géopolitique

 

« Le mouvement est la loi de la stratégie », dit le maréchal Foch. Je vais donc vous entraîner dans un vaste mouvement géopolitique et géostratégique. « La politique de toutes les puissances est dans leur géographie », écrivait Napoléon. Voilà qui éclaire le principe général de la géopolitique : le voisinage d’États imposé par la géographie. « Qui tient Noirmoutier, tient l’embouchure de la Loire ; le commodore Warren ne l’ignore point ; de ce poste, il épiera facilement le mouvement de la navigation vers Bordeaux [et vers Nantes]. » écrit Émile Gabory, dans Napoléon et la Vendée. Tout est dit ici sur la position géostratégique de l’île de Noirmoutier au sud de la Loire.

            Quel est le but de cette conférence ? C’est de renouveler le regard du public de Noirmoutier sur l’histoire bien connue de notre île.        Nous étudierons d’abord l’émergence d’une éventuelle stratégie offensive de l’île, fondée sur une flotte ; puis le passage à une stratégie défensive, basée sur la présence du château ; nous verrons enfin si l’histoire globale de Noirmoutier fait de celle-ci un pivot géostratégique.

I- Une stratégie offensive, fondée sur une flotte

  1. L’île d’Her face à César dans la Confédération vénète (56 av. J.-C.)  

            Nous sommes dans le domaine de l’hypothèse. Je m’appuie sur la thèse de l’ingénieur Henri Pineau, soutenue en 1970 à l’École Pratique des Hautes Études. [La côte atlantique de la Bidassoa à Quiberon dans l’Antiquité, Paris, S.E.V.P.E.N., 1970, 92 p.] Les Vénètes forment une confédération dont le domaine s’étend du Morbihan à l’embouchure de la Loire.  L’île d’Her appartient à la tribu des Ambiliates, qui correspond à l’Ouest de la Vendée et au Pays de Retz. Elle ne fait pas partie du territoire des Pictons, alliés de César. Selon Henri Pineau, d’après Pline, les îles vénétiques « s’échelonnent de Noirmoutier à Quiberon, […] Pour justifier l’appartenance de Noirmoutier au groupe des îles vénétiques, il est permis de penser  que cette île devait constituer un observatoire avancé en plein Océan, que les Vénètes devaient occuper pour avoir dans ces parages la maîtrise de la navigation maritime. » (H. Pineau, 1970, p. 43) Et j’ajouterai : pour contrôler toute menace maritime venant du sud.

            Quant aux Vénètes : « Ce peuple, écrit César, est de beaucoup le plus puissant de toute cette côte maritime : c’est lui qui possède le plus grand nombre de navires, flotte qui fait le trafic avec la Bretagne ; il est supérieur aux autres par sa science et son expérience de la navigation ; enfin, comme la mer est violente et bat librement une côte où il n’y a que quelques ports, dont ils sont les maîtres, presque tous ceux qui naviguent habituellement dans ces eaux sont leurs tributaires. » (B.G., Livre III, 8, Les Belles Lettres, 1958, p. 78-79) L’île d’Her fait donc partie, selon toute vraisemblance, de cette confédération vénète qui menace César.

            Les Vénètes, en effet, sont les premiers à se révolter contre l’occupation romaine en 56 av. J.-C. Ils prennent donc l’initiative et mobilisent leur redoutable flotte de haute mer, formée de solides navires de chêne aux voiles de cuir. « Leur exemple entraîne les peuples voisins, écrit César – car les décisions des Gaulois sont soudaines et impulsives – […] ils pressent les autres cités de garder l’indépendance que les ancêtres leur ont transmise plutôt que de subir le joug des Romains. Toute la côte est promptement gagnée à leur avis, […] » (B.G., III, 8, p. 79) « Les Vénètes s’assurent pour cette guerre l’alliance des Osismes [région du Finistère], des Lexovii [pays de Lisieux], des Namnètes [région de Nantes], des Ambiliates, […] ; ils demandent du secours à la Bretagne, qui est située en face de ces contrées. » (B.G., III, 9, p. 80) Comme toute la côte et les Ambiliates sont soulevés, l’île d’Her peut de ce fait participer à la révolte.

            César fait alors construire des navires de guerre sur la Loire à Ancenis. Il fait lever des rameurs dans la province romaine et se procure des matelots et des pilotes. Il se fait aider par des vaisseaux gaulois fournis par les Pictons et les Santons. Cette armada n’était pas suffisante. L’historien romain Dion Cassius (155-235) écrit : « César était dans le plus grand embarras jusqu’au moment où Decimus Brutus, venant de la Méditerranée, le rejoignit avec des vaisseaux rapides. » (Histoire romaine, Livre 39, § 40) Le point de ralliement des flottes romaines aurait pu être le mystérieux Portus Secor, identifié à Pornic, selon Henri Pineau. Pourquoi ce nom de Pornic ? César aurait changé le nom de Portus Secor en celui de Portus Niceus, en souvenir de sa victoire contre les Vénètes. (J. Rousseau, 1968, p. 127)  

            Toujours selon Henri Pineau, la bataille navale se déroula dans la baie de Guérande-Le Croisic, beaucoup plus vaste qu’aujourd’hui. La capitale des Vénètes était Corbilo, dans la baie du Croisic. Selon Yannik Chauvin, le combat naval se déroula le 21 août 56. Le récit de la bataille diffère entre celui de César et celui de Dion Cassius.

             Pour César, les bateaux vénètes à voiles sont mis à mal par les galères. Ils s’enfuient, mais le vent tombe lors de leur fuite et les livre à la fureur des Romains, qui les poursuivent à force de rames.  Pour Dion Cassius, les Vénètes passent à l’offensive et sont sur le point de remporter la victoire, lorsque le vent tombe lors de leur attaque et les met alors à la merci des galères romaines. De toute façon, le résultat est le même : les Vénètes sont défaits.

            César fit mettre à mort les sénateurs vénètes et réduisit en esclavage le reste de la population. Il fit raser la ville de Corbilo, dont il ne reste aucune trace et qui pourrait avoir été à l’emplacement du Croisic. Comme le disait un chef breton à ses troupes avant le combat contre les légions : « Enlever, massacrer, piller, voilà ce que les Romains nomment, avec leurs mots trompeurs, empire, et là où ils créent un désert, ils appellent cela pacification. » (Tacite, Vie d’Agricola, XXX, 6-7, Les Belles Lettres, 2002, p. 55) C’est l’application d’une stratégie d’anéantissement, une montée aux extrêmes de type clausewitzien. C’est une guerre à but absolu où l’on ne négocie pas la paix avec un ennemi qui doit être exterminé.

            Quel fut le sort de l’île d’Her et de la tribu des Ambiliates ? Peut-on imaginer que quelques navires de l’île d’Her aient pu regagner leur havre ? César a-t-il fait là aussi exterminer les élites locales, selon sa façon habituelle de faire face à une guerre insurrectionnelle ? Questions sans réponse. Quant aux Ambiliates, l’empereur Auguste donna leur territoire littoral aux Pictons vers 27-25 av. J.-C., pour les récompenser de l’aide fournie à César. (C. Bouhier, 1998, p. 15-16) Les Santons, pour prix de leur collaboration, obtinrent « la prépondérance dans l’organisation et l’exploitation des relations commerciales avec les pays méditerranéens et la Bretagne. » (H. Pineau, 1970, p. 46)

2-Philbert et la géopolitique des estuaires   

            Saint Philbert (vers 616-vers 690) eut un grand dessein géoéconomique : le contrôle des estuaires de la Seine et de la Loire et de leurs relations commerciales.   

            En 654, Philbert obtient du roi Clovis II (639-657) et de la reine Bathilde la concession d’un domaine à Jumièges, sur la rive droite de la Seine, en aval de Rouen. Le monastère développe ainsi des liens commerciaux avec les royaumes anglo-saxons. La reine Bathilde est d’ailleurs d’origine anglo-saxonne.

            Après sa rupture avec le maire du palais Ébroïn, Philbert se réfugia auprès de l’évêque de Poitiers, Ansoald. Il fonda un monastère, vers 676, dans l’île d’Herio, largement ouverte sur l’Océan. Le port de l’île, appelé La Conche, était en effet en relations suivies avec Nantes et Bordeaux, la Bretagne anglo-saxonne et l’Irlande celte, en particulier avec le port de Galway. Noirmoutier exportait du sel en échange de blé, d’huile, de bovins, de plomb et de vêtements. (C. Bouhier, 1998, p. 26)

            Par sa donation du 1er juillet 677, l’évêque de Poitiers Ansoald offre au monastère de Noirmoutier un domaine continental : la villa de l’Ampan [Beauvoir-sur-Mer], avec ses maisons, champs, vignes, salines, colons ; la villa de Deas [Saint-Philbert-de-Grandlieu], avec tous ses biens, et encore trois autres villae.   

            La villa de Beauvoir, avec le port de La Fourche, permet de compléter l’encerclement de la baie de Bourgneuf.  La villa de Deas assure la surveillance de l’estuaire de la Loire et l’arrêt de l’expansion de l’évêché de Nantes. Les monastères de Luçon et de Saint-Michel-en-l’Herm, fondés vers 682, contrôlent la côte sud du Poitou.    

            Ainsi, vers 685, Jumièges domine l’embouchure de la Seine et Noirmoutier dirige Jumièges. Noirmoutier contrôle aussi l’estuaire de la Loire. Comme l’écrit Claude Bouhier, avec Philbert : « Pour la première fois – et presque la dernière – Noirmoutier était en partie maître de son destin et dirigeait le destin d’autres collectivités sur le continent. » (C. Bouhier, 1998, p. 22)

            Après un séjour à Jumièges en 684, Philbert revient à Noirmoutier pour gouverner l’ensemble de ses fondations. C’est là qu’il mourut, un 20 août, peut-être vers 690.  Partant de rien, il avait fait de Noirmoutier la tête d’un empire monastique, maritime et commercial. Mais les empires survivent rarement à leur fondateur.

            Bientôt, dans toutes les églises et les monastères de l’Empire carolingien, on allait chanter, lors de la procession des Rogations, les trois jours précédant l’Ascension :

            « A furore Normannorum, libera nos Domine. De la furie des hommes du Nord, libère-nous Seigneur. » 

 3- Une base viking à l’embouchure de la Loire

            La position géostratégique de Noirmoutier n’a pas échappé à ces grands navigateurs que furent les Vikings. Or les incursions des Vikings furent une catastrophe pour l’empire carolingien en général et pour l’île de Noirmoutier en particulier. Reprenant à leur compte la vision géopolitique grandiose de saint Philbert pour Noirmoutier, les Vikings transformèrent l’île d’Herio en une simple mais dangereuse base géostratégique.   

            a- La menace norvégienne

            A partir de l’île d’Herio, les Vikings contrôlèrent l’estuaire de la Loire, son cours et ses affluents. De là, ils ravagèrent en effet Nantes, Angers, Tours, Poitiers et bien d’autres cités.

             Les pirates qui rançonnent Noirmoutier sont des Vikings de Vestfold (Vestfaldinges), venus de la rive occidentale du fjord d’Oslo. Leurs chefs appartiennent à la prestigieuse dynastie des Ynglingar. Au cours de leurs raids, ils pillent des abbayes et capturent des otages qu’ils vendent comme esclaves ou libèrent contre rançon.  

            L’arme absolue des Vikings, c’est leur bateau léger, le knörr. Long de 23,30 mètres, large de 5,25 mètres, haut de 1,95 mètre, il pèse 9 tonnes et embarque 70 hommes. Son tirant d’eau est de 90 à 95 centimètres. Il remonte donc facilement les rivières. La tactique des Normands est fondée sur la surprise et la rapidité.   

            Ermentaire (800-862-867), dans la célèbre Préface du Livre II des Miracles, décrit cet affolement qui gagne l’empire, à partir, entre autres bases, de Noirmoutier : « Le nombre des navires [normands] augmente. […] Des villes sont prises sans résistance : Bordeaux, Périgueux, Saintes, Angoulême et Toulouse ; les cités d’Angers, de Tours et aussi d’Orléans sont anéanties. Les reliques de nombreux saints sont emportées. […] tous les habitants prennent la fuite. Rares sont ceux qui disent : Restez, restez, résistez, battez-vous pour la patrie, les enfants et le pays. »   

            Les attaques normandes contre Noirmoutier ont peut-être commencé en 799. D’abord épisodiques, elles deviennent saisonnières. Dès 819, les moines de Noirmoutier déménagent chaque été à Deas. La situation devient difficile. Que faire ?

            b° L’essai de stratégie défensive

            L’abbé Hilbod (825-862) est un militaire énergique et un politique avisé tout autant qu’un abbé religieux. Il demande à l’empereur Louis le Pieux (778-814-840) l’autorisation de construire une fortification autour du monastère. C’est un castrum, entouré de murailles et de fossés alimentés par l’eau de la mer. L’autorisation est accordée par le diplôme impérial du 2 août 830. En réalité, les habitants et leur seigneur ecclésiastique « ont déjà effectué ce travail comme ils ont pu », donc avant de recevoir la permission impériale. En échange de leur service de garde, les habitants sont exemptés de corvées.

            Cette stratégie défensive de l’abbé Hilbod, appuyée sur la force matérielle d’un castrum et sur la force morale des reliques de saint Philbert, était-elle viable ?

            Il semble que oui. Le castrum fut en effet témoin d’une victoire franque contre les Vikings, le 20 août 835, jour de la fête de saint Philbert. Neuf navires normands, montés par environ 630 hommes, débarquèrent au port de La Conche, devant le castrum. Les Normands remontèrent la rue du Château pour surprendre les moines. Mais un messager avait averti la garnison de l’arrivée de la flottille viking. Les défenseurs étaient des cavaliers, conduits par leur chef Renaud, comte d’Herbauges depuis 826. L’épée à la main, ils sortirent par la porte occidentale de la forteresse pour se heurter aux envahisseurs. Pour cette fois, la surprise jouait en faveur des Francs. Ermentaire, qui semble bien renseigné, écrit au Livre II des Miracles de saint Philbert:

             « Le jour même de la fête du saint, à neuf heures, la bataille s’engagea contre les neuf navires pour ne se terminer que le soir. Quatre cent quatre-vingt-quatre Normands furent tués. Un seul des nôtres succomba, mais beaucoup de chevaux furent tués et un certain nombre de cavaliers blessés. Celui qui a été témoin de ces faits a cru bon de les raconter. » (Ermentaire, Miracula, Livre II, XI, 1999, p. 137-138)

            Dans le combat du 20 août 835, les Francs ont donc perdu beaucoup de chevaux, ce qui affaiblit l’outil militaire du comte Renaud et l’incite à se dégager de la défense de l’île. D’autre part, les attaques répétées des Vikings contre Noirmoutier indiquent qu’ils sont à la recherche d’une base navale permanente pour contrôler l’estuaire de la Loire. Tenaces et volontaires, ils vont revenir jusqu’au succès de leur entreprise. Seraient-ils restés dans leur base navale de l’île d’Herio jusqu’en 882 ? Ce n’est pas prouvé, mais ce n’est pas impossible.

            La guerre est la lutte de deux volontés, disait le maréchal Foch. Or c’est la volonté et les moyens qui ont manqué au responsable politique et militaire du royaume d’Aquitaine, dont dépendait Noirmoutier. L’abbé Hilbod avait demandé au roi Pépin d’Aquitaine (803-817-838), 2e fils de Louis le Pieux, son aide contre les Vikings. Pépin refusa. Tout prétexte lui fut bon. La mer baisse-t-elle ?   Les basses mers interdisent aux navires transportant ses troupes de passer dans l’île. La mer monte-t-elle ? Les marées hautes rendent le passage à gué impraticable aux soldats du roi.

             Hilbod prend alors la décision de transférer les reliques de saint Philbert à Deas. Le départ du sarcophage de saint Philbert de Noirmoutier pour Beauvoir eut lieu le 7 juin 836. Cette initiative est grave. En effet, pour les gens de cette époque, le contact avec les reliques procurait aux populations un sentiment de puissance, voire d’invulnérabilité. Les ossements des saints possédaient un fort pouvoir thaumaturgique et protecteur. Les deux Livres des Miracles de saint Philbert sont écrits par Ermentaire pour le démontrer. Le départ des reliques démoralise la population et les défenseurs de l’île.

            c° La base viking d’Herio et sa stratégie offensive   

            Sur le plan de la géostratégie, abandonner l’île de Noirmoutier allait s’avérer être une grave erreur. Car « la liberté d’action constitue l’essence même de la stratégie », selon le général Vincent Desportes. Or, en abandonnant Noirmoutier aux Vikings, en leur laissant la liberté d’action et de mouvement, le pouvoir carolingien leur donnait une base navale, centre à la fois d’attaque et de repli. Cette base permettait de remonter la Loire et ses affluents, comme l’avait vu saint Philbert. Elle contribuait à désorganiser l’économie et la sûreté de l’Empire carolingien, dont elle allait précipiter la ruine.

            Quelques faits viennent à l’appui de ce constat. Les Vikings ont ruiné l’œuvre grandiose de saint Philbert.  

            Et cette ruine a été totale, puisque les Vikings ont détruit le centre culturel, religieux et économique de Philbert à l’embouchure de la Seine, et pour que rien ne lui soit épargné, ils ont également détruit ce qui faisait la grandeur de Noirmoutier au sud de l’estuaire de la Loire, sa vitalité culturelle et sa quasi autonomie stratégique : le monastère et le castrum.

            Le 13 mai 841, les Vikings mettent à sac la ville de Rouen. Pour faire bonne mesure, le 24 mai 841, ils brûlent l’abbaye de Jumièges et sa riche bibliothèque.

            Les Norvégiens vestfaldinges installent alors leur base navale à Noirmoutier. À partir de cette île, la ville de Nantes est prise d’assaut par une attaque combinée des Norvégiens et des Danois le 24 juin 843, jour de la fête de saint Jean-Baptiste. Les Normands brûlent la ville de Saintes en 845.

            Puis les Vestfaldinges détruisent le monastère de Noirmoutier en juillet 846. Sortant de cette base, ils ruinent le monastère de Deas le 29 mars 847. En 853, ils incendient le monastère de Luçon et celui de Saint-Michel-en-L’Herm. L’œuvre monastique de saint Philbert en Bas-Poitou est alors entièrement réduite en cendres. De nouveau, à partir de Noirmoutier, le 8 novembre 853, les Vikings incendient Tours et sa basilique, peu avant la fête de saint Martin. Ils attaquent Poitiers par la Loire, la Vienne et le Clain en 855. Ils reviennent à Poitiers en 863 et brûlent l’église Saint-Hilaire. Ils récidivent encore à Poitiers en 865, puis en 868, mais cette fois-ci, ils sont enfin battus par les Poitevins.  

            Comme l’écrit l’historien Pierre Bauduin : « Les expéditions engagées par les vikings contre la péninsule ibérique ou en Méditerranée en 844 et 858-862 suggèrent qu’ils disposaient de bases […] pour rassembler leurs navires en vue de raids importants : dans les deux cas, le point de départ semble avoir été l’embouchure de la Loire. » (Histoire des Vikings, Tallandier, 2019, p. 83) Cette base de départ pourrait fort bien être Noirmoutier. Ainsi, pendant près d’un demi-siècle, l’île a été le centre incontesté d’une stratégie offensive, fondée sur une redoutable flotte de guerre à la mobilité déconcertante.

            Mais, au cours de sa longue histoire, Noirmoutier a surtout adopté une stratégie défensive, plus adaptée à la faiblesse de ses moyens économiques et militaires.

II- Une stratégie défensive, appuyée sur le château  

            A partir du moment où les vicomtes de Thouars et les seigneurs de La Garnache dominent Noirmoutier, sa géostratégie devient résolument défensive. Elle s’appuie sur le château, héritier solide du castrum carolingien. Les seigneurs de La Garnache sont probablement d’origine normande. Une colonie viking s’était implantée à Nantes en 919.

  1. Du castrum au donjon   

            Les premiers seigneurs de La Garnache connus remontent à 1020 environ, avec Gautier et son frère Goscelin (vers 1020-1060). Leurs descendants s’appellent tous Pierre. Il est possible que ce soit au temps de Pierre II (1075-1128/1130) que le donjon roman de Noirmoutier, ou du moins sa première version, ait été construit par les vicomtes de Thouars. Peut-on déceler un rapport entre l’édification du donjon et la participation de Pierre 1er de La Garnache (1060-1075) à l’expédition de Barbastro en Espagne contre les Sarrasins (1064), et celle de Pierre II à la première croisade (1097-1099), tous deux sous les ordres des vicomtes de Thouars ? « Cette construction a pu intervenir dès le XIe siècle, écrit Marie-Pierre Baudry. Noirmoutier était très tôt une place stratégique, en raison de son port de commerce qu’il fallait contrôler. » (M.-P. Baudry, 2019, p. 104)

            La construction du donjon et son achèvement progressif montrent que, faute de marine militaire efficace, c’est une stratégie résolument défensive qui a été adoptée pour l’île de Noirmoutier. Stratégie des puissants vicomtes de Thouars ou des plus humbles seigneurs de La Garnache ? C’était un retour à la géostratégie prévoyante et défensive de l’abbé Hilbod, première manière, face aux Vikings.

            Cette stratégie défensive a bien réussi à Noirmoutier contre les descentes anglaises puis espagnoles, grâce à la résistance d’un château relativement bien préparé à toute attaque. Par contre, la défensive a échoué devant l’invasion hollandaise, menée avec des forces considérables qui ont submergé les défenses de l’île et fait tomber le château. L’île en effet, n’a pas de profondeur stratégique. Cette dernière ne peut lui être procurée que par une marine de guerre puissante, capable d’assurer la supériorité maritime, ou par une série de batteries côtières, ou enfin par des secours terrestres importants venus du continent voisin. A chaque fois que des troupes françaises ont approché des côtes de Noirmoutier, l’adversaire a lâché prise et mis à la voile.       

  1. La descente anglaise de 1388

            Lors de la guerre de Cent Ans, l’amiral d’Angleterre Richard FitzAlan (1344-1397), 4e comte d’Arundel, se présente devant Noirmoutier en juillet 1388 avec une flotte de 140 navires. Ce bouillant seigneur de 42 ans a imposé au faible roi Richard II (1367-1400), francophile (il épouse Isabelle de France, fille de Charles VI), la reprise de la guerre contre la France et l’attaque contre Noirmoutier, autrefois possession anglaise et porte d’entrée dans le Poitou.

            Les Noirmoutrins, peu nombreux sans doute parce que décimés par la peste noire de 1348, se réfugient derrière les murailles du château et résistent à l’envahisseur. L’enceinte qui abrita les habitants englobait alors le prieuré Saint-Philbert et l’église, et peut-être une partie du bourg, en suivant la rue actuelle du Vieil Hôpital et celle de la Maduère. (M.-P. Baudry, 2019, p. 100)  Pour se venger, les Anglais « se retirèrent après avoir brûlé presque toutes les maisons, détruit les vignes, les moissons, et emporté autant de butin que le pillage put leur en fournir. » (F. Piet, 1982, p. 484)

            On a dit aussi que les Anglais détruisirent l’église paroissiale ou la chapelle Saint-Michel, sise à l’emplacement du vieux cimetière actuel. Or la charte de Charles VI ne signale aucune destruction d’église ou de chapelle. En effet, devant la misère des habitants, le roi Charles VI (1368-1380-1422) accorde aux Noirmoutrins l’exemption du paiement des aides pour fait de guerre, par une charte donnée à Paris le 25 octobre 1392. L’octroi de la charte est lié à « la supplication » des seigneurs de l’île, Marie de Craon et de Sully (1364-1409) et Guy VI de La Trémoille (1346-1397).

            La charte royale souligne bien la position géostratégique de l’île « tout environnée de mer et en frontière de nos ennemis », qui peuvent l’envahir par voie maritime de jour et de nuit, façon indirecte de noter la faiblesse de la marine française. Selon la charte, le château de Noirmoutier « est l’un des plus forts, spacieux, notables et anciens de toute la contrée et du pays d’environ, et où il convient d’avoir très grand garde. » Si les ennemis prenaient le château, ce « serait la destruction de tout le pays de Poitou et de Saintonge, […] et dont, pour occasion de ce, très grands dommages et inconvénients se pourraient ensuivre en notre royaume et à la chose publique d’icelui. » Noirmoutier, porte d’entrée du Poitou : donc pivot géostratégique.

            Signe positif, le château a tenu bon et ce malgré plusieurs assauts, dont l’échec explique la rage des envahisseurs contre les habitations et les cultures de l’île. Les Noirmoutrins, dit le roi, se « défendirent de tout leur pouvoir à l’encontre » des Anglais. Le roi signale de plus les calamités naturelles, les tempêtes et les submersions, cette « fortune et orage de temps » et cette « élévation de la mer », qui a « tellement surmonté les terres et les marais de ladite île ».

            Quant à Richard d’Arundel, le conquérant malchanceux, il fut arrêté le 12 juillet 1397 pour complot contre le roi Richard II, condamné à mort et exécuté le 21 septembre suivant.

            En février 1458, ce fut la dernière grande descente anglaise à Noirmoutier. L’île fut encore une fois entièrement ravagée, le Bois de La Chaise brûlé. Le quartier du château fut incendié, ainsi que l’hôtel Hilleret Seigneuret, fief Boucharde. Mais le château résista de nouveau aux Anglais. Le danger  pour Noirmoutier allait maintenant venir de la puissance montante, celle qui avait découvert l’Amérique et ses richesses, l’Espagne. Danger d’autant plus grand que l’Espagne était devenue une puissance maritime, riche du commerce des Amériques, et qu’elle possédait les Pays-Bas, chers au cœur de Charles-Quint.     

2. La descente espagnole de 1524

            L’île est donc de nouveau dans une situation dangereuse, car elle se trouve sur la route maritime qui relie l’Espagne aux Pays-Bas espagnols. Peut-elle couper la route des Flandres ? Il n’en est rien. Par contre, les interventions ibériques sont d’autant plus faciles que le roi de France n’a toujours pas de flotte océane digne de ce nom à leur opposer. Or, des corsaires de Dieppe attaquent les navires de commerce espagnols jusque dans la baie de Bourgneuf. En riposte, les Espagnols entrent dans la Baie le 1er mai 1524, brûlent le bateau du corsaire dieppois Jehan Furon et se préparent à débarquer à La Fosse. La menace se rapproche.

            1° Les mesures défensives de Louis II de La Trémoille

            Mais le seigneur de Noirmoutier, Louis II de La Trémoille (1460-1492-1525), vicomte de Thouars, gouverneur de Bourgogne et amiral de Guyenne, était un personnage énergique et un militaire averti. Dès 1522, il avait mis en garde les insulaires à qui il offrait son appui : « Ne faillez de faire bon guet et fortifiez vos côtes et de ma part vous y aiderai. » Le 12 juin 1523, il avait nommé le capitaine Colinet de Verdigny pour diriger la défense de l’île.  

            François Piet écrit dans ses Mémoires : « En avril 1524, les Espagnols se présentèrent devant Noirmoutier et y effectuèrent un débarquement. [Celui-ci eut lieu le 1er mai à La Fosse. (C. Bouhier, 1998, p. 39)] Plusieurs insulaires furent tués, d’autres blessés. L’île entière fut livrée au pillage. Les habitations furent brûlées, les champs dévastés ; […]. » (F. Piet, 1982, p. 497) Louis II de La Trémoille écrit en effet de Dijon, le 8 mai 1524 : « les ennemis du roy […] ont pillé notre isle, dont n’ont eu résistance que de nostre chasteau. » (C. Bouhier, 1969)

            Louis II accorda, dès juin 1524, une somme de 1.200 livres pour doter l’île d’un parc d’artillerie de 15 canons de divers calibres, avec un capitaine et douze soldats, dont un canonnier de Dieppe. Il ordonna à son vice-amiral Regnault de Moussy de vérifier les défenses de la côte atlantique et le vice-amiral vint en tournée d’inspection à Noirmoutier le 28 juillet 1524, preuve que l’alerte de mai avait été prise au sérieux. Malheureusement pour Noirmoutier, Louis II de la Trémoille fut tué à la bataille de Pavie le 24 février 1525.

            a° Louise Borgia défend Noirmoutier          

            Tenaces, les Espagnols tentèrent encore une descente, justement en février 1525, comme le signale Louise Borgia, la jeune épouse de Louis II, qui combat alors à Pavie. Louise Borgia est la fille du très machiavélien Prince César Borgia et de Charlotte d’Albret.  Elle avait épousé à 17 ans Louis II de La Trémoille, qui en avait alors 57. Dans une lettre donnée à Thouars, le 10 février 1525, Louise Borgia, la jeune vicomtesse de 25 ans, écrit à son receveur de Noirmoutier, afin de préparer la défense de son île :

            « Receveur de Noirmoutier, nous avons été avertie de quelque entreprise faite par les galions d’Espagne de prendre et envahir notre ysle et, pour y obvier, avons ordonné et commis Thomas de Chargé, sieur de Bessay, lequel y envoyons avec quelques gens qu’il mène avec lui pour avoir l’œil et mettre en ordre nostre chastel du dit lieu et y faire en la dite île ce qu’il verra être convenable et nécessaire pour la sûreté et tuition [protection] d’icelle et des gens y habitant et de leurs biens. » (L. Troussier, 1942, p. 29)

            D’autres alertes à la menace espagnole surgirent : en 1528, 1537, 1540, 1542 et 1543, mais sans revêtir la gravité de celle de 1524. Elles permirent de faire réparer le château et de développer son parc d’artillerie, en partie grâce à des prises faites sur des galions espagnols. La milice est organisée solidement. Elle est composée de cinq dizaines d’hommes, commandées chacune par un capitaine. Les hommes valides doivent aussi faire le guet au château.

            b° Vers une défense en profondeur

            Mais face à une menace maritime, il est nécessaire de prévoir une défense avancée de l’île et de son château. Ce dernier constitue certes l’ultime rempart de la défense, il importe cependant de tenir tout débarquement à distance. C’est pourquoi, en 1547, sous Claude de La Trémoille-Noirmoutier (1534 ?-1560-1566), un canon est installé au bois de la Chaise pour protéger la rade ouverte. C’est le début de la mise en place d’un système de batteries côtières, pour donner au château un peu de cette profondeur stratégique qui manque tant à Noirmoutier. Ce système côtier fut développé au XVIIIe siècle et connut son apogée au temps de la Révolution.    

            Cependant, la menace espagnole va être bientôt relayée par la réalité batave, qui marqua l’île d’une empreinte indélébile : la destruction totale des deux tours sud du château.    

3- La stratégie indirecte des Hollandais (1674)  

            Dans cette circonstance, Noirmoutier fut victime de la stratégie indirecte des Hollandais, qui prirent un chemin détourné pour atteindre leur but.

            Comment faire lâcher prise à Louis XIV qui vient de déclarer la guerre à la Hollande, avec la complicité du roi Charles II d’Angleterre, le 6 avril 1672 ? D’abord en nouant une vaste coalition anti-française, puis en portant une attaque sur des possessions françaises accessibles par mer (Antilles, îles côtières de l’Atlantique). C’est l’exemple même d’une stratégie indirecte.

            Les Provinces-Unies du prince Guillaume d’Orange, populaire en Angleterre, obtiennent l’alliance du Saint-Empire et de l’Espagne le 30 août 1673, puis une paix séparée avec l’Angleterre (19 février 1674). Privée du concours de la flotte anglaise, la France laisse donc la redoutable flotte hollandaise, avec ses grands amiraux, Ruyter et Tromp, dominer la mer du Nord, la Manche et l’océan Atlantique.   

            La flotte française, sous l’amiral Abraham Duquesne, se replie sur la Méditerranée. Or, le 10 janvier 1678, l’Angleterre s’allie avec les Provinces-Unies. Isolé, Louis XIV doit signer la paix de Nimègue, le 10 août 1678.

            C’est dans ce contexte international que se situe l’expédition hollandaise contre Noirmoutier. Comment a-t-elle été conçue ?

            L’entourage du prince Guillaume d’Orange, Stathouder des Provinces-Unies, compte des huguenots français, dont Jean-François de Paule, seigneur de Sardan. Ces huguenots conseillent un débarquement hollandais entre Nantes et Bordeaux pour favoriser un soulèvement des protestants du Sud-Ouest contre Louis XIV. Les troupes françaises lâcheraient alors prise sur la Hollande.

             Sardan s’est réfugié à Londres en 1673. Il y rencontre l’ambassadeur des Provinces-Unies et celui d’Espagne. Il signe un traité d’alliance entre les protestants français et Guillaume d’Orange le 21 avril 1674 et avec l’Espagne en juillet suivant. Le traité prévoit « la mise en place d’une confédération de provinces réunissant Guyenne, Languedoc, Provence et Dauphiné. » (C.-É. Levillain, 2012) L’accord stipule aussi que la Hollande portera « secours aux provinces confédérées au moyen d’une flotte de soixante navires de guerre sur lesquels seraient embarqués pas moins de 10.000 hommes. Sardan fournit des conseils pour des projets de destruction des arsenaux de Brest et de Rochefort, et d’occupation des îles de Noirmoutier, Ré et Oléron. » (Idem)    

            Cette machination politique est un exemple type de ce que les stratégistes nomment une manœuvre d’approche indirecte. L’approche stratégique indirecte ayant été réalisée par voie maritime, la mer permettant de choisir librement la cible, l’attaque peut être directe sur le plan de la tactique, comme le montre le débarquement hollandais sur la côte du Vieil. Déjà, vers 424-415 avant J.-C., le Pseudo-Xénophon décrivait cette stratégie d’approche indirecte et de liberté d’action que procure la maîtrise de la mer :

            « 4. Les maîtres de la mer peuvent […] ravager à l’occasion les terres d’ennemis plus forts qu’eux. Ils sont libres en effet d’aborder sur des côtes où il n’y a que peu ou point d’ennemis, sauf à se rembarquer et à prendre le large, si l’ennemi paraît. » (La République des Athéniens, II, 4, Garnier-Flammarion, 1967, p. 479)

            L’arrivée des troupes françaises sur la côte du Bas-Poitou, près de Fromentine, fit en effet prendre le large à la flotte hollandaise.     

III. Un pivot géopolitique ou géostratégique?  

            Au cours de son histoire bimillénaire, l’île de Noirmoutier a-t-elle joué le rôle de pivot géopolitique ou géostratégique ? Selon le géopoliticien américain Zbigniew Brzezinski, dans son livre Le grand échiquier, paru en 1997 : « La notion de pivots géopolitiques désigne les États dont l’importance tient moins à leur puissance réelle et à leur motivation qu’à leur situation géographique sensible et à leur vulnérabilité potentielle, laquelle influe sur le comportement des acteurs géostratégiques. Le plus souvent, leur localisation leur confère un rôle clé pour accéder à certaines régions […]. Il arrive aussi qu’un pivot géopolitique fonctionne comme un bouclier défensif pour un État ou une région de première importance. » p. 68.         

            Les raids vikings, la descente hollandaise, ont montré que Noirmoutier peut jouer, pour des adversaires de la France, le rôle de pivot géopolitique. Et c’est pendant les guerres de la Révolution que l’Angleterre aurait pu utiliser à fond la carte de Noirmoutier, grâce à sa supériorité maritime, pour ne pas dire sa maîtrise de la mer. Or l’Angleterre a laissé passer le moment favorable d’un débarquement et d’une aide décisive à l’insurrection vendéenne. Pour la sauvegarde des intérêts vitaux de la France, ce fut une chance.     

            Dans le tome V de ses Théories stratégiques (1935), l’amiral Raoul Castex, fondateur de l’IHEDN, explique comment la Royal Navy n’a pas su tirer parti de sa supériorité maritime dans les années 1793-1795. La flotte anglaise dispose de 115 vaisseaux de ligne contre 76 à la France. L’Espagne et la Hollande, qui avaient soutenu la France lors de la guerre d’Indépendance américaine, sont maintenant aux côtés de l’Angleterre. L’alliance de l’Espagne ouvre la Méditerranée à la Navy. Et c’est précisément la Méditerranée qui attire les Anglais. La flotte anglaise tente de s’emparer de Toulon et de la Corse, mais sans succès durable. Une autre partie de la flotte anglaise se porte à la conquête des Antilles françaises. Ces opérations détournent l’Angleterre des côtes vendéennes.

            Or, après l’échec de Toulon (19 décembre 1793), l’Angleterre a besoin d’une tête de pont dans la France de l’Ouest ; d’autre part, depuis leur échec de Cholet (17 octobre 1793), les Vendéens ne peuvent tenir face aux Mayençais de Kléber sans un secours extérieur. L’Angleterre dispose de la maîtrise des communications maritimes. L’ouverture d’un front anglo-vendéen sur la côte atlantique obligera la Convention à diviser ses forces, disposées sur les fronts de l’Est, des Alpes et des Pyrénées. Des difficultés en résulteront pour les manœuvres et la logistique françaises. Par contre, les communications anglaises sont faciles entre Portsmouth et le golfe de Gascogne. L’Angleterre a le choix entre une opération majeure (Bretagne-Vendée) et une opération limitée à la Vendée. Elle ne choisira ni l’une ni l’autre. « Attendre et voir » semble avoir été sa ligne d’inaction. 

            De leur côté les Vendéens commettent une grave erreur stratégique. Après Cholet, ils quittent la base de leur puissance, leur centre de gravité dirait Clausewitz, c’est-à-dire le Bocage vendéen, pour entreprendre la désastreuse Virée de Galerne à la recherche d’un port normand qu’ils ne prendront jamais, alors que Charette vient leur offrir le port de Noirmoutier le 12 octobre 1793. De Noirmoutier, d’Elbée et Charette lancent un appel à l’Angleterre le 4 décembre 1793. Ils demandaient l’envoi de 10.000 hommes de troupes, 200.000 livres de poudre, 50 canons avec des canonniers, 6.000 boulets et 6.000 fusils. Mais les Anglais ne réagissent pas et Haxo reprend Noirmoutier le 4 janvier 1794. Le moment favorable, le kairos, était passé. Il ne reviendrait plus.   

                                                           Conclusion    

            Peut-on résumer l’histoire extérieure si variée de Noirmoutier en la ramenant à quelques thèmes dominants comme ceux de stratégie offensive et de stratégie défensive ? Notre parcours semble suggérer que la défensive l’emporte de loin dans l’existence de notre île. Mais si nous tenons à lui conférer une unité satisfaisante pour des esprits méthodiques, la notion de pivot géopolitique ou géostratégique peut sans doute nous conduire à accepter ce principe fédérateur.

            En effet, la situation géographique sensible de Noirmoutier à l’embouchure de la Loire constitue une constante dominante de son histoire. D’autre part la vulnérabilité potentielle de l’île aux agressions extérieures, en raison justement de sa position géographique et de son absence de profondeur stratégique, est une autre constante du destin de Noirmoutier. Cette constante a influencé le comportement des acteurs géostratégiques extérieurs, aussi bien les Vikings, que les Anglais, les Espagnols, les Hollandais ou les Républicains de 1793/1794. Ainsi, au temps des Vikings ou lors de la Révolution, l’antique île d’Her a joué un rôle clé pour accéder à la vallée de la Loire et à l’hinterland continental. Plus récemment, en 1918, les Américains y ont installé une base d’hydravions et en 1942/1944, les Allemands l’ont intégrée dans le Mur de l’Atlantique, dans les deux cas toujours pour contrôler l’estuaire de la Loire.

            L’histoire d’une île serait-elle déterminée par les conditions géographiques ? En grande partie, certes, mais pas uniquement. De nos jours encore, un marin de l’île de Noirmoutier, Michel Adrien, a su bâtir un empire transocéanique à partir de ce pivot géostratégique. La présence de l’océan offre en effet aux habitants de multiples échappées et, comme le dit Baudelaire, car les poètes ont toujours le dernier mot :

                                               Homme libre, toujours tu chériras la mer !   

                                                                                                        Bernard Pénisson

(Conférence donnée le 22 octobre 2020 devant l’assemblée générale des Amis de l’île de Noirmoutier)

                                                           Bibliographie

Sources :

César, Guerre des Gaules, Les Belles Lettres, tome I, 1958, Livres I-IV, XXXIII-124 p.

Dion Cassius, Histoire romaine, Livres 38, 39 et 40, Les Belles Lettres, 2011, 243 p.

Ermentaire, Vie et Miracles de saint Philbert, traduction et étude par l’abbé Louis Delhommeau et Claude Bouhier, Noirmoutier, Les Amis de l’Île de Noirmoutier, 1999, 145 p.

Pastoret, Marquis de, Ordonnances des rois de France, volume XVIII, Paris, Imprimerie royale, 1828, charte du 25 octobre 1392, p. 459-461.

Articles :

Bon, François, « Vir Domini Filibertus », Lettre aux Amis, n° 63, 3e trimestre 1986, p. 5-16.

Bouhier, Claude, « Les guerres franco-espagnoles de la première moitié du XVIe siècle et leurs répercussions à Noirmoutier », Bulletin philologique et historique du Comité des Travaux historiques et scientifiques, 1969, fascicule 1, p. 271-281.

Levillain, Charles-Édouard, « Une guerre souterraine contre Louis XIV. L’Espagne, la Hollande et les projets de révolte de 1674 », Mélanges de la Casa de Velasquez, Nouvelle série, 42-2, 2012, p. 201-223.

Troussier, Louis, « Les La Trémoille. La fin de la Guerre de Cent Ans », Annuaire de la Société d’Émulation de la Vendée, 1942-1949, p. 11-32.

Études :

Baudry, Marie-Pierre, Le château de Noirmoutier, Parthenay, Atemporelle, 2019, 174 p.

Bauduin, Pierre, Histoire des Vikings. Des invasions à la diaspora, Tallandier, 2019, 667 p.

Bouhier, Claude, Noirmoutier à travers les siècles, Beauvoir-sur-Mer, Éditions de l’Étrave, 1998, 100 p.

Brzezinski, Zbigniew, Le grand échiquier, Bayard, 1997, 281 p.

Castex, amiral Raoul, Théories stratégiques, tome 5, 1e édition 1935, Economica, 1996, 664 p.

Chauvin, Yannik, Le Roman de la guerre des Gaules. Livre IV. Tempête sur l’Atlantique, Saint-Malo, Pascal Galodé, éditeurs, 2012, 365 p.   

Clausewitz, Carl von, De la guerre, Éditions de Minuit, 1955, 765 p.

Foch, maréchal Ferdinand, Des principes de la guerre, 1903, Economica, 2007, 323 p.

Gabory, Émile, Les Guerres de Vendée, Robert Laffont, 2009, 1.481 p.

Liddell Hart, sir Basil H., Stratégie, Perrin, 1998, 439 p.

Marmin, André, Incursions et invasions, Édition « Les Amis de l’Île de Noirmoutier, 1997, 104 p., collection « L’Île de Noirmoutier à travers l’Histoire ».

Pénisson, Bernard, Histoire de la pensée stratégique. De Sun Zi au nucléaire, Paris, Ellipses, 2013, 447 p.

Piet, François, Mémoires sur l’île de Noirmoutier, Marseille, Laffitte Reprints, 1982, 726 p.

Pineau, Henri, La côte atlantique de la Bidassoa à Quiberon dans l’Antiquité, Paris, S.E.V.P.E.N., 1970, 92 p.

Rousseau, Julien, A travers le marais breton-vendéen, Saint-Céneré, Éditions Saint-Michel, 1968, 328 p.

 

 

Tout d'abord, parmi les revues de géopolitique, nous vous proposons le dernier numéro de la revue Conflits, dirigée par Pascal Gauchon avec qui certains d'entre nous ont collaboré.

Une grande carte en double page vous permet de visualiser la localisation des sujets traités Outre les sujets américains, (Amérique latine et interrogations sur les politiques de Trump), trois arcs de crises sont particulièrement sélectionnés:

– l'arc sahélo-proche oriental

-les marges entre Europe et Russie étendues jusqu'au Proche-Orient

– et l'arc asiatique, de la Corée du Nord jusqu'à l'Indonésie en passant par la Mer de Chine méridionale.

Et, pour varier le media, un débat radiodiffusé :. Emission de RFI du 2 janvier 2017

Géopolitique 2017?

http://www.rfi.fr/emission/20170101-quel-monde-2017-etats-unis-donald-trump-chinerussie?utm_source=sendinblue&utm_campaign=NL30114&utm_medium=email

De nombreuses préoccupations occupent la scène politique et diplomatique internationale. Beaucoup d'interrogations aussi, à commencer par la nouvelle présidence américaine. Qu'attendre de la politique étrangère des USA version Donald Trump ? Quelles perspectives géopolitiques pour l'Union Européenne post-Brexit ? Quelles prochaines étapes attendent les relations Chine/USA, Russie / USA ? Qu'escompter du nouveau secrétaire général de l'ONU ?

Un débat avec :

– Karim-Emile Bitar, professeur associé de Relations Internationales à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, et directeur de Recherches à l'IRIS
– Bertrand Badie, professeur des Universités à Sciences Po Paris
– Le Général Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire française auprès des Nations Unies, et directeur des relations extérieures du groupe Marck.

Malgré tous ces sujets sombres,meilleurs voeux 

Christian BERNARD

 

 

Saluons la parution de cette nouvelle revue trimestrielle de géopolitique due  à l’initiative de Pascal Gauchon. Ce dernier est le directeur de la collection Major aux PUF, collection lancée en 1992 qui s’efforce de diffuser une vision ouverte et englobante de la géopolitique pour en faire la discipline primordiale de compréhension de notre planète, une véritable culture générale du monde actuel.

« Il ne faudrait pas que, en devenant populaire, la géopolitique se banalise, noyée dans l’océan inépuisable des bons sentiments et en même temps instrumentalisée par les intérêts ».

Deux membres de l’Institut Jacques Cartier ont collaboré à cette collection : Claude Chancel et Eric Charles Pielberg avec leur ouvrage intitutlé « Le monde chinois ». Pascal Gauchon lui-même a été à plusieurs reprises collaborateur de l’Institut Jacques Cartier. 

Quel est l'esprit de cette nouvelle revue ?

Premier numéro, grandes ambitions. En lançant Conflits, nous entendons bien sûr exposer les faits et les réflexions qui permettent à nos lecteurs de comprendre le monde où ils vivent. La géopolitique ne s’est-elle pas imposée comme la culture générale du monde moderne ? Aussi est-elle à la mode et, d’une certaine façon, nous ne pouvons que nous en féliciter.
Il ne faudrait pas que, en devenant populaire, la géopolitique se banalise. Entre les mains des hommes politiques et des faiseurs d’opinion, entre café du commerce et bureaux d’études, la voilà noyée dans l’océan inépuisable des bons sentiments et en même temps instrumentalisée par les intérêts.
C’est pourquoi nous nous mettons au service d’une géopolitique critique. En voici les fondements.

Une géopolitique du temps long. Là où les médias et les intérêts privilégient l’émotion et le rendement immédiats, nous nous efforcerons d’analyser l’actualité dans la longue durée dont nous ne sous-estimons pas les héritages.

Une géopolitique des horizons lointains. Nous rejetons toutes les géopolitiques de l’instant et de la mode qui proclament un jour, par exemple, l’inéluctable déclin des États-Unis avant de célébrer leur toute-puissance le lendemain. Les fondements de la puissance ne se modifient pas aussi vite, au gré de l’événement. Même les défaites les plus désastreuses n’y arrivent pas toujours. Après deux guerres mondiales où l’Allemagne fut écrasée et deux paix imposées où elle fut muselée, qui domine aujourd’hui l’Union européenne ?

En même temps, une géopolitique de l’imprévu. Le temps long trace des lignes de force, il ne permet pas de prédire ce qui se produira précisément en un moment donné. Les individus, le hasard, l’inattendu sont à l’oeuvre dans le temps court. Nous nous garderons des prévisions catégoriques démenties sitôt que proférées.

Une géopolitique du terrain. La popularité de la géopolitique s’accompagne paradoxalement de son déracinement et l’arrache au terreau géographique où elle a pris naissance. Beaucoup de géographes vont jusqu’à rejeter leur enfant comme un bâtard. À nous de rétablir les liens de filiation et de rappeler qu’il n’est pas de géopolitique sans géographie. N’est-ce pas elle qui donne son sens au temps long des historiens ?

Une géopolitique globale. Il s’agit d’intégrer l’ensemble des forces à l’œuvre (politiques, mais aussi économiques, sociales, culturelles…) et d’étudier toutes leurs interactions.

Une géopolitique des réalités ou, si l’on préfère, une Realpolitik. Ce n’est pas que nous ne croyions ni au bien ni au mal, mais il n’est pas sain de mélanger les ordres et de confondre les bons sentiments et le politique. Sans doute le politique se doit d’avoir des règles et des principes d’action ; mais il ne doit pas être hypnotisé par ceux qui passent leur temps à lui « faire la morale », souvent pour mieux le subjuguer.

Une géopolitique du soupçon. Enthousiasme, émotions et compassion sont autant de leviers que manipulent les intérêts. Les dévoiler est une œuvre de salubrité publique.

Une géopolitique des identités. La géopolitique étudie le rapport de forces dans l’espace, mais ces forces n’existent que si elles ont conscience d’elles-mêmes. Alors elles sont légitimes, alors elles créent des solidarités profondes, alors elles peuvent mobiliser leurs membres et les amener à se sacrifier. De la profondeur du sentiment d’identité dépend leur capacité à agir et donc leur puissance.

Une géopolitique du conflit. Le véritable sujet d’étude de la géopolitique, c’est l’antagonisme sous toutes ses formes, les plus innocentes, les plus sournoises mais aussi les plus brutales, ainsi que les équilibres que ces rivalités finissent par générer et qui restent toujours fragiles. Nos compatriotes ont tendance à oublier cette réalité. Nous sommes là pour la rappeler. Sans aimer l’affrontement en tant que tel, mais parce que ceux qui veulent vraiment la paix et la stabilité se doivent de connaître toutes les menaces.

Ce n’est pas par hasard que nous avons choisi le titre Conflits.

 

 

 

L’entrée dans l’époque moderne est marquée par les règnes concomitants de souverains exceptionnels: François Ier, roi de France de 1515 à 1547 ; Charles Quint, roi d’Espagne de 1515 à 1557, et empereur du Saint Empire romain germanique de 1519 à 1556 ; Henri VIII, roi d’Angleterre et d’Irlande de 1491 à 1547 ; Soliman le Magnifique, sultan ottoman de 1520 à 1566.

L’activité maritime est intense. Les trois monarques européens participent à la course aux grandes découvertes avec les moyens navals et financiers dont ils peuvent disposer: importants pour l’Espagne, modestes pour la France et réduits pour l’Angleterre pays assez pauvre et peu peuplé. En Méditerranée, les pays riverains vont s’opposer par l’intermédiaire des deux plus fameux marins du temps, Kheir el Dyn Barberousse et Andrea Doria qui vont se combattre jusque tard dans leur âge.

Pendant la première moitié du XVe siècle, François Ier va développer une politique en deux volets pour contrer Charles Quint et chercher à assurer la liberté de trafic avec les Indes.

A la suite d’une série d’échecs militaires sur terre le Roi Très-Chrétien cherche le soutien de l’Empire ottoman et établit des relations diplomatiques avec lui. Il poursuit des objectifs tout à la fois stratégiques et commerciaux. Ne disposant pas d’une marine de guerre permanente, il cherche dans un premier temps à obtenir l’appui de la puissante flotte turque pour attaquer l’Italie par la mer. Il veut également développer le commerce vers l’Asie passant par les routes traditionnelles en négociant des accords marchands préférentiels avec les ports du Levant sous domination ottomane.

Enfin, soucieux de pouvoir disposer d’une route alternative indépendante de toute tutelle étrangère et affirmer les droits de la France outre mer face aux Ibériques, il envoie plusieurs missions maritimes d’exploration à la recherche du passage du Nord-Ouest.

En Méditerranée, l’alliance navale avec les Turcs n’atteint pas les objectifs fixés ; c’est un échec stratégique. Elle conduit pourtant à la signature en 1544 d’un traité de paix entre le Saint-Empire romain germanique et le royaume de France ; elle permet aussi d’établir d’une ambassade permanente à Constantinople, préalable diplomatique qui permettra la signature de Capitulations en 1569.

En Atlantique, à défaut de découvrir une nouvelle voie maritime vers les Indes, Jacques Cartier donne le Canada à la France.

  1. Facteurs historiques médiévaux

Selon l’amiral Auphan, « Quand on comprime à l’extrême, l’histoire de la Méditerranée se réduit aux tableaux d’un diptyque : celui où la civilisation chrétienne s’est élaborée au sein de l’ordre romain et celui où une intruse, la civilisation musulmane, est venue l’attaquer et a essayé de la dominer, créant un déséquilibre qui dure encore. L’assaut de l’islam a été conduit d’abord par les Arabes (sept siècles) ensuite par les Turcs ottomans (cinq siècles)1. »

La reconquête menée au VIe siècle sous Justinien, empereur romain d’Orient, restaure la quasi totalité du territoire romain. L’ensemble des îles de la Méditerranée et la plus grande partie de ses côtes sont sous domination byzantine et donc chrétienne quand l’islam apparaît.

« Le 8 juin 632, selon la biographie traditionnelle, le Prophète mourut après une brève maladie. Son œuvre était immense. Il avait apporté aux peuples païens de l’Arabie occidentale une nouvelle religion, de niveau beaucoup plus élevé que le paganisme qu’elle remplaçait, grâce à son monothéisme et à ses doctrines éthiques. Il avait doté cette religion d’une révélation qui allait devenir avec les siècles le bréviaire de pensée et d’action pour d’innombrables millions de croyants. Mais il avait fait plus encore : il avait établi une communauté et un État bien organisé et bien armé, dont la puissance et le prestige étaient désormais l’élément prédominant en Arabie2. »

Le Prophète n’a laissé aucune instruction pour sa succession. C’est son beau-père Abou Bakr, qui est coopté. Il se voit donner le titre de Khalifa (ou député du Prophète), transposé en Europe sous la forme de calife. Cette élection inaugure la grande institution historique du Califat. Son général en chef, Khalid ibn al-Walid décide de sa propre initiative la suite des opérations en fixant un programme d’expansion militaire qui débute par la victoire d’Aqraba en 633 qui assoit l’autorité du gouvernement de Médine sur les Arabes. Les Romains subissent une série de défaites sur terre à partir de 634, dont la plus cuisante sur le Yarmouk en 636 qui livre aux Arabes l’ensemble de la Syrie et de la Palestine. En 655 ou 656, les Arabes remportent aussi une victoire navale surprenante sur les Byzantins au large de Phoenix en Lycie à la bataille dite « des mâts »3

Cent années seulement séparent la mort du Prophète de la bataille de Poitiers, point d’arrêt à l’avancée de l’islam en Occident. Vers l’Orient, l’empire omeyyade s’étend jusqu’aux rives de l’Indus. Cette conquête est pérenne, car l’Espagne et Israël exceptés, aucun territoire n’a été perdu depuis.

De 1096 à 1291, les Croisades ramènent une présence chrétienne en terre sainte, quatre cent soixante ans après le défaite de Yarmouk.

« La croisade était une réponse tardive à la jihâd, « la Guerre sainte » pour l’Islam ; son objectif était de récupérer par la guerre ce qui avait été perdu par la guerre, pour libérer les lieux saints de la chrétienté et pour les ouvrir de nouveau sans entrave aux pèlerinages chrétiens4».

Bien que la voie maritime soit très empruntée par les croisés, ils ne sont jamais attaqués sur mer, tant la suprématie navale chrétienne est à présent totale.

L’échec militaire final des croisades a pourtant des retombées économiques positives : « Le principal effet durable des croisades, pour l’ensemble de la région, affecta les échanges. Des colonies de marchands occidentaux s’étaient établies dans les ports du Levant sous l’autorité des Latins. Ils survécurent à la reconquête musulmane et développèrent un commerce considérable d’exportations et d’importations5 ».

Ce commerce va se perpétuer, en particulier grâce à l’empire Byzantin, trait d’union avec l’Occident.

B- L’Europe et la Méditerranée à l’aube du XVIe siècle

La prise de Constantinople en 1453, soit trente-neuf ans seulement avant la fin de la reconquista espagnole, met fin à un millénaire d’Empire romain d’Orient et à la transformation de l’État ottoman en un empire musulman de longue durée, à cheval sur trois continents et héritier du Califat6 en 1516 en raison de la conquête de l’Égypte. Il se heurte alors à Venise, grande puissance maritime méditerranéenne qui possède la plupart des îles de mer Égée, la Crète, a également une présence côtière en Morée et se rend maîtresse de Chypre en 1489. 

  1. Les guerres européennes

Pendant la période considérée, l’Europe est en proie à une suite quasi ininterrompue de conflits majeurs.

  • De 1494 à 1517, les guerres d’Italie opposent le Royaume de France aux États italiens.
  • À partir de 1519 jusqu’en 1559, la France va lutter pour défendre son existence et pour abaisser la maison d´Autriche, c´est-à-dire l´Autriche et l´Espagne étroitement unies. C’est pendant cette période que François 1er nouera une brève alliance maritime avec l’Empire ottoman.

Les guerres que se livrent les pays européens sont vitales pour ceux-ci. Sur mer, elles prennent toujours le pas sur la lutte contre les Ottomans et les Barbaresques qui ravagent pourtant les côtes.

2. Venise, grande puissance méditerranéenne

La chute de Constantinople menace l’hégémonie maritime de Venise. Elle s’était enrichie en effectuant avec la capitale romaine le commerce des huiles et des soieries.

Centre commercial et financier, Venise est la plus grande puissance du monde à la fin de la période médiévale. En 1423, le doge Mocenigo analyse dans un discours les éléments de la prospérité de la cité : 190 000 habitants, 16 000 ouvriers dans l’industrie de la laine, 3000 dans celle de la soie, 17 000 employés à l’arsenal, 25 000 marins, 3000 navires de commerce, 300 bâtiments de guerre7.

Le commerce entre Venise, le Levant et l’Asie continue de se développer pendant tout le XVIe siècle. Ce n’est qu’au XVIIe qu’il est éclipsé par celui des Portugais8.

3. L’Espagne et l’Empire ottoman, champions de la chrétienté et de l’islam

Par une sorte de mouvement de balancier, un jusant de la présence musulmane à l’extrémité occidentale de la Méditerranée, qui s’achève en 1492 par la prise de Grenade, paraît répondre au flot dans le bassin oriental, marqué par la prise de Constantinople en 1453. Les côtes sud du bassin occidental de la Méditerranée et tout le pourtour du bassin oriental sont sous emprise musulmane.

Selon le professeur Veinstein, l’Empire ottoman se réclame haut et fort de l’islam. Il prétend, incarner l’État islamique par excellence ; être au premier rang des États musulmans, le défenseur de l’orthodoxie sunnite dans sa version hanafite. Enfin, il prétend être le champion de la guerre sainte pour étendre indéfiniment sa domination sur les pays infidèles9. Les États barbaresques d’Alger, de Tunis et de Tripoli vont devenir des régences en faisant allégeance à l’Empire ottoman au XVIe siècle. Bien que la domination soit plus formelle que réelle, elles adopteront son approche politique et spirituelle.

En 1518, Khaïr el-Dyn, renégat fils d’un potier de Mytilène, maître d’Alger fait appel au sultan ottoman Selim et lui offre, en échange de son aide, de placer ses possessions et lui-même sous sa domination. Il se voit décerner le titre de pacha et devient beylerbey (gouverneur de province). Le sultan lui envoie plusieurs milliers de soldats aguerris équipés d’artillerie. « Ainsi se trouve constituée la force militaire, qui, soutenue par la Sublime Porte, associant la maîtrise navale des corsaires avec la puissance et l’efficacité d’une armée de terre moderne et disciplinée, restaure l’ordre religieux et politique de l’islam au Maghreb10 ». Ces troupes terrestres vont servir à la protection d’Alger, permettant aux corsaires d’agir en étant certains de pouvoir retrouver leur sanctuaire au retour de croisière et à Barberousse d’assumer le poste de Kapudan Pacha et de commander en chef la flotte ottomane de 1535 quasiment jusqu’à sa mort en 1546, à l’âge de 80 ans.

Par son action politique, l’Espagne cristallise les aversions et les envies.

Haine des musulmans espagnols et des morisques expulsés de façon massive d’une terre qu’ils avaient conquise sept à huit siècles auparavant ; détestation des habitants des Provinces-Unies prêts à aider les ennemis de leurs occupants ibériques. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, s’y joindront l’exécration des Anglais menacés d’être ramenés à la soumission à Rome par la force, attisée par la frayeur rétrospective engendrée par le spectre de l’Invincible Armada et l’hostilité permanente de tous les protestants à l’égard d’un pays au catholicisme intransigeant et militant. Mais aussi convoitise des richesses venant d’Amérique tant par les États que par les aventuriers de toute nature.

Sa flotte est commandée à partir de 1528 par le génois Andrea Doria, chevalier de Saint Jean de Jérusalem, capitaine général des galères de François Ier dans un premier temps, avant de passer au service de Charles Quint. Âgé de 88 ans, il commande encore à la mer avec succès et s’éteint à 94 ans en 1560.

Cet antagonisme entre l’Espagne, championne de la chrétienté et l’Empire ottoman, héritier du califat musulman conduit à une lutte à mort sur terre comme sur mer.

C-  Les grands changements géopolitiques 

  1. L’évolution des échanges économiques

Au début de la période considérée, l’activité économique en Europe n’est pas en déclin. La France se reconstruit après la guerre de Cent Ans et les industries d’Angleterre est des Pays-Bas sont florissantes. Les échanges sont cependant contraints par de nombreux obstacles physiques et intermédiaires commerciaux. Les routes du nord et de l’est sont difficiles, celles du sud semblent devoir se fermer ; les Turcs sont moins tolérants que les Mongols dont ils ont disloqué l’empire11.

La prise de contrôle total des rives de la Méditerranée orientale par l’Empire ottoman a, pour la majorité des pays européens, un effet psychologique probablement plus fort que ne l’est l’impact économique réel. Le marché de Constantinople est en effet un marché de moindre importance que celui d’Alexandrie. Le trafic des épices et autres produits d’Orient se poursuit grâce à une flotte de commerce ottomane nombreuse jusqu’en 1645, date de son entrée en guerre avec Venise. La supériorité navale de la Sérénissime et des ses alliés va lui permettre de couper les routes de communications maritimes de l’Empire en attaquant avec succès le convoi d’Alexandrie, en faisant la chasse au commerce et le blocus des ports.

Par ailleurs, le bassin occidental de la Méditerranée et le proche Atlantique subissent la pression barbaresque qui rend le trafic périlleux, en particulier pour l’Espagne et le Portugal ce qui va être une des incitations à la recherche de routes maritimes moins exposées.

 Les grandes découvertes

Elles se succèdent à un rythme accéléré :

  • En 1488, le portugais Bartholomeu Dias découvre le cap de Bonne Espérance.
  • Le 12 septembre 1492, le génois Christophe Colomb au service de l’Espagne aborde aux Bahamas.
  • Le 24 juin 1497, le vénitien Jean Cabot, au service de l’Angleterre, aborde au Labrador.
  • Le 22 novembre 1497, le portugais Vasco de Gama franchit le premier le cap de Bonne Espérance d’ouest en est. Il aborde à Calicut, sur la côte de Malabar dans le sous-continent indien.
  • Le 22 avril 1500, le portugais Cabral aborde au Brésil
  • Le 10 août 1500, le portugais Diogo Dias découvre Madagascar, qu’il nomme Saint-Laurent.
  • 1501, le florentin Amerigo Vespucci aurait débarqué sur le continent américain entre le Venezuela et le Brésil ?
  • 21 mai 1502, découverte de l’île de Sainte Hélène, escale qui deviendra importante sur la route des Indes.
  • 1503, Gonneville est le premier français à aborder au Brésil.
  • 1511, le portugais Antonio Habreu découvre la Nouvelle-Guinée.
  • 13 septembre 1513, l’espagnol Balboa traverse l’isthme de Panama et aperçoit l’océan que Magellan baptise Pacifique huit ans plus tard.
  • 20 septembre 1519, le portugais Magellan, au service de l’Espagne, entreprend son voyage autour du monde avec cinq navires armés par deux cent trente-neuf hommes. Il meurt le 27 avril 1521 aux Philippines dans l’île de Mactan. El Caño, un de ses capitaines, rentre au Portugal avec un seul navire et dix-huit rescapés. Il a effectué le premier tour du monde.
  • Le 7 mars 1524, le florentin Verrazano, au service de la France, aborde en Caroline du Sud.
  • Le 5 septembre 1535, le français Jacques Cartier aborde en Nouvelle-France (Canada). 

2- L’évolution de la diplomatie

 Les Capitulations

Lors de la chute de Constantinople, un ambassadeur de Venise est déjà en poste dans la ville. Il est tué en participant à sa défense. Les Ottomans reconduisent pourtant cette fonction de « bayle » de Venise en raison de son intérêt pour aider au règlement des problèmes commerciaux. Il règle en fait tous les différends concernant la plupart des États européens en percevant un pourcentage de la cargaison pour prix de son action. Les grandes puissances européennes vont chercher à se libérer de cette tutelle vénitienne.

Bien qu’il n’y ait pas d’état de guerre, une trêve de trois ans est signée en 1534 entre Sébastien de Gozo, au nom de la France, et le grand Vizir Ibrahim Pacha à Alep. Elle est valable pour les mers du Levant et les territoires ottomans. La date de la signature de cet accord est concomitante de l’alliance en vue d’une intervention de la flotte turque en soutien des intentions françaises en Italie. En 1535 Jehan de la Forest devient le premier ambassadeur permanent de France à Constantinople où il se rend après avoir rencontré Barberousse pour préparer l’attaque de Gênes12. Un premier projet de capitulation franco ottomane n’est pas validé en 1536, mais la trêve est prolongée de trois années en 1537.

La première capitulation française signée avec l’Empire ottoman le sera en 1569. La France est le premier État, après Venise, à se voir accorder un tel traité.

3- L’alliance navale du royaume de France et de l’Empire Ottoman

François 1er cherche à s’entendre avec les Turcs dans l’objectif de conquérir des territoires en Italie. Dès 1520, il envoie son ambassadeur Guillaume du Bellay à Tunis pour prendre de premiers contacts. L’alliance avec le sultan Selim lui paraît objective. Il veut seulement oublier que ce dernier aspire à la prise de l’ensemble du pays et en particulier de Rome pour en chasser le pape. C’est la déroute de Pavie le 24 février 1525 et sa captivité en Espagne qui décide le roi de France à franchir le pas. En 1529, Soliman échoue devant Vienne. Levant le siège, il songe de plus en plus à porter la guerre sur mer, à envahir l’Italie et à mener la grande offensive sur Rome. Il envoie une ambassade en France en 1531 pour renforcer l’alliance. Les relations s’accentuent les années suivantes. En 1538, une flotte française de douze galères, sous le commandement du baron de Saint-Blancard, vice-amiral de Provence, cherche à rejoindre une flotte turque d’une centaine de vaisseaux pour attaquer les Pouilles, la Sicile, puis l’Espagne. Le 27 septembre 1538, Barberousse avec cent vingt-deux navires, met en déroute à Prevenza (près de Lépante) une grande flotte chrétienne à laquelle ne s’est joint aucun navire français.

C’est finalement en 1543 que Barberousse quitte l’Orient avec cent dix galères et quarante galiotes. Paulin, ambassadeur de François 1er est à ses côtés lors des sanglantes razzias effectuées dans les Pouilles, en Calabre et en Sicile. En juillet, la flotte turque fait escale à Marseille où elle est magnifiquement accueillie au nom du Roi par Enghien, commandant d’une escadre de cinquante vaisseaux. Barberousse prend Villefranche et brûle la ville. La flotte combinée va mettre le siège devant Nice qui capitule avec la promesse qu’elle ne sera pas pillée. Les Turcs ne font pas de quartier. Certain de son impunité et conscient de sa force, Barberousse effectue des razzias, comme à Antibes.

Figure 1 : Méditerranée orientale et proche Atlantique

L’hivernage est prévu à Toulon, qui ne compte que 5000 habitants et 635 maisons. Quelles peuvent être les raisons qui ont présidé à ce choix ?

Le rattachement de la Provence, comtat souverain jusqu’en 1481 est donc récent. La ville est une petite ville de la France méridionale qui vit de la pêche et de la culture des oliviers de la vigne et des citronniers. Sa magnifique rade est mal protégée des vents d’est. Le principal navire de combat utilisé en Méditerranée est la galère et les capitaines de galères préfèrent le plan d’eau de Marseille qu’ils trouvent mieux abrité. Ce ne sera qu’en 1599 qu’Henri IV décida de créer une flotte permanente de vaisseaux de guerre et de la baser à Toulon après avoir pourvu la ville d’une darse pour l’y abriter et l’inclure dans les nouvelles fortifications destinées à mieux protéger la ville.

Marseille se serait donc mieux prêtée à l’hivernage des presque 200 galères ottomanes. Trois raisons peuvent être avancées pour expliquer le choix de Toulon. D’une part le problème de la cohabitation des chiourmes turques, composées en totalité d’esclaves chrétiens, dont nombre d’entre eux devaient avoir été enlevés à l’occasion de la prise de navires de commerce de Marseille, et la population de la grande métropole chrétienne n’aurait pas manqué de générer des troubles pour en obtenir la libération. À l’inverse, la présence de rameurs des galères royales dont une forte proportion est composée de musulmans pris au cours de combats ou achetés en Espagne et en Italie pouvait générer le même type d’attente côté turc. Enfin, le choix d’une petite ville située à l’écart des grandes routes commerciales pouvait éviter d’entretenir le retentissement d’une décision de François Ier qui faisait déjà quelque bruit dans la chrétienté.

Des lettres patentes du Roi, en date du 8 septembre 1543, et une attache de Monsieur de Grignan, Gouverneur de Provence, prescrivent aux Toulonnais d’évacuer en totalité la ville, pour céder la place à « l’armée du sieur Barberousse » :

est mandé et commandé à toutes personnes généralement dudit Thoulon de desloger et vuyder ladite ville, personnes et biens, tout incontinent, pour loger l’armée du sieur Barberousse a poyne de la hard pour désobeyssance…

Le Conseil général de Toulon décide alors de négocier13 pour obtenir, en premier lieu, de sauver les olives et les récoltes, ensuite, un compromis quant à l’évacuation de la ville, enfin, un allégement fiscal en dédommagement des pertes subies, fut la tâche des nouveaux consuls.

Le 14 octobre 1543, 174 galères, fustes et galiotes, mouillent dans la rade. Trente mille hommes s’installent en ville jusqu‘en avril 1544 pour le plus grand malheur de la cité où tout est fait, sur ordre du roi, pour satisfaire les Ottomans.

Les finances de la ville furent tellement obérées que Toulon mit plusieurs années pour les rétablir normalement, et il fallut emprunter 20 000 écus14. Par lettre donnée à Echon le 11 décembre 1543, François 1er exempta les Toulonnais de toutes tailles royales pendant dix ans, tellement fortes avaient été leurs charges financières durant ces six mois15.

Le départ est négocié par François 1er qui le paie très cher : « 800 000 écus d’or, pièces d’orfèvrerie et draps de soie en grand nombre plus vivres et munitions 16». Barberousse continue à perpétrer de multiples exactions dans le golfe de Naples et à Reggio di Calabre avant de regagner Constantinople avec un énorme butin et de nombreux esclaves. Sans que la France en tire d’avantage. Le 18 septembre 1544, François 1er signe avec Charles-Quint le traité de Crépy par lequel il s’engage à combattre les Ottomans, mettant fin à l’alliance turque.

D- Jacques Cartier et le passage du Nord-Ouest

Dans le cadre de son opposition à Charles Quint et aussi pour répondre à ses besoins financiers, François Ier lance des expéditions maritimes. Il s’agit tout à la fois de contester le partage du monde entre le Portugal et l’Espagne et de rechercher de nouvelles ressources.·

Le partage du monde s’effectue en quatre étapes principales, dont les deux premières sous l’égide du pape :

  • 1455: la bulle Romanus Pontifex confirme les Portugais dans leurs possessions d’Afrique occidentale
  • 1493: la bulle Inter coetera donne aux Rois Catholiques le droit d’acquérir territoires au delà de 100 lieues (418km) à l’ouest des Açores
  • 1494 le traité de Tordesillas reporte la ligne de « marquation » à 370 lieues à l’ouest du Cap Vert
  • 1529 traité de Saragosse (Pacifique)

La diplomatie de François 1er fera admettre que la bulle de 1493 ne concernait que les terres connues, pas celles à découvrir. Il déclare au commandeur d’Alcantara, envoyé de Charles-Quint :

« Est-ce déclarer la guerre et contrevenir à mon amitié avec sa Majesté que d’envoyer là-bas mes navires? Le soleil luit pour moi comme pour les autres. Je voudrais bien voir l’article du testament d’Adam, qui m’exclut du partage du monde. »

Il conteste ensuite la validité des deux traités qui n’ont pas fait l’objet de bulles papales. 

  1. Les précurseurs français

  • La pêche se développe sans éclat sur les grands bancs, depuis probablement la fin du XVe siècle
  • L’armateur Dieppois Jean Ango est présent sur toutes les mers. Il arme des dizaines de navires et dispose de pilotes expérimentés qui lui permettent d’atteindre Madagascar, l’Inde et Sumatra en 1527. Il arme également à la course et ses corsaires s’emparent des richesses du palais de Guatimozin envoyées par Cortès en Espagne
  • En 1524 et 1526: Verrazano traverse l’Atlantique sur la Dauphine et explore la côte orientale de l’Amérique du Nord

 2- Les voyages de Jacques Cartier 17

Né probablement entre le 7 juin et le 23 décembre 1491 à Saint-Malo (Bretagne) où il décéda en 1557, Cartier navigue sans doute dès sa jeunesse, mais on ne connaît rien de sa carrière avant 1532.

Lorsqu’en 1532 Jean Le Veneur, évêque de Saint-Malo et abbé du Mont-Saint-Michel, propose à François 1er une expédition vers le Nouveau Monde, il fait valoir que Cartier est déjà allé au Brésil et à la « Terre-Neuve ». La commission délivrée à Cartier en 1534 n’a pas été retrouvée, mais un ordre du roi, en mars de cette même année, nous éclaire sur l’objectif du voyage : « descouvrir certaines ysles et pays où l’on dit qu’il se doibt trouver grant quantité d’or et autres riches choses ». La relation de 1534 nous indique un second objectif : la route de l’Asie. À ceux qui prêtent à Cartier en ce premier voyage une préoccupation missionnaire, Lionel Groulx répond : « L’or, le passage à Cathay! S’il y a une mystique en tout cela, pour employer un mot aujourd’hui tant profané, c’est une mystique de commerçants, derrière laquelle se profile une rivalité politique. »18

Cartier part de Saint-Malo le 20 avril 1534, avec 2 navires et 61 hommes. Favorisé d’un «bon temps », il traverse l’Atlantique en 20 jours. Il explore le golfe du Saint Laurent et entre en baie de Gaspé le 14 juillet, où il établit des relations importantes avec des Indiens Iroquois laurentiens venus en grand nombre pour leur pêche annuelle.

Figure 2 : Orthodromie de St Malo à Terre Neuve

Le 24 juillet, sur la pointe Penouille, Cartier fait dresser une croix de 30 pieds, aux armes de la France qui marque la prise de possession du pays au nom de François 1er.

Cartier obtient du chef indien Donnacota d’emmener deux de ses fils, Domagaya et Taignoagny, en promettant de les ramener. Avec ces deux Indiens, qui pourront un jour servir d’interprètes, Cartier sort de la baie de Gaspé le 25 juillet. Le 15 août, il entreprend le voyage de retour.

Rentré à Saint-Malo le 5 septembre 1534, il reçoit dès le 30 octobre une nouvelle commission pour parachever sa découverte. Il a cette fois trois navires et un équipage de quelque 110 hommes. Sont aussi du voyage Domagaya et Taignoagny. Pendant leur séjour de huit mois et demi en France, ils ont appris le français, mais n’ont pas encore été baptisés.

Parti de Saint-Malo le 19 mai 1535, Cartier se retrouve dans le golfe après une longue traversée de 50 jours. Il reprend tout de suite ses recherches et, sur l’indication de ses deux guides indigènes, il entre dans le fleuve Saint Laurent le 13 août. Pour Cartier, c’est enfin le passage vers les Indes qu’il cherche. Cartier remonte le fleuve et choisit de se fixer sur la rivière Sainte-Croix (Saint-Charles), à l’embouchure du ruisseau Lairet. Le 19 septembre, il partsur l’Émerillon, mais sans interprètes, ce qui diminuera grandement l’utilité de son voyage. S’arrêtant à Achelacy (région de Portneuf), il contracte alliance avec le chef du lieu. Parvenu au lac qu’il appelle Angoulême (Saint-Pierre), il laisse son navire à l’ancre et continue en barque avec une trentaine d’hommes. Le 2 octobre, il arrive à Hochelaga, ville close et fortifiée à la mode iroquoise, près d’une montagne qu’il nomme mont Royal, le futur Montréal.

Il revient à Stadaconé, où avec ses hommes, ils se fortifient pour l’hivernage.

L’hiver fut rigoureux. De la mi-novembre à la mi-avril, les navires furent pris dans les glaces. En plus du froid, les français vont souffrir du scorbut. À la mi-février, des 110 hommes de Cartier, il n’yen avait pas plus de 10 en bonne santé ; 25 personnes, au total, allaient périr.

Le printemps venu, on prépare le retour en France. Faute d’un équipage assez nombreux, Cartier abandonne la Petite Hermine. Le 6 mai, il quitte Sainte-Croix avec ses deux vaisseaux et une dizaine d’Iroquois, dont quatre enfants qu’on lui avait donnés l’automne précédent. Dans sa cargaison, une douzaine de morceaux d’or et des fourrures. Le 16 juillet 1536, il rentre à Saint-Malo, après une absence de 14 mois.

Dès son retour, Cartier présente un rapport à François 1er : il lui parle d’une rivière de 800 lieues qui peut conduire à l’Asie et fait témoigner Donnacona. Le roi, enthousiaste, lui donne la Grande Hermine.

En raison de La guerre qui éclate entre François 1er et Charles Quint, la nouvelle expédition est reportée. Ce n’est que le 17 octobre 1540 que le roi délivre à Cartier une commission pour un troisième voyage. Il s’agit cette fois d’établir une colonie.

Le 15 janvier 1541, une décision royale vient tout changer : le protestant Jean-François de la Roque de Roberval reçoit une commission qui le substitue à Cartier.

En mai 154l, Cartier appareille seul, Roberval n’ayant pas encore reçu son artillerie. Cartier fait voile le 23 avec cinq navires, dont la Grande Hermine et l’Émérillon et 1 500 hommes. Le 23 août 1541, il reparaît devant Stadaconé, puis remonte le fleuve et se fixe à l’extrémité occidentale du cap, à l’embouchure de la rivière du Cap-Rouge. La colonie porte d’abord le nom de Charlesbourg-Royal. Pendant l’hivernage, les indigènes auraient tenu la colonie en état de siège et se seraient vantés d’avoir tué plus de 35 Français. En juin 1542, Cartier lève le camp. Au port de Saint-Jean (Terre-Neuve), il rencontre Roberval qui arrive enfin avec sa colonie et qui lui ordonne de rebrousser chemin. Parce qu’il croit transporter de l’or et des diamants ou parce qu’il ne veut pas affronter de nouveau les indigènes, Cartier profite de la nuit pour filer vers la France, privant ainsi Roberval de ressources humaines et d’une expérience précieuses.

La flotte de Cartier était celle des illusions : le minerai d’or n’était que de la pyrite de fer, et les diamants, du quartz, d’où le proverbe « faux comme diamants de Canada ». On ignore si Cartier fut réprimandé pour son indiscipline : on remarque, en tout cas, qu’il ne fut pas chargé de rapatrier Roberval en 1543 et qu’on ne lui confia plus d’expédition lointaine.

Conclusions

François Ier fait preuve d’un sens géopolitique avisé en cherchant deux solutions concurrentes pour assurer les liaisons commerciales avec l’Asie. Si la recherche de l’alternative maritime par le passage du Nord-Ouest n’aboutit pas, les relations diplomatiques et les accords commerciaux qu’il noue avec l’Empire ottoman seront pérennes. Son action pour contester le partage du monde entre les royaumes ibériques est également efficace.

En revanche, sa volonté de compenser la faiblesse navale par une alliance avec le Croissant est un échec stratégique prévisible tant les objectifs politiques étaient incompatibles. Pour les Français il s’agit d’un simple soutien naval devant leur permettre de prendre pied en Italie, alors que les Ottomans cherchent un moyen de poursuivre leurs conquêtes terrestres par la voie maritime après leur échec de 1529 devant Vienne.

Hugues EUDELINE

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1 AUPHAN, p. 15

2 LEWIS, Les arabes dans l’histoire, p. 62

3 CHRISTIDES Vassilios, Un exemple d’incompétence navale : la bataille dite « des mâts ». Paris, Stratégique N° 89/90, p. 217-233.

4 LEWIS, Les arabes dans l’histoire, p. 184

5 Ibid., p. 188

6 CHALIAND, Géopolitique des empires, p. 162-163

7 NICOLAS, p. 20

8 KENNEDY, The Rise and Fall of British Naval Mastery, p. 18

9 VEINSTEIN, Istanbul, carrefour diplomatique, première conférence prononcée au Collège de France, 2008

10 PANZAC, Les corsaires barbaresques, p.12

11 Ibid. p. 35

12 VEINSTEIN, Istanbul ottomane, carrefour diplomatique (XVe-XVIIIe siècles), cinquième conférence prononcée au Collège de France

13 Archives communales de Toulon BB 47 f° 248 v°

14 Cdt Emmanuel Davin, Le célèbre amiral Turc Khaireddin Barberousse à Toulon (1543-1544). Neptunia no 55. 3e trim. 1959, p. 5

15 Ibid. p. 8

16 Ibid., 97

17 Le texte qui constitue cette partie est constitué d’extrait du Dictionnaire biographique du Canada, volume premier de l’an 1000 à 1700. Les Presses de l’université Laval, 1966, 774 p.

18 Ibid. p. 171