guerre

 

« Pour qui, pour quoi, êtes-vous prêts à risquer ou donner votre vie aujourd’hui ? »
L’idée n’est pas de discuter de la vie et de la mort mais plutôt des valeurs d’aujourd’hui qui sont chères et qui méritent le sacrifice ou pas.

Mourir pour la France

Pour quoi ?

Un soldat est prêt à mourir pour son pays. L’éventualité de la mort constitue même une part essentielle de son engagement. Une telle question ne relève donc pas pour lui de l’artifice rhétorique et la lancinante répétition – ininterrompue depuis la fin de la guerre froide et la professionnalisation des armées- de la mention « mort pour la France » associée aux noms de tant de jeunes hommes et femmes, rappelle à tous cette réalité tragique.

Etre prêt à mourir pour la France c’est accepter de risquer sa vie en remplissant des missions que fixe le pouvoir politique, lui-même émanation de la volonté populaire. Ainsi, chaque soldat est prêt à s’exposer au pire pour exécuter la volonté de ses concitoyens. Charge restant à chaque citoyen de s’assurer que la cause pour laquelle il expose ses soldats à la possibilité de la mort est juste. Il s’agit là d’un devoir civique majeur. La liberté des Français, la préservation de la paix et de la sécurité de la patrie, constituent des justifications évidentes et légitimes à l’engagement opérationnel des armées. Mais lorsqu’il s’agit de préserver, loin du sol national, la liberté ou la vie de populations étrangères ; ou bien lorsqu’il est question de restaurer l’Etat de droit dans des zones en crise où se trame une menace terroriste à venir, le bien fondé du risque encouru devient moins clair. Pire encore, lorsqu’une intervention n’est que « d’humanité », pour secourir telle partie d’une population contre telle autre dans un pays en proie à la guerre civile, une fois dépassée l’indignation -forcément vertueuse- d’une opinion publique aussi volatile que prompte à la compassion, la justification de l’envoi de soldats et de leur exposition au danger est très vite problématique. Car un soldat ne se contente pas d’accepter l’éventualité de sa propre mort et de celle de ses camarades. Il accepte aussi l’éventualité de devoir donner la mort.

Le soldat est ainsi prêt à mourir et à donner la mort pour la France. Et, dans les deux cas il le fait au nom de ses concitoyens, en engageant leur responsabilité. Et en chaque occasion ses concitoyens et lui-même doivent réinterroger les raisons d’un engagement aussi extrême. Car pour un tel engagement, il n’existe pas de légitimité automatique, ni définitive.

Comment ?

Pour le soldat de la première ou de seconde guerre mondiale, la France pour laquelle on est prêt à mourir ou à tuer, possède la puissance justificatrice concrète d’un territoire envahi et qu’il faut libérer, d’une lutte contre un totalitarisme extrême qui produit l’horreur de la Shoah. Pour le soldat de 2014 engagé en Afghanistan, au Mali ou en Centrafrique, la France s’incarne dans les emboîtements successifs de solidarités/fraternités qui, du groupe de combat au régiment en passant par la section et la compagnie, lient physiquement et affectivement les hommes entre eux et les relient tous au drapeau qui symbolise la collectivité nationale. Cette fraternité qui perd en intensité au gré de l’élargissement du groupe gagne ainsi en force symbolique au fur et à mesure de sa traduction en rites militaires et républicains. La France, c’est le camarade, le frère d’armes engagé dans le même combat, derrière le même drapeau, courant le même risque de la souffrance et de la mort. Ainsi, si la fraternité ne constitue pas une valeur qui justifie de risquer sa vie, elle est malgré tout un puissant ferment de l’action militaire, une vertu indispensable à son efficacité.

 

L’honneur est l’autre vertu indispensable, celle qui permet de garantir que, dans le déroulement du combat, les règles éthiques et morales qui obligent à contenir la force au strict niveau nécessaire seront respectées. L’honneur est lié à la dimension collective et donc publique de l’action. Lié aux regards qu’échangent entre eux les soldats, chefs ou subordonnés, regards qui poussent à l’exemplarité autant qu’ils contraignent à la sincérité. Lié également au regard scrutateur des observateurs extérieurs, journalistes notamment, dont l’appréciation qu’ils porteront sur la façon d’agir dans les combats et dans les opérations conditionnera le soutien de l’opinion et la préservation de la légitimité de l’engagement.

L’honneur est ce qui pousse tel jeune chef à monter à l’assaut devant ses hommes puisque, étant à leur tête, c’est à lui de leur montrer le chemin du courage. L’honneur est ce qui impose à tel autre de retenir la fureur vengeresse qui monte en chacun au spectacle des amis morts et blessés, parce que la dignité de tous dépend de la discipline qu’ils appellent inconsciemment et à laquelle ils auront accepté de se plier. Sans honneur, le soldat perd le respect d’autrui ainsi que sa propre estime. Sans honneur, l’action militaire court le risque de se dévoyer.

François Lecointre

Général François Lecointre
Sous-chef d’état-major Performance Synthèse
Etat-Major de l’Armée de Terre
 

 

Véritable synthèse de la pensée des grands stratèges à travers l'histoire, cet ouvrage offre au lecteur, grand public comme étudiants soucieux de comprendre l'actualité géopolitique, une initiation claire et solide à la culture générale stratégique.

Chaque théorie est précédée d'une biographie de son auteur, car la pensée, même startégique, n'est jamais désincarnée. Elle reflète l'expérience et la culture des stratégistes présentés, depuis Sun Zi jusqu'au général Poirier, en compagnie de Thucydide, César, Machiavel, Richelieu, Clausewitz, Moltke, Foch et de bien d'autres.

De nombreux extraits et citations complètent l'ouvrage pour proposer au lecteur, au sein de cette pensée mouvante, quelques repères solides, les invariants de la stratégie, qui lui offriront des bases de réflexion.

Bernard PENISSON est agrégé de l'Universsité, docteur en histoire, auditeur de l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale et membre de l'Institut de Startégie et de Conflits. Ancien professeur à l'Université de Saint-Boniface (Manitoba, Canada), il enseigne la stratégie militaire à l'ESCEM de Tours-Poitiers (France Business School).

 

L’Asie et plus particulièrement la Chine prennent de jour en jour plus d’importance dans le monde. Nous ressentons la nécessité de comprendre cette civilisation avec qui nous avons des échanges de plus en plus nombreux et variés.

Ma seule prétention dans cet article est d’essayer d’approcher ces fils du ciel qui ont manifestement d’autres façons d’appréhender le monde que celles auxquelles on s’attend habituellement en Europe. Par la comparaison de grands textes religieux, philosophiques, scientifiques et artistiques nous verrons combien les Asiatiques peuvent avoir un autre rapport aux choses que ce qui paraît comme allant de soi aux occidentaux que nous sommes. C’est bien en cela que notre altérité se singularise et nous interroge.

En faisant appel aux grands textes religieux deux visions du monde et du destin de l’homme se font face :

Pour nous Occidentaux d’après la Bible (Genèse I, 9) Dieu dit :  « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur toutes les bêtes sauvages et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre »…

Dieu les bénit et il leur dit : « fructifiez et multipliez vous, remplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout être vivant qui rampe sur la terre »…

Dieu bénit Noé et ses fils et il leur dit : « soyez féconds et multipliez –vous, emplissez la terre. Soyez la crainte et l’effroi de tous les animaux de la terre et de tous les oiseaux du ciel : ils sont livrés entre vos mains. »…

Pour les asiatiques la conception du monde et son rapport à l’homme est radicalement différents : Lao-Tseu (IV siécle avJC) dans le Tao-tê-king, 10, 29) délivre le message suivant :

« Elève les êtres, nourris les

Sans chercher à les asservir

Sois un guide et non pas un maître

Voilà la vertu mystérieuse. »

« Quiconque veut s’emparer du monde et s’en servir

Court à l’échec

Le monde est un vase sacré

Qui ne supporte pas qu’on s’en empare et qu’on s’en serve

Qui s’en empare le détruit

Qui s’en sert le perd. »

C’est pourquoi la religion n’a pas joué en Chine le rôle majeur qui fut le sien en occident. En Chine c’est l’éthique confucianiste qui fournit sa base spirituelle à sa civilisation.

Dans le domaine de la pensée les positions sont encore plus tranchées :

Les Occidentaux comme Protagoras (V siècle avJC) affirment : « L’Homme est la mesure de toute chose ». Descartes en 1637 précise « Connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre  comme maîtres et possesseurs de la nature ».

 

Pour les asiatiques le principe d’unicité s’impose évidemment comme le pense Zhuangzi

(IIIsiècle av.JC) : « Tous les êtres et moi sommes un dans l’origine. Tous les êtres sont un tout immense. Celui qui est uni à cette unité jusqu’à avoir perdu le sens de sa personnalité, aucune vicissitude ne peut lui porter atteinte ». Au XI siècle Zhang zai affirme encore : « En agrandissant son esprit, l’homme devient capable de faire corps avec tout ce qui existe ».

Dans le domaine de la science les approches s’opposent :

Selon les philosophes grecs, « la matière était faite de « briques » élémentaires, les atomes, purement passifs et inertes », mus par quelque force extérieure à laquelle ils attribuaient une origine spirituelle. Cette image, fondement de la pensée occidentale a donné naissance au dualisme, qui oppose l’esprit à la matière, l’âme au corps, le moi au monde.

Selon cette division cartésienne, les scientifiques occidentaux ont traité la matière comme une chose inerte, regardé le monde matériel comme une multitude d’objets divers, assemblés en une gigantesque machine. Cette vue mécaniste du monde décrite par Newton a dominé toute la pensée occidentale.

A l’opposé, le monde des Orientaux est de nature organique. Toutes choses, tous phénomènes sont interdépendants et ne sont que des aspects différents, ou manifestations, d’une seule et ultime réalité. Diviser le monde en objets séparés, percevoir l’individu comme un ego isolé est une illusion. Pour les orientaux chaque objet a une réalité fluide, en perpétuel changement…Le cosmos est une réalité indissociable, éternellement mouvante, vivante, à la fois spirituelle et matérielle.

Dans le domaine des arts les regards et les objectifs une fois de plus divergent radicalement :

Pour les occidentaux comme l’explique René Huyghe dans « sens et destin de l’art, 1967 »,  « L’art occidental est né à la renaissance, en Italie. La Renaissance poursuit tout naturellement le Beau dans sa forme, selon la tradition plastique jamais complètement rompue depuis l’Antiquité, et dans la forme humaine, puisque désormais la fin des activités ne réside plus exclusivement en Dieu, comme au Moyen Age, mais de plus en plus en l’homme, qu’enivrent ses pouvoirs sans cesse multipliés ».

« Comme dans la civilisation antique, l’homme prend place au centre de la création, elle lui apparaît intelligible, faite à sa mesure, docile à ses volontés. Il se sent impatient d’exercer et d’étendre le pouvoir sans limites de sa pensée sur les choses. L’art est un de ses moyens de maîtrise : il capte les apparences, mais il fait plus : il les plie aux règles de notre pensée ».

L’art oriental suit des codes bien particuliers que Roger Garaudy analyse dans « Pour un dialogue des civilisations, 1977 » de la façon suivante : « Dans la peinture asiatique et plus particulièrement de l’époque Song, l’homme n’apparaît qu’en silhouette minuscule…. Au contraire  de l’art occidental, l’homme n’est  ni la fin dernière ni le centre du monde, il n’apparaît que comme un fétu infime perdu dans la houle des montagnes. La nature n’est pas comme en Occident le chantier de notre action ; ce n’est pas une matière inerte  dont nous cherchons à nous rendre maîtres. L’univers forme un tout animé d’un même mouvement de vie, englobant aussi bien la rivière que les sommets des montagnes, l’arbre que les rochers, les nuages que l’oiseau…. Et l’homme n’est qu’un moment de ce cycle éternel ».

L’artiste vit à l’unisson de l’âme cosmique. Dans ses instants d’illumination, de résonance de son corps et de son âme, il communique cette vie à ce qu’il façonne. Il a saisi, au-delà des aspects immédiats du monde, le courant de force cosmique qui l’ani

Dans la pensée militaire on aperçoit là encore de grandes différences :

Pour Clausewitz l’occidental la confrontation ne vise rien d’autre  « que la destruction des forces de l’adversaire ».

Les traités de stratégie chinois (traité de l’efficacité Paris, Grasset) recommande exactement l’inverse, « de façon générale, le meilleur procédé, à la guerre, est de conserver intact le pays de l’ennemi, le détruire n’est qu’un pis-aller ».

Au total, si altérité à un sens, il le prend avec relief dans la comparaison entre notre monde occidental et le monde oriental.

J’ai ouvert quelques pistes, il y en a bien d’autres… à vos plumes !

 

Eric PIELBERG,

agrégé d'histoire, membre de l'Institut Jacques Cartier, co-auteur de livres sur l'Asie avec Claude CHANEL

 

 

Alors même que le mot en a désormais envahi les commentaires de tous les observateurs d’une activité humaine qui semble se caractériser par les confrontations extrêmes et les grandes catastrophes à venir, il est délicat de supposer que la disparition de  « l’objet  guerre »  entraîne la fin de l’institution militaire.

Et pourtant, si en matière d’économie, d’énergie, d’environnement, d’information ou même de civilisation le recours au vocabulaire guerrier paraît le plus approprié pour commenter l’actualité, le paradigme d’une certaine « guerre militaire » qui servait d’outil de référence à la réflexion polémologique autant qu’aux analyses géopolitiques semble avoir définitivement perdu sa validité. Ou, du moins n’est-il plus envisagé que comme un cas de figure parfaitement improbable, un artéfact pour film de science-fiction à partir duquel il serait aussi vain que dangereux de fonder une quelconque vision prospective d’un instrument militaire que l’on chercherait ensuite à bâtir avec patience et constance à travers la mise en œuvre de lois de programmation successives.

Une telle évaporation de l’échéance guerrière qui pendant deux siècles a rythmé la vie de la société française n’est évidemment pas sans effets sur les armées. Elle se traduit, depuis une vingtaine d’année, par une transformation aussi radicale que passée inaperçue car comprise comme une simple série de modernisations et adaptations techniques destinées à prendre en compte à la fois les contraintes budgétaires croissantes et l’évolution technologique des équipements. Il faut donc rétablir la relation de causalité entre l’emploi et l’outil, entre le besoin et l’organe pour bien mesurer l’étendue des mutations vécues en deux décennies de révolution dans les affaires militaires avant de prétendre éventuellement juger de leur pertinence.

 

Une armée pour faire la guerre

Jusqu’à la fin de la Guerre Froide, l’engagement des armées est envisagé comme inévitable et légitime dès lors qu’il se fait contre un envahisseur qui veut asservir la nation. Cet engagement est également placé sous le signe de l’immédiateté, dans l’espace comme dans le temps puisque l’ennemi est à la frontière et que le combat se déroulera sans préavis, sur le territoire de l’un ou l’autre des belligérants. Dès lors qu’il s’agira de survie de la collectivité, le combat mobilisera toutes les ressources de la nation, conduisant à engager de grandes masses d’hommes et d’équipements dans des combinaisons d’effets très complexes sur un champ de bataille où les armées devront compter sur leurs seules ressources pour vivre et fonctionner. Enfin, la guerre étant une situation d’exception, ceux qui y sont engagés bénéficieront d’un statut à part et y agiront en se conformant à un droit spécifique qui autorise le recours à la mise en œuvre délibérée de la force, jusqu’à tuer au risque de sa vie propre.

Pour conduire cette guerre, l’armée est organisée comme un ensemble fortement hiérarchisé selon un mode très pyramidal par lequel chaque degré de commandement constitue un niveau de synthèse des attributions, pouvoirs et moyens qui garantissent la possibilité d’être autonome dans l’action et de prendre des initiatives que requiert la confrontation à l’ennemi. Ainsi tout en étant dirigée avec une stricte discipline rendue indispensable par la grande complexité que représente la coordination de tous ses éléments constitutifs, l’armée demeure souple d’emploi et aisément manoeuvrable malgré les aléas que réserve toujours le combat. Et si l’action de chaque régiment est rigoureusement coordonnée au sein de la zone d’engagement de la division elle-même parfaitement encadrée par les orientations du corps d’armée, chacun de ces niveaux demeure constamment capable de s’adapter à des configurations imprévues. De l’existence, à chaque échelon de commandement, d’une logistique dédiée, de stocks et réserves indispensables à l’engagement et de la capacité à gérer et à administrer en propre le fonctionnement courant de l’unité considérée, découle une redondance administrative et logistique coûteuse en termes d’efficience mais qui garantit la robustesse de l’ensemble.

La guerre doit pouvoir être menée sans délai puisque l’ennemi est là, tout près, et peut-être demain infiltré sur le territoire national alors même qu’il faudra combattre sur le front. L’organisation du temps de guerre est donc adoptée dès le temps de paix et des exercices d’alerte fréquents permettent de vérifier la réactivité effective du dispositif ainsi que l’aptitude à une augmentation rapide du format par le recours à la réserve. Coexistent alors, au sein de la société et du pays, deux appareils administratifs distincts, l’un, civil, pour la gestion de la vie ordinaire, l’autre, militaire, pour faire face à l’imprévisible (mais très probable) guerre, y compris à l’intérieur de nos frontières.

 

Un outil militaire pour gérer des crises

A la fin des années quatre-vingt le délitement du Pacte de Varsovie vient bouleverser le référentiel militaire. Le haut commandement n’est cependant pas totalement pris au dépourvu, les engagements « autres que la guerre » ayant contraint les armées, depuis une trentaine d’années déjà, à imaginer des modes d’intervention différents et à penser à ce que pourrait être une organisation militaire adaptée à ces opérations nouvelles. Que sont ces crises dans lesquelles sont engagés une quantité croissante de régiments professionnalisés au gré de l’augmentation des sollicitations internationales ? Tout d’abord, n’étant pas des guerres auxquelles la nation serait partie, elles semblent moins naturellement légitimes parce que moins évidemment en lien avec la survie de la collectivité, requièrent systématiquement un mandat international et placent le plus souvent les contingents engagés dans la situation de tiers intervenant sur un mode arbitral pour rétablir l’ordre et le droit. Elles ne constituent donc pas des situations d’exception qui justifieraient qu’un statut dérogatoire soit accordé au soldat auquel on sera de plus en plus fréquemment tenté d’appliquer les règles du droit commun.

Ces engagements se passent à distance laissant ainsi le temps d’une montée en puissance et même de la constitution d’un outil de combat à chaque fois particulier et répondant le plus précisément et le plus économiquement possible aux contraintes de situations conflictuelles toujours différentes. Par ailleurs, ils sont généralement conduits au sein de coalitions ce qui, outre le fait de pouvoir ainsi signifier la dimension internationale dont procède la légitimité de l’engagement, permet d’en partager la charge. Aucun des partenaires de la coalition n’ayant à supporter seul la responsabilité de l’opération, chacun se trouve libre de définir son degré de cotisation à la force mise sur pieds, non seulement en fonction des intérêts qui le lient à la zone considérée mais aussi au gré des contraintes budgétaires du moment.

Ce nouveau cadre d’emploi de l’outil militaire entraîne tout d’abord la fin de l’impératif de vaste format des armées et, autorisant leur diminution drastique[1], rend moins indispensable l’organisation très pyramidale qui prévalait jusqu’alors. Cette organisation figée comportait, outre la coûteuse redondance évoquée plus haut, l’inconvénient d’une moindre adaptabilité aux différentes morphologies des crises. Elle est donc remplacée par la constitution d’un vaste réservoir de briques capacitaires, compagnies, escadrons, batteries ou bien, en fonction des spécialités, de composants encore plus réduits (groupes, sections) qui, comme autant de morceaux d’un grand jeu de lego militaire, servent d’éléments d’assemblage pour de mini armées de circonstance, toujours différentes et placées sous les ordres d’états-majors eux-mêmes préservés en temps ordinaire des contraintes de la gestion et du commandement d’unités subordonnées qui ne leur sont rattachées qu’au moment de l’engagement opérationnel.

Particulièrement audacieux et novateur, ce concept de modularité n’est, dans un premier temps, pas appliqué à tous les niveaux tant il paraît de nature à déstructurer totalement une communauté humaine dont la cohésion est un facteur d’efficacité essentiel au combat. La prudence incite ainsi à consolider l’ensemble en conservant à chacune de ses extrémités deux niveaux de synthèse qui garantiront la mise en cohérence des objectifs et des moyens : le niveau régimentaire et le niveau d’armée deviennent alors, pour l’armée de terre, les deux points d’ancrage de l’édifice. Entre ces deux niveaux, sont créées des chaînes spécialisées dans les divers domaines de l’administration et du soutien tandis que, symétriquement, s’élabore par abandons successifs d’attributions une chaîne « métier » dont la compétence est progressivement concentrée sur la technique combattante. Un pas conceptuel a cependant été franchi et plus rien ne s’oppose à la poursuite d’une évolution que la recherche d’efficience accrue du système va accélérer. Les derniers niveaux de synthèse du régiment et de l’armée sont donc supprimés, seul le niveau interarmées[2] demeurant encore aujourd’hui, tout au sommet de l’institution militaire, le lieu d’arbitrage et de mise en cohérence des efforts.

Parallèlement, les contraintes budgétaires croissantes imposent une série d’adaptations aux canons de fonctionnement du domaine civil et de l’économie privée : suppressions des stocks, fonctionnements en flux tendus, mutualisations, externalisations… Ces concepts jusqu’ici fondamentalement contradictoires d’un modèle militaire pensé comme instance de recours et d’assurance collective de la nation vont désormais être considérés comme autant d’axes majeurs de la modernisation de l’institution.

Pour conclure

Il est très difficile de porter aujourd’hui un jugement définitif sur le bien-fondé d’un changement de paradigme militaire aussi radical que celui qu’a vécu l’armée de terre en deux décennies. Tout au plus peut-on constater qu’il a procédé d’un effort constant, courageux et particulièrement créatif d’adaptation aux bouleversements géostratégiques et aux contraintes financières qu’a fait peser sur l’institution militaire, l’ère des dividendes de la paix. Et reconnaître qu’il a permis à la France de faire face à ses obligations de puissance de manière bien plus qu’honorable au cours de cette même période.

Il serait cependant bien présomptueux de s’avancer sur le fait que ce qui n’est plus qu’un outil militaire pourrait redevenir une armée dans des délais de montée en puissance compatibles avec la résurgence d’une menace majeure pourtant évoquée dans le Livre Blanc de 2008. Pour les européens, la guerre totale incluant les populations comme acteurs et otages et représentant un choc intégral de sociétés et non plus seulement l’affrontement d’armées délégataires de souverainetés a disqualifié la guerre comme objet politique. On peut cependant douter qu’une telle conversion à la paix soit universellement partagée et il est pour le moins risqué de se résoudre, sous la pression de contraintes économiques, à ne calibrer un outil militaire qu’en fonction d’un emploi courant que l’on peut librement revoir à la baisse ou à la hausse au gré des ambitions et du rang que l’on se sent prêt à assumer.

On doit également relever trois paradoxes auxquels aboutissent aujourd’hui les considérables évolutions qui viennent d’être rapidement évoquées.

Tout d’abord, dans des opérations de rétablissement de l’ordre international qui exigent une approche systématiquement globale incluant des opérations de reconstruction des Etats et d’aide au développement économique, les nations occidentales se condamnent à l’inefficacité ou à l’impuissance dès lors qu’elles concentrent de plus en plus étroitement leurs armées sur la compétence technique combattante sans être capable, par ailleurs, de développer des instruments complémentaires d’intervention dans les champs civils.

Ensuite, alors que jamais on a autant utilisé le terme de résilience et mesuré la vulnérabilité de la société aux crises et aux catastrophes naturelles qui semblent devoir se multiplier du fait de la dégradation environnementale, jamais on ne s’est privé avec autant de constance de toute forme de réserve, à commencer par la première d’entre elle, l’armée, dont les stocks, l’autonomie, l’organisation mais aussi la culture et la totale disponibilité que lui confère le statut militaire faisaient la principale assurance de la nation.

Enfin, si la collectivité nationale a définitivement renoncé à la guerre, elle continue tout de même, en engageant ses soldats dans des opérations de plus en plus dures, à les confronter à des situations de combat extrême au cours desquels ils devront donner la mort et risquer leur vie en surmontant la même peur, en assumant la même responsabilité morale que leurs devanciers de Verdun ou de Bir Hakeim. La tension de légitimité qui résulte d’une telle confrontation entre les exigences psychologiques et éthiques du combat et les motivations politiques variables de la gestion de crise internationale peut-elle être supportée par un soldat si la nation ne lui manifeste pas très clairement la reconnaissance que son engagement extra ordinaire doit lui valoir ?

 

 

François LECOINTRE



[1] Diminution dont on ne voit pas, au demeurant, quelle pourrait être la limite, les contrats opérationnels fixés aux armées par les différentes lois de programmation ou livres blancs successifs, n’engageant contractuellement personne et n’étant définis que pour donner une justification aux formats que les budgets alloués permettent encore de préserver.

[2] Encore ce niveau interarmées est-il en concurrence avec un niveau ministériel d’administration générale qui tend à accroître ses prérogatives au nom même des principes qui ont présidé jusqu’ici à l’évolution des armées…en attendant qu’un niveau interministériel s’impose à tous les départements ministériels selon une logique d’administration et de soutien territorial unique.

Général François LECOINTRE, Commandant de la 9e brigade d’Infanterie de Marine, DMD de la Vienne, Commandant d’armes de la place de Poitiers