iran

 

Avec l’éviction du pouvoir  en Egypte du Président Morsi et des Frères Musulmans, la révolution égyptienne est entrée dans une troisième phase qui dépasse les seuls enjeux égyptiens pour conduire vers une nouvelle donne géopolitique au Proche-Orient. 

Jusqu’à présent, les révolutions arabes ont chassé du pouvoir le dictateur en place [Ben Ali en Tunisie, Kadhafi en Libye et Moubarak en Egypte] ou ont échoué au Yémen, à Bahreïn et en Syrie pour des raisons spécifiques. Lorsque des élections libres ont pu être organisées, constituant ainsi une deuxième phase, ce sont les Frères Musulmans qui ont raflé la mise : Ennahda en Tunisie, le Parti de la Liberté et de la Justice (créé en juin 2011) affilié aux Frères Musulmans, en Egypte. Seule force politique organisée avec un appareil de parti solidement structuré depuis de longues années, soit dans la clandestinité, soit partiellement associée au jeu politique[1] comme membre de la confrérie reconnue et non comme membre d’un parti politique islamiste qui lui, était alors refusé. Ces partis islamistes qui avaient accepté la démocratie, au sens où la majorité l’emporte, semblaient devoir occuper le pouvoir un certain temps dans cette phase de transition, à tel point que les démocraties occidentales, Etats-Unis en tête[2], avaient misé sur eux. L’AKP turque avec son succès économique semblait être le modèle à suivre. Les Frères devenaient fréquentables aux yeux de l’occident.

 Le Président Morsi élu démocratiquement semble un temps jouer le jeu souhaité par les Américains dans leur souci sécuritaire à l’égard d’Israël : Morsi et le général Sissi procèdent à la fermeture des tunnels qui ravitaillent le Hamas de la bande de Gaza en armes iraniennes.

C’était sans compter avec l’évolution de l’opinion d’une grande partie de la société égyptienne. Le Président Morsi élu en juin 2012 par une diversité de voix au-delà de celles des Frères, dont des voix de libéraux, croit qu’ enfin l’heure des Frères Musulmans est arrivée et qu’il peut sans crainte mettre en œuvre le programme politico-religieux où l’islam et le Coran sont au centre. Il n’a pas compris qu’une partie de ses électeurs avaient voté pour lui seulement par hostilité au dictateur Moubarak et aucunement en faveur de son programme politico-religieux. Dès la fin de l’année 2012, face à ses intentions d’user de pleins pouvoirs, la société égyptienne se cabre de plus en plus, toute une partie de son électorat le lâche, les libéraux comme certains Frères déçus par une absence d’efficacité de sa politique économique.

Le 3 juillet 2013, suite à des manifestations  de rue d’une très grande ampleur, l’armée destitue le président Morsi, président  issu des Frères Musulmans et élu en juin 2012. Face aux réactions des Frères qui n’entendent pas se laisser voler leur victoire, l’armée dirigée par le général Sissi, qui se retourne contre ses anciens amis, réprime par le sang les pro-Morsi. L’Organisation des Frères Musulmans est décapitée, puis interdite d'expression, elle retourne à la clandestinité qu’elle a déjà connue, entre autres sous Nasser dans les années 50. La question d’une similitude avec la situation de l’Algérie des années 90 se pose : en 1992 le parti islamiste algérien, le FIS[3], qui allait remporter les élections, dissout par décret (et avec l’accord de la France), se réfugie dans la lutte clandestine entraînant de ce fait une terrible guerre civile de  dix ans.

Cette forte opposition d’une importante[4] partie de la population aux islamistes au pouvoir divise désormais la société égyptienne de manière durable. Le clivage passe parfois au sein d’une même famille. Jamais les haines n’ont été aussi manifestes. Cependant, les populations qui soutiennent le « coup d’Etat » militaire ne sont pas homogènes : le spectre est large, des anciens communistes jusqu’aux salafistes bien contents de voir éliminer les concurrents islamistes, en passant par les libéraux qui préfèrent mettre leur  idéal de démocratie en veille par peur d’un régime islamique dur imposé.

Cette opposition de plus en plus nette contre les islamistes au pouvoir, se rencontre dans d’autres pays musulmans : en Tunisie contre le parti Ennahda[5], en Turquie contre le parti AKP d’Erdogan[6] au pouvoir. La société civile qui dans un premier temps a surtout exprimé un besoin de justice, de reconnaissance, exprime désormais de plus en plus son aspiration démocratique. Assad en Syrie applaudit des deux mains le renversement de Morsi, et souligne ainsi qu’il est dans le vrai en luttant contre ceux qu’il nomme terroristes islamistes (les rebelles pour les occidentaux).

Un clivage nouveau apparaît ainsi au sein du monde sunnite : pour ou contre l’islam politique. Partout les islamistes semblent affaiblis par ces vagues de protestations, mais également divisés sur la question de l’exercice du pouvoir. Auparavant, le monde sunnite semblait soudé, soit dans son hostilité à Israël jadis, ou plus récemment à l’égard du monde chiite. La dénonciation des dangers issus d’un arc chiite actif au Proche-Orient était encore tout récemment le thème unitaire favori. Avant les printemps arabes, deux faits majeurs, la révolution iranienne de 79 et le renversement de Saddam Hussein en Irak en 93, ont déstabilisé toute la région en faisant émerger un pouvoir chiite longtemps réprimé par les sunnites. Depuis, certains voient à l’œuvre un arc chiite allant de l’Iran à la Syrie (Alaouites) et au Liban (Hezbollah) avec l’Irak au centre, sans oublier le Hamas à Gaza.

Cet arc chiite résulte essentiellement d’un regard sunnite. L’appellation même vient d’une entente entre le roi de Jordanie et l’ex-président égyptien Moubarak qui pensaient ainsi attirer l’attention de leur allié américain sur un danger commun. La réalité est toute autre. Le mouvement islamiste Hamas à Gaza est sunnite, son entente, désormais terminée, avec les chiites du Hezbollah libanais et les Iraniens n’étaient qu’une tactique anti israélienne et non une entente idéologique. Les Alaouites en Syrie dont est issu Assad n’ont rien de chiites, on est même en droit de se demander s’ils sont véritablement musulmans.[7]Lors de la terrible guerre de 10 ans entre l’Irak et l’Iran, les chiites irakiens (des Arabes persécutés par Saddam Hussein) restèrent fidèles à leur pays et ne rejoignirent pas les chiites iraniens (qui sont  Perses et non pas arabes). De même l’Iran chiite délaisse l’Azerbaïdjan chiite voisin au profit de bonnes relations avec l’Arménie chrétienne. Les intérêts nationaux l’emportent sur d’éventuelles affinités religieuses : L’Iran craint pour l’intégrité de son territoire face au voisin Azerbaïdjan qui pourrait être tenté par l’aventure d’un «grand Azerbaïdjan » incluant le nord-ouest de l’Iran où vit une forte minorité d’Azéris (dont est issu le guide suprême Ali Khamenei). Le chiisme n’a pas d’unité sur le plan ethnique, on y retrouve bien entendu des Perses, mais aussi des Arabes et des Turcs. Certes de nombreuses monarchies du Golfe, dont l’Arabie, qui ont sur leur territoire des minorités chiites, soupçonnent constamment l’Iran de vouloir les déstabiliser. Un arc chiite manipulé par l’Iran est un fantasme utilisé parfois pour réprimer une révolte comme lors du « printemps » de Bahreïn à 70% chiite mais dirigé par un pouvoir sunnite. La contestation chiite fut sévèrement réprimée par l’armée aidée par les Saoudiens et de troupes des pays du Golfe. Le seul cas de véritable manipulation par l’Iran est le Hezbollah libanais.

 Le conflit syrien est aussi l’occasion de tensions dans la région, entre, d’une part l’Iran qui soutient le régime d’Assad, et d’autre part, l’Arabie et le Qatar qui rivalisent dans leur aide aux rebelles.

L’Arabie saoudite qui déteste les islamistes Frères Musulmans par peur d’une contagion de rébellion dans le royaume[8], soutient les salafistes qui, sauf exception  récente, s’abstiennent de politique, préférant prêcher un islam plus pur de retour aux sources. L’éviction des FM du pouvoir en Egypte est inespérée pour l’Arabie qui aussitôt a proposé une très grosse aide financière à l’armée égyptienne, bien plus importante que la somme versée annuellement par les Etats-Unis. A l’inverse, le petit Qatar, turbulent concurrent de l’Arabie connaît lui un sérieux revers. Le Qatar a dès le début aidé au processus d’arrivée au pouvoir des islamistes dont les FM en qui ils voient une classe moyenne plutôt conservatrice et donc sans danger. Pour le Qatar, l’élimination des FM en Egypte est un sérieux échec dont ils essaient actuellement de se remettre en achetant littéralement le Hamas comme on achèterait un club de foot grâce à la manne des revenus de l’exportation du gaz. Depuis 2012, de fait le Hamas qui n’est plus dans le camp de l’ « arc chiite » appelle le Hezbollah libanais à préférer la lutte contre l’ennemi israélien à l’aide militaire apportée à Assad.

Dans le conflit syrien c’est tout l’intérêt du régime d’Assad que de favoriser les divisions parmi les opposants en « salafisant » au maximum l’opposition, ce qui lui permet de se montrer comme le protecteur des minorités entre autres chrétiennes effrayées d’une éventuelle victoire des islamistes. Au contraire, la Turquie avec le parti islamiste AKP au pouvoir, souhaite cette victoire islamiste et appelle de tous ses vœux une intervention militaire internationale qui renverserait Assad.

Les pays du Golfe, sunnites, craignent le succès chiite- Iran,Syrie-, aussi financent-ils abondamment les combattants salafistes y compris contre l’Armée Libre de Syrie démocratique.

« La Syrie devient le cadre dramatique dans lequel les pays du Golfe projettent leur volonté d'éjecter l'Iran de la scène politique régionale. Car la Syrie est la clef de voûte de tout le système moyen-oriental et s'articule aux deux enjeux essentiels qui caractérisent l'inscription du monde arabe dans l'univers : le conflit israélo-arabe et le pétrole » rappelle Gilles Keppel[9]. Le conflit syrien exprime les nouvelles lignes de faille au Proche-Orient où « la coalition "salafistesioniste" – de l'Arabie saoudite et du Qatar ou de la Turquie à Israël et l'Occident -, qui soutient les rebelles, a fort à faire face à la coalition "soviéto-chiite" – de Moscou à Téhéran en passant par le Hezbollah et Bagdad  qui soutient Bachar[10] ».

Le petit Liban proche de la Syrie est de plus en plus concerné par la guerre syrienne, l’afflux de réfugiés atteint ici un niveau record et représente environ 20% de sa population, ce qui est énorme et vient déséquilibrer  un pays constitué de 18 communautés religieuses différentes. Les rivalités entre sunnites et chiites/alaouites s’y traduisent par des attentats et un risque très élevé d’implosion du pays.

La Turquie proche qui soutient les « rebelles » syriens, craint un éventuel démantèlement de la Syrie où déjà les Kurdes au nord organisent leur autonomie (comme en Irak), ce qui pourrait relancer l’idée d’un kurdistan concernant également l’est de la Turquie. Les Turcs sont les plus fervents partisans d’une chute du régime d’Assad par la force.

Si ce régime est mis à bat se posera alors la question du devenir des minorités, alaouites, chrétiennes, kurdes, chiites…que deviendront-ils dans un Etat dominé par des sunnites plus radicaux ? C’est cette crainte qui les pousse à soutenir Assad, ce qui représente environ le tiers de la population.Les chrétiens craignent de subir le sort de leurs coreligionnaires d'Irak, et de ce fait, se sentent incompris par l'occident. Allons-nous assister à la quasi disparition des chrétiens d'orient, communautés installées ici depuis vingt siècles?

Israël est prise entre deux conflits, égyptien et syrien. Si la paix avec l’Egypte est toujours en vigueur, les agissements de jihadistes dans le Sinaï de moins en moins contrôlés par l’armée égyptienne, inquiète. Israël a besoin d’une armée égyptienne forte sur son flanc sud pour éviter que cette péninsule désertique ne devienne un nouveau territoire terroriste en lien avec la bande de Gaza et le Hamas. Sur sa frontière nord le danger peut venir  à la fois du Hezbollah libanais et de l’armée d’Assad, sans négliger une riposte venue d’Iran malgré le nouveau cours politique iranien plus modéré depuis l’élection de Hassan Rohani. Ce dernier doit avant tout améliorer l'état de l'économie de son pays étouffée par les sanctions internationales, pour ce faire il donne des signes et des gages de bonnes intentions, tant sur le dossier nucléaire, qu'à l'égard du monde sunnite (meilleures relations avec l'Arabie par exemple). Mais tout de même l' environnement général reste dangereux, c'est peut-être ce qui pousse Israël à reprendre les pourparlers avec les Palestiniens.

A ces repositionnements des acteurs régionaux, il faut ajouter celui des acteurs extérieurs comme la Russie et les Etats-Unis. Ces derniers sont en perte de vitesse dans la région, leur soutien aux Frères Musulmans égyptiens est sévèrement critiqué, leur aide financière [11]largement distanciée par celle de l’Arabie. La Russie de Poutine semble marquer des points[12], va-t-on assister à son grand retour dans la région dont elle avait été évincée en 1973 sous  la présidence de Carter ? Des actuels alliés américains trop déçus pourraient  être tentés de  se choisir un autre pays protecteur. La Russie fait d'une pierre deux coups, elle apparait comme l'acteur principal de la diplomatie régionale, sans que cela n'arrête pour autant la guerre civile syrienne, laquelle continue à faire monter le prix des hydrocarbures, ce qui favorise grandement l'économie russe.

Sur ces différentes questions, le conflit syrien comme  l’hypothétique armement nucléaire iranien, l’acteur russe devient incontournable dans les négociations à venir. Car en fin de compte, quelque soit  la tentation de l’épreuve de force, in fine la négociation politique est indispensable pour sortir d’un conflit.
 

Christian BERNARD


[1] Comme ce fut le cas dans l’Egypte de Moubarak en 2005 où ils participèrent  alors aux élections à titre personnel.

 

 

 

[2] Dans les années 50, en pleine guerre froide, les US s’intéressent aux FM pour contrecarrer l’influence de Nasser et de son allié soviétique : soutenir les FM pour pratiquer l’endiguement communiste au Proche-Orient.

 

 

[3] Front Islamique de Salut

 

 

 

[4]  L’armée égyptienne parle de 15 millions de manifestants dans le pays (du jamais vu), chiffre plus important que lors des protestations contre Moubarak, ou que les 13 millions d’électeurs du président Morsi.

 

 

[5] Mais ici ce parti au pouvoir l’est au sein d’une Troïka. Ennahda est soupçonné de complaisance envers les milices islamistes radicales et jihadistes. L’assassinat de Chokri Belaid en février 2013 fut le point de départ de ces protestations. Chokri Belaid était le défenseur des droits de l’homme le plus en vue, c’est lui qui avait soutenu la diffusion du film Persépolis qui avait été censuré par les islamistes. Derrière son cas personnel se profile tout un choix de société qui rejette l’imposition d’un régime islamiste. Une différence essentielle avec les FM égyptiens se trouve dans l’attitude de compromis politique. Ghannouchi est un politique alors que Morsi et les FM demeuraient dans la pure idéologie.

 

 

[6] Les manifestants de la place Taksim dans l’été 2013 n’étaient pas ici uniquement pour s’opposer à un projet immobilier, mais bien pour dire non à la nouvelle attitude plus islamiste d’Erdogan : déconstruction du kémalisme et volonté de retour au temps de la domination ottomane  califale sur la région.

 

 

[7] Deux fatwa, politique de circonstance, décrètent qu’ils sont bien musulmans -1936 par le Grand Moufti de Jérusalem-, et qu’ils sont chiites – et 1973 1973, la fatwa du très médiatique Cheikh chiite libanais, Musa Sadr.

Sur la question alaouite voire l’article sur ce site

 http://www.institut-jacquescartier.fr/?s=alaouites&searchsubmit=

 

 

 

[8] Contrairement au wahhabisme qui règne ici depuis deux siècles, qui consiste en un contrat d’accord entre religion et politique.

 

 

 

[9] http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-orient/gilles-kepel-dans-les-pays-arabes-les-islamistes-sont-a-leur-tour-confrontes-a-l-epreuve-du-reel_1233710.html

 

 

 

[10] Gilles Keppel,  op.cit.

 

 

 

[11] Conservée afin de garder le contact malgré le « coup d’Etat » qui aurait dû être une raison de suspension, d’où la prudence américaine d’éviter de qualifier la destitution de Morsi de coup d’Etat.

 

 

 

[12] Sur l’aide de la Russie à la Syrie voir sur ce site : http://www.institut-jacquescartier.fr/?s=russie+syrie&searchsubmit=

 

 

 

Alors que le Président syrien Bachar elAssad massacre son peuple, on parle de 20 000 morts depuis le début du soulèvement en mars 2011[1], la Russie ainsi que la Chine, opposent pour la troisième fois leur veto à toute résolution des Nations Unies, et ce, à l’incompréhension, voire à l’exaspération générale de l’occident. Pour quelles raisons le président russe Vladimir Poutine s’obstine-t-il ainsi à contrecarrer les initiatives onusiennes comme au temps de la guerre froide ? En quoi consiste l’aide apportée par la Russie au régime syrien ? Comment le lien Russie-Syrie s’inscrit-il dans l’histoire ?

Cette opposition russe obstinée à toute résolution de l’ONU à l’encontre du régime de Bachar Al-Assad est d’abord un héritage de la guerre froide,[2] de la belle époque où la puissance soviétique pesait fortement sur les décisions mondiales.

1- Ce lien entre l’URSS et la Syrie, n’est pas immédiat après l’indépendance syrienne de 1946[3].

D’un côté, les dirigeants syriens sont plutôt anticommunistes jusque dans les années 50, de l’autre, l’URSS vote le plan de partage de la Palestine du 29 novembre 1947, permettant ainsi la création des l’État d’Israël[4]. Ce sont les pressions américaines sur les États du Moyen-Orient qui vont faire basculer ces positionnements, essentiellement le soutien ostentatoire de l’Amérique à l’égard d’Israël et les refus répétés d’aider financièrement et militairement les divers projets arabes[5]. Les premiers liens entre la Syrie et l’URSS datent de 1956 (un contrat d’armement est signé) et de 1957 (financement de l’irrigation et de la construction de la ligne de chemin de fer Alep-Lattaquié).

Une nouvelle étape de rapprochement entre les deux pays est franchie avec l’arrivée au pouvoir du parti Baath en 1963. La nouvelle politique du « socialisme arabe » faite de réforme agraire et de nationalisations, qui  rencontre à nouveau l’hostilité américaine, accepte un renforcement des liens avec l’URSS. Cela se concrétise après le coup d’État de février 66 qui voit l’arrivée au pouvoir de militaires baathistes plus radicaux, avec pour la première fois, des communistes au gouvernement. Un accord d’assistance technique est signé, de grands travaux sont lancés par les Soviétiques dont l’aménagement du port de Tartous. Ce soutien soviétique stimule la croissance économique syrienne et consolide la dictature du parti Baath[6].

Le lien Syrie-URSS change avec l’arrivée au pouvoir du clan Assad en novembre 1970. Hafez Al-Assad s’appuie à la fois sur la minorité alaouite dont il est issu et sur l’URSS sans toutefois accepter son ingérence dans les affaires intérieures du pays.[7] Dans un souci d’équilibre des forces militaires dans le face à face avec Israël, la Syrie reçoit de plus en plus d’aides en matière d’armements modernes (entre autres des  avions Mig-23[8]), et obtient en contrepartie des facilités d’accès aériens et maritimes, notamment  dans le port de Tartous. L’hésitation syrienne à s’engager davantage auprès des Soviétiques est levée en 1980 après que l’Égypte de Sadate eut signé un traité de paix avec Israël en 1979. Le 8 octobre 1980 Hafez Al-Assad signe à Moscou avec L. Brejnev, un classique « traité d’amitié et de coopération », valable 20 ans. Certes les Soviétiques utilisent le territoire syrien pour installer des bases de missiles SAM-5, augmentent considérablement le nombre de leurs conseillers militaires sur le terrain, le port de Tartous depuis l’accord de 1971 sert de base navale à la 5eme escadre[9] face à la 6e flotte de l’US Navy et autres escadres de l’OTAN, mais l’ « alliance » entre les deux pays a ses limites dictées par leurs intérêts réciproques.

Avec l’éclatement de l’Union Soviétique sous Gorbatchev, les relations russo-syriennes marquent une pause. La Russie fait savoir quelle n’a plus les moyens d’une politique de soutien à perte (la dette syrienne à l’égard de la Russie est énorme malgré l’effacement de la dette de la période soviétique). Par pragmatisme, Hafez Al-ASsad se tourne vers les Etats-Unis et participe même  en 1990 à la coalition internationale contre l’Irak qui avait envahi le petit Koweït.  Assad diversifie ses fournisseurs d’armement en s’orientant vers la Chine, la Corée du nord, et l’Europe Centrale.

Depuis une dizaine d’années, avec le Président Poutine (1 et 2), la Russie réaffirme ses intentions de redevenir influente au Moyen-Orient. L’intermède Dimitri Medvedev[10] (mai 2008- mai 2012) va dans la même voie.

2- Outre ce lien ancien entre les deux pays, quelles peuvent être les raisons actuelles de l’appui  russe à la Syrie de Bachar Al-Assad ? Ces raisons sont diverses, chacune ayant certainement son importance sans qu’elle ne soit à elle seule déterminante.

a – Tout d’abord, la Syrie est un client pour la Russie actuelle. « C’est le terme qu’utilise le pouvoir russe, plutôt que celui d’allié, qu’il réfute » précise Marie Mendras, politologue au CNRS[11] . En effet, les liens commerciaux entre les deux pays sont importants. Les entreprises russes ont beaucoup investi en Syrie ces dernières années, les investissements sont estimés à un niveau de 20 milliards de dollars. Ces derniers sont surtout visibles dans le domaine énergétiques, car, comme beaucoup de pays producteurs de pétrole brut, la Syrie doit importer ses produits raffinés. La construction d’une deuxième  raffinerie, en cours de réalisation par la compagnie russe Stroïtransgaz, est un exemple significatif[12].

– La Syrie est bien entendu depuis longtemps un client privilégié de la Russie pour l’achat de matériels militaires. Le montant des contrats d’armement passés entre eux ces dernières années est évalué à 4 milliards de dollars, en avions, missiles, systèmes de défense anti-aérien sophistiqués , les S300, munitions, contrats de maintenance… ce qui représente environ 8% des ventes d’armement de la Russie.

– Le port de Tartous fait l’objet d’importants travaux de modernisation[13]. Ce port constitue pour les Russes un point de ravitaillement bien placé entre les deux  zones stratégiques que sont les détroits turcs et le canal de Suez. Les nouvelles installations du port doivent être protégées par un système mobile de défense côtier appelé « Bastion [14]».

– Un bon client la Syrie ? Oui en apparence, mais un client endetté, qui peut de moins en moins régler sa dette avec le ralentissement actuel de son économie[15]. Qu’à cela ne tienne, la Russie a recours au vieux système du troc : en échange de l’exportation de brut syrien, la Russie fournit au régime de Bachar les carburants dont il a besoin. Par ailleurs, les opposants ont fait savoir, qu’en cas de victoire, ils résilieraient les contrats en cours.

b- Une deuxième série de raisons est d’ordre stratégique et politique. Bien plus que la Libye ou l’Égypte, la Syrie revêt une importance stratégique pour la Russie actuelle. En effet, ce pays constitue à l’heure actuelle l’une des rares zones d’influence qui lui restent au Moyen-Orient. L’enjeu est la continuité territoriale de son influence régionale de l’Iran jusqu’au Hezbollah libanais. Derrière la question syrienne se profile le problème iranien.

– Le sujet est complexe, mais constitue l’un des arrières plans majeurs de la question syrienne. Iran et Syrie sont les deux seuls alliés pour la Russie dans la zone, les deux sont en butte à l’occident, l’un sur la question  nucléaire, l’autre à propos du massacre de son peuple. La Russie ne peut se permettre de paraître faible avec l’un de ses deux alliés, même si la raison de fond est peut-être tout simplement la volonté de vouloir nuire à l’occident, de marquer ainsi son retour sur la scène internationale après des années d’effacement. Le soutien global à la Syrie et à l’Iran est lié à la défense de l’ « étranger proche » constitué par le sud Caucase[16].

–  Il ne faut pas oublier que la Russie, puissance orthodoxe, comprend une forte minorité musulmane d’environ 20 %, à majorité sunnite. L’appui à l’Iran chiite et à la Syrie (dirigée par la minorité alaouite considérée comme chiite) ne doit pas lui aliéner le monde sunnite majoritaire. Aussi, la Russie cherche t-elle avant tout à montrer que c’est toujours l’occident qui est agressif. Elle a tiré les leçons de l’Afghanistan.[17]

La situation intérieure russe joue également dans le rapport actuel à la Syrie. Deux niveaux au moins peuvent être signalés :

* Le danger d’agitation islamiste dans le Caucase entretenu par des jihadistes soutenus par le Qatar et l’Arabie est mis en avant pour avertir les occidentaux de leur naïveté sur un après Bachar en Syrie. Plutôt Bachar que le danger islamiste ! Cela rappelle la belle époque américaine de soutien aux dictatures de préférence au danger communiste ! Si pour les occidentaux, la faute des violences en Syrie vient du seul Bachar, pour les Russes, la situation est analysée comme une guerre civile classique dans laquelle il ne faut pas intervenir. Là où l’occident voit des rebelles contre un dictateur insupportable, la Russie voit des terroristes islamistes.

* Il n’a échappé à personnes que Vladimir Poutine doit faire face à une forte opposition depuis sa réélection au printemps 2012. Il y a bien, affirme Marie Mendras, « un effet d’écho, de miroir entre ce que l’on a appelé les révoltes arabes, qui ont fait peur à Moscou, et le mouvement de contestation russe. Dans ce contexte, la contestation du régime d’Al-Assad est pour Poutine inacceptable. Reconnaître qu’un chef tout puissant est menacé, c’est se trouver face à sa propre remise en cause par l’opposition politique en Russie[18] ».

– Enfin, un dernier facteur, certainement très secondaire, mais que nous tenons à mentionner car il est méconnu : l’existence en Syrie d’une communauté russe non négligeable qui s’est progressivement installée depuis les années 60[19].

Que cherche dans cette question syrienne Vladimir Poutine, sinon affirmer sa volonté de redonner à la Russie un rôle qu’elle avait perdu dans l’arène internationale. La Syrie n’est qu’un élément, mais stratégique, pour la politique extérieure russe dans cette zone sud du pays, du Moyen-Orient au Caucase. La Russie soutient la Syrie jusqu’à un certain point, elle préfère la poursuite des combats entre Syriens à une intervention étrangère dans laquelle elle ne pourrait pas prendre partie. Elle sait très bien que Bachar Al-Assad ne pourra pas se maintenir au pouvoir encore très longtemps dans les conditions actuelles, mais au moins, se présentera-t-elle alors comme la puissance qui a empêché l’« invasion étrangère », comme la puissance pleine de sagesse qui avait prévenu contre le risque de chaos et de danger islamiste dans la Syrie post-Bachar.

 


 


[1] Ne pas oublier quelques 200 000 réfugiés dans les pays voisins, notamment en Jordanie et en Turquie.

 

[2] Bien avant la guerre froide (1947-91) des liens avaient été tissés entre la Russie et les populations de ces régions qui dépendaient alors de l’Empire turc ottoman. C’était surtout la Société impériale orthodoxe (créée en 1882 et toujours active) qui était chargée des contacts avec les églises orthodoxes locales et d’aide aux œuvres de charité comme l’enseignement.

 

[3] L’indépendance, réelle en 1946, fait suite au mandat français (1918-1946) donné par la SDN. Le Front Populaire avait déjà envisagé l’indépendance, mais celle-ci put se réaliser à l’époque. Les troupes françaises ne partent qu’en 1946 suite à une très forte pression anglaise (rôle de Churchill). Se souvenir, qu’en mai 45, l’aviation française bombarde Damas en répression de manifestations réclamant l’indépendance immédiate. Le mandat français en Syrie fut une période très agitée.

 

[4] L’URSS fournit même de l’armement  au nouvel État israélien lui assurant ainsi la victoire contre les États arabes ligués contre lui. Comment comprendre cette attitude ? A cette époque encore, l’ennemi impérialiste dans l’imaginaire soviétique c’est l’Angleterre et pas encore les USA, cela va vite changer avec le manifeste épuisement anglais et la montée en puissance américaine.

 

[5] Dans les années 54-56, le projet de construction du barrage d’Assouan est un exemple éclairant des erreurs politiques américaines : le puissant lobby du coton s’oppose à cette construction qui permettrait, entre autres ,d’irriguer et de développer le coton égyptien. Nasser se tournera finalement vers l’URSS.

 

[6] En Syrie, l’état d’urgence est en vigueur depuis 1963 date de la prise du pouvoir par le parti Baath qui interdit les partis d’opposition. La révolte actuelle signe l’échec patent du baathisme (ou baasisme) et la revanche du religieux sur le laïc.

 

[7] C’est contre l’avis des Soviétiques qu’il engage son pays, avec l’Égypte,  dans la guerre contre Israël en 1973. Tsahal arrive à 40 km de Damas malgré l’armement anti-aérien d’origine soviétique.

 

[8] Avion de chasse soviétique capable d’opérer depuis des terrains d’aviation modestes ou peu entretenus.

 

[9] Cette 5e escadre méditerranéenne ou Eskadra, a été dissoute en 1991 avec la fin de L’URSS. Le petit port de Tartous, pas assez profond pour les grosses unités, servaient néanmoins de base de ravitaillement et de maintenance basique. Les bâtiments soviétiques avaient leurs propres mouillages en Méditerranée. De nos jours  les navires effectuent des escales dans divers pays du monde c’en est fini de l’isolement de la période soviétique.

 

[10] Medvedev se rend à Damas en mai 2010 pour élargir la coopération entre les deux pays et l’étendre à de nombreux secteurs outre l’armement.

 

[11] Marie Mendras dirige l’Observatoire de la Russie au Ceri- Centre d’études et de Recherches Internationales de Sciences Po. Elle s’exprimait dans une interview dans Libération le 18 juillet 2012.

 

[12] « La nouvelle raffinerie de gaz syrienne aura une capacité de 1,3 milliard de mètres cubes. Elle se situera dans le centre du pays, à 75 km au sud-est de Raqqa et à 230 km à l'est de Homs. Le gaz commercial produit par cette raffinerie sera transporté par un gazoduc existant jusqu'à Alep.

Stroytransgaz a entamé plus tôt la construction d'une autre raffinerie, d'une capacité de 2,5 milliards de mètres cubes, dont le projet est évalué à 210 millions de dollars ».

Source http://fr.rian.ru/business/20080205/98443629.html

Stroytransgaz est l'une des plus grosses entreprises de bâtiment russes. Spécialisée dans la construction de sites pétroliers et gaziers, elle est présente dans 15 pays. Son principal actionnaire est le monopole gazier public Gazprom ».

 

 

[13] « Le Kremlin déploie au mois de décembre 2007 un groupe aéronaval centré autour du porte-avions Amiral Kouznetsov en Méditerranée. Au mois de janvier 2008, les navires de ce groupe relâchent dans le port syrien de Tartous. C'est à compter de cette période que les informations concernant un futur déploiement permanent de navires russes dans le port syrien ont commencé à circuler.

Au mois de février 2010, le commandant en chef de la Marine russe, l'Amiral Vissotski, a confirmé la volonté de la Russie de disposer de points d'appui naval à l'étranger, à proximité des zones opérationnelles de la flotte russe, dont la Méditerranée orientale fait partie.

Depuis 2008, les Russes ont réinvetsi les lieux afin de remettre à niveau les installations de Tartous destinées à l'usage de la Marine russe. Actuellement, le point d'appui logistique naval russe de Tartous se compose de 2 quais flottants, d'un atelier flottant (changé tous les 6 mois), plusieurs dépôts, des casernes et d'autres installations. Près de 300 personnels russes sont chargés de la maintenance et de la modernisation du site.

Car pour le moment, on ne peut parler de base navale, mais seulement de point d'appui logistique naval. La fin de la modernisation du site, et son passage au statut de point de base, puis à celui de base navale, est prévu à partir de la fin de l'année 2012. A compter de cette date, le port syrien devrait être apte à accueillir des navires lourds, tels que des croiseurs (le Pierre le Grand par exemple) voire le porte-avions Amiral Kuznetsov, ainsi que des sous-marins.

D'après les déclarations de l'Amiral Vissotski, la future base navale de Tartous devrait également faire partie du schéma de déploiement de la flotte russe de la Mer Noire qui disposera ainsi du port « 

syrien en plus de ses installations à Sébastopol (Crimée, Ukraine) et Novorossisk (côtes russes de la Mer Noire).

http://www.rusnavyintelligence.com/article-point-sur-la-base-navale-russe-en-syrie-71288056.html

 

 

[14] Pour des renseignements techniques sur ce système voir le site : http://www.rusnavyintelligence.com/article-point-sur-la-base-navale-russe-en-syrie-71288056.html

 

 

[15] On estime qu’avec les violences l’économie syrienne tourne à 30% de ses capacités, la production d’hydrocarbures chute, le PIB a chuté de 8%. L’économie est à bout de souffle.

 

[16] Après l’invasion partielle de la Géorgie en été 2008, les deux régions sécessionnistes d’Abkhazie et d’Ossétie du sud sont de facto annexées par la Russie. La rupture diplomatique entre Russie et Géorgie qui s’ensuivit, d’une part, l’hostilité arméno-azérie d’autre part, a rompu la continuité géographique stratégique entre la Russie et son importante base militaire de Gumri en territoire arménien qui protège tout son flanc sud. Actuellement le ravitaillement énergétique de cette base vient d’Iran et traverse le territoire arménien. Un conflit de l’occident en Iran fermerait cette voie.

 

[17]«  La Tchétchénie aujourd’hui est dirigée par un proche de Vladimir Poutine qui a rétabli la Charia, obligeant toutes les femmes à se voiler et proscrivant la consommation d’alcool ». Voir http://www.atlantico.fr/decryptage/afghanistan-tchetchenie-syrie-croisade-russe-contre-islam-sunnite-fabrice-balanche-414788.html

 

[18] Libération le 18 juillet 2012

 

[19] La Syrie abrite une communauté russe non négligeable. Comme le rappelait cette semaine le New York Times, près de 20 000 femmes russes ont épousé, depuis les années 1960, des ressortissants syriens. Dans leur immense majorité, il s’agissait de jeunes militaires ou officiels syriens venus parfaire leur formation en Union soviétique et qui, encouragés par les autorités à développer leur internationalisme socialiste, cédaient au charme slave.Pour les jeunes Russes, un mariage syrien était la promesse d’une sortie plus facile de l’URSS, les Syriens n’étant pas soumis aux mêmes contraintes que d’autres pays frères. C’était aussi la probabilité de trouver un mari sobre. Pour les jeunes Syriens, épouser une jeune femme russe permettait d’éviter le versement d’une dot, souvent élevé dans la société syrienne. Et d’obtenir un ménage plus calme : en cas de problèmes conjugaux, les jeunes épouses russes ne pouvaient pas, comme leurs homologues syriens, mobiliser les puissants réseaux familiaux contre le mari indélicat…

http://www.atlantico.fr/decryptage/soutien-russe-syrie-cause-nombre-mariage-415039.html

 

 

 

 

 

       Depuis quelques années les responsables iraniens menacent régulièrement de fermer le détroit d’Ormuz au trafic maritime. Ils prétendent pouvoir ainsi perturber le marché des hydrocarbures de façon à faire plier leurs adversaires sous la pression mondiale. Le critère d’efficacité d’une telle stratégie n’est donc pas exclusivement militaire ,  il est avant tout économique, s’agissant de la capacité de maintien de l’adéquation de l’offre à la demande.

       Principal point de passage stratégique du monde, Ormuz voit passer chaque jour des navires transportant plus de 17 millions de barils de pétrole brut (soit 20 % de l’ensemble du marché pétrolier mondial et 35% du trafic maritime pétrolier) et plus du quart des exportations de gaz naturel[1]. Une offensive iranienne conduirait à une altération du trafic maritime dont l’importance et la durée dépendraient de la qualité de la planification opérationnelle, du niveau de surprise et de l’efficacité des moyens – essentiellement navals — mis en œuvre pour la contrer.

       Compte tenu des réserves stratégiques existantes et des possibilités d’augmentation de la production ailleurs dans le monde, la diminution des flux énergétiques qui en résulterait ne saurait être suffisamment longue pour créer une pénurie dommageable.

Plan de l'article:

– Considérations géopolitiques

– Importance du détroit d'Ormuz

– retour d'expérience dans le Golfe Persique

– Capacités navales iraniennes

– Scénario probable

– La réponse

– Analyse de l'efficacité du blocage

– Conclusion

 

               Considérations géopolitiques 

       Un regain de tension s’est produit depuis le mois de décembre 2011 en raison de l’aggravation de la crise entre l’Iran et la communauté internationale qui lui demande d'abandonner son programme nucléaire. Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad maintient que son programme reste à but strictement énergétique, alors que les Occidentaux soupçonnent Téhéran de poursuivre un programme nucléaire militaire pour se doter de l'arme atomique. Ils s’appuient pour cela sur un rapport récent du directeur général de l’AIEA[2]{C}{C}. Bien qu’accordant une certaine forme de légitimité au souhait de l’Iran de se doter de l’arme nucléaire pour un besoin de dissuasion (quatre de ses voisins proches en disposent ; Russie, Chine, Inde, Pakistan, sans compter Israël), à Jérusalem, le ministre de la Défense Ehud Barak{C}{C}[3]{C}{C} n’a pas oublié la volonté exprimée par les Iraniens de rayer leur pays de la carte. Sentant son pays particulièrement menacé, il tente par tous les moyens de ralentir le programme iranien sans pour autant parvenir y mettre un terme. Son analyse de la menace le conduit à la certitude que l’Iran pourrait disposer, quinze mois après l’avoir décidé, de plusieurs armes nucléaires. Elles seraient alors suffisamment miniaturisées pour être embarquées sur le missile Shahab-3 dont la portée est suffisante pour atteindre Israël{C}{C}[4]. Bien que les Israëliens n’aient pu convaincre le président Obama de l’urgence d’agir, la tentation d’une frappe préventive est forte. Ils savent que le temps joue contre eux,  leurs alliés potentiels occidentaux se désengageant progressivement pour diverses raisons. La crise économique pousse les pays européens à diminuer rapidement les budgets militaires au point de devoir sacrifier certaines capacités d’action ; les États-Unis entrent en période électorale et achèvent difficilement deux guerres qui auront laissé un profond ressentiment dans les pays musulmans, une remise en cause de leur puissance aux yeux des Américains et le retour probable du sentiment isolationniste qui succède toujours dans le pays aux conflits longs et coûteux.

       De leur côté, quoique les Iraniens nient toute volonté de vouloir devenir une puissance nucléaire, les avantages du statut qu’ils en tireraient apparaissent tellement intéressants qu’il est difficile de les croire. Au plan national, les dirigeants peuvent espérer un sursaut d’orgueil qui redonnerait une légitimité à un régime en difficulté. Ils acquerraient au plan régional une stature de champion de la cause musulmane et pourraient prendre l’ascendant sur la Turquie sunnite, l’actuel homme fort de l’Oumma[5]. Une alliance des deux pays transcendant la différence de confessions serait même alors envisageable en raison de la communauté d’intérêts. Au plan international, l’effet de la dissuasion les protégerait de toute attaque majeure contre leurs intérêts vitaux, comme le démontre l’exemple de la guerre froide qui a assuré la paix nucléaire pendant des décennies.

       Toutes ces raisons sont dans la logique de la réalisation d’un programme d’armes nucléaires. Le facteur temps a une importance capitale : les circonstances font qu’il doit être mené rapidement à son terme. Vite avant que l’économie du pays soit exsangue faute d’exportations : 62 % des recettes proviennent des exportations de pétrole. Vite avant que les luttes intestines et l’agitation sociale attisées par les difficultés économiques ne deviennent impossibles à juguler. Vite aussi avant que la Syrie, son principal allié ne s’effondre, privant l’Iran de son arbre de transmission avec le Hezbollah qui tient Israël en respect depuis 2006.

 

       À titre de rétorsion, l'Europe et les États-Unis durcissent leur position en adoptant des mesures visant la Banque centrale iranienne et un arrêt des importations de brut en provenance de la République islamique. La Chine et le Japon réduisent également leurs achats de pétrole, limitant d'autant les revenus de l'Iran et privant le pays d'une source essentielle de devises étrangères.

       Ces mesures lancent une escalade verbale de la part des dirigeants iraniens. Elle est entamée par le vice-président Ali Rahimi qui déclare le 28 décembre 2011 « Si on devait adopter des sanctions contre (les exportations) du pétrole iranien, aucune goutte de pétrole ne transitera par le détroit d'Ormuz ». Le même jour, l’amiral iranien Sayyari ajoute : « Tout le monde sait combien le détroit est important et stratégique et il est complètement sous le contrôle de la République islamique d'Iran. Fermer le détroit est très facile pour les forces armées iraniennes, c'est comme boire un verre d'eau, comme on dit en persan[6] ». Les menaces se poursuivent pendant l’exercice naval iranien « Velayat 90 » qui se déroule du 23 décembre 2011 au 2 janvier 2012 et dont le point d’orgue a été le tir de nouveaux types de missiles mer-mer de conception nationale. Le prix du Brent est monté de 4 % pour atteindre 112,13 dollars, le plus haut depuis la mi-novembre.

       Pour autant, faut-il prendre au pied de la lettre ces rodomontades? Le blocage prolongé du détroit nuirait également à l’Iran qui a un besoin vital de cette voie de communication par laquelle transitent une grande partie des produits pétroliers raffinés qu’il consomme et qu’il doit importer faute d’une capacité de raffinage suffisante. De plus, il tire 76% de ses recettes de l’exportation du pétrole.

Trois scénarii sont possibles :

{C}{C}§        1- Rester dans le registre des menaces sans agir. C’est une façon de maintenir sous tension les prix du pétrole, pour autant qu’il reste crédible et de gagner le temps nécessaire à l’achèvement du programme (si tant est qu’il existe) ;

{C}{C}§         2 Effectuer des opérations militaires limitées contre le trafic et les infrastructures, comme cela a été fait de 1984 à 1988. Les effets sur le coût des hydrocarbures pourraient alors être d’autant plus importants que des frappes de rétorsion de même niveau seraient effectuées par les alliés sur ses propres moyens de production diminuant d’autant l’offre. La difficulté consiste à ne pas commettre d’erreur d’évaluation et à ne pas franchir le seuil de non-retour.

{C}{C}§        3-  {C}{C}Fermer le détroit d’Ormuz comme dit plus haut. C’est l’hypothèse qui est étudiée ici.

 

                   Importance du détroit d’Ormuz

       Le détroit d’Ormuz est l’unique voie de passage maritime entre le Golfe Persique et l’Océan Indien. Il mesure 34 milles nautiques (mN) — 63 km — dans sa plus grande largeur, mais l’île iranienne de Larak n’est séparée que de 24 mN de l’île omanaise d’el Salamah. Sa rive nord est entièrement en territoire iranien, alors que celle du sud est occupée par les Émirats Arabes Unis et Oman.

       Un dispositif de séparation du trafic a été mis en place pour assurer la sécurité nautique des navires. QuatorzeVLCC (Very Large Crude Carriers ou pétroliers géants de plus de 300 000 tonnes de port en lourd) qui en sortent chaque jour et dont 85% font route vers l’Asie, ainsi que des méthaniers (dont, depuis 2009, les Qmax de Qatargas d’une capacité de 260 000 m3 de gaz naturel liquéfié – LNG) qui transportent plus du quart des échanges mondiaux de LNG.

       Les États riverains du Golfe Persique — bras de mer de moins de 1000 kilomètres de long et dont la largeur maximale est de 335 kilomètres – assuraient en 2006 près de 30 % de la production mondiale de pétrole et 30 % du gaz naturel destiné à l’exportation. Ils détiennent respectivement 57 % et 45 % des réserves mondiales[7]. Environ 90 % de ces hydrocarbures sont transportés par voie maritime et il n’y a pas d’alternative terrestre ; l’oléoduc saoudien vers la mer Rouge n’a qu’un débit de 5 millions de barils par jour.

      Procédant à l'origine d'une demande émiratie, la France dispose depuis le 26 mai 2009 d’une base interarmées permanente à Abou Dhabi. Elle comprend trois sites : le port de Mina Zayed pour la marine – Foujeïra, sur le golfe d'Oman, était déjà un port d'escale des sous-marins nucléaires d'attaque français -, Zayed Military City – centre de combat en zone urbaine et en milieu désertique – pour l'armée de terre, et Al-Dhafra pour l'armée de l'air avec un escadron de six Rafale[8].

 

                   

 Le détroit d’Ormuz{C}{C}[9]{C}{C}.

 

                   Retour d’expérience dans le golfe Persique

       Depuis la révolution islamique de 1979, l’Iran est un pays isolé. Attaqué par l’Irak de Saddam Hussein en septembre 1980, ses pertes en hommes s’élèvent à un million en huit années de guerre. Pendant ce conflit, les deux partis se livrent une « guerre des tankers» de 1984 à 1987 au cours de laquelle ils attaquent plus de 600 navires appartenant, pour la plupart, à des nations non directement parties prenantes au conflit. Ils partagent un objectif identique, celui de couper les exportations de leur adversaire pour tarir ses revenus, indispensables à son effort de guerre.

       Cinquante-cinq des 239 pétroliers attaqués sont coulés sans que l’économie mondiale n’en soit durablement affectée. Après une instabilité de courte durée, le prix du pétrole diminue de moitié en 1985, l'Iran cherchant à maintenir ses exportations.

 Évolution et volatilité des prix du pétrole`

       Au cours de cette guerre, la plupart des navires de commerce endommagés le sont par des missiles antinavires et par des mines.

     Le 14 avril 1988, la frégate USS Samuel Roberts heurte une mine mouillée par l’Iran. À titre de représailles, les États-Unis lancent l’opération « Praying Mantis » pour détruire deux anciennes plates-formes pétrolières occupées par la marine iranienne et utilisées pour faire de la désignation d’objectifs. Plusieurs bâtiments de guerre iraniens qui tentent de s’y opposer sont coulés ou gravement endommagés sans que les forces américaines ne subissent le moindre dommage.

       En 1991, au cours de la première guerre contre l’Irak, ce pays mouille dans le nord du golfe 1160 mines réparties en plusieurs champs défensifs pour se prémunir d’un débarquement par la mer. En raison d’une défaillance des organismes de renseignement, l’estimation de l’emplacement de ces champs est erronée. Une force de guerre des mines anglo-américaine est chargée d’ouvrir des chenaux pour permettre aux cuirassés de faire de l'appui feu et préparer un éventuel débarquement des forces par moyens amphibies. Elle est composée de cinq chasseurs de mines, trois dragueurs de mines ainsi que du porte-hélicoptères d’assaut USS Tripoli (LPH 10), base des hélicoptères Sea Dragon de guerres des mines et du croiseur lance-missiles USS Princeton (CG 59), chargé de la défense antiaérienne du groupe. En raison d’une erreur de positionnement des champs de mines, les petits bâtiments les franchissent sans les détecter — les sonars sont orientés pour la détection d’éventuelles mines flottantes, fréquentes dans ces eaux — mais heureusement sans les déclencher grâce à leur faible signature acoustique et magnétique. Le Princeton et le Tripoli se voient attribuer des secteurs en retrait de la force de guerre des mines mais, de fait, en plein dans les champs de mines. Tous deux subissent des avaries importantes. Il est probable que l’échec de cette opération ait contribué au choix d’une offensive purement terrestre.

     Après la fin des combats, des opérations de nettoyage des 1160 mines recensées sont menées par des chasseurs de mines allemands, italiens et « tripartites » (France, Belgique, Pays-Bas). Ces derniers se taillent la part du lion en détruisant 509 mines en 53 jours (dont 147 pour le seul Sagittaire français). Pendant la même période, les Anglais en détruisent 169, les Américains 123, les Italiens 54 et les Allemands 29. Le trafic est rétabli par des chenaux.

       Le nettoyage  total de la zone est beaucoup plus long puisque seulement 75% des mines sont détruites après 84 jours.

                   Capacités navales iraniennes

       Les forces maritimes iraniennes sont constituées de la marine proprement dite (IRIN : Islamic Republic of Iran Navy) qui comprend 18 000 hommes (dont 2 000 fusiliers-marins) et du corps maritime des gardiens de la révolution qui en compte 22 000 (dont 5 000 fusiliers-marins). Les zones d’opérations sont distinctes. Le golfe Arabo-Persique revient à l’IRGCN (Islamic Revolutionary Guard Corps Navy), le golfe d’Oman et la mer Caspienne à la marine.

    Les équipements acquis avant 1979 sont d’origine américaine, britannique ou française. Après cette date, la Russie et la Chine sont les principaux pourvoyeurs du pays en matériel naval. L’Iran cherche à acquérir l’indépendance dans le domaine de la défense et se dote d’une industrie d’armement nationale.

La marine se compose :

{C}{C}         {C}{C}d’une aéronautique navale basée à terre et composée d’avions de patrouille maritime Orion, Foker Frienship et Dornier 228 ainsi que d’hélicoptères.

{C}{C}         {C}{C}de trois sous-marins du type Kilo 877 EKM russe (3000 tonnes, 70 mètres de long, Tareq, Noor et Yunes) livrés à partir de 1992. Ils ont souffert de gros problèmes de batteries, leur unique source d’énergie en plongée profonde. Ils sont armés de torpilles, de missiles de croisière antinavires et peuvent mouiller jusqu’à 24 mines à influence chacun. Leur disponibilité serait réduite.

{C}{C}         {C}{C}Deux sous-marins de conception entièrement iranienne, du type Qaem,  seraient en service depuis juin 2011. Leur construction a été annoncée par le ministre de la Défense le 25 août 2008. Le déplacement annoncé de 1000 tonnes en ferait des unités de haute mer capables de lancer un nombre limité d’armes et disposant d’une autonomie de quelques semaines.

{C}{C}         {C}{C}De plusieurs types de sous-marins de poche aux capacités opérationnelles réduites.

{C}{C}o       {C}{C}De trois à quinze du type Ghadir (120 tonnes, 29 mètres de long) de fabrication nationale, inspiré du modèle italien MG110 utilisé par le Pakistan. Le premier Ghadir a été lancé en 2007. Bien que pouvant être équipés d’armes antisurface, leur rôle principal est probablement la mise en œuvre de commandos-marine.

{C}{C}o       {C}{C}le Nahang, un autre type de sous-marin léger aurait été admis au service actif : fabriqué localement, ce submersible pourrait embarquer la torpille à supercavitation Hoot, dérivées des Shkval russes (dont la vitesse est estimée à 200 nœuds).

{C}{C}o       {C}{C}Enfin, quatre submersibles de poche anciens du type Yugo auraient été fournis par la Corée du Nord. D’un déplacement de 110 tonnes, leurs deux tubes lance-torpilles de 400 mm les destinent à la lutte anti surface.

{C}{C}         {C}{C}De cinq frégates anciennes d’origine britannique ou américaine, admises au service actif dans les années 60/70 et de 4 nouvelles unités de construction nationale, dérivées du type Vosper britannique.

{C}{C}         {C}{C}De douze patrouilleurs lance-missiles de type Combattante II français livrés entre 1978 et 1981.

{C}{C}         {C}{C}De nombreuses vedettes lance-missiles de plus faible déplacement.

{C}{C}         {C}{C}De nombreux navires de débarquement.

{C}{C}         {C}{C}D’une artillerie côtière composée de plusieurs centaines de missiles antinavires dont la portée de certains atteint 95 km, permettant de couvrir toute la largeur du détroit..

{C}{C}         {C}{C}De 5000 mines sous-marines, de fond ou à orin de différents types, dont certaines ont des dispositifs de mise de feu à influence technologiquement très avancés.

       Enfin, l’aviation de chasse chargée d’assurer la couverture aérienne et les missiles antiaériens sont en nombre insuffisant pour assurer la protection des installations.

       La marine des gardiens de la révolution est implantée dans presque chacun des ports iraniens et dispose de nombreux patrouilleurs de petit tonnage, dont certains sont équipés de missiles mer-mer, ainsi que d’une artillerie côtière composée de missiles antinavires. Elle a également un corps de nageurs de combat disposant de petits sous-marins humides.

     Isolées au niveau international, les forces navales iraniennes manquent d’éléments de comparaison avec leurs adversaires potentiels. Le problème est crucial pour les sous-marins. La guerre sous la mer exige la maîtrise de tactiques et de technologies très spécifiques qui ne sont jalousement conservées par les marines qui les ont développées. Elles ne peuvent l’être en interne qu’au prix d’une analyse du retour d’expérience acquis au contact de marines de premier rang et d’un entraînement intensif. Leur efficacité opérationnelle devrait se limiter aux lancements d’armes contre des objectifs non protégés.

                   Scénario probable

       Les enseignements tirés de l’étude des conflits précédents mettent en évidence l’efficacité des mines et la relative faiblesse de l’US Navy dans ce domaine de lutte pour lequel elle se repose en grande partie sur ses alliés européens. L’efficacité des missiles antinavires contre les navires non pourvus de moyens de guerre électronique susceptibles de les leurrer ou capables de les abattre a également été démontrée. Enfin, l’opération « Praying Mantis » a mis en évidence la nette infériorité technologique des forces navales iraniennes face aux forces américaines. Ayant l’initiative, les Iraniens peuvent cependant jouer de l’effet de surprise.

      Une opération initiale coordonnée contre les infrastructures pétrolières (terminaux de chargement et plateformes d’exploitation) des pays de la côte ouest du golfe arabo-persique serait menée de façon discrète dans un premier temps par des nageurs de combats amenés par des sous-marins crache plongeurs. Elle serait concomitante de mouillages de mines nocturnes effectués, par exemples, par des navires civils empruntant les rails entrant et sortant du Golfe ou par de petites embarcations navigant en dehors du dispositif de séparation de trafic et pourrait de ce fait n’être détectée que tardivement. Après les premières explosions, ces actions pourraient être poursuivies par des frappes simultanées de missiles antinavires à partir de la terre, de bâtiments à la mer et des moyens aériens. L’effet de surprise sera de toute façon de courte durée, car une sortie massive des forces navales serait rapidement détectée et désignerait sans ambiguïté le responsable des opérations de minage.

     Ce mouillage de pollution interdirait le passage des navires dans les rails de trafic. Les opérations de contre-minage seraient rendues particulièrement dangereuses tant que la menace des dizaines de batteries mobiles de missiles antinavires basés à terre ne sera pas éliminée par les forces aériennes américaines.

      Dans le golfe, les très nombreuses embarcations rapides permettraient des attaques selon la tactique de l’essaim que les Tigres tamouls ont affinée face à la marine du Sri Lanka et à laquelle les gardiens de la révolution s’entraînent. Les sous-marins disponibles non utilisés pour les  opérations spéciales (mouillage de mines, débarquement de commandos), chercheraient à attaquer les porte-avions dans le golfe d’Oman.

 

                   La réponse

      Conformément à la doctrine Carter qui, depuis 1979, définit le Golfe comme une région vitale pour les intérêts américains, une opération iranienne dans le détroit entraînera en réaction militaire immédiate des États-Unis. Il est également probable que, comme lors de la première guerre du Golfe en 1991, une coalition de pays menacés, comprenant en particulier la plupart des pays européens, se joindra à eux.

      Les forces aéronavales prépositionnées (dont quelques chasseurs de mines) dans le golfe, en Irak ou, dans l’océan Indien (en mer, à Djibouti, à Diego Garcia…) entreront en action immédiatement et acquerront rapidement la maîtrise du ciel et de la mer. Un ou deux porte-avions permettraient d’assurer une présence aérienne permanente sur zone. Les sites de lancement de missiles seront détectés et détruits au fur et à mesure qu’ils se découvriront pour tirer contre les forces de guerre des mines.

 

       À la date de rédaction de cette analyse, ce sont trois porte-avions américains qui se trouveront bientôt dans le nord de l’océan Indien :

Alors que les porte-avions USS Carl Vinson et USS Abraham Lincoln embarquant chacun 70 avions et hélicoptères, croisent déjà en mer d'Oman, Washington a annoncé le déploiement en mars dans cette région d'un troisième groupe aéronaval autour de l'USS Enterprise.

     En parallèle, un nouveau groupe amphibie est arrivé en mer d'Arabie en janvier. Il comprend le porte-hélicoptères d'assaut USS Makin Island, ainsi que les transports de chalands de débarquement USS New Orleans et USS Pearl Harbor, qui embarquent une force expéditionnaire comprenant plusieurs centaines de Marines avec leur matériel, des engins de débarquement sur coussins d'air LCAC, et un groupe aérien comprenant en particulier des avions AV-8B Harrier II à décollage et atterrissage vertical.

     Un SSGN, sous-marin nucléaire transportant 150 missiles de croisière Tomahawk est également dans l’océan Indien. Une seule unité de ce type a lancé plus de 90 des 120 missiles qui ont mis à mal les défenses aériennes avant le début des opérations aériennes alliées au-dessus de la Libye.

     Les Américains peuvent également s'appuyer sur les troupes présentes dans les pays arabes, et notamment au Koweït, où 15 000 soldats et d'importantes forces aériennes sont stationnés.

      Ils ont également demandé le soutien de leurs alliés, en particulier dans le domaine de la guerre des mines où ils sont particulièrement faibles. Le ministre de la Défense néerlandais l’a confirmé le 7 janvier 2012 en disant : « les Pays-Bas sont prêts, sur le principe, à aider les États-Unis en cas de blocus iranien du détroit d’Ormuz ». Il a cependant ajouté que le nombre de chasseurs de mines opérationnel diminuait sensiblement, quatre des dix dont disposaient le pays ayant été récemment retiré du service actif en raison des contraintes budgétaires.

     Selon certaines informations non confirmées par le ministère de la Défense, le porte-avions Charles de Gaulle pourrait également être déployé sur zone dès le mois de mars. Il serait alors accompagné de son escorte qui comprend systématiquement un sous-marin nucléaire d’attaque et qui serait renforcé par les bâtiments de combats se trouvant actuellement en océan indien, dont la frégate ASM La Motte-Picquet. La base interarmées permanente française d’Abou Dhabi, située à l’intérieur du golfe arabo-persique, est cependant un point névralgique, à portée d’une attaque par missile depuis l’Iran.

   De nombreux autres pays disposent de forces navales en océan Indien pour mener à bien les missions de lutte contre la piraterie. Un organisme de coopération a été créé pour leur permettre de travailler ensemble. Il est cependant peu probable que des pays qui n’ont pas d’accords de défense en vigueur avec les États-Unis puissent être intégrés à une force navale commune. La disparité des tactiques, des règles d’engagement et des moyens de communication constituent un obstacle insurmontable à court terme.

 

                   Analyse de l’efficacité du blocage

La victoire finale des adversaires de l’Iran est assurée et n’est qu’une question de temps. Plusieurs études ont voulu évaluer le délai nécessaire au rétablissement du trafic à son niveau nominal. C’est un art difficile et trompeur, car il est basé sur des présuppositions quant à l’activité d’un adversaire qui cherchera à être aussi imprévisible que possible. Dans son excellente analyse, Caitlin Talmage[10], une jeune doctorante du MIT, estime qu’il faudra entre 37 et 112 jours pour rétablir la situation. Manquant d’expérience opérationnelle, son évaluation du temps nécessaire au nettoyage du détroit peut être affinée en plusieurs points.

{C}{C}         {C}{C}Elle ne superpose pas les phases de lutte antimissiles et de chasse aux mines. Elle veut ainsi éviter d’exposer les forces de guerre des mines avant que les missiles antinavires n’aient pu être tous détruits par les forces aériennes. En fait, ceux-ci, souvent masqués, ne pouvant être contredétectés qu’à l’occasion de tirs, il faudra les provoquer en commençant les opérations de nettoyage sous la protection de frégates capables d’abattre ces missiles, avec les risques que cela peut faire courir aux chasseurs de mines.

{C}{C}         {C}{C}Elle considère le temps nécessaire au nettoyage complet de la zone alors que l’ouverture de simples chenaux de navigation est suffisante et ne nécessiterait qu’une dizaine de jours.

{C}{C}         {C}{C}Enfin, elle ne prend pas en compte un temps de transit d’une dizaine de jours nécessaire pour faire rallier les bâtiments alliés depuis l’Europe.

Avec ces éléments, le flux pourrait être réamorcé une vingtaine de jours après le début des hostilités.

Ce laps de temps est-il suffisant pour créer la pénurie et un choc financier dommageable pour l’économie internationale ? Faisant abstraction de l’aspect psychologique qu’un tel conflit aurait sur les marchés financiers, nous sommes confrontés à un simple problème de flux.

La plupart des pays disposent de réserves stratégiques de pétrole, destinés précisément à faire face à des problèmes de cet ordre. Pour les 28 pays membres de l’agence internationale de l’énergie, ces stocks sont de 5 mois, comme le montre le graphique ci-dessous.

  Le golfe Arabo-Persique et le détroit d'Ormuz[11]

Réserves totales de l’agence internationale de l’énergie en 2009

Fin septembre 2009, l'Agence internationale de l'énergie évaluait les stocks accumulés par les pays de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) à 60 jours de couverture mondiale, soit 120 millions de barils au-dessus de leur moyenne sur cinq ans. À ces réserves, il faut ajouter l’augmentation de production qui peut-être demandée aux pays exportateurs qui ne sont pas situés dans le golfe Persique, en particulier du Nigeria.

La situation pourrait cependant être plus difficile pour les pays non membres de l’AIE comme l’Inde et la Chine bien qu’ils aient tous deux commencé à constituer des réserves stratégiques.

 

                   Conclusion

L’Iran a la possibilité d’interdire momentanément l’accès au golfe Arabo-Persique. Il ne peut cependant pas le couper de façon durable, sa capacité d’intervention navale étant limitée et en grande partie obsolète. Si l’offensive se limite à une intervention dans le détroit d’Ormuz, les réserves stratégiques d’hydrocarbures et l’augmentation de production permettront de maintenir l’adéquation de l’offre et de la demande le temps nécessaire à sa réouverture.

L’Iran lui-même souffrirait d’un blocage prolongé. Soumis depuis 1996 à un embargo du fait de l’Iran Libya Sanction Act, mieux connu sous le terme de loi d’Amato, qui empêche les investissements supérieurs à 20 millions de dollars dans le secteur pétrolier, le pays manque de raffineries. Il importe 40 % de ses besoins en hydrocarbures raffinés qui transitent également par le détroit d’Ormuz. Il n’a donc pas intérêt à voir se prolonger la situation, au risque de faire face à de graves troubles intérieurs.

Une intervention étendue à l’ensemble du golfe Arabo-Persique et visant à détruire l’infrastructure pétrolière et gazière des autres pays riverains aurait un impact beaucoup plus important sur les flux puisqu’elle jouerait directement sur la capacité de production. La reconstitution des moyens pourrait être très longue et entraîner des conséquences d’une ampleur difficile à estimer, mais sans commune mesure avec celles d’une action limitée au seul détroit. Dépourvu du parapluie de la dissuasion nucléaire, ce serait cependant un suicide pour le pays. Le régime qui le dirige serait-il suffisamment en difficulté pour être capable d’une telle fuite en avant ?

Texte écrit le 09 février 2012

Capitaine de Vaisseau (R) Hugues EUDELINE

1]

                [1]{C}{C} Chiffres 2011. BP Statistical Reviw of World Energy, htpp://bp.com/staisticalreview

 

 

 

 

 

[2]

                [2]{C}{C} GOV/2011/65, Implementation of the NPT Safeguards Agreement and relevant provisions of Security Council resolutions in the Islamic Republic of Iran, 8 November 2011

 

 

 

 

 

[3]

                [3]{C}{C} Ronen Bergman, Will Israel Attack Iran ? The New Yok Times, 25 January, 2012, http://www.nytimes.com/2012/01/29/magazine/will-israel-attack-iran.html. Page consultée le 8 février 2011.

 

 

 

 

 

[4]

                [4]{C}{C} Ibid.

 

 

 

 

 

[5]

                [5]{C}{C} Terme tiré du Coran, qui désigne la communauté des croyants

 

 

 

 

 

[6]

                [6]{C}{C} Iran : le détroit d'Ormuz reste ouvert, JDD, 28 décembre 2011. http://www.lejdd.fr/International/Depeches/Iran-le-detroit-d-Ormuz-reste-ouvert-444574/. Page consultée le 8 février 2012

 

 

 

 

 

[7]

                [7]{C}{C} D. Ortolland,dir. Atlas géopolitique des espaces maritimes, Ed. Technip, Paris, 2008. p. 131.

 

 

 

 

 

[8]

                [8]{C}{C} Le Parlement français approuve l'accord stratégique avec les Émirats arabes unis. Article paru dans l'édition du monde datée du 13 juillet 2011

 

 

 

 

 

[9]

                [9]{C}{C} http://lib.utexas.edu/maps/middle_east_and_asia/iran_strait_of_hormuz_2004.jpg. Page consultée le 2 décembre 2009.

 

 

 

 

 

[10]

                [10]{C}{C}Closing Time – Assessing the Iranian Threat to the Strait of Hormuz,  belfercenter.ksg.harvard.edu/files/IS3301_pp082-117_Talmadge.pdf . Page consultée le 21 novembre 2009.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[11]

                        {C}{C}[11]{C}{C} Congressional Research Service, Iran’s Threat to the Strait of Hormuz, January, 23 2012,7-5700 www.crs.gov R42335. Page consultée le 8 février 2012.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Conférence/présentation du livre

« LA SCULPTURE ROMANE DU POITOU, LE TEMPS DES CHEFS D’ŒUVRE » de:

– Marie-Thérèse CAMUS Professeur honoraire d’histoire de l’art du Moyen Age à l’université de Poitiers

– Elisabeth CARPENTIER Professeur honoraire d’histoire du Moyen Age à l’Université de Poitiers

– Jean-François AMELOT Photographe

Préface de Jacques Le Goff (Ed. Picard 2009 520pages 570 photographies)

Entretien conduit par Christian BERNARD

Christian Bernard introduit le sujet en soulignant que si ce livre est bien un livre d’art aux photographies exceptionnelles, il est aussi beaucoup plus que cela. Car dans la mesure où s’y retrouvent les analyses conjointes d’une historienne et d’une historienne de l’art, il apporte un éclairage rarement donné sur le monde qui a produit ces chefs d’œuvre et sur la façon dont il en a favorisé l’éclosion.

Puis il laisse la parole aux trois auteurs.

Marie-Thérèse Camus, qui est à l’origine du projet, en rappelle la genèse et insiste sur l’amitié qui a uni ceux qui l’ont mené à bien.

Elle met en valeur l’importance de la floraison romane du XIIème siècle mais aussi les difficultés que soulèvent, pour toute interprétation, l’absence de noms, de dates, de textes ainsi que l’ampleur des chaînons manquants … la disparition de nombreux cloîtres par exemple …

Elle dit aussi combien, dans cette production, se trouve affirmé le désir de l’Église de diffuser un message qui va à l’essentiel par des images fortes : montrer que le Christ est à la fois Dieu et homme (Notre-Dame la Grande … mise au tombeau de Melle …). Et cela sans que soit pour autant bridée la liberté de l’artiste ou diminué le souci de mieux adapter l’expression à la spécificité d’une église ou de son public.

Elle montre enfin qu’on a à faire à une aire artistique cohérente, avec ses chantiers organisés, ses ateliers et dedans, de très grands artistes (à Aulnay, Civray, Poitiers …)

* Elisabeth Carpentier, pour sa part, insiste surtout sur le lien, plus étroit qu’on ne le pense souvent, entre la création artistique et la grande histoire : le temps de ces chefs d’œuvre est bien celui de la réforme grégorienne, le déplacement des zones d’influence artistique joue avec les basculements politiques (du Sud vers le Nord) et les glissements des centres économiques (de l’Est vers l’Ouest et la mer) …

Les spécificités de la vie privée se dessinent avec une surprenante précision, dans le divertissement comme dans le travail (toute la gamme des instruments de musique et celle des outils) et il y a bien une mode féminine qui a ses caractères propres au XIIème siècle…

Enfin, une histoire des mentalités peut aussi se lire : volonté d’embellir la maison du Seigneur et de l’offrir aux fidèles dès la décoration extérieure mais à la fois peur du péché (la séduction, les différents vices) qui conduit à l’enfer et aussi goût manifeste pour le monstrueux et cela n’est pas sans poser à l’historien une véritable interrogation.

*  Jean-François Amelot, enfin, dit ce qu’a été pour lui le travail de la photo. Avec des photos très précises et très … éclairantes !, il montre les contraintes du temps (travail du matin ou du soir, temps ensoleillé ou nuageux …), l’importance de l’éclairage, de sa force et de son positionnement par rapport au sujet, le jeu de la couleur et celui de la proximité (c’est de très près qu’on peut voir l’épine sortir du pied du « tireur d’épine » !). En fait, ce n’est qu’au prix d’une véritable intimité avec l’œuvre d’art que peut se faire le travail photographique…