exode rural

 

La Chine est l’un des plus vieux pays ruraux du monde. 5000 ans avant notre ère, elle pratiquait déjà, du moins dans la région du bas Yangzi, la riziculture inondée qui exige canaux, digues, élévateurs d’eau et, donc, une organisation communautaire, peu répandue ailleurs…

I – Héritage et redémarrage (du monde rural chinois).

1 – Le Temple du ciel : les travaux et les jours.

On peut et on doit visiter aujourd’hui, à Pékin, le Temple du ciel, l’endroit où l’empereur en personne jeûnait, priait et intercédait, entre ciel rond et terre carrée, pour que les récoltes soient bonnes. La prospérité et la paix sont au cœur même du mandat du ciel qui légitime le pouvoir impérial. S’il advenait que ce ne fût pas le cas, la révolte pourrait éclater et y mettre fin.

Depuis les temps les plus reculés de la Chine ancienne, en effet, les nong, les paysans, les fermiers, constituent la véritable armature de la nation chinoise. Cultivant essentiellement le blé au nord et le riz au sud, ce sont leurs travaux au fil des jours qui nourrissent les villes, les palais et les soldats du pays qui doivent les protèger des rudes nomades du nord, toujours prêts à fondre sur eux et sur leurs richesses… En outre, ils payent leurs dus aux propriétaires qui leur louent les champs…

2 – De la Chine en déclin au maoïsme nationaliste et paysan.

Du XIIIème au XVIIIème siècles, le sort des paysans ne s’améliore guère. Ils s’acharnent pourtant à améliorer sans cesse la culture du riz, plante qui a les plus forts rendements à l’hectare et permet par conséquent de nourrir une nombreuse population. Des espèces précoces importées du Vietnam autorisent deux récoltes annuelles dans le bassin du fleuve Bleu, le grenier du pays. Malheureusement, les propriétaires des terres, qui résident en ville, veulent toujours davantage de revenus et leurs intendants (ganpu) exigent toujours plus des travailleurs ruraux paupérisés dont les liens avec leurs propriétaires-rentiers se tendent dangereusement. De surcroît, les catastrophes naturelles (inondations, sécheresses, tremblements de terre) ajoutent aux risques de famines, au point que, en 1406, parait  un « Précieux Herbier pour la survie en cas de Disette », à l’efficacité forcément limitée…

Cependant, la population augmentant rapidement, la dynastie des Qing encourage l’installation des paysans Han vers les régions périphériques : Xianjiang, provinces du sud (Guizhou, Guangxi ou Yunnan) et même à Taïwan et à Bornéo … non sans conflit avec les autochtones. En 1958, naissent 26000 communes « bourgeons du socialisme ». Dans cette véritable collectivisation de l’agriculture, chaque commune, riche de 2000 à 7000 familles sur 4000 à 4500 hectares, est encadrée tant sur le plan technique que sur le plan politique. Elle assure à chacun nourriture, vêtement, logement, soins médicaux et, même, sépulture.

Le grand timonier pense qu’il faut maintenir, le peuple chinois dans ses villages, le fixer. D’où le fameux passeport intérieur, le célèbre hukou sans lequel aucun chinois ne peut devenir citadin. Pendant la Révolution culturelle, les « bourgeois », cadres et intellectuels sont envoyés pour être «rééduqués » à la campagne. Celle-ci demeure donc, aux yeux du pouvoir, le cœur et la source de l’éternelle identité chinoise…

3 – Deng Xiaoping : changer plutôt que bouleverser

Le « petit timonier » est, lui aussi, d’origine rurale, de la province du Sichuan, au cœur du continent chinois.. Nationaliste comme Mao, il s’en différencie profondément en mettant l’étranger au service du national, en ouvrant la Chine et, surtout, en préférant la réforme qui transforme plus le pays que la révolution qui ne fait que le bouleverser. Entamée, de fait, dès les années 1970, épaulée par la solide Banque agricole de Chine, la         « décollectivisation » des campagnes est achevée vers 1982. Les communes populaires sont supprimées. Ce sont, désormais, des familles qui exploitent la terre qui, cependant, appartient toujours à l’Etat. Les baux sont d’une durée de dix à quinze ans. Les exploitants doivent livrer à l’Etat une partie de leur récolte à un prix déterminé et disposent du reste à valoriser sur le marché.

II – Le prix de la production : les dégâts du progrès

1 – Chine et stress hydrique

La Chine est un pays où il y a trop d’eau ou pas assez. Le premier problème lié à l’eau est celui des divagations dévastatrices de ses fleuves, le fleuve Jaune, surnommé « le chagrin de la Chine » et le fleuve Bleu qui a encore dévasté son bassin en 1991. Le barrage des Trois gorges a comme enjeu de le contenir, de faire remonter la croissance du littoral vers l’intérieur du pays et de produire une part importante de l’électricité nationale. Mais ces grands travaux sont contestés : glissements de terrain, fuites d’eau et, surtout, déplacement de deux millions de personnes, souvent d’origine paysanne, dont une partie alimente l’exode rural.

La Chine ne dispose que de 8 % de l’eau douce du monde, pour 20% de la population totale. Les scientifiques sont particulièrement soucieux de l’assèchement des lacs dans le bassin du Yangzi que le programme qui consiste à « ramener l’eau du sud au nord » ne peut qu’aggraver, tandis que les sécheresses peuvent toujours, comme aux Etats-Unis ou en Russie, compromettre les récoltes de blé.

2 – Raréfaction des greniers et des jardins.

La Chine a toujours eu, parmi ses objectifs premiers, le souci de nourrir son abondante population. Malheureusement, ses greniers se raréfient, sous l’emprise de villes tentaculaires (Pékin et Shanghai sont des agglomérations de plus de vingt millions d’habitants, l’agglomération de Chongqing approche des trente-cinq millions d’habitants, Shenzhen, près de Hongkong, de 17). En outre, les zones résidentielles et industrielles, ainsi que les infrastructures gigantesques (ports, aéroports, autoroutes, voies ferrées), se multiplient. Ce grignotage et ces mitages ne font-ils pas comprendre pourquoi la Chine, comme d’autres pays (Japon, Corée du sud, pays arabes du Golfe, recherche et loue des terres dans les « trois A » (Asie, Afrique, Amérique latine) ? Il faut signaler que la terre chinoise, qui appartient toujours à l’Etat, est trop souvent arrachée à ceux qui la cultivent par des fonctionnaires locaux et provinciaux, plus ou moins corrompus, qui la vendent à des sociétés immobilières ou industrielles qui spéculent.

3 – l’enjeu environnemental : épuisement et sécurité alimentaire

Soumises à un impératif de rendement, la SAU, Surface Agricole Utile chinoise, qui se rétracte toujours plus, se dégrade de façon inquiétante sous mille assauts. Dans tout le pays, bien des contrées ne fournissent plus d’eau potable, Il a été récemment souligné que la pollution industrielle aurait déjà contaminé bien des rizières (mercure, plomb ou arsenic)… Dans ces conditions, les Chinois ont de moins en moins confiance dans leurs industries agro-alimentaires, au risque de favoriser les importations étrangères, occidentales, en particulier, aux normes plus contraignantes et davantage respectées. La paysannerie chinoise subit les revers du « miracle » chinois et de ses effets désastreux.

III – Paysans chinois et mondialisation

1 – Fin de la paysannerie chinoise ?

La politique de l’enfant unique a déjà 33 ans et commence à faire sentir ses effets. En 2011-2012, et pour la première fois dans l’histoire de la Chine, la population des villes égale celle des campagnes, ce qui est un fait considérable ! La raréfaction de la main d’œuvre et son rapide vieillissement vont avoir des conséquences immenses. L’exode rural bat son plein. Environ 200 millions de mingong, laissant leur enfant unique à leurs grands parents, ont vendu leurs bras et leurs mains à l’atelier du monde. Mais la situation évolue, le gouvernement commence à miser sur eux, future classe moyenne.

2 – Multinationales d’ici et de là-bas

Dans cette fin vraisemblable d’une économie extensive, fondée sur la surexploitation des ressources naturelles et humaines (mode très soviétique), la Chine risque de devenir plus dépendante du commerce mondial et de la loi des avantages comparatifs. Elle s’emploie à préserver ou à se procurer de nouvelles ressources. Elle mise, par exemple, sur la pomme de terre pour se préserver de pénuries alimentaires. Elle investit sur la tomate, le fruit le plus consommé au monde (fraiche ou cuite, sous forme de jus ou de sauce ketchup). Une entreprise chinoise a racheté dans ce domaine la PME familiale et provençale, Cabanon… Au Yunnan, dans le sud du pays, on mise même sur de futures usines d’insectes pour nourrir les Chinois (entomophagie).

Des exemples concernent le domaine des boissons : le thé, l’eau, le lait, la bière et le vin.

La bataille du lait

La question de la qualité du lait en Chine est plus qu’emblématique. Le scandale du lait à la mélanine a éclaté le 16 juillet 2008 et a pris de l‘ampleur juste après les Jeux Olympiques. 294000 enfants furent malades, 54000 hospitalisés et 6 sont morts. Mais en 2013, le lait frelaté fait toujours des victimes en Chine et concerne presque tous les géants du lait. Le groupe Yili, le premier, a dû rappeler, au mois de juin 2012, du lait en poudre pour enfants contenant du mercure. Le numéro 2 chinois, le groupe Mengniu (« la vache mongole ») promet d’investir dans des fermes de grande taille. Le troisième groupe, par la taille, Guangming rend plus sévère ses standards de qualité.

Le combat n’est pas encore gagné, loin s’en faut. La Chine compte 200 millions de petits fermiers, alors qu’elle manque de 100.000 à 300.000 inspecteurs sanitaires, ce qui demandera du temps et des moyens pour les former. Plus grave : alors que l’Union européenne ne tolère, par exemple, que 400.000 cellules somatiques par millilitre, et les Etats-Unis, 750.000, la Chine, redéfinissant ses normes en 2010 a opté pour 2 millions de cellules. Le Gouvernement a importé des laitières australiennes ou néo-zélandaises. Le groupe d’Etat, Bright Food fondé à Shanghai en 2006, a tenté de racheter le Français Yoplait, tandis qu’un autre groupe, Synutra a décidé d’investir à Carhaix, en Bretagne, au cœur de la première région laitière européenne, dans une usine de production de lait infantile dont les produits finis seront expédiés en Chine. L’objectif est de sécuriser la matière première et les zones d’approvisionnement et de jouer la parfaite traçabilité. Ce groupe est côté au NASDAQ (Bourse de New York). Malgré bien des problèmes, on peut mesurer la prise de conscience et l’ampleur de l’évolution en cours en Chine : restructuration et internationalisation.

Cochons et couvées…

Le porc est un animal d’origine chinoise... Mais aujourd’hui, il y a beaucoup de « cochonneries » dans ses 750 millions de cochons, la viande de beaucoup de ces animaux comportant trop souvent des résidus de vaccins, des antibiotiques, des colorants, des promoteurs de croissance et des métaux… Au printemps 2013, dérivent au fil de l’eau jusqu’à Shanghai des cadavres de porcs morts de maladie… L’augmentation du niveau de vie en Chine se traduit par une plus grande consommation de viande et de produits animaux qu’il faut nourrir (80% des protéines d’origine animale ingérées par les Chinois proviennent surtout des porcs et des volailles). Si bien que la Chine est contrainte d’acheter à l’étranger toujours plus de blé, de maïs et de soja. En Chine même, la culture du maïs est responsable de l’épuisement des nappes phréatiques et des difficultés des petits agriculteurs

3 – Ressources, prix et société sous tension.

La situation agro-alimentaire chinoise risque donc de se fragiliser. Un paysan chinois a des chances de gagner deux fois plus en travaillant dans une zone urbaine plutôt que de continuer à cultiver une parcelle agricole dans son village. Une récente enquête du Centre d’études rurales chinoises estime que les différences de richesse au sein des campagnes atteignent un niveau dangereux, faisant craindre de «possibles déstabilisations sociales».Les terres et les hommes de la campagne chinoise semblent donc arriver à saturation dans leur capacité à soutenir l’expansion nationale.

Bataille mondiale pour les terres arables

Il n’empêche, la Chine, comme le Japon, la Corée du sud, les pays arabes du Moyen-Orient, non seulement, loue des terres, mais elle a une caractéristique supplémentaire : un certain nombre de ses paysans, souvent originaires de Manchourie, vont travailler en Sibérie… de façon à combler le manque de bois ou de soja de leur pays

Sous la pression de désastres écologiques et consciente des menaces, la Chine, devenue une grande puissance scientifique, elle expérimente de nombreuses techniques très en pointe, souvent en collaboration avec les Etats-Unis. Une approche quantitative de l’agriculture, nécessaire, n’est plus suffisante. Le premier ministre éthiopien, par exemple, appelle de ses vœux, « une économie verte climatiquement résiliente ». Sinon, il faut craindre une dangereuse conjonction de jacqueries sur l’ensemble du territoire national, menaçant le pouvoir. De nouveaux travaux herculéens à la chinoise sont à prévoir pour, selon Joêl Ruet, du CNRS, inventer une agriculture à la fois productive, verte et sociale… Sans oublier que, dans l’histoire chinoise, les changements de pouvoir et de dynastie ont, le plus souvent eu, comme origine, le mécontentement des paysans et des gens de la campagne chinoise…

Claude Chancel , vice président de l'Institut Jacques Cartier et Axelle Degans,

professeurs agrégés de l’Université)