guerre

 

C’est le 3 décembre 1791 que Louis XVI écrit cette lettre au Roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II.

Parlons clair : Louis XVI, roi des Français, demande à la Prusse de former une alliance armée pour envahir la France et mettre fin à la Révolution. Cette lettre est conservée à Berlin, aux Geheimes Staastsarchiv Preuβischer Kultur Besitz. Il s’agit probablement du document le plus important de cette époque puisqu’il va faire basculer l’Europe dans la guerre, et cela jusqu’en 1815, si l’on considère que l’onde de choc de la Révolution française s’est arrêtée à Waterloo, voire jusqu’à une époque plus proche, si l’on considère que les conflits plus récents ont aussi des racines qui remontent à la Révolution.

En voici le texte:

Monsieur mon Frère,

J’ai appris par M. du Moustier l’intérêt que Votre Majesté avoit témoigné non-seulement pour ma personne, mais encore pour le bien de mon Royaume. Les dispositions de Votre Majesté à m’en donner des témoignages, dans tous les cas où cet intérêt pourroit être utile pour le bien de mon peuple, ont excité vivement ma sensibilité. Je le réclame avec confiance dans ce moment-ci, où, malgré l’acceptation que j’ai faite de la nouvelle Constitution, les factieux montrent ouvertement le projet de détruire entièrement les restes de la Monarchie. Je viens de m’adresser à l’Empereur, à l’Impératrice de Russie, aux Rois d’Espagne et de Suède, et je leur présente l’idée d’un congrès des principales Puissances de l’Europe, appuyé d’une force armée, comme la meilleure manière pour arrêter ici les factieux, donner les moyens d’établir une ordre de choses, plus désirable, et empêcher que le mal qui nous travaille puisse gagner les autres États de l’Europe. J’espère que Votre Majesté approuvera Mes idées, et qu’Elle me gardera le secret le plus absolu sur la démarche que je fais auprès d’Elle. Elle sentira aisément que les circonstances où je me trouve m’obligent à la plus grande circonspection. C’est ce qui fait qu’il n’y a que le baron de Breteuil qui soit instruit de mes projets, et Votre Majesté peut lui faire passer ce qu’Elle voudra. Je saisis cette occasion de remercier Votre Majesté des bontés qu’Elle a eues pour le sieur Heyman, et je goûte une véritable satisfaction de donner à Votre Majesté les assurances d’estime et d’affection avec lesquelles je suis,

Monsieur mon Frère,

de Votre Majesté,

Bon Frère.

LOUIS

 

Après un rappel du contexte historique, on se posera la question de savoir si cette lettre est authentique ou si c’est un faux.

1. Contexte historique

Dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, Louis XVI et la famille royale s’enfuient des Tuileries. Louis XVI laisse un manifeste dans lequel il déclare notamment que c’est sous la contrainte qu’il a accepté de sanctionner (d’approuver) les décrets votés par l’Assemblée et les premiers articles de la Constitution en cours d’élaboration qui lui avaient été soumis. Il les rejette donc en totalité.

Il est arrêté à Varennes et ramené sous escorte à Paris. L’Assemblée nationale le suspend. Après d’intenses tractations, un arrangement est trouvé. Les prérogatives royales sont quelque peu renforcées dans le projet de Constitution et une amnistie pour tous les faits en relation avec les événements politiques antérieurs est votée. Louis XVI prête serment à la Constitution le 14 septembre. Il est dorénavant non plus Roy de France, tenant son pouvoir directement de Dieu, mais roi des Français, premier fonctionnaire de l’État, tenant son pouvoir du consentement des citoyens. Un replâtrage, car le peuple considère que Louis XVI a trahi tous ses serments, que l’on ne peut lui faire confiance. L’idée de République est dorénavant portée par de nombreux radicaux.

Fin septembre, il écrit aux souverains étrangers qu’il a accepté librement la Constitution. Cela met fin à la crise diplomatique née de son arrestation à Varennes et qui avait notamment donné lieu à la Déclaration de Pillnitz dans laquelle l’Empereur et le Roi de Prusse avaient manifesté leur préoccupation. Le spectre de la guerre, dont ne veulent ni l’Autriche ni la Prusse, est définitivement écarté.

Le 1er octobre 1791, l’Assemblée nationale législative, qui vient d’être élue, se réunit. Rapidement, les députés radicaux attaquent le gouvernement et remettent en cause la dignité et la légitimité de Louis XVI, d’autant plus qu’il est soupçonné d’entretenir des relations secrètes avec ses deux frères émigrés et l’Autriche. Les interventions à l’Assemblée deviennent de plus en plus violentes et les députés girondins s’en prennent aux tyrans.

C’est dans ce contexte que Louis XVI aurait écrit cette lettre et des lettres analogues aux principaux souverains d’Europe. Une haute trahison si l’on considère que Louis XVI est roi des Français, un effort désespéré de la part du Roy de France pour ramener son peuple dans le chemin de l’obéissance voulue par Dieu, si l’on considère qu’il tient son Royaume de la seule grâce divine.

2. La lettre de Louis XVI est-elle authentique ?

La lettre est conservée dans un dossier « Secretissima » dans les archives prussiennes, ainsi que l’enveloppe cachetée aux armes de France dans laquelle elle était enfermée. Ce dossier est le seul à porter cette mention Secretissima au sein de tous les dossiers que j’ai examinés dans les « Archives secrètes d’État de Prusse ». Ce dossier comporte tous les éléments de traitement « administratif » du dossier et en particulier la minute de la réponse de Frédéric-Guillaume II qui donne son accord de principe avec une réserve : la Prusse devra être remboursée des frais qu’elle engagera.

Elle fut publiée, apparemment pour la première fois en 1838, par le comte d’Allonville dans les Mémoires tirés des papiers d’un homme d’État. Il la date à tort du 3 décembre 1790, ce qui est manifestement une erreur puisque Louis XVI indique qu’il a accepté la Constitution. Michelet reprend la même date dans le passage consacré au procès de Louis XVI. Louis Blanc la reproduit avec la date exacte dans son Histoire de la Révolution française. Il faut ensuite attendre Philippe Sagnac, professeur à la Sorbonne, directeur du Centre d’Études de la Révolution, pour qu’elle réapparaisse dans on ouvrage monumental, La Révolution de 1789, publié en 1934. Elle sera ensuite publiée à nouveau par deux historiens royalistes, Paul et Pierrette Girault de Coursac, qui la retranscriront dans leur ouvrage Enquête sur le procès du roi Louis XVI, publié en 1982. Mais là, il y a un fait nouveau : ces deux auteurs ont retrouvé l’original en Allemagne de l’Est, à Merseburg près de Leipzig. Je pense que ces archives n’avaient pas été accessibles au moins jusqu’à la fin de l’Empire allemand (en 1918). La République de Weimar, les troubles constants, le régime nazi furent peu propices aux recherches. Durant la Deuxième Guerre mondiale, les archives de Prusse durent être évacuées de Berlin pour ne pas être exposées aux bombardements. Le rideau de fer qui s’abattit ensuite sur l’Europe les mit hors d’atteinte des chercheurs. Quoi qu’il en soit, il fallut beaucoup de courage et de persévérance aux Girault de Coursac pour retrouver l’original en Allemagne de l’Est. Ils furent certainement les premiers Français après Louis XVI à la tenir entre leurs mains. Leur conclusion est sans appel : cette lettre, dont l’écriture est quasi-identique à celle de Louis XVI, est un faux très habile.

À l’appui de leur thèse, des considérations sur d’autres correspondances de Louis XVI, auxquelles il fait référence dans sa lettre du 3 décembre, qui seraient des faux et surtout le fait que Louis XVI attribue le genre féminin à ordre (donner les moyens d’établir une ordre de choses, plus désirable, et empêcher que le mal qui nous travaille puisse gagner les autres États de l’Europe), ce qui est un germanisme puisque Ordnung est féminin. Jamais le Roy n’aurait fait une telle faute. Ils en déduisirent que c’était un faux habile, ce qui du coup exonérait Louis XVI du crime de haute trahison. On notera que la mère de Louis XVI était allemande, qu’il écrivait à un Prussien et que, sous le coup de l’émotion qu’il devait ressentir en écrivant une telle lettre, il est possible qu’il ait fait cette erreur. Mais d’autres éléments permettent d’être assuré du caractère authentique de cette lettre. Les voici.

Munro Price, professeur à l’Université de Bradford, fit procéder en juillet 2001 à une expertise graphologique, sur photo, de cette lettre par M. Bruno Galland, Conservateur en chef, chargé de la Section Ancienne, aux Archives Nationales et le Dr Susan Wharton, Director in the Depatment of Printed Books and Manuscripts de Sotheby’s. Le compte-rendu en est donné en annexe de son ouvrage The road from Versailles. Ils indiquent que, même s’il leur était impossible d’émettre un jugement définitif puisqu’ils n’avaient eu entre les mains qu’une photographie, ils n’avaient noté aucune caractéristique qui aurait permis d’estimer que cette lettre n’était pas une lettre autographe de Louis XVI. En clair, ils estimaient que c’était bien un original, mais que pour en être assurés, il leur faudrait expertiser le document lui-même.

Aucun des auteurs mentionnés ci-dessus n’a soulevé un point : dans cette lettre qui va décider de la guerre, la lettre la plus importante qu’il aurait écrite, Louis XVI écrit : « Je saisis cette occasion de remercier Votre Majesté des bontés qu’Elle a eues pour le sieur Heyman, etc. » Cette mention d'un parfait inconnu pourrait-elle permettre de confirmer ou d'infirmer l'authenticité de cette lettre ?

Qui est ce Heyman qui apparaît ainsi ? Il se trouve que c’est pour moi un oncle à la mode de Bretagne et que ma famille a conservé la correspondance qui lui fut adressée. Cet homme fut général, diplomate et maître-espion de Louis XVI et du Roi de Prusse. Il fut au cœur du pouvoir en France puis en Prusse de 1786 à 1801 et fut mêlé aux plus grands événements de la politique européenne. J’ai reconstitué sa carrière extraordinaire dans une biographie légèrement romancée, Le dernier des Morthemer. En particulier, j’ai pu reconstituer le processus qui a amené Louis XVI à remercier le Roi de Prusse des bontés qu’il avait eues pour Heymann (THOMIN de HEYMANN de son vrai nom). Le tout est détaillé avec toutes les cotes et références dans mon ouvrage et s’appuie sur des originaux consultables aux Archives nationales, aux Archives des Affaires étrangères, aux Archives prussiennes, dans les Archives de Heymann détenues par ma famille, et dans des recueils de correspondance de Marie-Antoinette et de Fersen.

En voici le résumé.

21 juillet 1791 : Heymann arrive à Berlin. Il s’y est réfugié après l’échec de la Fuite à Varennes, à laquelle il a pris part en sa qualité de second de Bouillé, commandant des troupes de la Sambre jusqu’à la Franche-Comté. Le Roi de Prusse le convie à Potsdam où il l’accueille à dîner et souper cinq jours de suite. Il va le nommer général-major. Cette situation provoque l’ire des émigrés de haut rang qui vivent dans la misère. Ils ne peuvent supporter que Heymann, ancien orléaniste notoire, jouisse d'une telle faveur. Ils entament une campagne de dénigrement.

 Début août 1791 : Heymann écrit à Louis XVI pour protester de son innocence. Cette lettre sera retrouvée dans l’armoire de fer des Tuileries, annotée de la main de Louis XVI qui indique la date à laquelle il l’a reçue : le 12 août 1791.

12 octobre 1791 : le ministre le plus influent de Prusse, Bischoffswerder, dit à Heymann qu’une cabale s’est formée contre lui et qu’il est impératif que Heymann obtienne un témoignage de Louis XVI certifiant sa loyauté. Heymann se rend alors auprès du chargé d’affaires français à Berlin et exige, je dis bien exige, que Louis XVI adresse une lettre manuscrite au Roi de Prusse attestant sa loyauté. Louis XVI recourant systématiquement à des secrétaires, une lettre autographe marquera la considération qu’il porte à Heymann. Il stipule en outre que cette lettre doit arriver à Berlin alors qu’il sera l’hôte du Roi de Pologne, Stanislas Poniatowski.

Fin novembre 1791 : Louis XVI d’une part, son frère, Monsieur, le comte de Provence écrivent des lettres personnelles à Heymann. Heymann les montre au Roi de Pologne qui les conserve. Ces lettres seront interceptées par des espions lorsque Stanislas Poniatowski les renverra à Heymann.

3 décembre 1791 : Louis XVI écrit la lettre au Roi de Prusse.

7 décembre 1791 : Marie-Antoinette écrit à Fersen pour lui enjoindre de faire en sorte que cet intrigant de Heymann n’ait pas connaissance de la lettre de son mari.

2 janvier 1792 : M. de Carisien, ministre (ambassadeur) de Suède à Berlin indique à Fersen qu’il a bien reçu ses instructions en ce qui concerne Heymann et qu’il ferait en sorte qu’il soit tenu à l’écart.

Ce processus explique comment le nom de Heymann en est venu à figurer dans la lettre de Louis XVI. On imagine mal qu’un faussaire l’y aurait introduit. Cela conforte à mon sens l'authenticité de la lettre de Louis XVI datée du 3 décembre 1791 appelant la Prusse à former avec les autres Puissances européennes une alliance armée pour détruire le nouveau régime.

3. Qui était Heymann ?

Pourquoi Louis XVI s’exécute-t-il, petit doigt sur la couture de la culotte, et obéit-il à Heymann ?

Et plus encore, pourquoi Louis XVI décide-t-il de recommander Heymann au Roi de Prusse, le seul émigré pour lequel il fera ce geste, et, ce faisant, pourquoi en accepte-t-il la conséquence inévitable, encourir les foudres de son épouse, Marie-Antoinette ?

En bref, qui était ce Général de Heymann qui commandait ainsi au Roy de France ?

Un article prochain racontera la carrière extraordinaire de cet homme. Ceux qui sont pressés, ou veulent voir cette mécanique en action, pourront consulter mon ouvrage :

Le dernier des Morthemer par Adalbert Guégan — e-book chez Amazon — 3 euros

Téléchargeable sur Kindle, iPad, Galaxy Samsung, smart-phones, ordinateurs

François (Adalbert) GUEGAN

Ingénieur en chef de l'Armement – Passionné d'histoire

 

Compte rendu de l'ouvrage de Bernard Pénisson, Histoire de la pensée stratégique, de Sun Zi au nucléaire, Paris, Ellipses, 2013, 444 p.

 publié dans la revue  Stratégique, n° 107, novembre 2014, pp. 158-159, par Olivier ZAJEC

Bernard Pénisson ouvre en épigraphe son manuel d’histoire de la pensée stratégique par une citation de Saint Augustin : “ La paix des hommes, c’est la concorde bien ordonnée ; […] La paix de toutes choses, c’est la tranquillité de l’ordre ˮ. (La Cité de Dieu, XIX, 13). Belle manière, et pédagogique, de signifier que la stratégie, “ si elle sert à faire la guerre ˮ, pour reprendre en la décalant la célèbre formule d’Yves Lacoste, n’en reste pas moins prioritairement gouvernée par un souci d’équilibre et de hiérarchie. Équilibre des voies-et-moyens, hiérarchie des priorités : la dialectique stratégique introduit l’action de l’intelligence dans le combat, en reliant ce dernier aux intentions de long terme du décideur politique, qui recherche la concorde et l’ordre de la paix.

Le lecteur ne trouvera pas ici de longs développements sur la théorie stratégique : le premier chapitre, consacré aux “ définitions, principes et modèles ˮ, est volontairement cursif. Il ne dispense pas de la lecture du Traité de stratégie d’Hervé Coutau-Bégarie, dont l’influence et les exemples constituent par ailleurs, et de loin, la première des inspirations de Bernard Pénisson. Dans la longue galerie de portraits qui forme la substance de cet ouvrage, ce sont bien les stratèges et les stratégistes qui dévident le fil d’un récit pour le moins passionnant, lequel nous emmène de Sun Zi aux derniers livres blancs français de 2008 et 2013. 2500 ans d’intelligence, de pensée et de batailles : une telle ambition pourrait paraître démesurée, ou ne devoir être concrétisée qu’au prix d’impasses majeures. Le résultat est néanmoins une réussite. L’auteur parvient à dominer l’immense corpus qu’il a consulté en ordonnant avec bonheur l’aventure stratégique en deux parties principales. La première traite de la pensée stratégique chinoise, de la stratégie occidentale ancienne et médiévale et de la pensée stratégique européenne moderne, avant de se clore sur un chapitre entièrement consacré à Clausewitz. Un choix en forme de “ déséquilibre maîtrisé ˮ que l’on ne peut qu’approuver, et qui permet à l’auteur de rendre compte avec didactisme des grands pans de l’œuvre du Prussien, mais également, assez rapidement, des controverses récentes sur la notion de “ guerre absolue ˮ chez l’auteur de Vom Kriege : les interprétations d’Emmanuel Terray et de René Girard ne manquent pas à l’appel. La deuxième partie de cette Histoire de la pensée stratégique s’ouvre sur les “ nationalismes et impérialismes ˮ, formule qui englobe l’héritage de Napoléon, avant de mettre en regard deux écoles de stratégie continentale, celle de Moltke, et celle de l’École supérieure de guerre française. On trouvera, à propos de cette dernière, un développement bienvenu sur Jean Colin, auteur important que l’on gagnerait à mieux étudier. La stratégie maritime au temps des empires, les guerres totales et la stratégie nucléaire complètent l’ouvrage.

Il est évident que les manuels d’histoire de la pensée stratégique font toujours l’objet de critiques de forme : pourquoi privilégier tel auteur ou telle période ? Faut-il refaire le tour de la riche pensée européenne, ou s’ouvrir davantage à des horizons plus lointains ? Dans le cas présent, ce type de disputatio puriste tomberait à plat. L’ensemble de ce manuel est équilibré, et Bernard Pénisson, membre de l’Institut de Stratégie Comparée, fait œuvre utile avec ce compendium simple et clair, qui doit figurer dans la bibliothèque du stratégiste honnête homme, qu’il soit amateur ou professionnel.

Olivier ZAJEC

[Maître de conférence en science politique, Université Jean Moulin-Lyon III ; chargé de recherches à l’Institut de Stratégie Comparée (ISC), Paris ; professeur à l’École de Guerre]

 

Terrorisme urbain, aérien, maritime, terrestre, du « cyberespace »… Pratiqué par des loups solitaires, des terroristes-suicides, des cellules, des katiba… Le terrorisme contemporain nous est malheureusement familier et prend des formes multiples et souvent incompréhensibles. Pourtant, il est une démarche profondément rationnelle qui, comme toute activité humaine, est parfois accompagnée de comportements irrationnels.

Hugues Eudeline analyse le phénomène du terrorisme contemporain à travers le monde. Il en fait une radioscopie minutieuse, permettant d’en dégager les objectifs ainsi que les stratégies et les modes d‘action mis en œuvre pour les atteindre. Loin des clichés reçus, il donne au lecteur une grille d’analyse et de connaissances totalement inédite permettant d’appréhender le terrorisme dans sa globalité. Elle a pour seule ambition de chercher à comprendre une logique du terrorisme contemporain, un préalable indispensable à l’établissement de toute politique destinée à le combattre. Car, comme l’écrivait Sun Tzu dans LArt de la guerre : « Connaissez votre ennemi et connaissez-vous vous-même; en cent batailles vous ne courrez jamais aucun danger. »

Hugues Eudeline est un ancien officier de Marine dont la carrière a été entièrement consacrée aux opérations. Capitaine de vaisseau (er), il a commandé deux sous-marins d’attaque dont un à propulsion nucléaire, dirigé l'état-major de l'amiral commandant les sous-marins d’attaque et celui du Groupe école d'application des officiers de Marine. Il est diplômé de l’U.S. Naval War College, breveté de l’enseignement militaire supérieur français et docteur en Histoire,.

Devenu consultant international, Hugues Eudeline se consacre depuis de nombreuses années à des recherches sur la géopolitique et la géostratégie. Vice-président du think-tank maritime Téthys, il est membre correspondant de l’Académie Royale de Marine suédoise et l’auteur de nombreux articles sur la sûreté maritime et en particulier d’une étude stratégique intitulée Piraterie et violences maritimes connexes.

Prix France : 21,00 €                                       

ISBN : 978-2-84795-294-0

"Le dossier noir du terrorisme. La guerre moderne selon Sun Tzu. C’est un livre hors du commun qui, en 280 pages, présente à la fois une synthèse du terrorisme global et une grille d’analyse de cet inquiétant phénomène. Je vais vous faire un aveu : pour préparer mon cours sur la stratégie militaire à l’ESCEM de Poitiers, j’ai lu plus de 350 ouvrages. Le livre d’Hugues Eudeline se situe indiscutablement parmi les dix meilleurs. Ce n’est pas un manuel de contre-terrorisme, c’est beaucoup mieux. C’est à la fois un ouvrage de réflexion géostratégique et une mine de renseignements sur les différents types d’activités terroristes et leurs finalités. Toute guerre a une finalité politique, la guerre terroriste n’échappe pas à cette règle clausewitzienne. Alors qu’un Obélix gaulois se contenterait de dire : « Ils sont fous, ces terroristes ! », l’apport du livre d’Hugues Eudeline  est de montrer que le terrorisme est en réalité une démarche rationnelle, même s’il utilise parfois des comportements irrationnels. C’est une synthèse de la guerre totale et de la Terreur, toutes deux héritées de la Révolution française. Dans une substantielle introduction, l’auteur fournit d’ailleurs une définition globale du terrorisme, ce que l’ONU n’a pas réussi à faire depuis 1945. Un des apports les plus originaux du livre est celui qui démontre que le terrorisme est au fond une forme régulière de la guerre.

            Le livre s’ouvre et se termine par une citation du grand stratège chinois Sun Tzu, formant inclusion, comme diraient les exégètes. C’est donc aussi une relecture du phénomène terroriste à la lumière des enseignements stratégiques de Sun Tzu, dont j’ai relevé pas moins de dix-huit citations, toutes pertinentes, en particulier au début des grandes articulations de l’ouvrage dont elles donnent comme le fil d’Ariane. Hugues Eudeline fait dialoguer en quelque sorte les aphorismes de Sun Tzu avec la réalité géopolitique du XXIe siècle. Le sous-titre La guerre moderne est aussi, je pense, une allusion au livre du colonel Roger Trinquier paru en 1961, peu avant la fin de la guerre d’Algérie. Le manuel synthétique d’Hugues Eudeline fait donc le tour de cette question terroriste, qui reste terriblement d’actualité, alors que la France, avec ses moyens militaires efficaces mais limités, est engagée sur plusieurs théâtres d’opérations, aussi bien au Sahel et en Centre-Afrique qu’en Irak, dans le Golfe de Guinée et dans l’Océan Indien et, qui sait, peut-être un jour dans le ciel de l’Ukraine, oubliant ce vieux précepte du Sénat romain : « Il ne faut pas conduire deux guerres en même temps ». 

Présentation par Bernard Pénisson faite lors de la conférence

 

 

« Pour qui, pour quoi, êtes-vous prêts à risquer ou donner votre vie aujourd’hui ? »
L’idée n’est pas de discuter de la vie et de la mort mais plutôt des valeurs d’aujourd’hui qui sont chères et qui méritent le sacrifice ou pas.

Mourir pour la France

Pour quoi ?

Un soldat est prêt à mourir pour son pays. L’éventualité de la mort constitue même une part essentielle de son engagement. Une telle question ne relève donc pas pour lui de l’artifice rhétorique et la lancinante répétition – ininterrompue depuis la fin de la guerre froide et la professionnalisation des armées- de la mention « mort pour la France » associée aux noms de tant de jeunes hommes et femmes, rappelle à tous cette réalité tragique.

Etre prêt à mourir pour la France c’est accepter de risquer sa vie en remplissant des missions que fixe le pouvoir politique, lui-même émanation de la volonté populaire. Ainsi, chaque soldat est prêt à s’exposer au pire pour exécuter la volonté de ses concitoyens. Charge restant à chaque citoyen de s’assurer que la cause pour laquelle il expose ses soldats à la possibilité de la mort est juste. Il s’agit là d’un devoir civique majeur. La liberté des Français, la préservation de la paix et de la sécurité de la patrie, constituent des justifications évidentes et légitimes à l’engagement opérationnel des armées. Mais lorsqu’il s’agit de préserver, loin du sol national, la liberté ou la vie de populations étrangères ; ou bien lorsqu’il est question de restaurer l’Etat de droit dans des zones en crise où se trame une menace terroriste à venir, le bien fondé du risque encouru devient moins clair. Pire encore, lorsqu’une intervention n’est que « d’humanité », pour secourir telle partie d’une population contre telle autre dans un pays en proie à la guerre civile, une fois dépassée l’indignation -forcément vertueuse- d’une opinion publique aussi volatile que prompte à la compassion, la justification de l’envoi de soldats et de leur exposition au danger est très vite problématique. Car un soldat ne se contente pas d’accepter l’éventualité de sa propre mort et de celle de ses camarades. Il accepte aussi l’éventualité de devoir donner la mort.

Le soldat est ainsi prêt à mourir et à donner la mort pour la France. Et, dans les deux cas il le fait au nom de ses concitoyens, en engageant leur responsabilité. Et en chaque occasion ses concitoyens et lui-même doivent réinterroger les raisons d’un engagement aussi extrême. Car pour un tel engagement, il n’existe pas de légitimité automatique, ni définitive.

Comment ?

Pour le soldat de la première ou de seconde guerre mondiale, la France pour laquelle on est prêt à mourir ou à tuer, possède la puissance justificatrice concrète d’un territoire envahi et qu’il faut libérer, d’une lutte contre un totalitarisme extrême qui produit l’horreur de la Shoah. Pour le soldat de 2014 engagé en Afghanistan, au Mali ou en Centrafrique, la France s’incarne dans les emboîtements successifs de solidarités/fraternités qui, du groupe de combat au régiment en passant par la section et la compagnie, lient physiquement et affectivement les hommes entre eux et les relient tous au drapeau qui symbolise la collectivité nationale. Cette fraternité qui perd en intensité au gré de l’élargissement du groupe gagne ainsi en force symbolique au fur et à mesure de sa traduction en rites militaires et républicains. La France, c’est le camarade, le frère d’armes engagé dans le même combat, derrière le même drapeau, courant le même risque de la souffrance et de la mort. Ainsi, si la fraternité ne constitue pas une valeur qui justifie de risquer sa vie, elle est malgré tout un puissant ferment de l’action militaire, une vertu indispensable à son efficacité.

 

L’honneur est l’autre vertu indispensable, celle qui permet de garantir que, dans le déroulement du combat, les règles éthiques et morales qui obligent à contenir la force au strict niveau nécessaire seront respectées. L’honneur est lié à la dimension collective et donc publique de l’action. Lié aux regards qu’échangent entre eux les soldats, chefs ou subordonnés, regards qui poussent à l’exemplarité autant qu’ils contraignent à la sincérité. Lié également au regard scrutateur des observateurs extérieurs, journalistes notamment, dont l’appréciation qu’ils porteront sur la façon d’agir dans les combats et dans les opérations conditionnera le soutien de l’opinion et la préservation de la légitimité de l’engagement.

L’honneur est ce qui pousse tel jeune chef à monter à l’assaut devant ses hommes puisque, étant à leur tête, c’est à lui de leur montrer le chemin du courage. L’honneur est ce qui impose à tel autre de retenir la fureur vengeresse qui monte en chacun au spectacle des amis morts et blessés, parce que la dignité de tous dépend de la discipline qu’ils appellent inconsciemment et à laquelle ils auront accepté de se plier. Sans honneur, le soldat perd le respect d’autrui ainsi que sa propre estime. Sans honneur, l’action militaire court le risque de se dévoyer.

François Lecointre

Général François Lecointre
Sous-chef d’état-major Performance Synthèse
Etat-Major de l’Armée de Terre