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Laïcité, précautions d’emploi.

 

Avant de prendre un médicament, il est recommandé de consulter la notice. La laïcité est, sinon le remède, du moins le principe d’agencement que se sont fixé les Républiques successives en France pour assurer la paix civile sur la base d’un commun politique non religieux. Encore est-il souhaitable de l’appliquer avec discernement. Ces pages n’ont pas pour objectif de discuter le diagnostic ni l’ordonnance, mais d’indiquer quelques points d’application susceptibles de rendre le traitement plus efficace et de sauvegarder la vie du patient : pour tenir compte des mutations récentes des réalités sociales et politiques, quatre domaines seront abordés : comment actualiser les distinctions entre le religieux et ce qui n’en relève plus, et redéfinir les séparations entre religion et savoir, entre religion et pouvoir politique ; ensuite le domaine de l’accueil et des places faites aux individus ou aux groupes, anciens ou derniers venus ; puis celui de la construction d’une temporalité commune qui ne coïncide pas mécaniquement avec le temps des horloges ; et enfin la possibilité donnée à chaque individu de se construire en lien avec les autres.

 

Selon les constitutions de 1946 et 1958, la France est une République démocratique et laïque, mais cette laïcité n’a jamais été définie. Pour simplifier, l’enjeu est de savoir si les religions doivent avoir une place institutionnelle au sein de l’État. Dans les faits, et par la suppression du budget des cultes en 1905, elles en sont exclues. Le dernier lien institutionnel entre l’État et les religions a été alors définitivement supprimé.

Ce rappel historique  ne règle pas la question actuelle. Dans les sociétés occidentales, Etats-Unis compris, beaucoup d’individus estiment aujourd’hui ne plus être concernés par des religions qu’ils jugent abusivement ostensibles, sinon envahissantes, dans les media. D’autres au contraire, fidèles, « revenus » ou convertis, supportent mal l’effacement public de religions qu’ils estiment essentielles parce qu’ils en ont fait le choix individuel. Il existe donc des frustrations opposées au sujet de la visibilité des religions, ce qui impliquerait des clarifications nécessaires si les États veulent éviter crispations et affrontements, avec le risque grave de céder à la tentation de restreindre des deux côtés la liberté d’expression pour calmer le jeu. De plus, au sein d’une même société, de gros écarts séparent sur ce point les couches sociales ; les plus appauvries semblent plus sensibles aux propositions religieuses. Enfin, en se mondialisant, les religions elles-mêmes paraissent s’éloigner de plus en plus des formes locales et populaires des cultes pour se reconstruire sur des bases dogmatiques défensives plus rigoristes, quand elles ne retournent pas vers un passé mythifié, sinon mystificateur. Pour surmonter tensions et frustrations, la solution d’équilibre paraît être le dialogue, l’acceptation réciproque, une certaine modération, la mise en avant d’un commun politique en deçà des religions, en particulier une complète liberté d’expression culturelle, religieuse, anti religieuse ou agnostique, même provocatrice comme « Tartuffe », tant qu’elle respecte l’ordre public. Cette expression peut se déployer dans un espace public de la société civile ouvert à tous et différent de l’espace institutionnel de l’Etat.

Depuis le début des temps modernes, il est admis que la science se caractérise par la séparation entre les connaissances tirées de la tradition, religieuse ou non, et l’élaboration de savoirs révisables construits sur l’observation, le calcul, l’expérimentation, le raisonnement, la dispute entre pairs menée de manière indépendante  et sans référence à une autorité extérieure. Galilée et Darwin demeurent les figures tutélaires de ce savoir indépendant. Dans les sciences humaines, la modernité implique également le retour critique aux textes et l’analyse des sources, y compris dans le domaine religieux. Mais quand sociologues et anthropologues, Durkheim, Weber, Mauss ou leurs successeurs, interrogent scientifiquement les faits religieux pour définir les fonctions et mesurer les effets des religions sur les individus et les sociétés, hier et aujourd’hui, certains tenants d’une laïcité radicale, contraints alors de considérer les religions comme des faits anthropologiques majeurs, regrettent de devoir renoncer à les réduire à des illusions ou à des aliénations. C’est pourtant la troisième République qui, parallèlement à la fermeture des facultés de théologie dans les Universités d’Etat, a créé à l’Ecole des Hautes Etudes une section de « sciences religieuses », ouvrant ainsi la voie à la séparation des religions et de l’instruction publique.

Le principe de laïcité ne surplombe pas, ne dépasse pas, n’efface pas les religions sous le savoir scientifique, elle se contente de leur proposer une place différente en les distinguant et en les séparant.

 

Dans le domaine politique, la séparation des religions et de l’Etat par la loi de 1905 donne son autonomie complète et définitive au pouvoir. Le dispositif des « quatre cultes reconnus » (catholique, réformé, luthérien, israélite) entre 1801 et 1807 avait rendu irréalisable le désir de l’Eglise catholique de légitimer à nouveau le pouvoir politique par l’onction du sacre comme sous l’Ancien Régime. L’autonomie du pouvoir politique garantit qu’il traite désormais tous les cultes à égalité.

Mais à y regarder de plus près, tout se passe comme si la légitimation du politique par le religieux avait disparu brusquement avec l’exécution du « roi très chrétien ». Ayant sacrifié « le tyran », la République se met immédiatement en quête d’un substitut sacral, comme l’indiquerait par exemple, non seulement les tentatives éphémères du culte de la Raison ou de l’Etre suprême, mais la formule plus durable de « l’amour sacré de la patrie » ; et on peut considérer alors le « long XIXe » et le « court XXe » siècle comme des périodes où se multiplient les tentatives pour substituer au Dieu chrétien d’autres divinités tutélaires, « la patrie », « la nation », « l’Etat », « le peuple », « la race », «le socialisme par la classe ouvrière », « le marché », qui exigeront elles aussi en deux siècles d’énormes sacrifices. Comme le disait Anatole France évoquant la Terreur en 1911, ces « dieux ont soif » eux aussi.

Le lien entre la religion et l’Etat serait-il radicalement impossible et simultanément indispensable, fût-ce par le biais de la religion civile proposée par Rousseau ou par Buisson ? Il est nécessaire d’insister sur cette difficulté, si l’on veut que la laïcité reste un principe d’agencement qui tienne à l’écart toute sacralisation, ce qui risquerait d’instaurer une tyrannie d’un autre ordre. En outre, si la laïcité devenait l’idéologie d’une religion civile, elle s’exposerait elle-même au travail du temps, à l’inévitable sécularisation, qui la transformerait tôt ou tard en doctrine, source de nouvelles divisions.

 

Le nombre des fidèles de l’Islam étant infime sur le sol français dans les années 1801-1807, cette religion est de ce fait absente des « quatre cultes reconnus ». Aujourd’hui encore, elle peine à obtenir sa place. Des millions de françaises, de français, ou de résidents, ont fait le choix individuel de devenir, ou de rester musulmans. Pratiqué plus ou moins discrètement par les travailleurs immigrés maghrébins, l’Islam devient visible en 1989, soit quinze ans après l’autorisation en 1974 du regroupement familial. En 1989 en effet, trois jeunes filles élèves d’un collège de l’enseignement public à Creil entendent conserver pendant les cours un foulard pour cacher leur chevelure, en obéissance, disent-elles, aux préceptes de leur religion, l’Islam.

Jusqu’aux années 80, la laïcité n’était pas au centre des préoccupations publiques, mais elle continuait à sous-tendre le malaise des enseignants des établissements publics, déjà ébranlés par la loi Debré de 1959 qui permet le financement par l’Etat d’établissements confessionnels d’enseignement, et révoltés par le déséquilibre[1] des moyens alloués aux enseignements privés et publics ; ils avaient aussi été scandalisés par le renvoi  en 1984 du ministre Alain Savary jugé responsable de l’échec de la mise en place « du grand service unifié et laïque d’enseignement » qui aurait ainsi amendé la loi Debré. Le Président  leur paraît avoir cédé devant une manifestation orchestrée par la droite et les catholiques. Cinq ans plus tard, ils voient dans l’acceptation éventuelle du port par les élèves de signes religieux distinctifs comme une troisième atteinte à la laïcité de l’école et réprouvent l’initiative de leur ministre Lionel Jospin qui sollicite le Conseil d’Etat pour savoir si le dispositif de laïcité s’applique en la circonstance aux élèves.

Donc, les événements de Creil interpellent les enseignants de l’Education Nationale, puis à travers eux l’ensemble de l’opinion. La publication dans la presse d’une lettre signée de cinq intellectuels connus[2] qui disent redouter dans l’éventuelle acceptation du foulard « un Munich de l’école républicaine », met le feu aux poudres et depuis lors, tous les débats sur la laïcité et sur l’Islam se déroulent dans un climat passionnel. La laïcité est parfois dévoyée en rempart et instrument de lutte contre le seul Islam. Il reste néanmoins indispensable  de garder un oeil critique sur l’islamisme, par lequel certains musulmans s’autorisent à transformer leur religion en source unique de la norme politique ; pour autant, assimiler l’Islam à un  terrorisme meurtrier est injuste et dangereux ; impliquer l’ensemble des musulmans dans ces deux dérives est injustifié, quelle que soit l’ampleur du traumatisme généré par l’attentat du 11 septembre 2001.

C’est dans ce climat qu’a été votées la loi de 2004 sur la proscription de signes religieux à l’école publique, et celle de 2010 sur l’interdiction du voile intégral dans l’espace public. La première loi connaît une application apaisée grâce à l’implication des personnels, et par le fait que la cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg a reconnu à l’État Français la légitimité de cette application. Il n’y avait par contre aucune raison d’évoquer la laïcité pour justifier dans la 2e loi une mesure d’ordre public et de sécurité par ailleurs nécessaire.

Parmi les craintes suscitées en Occident par « l’Islam », figure l’idée que le principe d’égalité, qui figure dans la devise de la République, serait menacée par la subordination des femmes aux hommes reconnue par la charia. Mais les violences sur les femmes, allant parfois jusqu’au meurtre, du fait de leurs maris ou compagnons, ne sont pas imputables à une seule catégorie de la population déterminée par une appartenance religieuse. Il faut cesser de faire de la présence de citoyens ou de résidents musulmans une « question » ou un « problème », termes qui devraient rappeler de sinistres précédents. L’étude de Gilles Keppel sur Clichy et Montfermeil montre que même là où 60% des habitants se disent musulmans, ils ne parviennent pas à construire une communauté. Le danger de communautarisme musulman en France est donc pur fantasme, comme on le voit aussi à travers les dysfonctionnements du Conseil Français du Culte Musulman censé représenter cette « communauté ». La mondialisation brasse les populations et leurs appartenances, c’est une réalité banale aujourd’hui. Les français et les résidents de religion musulmane sont des français et des résidents comme les autres. Point. Et si la dénonciation de la religion n’était qu’un prétexte commode pour imposer une nouvelle domination des anciens colonisateurs sur les anciens colonisés ?

 

Vivre dans le même espace implique-t-il de vivre dans le même temps ? La contemporanéité aussi est une élaboration. Norbert Elias a montré que le temps, malgré les apparences, n’est pas donné par les horloges, mais construit par la société. Particulièrement quand une partie des habitants se réfère à un temps religieux, entre création, jugement et salut, mais selon des modalités et des calendriers différents ; et quand l’autre partie se réfère au très long temps de l’histoire naturelle, entre le big bang et l’apparition de la vie sur la terre, planète qui tourne autour du soleil et non l’inverse. En dehors même des religions du salut, le rôle des prêtres dans l’établissement du calendrier, et donc d’un rythme et d’un temps commun, est ancien et connu ; les prêtres se sont faits parfois astronomes et ont construit des observatoires pour harmoniser calendrier religieux et calendrier astronomique ; la sécularisation a depuis séparé les rôles.

La construction d’un temps commun permet l’unité de la communauté sociale et politique, en incluant les individus et les groupes dans leur légitime pluralité. Ce qui n’implique ni uniforme ni uniformisation. Il faut donc accepter qu’il se construise par l’échange, le dialogue, le partage, le débat ; ajuster les rythmes, tenir compte des écarts, des lenteurs, des décalages et des parcours historiques variés, fait partie de l’élaboration démocratique. Les jours fériés, les vacances « de Noël » et « de Pâques » restent fondés sur le calendrier chrétien ; la commission Stasi, préparatoire à la loi de 2004, avait proposé d’inscrire le kippour juif et l’aïd musulman dans le calendrier national ; cette proposition n’a pas été maintenue dans la rédaction de la loi.

 

L’élaboration d’un temps commun suppose que chacun ait pu approfondir son autonomie et simultanément tisser des liens. La construction d’une société démocratique passe en effet par l’individuation : chacun apprécie, formule son opinion, argumente, débat, vote en son âme et conscience et de manière responsable, parce qu’il a acquis à partir des savoirs, la faculté de juger en toute autonomie. La laïcité permet cette liberté dans la mesure où elle autorise chacun à prendre ses distances et à s’émanciper des héritages et des appartenances s’il l’estime opportun. Certains auteurs parlent en ce sens de « laïcité intérieure ».

Toutefois, cette individuation se construit socialement ; elle s’élabore par les rencontres, les découvertes, les échanges et les partages. Chaque individu appartient à de multiples ensembles empilés ou croisés : la famille, les ancêtres, la langue, l’école, la classe, le sport, le métier, la profession, la culture, les loisirs, les engagements syndicaux, politiques, associatifs, philosophiques, religieux ou agnostiques. En ce sens, l’individuation se construit à partir de cette multitude d’appartenances par le choix, la confrontation ou la coopération, autant que par l’accommodement de chacun avec les circonstances. Elle permet à chacun de construire sa singularité en regard des autres et lui permet d’échapper ainsi au repli individualiste ou identitaire, son exact contraire et sa caricature. Cette individuation se construit en effet dans la solidarité, en commençant à l’école au sein de la classe, premières collectivités non familiales. Elle ne brise pas les solidarités, elle aide au contraire à sans cesse les reconstruire.

Pour que cette construction puisse se poursuivre de l’enfance à l’âge adulte de manière positive, le rôle de l’école laïque est central pour apprendre, accompagner, pouvoir mettre à distance, comparer, hiérarchiser, distinguer les savoirs des croyances, réfléchir, penser, juger.

 

Pour reprendre la métaphore initiale, le dispositif de laïcité que nous avons hérité de la IIIe République n’est certes pas une panacée, mais il est un bon compromis. Son application rigide en recette valable une fois pour toutes, adossée à une réflexion insuffisante sur les mécanismes de notre société actuelle, peut toutefois engendrer crispations ou réactions de rejet, et ainsi « nuire gravement à la santé » du corps social. J’ai essayé dans ces pages d’attirer l’attention sur quelques points : les distinctions ou séparations classiques entre religion et savoir, religion et pouvoir, l’indispensable exclusion du sacré hors du politique, la place des derniers venus, le temps construit en commun et la variété des traditions, l’individuation cœur de la modernité, autant de questions qui n’ont peut-être pas été suffisamment prises en compte jusqu’alors. Si la laïcité est un principe d’agencement garantissant à tous une place égale et une égale considération, elle est à adapter perpétuellement pour tenir compte des mouvements de population incessants et des transformations anthropologiques.

Alain BONDEELLE

Membre associé de l'Institut Jacques Cartier

Membre de la LDH

 

 

 

 

 


[1] Les établissements sous contrat avec l’Etat reçoivent dans leur ensemble 20% des moyens alors qu’ils n’accueillent que 18% des effectifs.

 

 

 

 

[2] Dans l’ordre alphabétique : Elisabeth Badinter, Régis Debray, Elisabeth de Fontenay, Alain Finkelkraut, Catherine Kinzler.