre les Soviétiques, exilé un temps en Malaise, arrêté en 2003 en Thaïlande par les services secrets américains qui depuis le détiennent au secret.

Globalement, depuis la  reformasi , à savoir la tentative de démocratisation post Soekarno en Indonésie, à partir de 2000, les groupes islamistes s’engouffrent dans l’espace de libertés accordées, désormais ils quittent l’histoire purement nationale pour intégrer la dimension du jihad international. C’est le cas entre autres du Front des défenseurs de l’islam (FPI Front Pembela Islam) né à Djakarta au sein d’une communauté d’origine yéménite émigrée ici au XIXe siècle. Imprégnée de néo-wahhabisme –la doctrine officielle de l’Arabie Saoudite-, ses membres veulent, par la force, faire régner la vertu et combattre le vice dans la banlieue de Djakarta.

·        Cette nouvelle tendance internationaliste conduit-elle pour autant à un objectif de création d’Etat islamique supranational en Asie du Sud-est dans le cadre d’une entité malaise?

Cet Etat, qualifié de Nousantarien[26] (nom donné par les Indonésiens à leur archipel, mais par extension pour certains, à l’ensemble du monde malais !) ne semble pas avoir de fondement historique. « C’est un espace chimérique, fruit d’une relecture du passé et de phantasmes» affirme le chercheur Rémy Madinier[27]. L’identité malaise assimilée à l’islam est récente même s’il est vrai que l’islam a joué un rôle important dès le XIIIe siècle. A la veille des indépendances après la seconde guerre mondiale, il n’apparaît pas de communauté de destin malaise. Certes il a existé des solidarités régionales mais pas au nom de l’islam. Les éléments d’un monde malais[28] linguistiquement parlant – l’indonésien et le malais péninsulaire ont 80% de vocabulaire commun- sont restés dans leurs cadres nationaux issus de la colonisation. Aux Philippines du sud, c’est le terme portugais de Moro[29] qui fut repris et non le qualificatif de malais. « L’émergence d’une identité malaise moderne se fit donc partout au détriment de son caractère supranational[30] ».

Comment se manifestent les solidarités régionales dans le cadre de cet espace asiatique du Sud-est ?

 Ce sont des courants migratoires, essentiellement de nature économique, arrêtés après la crise de 1929, réactivés dès la fin des années 60 avec le boom économique de la Malaisie, récemment empruntés  par des membres de l’islam radical. Les deux grands courants migratoires vont du sud Philippines vers les Etat malais de Bornéo d’une part, et de part et d’autre du détroit de Malacca, d’autre part. Durant de nombreuses années la Malaisie constituait un havre de quiétude pour tous ceux qui étaient inquiétés dans leur pays. La parole jihadiste s’est ainsi répandue dans tout l’espace « malais », l’influence de l’Arabie entre autres, est rendue possible par l’essor de l’Internet et des traductions de l’arabe.

Le parcours classique de ces extrémistes, avant le 11 septembre passe par des études en milieu wahhabite et/ou Frères Musulmans au Proche Orient, par le jihad en Afghanistan et le retour comme activiste au pays.

Depuis le 11 septembre, les visages de l’islamisme régional ont changé. Les arrestations se sont multipliées, avec ou sans pression américaine, la Jemaah Islamiyah est certes affaiblie mais conserve encore une capacité de nuisance. La nouveauté de ces dernières années c’est à la fois la multiplication de petits groupes difficiles à détecter et donc à appréhender, et le passage à l’acte terroriste d’islamistes qui se radicalisent seuls (influence de l’Internet et de prédicateurs radicaux comme Halawi Makmun)[31]. "La destruction des réseaux organisés issus de la Jemaah Islamiyah a laissé la place à de petits groupes sans contact les uns avec les autres, voire à des individus isolés qui versent dans l'auto radicalisation et se caractérisent par leur inexpérience technique : la quasi-totalité de leurs attentats bricolés à partir de connaissances acquises via Internet a échoué", explique Rémy Madinier.  Ces nouveaux terroristes n’appartiennent pas aux grandes organisations, ils cherchent à imposer ce qu’ils croient être un islam pur. Face à celle nouvelle donne, l’action anti-terroriste devrait s’adapter et viser d’abord le problème à la source, à savoir mieux contrôler voire interdire les prédications trop extrémistes.

Sont-ils d’une moindre dangerosité ? « Ils ne perturbent pas le tourisme, ni les liens d'affaires avec les pays occidentaux , ils sont, en revanche, le reflet de la difficulté qu'a l'Indonésie à imposer sur le devant de la scène un islam modéré, pourtant solidement ancré dans la société"( Rémy Madinier). Lors des attentats, certes les groupes islamistes violents sont montrés du doigt mais également les autorités locales accusées de laxisme et d’inefficacité quand ce n’est pas de complaisance. Après des années de dictature, le pays apprécie la liberté de parole obtenue et hésite donc à censurer ces extrémistes.

L’islam est perçu comme le seul lien entre des populations éloignées à la fois spatialement et culturellement, et, ainsi l’identité musulmane se sent-elle menacée par une hypothétique christianisation. Lors de la dictature de Suharto alors qu’il fallait choisir officiellement d’afficher une religion, certains musulmans[32] de Java attachés aux anciennes croyances choisirent de devenir  chrétiens. Le discours mondialisé d’opposition au monde occidental chrétien trouve ici un large écho même si le fond de la population est modéré.

Enfin, le facteur économique ne doit pas être négligé. En effet la grave crise financière de 1998, la montée du chômage massif des jeunes, le désarroi provoqué par la paupérisation de pans entiers de la société indonésienne, permet de comprendre en partie cette radicalisation de l’islam indonésien. Les remèdes passent donc par une meilleure gouvernance politique et économique et non par la seule politique sécuritaire.

Ainsi, Aujourd'hui, le rejet de l'Occident et l'antisionisme les animent beaucoup plus que la formation  d'un réel califat ou d'un Etat islamique, vision de toute façon utopiste, dans la mesure où la population  indonésienne est fortement nationaliste", analyse Andrée Feillard.[33] Cet Etat islamique régional est le produit d’une idéologie salafiste étrangère aux traditions locales.

L’islam des pays de tradition malaise, longtemps considéré comme périphérique dans un monde musulman centré sur le Proche-Orient, est de nos jours fortement influencé par les doctrines conservatrices et fondamentalistes issues d’Arabie et du Golfe, mondialisation oblige. La région connaît actuellement une vague d’islamisation en profondeur qui touche les comportements et le droit. Si le fond musulman est encore syncrétiste et modéré, il s’insère dans la vague musulmane mondiale d’un discours anti occidental de choc des civilisations.

Au-delà des propos incantatoires d’un islam victimisé par l’occident, l’essentiel des revendications islamistes s’exprime toujours dans le cadre  des frontières d’Etats issus de la décolonisation, quitte à revendiquer une autonomie locale. Cela demeure vrai dans tous les cas de figure, que ce soit une volonté d’islamisation par le haut– création d’un Etat islamique- ou par le bas – changement de comportement par le prêche-.

L’Asie du Sud-est étant une région très hétérogène, il est logique qu’ici l’islam soit multiforme dans ses expressions : le plus souvent libéral, il sert alors de rempart contre les excès, mais aussi parfois combattant, que ce soit dans la logique mondialisée d’al-Qaïda, ou au sein de revendications autonomistes régionales , elles-mêmes fortement liées aux trafics locaux en tous genres.

 

Christian BERNARD


[1] Laurent Metzger,  Stratégie islamiste en Malaisie , 1975-95 http://books.google.fr/books?id=qZ34gCOE0FIC&pg=PA16&lpg=PA16&dq=metzger+islam+indon%C3%A9sie+malaisie&source=bl&ots=78UuVAkcKC&sig=t-dBq1VR_ulbvbCx7jU06OvNXvU&hl=fr&sa=X&ei=4W2xUszeBMWd0QX7rIAY&ved=0CDEQ6AEwAA#v=onepage&q=metzger%20islam%20indon%C3%A9sie%20malaisie&f=false

 

 

 

 

[2]  Mohamed Nawab Bin Mohamed Osman  “Transnational islamism and its impact in Malaysia and Indonesia “ aout 2011. http://www.gloria-center.org/author/mnbmo/

 

 

 

 

[3] Même Mac Do, volonté d’afficher la modernité oblige, se met au hallal.

 

 

 

 

[4] La « race » malaise, chinoise (25% de la population), tamoule est indiquée sur la carte d’identité.

 

 

 

 

[5] Le chaféisme est l’une des 4 écoles juridiques sunnites qui fonde son point de vue sur l’enseignement de l’imâm ach-Châfi’i (820). Ce même courant juridique se retrouve au Brunei, en Thaïlande, en Indonésie, aux Philippines, est fréquent dans la péninsule arabique, en Afrique de l’Est, Djibouti, Egypte. Parmi les particularités on retrouve la pratique de l’excision.

 

 

 

 

[6] Nous retrouvons cette tentation dans bien d’autres pays, en Inde par exemple, il y a une volonté d’identifier l’indianité avec l’hindouisme.

 

 

 

 

[7] Etant donné la diversité ethnique d’origine des musulmans de Singapour, on y rencontre également le rite Hanéfite (les Chinois)  et quelques groupes chiites.

 

 

 

 

[8] Consulter le site Internet de ce Conseil pour en découvrir le fonctionnement, les dernières fatwas.. http://www.muis.gov.sg/cms/index.aspx

 

 

 

 

[9] L’article 13 de la constitution dit expressément que ces autochtones doivent être protégés.

 

 

 

 

[10] http://www.postedeveille.ca/2011/02/singapour-les-musulmans-ne-sintegrent-pas.html

 

 

 

 

[11] http://tousensemblepouravancer.blogspot.fr/2013/11/singapour-un-parti-politique-en-faveur.html

 

 

 

 

[12] En février 2012, les services de sécurité ont déjoué un projet d’attentat contre le ministre israélien de la Défense en visite à Singapour, et s’interrogent sur les liens possibles entre ces terroristes locaux et le Hezbollah libanais.

 

 

 

 

[13] http://www.lepetitjournal.com/singapour/accueil-singapour/actualite/85253-securite-singapour-une-cible-pour-les-terroristes-

 

 

 

 

[14]  Système de la Pancasila (5 principes)

 

 

 

 

[15] Cette mention obligatoire sur la carte d’identité a été récemment levée.Le recensement officiel de 2010 « oublie » le bouddhisme.

 

 

 

 

[16] Imaginez la réaction face à l’annonce du concours de Miss monde dans l’île voisine de Bali !

 

 

 

 

[17] Bouddhistes, chrétiens et animistes sont à peu près à égalité de nombre.

 

 

 

 

[18] Au bout d’un mois  les combats ont tués au moins 166 insurgés ainsi que 23 soldats et 12 civils. 238 insurgés ont été arrêtés.[

 

 

 

 

[19] Le mouvement Abu Sayyaf a vu le jour en 1991, lors d’une scission avec le Front Moro de Libération Nationale (MNLF). Il s’est surtout fait connaître lors de l’affaire des otages de Jolo, qui avait été réglée, à l’époque, grâce à une médiation du colonel Kadhafi en mal de reconnaissance internationale.

 

 

 

 

[20] On parle de 2000 membres dont 200 très actifs.

 

 

 

 

[21] Voir également le conflit de Sabah en février 2013 avec la Malaisie : des Philippins accostent dans la région malaisienne de Sabah. Sous la dictature de Marcos en 68, les Philippines tentent d’annexer Sabah.

 

 

 

 

[22] Dans le nord du pays existe également un autre groupe de musulmans parlant le Thaï qui représente environ 20% des musulmans de Thaïlande.

 

 

 

 

[23] Des membres arrêtés ainsi que les morts des attentats-suicides, sont tous passés par cette école.

 

 

 

 

[24] Souvent emprisonné sous Suharto pour incitation à l’application de la charia et refus de saluer le drapeau indonésien à savoir le refus de reconnaître l’Etat laïque.

 

 

 

 

[25] Ce surnom lui vient du célèbre savant fondamentaliste musulman du  IXe siècle Ahmad ibn Hanbal. Le hanbalisme est l’école la plus conservatrice de l’islam sunnite.

 

 

 

 

[26] Les savants occidentaux parlaient jadis de  « malayo-polynésien », cette expression semble revenir en usage. , ou encore, « austronésien » , expression toujours usitée.

 

 

 

 

[27] Chercheur au CNRS/EHESS : « Asie du Sud-est : les chimères de l'islam radical », Outre-Terre 1/2004 (no 6), p. 109-114.
 

 

 

 

 

[28] On désigne par « monde malais » un ensemble de langues  en apparence proches du sud Thaïlande aux Philippines en passant par la Malaisie et Singapour, mais différentes selon les linguistes actuels. Cependant ces populations se désignent comme malaises.

 

 

 

 

[29] Nom donné par les Espagnols aux musulmans du sud philippin en souvenir des Maures rencontrés jadis en Espagne.

 

 

 

 

[30] In « Figures d’islam après le 11 septembre » Karthala, 2006,315 p., Les espaces mythiques de l’islam radical en Asie du Sud-est  pp .123- 146

 

 

 

 

[31] Dans un rapport publié ce 26 janvier, International Crisis Group (ICG) s’interroge sur les frontières qui séparent en Indonésie les terroristes islamistes des tenants d’un islam radical. Selon l’organisation internationale basée à Bruxelles, ces frontières sont devenues floues au point que des militants de l’islam radical sont passés des opérations coup de poing dont ils étaient coutumiers à des attentats à la bombe ou à l’arme à feu.

 

 

 

 

[32] Java est d’abord animiste, puis adopte l’hindouisme au Ve siècle, 10 siècles plus tard arrive l’islam avec des marchands indiens. Cet islam teinté de mysticisme hindou est syncrétiste. Quelques siècles plus tard, avec la venue de marchands arabes, l’influence de l’orthodoxie du Proche Orient créa une rupture et la création d’un clan musulman puriste, les Santri. Le Président actuel est Abangan.

 

 

 

 

[33] Andrée Feillard et Rémy Madinier, La fin de l'innocence ? L'islam indonésien face à la tentation radicale de 1967 à nos jours.

 

 

 

 

 

Les occidentaux qui se sont enthousiasmés pour le « printemps  arabe », baptisant ainsi les mouvements de révoltes arabes à l’aulne de leurs propres mouvements d’émancipation [printemps des peuples de 1848], aujourd’hui s’inquiètent de l’arrivée au pouvoir de partis islamistes hier réprimés. La crainte de voir s’installer sur la rive sud de la Méditerranée, des régimes conservateurs appliquant la charia, entraîne sur la rive nord défiance et interrogations. Allons nous assister à une éclosion de partis démocrates musulmans comme nous avons connu après la seconde guerre mondiale en Europe, des partis démocrates chrétiens ? Islamisme et démocratie sont-ils compatibles ? Quelles réalités se cachent-elles derrière le mot « charia », mot-épouvantail en occident ?  

Toutes ces interrogations sont reprises dans l’ouvrage récent de Mathieu GUIDERE,   Le printemps islamiste, démocratie et charia , Ellipses, printemps 2012, 239 p. Double cursus de lettres et de langues orientales, excellent connaisseur de l’arabe et de ses nombreux dialectes, le Ministère de la Défense repère très vite ses qualités après le 11 septembre 2001 pour le détacher de l’université de Lyon où il enseignait l’arabe, et le mettre au service de la Défense[1] (St Cyr, traduction et authentification des messages d’Al qaïda..). Désormais, sa renommée est faite, il devient en quelques années le spécialiste de l’univers terroriste islamiste auquel il a consacré sept de la vingtaine de livres écrits en dix ans. Il sait user du ton juste, calme et distant pour traiter le mieux possible ces sujets sensibles : « Ce qui m’importait, c’était l’analyse claire, sans jugement. C’était difficile, tout le monde était dans l’empathie ou dans l’anathème ».

Notre propos dans ce court article, est moins de réaliser un compte-rendu de cet ouvrage très riche, que d’inciter fortement à sa lecture. Au-delà du flot médiatique quotidien sur ces mouvements chaotiques du monde arabe, le lecteur occidental a besoin de repères solides, repères des chronologies de ces révoltes, des notions clefs bien souvent utilisées à tort et à travers dans des amalgames dangereux.

L’ouvrage comprend deux grandes parties distinctes : la première, assez conjoncturelle sur la démocratie musulmane où treize situations nationales, de la Mauritanie à la Syrie, sont analysées, la seconde (pp. 127 à 218) est constituée par une très belle analyse du droit musulman, clairement et objectivement exposé.

*      Dans « Démocratie musulmane », Mathieu Guidère nous dresse un tableau complet des forces politiques en présence dans le monde arabe, chacun puisera ici les connaissances nécessaires à une bonne compréhension des évènements en cours. Il déjoue pour nous les pièges des malentendus culturels qui faussent  la perception des réalités. Partout, mais dans des proportions diverses, trois courants musulmans sont à l’œuvre : des islamistes, des salafistes et des jihadistes. Trop souvent dans les media occidentaux ces trois postures sont amalgamées sous l’étiquette générique d’islamisme, ce qui  nuit gravement à toute tentative de compréhension des réalités musulmanes actuelles[2]. Il faut bien comprendre que les salafistes, hier seulement « quiétistes », partisans d’une non-intervention en politique, voire légalistes, et donc favorables à une obéissance totale au pouvoir en place, entrent aujourd’hui en politique, certainement par opportunisme. C’est une grande surprise. L’univers salafiste, opposé aux islamistes, est très complexe, il faut distinguer ces  « salafistes pragmatiques et pacifiques, conscients de l’opportunité qui s’offre à eux » des salafistes plus radicaux qui détruisent tel ou tel mausolée (Mali, Libye..).

              Hier, nous devions lutter contre les amalgames entre islam et islamistes, aujourd’hui, sans d’ailleurs que ce premier registre de lutte soit terminé, nous         devons insister sur la distinction entre islamistes et salafistes. L’ouvrage de Mathieu Guidère, espérons le, va grandement y contribuer.

*      L’analyse du droit musulman, la notion de charia,  sont très précieuses, car très clairement exposées, accessibles à tous, elle doivent permettre d’y voir plus clair dans ce qui «  a été pendant des siècles à la base de la législation dans les pays musulmans ». Les chapitres consacrés à charia et droits de l’homme, charia et économie, charia et politique.., apportent un éclairage pertinent pour qui s’intéresse à l’actualité.

Le mot charia n’est exprimé qu’une seule fois dans le Coran (XVI, 18) et une seule fois également dans le corpus des hadith (le Musnad d’Ibn Hanbal). Aussi, Mathieu Guidère, très justement rappelle t-il qu’ « étant donné la rareté du terme, ce n’est donc pas dans le Coran ni chez le Prophète qu’il faut chercher le sens précis de ce que recouvre la charia, mais dans le travail exégétique et apologétique ultérieur, qui a été mené par les oulémas musulmans à partir de l’histoire et de la pratique des autorités politiques religieuses du début de l’islam, en particulier des quatre premiers califes (632-661) ». Ainsi est-il essentiel de rappeler cette constitution historique de la charia, avec ses interprétations différentes selon les écoles juridiques, selon des jurisprudences diverses. Cette construction juridique dans le temps des hommes, cette diversité de lecture selon les cultures et traditions locales, permettent un regard optimiste sur l’avenir : « C’est pourquoi, dit Mathieu Guidère, il faut faire confiance aux peuples qui se sont libérés de la dictature, pour ne pas retomber de sitôt dans un autre régime autocratique, fût-il de droit divin ».

Mais pour l’heure, même s’il existe un nouvel acteur sur la scène politique arabe, le peuple, un processus de « théocratisation potentielle des régimes arabes»semble s’installer partout. Aller contre, est dans l’immédiat, hors de portée de «ces sociétés traumatisées par des décennies de sécularisation forcée». «Ces masses populaires sont demeurées fidèles à leur identité passée, et ont vu dans la promotion des valeurs conservatrices, une solution de sortie par le haut à la crise politique, sociale et économique que traversent les pays arabes».

Mathieu Guidère intitule son ouvrage «printemps islamiste», ce qui est une réalité, et non «hiver islamiste !», ce qui serait un jugement de valeur négatif, comme on le lit parfois sous certaines plumes. Nous avons assisté à des changements de régimes politiques, ceux qui, hier étaient opprimés et emprisonnés, se retrouvent aujourd’hui majoritairement élus, ce retournement fait que l’on peut à juste titre parler de révolution. Cette révolution, de nature politique, n’est pas accompagnée d’une révolution culturelle.[3]

 

Annexe : les mouvements d’opposition en Syrie, selon Mathieu Guidère

 

Ces mouvements, assez disparates, sont pour l’essentiel musulmans sunnites. Outre une contestation religieuse d’une partie des oulémas sunnites, les trois composantes de toute révolte arabe sont présentes, mais inégalement :

–         les islamistes. Les Frères Musulmans syriens (mouvement fondé lors de l’indépendance en 1946), sévèrement réprimés par le régime baathiste (régime imposé par Hafez Al-Assad puis par Bachar, socialisant et laïque, considéré comme athée par les islamistes)  sont en exil pour l’essentiel. Ils constituent la moitié du Conseil National Syrien –CNS-, principale institution de représentation de l’opposition en exil. Divers autres mouvements islamistes comme le Mouvement Justice et Construction (2006) qui s‘inspire de l’AKP turque en vue de l’installation d’une «démocratie musulmane». Ce mouvement a une conception plus laïque des rapports Etat-religion. Il y a enfin les islamistes de l’intérieur, «seules forces d’opposition réellement présentes sur le terrain, mais dont l’affiliation, à ce jour, demeure floue et fluctuante».

–         La mouvance salafiste syrienne, issue des milieux syriens exilés, s’est constituée en Irak lors de la guerre civile (2004-2007). Une partie d’entre eux s’est infiltrée dans le pays à la faveur des désordres. L’imam salafiste de la ville de Deraa (Cheikh Louuai Al-Zouabi), c’est à souligner, ne souhaite pas s’en prendre aux Alaouites qui soutiennent le régime.

–         Enfin, la mouvance des  jihadistes, ou plus exactement salafistes-jihadistes, n’apparaît sur la scène syrienne qu’un an après le déclenchement de la révolte, en février 2012 suite à l’appel au jihad syrien lancé par Ayman al-Zawâhiri, le chef égyptien d’Al-Qaïda.[attentats de Damas].


 

 

 

 


[1] Voir sa biographie et ses ouvrages sur son site Internet  http://www.guidere.org/contact.html. Mathieu Guidère est actuellement professeur à l’université de Toulouse 2, titulaire de la chaire Islamologie et pensée arabe

 

 

 

 

[2] Nous regrettons que Mathieu Guidère cède lui aussi à cette tentation, car en réalité, seule la première composante est vraiment islamiste, c'est-à-dire politique. Certes, il n’est pas facile de trouver une expression juste pour nommer l’ensemble de ces mouvances, c’est la raison pour laquelle l’expression générique d’ « islamisme politique » est couramment utilisée.

 

 

 

 

[3] M.Guidère, in Le Débat, n° 168, Gallimard, Janvier-Février 2012, pp.129-145 « Histoire immédiate du Printemps arabe ».