invasions

 

« Le mouvement est la loi de la stratégie », dit le maréchal Foch. Je vais donc vous entraîner dans un vaste mouvement géopolitique et géostratégique. « La politique de toutes les puissances est dans leur géographie », écrivait Napoléon. Voilà qui éclaire le principe général de la géopolitique : le voisinage d’États imposé par la géographie. « Qui tient Noirmoutier, tient l’embouchure de la Loire ; le commodore Warren ne l’ignore point ; de ce poste, il épiera facilement le mouvement de la navigation vers Bordeaux [et vers Nantes]. » écrit Émile Gabory, dans Napoléon et la Vendée. Tout est dit ici sur la position géostratégique de l’île de Noirmoutier au sud de la Loire.

            Quel est le but de cette conférence ? C’est de renouveler le regard du public de Noirmoutier sur l’histoire bien connue de notre île.        Nous étudierons d’abord l’émergence d’une éventuelle stratégie offensive de l’île, fondée sur une flotte ; puis le passage à une stratégie défensive, basée sur la présence du château ; nous verrons enfin si l’histoire globale de Noirmoutier fait de celle-ci un pivot géostratégique.

I- Une stratégie offensive, fondée sur une flotte

  1. L’île d’Her face à César dans la Confédération vénète (56 av. J.-C.)  

            Nous sommes dans le domaine de l’hypothèse. Je m’appuie sur la thèse de l’ingénieur Henri Pineau, soutenue en 1970 à l’École Pratique des Hautes Études. [La côte atlantique de la Bidassoa à Quiberon dans l’Antiquité, Paris, S.E.V.P.E.N., 1970, 92 p.] Les Vénètes forment une confédération dont le domaine s’étend du Morbihan à l’embouchure de la Loire.  L’île d’Her appartient à la tribu des Ambiliates, qui correspond à l’Ouest de la Vendée et au Pays de Retz. Elle ne fait pas partie du territoire des Pictons, alliés de César. Selon Henri Pineau, d’après Pline, les îles vénétiques « s’échelonnent de Noirmoutier à Quiberon, […] Pour justifier l’appartenance de Noirmoutier au groupe des îles vénétiques, il est permis de penser  que cette île devait constituer un observatoire avancé en plein Océan, que les Vénètes devaient occuper pour avoir dans ces parages la maîtrise de la navigation maritime. » (H. Pineau, 1970, p. 43) Et j’ajouterai : pour contrôler toute menace maritime venant du sud.

            Quant aux Vénètes : « Ce peuple, écrit César, est de beaucoup le plus puissant de toute cette côte maritime : c’est lui qui possède le plus grand nombre de navires, flotte qui fait le trafic avec la Bretagne ; il est supérieur aux autres par sa science et son expérience de la navigation ; enfin, comme la mer est violente et bat librement une côte où il n’y a que quelques ports, dont ils sont les maîtres, presque tous ceux qui naviguent habituellement dans ces eaux sont leurs tributaires. » (B.G., Livre III, 8, Les Belles Lettres, 1958, p. 78-79) L’île d’Her fait donc partie, selon toute vraisemblance, de cette confédération vénète qui menace César.

            Les Vénètes, en effet, sont les premiers à se révolter contre l’occupation romaine en 56 av. J.-C. Ils prennent donc l’initiative et mobilisent leur redoutable flotte de haute mer, formée de solides navires de chêne aux voiles de cuir. « Leur exemple entraîne les peuples voisins, écrit César – car les décisions des Gaulois sont soudaines et impulsives – […] ils pressent les autres cités de garder l’indépendance que les ancêtres leur ont transmise plutôt que de subir le joug des Romains. Toute la côte est promptement gagnée à leur avis, […] » (B.G., III, 8, p. 79) « Les Vénètes s’assurent pour cette guerre l’alliance des Osismes [région du Finistère], des Lexovii [pays de Lisieux], des Namnètes [région de Nantes], des Ambiliates, […] ; ils demandent du secours à la Bretagne, qui est située en face de ces contrées. » (B.G., III, 9, p. 80) Comme toute la côte et les Ambiliates sont soulevés, l’île d’Her peut de ce fait participer à la révolte.

            César fait alors construire des navires de guerre sur la Loire à Ancenis. Il fait lever des rameurs dans la province romaine et se procure des matelots et des pilotes. Il se fait aider par des vaisseaux gaulois fournis par les Pictons et les Santons. Cette armada n’était pas suffisante. L’historien romain Dion Cassius (155-235) écrit : « César était dans le plus grand embarras jusqu’au moment où Decimus Brutus, venant de la Méditerranée, le rejoignit avec des vaisseaux rapides. » (Histoire romaine, Livre 39, § 40) Le point de ralliement des flottes romaines aurait pu être le mystérieux Portus Secor, identifié à Pornic, selon Henri Pineau. Pourquoi ce nom de Pornic ? César aurait changé le nom de Portus Secor en celui de Portus Niceus, en souvenir de sa victoire contre les Vénètes. (J. Rousseau, 1968, p. 127)  

            Toujours selon Henri Pineau, la bataille navale se déroula dans la baie de Guérande-Le Croisic, beaucoup plus vaste qu’aujourd’hui. La capitale des Vénètes était Corbilo, dans la baie du Croisic. Selon Yannik Chauvin, le combat naval se déroula le 21 août 56. Le récit de la bataille diffère entre celui de César et celui de Dion Cassius.

             Pour César, les bateaux vénètes à voiles sont mis à mal par les galères. Ils s’enfuient, mais le vent tombe lors de leur fuite et les livre à la fureur des Romains, qui les poursuivent à force de rames.  Pour Dion Cassius, les Vénètes passent à l’offensive et sont sur le point de remporter la victoire, lorsque le vent tombe lors de leur attaque et les met alors à la merci des galères romaines. De toute façon, le résultat est le même : les Vénètes sont défaits.

            César fit mettre à mort les sénateurs vénètes et réduisit en esclavage le reste de la population. Il fit raser la ville de Corbilo, dont il ne reste aucune trace et qui pourrait avoir été à l’emplacement du Croisic. Comme le disait un chef breton à ses troupes avant le combat contre les légions : « Enlever, massacrer, piller, voilà ce que les Romains nomment, avec leurs mots trompeurs, empire, et là où ils créent un désert, ils appellent cela pacification. » (Tacite, Vie d’Agricola, XXX, 6-7, Les Belles Lettres, 2002, p. 55) C’est l’application d’une stratégie d’anéantissement, une montée aux extrêmes de type clausewitzien. C’est une guerre à but absolu où l’on ne négocie pas la paix avec un ennemi qui doit être exterminé.

            Quel fut le sort de l’île d’Her et de la tribu des Ambiliates ? Peut-on imaginer que quelques navires de l’île d’Her aient pu regagner leur havre ? César a-t-il fait là aussi exterminer les élites locales, selon sa façon habituelle de faire face à une guerre insurrectionnelle ? Questions sans réponse. Quant aux Ambiliates, l’empereur Auguste donna leur territoire littoral aux Pictons vers 27-25 av. J.-C., pour les récompenser de l’aide fournie à César. (C. Bouhier, 1998, p. 15-16) Les Santons, pour prix de leur collaboration, obtinrent « la prépondérance dans l’organisation et l’exploitation des relations commerciales avec les pays méditerranéens et la Bretagne. » (H. Pineau, 1970, p. 46)

2-Philbert et la géopolitique des estuaires   

            Saint Philbert (vers 616-vers 690) eut un grand dessein géoéconomique : le contrôle des estuaires de la Seine et de la Loire et de leurs relations commerciales.   

            En 654, Philbert obtient du roi Clovis II (639-657) et de la reine Bathilde la concession d’un domaine à Jumièges, sur la rive droite de la Seine, en aval de Rouen. Le monastère développe ainsi des liens commerciaux avec les royaumes anglo-saxons. La reine Bathilde est d’ailleurs d’origine anglo-saxonne.

            Après sa rupture avec le maire du palais Ébroïn, Philbert se réfugia auprès de l’évêque de Poitiers, Ansoald. Il fonda un monastère, vers 676, dans l’île d’Herio, largement ouverte sur l’Océan. Le port de l’île, appelé La Conche, était en effet en relations suivies avec Nantes et Bordeaux, la Bretagne anglo-saxonne et l’Irlande celte, en particulier avec le port de Galway. Noirmoutier exportait du sel en échange de blé, d’huile, de bovins, de plomb et de vêtements. (C. Bouhier, 1998, p. 26)

            Par sa donation du 1er juillet 677, l’évêque de Poitiers Ansoald offre au monastère de Noirmoutier un domaine continental : la villa de l’Ampan [Beauvoir-sur-Mer], avec ses maisons, champs, vignes, salines, colons ; la villa de Deas [Saint-Philbert-de-Grandlieu], avec tous ses biens, et encore trois autres villae.   

            La villa de Beauvoir, avec le port de La Fourche, permet de compléter l’encerclement de la baie de Bourgneuf.  La villa de Deas assure la surveillance de l’estuaire de la Loire et l’arrêt de l’expansion de l’évêché de Nantes. Les monastères de Luçon et de Saint-Michel-en-l’Herm, fondés vers 682, contrôlent la côte sud du Poitou.    

            Ainsi, vers 685, Jumièges domine l’embouchure de la Seine et Noirmoutier dirige Jumièges. Noirmoutier contrôle aussi l’estuaire de la Loire. Comme l’écrit Claude Bouhier, avec Philbert : « Pour la première fois – et presque la dernière – Noirmoutier était en partie maître de son destin et dirigeait le destin d’autres collectivités sur le continent. » (C. Bouhier, 1998, p. 22)

            Après un séjour à Jumièges en 684, Philbert revient à Noirmoutier pour gouverner l’ensemble de ses fondations. C’est là qu’il mourut, un 20 août, peut-être vers 690.  Partant de rien, il avait fait de Noirmoutier la tête d’un empire monastique, maritime et commercial. Mais les empires survivent rarement à leur fondateur.

            Bientôt, dans toutes les églises et les monastères de l’Empire carolingien, on allait chanter, lors de la procession des Rogations, les trois jours précédant l’Ascension :

            « A furore Normannorum, libera nos Domine. De la furie des hommes du Nord, libère-nous Seigneur. » 

 3- Une base viking à l’embouchure de la Loire

            La position géostratégique de Noirmoutier n’a pas échappé à ces grands navigateurs que furent les Vikings. Or les incursions des Vikings furent une catastrophe pour l’empire carolingien en général et pour l’île de Noirmoutier en particulier. Reprenant à leur compte la vision géopolitique grandiose de saint Philbert pour Noirmoutier, les Vikings transformèrent l’île d’Herio en une simple mais dangereuse base géostratégique.   

            a- La menace norvégienne

            A partir de l’île d’Herio, les Vikings contrôlèrent l’estuaire de la Loire, son cours et ses affluents. De là, ils ravagèrent en effet Nantes, Angers, Tours, Poitiers et bien d’autres cités.

             Les pirates qui rançonnent Noirmoutier sont des Vikings de Vestfold (Vestfaldinges), venus de la rive occidentale du fjord d’Oslo. Leurs chefs appartiennent à la prestigieuse dynastie des Ynglingar. Au cours de leurs raids, ils pillent des abbayes et capturent des otages qu’ils vendent comme esclaves ou libèrent contre rançon.  

            L’arme absolue des Vikings, c’est leur bateau léger, le knörr. Long de 23,30 mètres, large de 5,25 mètres, haut de 1,95 mètre, il pèse 9 tonnes et embarque 70 hommes. Son tirant d’eau est de 90 à 95 centimètres. Il remonte donc facilement les rivières. La tactique des Normands est fondée sur la surprise et la rapidité.   

            Ermentaire (800-862-867), dans la célèbre Préface du Livre II des Miracles, décrit cet affolement qui gagne l’empire, à partir, entre autres bases, de Noirmoutier : « Le nombre des navires [normands] augmente. […] Des villes sont prises sans résistance : Bordeaux, Périgueux, Saintes, Angoulême et Toulouse ; les cités d’Angers, de Tours et aussi d’Orléans sont anéanties. Les reliques de nombreux saints sont emportées. […] tous les habitants prennent la fuite. Rares sont ceux qui disent : Restez, restez, résistez, battez-vous pour la patrie, les enfants et le pays. »   

            Les attaques normandes contre Noirmoutier ont peut-être commencé en 799. D’abord épisodiques, elles deviennent saisonnières. Dès 819, les moines de Noirmoutier déménagent chaque été à Deas. La situation devient difficile. Que faire ?

            b° L’essai de stratégie défensive

            L’abbé Hilbod (825-862) est un militaire énergique et un politique avisé tout autant qu’un abbé religieux. Il demande à l’empereur Louis le Pieux (778-814-840) l’autorisation de construire une fortification autour du monastère. C’est un castrum, entouré de murailles et de fossés alimentés par l’eau de la mer. L’autorisation est accordée par le diplôme impérial du 2 août 830. En réalité, les habitants et leur seigneur ecclésiastique « ont déjà effectué ce travail comme ils ont pu », donc avant de recevoir la permission impériale. En échange de leur service de garde, les habitants sont exemptés de corvées.

            Cette stratégie défensive de l’abbé Hilbod, appuyée sur la force matérielle d’un castrum et sur la force morale des reliques de saint Philbert, était-elle viable ?

            Il semble que oui. Le castrum fut en effet témoin d’une victoire franque contre les Vikings, le 20 août 835, jour de la fête de saint Philbert. Neuf navires normands, montés par environ 630 hommes, débarquèrent au port de La Conche, devant le castrum. Les Normands remontèrent la rue du Château pour surprendre les moines. Mais un messager avait averti la garnison de l’arrivée de la flottille viking. Les défenseurs étaient des cavaliers, conduits par leur chef Renaud, comte d’Herbauges depuis 826. L’épée à la main, ils sortirent par la porte occidentale de la forteresse pour se heurter aux envahisseurs. Pour cette fois, la surprise jouait en faveur des Francs. Ermentaire, qui semble bien renseigné, écrit au Livre II des Miracles de saint Philbert:

             « Le jour même de la fête du saint, à neuf heures, la bataille s’engagea contre les neuf navires pour ne se terminer que le soir. Quatre cent quatre-vingt-quatre Normands furent tués. Un seul des nôtres succomba, mais beaucoup de chevaux furent tués et un certain nombre de cavaliers blessés. Celui qui a été témoin de ces faits a cru bon de les raconter. » (Ermentaire, Miracula, Livre II, XI, 1999, p. 137-138)

            Dans le combat du 20 août 835, les Francs ont donc perdu beaucoup de chevaux, ce qui affaiblit l’outil militaire du comte Renaud et l’incite à se dégager de la défense de l’île. D’autre part, les attaques répétées des Vikings contre Noirmoutier indiquent qu’ils sont à la recherche d’une base navale permanente pour contrôler l’estuaire de la Loire. Tenaces et volontaires, ils vont revenir jusqu’au succès de leur entreprise. Seraient-ils restés dans leur base navale de l’île d’Herio jusqu’en 882 ? Ce n’est pas prouvé, mais ce n’est pas impossible.

            La guerre est la lutte de deux volontés, disait le maréchal Foch. Or c’est la volonté et les moyens qui ont manqué au responsable politique et militaire du royaume d’Aquitaine, dont dépendait Noirmoutier. L’abbé Hilbod avait demandé au roi Pépin d’Aquitaine (803-817-838), 2e fils de Louis le Pieux, son aide contre les Vikings. Pépin refusa. Tout prétexte lui fut bon. La mer baisse-t-elle ?   Les basses mers interdisent aux navires transportant ses troupes de passer dans l’île. La mer monte-t-elle ? Les marées hautes rendent le passage à gué impraticable aux soldats du roi.

             Hilbod prend alors la décision de transférer les reliques de saint Philbert à Deas. Le départ du sarcophage de saint Philbert de Noirmoutier pour Beauvoir eut lieu le 7 juin 836. Cette initiative est grave. En effet, pour les gens de cette époque, le contact avec les reliques procurait aux populations un sentiment de puissance, voire d’invulnérabilité. Les ossements des saints possédaient un fort pouvoir thaumaturgique et protecteur. Les deux Livres des Miracles de saint Philbert sont écrits par Ermentaire pour le démontrer. Le départ des reliques démoralise la population et les défenseurs de l’île.

            c° La base viking d’Herio et sa stratégie offensive   

            Sur le plan de la géostratégie, abandonner l’île de Noirmoutier allait s’avérer être une grave erreur. Car « la liberté d’action constitue l’essence même de la stratégie », selon le général Vincent Desportes. Or, en abandonnant Noirmoutier aux Vikings, en leur laissant la liberté d’action et de mouvement, le pouvoir carolingien leur donnait une base navale, centre à la fois d’attaque et de repli. Cette base permettait de remonter la Loire et ses affluents, comme l’avait vu saint Philbert. Elle contribuait à désorganiser l’économie et la sûreté de l’Empire carolingien, dont elle allait précipiter la ruine.

            Quelques faits viennent à l’appui de ce constat. Les Vikings ont ruiné l’œuvre grandiose de saint Philbert.  

            Et cette ruine a été totale, puisque les Vikings ont détruit le centre culturel, religieux et économique de Philbert à l’embouchure de la Seine, et pour que rien ne lui soit épargné, ils ont également détruit ce qui faisait la grandeur de Noirmoutier au sud de l’estuaire de la Loire, sa vitalité culturelle et sa quasi autonomie stratégique : le monastère et le castrum.

            Le 13 mai 841, les Vikings mettent à sac la ville de Rouen. Pour faire bonne mesure, le 24 mai 841, ils brûlent l’abbaye de Jumièges et sa riche bibliothèque.

            Les Norvégiens vestfaldinges installent alors leur base navale à Noirmoutier. À partir de cette île, la ville de Nantes est prise d’assaut par une attaque combinée des Norvégiens et des Danois le 24 juin 843, jour de la fête de saint Jean-Baptiste. Les Normands brûlent la ville de Saintes en 845.

            Puis les Vestfaldinges détruisent le monastère de Noirmoutier en juillet 846. Sortant de cette base, ils ruinent le monastère de Deas le 29 mars 847. En 853, ils incendient le monastère de Luçon et celui de Saint-Michel-en-L’Herm. L’œuvre monastique de saint Philbert en Bas-Poitou est alors entièrement réduite en cendres. De nouveau, à partir de Noirmoutier, le 8 novembre 853, les Vikings incendient Tours et sa basilique, peu avant la fête de saint Martin. Ils attaquent Poitiers par la Loire, la Vienne et le Clain en 855. Ils reviennent à Poitiers en 863 et brûlent l’église Saint-Hilaire. Ils récidivent encore à Poitiers en 865, puis en 868, mais cette fois-ci, ils sont enfin battus par les Poitevins.  

            Comme l’écrit l’historien Pierre Bauduin : « Les expéditions engagées par les vikings contre la péninsule ibérique ou en Méditerranée en 844 et 858-862 suggèrent qu’ils disposaient de bases […] pour rassembler leurs navires en vue de raids importants : dans les deux cas, le point de départ semble avoir été l’embouchure de la Loire. » (Histoire des Vikings, Tallandier, 2019, p. 83) Cette base de départ pourrait fort bien être Noirmoutier. Ainsi, pendant près d’un demi-siècle, l’île a été le centre incontesté d’une stratégie offensive, fondée sur une redoutable flotte de guerre à la mobilité déconcertante.

            Mais, au cours de sa longue histoire, Noirmoutier a surtout adopté une stratégie défensive, plus adaptée à la faiblesse de ses moyens économiques et militaires.

II- Une stratégie défensive, appuyée sur le château  

            A partir du moment où les vicomtes de Thouars et les seigneurs de La Garnache dominent Noirmoutier, sa géostratégie devient résolument défensive. Elle s’appuie sur le château, héritier solide du castrum carolingien. Les seigneurs de La Garnache sont probablement d’origine normande. Une colonie viking s’était implantée à Nantes en 919.

  1. Du castrum au donjon   

            Les premiers seigneurs de La Garnache connus remontent à 1020 environ, avec Gautier et son frère Goscelin (vers 1020-1060). Leurs descendants s’appellent tous Pierre. Il est possible que ce soit au temps de Pierre II (1075-1128/1130) que le donjon roman de Noirmoutier, ou du moins sa première version, ait été construit par les vicomtes de Thouars. Peut-on déceler un rapport entre l’édification du donjon et la participation de Pierre 1er de La Garnache (1060-1075) à l’expédition de Barbastro en Espagne contre les Sarrasins (1064), et celle de Pierre II à la première croisade (1097-1099), tous deux sous les ordres des vicomtes de Thouars ? « Cette construction a pu intervenir dès le XIe siècle, écrit Marie-Pierre Baudry. Noirmoutier était très tôt une place stratégique, en raison de son port de commerce qu’il fallait contrôler. » (M.-P. Baudry, 2019, p. 104)

            La construction du donjon et son achèvement progressif montrent que, faute de marine militaire efficace, c’est une stratégie résolument défensive qui a été adoptée pour l’île de Noirmoutier. Stratégie des puissants vicomtes de Thouars ou des plus humbles seigneurs de La Garnache ? C’était un retour à la géostratégie prévoyante et défensive de l’abbé Hilbod, première manière, face aux Vikings.

            Cette stratégie défensive a bien réussi à Noirmoutier contre les descentes anglaises puis espagnoles, grâce à la résistance d’un château relativement bien préparé à toute attaque. Par contre, la défensive a échoué devant l’invasion hollandaise, menée avec des forces considérables qui ont submergé les défenses de l’île et fait tomber le château. L’île en effet, n’a pas de profondeur stratégique. Cette dernière ne peut lui être procurée que par une marine de guerre puissante, capable d’assurer la supériorité maritime, ou par une série de batteries côtières, ou enfin par des secours terrestres importants venus du continent voisin. A chaque fois que des troupes françaises ont approché des côtes de Noirmoutier, l’adversaire a lâché prise et mis à la voile.       

  1. La descente anglaise de 1388

            Lors de la guerre de Cent Ans, l’amiral d’Angleterre Richard FitzAlan (1344-1397), 4e comte d’Arundel, se présente devant Noirmoutier en juillet 1388 avec une flotte de 140 navires. Ce bouillant seigneur de 42 ans a imposé au faible roi Richard II (1367-1400), francophile (il épouse Isabelle de France, fille de Charles VI), la reprise de la guerre contre la France et l’attaque contre Noirmoutier, autrefois possession anglaise et porte d’entrée dans le Poitou.

            Les Noirmoutrins, peu nombreux sans doute parce que décimés par la peste noire de 1348, se réfugient derrière les murailles du château et résistent à l’envahisseur. L’enceinte qui abrita les habitants englobait alors le prieuré Saint-Philbert et l’église, et peut-être une partie du bourg, en suivant la rue actuelle du Vieil Hôpital et celle de la Maduère. (M.-P. Baudry, 2019, p. 100)  Pour se venger, les Anglais « se retirèrent après avoir brûlé presque toutes les maisons, détruit les vignes, les moissons, et emporté autant de butin que le pillage put leur en fournir. » (F. Piet, 1982, p. 484)

            On a dit aussi que les Anglais détruisirent l’église paroissiale ou la chapelle Saint-Michel, sise à l’emplacement du vieux cimetière actuel. Or la charte de Charles VI ne signale aucune destruction d’église ou de chapelle. En effet, devant la misère des habitants, le roi Charles VI (1368-1380-1422) accorde aux Noirmoutrins l’exemption du paiement des aides pour fait de guerre, par une charte donnée à Paris le 25 octobre 1392. L’octroi de la charte est lié à « la supplication » des seigneurs de l’île, Marie de Craon et de Sully (1364-1409) et Guy VI de La Trémoille (1346-1397).

            La charte royale souligne bien la position géostratégique de l’île « tout environnée de mer et en frontière de nos ennemis », qui peuvent l’envahir par voie maritime de jour et de nuit, façon indirecte de noter la faiblesse de la marine française. Selon la charte, le château de Noirmoutier « est l’un des plus forts, spacieux, notables et anciens de toute la contrée et du pays d’environ, et où il convient d’avoir très grand garde. » Si les ennemis prenaient le château, ce « serait la destruction de tout le pays de Poitou et de Saintonge, […] et dont, pour occasion de ce, très grands dommages et inconvénients se pourraient ensuivre en notre royaume et à la chose publique d’icelui. » Noirmoutier, porte d’entrée du Poitou : donc pivot géostratégique.

            Signe positif, le château a tenu bon et ce malgré plusieurs assauts, dont l’échec explique la rage des envahisseurs contre les habitations et les cultures de l’île. Les Noirmoutrins, dit le roi, se « défendirent de tout leur pouvoir à l’encontre » des Anglais. Le roi signale de plus les calamités naturelles, les tempêtes et les submersions, cette « fortune et orage de temps » et cette « élévation de la mer », qui a « tellement surmonté les terres et les marais de ladite île ».

            Quant à Richard d’Arundel, le conquérant malchanceux, il fut arrêté le 12 juillet 1397 pour complot contre le roi Richard II, condamné à mort et exécuté le 21 septembre suivant.

            En février 1458, ce fut la dernière grande descente anglaise à Noirmoutier. L’île fut encore une fois entièrement ravagée, le Bois de La Chaise brûlé. Le quartier du château fut incendié, ainsi que l’hôtel Hilleret Seigneuret, fief Boucharde. Mais le château résista de nouveau aux Anglais. Le danger  pour Noirmoutier allait maintenant venir de la puissance montante, celle qui avait découvert l’Amérique et ses richesses, l’Espagne. Danger d’autant plus grand que l’Espagne était devenue une puissance maritime, riche du commerce des Amériques, et qu’elle possédait les Pays-Bas, chers au cœur de Charles-Quint.     

2. La descente espagnole de 1524

            L’île est donc de nouveau dans une situation dangereuse, car elle se trouve sur la route maritime qui relie l’Espagne aux Pays-Bas espagnols. Peut-elle couper la route des Flandres ? Il n’en est rien. Par contre, les interventions ibériques sont d’autant plus faciles que le roi de France n’a toujours pas de flotte océane digne de ce nom à leur opposer. Or, des corsaires de Dieppe attaquent les navires de commerce espagnols jusque dans la baie de Bourgneuf. En riposte, les Espagnols entrent dans la Baie le 1er mai 1524, brûlent le bateau du corsaire dieppois Jehan Furon et se préparent à débarquer à La Fosse. La menace se rapproche.

            1° Les mesures défensives de Louis II de La Trémoille

            Mais le seigneur de Noirmoutier, Louis II de La Trémoille (1460-1492-1525), vicomte de Thouars, gouverneur de Bourgogne et amiral de Guyenne, était un personnage énergique et un militaire averti. Dès 1522, il avait mis en garde les insulaires à qui il offrait son appui : « Ne faillez de faire bon guet et fortifiez vos côtes et de ma part vous y aiderai. » Le 12 juin 1523, il avait nommé le capitaine Colinet de Verdigny pour diriger la défense de l’île.  

            François Piet écrit dans ses Mémoires : « En avril 1524, les Espagnols se présentèrent devant Noirmoutier et y effectuèrent un débarquement. [Celui-ci eut lieu le 1er mai à La Fosse. (C. Bouhier, 1998, p. 39)] Plusieurs insulaires furent tués, d’autres blessés. L’île entière fut livrée au pillage. Les habitations furent brûlées, les champs dévastés ; […]. » (F. Piet, 1982, p. 497) Louis II de La Trémoille écrit en effet de Dijon, le 8 mai 1524 : « les ennemis du roy […] ont pillé notre isle, dont n’ont eu résistance que de nostre chasteau. » (C. Bouhier, 1969)

            Louis II accorda, dès juin 1524, une somme de 1.200 livres pour doter l’île d’un parc d’artillerie de 15 canons de divers calibres, avec un capitaine et douze soldats, dont un canonnier de Dieppe. Il ordonna à son vice-amiral Regnault de Moussy de vérifier les défenses de la côte atlantique et le vice-amiral vint en tournée d’inspection à Noirmoutier le 28 juillet 1524, preuve que l’alerte de mai avait été prise au sérieux. Malheureusement pour Noirmoutier, Louis II de la Trémoille fut tué à la bataille de Pavie le 24 février 1525.

            a° Louise Borgia défend Noirmoutier          

            Tenaces, les Espagnols tentèrent encore une descente, justement en février 1525, comme le signale Louise Borgia, la jeune épouse de Louis II, qui combat alors à Pavie. Louise Borgia est la fille du très machiavélien Prince César Borgia et de Charlotte d’Albret.  Elle avait épousé à 17 ans Louis II de La Trémoille, qui en avait alors 57. Dans une lettre donnée à Thouars, le 10 février 1525, Louise Borgia, la jeune vicomtesse de 25 ans, écrit à son receveur de Noirmoutier, afin de préparer la défense de son île :

            « Receveur de Noirmoutier, nous avons été avertie de quelque entreprise faite par les galions d’Espagne de prendre et envahir notre ysle et, pour y obvier, avons ordonné et commis Thomas de Chargé, sieur de Bessay, lequel y envoyons avec quelques gens qu’il mène avec lui pour avoir l’œil et mettre en ordre nostre chastel du dit lieu et y faire en la dite île ce qu’il verra être convenable et nécessaire pour la sûreté et tuition [protection] d’icelle et des gens y habitant et de leurs biens. » (L. Troussier, 1942, p. 29)

            D’autres alertes à la menace espagnole surgirent : en 1528, 1537, 1540, 1542 et 1543, mais sans revêtir la gravité de celle de 1524. Elles permirent de faire réparer le château et de développer son parc d’artillerie, en partie grâce à des prises faites sur des galions espagnols. La milice est organisée solidement. Elle est composée de cinq dizaines d’hommes, commandées chacune par un capitaine. Les hommes valides doivent aussi faire le guet au château.

            b° Vers une défense en profondeur

            Mais face à une menace maritime, il est nécessaire de prévoir une défense avancée de l’île et de son château. Ce dernier constitue certes l’ultime rempart de la défense, il importe cependant de tenir tout débarquement à distance. C’est pourquoi, en 1547, sous Claude de La Trémoille-Noirmoutier (1534 ?-1560-1566), un canon est installé au bois de la Chaise pour protéger la rade ouverte. C’est le début de la mise en place d’un système de batteries côtières, pour donner au château un peu de cette profondeur stratégique qui manque tant à Noirmoutier. Ce système côtier fut développé au XVIIIe siècle et connut son apogée au temps de la Révolution.    

            Cependant, la menace espagnole va être bientôt relayée par la réalité batave, qui marqua l’île d’une empreinte indélébile : la destruction totale des deux tours sud du château.    

3- La stratégie indirecte des Hollandais (1674)  

            Dans cette circonstance, Noirmoutier fut victime de la stratégie indirecte des Hollandais, qui prirent un chemin détourné pour atteindre leur but.

            Comment faire lâcher prise à Louis XIV qui vient de déclarer la guerre à la Hollande, avec la complicité du roi Charles II d’Angleterre, le 6 avril 1672 ? D’abord en nouant une vaste coalition anti-française, puis en portant une attaque sur des possessions françaises accessibles par mer (Antilles, îles côtières de l’Atlantique). C’est l’exemple même d’une stratégie indirecte.

            Les Provinces-Unies du prince Guillaume d’Orange, populaire en Angleterre, obtiennent l’alliance du Saint-Empire et de l’Espagne le 30 août 1673, puis une paix séparée avec l’Angleterre (19 février 1674). Privée du concours de la flotte anglaise, la France laisse donc la redoutable flotte hollandaise, avec ses grands amiraux, Ruyter et Tromp, dominer la mer du Nord, la Manche et l’océan Atlantique.   

            La flotte française, sous l’amiral Abraham Duquesne, se replie sur la Méditerranée. Or, le 10 janvier 1678, l’Angleterre s’allie avec les Provinces-Unies. Isolé, Louis XIV doit signer la paix de Nimègue, le 10 août 1678.

            C’est dans ce contexte international que se situe l’expédition hollandaise contre Noirmoutier. Comment a-t-elle été conçue ?

            L’entourage du prince Guillaume d’Orange, Stathouder des Provinces-Unies, compte des huguenots français, dont Jean-François de Paule, seigneur de Sardan. Ces huguenots conseillent un débarquement hollandais entre Nantes et Bordeaux pour favoriser un soulèvement des protestants du Sud-Ouest contre Louis XIV. Les troupes françaises lâcheraient alors prise sur la Hollande.

             Sardan s’est réfugié à Londres en 1673. Il y rencontre l’ambassadeur des Provinces-Unies et celui d’Espagne. Il signe un traité d’alliance entre les protestants français et Guillaume d’Orange le 21 avril 1674 et avec l’Espagne en juillet suivant. Le traité prévoit « la mise en place d’une confédération de provinces réunissant Guyenne, Languedoc, Provence et Dauphiné. » (C.-É. Levillain, 2012) L’accord stipule aussi que la Hollande portera « secours aux provinces confédérées au moyen d’une flotte de soixante navires de guerre sur lesquels seraient embarqués pas moins de 10.000 hommes. Sardan fournit des conseils pour des projets de destruction des arsenaux de Brest et de Rochefort, et d’occupation des îles de Noirmoutier, Ré et Oléron. » (Idem)    

            Cette machination politique est un exemple type de ce que les stratégistes nomment une manœuvre d’approche indirecte. L’approche stratégique indirecte ayant été réalisée par voie maritime, la mer permettant de choisir librement la cible, l’attaque peut être directe sur le plan de la tactique, comme le montre le débarquement hollandais sur la côte du Vieil. Déjà, vers 424-415 avant J.-C., le Pseudo-Xénophon décrivait cette stratégie d’approche indirecte et de liberté d’action que procure la maîtrise de la mer :

            « 4. Les maîtres de la mer peuvent […] ravager à l’occasion les terres d’ennemis plus forts qu’eux. Ils sont libres en effet d’aborder sur des côtes où il n’y a que peu ou point d’ennemis, sauf à se rembarquer et à prendre le large, si l’ennemi paraît. » (La République des Athéniens, II, 4, Garnier-Flammarion, 1967, p. 479)

            L’arrivée des troupes françaises sur la côte du Bas-Poitou, près de Fromentine, fit en effet prendre le large à la flotte hollandaise.     

III. Un pivot géopolitique ou géostratégique?  

            Au cours de son histoire bimillénaire, l’île de Noirmoutier a-t-elle joué le rôle de pivot géopolitique ou géostratégique ? Selon le géopoliticien américain Zbigniew Brzezinski, dans son livre Le grand échiquier, paru en 1997 : « La notion de pivots géopolitiques désigne les États dont l’importance tient moins à leur puissance réelle et à leur motivation qu’à leur situation géographique sensible et à leur vulnérabilité potentielle, laquelle influe sur le comportement des acteurs géostratégiques. Le plus souvent, leur localisation leur confère un rôle clé pour accéder à certaines régions […]. Il arrive aussi qu’un pivot géopolitique fonctionne comme un bouclier défensif pour un État ou une région de première importance. » p. 68.         

            Les raids vikings, la descente hollandaise, ont montré que Noirmoutier peut jouer, pour des adversaires de la France, le rôle de pivot géopolitique. Et c’est pendant les guerres de la Révolution que l’Angleterre aurait pu utiliser à fond la carte de Noirmoutier, grâce à sa supériorité maritime, pour ne pas dire sa maîtrise de la mer. Or l’Angleterre a laissé passer le moment favorable d’un débarquement et d’une aide décisive à l’insurrection vendéenne. Pour la sauvegarde des intérêts vitaux de la France, ce fut une chance.     

            Dans le tome V de ses Théories stratégiques (1935), l’amiral Raoul Castex, fondateur de l’IHEDN, explique comment la Royal Navy n’a pas su tirer parti de sa supériorité maritime dans les années 1793-1795. La flotte anglaise dispose de 115 vaisseaux de ligne contre 76 à la France. L’Espagne et la Hollande, qui avaient soutenu la France lors de la guerre d’Indépendance américaine, sont maintenant aux côtés de l’Angleterre. L’alliance de l’Espagne ouvre la Méditerranée à la Navy. Et c’est précisément la Méditerranée qui attire les Anglais. La flotte anglaise tente de s’emparer de Toulon et de la Corse, mais sans succès durable. Une autre partie de la flotte anglaise se porte à la conquête des Antilles françaises. Ces opérations détournent l’Angleterre des côtes vendéennes.

            Or, après l’échec de Toulon (19 décembre 1793), l’Angleterre a besoin d’une tête de pont dans la France de l’Ouest ; d’autre part, depuis leur échec de Cholet (17 octobre 1793), les Vendéens ne peuvent tenir face aux Mayençais de Kléber sans un secours extérieur. L’Angleterre dispose de la maîtrise des communications maritimes. L’ouverture d’un front anglo-vendéen sur la côte atlantique obligera la Convention à diviser ses forces, disposées sur les fronts de l’Est, des Alpes et des Pyrénées. Des difficultés en résulteront pour les manœuvres et la logistique françaises. Par contre, les communications anglaises sont faciles entre Portsmouth et le golfe de Gascogne. L’Angleterre a le choix entre une opération majeure (Bretagne-Vendée) et une opération limitée à la Vendée. Elle ne choisira ni l’une ni l’autre. « Attendre et voir » semble avoir été sa ligne d’inaction. 

            De leur côté les Vendéens commettent une grave erreur stratégique. Après Cholet, ils quittent la base de leur puissance, leur centre de gravité dirait Clausewitz, c’est-à-dire le Bocage vendéen, pour entreprendre la désastreuse Virée de Galerne à la recherche d’un port normand qu’ils ne prendront jamais, alors que Charette vient leur offrir le port de Noirmoutier le 12 octobre 1793. De Noirmoutier, d’Elbée et Charette lancent un appel à l’Angleterre le 4 décembre 1793. Ils demandaient l’envoi de 10.000 hommes de troupes, 200.000 livres de poudre, 50 canons avec des canonniers, 6.000 boulets et 6.000 fusils. Mais les Anglais ne réagissent pas et Haxo reprend Noirmoutier le 4 janvier 1794. Le moment favorable, le kairos, était passé. Il ne reviendrait plus.   

                                                           Conclusion    

            Peut-on résumer l’histoire extérieure si variée de Noirmoutier en la ramenant à quelques thèmes dominants comme ceux de stratégie offensive et de stratégie défensive ? Notre parcours semble suggérer que la défensive l’emporte de loin dans l’existence de notre île. Mais si nous tenons à lui conférer une unité satisfaisante pour des esprits méthodiques, la notion de pivot géopolitique ou géostratégique peut sans doute nous conduire à accepter ce principe fédérateur.

            En effet, la situation géographique sensible de Noirmoutier à l’embouchure de la Loire constitue une constante dominante de son histoire. D’autre part la vulnérabilité potentielle de l’île aux agressions extérieures, en raison justement de sa position géographique et de son absence de profondeur stratégique, est une autre constante du destin de Noirmoutier. Cette constante a influencé le comportement des acteurs géostratégiques extérieurs, aussi bien les Vikings, que les Anglais, les Espagnols, les Hollandais ou les Républicains de 1793/1794. Ainsi, au temps des Vikings ou lors de la Révolution, l’antique île d’Her a joué un rôle clé pour accéder à la vallée de la Loire et à l’hinterland continental. Plus récemment, en 1918, les Américains y ont installé une base d’hydravions et en 1942/1944, les Allemands l’ont intégrée dans le Mur de l’Atlantique, dans les deux cas toujours pour contrôler l’estuaire de la Loire.

            L’histoire d’une île serait-elle déterminée par les conditions géographiques ? En grande partie, certes, mais pas uniquement. De nos jours encore, un marin de l’île de Noirmoutier, Michel Adrien, a su bâtir un empire transocéanique à partir de ce pivot géostratégique. La présence de l’océan offre en effet aux habitants de multiples échappées et, comme le dit Baudelaire, car les poètes ont toujours le dernier mot :

                                               Homme libre, toujours tu chériras la mer !   

                                                                                                        Bernard Pénisson

(Conférence donnée le 22 octobre 2020 devant l’assemblée générale des Amis de l’île de Noirmoutier)

                                                           Bibliographie

Sources :

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Articles :

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