guerre

 

Hiroshima et Nagasaki ont introduit dans la guerre une différence non pas de degré mais de nature. En effet, l’arme atomique, et bientôt thermonucléaire, a fait entrer dans l’Histoire de l’humanité, selon l’expression de Jean Guitton, « une quantité infinie », celle de la destruction totale de l’espèce humaine. Si bien que dans toute guerre qui pourrait mettre en action des armes nucléaires, il n’y a pas d’enjeu (fini) qui vaille l’anéantissement réciproque (infini) des deux camps en présence. Cette révolution d’un autre ordre dans les affaires militaires a frappé de plein fouet non seulement les stratèges professionnels, qui ont élaboré les stratégies de dissuasion nucléaires, mais aussi les penseurs civils, particulièrement les philosophes, les politologues et les anthropologues, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. Ces penseurs ont essayé de dépasser les principes de la stratégie conventionnelle pour élaborer des notions nouvelles, comme celles de métastratégie et de théostratégie. Comment ces théories ont-elles  été conceptualisées, particulièrement en France ?

            1° Athées et croyants interpellés

            a) Jean-Paul Sartre

            Dans un article écrit le 20 août 1945, publié par la revue Temps Modernes d’octobre suivant et repris dans Situations III, le philosophe existentialiste athée Jean-Paul Sartre (1905-1980) évoque le saut qualitatif et quantitatif franchi à cause de la bombe atomique et, par voie de conséquence, le suicide possible de l’humanité, qui vient en quelque sorte confirmer ses intuitions philosophiques sur l’absurdité d’un monde où Dieu serait mort :

            « Il faudra quelque temps avant que cette guerre-ci ne révèle son vrai visage. Ses ultimes moments ont été pour nous avertir de la fragilité humaine. Aussi aimons-nous qu’elle finisse mais non pas la façon dont elle finit. Plus d’un Européen eût préféré que le Japon fût envahi, écrasé sous les bombardements de la flotte : mais cette petite bombe qui peut tuer cent mille personnes d’un coup et qui, demain, en tuera deux millions, elle nous met tout à coup en face de nos responsabilités. À la prochaine, la terre peut sauter : cette fin absurde laisserait en suspens pour toujours les problèmes qui font depuis dix mille ans nos soucis. Personne ne saurait jamais si l’homme eût pu surmonter les haines de race, s’il eût trouvé une solution aux luttes de classe. Lorsqu’on y pense, tout semble vain. Pourtant il fallait bien qu’un jour l’humanité fût mise en possession de sa mort. Jusqu’ici elle poursuivait une vie qui lui venait on ne sait d’où et n’avait même pas le pouvoir de refuser son propre suicide faute de disposer des moyens qui lui eussent permis de l’accomplir. Les guerres creusaient de petits trous en entonnoirs, vite comblés, dans cette masse compacte de vivants. Chaque homme était à l’abri dans la foule, protégé contre le néant antédiluvien par les générations de ses pères, contre le néant futur par celles de ses neveux, toujours au milieu du temps, jamais aux extrêmes. Nous voilà pourtant revenus à l’An Mille, chaque matin nous serons à la veille de la fin des temps ; […] Après la mort de Dieu, voici qu’on annonce la mort de l’homme. Désormais ma liberté est plus pure : cet acte que je fais aujourd’hui, ni Dieu ni homme n’en seront les témoins perpétuels. […] Et l’humanité tout entière, si elle continue de vivre, ce ne sera pas simplement parce qu’elle est née, mais parce qu’elle aura décidé de prolonger sa vie. Il n’y a plus d’espèce humaine. La communauté qui s’est faite gardienne de la bombe atomique est au-dessus du règne naturel car elle est responsable de sa vie et de sa mort : il faudra qu’à chaque jour, à chaque minute elle consente à vivre. Voilà ce que nous éprouvons aujourd’hui dans l’angoisse. Mais non, direz-vous : nous sommes tout simplement à la merci d’un fou. Cela n’est pas vrai : la bombe atomique n’est pas à la disposition du premier aliéné venu ; il faudrait que ce fou fût un Hitler, et, de ce nouveau Führer, comme du premier, nous serions tous responsables. Ainsi, au moment où finit cette guerre, la boucle est bouclée, en chacun de nous l’humanité découvre sa mort possible, assume sa vie et sa mort. »[1]

            Quelques brèves remarques suffiront sur ce texte très dense et fort bien écrit, si bien écrit qu’il rend même l’absurde rationnel. D’abord Sartre affirme la prise de possession, par l’homme souverainement libre, de sa vie et de sa mort. C’est toujours la même tentation offerte aux hommes, de la domination suprême décrite dans le livre de la Genèse, 3, 5 : « vous serez comme des dieux ». Ensuite, Sartre rejoint Nietzsche qui, après avoir proclamé la mort de Dieu, annonçait aussi la mort de l’homme dont le pouvoir, délivré du surmoi divin, devenait sans limites ; et cette absence de limites provoquait chez l’homme un vertige métaphysique proche de la folie, comme celle qui s’empare du Caligula de Camus. Enfin, Sartre constate que, pris entre le néant du passé et le néant du futur, l’homme est un être absurde, qui ne sait ni d’où il vient ni où il va, mais qui trouve sa raison d’être en exerçant une liberté sans limites et destructrice, et qui fait de lui un être collectivement responsable de son propre suicide. Haines de race comme lutte des classes, moteurs traditionnels de l’histoire, trouveraient leur ultime solution, leur fin dernière, dans la disparition voulue de l’humanité, acte de liberté pure dont personne ne serait jamais témoin. Sartre rejoindrait-il ainsi le silence éternel des espaces infinis qui effrayait Pascal ?

            b) Pierre Teilhard de Chardin    

            De son côté, le catholique Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), voit bien lui aussi le côté faustien  de la prise de possession de la Terre que représente la maîtrise de l’énergie nucléaire. Mais le savant jésuite laisse à l’homme le choix entre son autodestruction et la lutte avec l’ange pour surmonter la finitude de sa condition terrestre. Dans un article publié en septembre 1946 par la revue Études,[2] article intitulé « Quelques réflexions sur le retentissement spirituel de la bombe atomique », après l’explosion de l’atoll de Bikini, il commentait la lutte inexpiable entre les deux esprits, celui de possession et celui d’union. Cet article a souvent été interprété, à tort, comme une apologie de la volonté de puissance nietzschéenne. Il est au contraire équilibré et subtil ; il privilégie d’ailleurs l’esprit d’union, même s’il reconnaît que l’énergie nucléaire a donné à l’homme « un nouveau sentiment de puissance ».

            Comme le stratégiste américain Bernard Brodie, Teilhard de Chardin estime que l’on ne peut pas désinventer la bombe. « Aucune force au monde, constate-t-il, n’est capable d’arrêter la pensée humaine dans aucune ligne sur laquelle elle s’est une fois engagée ! »[3] L’énergie libérée de l’atome « n’a pas seulement changé la face de la terre », mais aussi le cœur de l’homme et « fait de lui, au moins virtuellement, un être nouveau qui ne se connaissait pas. » Elle a d’abord donné à l’homme, comme on l’a dit, « un nouveau sentiment de puissance » en lui faisant capter « ce qui paraissait le privilège des puissances sidérales » et ce grâce au développement continu et collectif de « l’instrument d’analyse mathématique ».

            Ce sentiment de puissance va-t-il conduire l’humanité à des guerres sans fin ? Ce n’est pas une fatalité, car l’optimisme philosophique de Teilhard de Chardin, aux antipodes de l’absurde existentialiste, le pousse à croire à une maîtrise concertée de la violence. Il estime d’abord que la capacité unitaire de destruction de la bombe atomique rendra désormais impossible toute guerre absolue. Il l’évoque d’ailleurs par allusion à l’arbre de la connaissance du livre de la Genèse. Il espère ensuite que l’humanité, solidaire dans l’amélioration de sa condition, va coopérer au profit du développement universel de la recherche scientifique.  

            « En faisant éclater les atomes, nous avons mordu au fruit de la grande découverte, écrit-il. C’en est assez pour qu’un goût soit entré dans nos bouches que rien désormais ne saurait effacer : le goût de la super-création. Et c’en est assez par suite, pour que, du même coup, le spectre des combats sanglants s’évanouisse aux rayons de quelque montante unanimité. On nous dit que, enivrée par sa force, l’humanité court à sa perte, – qu’elle va se brûler au feu imprudemment allumé par elle. Il me semble au contraire que, par la bombe atomique, c’est la guerre qui peut se trouver à la veille d’être doublement et définitivement tuée. Tuée d’abord […] dans son exercice par excès même des forces de destruction mises entre nos mains, et qui vont rendre toute lutte impossible. Mais tuée surtout […] à sa racine dans nos cœurs, parce que, en comparaison des possibilités de conquête que la science nous découvre, batailles et héroïsmes guerriers ne devraient bientôt plus nous sembler que choses fastidieuses et périmées. […] Malgré leur appareil militaire, les récentes explosions de Bikini signaleraient ainsi la venue au monde d’une humanité intérieurement et extérieurement pacifiée. Elles annonceraient l’avènement d’un Esprit de la Terre. […] Mais que faut-il entendre sous ce terme ambigu ?  

            S’agit-il de l’esprit prométhéen ou faustien : esprit d’autonomie et de solitude ; l’homme se dressant, par ses propres forces et pour lui-même, sur un univers hostile et aveugle ; la montée de conscience se terminant sur un acte de possession ?

            S’agit-il au contraire de l’esprit chrétien : esprit de service et de don ; l’homme luttant, comme Jacob, pour conquérir et rejoindre un foyer suprême de conscience qui l’attire ; l’évolution de la terre se fermant dans un acte d’union ?

            […]

            En fin de compte le dernier effet de la lumière projetée par le feu atomique dans les profondeurs psychiques de la terre est d’y faire surgir, ultime et culminante, la question d’un terme à l’évolution, c’est-à-dire le problème de Dieu. »[4]

            L’angoisse existentielle de Sartre et l’optimisme philosophique de Teilhard de Chardin n’ont pas débouché sur une vision globale des problèmes de la guerre et de la paix. Ce n’était d’ailleurs pas leur objectif. Cependant le Jésuite, ancien combattant de la Grande Guerre, a bien deviné l’émergence de la dissuasion nucléaire par la crainte de la destruction mutuelle assurée, ou comme il l’écrit : « par excès des forces de destruction qui vont rendre toute lutte impossible. » Mais ces deux penseurs avaient bien posé le problème des fins dernières de l’humanité, révélé par l’avènement et la menace de la puissance nucléaire. Il était réservé à Jean Guitton et à René Girard de pousser plus loin la réflexion et d’élaborer les concepts de  métastratégie et de théostratégie.

            2° Jean Guitton et la métastratégie

            Paradoxalement, la pensée post-stratégique de Jean Guitton (1901-1999) semble plus proche de celle de Sartre que de celle de Teilhard de Chardin, mais d’un Sartre qui aurait été touché par la grâce des Pensées de Pascal. En effet, confronté à la réalité de la dissuasion nucléaire et à l’apparition des concepts de stratégie totale et intégrale, qui ont amorcé une évolution vers un stade supérieur de la pensée stratégique, le philosophe catholique Jean Guitton a forgé le concept de métastratégie. Ce professeur à l’École de Guerre fut aussi un ami du pape Paul VI et du général Weygand, qui lui a transmis l’héritage stratégique du maréchal Foch.

            Jean Guitton se fait une haute idée de la stratégie, qu’il n’hésite pas à faire dialoguer avec la métaphysique. En effet, pour lui, « si la métaphysique est la part la plus haute de la pensée, c’est la stratégie qui lui correspond dans le domaine de l’agir. »[5] La métastratégie, qui reflète d’une certaine façon la pensée post-stratégique, signifie que l’acte stratégique peut désormais porter sur les fins ultimes de la personne comme de l’humanité, qu’il devient ainsi un acte philosophique, voire théologique. Et c’est pourquoi Jean Guitton cherche à synthétiser ces deux parts sublimes, la métaphysique (qu’Alexandre le Grand conseillait à Aristote de réserver à une petite élite) et la stratégie, dans un nouveau concept.

            « Je pense, écrit-il, comme jadis Albert Camus[6], que le problème du suicide est le plus grave problème qui se pose à l’homme. Le suicide […] est un acte métaphysique, sorte de réponse ironique et désespérée à l’absence divine, solution noire et simple du problème de l’existence. Or, à notre époque […] le problème du suicide passe du plan individuel au plan collectif : et, pour la première fois dans l’histoire, l’espèce humaine prise dans son ensemble est librement capable d’un suicide réciproque. De sorte que sa survie ne tient pas seulement à un vouloir-vivre instinctif ou politique, à un instinct de vie […] mais à un acte de raison réciproque, à une persuasion profonde que la vie est bonne pour l’espèce, que le désespoir de l’un ne peut ni ne doit entraîner la mort de tous. Cet acte de libre raison, de confiance dans l’homme et dans l’existence, auquel est suspendue dans un proche avenir la continuation de notre espèce, est au fond un acte de pensée, de pensée portant sur les questions ultimes ; tranchons le mot : un acte métaphysique. C’est pourquoi j’ai cru devoir créer un mot neuf, celui de métastratégie, pour signifier que désormais l’acte stratégique devient aussi un acte philosophique. »[7] 

            Dans l’évocation du suicide réciproque, Guitton retrouve la loi de la réciprocité dans la violence qui caractérise la triple montée aux extrêmes de Clausewitz. Mais dans l’acte de libre raison réciproque, Guitton rejoint l’espérance du général Poirier en « la vertu rationalisante de l’atome. »[8]

            « Que se passerait-il, s’interroge-t-il, si l’humanité prise dans son ensemble avait la certitude qu’elle pourrait périr d’un instant à l’autre ? […] Cela serait-il longtemps supportable ? Et ne verrait-on pas germer […] l’idée qu’il vaudrait mieux en finir une bonne fois, une fois pour toutes ?

            Tout ceci pour dire que les problèmes de stratégie vont déboucher dans la métaphysique.

            Car c’est d’une conception métaphysique et non pas seulement politique que dépendra l’acte nucléaire. C’est pourquoi je parle de métastratégie. Les problèmes ultimes, ceux sur le sens de la vie, sur le choix entre le Tout et le Rien ne seront plus accidentels ni négligeables, ni restreints au domaine des consciences et des croyances individuelles. Ils intéresseront la stratégie elle-même. […]

            Il est désormais important  de savoir si l’humanité peut songer à se suicider ; elle en a les moyens. Albert Camus disait jadis que le problème du suicide est en définitive le seul problème philosophique et moral, posé secrètement à toute conscience. Désormais, ce problème, devenu collectif, demeure au cœur de la métastratégie, celle dont on ne parle pas, mais à laquelle les stratèges (profonds) ne peuvent cesser de penser.

            Ces problèmes de métaphysique, – et de métapolitique, et de métastratégie – ne pourront plus désormais être ensevelis dans le silence […] ».[9]

            Devant les stagiaires de l’École de guerre, le philosophe avait placé cette conférence de 1967, intitulée « Philosophie de la dissuasion à l’ère nucléaire », sous le signe du pari pascalien. Si vous gagnez, en dissuadant l’adversaire d’attaquer, vous gagnez tout, et lui aussi. Mais si l’agression se produit, en vue de faire plier l’Autre (objectif fini), vous perdez tout, et lui aussi, par l’anéantissement réciproque (résultat infini). Certes, Jean Guitton pose aussi avec acuité le problème de la responsabilité collective dans la décision de l’humanité d’en finir une bonne fois pour toutes. Mais en matière de dissuasion nucléaire, c’est Jupiter qui lance la foudre. En effet, dans les régimes démocratiques, les constitutions politiques donnent le pouvoir de décision à un seul, le chef de l’exécutif, investi par le suffrage universel. Ce pouvoir concerne  la responsabilité de la survie de tous, rien de moins. Or, face à l’urgence d’une attaque nucléaire, il n’est plus temps de consulter une assemblée législative. Dans les régimes dictatoriaux, la prise de décision est encore plus rapide et les consultations plus brèves…Cette prise de décision unique nous ramène à la question soulevée par Sartre dès 1945, et mise en scène avec talent par Stanley Kubrick dans le remarquable et célèbre film, Docteur Folamour (Dr Strangelove, 1964)[10] : l’hypothèse insensée de la prise de possession de l’arme suprême par un fou. Mais la métastratégie ne doit-elle pas penser aussi l’impensable ? L’on n’est plus très loin de l’Apocalypse selon René Girard.

            3° René Girard et la théostratégie

            C’est dans un essai intitulé Achever Clausewitz, publié en 2007, que l’anthropologue René Girard reprend à son compte l’expression du juriste allemand Carl Schmitt, qui parle d’une théologisation de la guerre. Le professeur Girard place lui aussi son essai sous l’égide de Pascal, celui de la conclusion de la XIIe Provinciale (9 septembre 1656), qui évoque le combat inexpiable de la violence et de la vérité, en des termes qui préfigurent les réflexions de Clausewitz sur la guerre. « Nous proposons, écrit-il [avec Benoît Chantre] des outils d’analyse, empruntés à l’anthropologie, à l’histoire, à l’histoire littéraire, à la psychologie, à la philosophie ou à la théologie ».[11]Girard relit Clausewitz à la lumière du concept de la montée aux extrêmes, dans lequel il voit l’aboutissement de la stratégie à l’ère de la dissuasion nucléaire.[12] Il constate « la possibilité d’une fin de l’Europe, du monde occidental et du monde dans son ensemble. » Il ajoute que « ce possible est aujourd’hui devenu réel » et que son livre est « apocalyptique ».[13]

            « Mon hypothèse, écrit René Girard, est mimétique : c’est parce que les hommes s’imitent plus que les animaux, qu’ils ont dû trouver le moyen de pallier une similitude contagieuse, susceptible d’entraîner la disparition pure et simple de leur société. Ce mécanisme, qui vient réintroduire la différence là où chacun devenait semblable à l’autre, c’est le sacrifice. […] Des millions de victimes innocentes ont été ainsi immolées depuis l’aube de l’humanité pour permettre à leurs congénères de vivre ensemble ; ou plutôt de ne pas s’autodétruire. […] Le moment décisif de cette évolution est constitué par la révélation chrétienne, sorte d’expiation divine où Dieu en son Fils demanderait pardon aux hommes de leur avoir révélé si tard les mécanismes de leur violence. »[14]  

            Face à la violence aujourd’hui déchaînée, René Girard estime que « cette loi des rapports humains a été reformulée » par Clausewitz sous la forme de la montée aux extrêmes, « cette incapacité de la politique à contenir l’accroissement réciproque, c’est-à-dire mimétique, de la violence. »[15] Clausewitz aurait eu l’ « intuition fulgurante de la montée aux extrêmes », mais il l’aurait « dissimulée pour essayer de donner à son livre le ton d’un traité technique et savant. Il nous faut donc achever Clausewitz en allant jusqu’au bout du mouvement qu’il a lui-même interrompu. »[16] La montée aux extrêmes, poursuit René Girard, « nous conduira droit à l’extinction de toute vie sur la planète. C’est cette possibilité que Raymond Aron a entrevue en lisant Clausewitz. Il a écrit alors une somme impressionnante pour chasser la logique apocalyptique de son esprit, pour se persuader à tout prix que le pire sera évité, que la “ dissuasion ˮ triomphera toujours. »[17] Cette fin apocalyptique est d’autant plus inévitable que « la montée aux extrêmes s’impose comme l’unique loi de l’histoire. »[18] Et Girard, qui pense que l’histoire a un sens, ajoute, dans un style qui évoque la montée de l’humanité vers le point oméga cher à Teilhard de Chardin : « Cette montée vers l’apocalypse est la réalisation supérieure de l’humanité. »[19]

            Le professeur Girard termine enfin sa magistrale étude sur Clausewitz en affirmant hautement la nécessité de la synthèse entre la stratégie et la théologie, en se référant cette fois-ci à Pascal : « J’en suis venu à un point décisif, conclut-il : celui d’une profession de foi, plus que d’un traité stratégique, à moins que les deux mystérieusement s’équivalent, dans cette guerre essentielle que la vérité livre à la violence. J’ai toujours eu l’intime conviction que cette dernière participe d’une sacralité dégradée, redoublée par l’intervention du Christ venu se placer au cœur du système sacrificiel. Satan est l’autre nom de la montée aux extrêmes. […] La montée aux extrêmes révèle, à rebours, la puissance de cette intervention divine. […] [Les hommes] sont plus que jamais les artisans de leur chute, puisqu’ils sont devenus capables de détruire leur univers. »[20] René Girard est aussi tourmenté par cette parole de Jésus selon l’Évangile de saint Luc (18, 8) : « mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » Cela signifie-t-il qu’il risque de ne plus y avoir de croyants parmi les hommes ? Ou qu’il n’y aurait plus de croyants parce qu’il n’y aurait plus d’hommes sur la planète Terre, à la suite d’une apocalypse nucléaire ?

            Cette logique nihiliste de destruction et de mort est également dénoncée par le théologien protestant Jürgen Moltmann (né en 1926) : « Le système de la dissuasion nucléaire est une “ religion masquée ˮ dans la mesure où il donne aux craintes des hommes une profondeur sans fond, et qu’il exploite sans limites leur besoin de sécurité. Il s’agit de la religion du nihilisme, du terminisme, du blasphème parfait, de l’apocalypse autoproduite de l’humanité. »[21]

Conclusion

            L’humanité est passée du stade la guerre limitée à l’étape de la guerre totale, mais pas de façon linéaire et avec des retours en arrière ; que l’on songe à la destruction totale de Carthage par les Romains en 146 av. J.-C. Les stratégistes, les philosophes et les théologiens réfléchissent, peut-être depuis Guibert et Clausewitz, sur le stade suprême[22] de l’histoire conflictuelle, qui serait d’un autre ordre, selon le schéma pascalien. Ce stade suprême coïnciderait avec la guerre absolue, entrevue et redoutée par un Clausewitz qu’elle fascinait. L’évolution technologique a rendu cette guerre absolue matériellement possible. La volonté humaine, « la vertu rationalisante de l’atome » (Lucien Poirier) ont, pour l’instant, rendu cette guerre absolue improbable, mais non pas impossible. Ainsi, le mythe soigneusement entretenu de l’apocalypse nucléaire, ce récit eschatologique de la fin de l’histoire, a contribué, par l’effet de crainte extrême exercé sur les peuples et leurs dirigeants, à l’efficacité de la dissuasion et au maintien de la paix globale par la terreur. Mais sans pouvoir empêcher l’émergence du terrorisme.

                                                                                               Bernard Pénisson, 29 juin 2017

 

 


[1] Jean-Paul Sartre, « La fin de la guerre », Situations III, Gallimard, 1949, 317 p., pp. 67-69.

[2] Études, septembre 1946, pp. 223-230.

[3] Pierre Teilhard de Chardin, Œuvres, V, L’avenir de l’homme, Éditions du Seuil, 1959, pp. 179-187.

[4] Ibid., pp. 185-187.

[5] Jean Guitton, La Pensée et la Guerre, Desclée de Brouwer, 1969, p. 159 ; 2e éd. 2017, édition augmentée et commentée par les enseignants de l’École de guerre, p. 222.

[6] Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942. Camus y écrit, p.15 : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. »

[7] Jean Guitton, Ibid., 1969, pp. 21-22 ; 2017, pp. 25-26.

[8] Lucien Poirier, « Je crois en la vertu rationalisante de l’atome », Le Monde, 28/29 mai 2006, p. 14.

[9] J. Guitton, Ibid., 1969, pp. 215-217 ; 2017, pp. 268-269.

[10] Film que le président Vladimir Poutine n’avait pas vu avant que le cinéaste Oliver Stone ne le lui projetât au Kremlin en 2016. France 3, « Conversations avec Monsieur Poutine » par Oliver Stone, 26 juin 2017.

[11] René Girard, Achever Clausewitz, Carnets Nord, 2007, p.22.

[12] R. Girard,  Ibid., p. 127 et p. 356.

[13] Ibid., p. 9.

[14] Ibid., pp. 9-10.

[15] Ibid., p. 12.

[16] Ibid., p. 14.

[17] Ibid., p. 18.

[18] Ibid., p. 20.

[19] Ibid., p. 364.

[20] Ibid.

[21] Jürgen Moltmann, Jésus, le Messie de Dieu, Cerf, Cogitatio Fidei n° 171, 1993, p. 105, cité par René Coste, Théologie de la paix, Cerf, Cogitatio Fidei n° 203, 1997, p. 257.

[22] Lénine avait rédigé à Zurich, au printemps 1916, et publié à Pétrograd, le 26 avril 1917, une brochure célèbre, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Il s’était inspiré du livre du Britannique John A. Hobson, Imperialism. A Study, publié à Londres en 1902. En un demi-siècle, on était passé de la mort prophétisée du capitalisme à celle de l’humanité.  

 

C’est le 3 décembre 1791 que Louis XVI écrit cette lettre au Roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II.

Parlons clair : Louis XVI, roi des Français, demande à la Prusse de former une alliance armée pour envahir la France et mettre fin à la Révolution. Cette lettre est conservée à Berlin, aux Geheimes Staastsarchiv Preuβischer Kultur Besitz. Il s’agit probablement du document le plus important de cette époque puisqu’il va faire basculer l’Europe dans la guerre, et cela jusqu’en 1815, si l’on considère que l’onde de choc de la Révolution française s’est arrêtée à Waterloo, voire jusqu’à une époque plus proche, si l’on considère que les conflits plus récents ont aussi des racines qui remontent à la Révolution.

En voici le texte:

Monsieur mon Frère,

J’ai appris par M. du Moustier l’intérêt que Votre Majesté avoit témoigné non-seulement pour ma personne, mais encore pour le bien de mon Royaume. Les dispositions de Votre Majesté à m’en donner des témoignages, dans tous les cas où cet intérêt pourroit être utile pour le bien de mon peuple, ont excité vivement ma sensibilité. Je le réclame avec confiance dans ce moment-ci, où, malgré l’acceptation que j’ai faite de la nouvelle Constitution, les factieux montrent ouvertement le projet de détruire entièrement les restes de la Monarchie. Je viens de m’adresser à l’Empereur, à l’Impératrice de Russie, aux Rois d’Espagne et de Suède, et je leur présente l’idée d’un congrès des principales Puissances de l’Europe, appuyé d’une force armée, comme la meilleure manière pour arrêter ici les factieux, donner les moyens d’établir une ordre de choses, plus désirable, et empêcher que le mal qui nous travaille puisse gagner les autres États de l’Europe. J’espère que Votre Majesté approuvera Mes idées, et qu’Elle me gardera le secret le plus absolu sur la démarche que je fais auprès d’Elle. Elle sentira aisément que les circonstances où je me trouve m’obligent à la plus grande circonspection. C’est ce qui fait qu’il n’y a que le baron de Breteuil qui soit instruit de mes projets, et Votre Majesté peut lui faire passer ce qu’Elle voudra. Je saisis cette occasion de remercier Votre Majesté des bontés qu’Elle a eues pour le sieur Heyman, et je goûte une véritable satisfaction de donner à Votre Majesté les assurances d’estime et d’affection avec lesquelles je suis,

Monsieur mon Frère,

de Votre Majesté,

Bon Frère.

LOUIS

 

Après un rappel du contexte historique, on se posera la question de savoir si cette lettre est authentique ou si c’est un faux.

1. Contexte historique

Dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, Louis XVI et la famille royale s’enfuient des Tuileries. Louis XVI laisse un manifeste dans lequel il déclare notamment que c’est sous la contrainte qu’il a accepté de sanctionner (d’approuver) les décrets votés par l’Assemblée et les premiers articles de la Constitution en cours d’élaboration qui lui avaient été soumis. Il les rejette donc en totalité.

Il est arrêté à Varennes et ramené sous escorte à Paris. L’Assemblée nationale le suspend. Après d’intenses tractations, un arrangement est trouvé. Les prérogatives royales sont quelque peu renforcées dans le projet de Constitution et une amnistie pour tous les faits en relation avec les événements politiques antérieurs est votée. Louis XVI prête serment à la Constitution le 14 septembre. Il est dorénavant non plus Roy de France, tenant son pouvoir directement de Dieu, mais roi des Français, premier fonctionnaire de l’État, tenant son pouvoir du consentement des citoyens. Un replâtrage, car le peuple considère que Louis XVI a trahi tous ses serments, que l’on ne peut lui faire confiance. L’idée de République est dorénavant portée par de nombreux radicaux.

Fin septembre, il écrit aux souverains étrangers qu’il a accepté librement la Constitution. Cela met fin à la crise diplomatique née de son arrestation à Varennes et qui avait notamment donné lieu à la Déclaration de Pillnitz dans laquelle l’Empereur et le Roi de Prusse avaient manifesté leur préoccupation. Le spectre de la guerre, dont ne veulent ni l’Autriche ni la Prusse, est définitivement écarté.

Le 1er octobre 1791, l’Assemblée nationale législative, qui vient d’être élue, se réunit. Rapidement, les députés radicaux attaquent le gouvernement et remettent en cause la dignité et la légitimité de Louis XVI, d’autant plus qu’il est soupçonné d’entretenir des relations secrètes avec ses deux frères émigrés et l’Autriche. Les interventions à l’Assemblée deviennent de plus en plus violentes et les députés girondins s’en prennent aux tyrans.

C’est dans ce contexte que Louis XVI aurait écrit cette lettre et des lettres analogues aux principaux souverains d’Europe. Une haute trahison si l’on considère que Louis XVI est roi des Français, un effort désespéré de la part du Roy de France pour ramener son peuple dans le chemin de l’obéissance voulue par Dieu, si l’on considère qu’il tient son Royaume de la seule grâce divine.

2. La lettre de Louis XVI est-elle authentique ?

La lettre est conservée dans un dossier « Secretissima » dans les archives prussiennes, ainsi que l’enveloppe cachetée aux armes de France dans laquelle elle était enfermée. Ce dossier est le seul à porter cette mention Secretissima au sein de tous les dossiers que j’ai examinés dans les « Archives secrètes d’État de Prusse ». Ce dossier comporte tous les éléments de traitement « administratif » du dossier et en particulier la minute de la réponse de Frédéric-Guillaume II qui donne son accord de principe avec une réserve : la Prusse devra être remboursée des frais qu’elle engagera.

Elle fut publiée, apparemment pour la première fois en 1838, par le comte d’Allonville dans les Mémoires tirés des papiers d’un homme d’État. Il la date à tort du 3 décembre 1790, ce qui est manifestement une erreur puisque Louis XVI indique qu’il a accepté la Constitution. Michelet reprend la même date dans le passage consacré au procès de Louis XVI. Louis Blanc la reproduit avec la date exacte dans son Histoire de la Révolution française. Il faut ensuite attendre Philippe Sagnac, professeur à la Sorbonne, directeur du Centre d’Études de la Révolution, pour qu’elle réapparaisse dans on ouvrage monumental, La Révolution de 1789, publié en 1934. Elle sera ensuite publiée à nouveau par deux historiens royalistes, Paul et Pierrette Girault de Coursac, qui la retranscriront dans leur ouvrage Enquête sur le procès du roi Louis XVI, publié en 1982. Mais là, il y a un fait nouveau : ces deux auteurs ont retrouvé l’original en Allemagne de l’Est, à Merseburg près de Leipzig. Je pense que ces archives n’avaient pas été accessibles au moins jusqu’à la fin de l’Empire allemand (en 1918). La République de Weimar, les troubles constants, le régime nazi furent peu propices aux recherches. Durant la Deuxième Guerre mondiale, les archives de Prusse durent être évacuées de Berlin pour ne pas être exposées aux bombardements. Le rideau de fer qui s’abattit ensuite sur l’Europe les mit hors d’atteinte des chercheurs. Quoi qu’il en soit, il fallut beaucoup de courage et de persévérance aux Girault de Coursac pour retrouver l’original en Allemagne de l’Est. Ils furent certainement les premiers Français après Louis XVI à la tenir entre leurs mains. Leur conclusion est sans appel : cette lettre, dont l’écriture est quasi-identique à celle de Louis XVI, est un faux très habile.

À l’appui de leur thèse, des considérations sur d’autres correspondances de Louis XVI, auxquelles il fait référence dans sa lettre du 3 décembre, qui seraient des faux et surtout le fait que Louis XVI attribue le genre féminin à ordre (donner les moyens d’établir une ordre de choses, plus désirable, et empêcher que le mal qui nous travaille puisse gagner les autres États de l’Europe), ce qui est un germanisme puisque Ordnung est féminin. Jamais le Roy n’aurait fait une telle faute. Ils en déduisirent que c’était un faux habile, ce qui du coup exonérait Louis XVI du crime de haute trahison. On notera que la mère de Louis XVI était allemande, qu’il écrivait à un Prussien et que, sous le coup de l’émotion qu’il devait ressentir en écrivant une telle lettre, il est possible qu’il ait fait cette erreur. Mais d’autres éléments permettent d’être assuré du caractère authentique de cette lettre. Les voici.

Munro Price, professeur à l’Université de Bradford, fit procéder en juillet 2001 à une expertise graphologique, sur photo, de cette lettre par M. Bruno Galland, Conservateur en chef, chargé de la Section Ancienne, aux Archives Nationales et le Dr Susan Wharton, Director in the Depatment of Printed Books and Manuscripts de Sotheby’s. Le compte-rendu en est donné en annexe de son ouvrage The road from Versailles. Ils indiquent que, même s’il leur était impossible d’émettre un jugement définitif puisqu’ils n’avaient eu entre les mains qu’une photographie, ils n’avaient noté aucune caractéristique qui aurait permis d’estimer que cette lettre n’était pas une lettre autographe de Louis XVI. En clair, ils estimaient que c’était bien un original, mais que pour en être assurés, il leur faudrait expertiser le document lui-même.

Aucun des auteurs mentionnés ci-dessus n’a soulevé un point : dans cette lettre qui va décider de la guerre, la lettre la plus importante qu’il aurait écrite, Louis XVI écrit : « Je saisis cette occasion de remercier Votre Majesté des bontés qu’Elle a eues pour le sieur Heyman, etc. » Cette mention d'un parfait inconnu pourrait-elle permettre de confirmer ou d'infirmer l'authenticité de cette lettre ?

Qui est ce Heyman qui apparaît ainsi ? Il se trouve que c’est pour moi un oncle à la mode de Bretagne et que ma famille a conservé la correspondance qui lui fut adressée. Cet homme fut général, diplomate et maître-espion de Louis XVI et du Roi de Prusse. Il fut au cœur du pouvoir en France puis en Prusse de 1786 à 1801 et fut mêlé aux plus grands événements de la politique européenne. J’ai reconstitué sa carrière extraordinaire dans une biographie légèrement romancée, Le dernier des Morthemer. En particulier, j’ai pu reconstituer le processus qui a amené Louis XVI à remercier le Roi de Prusse des bontés qu’il avait eues pour Heymann (THOMIN de HEYMANN de son vrai nom). Le tout est détaillé avec toutes les cotes et références dans mon ouvrage et s’appuie sur des originaux consultables aux Archives nationales, aux Archives des Affaires étrangères, aux Archives prussiennes, dans les Archives de Heymann détenues par ma famille, et dans des recueils de correspondance de Marie-Antoinette et de Fersen.

En voici le résumé.

21 juillet 1791 : Heymann arrive à Berlin. Il s’y est réfugié après l’échec de la Fuite à Varennes, à laquelle il a pris part en sa qualité de second de Bouillé, commandant des troupes de la Sambre jusqu’à la Franche-Comté. Le Roi de Prusse le convie à Potsdam où il l’accueille à dîner et souper cinq jours de suite. Il va le nommer général-major. Cette situation provoque l’ire des émigrés de haut rang qui vivent dans la misère. Ils ne peuvent supporter que Heymann, ancien orléaniste notoire, jouisse d'une telle faveur. Ils entament une campagne de dénigrement.

 Début août 1791 : Heymann écrit à Louis XVI pour protester de son innocence. Cette lettre sera retrouvée dans l’armoire de fer des Tuileries, annotée de la main de Louis XVI qui indique la date à laquelle il l’a reçue : le 12 août 1791.

12 octobre 1791 : le ministre le plus influent de Prusse, Bischoffswerder, dit à Heymann qu’une cabale s’est formée contre lui et qu’il est impératif que Heymann obtienne un témoignage de Louis XVI certifiant sa loyauté. Heymann se rend alors auprès du chargé d’affaires français à Berlin et exige, je dis bien exige, que Louis XVI adresse une lettre manuscrite au Roi de Prusse attestant sa loyauté. Louis XVI recourant systématiquement à des secrétaires, une lettre autographe marquera la considération qu’il porte à Heymann. Il stipule en outre que cette lettre doit arriver à Berlin alors qu’il sera l’hôte du Roi de Pologne, Stanislas Poniatowski.

Fin novembre 1791 : Louis XVI d’une part, son frère, Monsieur, le comte de Provence écrivent des lettres personnelles à Heymann. Heymann les montre au Roi de Pologne qui les conserve. Ces lettres seront interceptées par des espions lorsque Stanislas Poniatowski les renverra à Heymann.

3 décembre 1791 : Louis XVI écrit la lettre au Roi de Prusse.

7 décembre 1791 : Marie-Antoinette écrit à Fersen pour lui enjoindre de faire en sorte que cet intrigant de Heymann n’ait pas connaissance de la lettre de son mari.

2 janvier 1792 : M. de Carisien, ministre (ambassadeur) de Suède à Berlin indique à Fersen qu’il a bien reçu ses instructions en ce qui concerne Heymann et qu’il ferait en sorte qu’il soit tenu à l’écart.

Ce processus explique comment le nom de Heymann en est venu à figurer dans la lettre de Louis XVI. On imagine mal qu’un faussaire l’y aurait introduit. Cela conforte à mon sens l'authenticité de la lettre de Louis XVI datée du 3 décembre 1791 appelant la Prusse à former avec les autres Puissances européennes une alliance armée pour détruire le nouveau régime.

3. Qui était Heymann ?

Pourquoi Louis XVI s’exécute-t-il, petit doigt sur la couture de la culotte, et obéit-il à Heymann ?

Et plus encore, pourquoi Louis XVI décide-t-il de recommander Heymann au Roi de Prusse, le seul émigré pour lequel il fera ce geste, et, ce faisant, pourquoi en accepte-t-il la conséquence inévitable, encourir les foudres de son épouse, Marie-Antoinette ?

En bref, qui était ce Général de Heymann qui commandait ainsi au Roy de France ?

Un article prochain racontera la carrière extraordinaire de cet homme. Ceux qui sont pressés, ou veulent voir cette mécanique en action, pourront consulter mon ouvrage :

Le dernier des Morthemer par Adalbert Guégan — e-book chez Amazon — 3 euros

Téléchargeable sur Kindle, iPad, Galaxy Samsung, smart-phones, ordinateurs

François (Adalbert) GUEGAN

Ingénieur en chef de l'Armement – Passionné d'histoire

 

Compte rendu de l'ouvrage de Bernard Pénisson, Histoire de la pensée stratégique, de Sun Zi au nucléaire, Paris, Ellipses, 2013, 444 p.

 publié dans la revue  Stratégique, n° 107, novembre 2014, pp. 158-159, par Olivier ZAJEC

Bernard Pénisson ouvre en épigraphe son manuel d’histoire de la pensée stratégique par une citation de Saint Augustin : “ La paix des hommes, c’est la concorde bien ordonnée ; […] La paix de toutes choses, c’est la tranquillité de l’ordre ˮ. (La Cité de Dieu, XIX, 13). Belle manière, et pédagogique, de signifier que la stratégie, “ si elle sert à faire la guerre ˮ, pour reprendre en la décalant la célèbre formule d’Yves Lacoste, n’en reste pas moins prioritairement gouvernée par un souci d’équilibre et de hiérarchie. Équilibre des voies-et-moyens, hiérarchie des priorités : la dialectique stratégique introduit l’action de l’intelligence dans le combat, en reliant ce dernier aux intentions de long terme du décideur politique, qui recherche la concorde et l’ordre de la paix.

Le lecteur ne trouvera pas ici de longs développements sur la théorie stratégique : le premier chapitre, consacré aux “ définitions, principes et modèles ˮ, est volontairement cursif. Il ne dispense pas de la lecture du Traité de stratégie d’Hervé Coutau-Bégarie, dont l’influence et les exemples constituent par ailleurs, et de loin, la première des inspirations de Bernard Pénisson. Dans la longue galerie de portraits qui forme la substance de cet ouvrage, ce sont bien les stratèges et les stratégistes qui dévident le fil d’un récit pour le moins passionnant, lequel nous emmène de Sun Zi aux derniers livres blancs français de 2008 et 2013. 2500 ans d’intelligence, de pensée et de batailles : une telle ambition pourrait paraître démesurée, ou ne devoir être concrétisée qu’au prix d’impasses majeures. Le résultat est néanmoins une réussite. L’auteur parvient à dominer l’immense corpus qu’il a consulté en ordonnant avec bonheur l’aventure stratégique en deux parties principales. La première traite de la pensée stratégique chinoise, de la stratégie occidentale ancienne et médiévale et de la pensée stratégique européenne moderne, avant de se clore sur un chapitre entièrement consacré à Clausewitz. Un choix en forme de “ déséquilibre maîtrisé ˮ que l’on ne peut qu’approuver, et qui permet à l’auteur de rendre compte avec didactisme des grands pans de l’œuvre du Prussien, mais également, assez rapidement, des controverses récentes sur la notion de “ guerre absolue ˮ chez l’auteur de Vom Kriege : les interprétations d’Emmanuel Terray et de René Girard ne manquent pas à l’appel. La deuxième partie de cette Histoire de la pensée stratégique s’ouvre sur les “ nationalismes et impérialismes ˮ, formule qui englobe l’héritage de Napoléon, avant de mettre en regard deux écoles de stratégie continentale, celle de Moltke, et celle de l’École supérieure de guerre française. On trouvera, à propos de cette dernière, un développement bienvenu sur Jean Colin, auteur important que l’on gagnerait à mieux étudier. La stratégie maritime au temps des empires, les guerres totales et la stratégie nucléaire complètent l’ouvrage.

Il est évident que les manuels d’histoire de la pensée stratégique font toujours l’objet de critiques de forme : pourquoi privilégier tel auteur ou telle période ? Faut-il refaire le tour de la riche pensée européenne, ou s’ouvrir davantage à des horizons plus lointains ? Dans le cas présent, ce type de disputatio puriste tomberait à plat. L’ensemble de ce manuel est équilibré, et Bernard Pénisson, membre de l’Institut de Stratégie Comparée, fait œuvre utile avec ce compendium simple et clair, qui doit figurer dans la bibliothèque du stratégiste honnête homme, qu’il soit amateur ou professionnel.

Olivier ZAJEC

[Maître de conférence en science politique, Université Jean Moulin-Lyon III ; chargé de recherches à l’Institut de Stratégie Comparée (ISC), Paris ; professeur à l’École de Guerre]

 

Terrorisme urbain, aérien, maritime, terrestre, du « cyberespace »… Pratiqué par des loups solitaires, des terroristes-suicides, des cellules, des katiba… Le terrorisme contemporain nous est malheureusement familier et prend des formes multiples et souvent incompréhensibles. Pourtant, il est une démarche profondément rationnelle qui, comme toute activité humaine, est parfois accompagnée de comportements irrationnels.

Hugues Eudeline analyse le phénomène du terrorisme contemporain à travers le monde. Il en fait une radioscopie minutieuse, permettant d’en dégager les objectifs ainsi que les stratégies et les modes d‘action mis en œuvre pour les atteindre. Loin des clichés reçus, il donne au lecteur une grille d’analyse et de connaissances totalement inédite permettant d’appréhender le terrorisme dans sa globalité. Elle a pour seule ambition de chercher à comprendre une logique du terrorisme contemporain, un préalable indispensable à l’établissement de toute politique destinée à le combattre. Car, comme l’écrivait Sun Tzu dans LArt de la guerre : « Connaissez votre ennemi et connaissez-vous vous-même; en cent batailles vous ne courrez jamais aucun danger. »

Hugues Eudeline est un ancien officier de Marine dont la carrière a été entièrement consacrée aux opérations. Capitaine de vaisseau (er), il a commandé deux sous-marins d’attaque dont un à propulsion nucléaire, dirigé l'état-major de l'amiral commandant les sous-marins d’attaque et celui du Groupe école d'application des officiers de Marine. Il est diplômé de l’U.S. Naval War College, breveté de l’enseignement militaire supérieur français et docteur en Histoire,.

Devenu consultant international, Hugues Eudeline se consacre depuis de nombreuses années à des recherches sur la géopolitique et la géostratégie. Vice-président du think-tank maritime Téthys, il est membre correspondant de l’Académie Royale de Marine suédoise et l’auteur de nombreux articles sur la sûreté maritime et en particulier d’une étude stratégique intitulée Piraterie et violences maritimes connexes.

Prix France : 21,00 €                                       

ISBN : 978-2-84795-294-0

"Le dossier noir du terrorisme. La guerre moderne selon Sun Tzu. C’est un livre hors du commun qui, en 280 pages, présente à la fois une synthèse du terrorisme global et une grille d’analyse de cet inquiétant phénomène. Je vais vous faire un aveu : pour préparer mon cours sur la stratégie militaire à l’ESCEM de Poitiers, j’ai lu plus de 350 ouvrages. Le livre d’Hugues Eudeline se situe indiscutablement parmi les dix meilleurs. Ce n’est pas un manuel de contre-terrorisme, c’est beaucoup mieux. C’est à la fois un ouvrage de réflexion géostratégique et une mine de renseignements sur les différents types d’activités terroristes et leurs finalités. Toute guerre a une finalité politique, la guerre terroriste n’échappe pas à cette règle clausewitzienne. Alors qu’un Obélix gaulois se contenterait de dire : « Ils sont fous, ces terroristes ! », l’apport du livre d’Hugues Eudeline  est de montrer que le terrorisme est en réalité une démarche rationnelle, même s’il utilise parfois des comportements irrationnels. C’est une synthèse de la guerre totale et de la Terreur, toutes deux héritées de la Révolution française. Dans une substantielle introduction, l’auteur fournit d’ailleurs une définition globale du terrorisme, ce que l’ONU n’a pas réussi à faire depuis 1945. Un des apports les plus originaux du livre est celui qui démontre que le terrorisme est au fond une forme régulière de la guerre.

            Le livre s’ouvre et se termine par une citation du grand stratège chinois Sun Tzu, formant inclusion, comme diraient les exégètes. C’est donc aussi une relecture du phénomène terroriste à la lumière des enseignements stratégiques de Sun Tzu, dont j’ai relevé pas moins de dix-huit citations, toutes pertinentes, en particulier au début des grandes articulations de l’ouvrage dont elles donnent comme le fil d’Ariane. Hugues Eudeline fait dialoguer en quelque sorte les aphorismes de Sun Tzu avec la réalité géopolitique du XXIe siècle. Le sous-titre La guerre moderne est aussi, je pense, une allusion au livre du colonel Roger Trinquier paru en 1961, peu avant la fin de la guerre d’Algérie. Le manuel synthétique d’Hugues Eudeline fait donc le tour de cette question terroriste, qui reste terriblement d’actualité, alors que la France, avec ses moyens militaires efficaces mais limités, est engagée sur plusieurs théâtres d’opérations, aussi bien au Sahel et en Centre-Afrique qu’en Irak, dans le Golfe de Guinée et dans l’Océan Indien et, qui sait, peut-être un jour dans le ciel de l’Ukraine, oubliant ce vieux précepte du Sénat romain : « Il ne faut pas conduire deux guerres en même temps ». 

Présentation par Bernard Pénisson faite lors de la conférence