évangiles

 

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Notre premier souci a été, en nous appuyant sur des exégètes modernes, de relier l’islam initial à son environnement, pas seulement bédouin comme on  avait l’habitude, chez les orientalistes du XIXe siècle, de l’y maintenir, mais aussi, de reconnaître dans le Coran ses ascendances culturelles mésopotamiennes , auxquelles nous avons aussi emprunté un grand nombre de mythes depuis l’épopée de Gilgamesh (2500 B.C.), persanes par le mazdéisme et le manichéisme (Iblis au service de la remontée de l’humanité vers Dieu), judaïques et chrétiennes. La 1e sourate du Coran contient le mot « sirat », qui vient de « stratos » (la voie droite), montrant les emprunts grecs ; d’autres sont éthiopiens, hébreux, iraniens. Le Pr. Mohamed Arkoun rappelle constamment combien ce Livre est le réceptacle des connaissances humaines transmises par les traditions les plus variées. Des études récentes ont montré les difficultés de recension du texte coranique, dont la version définitive tardive a été imposée à la communauté, les variantes étant soigneusement détruites jusqu’à ce qu’on en retrouve à Sanaa en 1960.

            Les thèmes coraniques incluent les 5 piliers de l’Islam, kit minimum du pratiquant, mais insuffisants pour révéler tout ce que le Coran offre de réflexions sur le destin religieux de l’homme, la foi, la morale, le droit, le statut personnel, et même la pratique de la magie ou le combat religieux, ainsi que la personnalité du Prophète Mohamed. Cette ouverture sur et par des cultures différentes ont conduit à des particularismes régionaux, sunnisme ou chiisme (dont l’affrontement à la mort du Prophète revient aujourd’hui dans toute sa vigueur), zaïdisme, ismaélisme, druzisme, alaouitisme et bien sûr, kharijisme dont les traces se retrouvent en Oman, en Tunisie, en Algérie et dans la diaspora.

   L’Islam n’est pas que cultuel ou rituel. Des hommes se sont inspirés du Coran pour créer le mouvement philosophique mutazilite qui se poursuit aujourd’hui et s’oppose à l’intégrisme et le spiritualisme soufi ou confrérique. Aujourd’hui, le rôle positif des femmes et la pensée moderniste, la défense des droits de l’homme s’inspirent aussi du texte révélé. Ce que nous pourrions appeler « l’islam de France ou « islam gallican » a été présenté à nos lecteurs dans le Bulletin de l’œuvre d’Orient No 784 de juillet 2014. Presque partout des penseurs musulmans n’hésitent pas à proclamer comme Fouad Zakaria (cf bibliographie) au Caire, que dans l’enseignement théologique islamique encore en cours dans leurs Universités, « les passions et les émotions l’emportent sur la raison » ; le Pr. Mohamed Talbi , à Tunis (cf bibliographie) , n’hésite pas à assurer que « le réformisme va réussir dans les communautés d’Occident , là où il y a la liberté . Il faut que les musulmans se réforment de l’intérieur, dans leur conscience musulmane, et arrivent à la conviction intime qu’ils sont en harmonie avec eux-mêmes tout en rejetant ce qui est contre la modernité, la justice, l’humanisme, et qui n’est que le produit d’une époque révolue.

Plus incisif, le Pr Abdelwahab El Affendi dans son ouvrage Who needs an  Islamic State ? (Londres, Grey Seal, 1991), n’hésite pas à proclamer : « Il est temps que les musulmans réalisent que nous vivons à l’échelle globale, que nos croyances sont analysées par l’humanité toute entière. Les musulmans sont au bas de l’échelle de la liberté, de la démocratie et du respect des droits de l’Homme. Nous devons être sérieusement critiques de nous-mêmes et de notre histoire. La recherche d’un Etat islamique doit commencer par la recherche de la liberté pour les musulmans ». M. El Affendi est chroniqueur du principal périodique islamique britannique Muslim News.

            Enfin, l’islam politique, lui aussi, prétend s’appuyer sur des schémas médiévaux, sur d’autres sourates coraniques. Wahabites, Salafistes, Frères Musulmans veulent revenir à l’islam originel, immuable et non évolutif, refusant toute nouvelle exégèse, développant le concept de « djahiliyya » antioccidentale, antichrétienne, antisounnite libérale, antichiite, etc… brandissant le concept de l’Etat Islamique, où des hommes dicteraient ce qu’ils croient être la volonté de Dieu. Cette instrumentalisation politique sera vue rapidement à travers les cinq continents ; de même hélas que les réseaux terroristes qui, par « le glaive » seulement, voudraient changer le monde, bien qu’ils soient incapables de décrire ce que deviendrait le monde après leurs sanglantes opérations. Les partisans d’un Islam bloqué, au contraire, souché sur un passé recomposé, rejettent toute discussion, tout assouplissement, toute exégèse. Hostiles à toutes les possibilités de dialogue avec d’autres civilisations, ils enferment l’Islam dans une sécheresse de pensée qui coupe les ressortissants musulmans des Etats modernes de toute forme de participation citoyenne. C’est que les intégristes feignent de confondre les valeurs fondamentales de la modernité (raison critique, droits de l’homme et de la femme, humanisme) et ses effets pervers (matérialisme, athéisme, dégradation des valeurs). Une telle forme de pensée devient caricaturale si l’on pense aux talibans d’Afghanistan, aux mouvements apparentés à Al Qaïda ou à Daech

I- VERSETS D’ORIGINE CHRETIENNE DANS LE CORAN

La thématique coranique contient 60 passages de l’Ancien Testament et 60 des Evangiles, notamment 36 citations de Mathieu, d’autres des évangiles apocryphes (Barnabé) ; la description du Paradis correspond au « Jardin d’Eden « des Pères syriaques ; la légende des 7 Dormants (sourate XVIII) est utilisée par les théologiens monophysites comme preuve de la résurrection. La mystique chrétienne a inspiré le soufisme pour le port de l’habit de laine blanche, l’enseignement aux jeunes sous forme d’aphorismes et l’habitude gyrovare de se déplacer d’un couvent à l’autre. Parfois, certains versets coraniques reprennent le thème de versets de l’Evangile presque dans les mêmes termes ; nous en avons sélectionné quelques uns. D’abord en ce qui concerne l’annonce de la naissance miraculeuse de Jésus ;  Luc 1 :26, nous dit « L’ange Gabriel entra chez Marie et dit « Le Seigneur est avec toi… Tu enfanteras un fils… appelé Fils du Très Haut » à rapprocher du Coran XIX 17 et de VLV 3 « L’ange Gabriel dit : Je suis un messager de ton Seigneur pour te faire don d’un fils pur » ; Coran XXI 91 poursuit « Nous insufflâmes en elle un souffle venant de Nous et fîmes d’elle et de son fils un miracle pour l’univers ». Les deux textes font état de l’inquiétude de Marie qui est vierge : « Comment cela se fera-t-il puisque je ne connais point d’homme ? » (Luc 1 :34) et « Comment aurais-je un fils quand aucun homme ne m’a touchée ? » (Coran XIX 20). Les miracles de Jésus sont rappelés dans Coran III 49, V 110 : « Je guéris l’aveugle né et le lépreux et je ressuscite les hommes » rapporté dans Mathieu 9 (27-30) et dans Marc 1 :3). Quant à l’élévation posthume de Jésus dans le Ciel (Actes 1 :11), elle est mentionnée dans Coran III, 55 « Je (Dieu) vais t’élever vers moi » et IV 158 « Allah l’a élevé vers Lui ». Bien sûr le Coran ne reconnaît ni la divinité du Christ ni la crucifixion de Jésus, « Ils ne l’ont ni tué ni crucifié » (IV 157). Parmi les miracles attribués à Jésus dans le Coran, il défend l’honneur de sa mère en s’adressant de son berceau aux calomniateurs (XIX 30 et ss). M.Luc Balbont, dans un interview avec Mgr Ramzi Garmo dans son blog (janvier 2017) rapporte que l’évêque chaldéen de Téhéran, originaire d’Irak, témoigne que beaucoup de convertis iraniens au christianisme ont découvert l’Evangile par les citations coraniques de poètes persans 

Jésus est mentionné 37 fois dans le Coran. La déclaration de Vatican II, Nostra Aetate, considère positivement les analogies entre le Jésus du Coran et le Jésus du Nouveau Testament. Le Coran évoque en fait les controverses christologiques qui divisèrent les Chrétiens entre 553 et 681. Durant la vie du prophète Mohamed (570-632) des chrétiens « nestoriens » (diaphysites) se réfugièrent en Arabie et leur christologie apparut compatible avec la révélation coranique. Donc, dans le Coran, Jésus est vraiment « Le Messie » annoncé aux Israélites, et dont la mère est bénie.  Dans le Coran, la naissance de Jésus est annoncée par les anges à Marie (III 45) ; il est né « pur » ((XIX 19) d’une mère immaculée. « Le Verbe de Dieu fut jeté par LUI dans le sein de Marie » (IV 169). Aussitôt né, il défend l’honneur de sa mère (III 46), ce sera son premier miracle. Dieu parle du rôle exceptionnel de Jésus : « Nous avons fait de lui un Signe à l’intention des hommes » (XIX 21 et XXIII 50). Il est qualifié de « Messie » (III 45), de « Verbe de Dieu » (III 45 et IV 171), renforcé par l’Esprit Saint » (II 87, 253 et V 110). Jésus déclare : » Que la paix soit avec moi, le jour où je naquis, le jour où je mourrai et le jour où je serai ressuscité Au moment de sa mort : « Dieu dit : O Jésus je vais te rappeler à Moi et t’élever jusqu’à Moi ».  (III 55). Certains de ses miracles sont rapportés dans l’Evangile : la guérison de l’aveugle de naissance et du lépreux, la résurrection des morts (III 49) ; d’autres sont inconnus : il façonne des oiseaux avec de la boue et leur donne la vie (III 49 et V 110). La mission de Jésus dans le Coran s’insère après celle de Moïse qui révéla la Torah et avant celle de Mohamed qui fait connaître le Coran. Vénéré comme un des grands messagers de Dieu, il ne peut par contre être considéré comme fils de Dieu comme l’indiquent les versets suivants « Le Messie Jésus fils de Marie n’est qu’un messager d’Allah » (IV 171 et V 72) ou « Il ne convient pas que Dieu se donne un fils » (XIX 92). Jésus n’est pas mort sur la croix ; le verset coranique (IV 157) reprend l’affirmation des disciples de Basilide (vers 130) que Simon de Cyrène a été substitué sur la croix à Jésus. Jésus annoncerait la future mission de Mohamed : « Je suis le messager de Dieu pour vous annoncer la bonne nouvelle d’un Messager qui viendra après moi et dont le nom est Ahmed » ; le commentateur Razi (mort en 935) dit que ce verset reprend le texte de l’Evangile de Saint-Jean 14,17 : »je prierai Dieu et il vous donnera un autre consolateur afin qu’il demeure éternellement avec vous l’Esprit de vérité ». Ce rapprochement montre combien au Moyen Age les exégètes musulmans connaissaient les textes chrétiens.

 

Marie (Myriam, Mariam) se voit réserver dans le Coran une place exceptionnelle. C’est la seule femme à être désignée par son nom ; les six sourates dont on va citer quelques versets montrent comment elle est préservée du mal dès sa naissance afin de donner miraculeusement naissance à Jésus, « le Verbe de Dieu ». Ses qualités de sainteté, de pudeur, de modestie, sont célébrées dans tout le monde islamique.

Dans la Sourate III, les versets 35 à 37 la montrent consacrée à Dieu par ses parents, remise à Zacharie, le père de Jean-Baptiste (Yahya dans le Coran), nourrie miraculeusement. Ce texte est proche de celui de l’évangile apocryphe de Jacques. Le verset 42 annonce la maternité virginale (cf. St. Luc 1, 26, 28) : « les anges dirent : « Marie, Dieu t’a élue et purifiée ; il t’a élue au-dessus des femmes du monde ». Le verset IV 171 rappelle que : « le Messie Jésus… est le Verbe de Dieu qu’Il a jeté en Marie ». A la Sourate V, verset 75 Marie se voit décerner le titre de « Siddiqa » (la plus sincère) : « la Mère du Messie était sincère par excellence ».

La Sourate XIX. porte le titre de Marie ; les versets 17 à 22  décrivent l’Annonciation, puis la nativité  à l’ombre d’un palmier et près d’un ruisseau rafraîchissant (comme dans l’évangile apocryphe du Pseudo-Mathieu). Lorsque Marie se rend chez les siens portant son fils, sa famille la réprouve, mais Jésus, on l’a vu, accomplit son premier miracle en prenant la défense de sa mère. Le verset XXI 91 la décrit comme « celle qui préservé sa chasteté.  Nous insufflâmes en elle notre souffle et fîmes d’elle et de son fils un miracle pour l’univers. » La même phrase est reprise dans le verset LXVI 12.

Ainsi le rôle de Marie dans l’évolution de l’humanité, voulue par Dieu, est ainsi exprimé à plusieurs reprises dans le Coran. Cet honneur qui lui est réservé par les croyants musulmans est souvent mis en relief dans le dialogue islamo-chrétien. C’est ainsi qu’au Liban, le Gouvernement a fait de la Fête de l’Annonciation un jour chômé.

 

 Saint-Jean Baptiste, appelé Yahya en arabe (contraction de Yohanna = Jean), apparaît dans deux sourates. Rappelons l’évangile de Luc 1,11 : « Un ange du Seigneur apparut à Zacharie et se tint debout à droite de l’autel des parfums » (la scène se passe dans le temple de Jérusalem). Au verset 13, l’ange rassure Zacharie effrayé : « Ne crains point Zacharie, car ta prière a été exaucée. Ta femme Elizabeth enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jean ». Incrédule, Zacharie répond (verset 18) : « A qui reconnaîtrai-je cela ? Car je suis vieux et ma femme est avancée en âge ». Et l’ange de poursuivre : « Je suis Gabriel…J’ai été envoyé pour te parler et t’annoncer cette bonne nouvelle ». Deux sourates coraniques donnent une version très proche du texte de Luc 1,11 ; la Sourate III  38 à 41 : « Alors Zacharie invoqua son Seigneur en disant : « Seigneur ! Donne-moi, venant de toi, une descendance bonne. C’est bien toi, celui qui entend la prière. Et les anges l’appelèrent, alors qu’il priait debout dans le sanctuaire : « Dieu t’annonce la bonne nouvelle de Jean qui déclarera véridique une Parole venant de Dieu ; qui sera un chef, un être chaste, un prophète au nombre des hommes de bien ».  Zacharie dit : « Mon Seigneur ! Comment aurais-je un garçon, alors que la vieillesse m’a atteint et que ma femme est stérile ? » Il dit : « C’est ainsi. Dieu fait ce qu’il veut ».   Le prestige de Jean Baptiste-Yahya est grand pour les fidèles musulmans. Son tombeau qui se trouvait dans l’église portant son nom est demeuré au même endroit, à Damas, dans l’actuelle Mosquée des Omeyyades, et les croyants chrétiens ou musulmans se rendent nombreux devant la grille qui entoure le catafalque ; c’est un lieu important de convergence entre les fidèles syriens des deux religions.

D’autres versets favorables aux chrétiens apparaissent dans plusieurs sourates :

II 59 « Les croyants (musulmans), les juifs, les chrétiens et les sabéens, ceux qui croient en Dieu et au dernier jour et accomplissent le bien, ont leur rétribution auprès de leur Seigneur. Nulle crainte sur eux, ils ne seront pas attristés ».

.III, 62 « Ceux qui pratiquent le Judaïsme, les Chrétiens, les Sabéens… recevront une récompense de leur Seigneur. Ils n’auront plus de crainte et ils ne seront point affligés »

V 69 « Ceux qui se sont judaïsés, les Sabéens et les Chrétiens ; pas de crainte pour eux et ils ne seront point affligés ».

V 82 « Tu trouveras à coup sûr les mais les plus proches des croyants dans ceux qui disent : « En vérité nous sommes Nazaréens ». C’est qu’il y a parmi eux des prêtres et des moines et qu’ils ne s’enflent pas d’orgueil ».

 V, 85 « Parmi les Chrétiens, vous trouverez des hommes attachés aux croyants parce qu’ils ont des prêtres et des religieux voués à l’humilité »

VI 107 « Si Dieu voulait, ils ne seraient point associateurs.  Mais Nous ne t’avons pas désigné comme leur tuteur ou leur garant ».

X 94 « Si tu es dans le doute sur ce que Nous t’avons révélé, interroge ceux qui récitent l’Ecriture révélée avant toi »

X 99 « Si ton Seigneur l’avait voulu, tous ceux qui sont sur la terre auraient cru, est-ce à toi de les contraindre à devenir croyants ? »

XVIII, 29 « Quiconque le veut, qu’il croie et quiconque qu’il veut qu’il mécroie. Nous avons préparé pour les injustes un feu dont les flammes les cernent »

XXII 17 « Ceux qui ont cru, les Juifs, les Sabéens, les Nazaréens, les Mages et ceux qui donnent à Allah des associés. Allah tranchera entre eux le Jour du Jugement. »

XXII 40 « Si Dieu n’avait point repoussé certains hommes par d’autres, c’en était fait des ermitages, temples, oratoires, sanctuaires et mosquées, où l’on célèbre sans cesse le nom de Dieu »

XXVIII 77 « Sois bienfaisant comme Dieu a été bienfaisant envers toi. Ne cherche pas à corrompre. Dieu n’aime pas les corrupteurs »

XXIX 46 « Ne disputez que de la plus belle façon avec les gens du Livre, sauf avec ceux d’entre eux qui prévariquent. Et dites- « Nous croyons aux livres qui nous ont été envoyés ainsi qu’à ceux qui ont été envoyés, tandis que notre Dieu et votre Dieu est le même et c’est à lui que nous nous soumettons » 

XXXXIX ,13 « Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle et Nous avons fait de vous des nations et des tribus pour que vous vous entreconnaissiez »

Aussi, les Chrétiens orientaux, à certaines périodes, jouèrent un rôle social, parfois politique sous différents régimes musulmans. Ainsi, les hauts fonctionnaires byzantins de Syrie servirent la nouvelle administration omeyyade comme la famille des Sarjoun, ministres des finances ; la langue grecque pour l’administration fut utilisée jusqu’en 680. Puis la nouvelle dynastie abbasside découvrit parmi les nombreuses communautés de l’empire une élite chrétienne formée depuis des générations à la recherche dans les prestigieuses Ecoles philosophiques d’Edesse, de Nisibe en Anatolie et de Gondishapour en Iran. De ce fait, le dialogue islamo-chrétien fut à l’honneur. Même le dogme de la Trinité fut examiné avec tolérance ; les monophysites le présentèrent comme « le Soleil,,sa lumière et sa chaleur » ; les nestoriens comme « La Raison , le raisonneur, le Raisonnable » ; Al Farabi et Avicenne en feront «  la Connaissance, le Connaissant, le Connu ». Sous le Régime ottoman, la signature des Capitulations ou Traité d’Amitié entre François Ier et Soliman le Magnifique, renouvelé huit fois, permit l’introduction de missionnaires européens qui créèrent des écoles destinées d’abord aux chrétiens et les religieuses occidentales des ouvroirs et même des écoles de filles qui élevèrent le niveau de vie et qualifièrent les chrétiens pour des emplois administratifs et pour le rôle d’intermédiaires entre l’Occident et les Ottomans. Lors de la pré indépendance et des premiers temps des Etats arabes nouvellement constitués dans la première partie du XXe siècle, on a vu des notables chrétiens jouer un rôle politique important, créer des partis, représenter leur pays à l’étranger du fait surtout que les chrétiens, ayant bénéficié d’une formation scolaire, voire supérieure, avaient fondé des hôpitaux, des entreprises industrielles et commerciales dès l’époque de la Nahda.

II VERSETS ANTICHRETIENS ET PERSECUTIONS

Cependant, le Coran contient également des versets d’une rare violence envers les non-musulmans. Aussi, en pratiquant la violence, certains musulmans croient agir selon les préceptes de leur religion.  Au sein même du sunnisme s’opposent les tenants d’une lecture « modérée » du Coran et les fondamentalistes qui veulent imposer un retour à l’islam des origines, rejetant la tradition élaborée au cours des siècles qui a, selon eux, dégradé l’islam. On assiste là à une lutte sans merci pour la définition et la représentation de l’orthodoxie sunnite. Et au sein même du fondamentalisme islamique existent de fortes divisions. Ainsi, Al-Qaïda et l’État islamique sont devenus ennemis irréconciliables à cause de divergences stratégiques sur la manière de répandre l’islam dans le monde. Voici les versets les plus instrumentalisés dans les pays musulmans et en Occident actuellement.

XXX 16 ; « Quant à ceux qui auront traité de mensonges nos versets, ceux-là seront emmenés au châtiment »

48, 4 ; « Lorsque vous rencontrez ceux qui ont mécru frappez-les au cou ; puis quand vous les avez dominés, enchaînez-les solidement. Ensuite soit la libération gratuite, soit la rançon…

Ceux qui seront tués dans le chemin d’Allah, Il ne rendra jamais vaines leurs actions

Les versets suivants s’appliquent aux « Gens du Livre » et, lus au premier degré, ils conduisent les fidèles à la guerre civile contre les « autres » alors qu’ils ont été déclarés conjoncturels par les premiers commentateurs musulmans, en rapport avec des évènements de la biographie du Prophète sans qu’ils aient une portée ni universelle ni éternelle.

III, 27 « Ne prenez point pour protecteurs les infidèles à moins que vous n’y soyez contraints par la crainte »

III, 78 « Celui qui pratiquera un autre culte que l’islam… sera au nombre des réprouvés »

III, 113 « O Croyants ne formez de liaisons intimes qu’entre vous. Les incrédules s’efforceraient de vous corrompre. Ils veulent votre perte ».

IV ? 49 « Dieu les a maudits à cause de leur perfidie. Parmi eux, il n’y a qu’un petit nombre de croyants »

IV, 89 « Ne prenez pas d’alliés parmi les polythéistes (« kafiroun ») »

V, 51 « Ne prenez pas pour amis les Juifs et les Chrétiens »

V, 76 « Ceux qui disent que le Messie, fils de Marie, est Dieu, profèrent un blasphème… Les réprouvés n’auront plus de secours à attendre »

V, 77 « Ceux qui soutiennent la trinité de Dieu sont blasphémateurs. Il n’y a qu’un seul Dieu… Un supplice douloureux sera le prix de leur impiété »

IX 5 « Tuez les polythéistes partout où vous les trouverez ; capturez-les, assiégez-les, dressez-leur des embuscades ; mais s’ils se repentent, laissez-les libres »

IX, 8 « Quand ils l’emportent sur vous, ils ne respectent à votre égard, ni alliance, ni pacte qui assure la protection »

IX,9 « Ils troquent à vil prix les versets d’Allah »

IX, 18 « Ne peuplent les mosquées d’Allah que ceux qui croient en Allah »

 IX 29 « Combattez ceux qui ne croient pas en Dieu, et au Jour dernier … ceux qui parmi les peuples du Livre ne pratiquent pas la vraie religion. Combattez-les jusqu’à ce qu’ils payent le tribut en signe de soumission »

IX, 30 « Les Chrétiens disent : le Christ est fils de Dieu ; qu’Allah les anéantisse. Ils ont pris leurs moines ainsi que Jésus fils de Marie comme seigneurs en dehors d’Allah »

XLVII, 4 « Si vous rencontrez des infidèles, combattez-les jusqu’à ce que vous en ayez fait un grand carnage ; chargez de chaînes les captifs »

XXX 16 ; « Quant à ceux qui auront traité de mensonges nos versets, ceux-là seront emmenés au châtiment »

XLVII, 35 « Ne faites pas appel à la paix lorsque vous êtes les plus forts »

XLVIII  4 ; « Lorsque vous rencontrez ceux qui ont mécru frappez-les au cou ; puis quand vous les avez dominés, enchaînez-les solidement. Ensuite soit la libération gratuite, soit la rançon… Ceux qui seront tués dans le chemin d’Allah, Il ne rendra jamais vaines leurs actions »

LIX, 3 « Si le Ciel n’avait écrit leur exil, il les aurait exterminés ; mais le supplice du feu les attend dans l’autre monde »

LIX, 4 « Leur désastre est la punition du schisme qu’ils ont fait avec Dieu et le Prophète. Le Seigneur punit sévèrement ceux qui s’écartent de Sa religion »

Dans ces versets, le mot arabe « KUFR » désigne le péché de refuser l’islam en demeurant « hérétique », voire « païen ». « kafeur » qui a évolué en « cafard » lorsqu’il fut adopté en français au XVIIe siècle ou en « Cafre » pour désigner les Africains noirs non-musulmans.

 Le Pr. Sami A. Al-Deeb Abu Sahlieh, professeur émérite de l’Institut de Droit comparé de Lausanne dans son ouvrage Les Musulmans face aux droits de l’homme (Bochum, Editions Winkler, 1994), devenu une  référence internationale, avait souligné les nombreux manquements aux droits de l’homme contenus dans la Charia ; d’abord dans la non-égalité entre citoyens musulmans et non-musulmans dans un Etat musulman, les premiers étant seuls sélectionnés pour occuper les postes dirigeants dans les domaines exécutif, législatif et judiciaire ; le statut personnel ne permet pas non plus à un non-musulman d’épouser une musulmane ni à un musulman de changer de religion, l’apostasie étant punie de mort selon la Charia. De même, les droits de la femme ne sont pas égaux à ceux de l’homme, la répudiation unilatérale étant réservée au mari ; les filles ne touchent de l’héritage de leurs parents qu’une demi-part et les fils une part entière ; au tribunal, le témoignage de deux femmes est exigé pour contester celui d’un homme seul. En fait, le Coran rappelle des rites antéislamiques en citant les trois déesses, filles d’Allah, dont l’une était la déesse favorite de la tribu des Qoréïchites, celle du Prophète ou la lapidation de Satan conservée dans le rituel du pèlerinage. Enfin, le refus de la circoncision passe aujourd’hui comme une preuve d’athéisme, alors qu’elle a été empruntée au judaïsme. Les conservateurs instrumentalisent des versets cités plus haut. Dans cette même veine, le Cheikh Ibn Baz d’Arabie Saoudite accusa le Président Bourguiba d’impiété parce qu’il avait imposé l’égalité entre hommes et femmes et interdit la polygamie.

Mesures antichrétiennes

Mohamed à Médine est menacé par les tribus arabes qui razzient les caravanes, aussi des versets font allusion à la dérive verbale envers les chrétiens ; ce sont des versets dits conjoncturels qui ne s’appliquent qu’à une période de la Révélation et que les radicaux vont institutionnaliser en versets à charge pérenne :

V 17 « Les chrétiens ont oublié une partie de leur alliance. La haine et l’hostilité se sont établies parmi eux jusqu’au jour de la résurrection »

 IX 34-35 « Beaucoup de pontifes, et de moines dévorent le bien des gens sans le dépenser pour la cause de Dieu… Un jour on chauffera cet or au feu de l’Enfer ; on le leur appliquera sur le front, sur les côtes et sur le dos en disant : « le voici, votre trésor, jouissez maintenant du fruit de vos économies ».

Sous les Omeyyades, le calife Omar II édicta des mesures restrictives dans le domaine de l’habillement ; on imposa aux chrétiens le port d’une ceinture brune, bleue pour les mazdéens, jaune pour les juifs. Sous les Abbassides, le calife Al Mahdi fit détruire les églises d’Alep et imposa à la tribu arabe chrétienne des Banou Tannoukh une conversion immédiate à l’islam ; le calife Al Mutawwakil (847-861) renvoya tous les fonctionnaires chrétiens qui ne se convertissaient pas ; au Xe siècle, les chrétiens se virent interdire toute cérémonie d’enterrement. En fait, la manière dont les minoritaires non musulmans doivent être considérés par le Pouvoir musulman, découle de l’ouvrage du jurisconsulte Aboul Hassan Al Mawardi Les Etats gouvernementaux (X e siècle) qui prescrit six obligations dont la violation entraînerait la peine de mort et qui concernent le respect du Coran, du Prophète, du culte islamique, de la femme musulmane avec laquelle il ne peut être contracté de mariage, de la foi, de la vie et des biens des musulmans et de la loyauté, en cas de guerre, avec l’Etat musulman ; on comprend mieux en lisant Mawardi que ces interdictions sont toujours valables, valorisées et utilisées, souvent faussement hélas, pour se débarrasser d’un voisin, d’un concurrent, d’un collègue non-musulman. Sous les Ottomans, les églises devaient être dissimulées aux regards ( cf. les anciennes églises de Macédoine) et les cloches des églises étaient interdites ; les chrétiens étaient privés du droit de propriété terrienne, urbaine et commerciale ; le Pr Antoine Fattal dans son Statut légal aux non-musulmans en Pays d’Islam (Faculté de Droit de Paris 1947) cite une fatwa (édit religieux) encore en usage en 1952 stipulant que : « Les dhimmis non-musulmans) n’ont pas le droit de porter des chaussures à lacets et les chaussures doivent être de mauvaise qualité et de couleur déplaisante » . Il était interdit aux chrétiens de monter à cheval, mais ils pouvaient utiliser des mules ou des ânes dont ils devaient descendre chaque fois qu’ils croisaient un musulman ; on comprend bien que lorsque l’Empire ottoman, sous la pression européenne, promulgua les Tanzimat en 1856, nouvelles lois qui imposaient l’égalité entre non-musulmans et musulmans, des troubles graves éclateront. A Damas et au Mont Liban des massacres de chrétiens entraîneront l’intervention franco-européenne de 1860 ; tant qu’au génocide arménien qui se déroulera de 1890 à 1918 dans toute la Turquie, il est décrit comme une conséquence de cet effort d’égalisation devant la loi.

Au XXI e siècle, l’inégalité dure toujours si l’on prend l’exemple de la situation des édifices religieux dans les différents pays ; l’Arabie Saoudite, le Qatar, le Yémen interdisent la construction d’églises. Les chrétiens ne sont pas considérés comme citoyens au Koweït, dans les Etats du Golfe, en Oman, En Egypte, Syrie, Irak, Jordanie, Turquie, Iran, leur présence est légale, mais tout prosélytisme envers les musulmans est interdit ; selon les pays, il est plus ou moins difficile d’obtenir le droit de bâtir de nouvelles églises. En Palestine, 2% de chrétiens sur 4 millions d’habitants tentent de survivre ; à Gaza, la propagande islamiste du Hamas rend très difficile leur situation

La Déclaration universelle des droits de l’homme ( dont un des auteurs fut Charles Malek, Libanais protestant) établit l’égalité des hommes et des femmes, la liberté de pensée, de croyance, de changer de religion, ce qui n’est pas acceptable pour les Wahhabites d’Arabie Saoudite ; ils ont donc rédigé une Déclaration islamique des droits de l’homme (1979) qui reprend les alinéas de la Déclaration onusienne mais en ajoutant  « sauf si cela contredit la Loi musulmane », la charia ; ainsi ont-ils escamoté droits de l’homme et droits de la femme. Jusqu’à quand ? Et c’est pourquoi les demandes des partisans des « Printemps arabes » qui avaient tant apporté d’espoir aux jeunes générations ont été escamotées au nom de la Charia !

Christian Lochon

Articles déjà publiés dans les Bulletins de l’Oeuvre d’Orient Nos 787, 788, 789 en 2017

le dernier ouvrage de Christian Lochon :Chrétiens du Proche-Orient, grandeur et malheurs, 155 p., 2016, Libraiurie d'Amérique et d'Orient, Jean Maisonneuve.

 

La formidable galerie de portraits que sainte Anne a suscitée, notamment dans les beaux-arts d’Occident est d’autant plus remarquable qu’elle n’est pas mentionnée dans la Bible. On aura beau feuilleter en tous sens sa Bible, on ne trouvera rien sur elle. Les évangiles qui racontent l’enfance de Jésus, ceux de Matthieu et de Luc, se contentent de présenter Marie comme une jeune fille de Nazareth sans dire un seul mot sur ses parents.  

Mais alors, d’où sait-on que sa mère se prénommait Anne ? De quelles sources tire-t-on les épisodes de sa vie, toutes ces scènes que peintres et sculpteurs ont eu le goût d’illustrer, surtout entre xiiie et xviie siècle ? Réponse : d’une littérature plus tardive, dite apocryphe, trop entachée du goût du merveilleux pour que l’Église juge bon de la retenir dans le canon des Écritures saintes[1]. Trois évangiles apocryphes, en particulier, mentionnent sainte Anne et dépendent étroitement les uns des autres : le Protévangile de Jacques, l’Évangile du pseudo-Matthieu et l’Histoire de la Nativité et de l’Enfance du Sauveur.

Le Protévangile de Jacques, texte grec daté des années 175, est le plus ancien des trois. Malgré sa condamnation officielle par l’Église dès le vie siècle, son succès fut considérable. Il donna lieu à de nombreuses versions remaniées en latin, notamment aux deux autres apocryphes cités, l’Évangile de l’enfance du pseudo-Matthieu, de la fin du vie siècle-début du viie siècle, et le Livre de la nativité de Marie, qui remonterait à l’époque carolingienne. De ces sources dépendent au xiiie siècle Vincent de Beauvais (1190-1264) dans son Speculum historiæ et surtout le dominicain Jacques de Voragine quand il rédige, dans un style simple et imagé, sa Légende dorée, et notamment les chapitres concernant l’histoire de Marie[2].

Que racontent ces textes ?

L’histoire d’un berger nommé Joachim, marié depuis vingt ans à une femme, Anne, dont il n’avait toujours pas d’enfant. Un jour qu’il était monté au Temple de Jérusalem, comme tout bon juif, pour faire son offrande au Seigneur, le prêtre en service ce jour-là le repoussa, sous prétexte qu’il était sans progéniture, signe non douteux que la bénédiction de Dieu ne reposait pas sur lui. Joachim se retira en pleurant. N’osant pas retourner chez lui de peur d’endurer les moqueries de son entourage, il alla vivre dans le jeûne et la prière au milieu de ses troupeaux, parmi les bergers. Pendant cinq mois, Anne se lamenta en l’attendant, ne sachant où il se trouvait ni même s’il était toujours vivant. Un jour qu’elle était en prière et rappelait à Dieu le vœu qu’elle lui avait fait dès le début de son mariage de lui consacrer un enfant, l’ange du Seigneur lui apparut et lui promit une descendance qui ferait l’admiration de toutes les nations. Il apparut ensuite à Joachim en lui ordonnant de revenir à Jérusalem et en lui annonçant que sa femme allait concevoir une fille. Tandis qu’il se rapprochait de la ville, Anne revit l’ange, qui lui ordonna de se rendre à la Porte dorée. Elle s’y rendit et, en apercevant son mari, courut se jeter à son cou. Neuf mois après, elle enfanta une fille à laquelle ils donnèrent le nom de Marie. Quand celle-ci eut atteint l’âge de trois ans, elle fut conduite au Temple où elle reçut quotidiennement sa nourriture de la main d’un ange (Protévangile de Jacques, 1, 1 – 8, 1).

Cette histoire n’a pas été inventée de toutes pièces. Elle emprunte à d’autres textes plus anciens, soit dans la Bible, soit dans la littérature ancienne. Par exemple, comme souvent dans l’Ancien Testament s’agissant de ses « héros », la naissance de Marie a quelque chose d’inespéré et de miraculeux. Au chapitre 1 du premier livre de Samuel, une autre Anne reste longtemps sans enfant et implore Dieu de lui en accorder un. Comme notre Anne, elle voit son vœu exaucé et promet de confier l’enfant, Samuel, à Dieu. C’est aussi le cas de Sara, l’épouse d’Abraham, qui donne naissance à Isaac alors qu’ils sont tous deux très âgés (Genèse 18, 1-15, et 21, 1-7). Ou celui de la femme de Manoah, mère de Samson (Juges 13, 1-24). Ou encore, dans le Nouveau Testament, celui d’Élisabeth, femme de Zacharie, longtemps frappée de stérilité avant d’être enceinte tardivement de Jean le Baptiste (Luc 1, 7). De la même façon, l’annonce de ces naissances tardives se fait à chaque fois par l’intermédiaire d’êtres mystérieux : trois hommes parlant comme un seul et venus d’on ne sait où, pour Abraham et Sara ; l’ange de Dieu pour Manoah et sa femme, comme pour Anne et Joachim.

Un dernier élément, historique, cette fois, peut aider à mieux comprendre le contexte dans lequel ont été élaborées ces sources apocryphes. On sait qu’à l’époque de la rédaction du Protévangile de Jacques, le plus ancien d’entre eux, une vive polémique sévissait dans certains milieux juifs depuis qu’un dénommé Celse, philosophe païen d’origine probablement égyptienne, avait entrepris de « diffamer le christianisme » en reprenant à son compte certaines rumeurs désobligeantes qui circulaient alors, selon lesquelles Marie, jeune fille de la campagne mariée à un charpentier, aurait eu une liaison avec un soldat romain dénommé Panthère. Chassée par son mari, elle aurait donné naissance en cachette à Jésus, et c’est ce dernier qui aurait par la suite inventé sa propre naissance d’une vierge. D’où peut-être la rédaction d’un texte redonnant à la Vierge une jeunesse digne d’elle.

Sainte Anne n’a pas toujours été au calendrier.

Si sa fête est attestée à Byzance dès le vie siècle, elle ne se répand en Occident qu’à partir du viiie siècle. En France, c’est au xiie siècle seulement. Ensuite, la hiérarchie catholique oscille sur le sort à lui réserver, certains papes promouvant le culte de sainte Anne en inscrivant parfois plusieurs fêtes au calendrier, d’autres ayant tendance à le contester en raison du caractère apocryphe des sources. Cette position critique sera amplifiée à partir du début du xvie siècle quand les Réformateurs se lanceront dans une contestation virulente à l’égard de la place à leurs yeux exagérée qu’avait prise le culte des saints au cours des derniers siècles du Moyen Âge. L’Église catholique réagira par la voix du pape Paul III, celui qui convoquera en 1542 le concile de Trente : et lors de sa dernière session, les 3 et 4 décembre 1563, le concile publiera un décret qui, tout en confirmant la légitimité du culte des sains dans son principe, mettra en garde contre celui des saints ignorés des textes canoniques. Cela n’empêchera pas sainte Anne de figurer définitivement au calendrier de l’Église universelle à la date du 26 juillet à partir de 1584.

La dévotion à sainte Anne s’était généralisée en Occident à l’époque des croisades, lorsque des reliques furent rapportées de Constantinople ou de Terre sainte et dispersées dans nombre de villes européennes (Brême, Chartres, Mayence, Vienne, etc.). Elle connaît un important développement à la fin du Moyen Âge : sainte Anne devient alors le modèle de la maternité et l’idéal à imiter pour les mères et les grands-mères, puisqu’elle est mère de Marie et grand-mère de Jésus. On ne compte plus en Europe les chapelles, églises, lieux de pèlerinage, montagnes, fontaines, villes, villages et lieux dits portant son nom. Après la Réforme, son culte régresse un temps, mais connaît un nouvel essor au xviie siècle, notamment en Italie et en Espagne, deux pays en tête de ceux qui favorisent la réaffirmation des dogmes et des cultes malmenés par les protestants.

Le lien est étroit entre la dévotion, la présence des reliques et les sanctuaires de pèlerinage. Telle église sera réputée conserver une partie de son vêtement, d’autres son corps, comme la cathédrale d’Apt qui fournira à son tour en reliques de nombreux sanctuaires, au point qu’une décision du parlement de Provence finit par interdire en 1621 que de nouvelles reliques soient dispersées. On en trouve également à Cluny, Rouen, Lyon, Angers, Paris, Auray…, et aussi en Allemagne, en Autriche, en Angleterre, en Italie, en Espagne. À côté de ces grands sanctuaires se multiplient les pèlerinages dans de modestes chapelles ; c’est le cas, en France, en Alsace et en Bretagne, cette dernière province étant placée sous son patronage.

À ces reliques sont associés nombre de miracles : guérisons d’estropiés et d’aveugles, résurrections d’enfants et d’adultes, exorcismes… Des enseignes de pèlerinage de sainte Anne sont abondamment produites par certains de ces sanctuaires, surtout en Europe septentrionale, tout au long des xve et xvie siècles. Ces petits objets bon marché qui représentent sainte Anne en buste ou Anne, Marie et Jésus, non seulement constituent un souvenir pieux mais conservent une part des pouvoirs de la sainte. Certains sanctuaires offrent aussi aux pèlerins de petits miroirs qui leur permettent de capter, croit-on, le reflet des reliques quand celles-ci sont exposées à la vénération publique, et de s’en approprier censément les pouvoirs. Enfin, dès la fin du Moyen Âge, et dans certaines régions jusqu’au xviiie siècle, de grandes statues en métal ou en bois polychromes, abritant ou non des reliques et représentant sainte Anne seule assise ou en buste, ou sainte Anne, la Vierge et l’Enfant, visibles de loin, sont portées en procession lors de grandes fêtes ou en cas de drames collectifs – épidémies, sièges militaires, sécheresse…

Avec l’imprimerie se multiplient des estampes de sainte Anne accompagnées de prières à réciter devant elles lors de ses fêtes ou au cours des pèlerinages, mais aussi de façon régulière, estampes accompagnées de prières souvent placardées sur portes et murs. Car sainte Anne est invoquée en de nombreuses circonstances quotidiennes liées surtout aux naissances – en cas de stérilité, d’accouchements difficiles, de tarissement de lait et de maladies des nourrissons –, aux mariages, aux épidémies et aux décès. La récitation de ces prières est liée à l’obtention d’indulgences et la remise de plusieurs milliers d’années de purgatoire.

Par ailleurs, des confréries fondées par des clercs, souvent des Carmes et des Franciscains, lui sont dédiées. Elles sont surtout actives et nombreuses dans les villes des régions septentrionales, à partir de la seconde moitié du xve siècle jusqu’au début du xvie siècle.

Cette intensification de la dévotion à sainte Anne doit être rapprochée de celle accordée à Marie, dévotion qui se développe alors autour de l’Immaculée Conception de la Vierge. Soutenue par les Franciscains, rejoints bientôt par les Carmes et les Augustins, cette doctrine est approuvée par le concile de Bâle en 1439 et ratifiée par Sixte IV en 1483, malgré l’opposition des Dominicains. C’est aussi à partir de cette époque qu’Anne devient, comme Marie, un prénom masculin fréquent – que l’on pense seulement au connétable Anne de Montmorency (1493-1567). En France, deux reines favorisent son culte, Anne de Bretagne (1477-1514) et Anne d’Autriche (1601-1666).

Les patronages de sainte Anne sont très nombreux. Certains concernent des régions, en France la Bretagne. D’autres concernent des édifices de culte, ou des métiers : Anne est la patronne des gens de montagne, des marins, des mineurs, des menuisiers, des ébénistes, des orfèvres, des femmes de ménage, des palefreniers, des tailleurs, des graveurs, des meuniers, des tisserands, etc. D’autres enfin sont associé à des personnes ou à des phases de la vie humaine : Anne est la patronne des mariés et du mariage, des mères, des veuves, des pauvres, etc[3]. Elle est invoquée pour faciliter les grossesses et les accouchements – la reine Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII, fit un pèlerinage à Apt. Celle qui a appris à la Vierge à coudre a logiquement été promue patronne des couturières, des dentellières, des lingères et des gantières ; celle qui lui a appris la lecture sera volontiers considérée comme la patronne des maîtres et maîtresses d’école. On peut aussi s’expliquer le fait qu’elle soit également la patronne des menuisiers, des ébénistes et des tourneurs, non seulement parce qu’elle est la belle-mère du charpentier Joseph, mais aussi parce qu’elle a été le « tabernacle vivant » de Marie, la confection d’un tabernacle relevant peu ou prou de l’un ou l’autre de ces trois métiers. De même, qu’elle soit la patronne des mineurs vient peut-être du parallèle entre elle, donnant à l’humanité le plus magnifique trésor qui soit, à savoir la mère du Sauveur, et les mineurs en tant que ceux-ci mettent au jour les richesses cachées dans les entrailles de la terre. Plus mystérieux, elle est la patronne des palefreniers, des tisserands, des orfèvres… et des fabricants de balais. Cette dernière fonction n’a sans doute rien à voir avec le fait qu’elle fut parfois considérée comme une sorcière, et doit s’interpréter plutôt comme une conséquence de son patronage des femmes de ménage, dont le balai est l’emblème…

Dans les dernières décennies du xve siècle et la première du xvie siècle, au moment où son culte est le plus intense, fleurissent de nombreuses « Vies » de sainte Anne. Rédigées surtout par des clercs, elles proviennent avant tout des pays septentrionaux – Allemagne et Pays-Bas – et d’Espagne. Ces « biographies de sainte Anne » s’adressent à un public bourgeois où se recrutent en majorité les membres des confréries. Souvent illustrées par des gravures, elles remportent un immense succès jusqu’à l’avènement de la Réforme. S’agissant du culte de sainte Anne, un Martin Luther ne mâche pas ses mots. Du moins le Luther de la maturité. Car le jeune Luther, comme on le sait de son propre aveu, a raconté qu’il avait invoqué la protection de sainte Anne un jour où il fut surpris par un violent orage. S’en est-il voulu d’avoir été candide ? Toujours est-il qu’il semble avoir ensuite mis un certain zèle à brûler ce qu’il avait adoré. Quelques années plus tard, en effet, comme en témoigne l’un de ses Propos de table daté de 1523, la dévotion à la mère de la Vierge tient à ses yeux de l’opération de contrebande : « On a commencé à parler de sainte Anne quand j’étais un garçon de quinze ans. Auparavant, on ne savait rien d’elle, mais arriva un fripon qui nous amena sainte Anne, laquelle prospéra vite grâce aux dons de chacun ».

De fait, le succès éditorial des Vies de sainte Anne s’estompa, surtout dans les contrées passées à la Réforme. Mais dans l’Europe « catholique romaine », la production de livres sur la vie et les vertus de sainte Anne reprit de plus belle au xviie siècle. « Le plus ample et en même temps le plus passionné de ces ouvrages, relève Émile Mâle, est celui d’un carme déchaussé, le père Jean Thomas de Saint-Cyrille », pour qui, « après Jésus et Marie, il n’y a rien de plus sublime que sainte Anne » – il faut croire que le sujet inspirait cet auteur, car son livre, publié d’abord à Naples puis à Cologne, comportait plus de 600 pages…

II. L’iconographie de sainte Anne, entre narration et dévotion

La popularité durable de la sainte a suscité un grand nombre d’œuvres d’art, surtout entre le xiiie et le xviie siècle. Anne est représentée le plus souvent en femme âgée, vêtue à la mode du temps, et tenant parfois un livre. Elle quasiment jamais représentée seule. Les œuvres d’art la mettant à l’honneur se répartissent en trois catégories, selon les trois étapes de sa vie : avant la naissance de la Vierge, après cette naissance mais avant la mort de Joachim, et enfin celles qui sont postérieures à ce décès.  

Les épisodes d’avant la naissance de la Vierge sont : Joachim débouté et chassé du Temple ; Joachim au désert ; l’annonciation à Joachim ; l’annonciation à Anne ; leur rencontre à la porte Dorée. 

Après la naissance de la Vierge : naissance de la Vierge, présentation de la Vierge au Temple, et une scène pas vraiment narrative, dans la mesure où elle n’illustre pas un épisode à proprement parler, mais où sont représentées les trois générations, Anne, Marie et Jésus, dans des compositions variées.

Après la mort de Joachim, enfin, deux scènes ont été illustrées par les peintres : la mort de sainte Anne et surtout ce qu’on appelle la « sainte Parenté ». En effet, dans sa Légende dorée, Jacques de Voragine fait démarrer son récit par la généalogie de la Vierge et donne l’arbre généalogique d’Anne en se proposant de démontrer qu’elle est née dans la tribu de Juda, donc qu’elle est issue de la lignée du roi David. C’est là qu’il raconte qu’après la mort de Joachim, Anne se serait remariée encore deux fois : d’abord avec Cléophas, puis avec Salomé, dont elle aurait eu à chaque fois une autre fille appelée Marie, lesdites Marie ayant à leur tour de nombreux enfants. Anne est donc alors figurée flanquée de son abondante progéniture.

On vient de restaurer une des baies du bas-côté sud de la cathédrale de Strasbourg, où apparaissent quelques-unes de ces scènes, avec des légendes en allemand — c’est un scoop que j’ai plaisir à vous montrer :

Vue de la fenêtre en son entier

Annonciation à sainte Anne (Gott hat dich erhoeret : « Dieu t’a entendue ») en présence de quatre prophètes ;

Annonciation à Joachim (kere nach Anna : « reviens vers Anne ») en présence de huit anges mains jointes (sans ailes)

Rencontre à la Porte Dorée en présence de quatre prophètes ;

Nativité de Marie (avec une apparition d’ange…) en présence de huit anges ;

Marie gravit les degrés du temple, en présence de deux prophètes.

A. Avant la naissance de la Vierge

La plupart des œuvres illustrent la vie de sainte Anne à partir du moment où les offrandes de ce dernier sont repoussées par le grand prêtre du Temple au motif qu’il est toujours sans enfant après vingt ans de mariage. Certains artistes ont illustré ce moment de rebuffade, tel Giotto dans ses fresques à la chapelle Scrovegni à Padoue, dédiée à la Vierge de l’Annonciation, dans les premières années du xive siècle, le cycle le plus complet de l’enfance de Marie en Occident, avec douze tableaux sur le registre supérieur de part et d’autre de la nef, depuis le refus de l’offrande de Joachim jusqu’au mariage de la Vierge et de Joseph et au retour de Marie à Nazareth. D’autres se sont contentés d’en isoler quelques scènes.  

1. Joachim débouté 

Quand l’offrande est représentée par les artistes, il s’agit le plus souvent soit d’un agneau, soit d’une somme d’argent. On voit parfois le grand prêtre repousser Joachim avec plus ou moins de violence, mais d’autres fois Joachim plein de tristesse se retire dignement.

Dans le panneau de Benozzo Gozzoli, un disciple de Fra Angelico et de Ghiberti,  Joachim, drapé de violet, et le prêtre, coiffé d’une tiare tronconique, sont placés de part et d’autre de l’autel. Le prêtre repousse Joachim devant témoins et lui indique la sortie. Celui-ci s’en va en se retournant vers le prêtre, un peu comme s’en va le Judas de certaines images de la Cène, ou plutôt comme Adam est chassé du paradis après la Chute. La légende de sainte Anne commence mal. Elle tournera progressivement en bien, Dieu aidant.

2. Joachim  au désert

Dans la peinture murale de Giotto, Joachim est représenté en solide vieillard revêtu d’une somptueuse tunique dont les plis sont dignes d’une sculpture gothique. Il se tient, abattu, en face de deux bergers devant un rocher au pied duquel de dresse une cabane d’où sortent les moutons en rangs serrés. Son chien le reconnaît et semble s’en réjouir et mendier une caresse, mais Joachim baisse la tête, l’air sombre. Ce que voyant les deux jeunes bergers échangent un regard inquiet, sans oser adresser la parole à leur maître. Il y a du génie dans cette manière de rendre la tristesse et ses effets sur autrui, devant une paroi rocheuse qui paraît symboliser par sa forme abrupte la décision sacerdotale tombée comme un couperet sur Joachim.

3. L’annonciation à Joachim

L’Annonciation à Joachim apparaît dans la Bible moralisée de Naples, conservée à la BnF (fr. 9651), du milieu du xive siècle (à droite sur l’écran) : Joachim, somptueusement vêtu pour les besoins de la peinture, est assis et fait un geste d’accueil en direction du messager divin, auquel ses compagnons, deux jeunes bergers, tournent le dos en devisant.

Le musée du Louvre conserve un retable du milieu du xve siècle comportant un certain nombre de scènes de la vie de la Vierge et attribué à un peintre originaire de Romagne, Giovanni Francesco da Rimini (vers 1420 – vers 1470), qui poursuit la tradition gothique, tout en y ajoutant certains traits de la peinture vénitienne et padouane. Parmi les panneaux, une Annonciation à Joachim (à gauche). Dans un paysage montagneux, le père de la Vierge, nimbé et dont le poil gris et la calvitie ne laissent planer aucun doute sur son grand âge, se tient debout appuyé sur un bâton, pieds nus dans un champ parsemé de plantes dont des petits bancs de trèfles, dans un enclos, devant un puits et un abreuvoir. Son troupeau bien serré, au deuxième plan, est occupé à brouter. Sa tunique rose à galon doré, passée sur une robe jaune, de nouveau, n’est pas de celles que l’on attribuerait à la garde-robe d’un berger dormant à la belle étoile. Cette scène évoque celle de l’annonce aux bergers la nuit de Noël.

4. Prière d’Anne et annonciation à Anne

Dans le cycle de Giotto à Padoue, cette scène est figurée dans un de ces intérieurs dont les artistes du Trecento et du Quattrocento supprimaient l’un des murs afin que les spectateurs puissent assister à ce qui s’y passe. Alors que l’annonciation à Joachim se déroule en rase campagne, le peintre fait pénétrer ici dans la chambre à coucher d’Anne. Celle-ci  est figurée de profil, nimbée et agenouillée mains jointes. Elle a la taille lourde, les traits se son visage sont marqués : Giotto est peut-être le premier peintre médiéval européen à s’aventurer du côté de la peinture de la femme âgée. Quoi qu’il en soit, Anne ne pleure pas mais regarde vers une lucarne où s’est encastré l’ange de son Annonciation. Dans son dos, sous un escalier conduisant vers une improbable mezzanine, une servante file la quenouille, peut-être celle dont parle un texte apocryphe, laquelle méprise sa maîtresse parce qu’elle est stérile. Anne n’en a cure et paraît prier en toute confiance.

5. La rencontre à la porte Dorée

Dans le Protévangile de Jacques, les retrouvailles des époux se font sur le seuil de leur maison, tandis qu’elles se passent en ville d’après Jacques de Voragine, que suivront la plupart des artistes, pour des raisons symboliques : cette porte était la porte orientale du Temple, censée demeurer close jusqu’à la venue du Messie d’après une prophétie d’Ézéchiel (Ézéchiel 44, 1-3) : « c’est par le vestibule du porche qu’il [le Messie] entrera et c’est par là qu’il sortira ». Cette entrée-sortie du Messie par une porte fermée fut interprétée dans la tradition chrétienne comme une annonce du Ressuscité entrant au cénacle toutes portes closes, mais aussi du Fils de Dieu s’incarnant dans le sein virginal de Marie – la rencontre d’Anne et de Joachim à la porte Dorée, censément close, constituant elle-même un renvoi éloquent au texte prophétique et à son interprétation patristique et médiévale.  

La scène de la porte Dorée fut sans conteste la plus populaire du cycle pendant tout le Moyen Âge, car on l’a alors associée à l’Immaculée Conception de la Vierge, privilège selon lequel Marie est née préservée du péché originel en vertu d’une grâce exceptionnelle obtenue de son Fils. L’interprétation du baiser échangé à la porte Dorée comme le moment même de la conception « virginale » de Marie par ses parents fut largement partagée dès la fin du Moyen Âge[4].

Innombrables furent les représentations peintes ou sculptées de cette rencontre, du moins jusqu’à la fin du xvie siècle, et ce dès la fin du xiie siècle[5]. Les artistes représentent l’événement soit comme une scène isolée, soit dans des images à épisodes où l’on voit dans des tableaux successifs Joachim dans le désert, l’Annonciation à Joachim ou à Anne, et enfin la rencontre. Ainsi, dans un panneau allemand du « Maître de la Vie de Marie », actif de 1463 à 1480, l’un des huit panneaux d’un retable probablement destiné à Sainte-Ursule de Cologne. Au fond, le père de la Vierge se trouve parmi ses moutons, sur un sentier qui s’écarte de la ville, faisant pénitence dans la solitude ; au milieu, il semble s’être mis en chemin, accompagné de l’ange. Au premier plan, il embrasse Anne, sa femme, d’une manière plutôt chaste, lui serrant la main droite et lui passant le bras gauche dans le dos. Tous deux portent de somptueux vêtements, notamment le manteau de brocart pour Anne dont la tête est prise dans une guimpe.

Le baiser qu’ils échangèrent, si l’on en croit Giotto à Padoue, fut tendre et intime – un baiser sur la bouche, les yeux dans les yeux. Une fois n’est pas coutume dans une église chrétienne, c’est un vrai baiser d’un homme à une femme, ou plutôt, ici, d’une femme à un homme, car tout indique que l’initiative en revient, en l’occurrence, à Anne, s’il est permis de se fier à la manière dont ses mains prennent la nuque et la joue de son époux.

Il a existé quelques images de la grossesse d’Anne. Dans une peinture du xve siècle de Jean Bellegambe destinée à la dévotion individuelle et aujourd’hui conservée au musée de la Chartreuse à Douai, elle est en prière, sous le regard de membres de la hiérarchie ecclésiastique, regroupés en vis-à-vis, comme pour suggérer une plaidoirie contradictoire  : à droite, le pape reconnaissable à sa tiare et un cardinal au chapeau et à la pourpre la contemplent, tandis qu’un autre cardinal, à gauche, flanqué d’un religieux (un franciscain probablement) la désigne du doigt au peuple processionnant derrière lui. Anne est agenouillée. Sur son ventre apparaît dans une mandorle lumineuse la figure de l’enfant qu’elle porte, comme l’on s’est plu à représenter dans la scène de la Visitation, par transparence, Jésus dans le ventre de Marie et Jean-Baptiste dans celui d’Élisabeth.   

B. À partir de la naissance de la Vierge

Les artistes ont surtout retenu trois épisodes : la nativité de la Vierge, la présentation de la Vierge au Temple et l’éducation de la Vierge par sainte Anne.  Les œuvres qui n’illustrent pas un épisode précis figurent sainte Anne avec la Vierge et l’Enfant, catégorie dont relève le tableau de Léonard de Vinci, auxquels s’ajoutent parfois d’autres personnages.

1. La Nativité de la Vierge

Nul texte ne précise où et quand est née la Vierge. Une date anniversaire a été arbitrairement fixée, au 8 septembre, par le calendrier liturgique de l’Église latine. Selon Jacobus Polius, un franciscain rhénan auteur d’une Histoire des saints Joachim et Anne publiée vers 1650, « la Nativité de la Vierge est une des plus grandes dates de l’histoire du monde ». La faveur de pareils textes dithyrambiques pourrait être due en partie à l’insistance de l’Église posttridentine sur le culte de Marie contesté par les Réformateurs. Elle rend bien compte, en tout cas, de la multiplication des œuvres d’art ayant pour sujet la Nativité de la Vierge.

Dans le grand panneau peint d’Albrecht Altdorfer (1480-1538), conservé à Munich et exécuté vers 1525, l’artiste a extrait la scène du contexte domestique de la chambre à coucher et l’a transportée gaillardement dans l’espace public d’une église (où des gens circulent, sur la droite au fond), ce qui ne manque pas de surprendre : il est assez rare de découvrir un lit à baldaquin dans un sanctuaire. C’est pourtant ce que montre la peinture, sans doute en raison de la conception immaculée de la Vierge, et aussi pour souligner que sa naissance est un événement qui s’inscrit au centre de la vie de l’Église ; peut-être aussi pour laisser entendre que la petite fille appartient de droit au personnel du temple. Le peintre n’a pas craint non plus de suggérer que l’on est en train de nourrir l’accouchée et de lui apporter une soupe. Au pied du lit, le berceau, avec la nourrice en train de changer l’enfant. Le registre du merveilleux est convoqué lui aussi par le peintre, qui en fait planer de joie une farandole d’une quarantaine d’angelots tournant autour de trois piliers, tandis qu’un ange plus âgé, un as de l’encensoir, dirige son geste vers la petite Marie comme on encense l’ostensoir ou le célébrant… Habillé en berger, ou en pèlerin, Joachim, si c’est bien lui, n’a d’yeux que pour son enfant ; il tient un pain sous le bras gauche et un bâton dans la main droite, et une gourde attachée à son cou lui pend dans le dos.

Le thème eut un grand écho dans la peinture en Amérique latine : voici le bain de Marie, un tableau de l’école de Quito… au Pérou.

2. La présentation de la Vierge au Temple

« À l’âge de trois ans, la Sainte Vierge fut sevrée et amenée avec des offrandes au temple du Seigneur. Il y avait autour du temple une montée de quinze degrés selon les quinze Psaumes graduels ; car le temple était bâti sur une montagne, on ne pouvait arriver à l’autel des holocaustes, qui se trouvait en dehors, qu’en montant ces degrés. Quand la Sainte Vierge eut été placée sur le premier de tous, elle les gravit sans le secours de personne, comme si elle fût déjà parvenue à un âge mûr, et après l’offrande achevée, ses parents laissèrent leur fille dans le temple avec les autres vierges et revinrent chez eux » (Légende dorée). Le dispositif architectural des quinze marches est lui-même symbolique dans la mesure où il renvoie aux quinze « psaumes des montées » (Psaumes 120 à 134) qui accompagnaient la marche des pèlerins chaque fois (au moins trois fois par an pour les bons juifs) qu’ils se rendaient au Temple en « montant » à Jérusalem pour y célébrer les « fêtes de pèlerinage ».

Dans les Très Riches Heures du duc de Berry, enluminées au xve siècle par plusieurs générations de peintres, des frères de Limbourg à Jean Colombe, une miniature des heures de la semaine ordinaire, due à Jean Colombe, pour le samedi, jour traditionnellement consacré à la Vierge Marie par la liturgie, montre la présentation de la Vierge au Temple. Les quinze marches ont été réduites à six. Sur la première se tiennent Joachim et Anne, figurée en femme jeune et svelte. La petite Marie, cheveux dénoués, monte les autres marches la tête haute vers les membres du clergé qui l’attendent – des moines tonsurés, vêtus d’aubes et de surplis. Le Temple de Jérusalem est représenté ici en cathédrale de Bourges, dont le duc de Berry avait fait refaire la grande fenêtre et son pignon entre les deux tours du portail. Sur le flanc vertical de la première marche, inscrite en capitales dorées, l’invocation du début de la prière de chaque office, à prononcer par le propriétaire du livre d’heures : « Domine labia mea aperies, et os meum annuntiabit laudem tuam » (« Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange », Psaume 51, 17).

Le tableau gigantesque du Titien, peint pour la Scuola della Carità en 1534-1538, montre la silhouette menue d’une fillette dans un cadre architectural monumental – le contraste a évidemment été recherché. Mêlant le contemporain au monde juif ancien où la scène est censée se dérouler, Titien juxtapose des édifices Renaissance avec arcades et patio, colonnes et loggias, à un pyramidion, construction qui suffit à évoquer l’Orient. De la même façon, nombre de figures semblent des notables sortis tout droit de leur palais vénitien, tandis que les deux prêtres ont des allures de prêtres juifs. Marie est enveloppée d’une mandorle. Cet hommage pictural n’est pas anodin, puisqu’il s’agit d’un motif normalement réservé aux personnes divines. La voici parvenue au milieu de son ascension (qui ne comporte que treize marches en tout, huit puis cinq). Elle fait un geste qui paraît étrangement assuré, tout comme sa pose, en direction du grand prêtre portant tiare et éphod, vêtement traditionnel sacerdotal des grands prêtres juifs, sorte de corselet bridé d’or et de cramoisi, maintenu par une ceinture et des bretelles, soigneusement décrit dans la Bible (Exode 28, 6-14).

Cette scène de la Présentation de Marie enfant au temple se retrouve dans les cycles peints des églises orientales : en voici deux exemples provenant des églises du Troodos, le massif montagneux au centre de l’île de Chypre, avec une scène insolite, de bénédiction de Marie présentée aux prêtres par Joachim.

3. L’éducation de la Vierge

Cet épisode de la vie de la Vierge ne se trouve pas même dans les apocryphes, puisque ceux-ci indiquent que Marie quitte ses parents à l’âge de trois ans pour être consacrée à Dieu – nulle source n’indique qu’Anne aurait été l’institutrice de sa fille. Il apparaît tardivement dans l’iconographie de sainte Anne, vers la fin du Moyen Âge, et connaît une belle carrière mais seulement (sauf en Angleterre, où elle commence plus tôt) à partir du xvie siècle, au moment où la dévotion pour sainte Anne devient populaire. C’est dans l’art de la réforme post-tridentine que la faveur de cette iconographie est la plus éclatante, dans l’art des retables et surtout dans la statuaire[6].

Un antependium d’origine anglaise daté vers 1335 et conservé à Paris au musée national du Moyen Âge, comporte quatre compartiments carrés aux bords curvilignes, dont les sujets sont, de gauche à droite : la Nativité de Jésus ; la Dormition de la Vierge ; l’adoration des Mages ; et l’éducation de la Vierge. Cet ordre n’est sans doute pas d’origine. Pour respecter l’ordre chronologique, c’est l’éducation de la Vierge qui devrait être placée à l’extrémité gauche, puis Nativité, Adoration, Dormition. Mais peut-être l’actuelle disposition suit-elle l’ordre du calendrier liturgique.

Dans le compartiment qui nous intéresse ici, les deux saintes sont debout de profil, devant un fond abstrait quadrillé. Marie est tête nue, avec un diadème de fleurs ; Anne porte une guimpe et un manteau à revers d’hermine. Marie est encouragée par sa mère à déchiffrer le texte inscrit sur le livre ouvert posé sur un pupitre : Audi Filia et vide et inclina aurem tuam quia concupivit rex speciem tuam (« Écoute ma fille, vois et tends l’oreille, car le roi a désiré ta beauté »). Ce sont les mots du psaume 44, versets 11 et 12, devenus antienne liturgique, considérés comme l’annonce de l’élection de Marie, « parmi toutes les femmes », comme mère du Sauveur et épouse du Roi (le Christ, en l’occurrence), à une époque, le xive siècle, où l’art courtois a renforcé l’interprétation de l’Incarnation en termes d’épousailles amoureuses entre Marie et le Verbe incarné en elle.

Une miniature en pleine page des Grandes Heures d’Anne de Bretagne (Paris, BnF, lat. 9474), réalisées par l’enlumineur Jean Bourdichon entre 1503 et 1508 montre Anne en majesté, siégeant sur une cathèdre avec abat-voix, et Marie debout mains jointes faisant un exercice de lecture, tandis que Marie Salomé et Marie Cléophas semblent attendre leur tour…

Le schéma est sensiblement le même, mais l’ambiance tout à fait différente dans le tableau réalisé au xviie siècle d’après un original perdu de Georges de La Tour (1593-1652). La technique du clair-obscur est mise au service d’un climat d’attention calme et d’intimité. Les deux paires de paupières sont baissées et filtrent la quantité de lumière qui convient à la lecture recueillie, dans la pénombre. Marie est concentrée mais détendue ; elle apprend à lire, cette fois, dans un livre imprimé que lui tient ouvert, tel un pupitre vivant, sa mère – une Anne nettement rajeunie.

L’Éducation de la Vierge, ou L’Éducation douce et insinuante donnée par une sainte, Paris, coll. particulière, repr. dans Thierry Lefrançois, Charles Coypel, peintre du roi (1694-1752), Paris, Arthena, 1994, pl. 25 , voir p. 67, et P. 168 et P. 169 (pure composition de genre, que l’on ne saurait considérer comme une peinture religieuse à part entière) ; c’est le pendant de L’Éducation sèche et rebutante donnée par une prude, de 1736 (repr. p. 170).

Ce thème a trouvé au xixe siècle encore un interprète chez Dante Gabriel Rossetti (1828-1882). Son tableau, The Girlhood of Mary Virgin, « La Jeunesse de Marie », montre une Marie déjà grande mais pas encore femme, de profil, assise sur un tabouret dans une pergola peut-être vitrée d’où l’on voit un jardin, et flanquée, tout comme sa mère, d’une auréole comme en suspension. Anne, disposée presque frontalement, semble lui apprendre le tissage ou plutôt la broderie sur un petit métier qui permet d’aller rechercher son aiguille en dessous et qui maintient l’ouvrage bien tendu. Mais l’apprentissage de la lecture est aussi évoqué par une pile d’in-folio entassés sur le sol, au pied d’un petit ange qui paraît apporter tous ses soins à une fleur en pot qui ressemble fort à un lys, traditionnel symbole de la pureté, désignant en l’occurrence celle de Marie.  

Quantité d’images de piété, d’Épinal ou d’ailleurs, et de peintures sur verre ont ce thème de l’Éducation de la Vierge.

4. Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant

Cette famille d’images ne renvoie plus à une scène narrative. L’association étroite des trois figures est communément désignée par les historiens de l’art sous le nom que lui ont donné les Allemands, « Anna Selbdritt », expression intraduisible, mais que l’on peut chercher à rendre par « Sainte Anne ternaire », qu’il convient de préférer, selon nous, à celle qui s’est répandue, y compris parmi les historiens de l’art, y compris dans le catalogue de l’exposition du Louvre, à savoir « Sainte Anne trinitaire », qui est fâcheux car il encourage des spéculations dénuée de toute pertinence théologique.    

Anne, Marie et Jésus peuvent se regrouper selon plusieurs schémas, selon que les figures sont rangées de manière verticale ou horizontale, comme le proposait Réau, ou, pour parler de manière moins géométrique et plus plastique et picturale, selon que domine le principe d’inclusion (la silhouette d’Anne servant pour ainsi dire à englober les deux autres, telles des poupées russes) ou celui de juxtaposition[7].

  Le musée des Offices à Florence conserve une peinture à laquelle ont collaboré Masaccio et Masolino, voire un troisième peintre. La sainte Anne ternaire est entourée de cinq anges dont trois tiennent un drap d’honneur derrière le groupe et deux, à ses pieds, agitent des encensoirs. La grand-mère, la mère et l’enfant sont peints à la même échelle, ce qui implique qu’Anne soit assise plus haut que Marie, sur un trône invisible. C’est la solennité hiératique qui ici l’emporte, Marie regardant au loin d’un air souverain et Anne tenant de manière particulièrement altière le rôle d’une puissance tutélaire protégeant sa fille et son petit, ce dernier étant d’une herculéenne robustesse et prouvant sa divine précocité en bénissant impeccablement de la droite.

Dans le panneau de Memling, en revanche, la solennité est compensée par une manière de douceur et d’intimité facilitée par l’absence d’anges.

La fortune de ce groupe, loin de se limiter au panneau peint, fut considérable aussi bien dans l’enluminure que dans la sculpture. Pour le plaisir, et sans approfondir, je vous mets sous les yeux, à gauche, l’Anne ternaire des Heures de Catherine de Clèves, vers 1440, avec Marie assise aux pieds d’Anne, « dans ses jupes », tandis qu’elle est figurée assise sur le genou droit de sa mère dans une autre miniature, du Maître de Dresde.

L’installation de la Vierge sur les genoux de sainte Anne ou dans ses bras, avec Marie sur un bras et Jésus sur l’autre, comme dans un panneau peint, sur le volet de gauche d’une Annonciation, par le maître le plus populaire de l’école d’Ulm, Bartholomaüs Zeitblom (vers 1455 – vers 1518) et conservé au Louvre (à droite), ou les deux sur le même bras, comme dans une miniature de l’école française conservée au musée du Louvre où la sainte Anne ternaire se tient debout derrière Anne de Bretagne en prière, a souvent contraint les artistes à représenter Marie à échelle réduite. Mais cela eut pour effet, voulu ou non, de souligner le lien de filiation et d’intimité physique avec Anne (dont Marie est alors la « petite ») et de « grandir » cette dernière. En témoignent quantité de sculptures encore en place dans les églises et relevant de ce qu’il est convenu d’appeler l’art populaire : celle de gauche a été découverte par nous lors d’un voyage à Lisbonne, au Musée national d’art ancien de cette ville ; celle de droite est à l’église de Plougonven, dans le Finistère.

Beaucoup de tableaux du type Sainte Anne ternaire représentent le groupe entouré d’autres protagonistes. C’est le cas du tableau de Giovanni Piemontese (actif entre 1456 et 1486, notamment à Florence et Arezzo), Sainte Anne, mère de la Vierge Marie, sainte patronne des mineurs, daté de 1471 (comme le dit  l’inscription en lettres capitales gravée sur le sol).

En sens inverse, conformément à une tendance au plan rapproché, au zoom, qui vient du second Trecento mais se fait puissante dans les panneaux peints et l’enluminure de la seconde moitié du xve siècle, le groupe est parfois limité aux trois personnages, voire à deux seulement, comme dans un petit panneau peint (un pinacle de retable ?) par Lorenzo d’Alessandro (72 x 34 cm) conservé au Vatican.

Albrecht Dürer a peint à l’huile, en 1519 (sa signature datée est inscrite sur la droite), une sainte Anne ternaire originale à tous égards, aujourd’hui conservée au Metropolitan de New York. Par la composition, d’abord : l’artiste a coupé court aux problèmes de disposition des trois figures en les installant en triangle, dans un cadrage serré. Sainte Anne, soigneusement voilée, a les yeux un peu exorbités et songeurs ; elle pose la main affectueusement sur l’épaule de sa fille en cheveux (coiffés) vêtue d’un élégant corsage à col haut et fermé ; Marie a joint ses mains aux doigts potelés tandis que son fils, aux cheveux blonds et bouclés, dort comme un bienheureux, les lèvres entrouvertes. Moment de paix, d’une grand-mère avec sa fille et son petit-fils…

L’huile sur bois réalisée par Léonard de Vinci (1452-1519), à laquelle il pense à partir de 1499 et qu’il n’achèvera pas, vient donc de faire l’objet d’une restauration. Ce grand tableau (168 x 130 cm) conservé au Louvre est la quatrième et dernière composition de Léonard sur ce sujet. Elle frappe par les rapports étroits tissés entre les trois personnages à la fois par les échanges de regards et par l’intrication de leurs bras et de leurs jambes, et l’entrelacement de leurs corps fluides et mouvants qui ne menacent cependant en rien l’équilibre de l’ensemble. Frappe également le fait qu’Anne semble à peine plus âgée que sa fille, ce que Freud avait remarqué en lui donnant une interprétation biographique – l’enfant naturel qu’était Léonard avait été probablement élevé par sa grand-mère chez son père et sa belle-mère, assimilant cette grand-mère à sa propre mère qui, elle, vivait loin de lui, et attribuant ainsi à l’enfant Jésus deux mères. En réalité, Vinci n’innovait pas vraiment, et l’étonnement du père de la psychanalyse s’explique par son ignorance du fait que l’art, comme nous l’avons signalé plus haut, a longtemps répugné à représenter les femmes de l’histoire sainte sous des traits vieillissants.

La composition imaginée par Léonard frappe aussi par le schéma en triangle qui parvient à inclure le groupe homogène des trois personnages, la tête de sainte Anne formant le sommet de ce triangle, le sombre drapé de la robe de sainte Anne le coin inférieur gauche et la queue de l’agneau l’angle inférieur droit, le tout reposant sur un éventail de pieds soigneusement disposés. Mais par rapport au groupe habituellement plus statique, le tableau de Léonard peut être considéré comme une savante et suggestive mise en mouvement de la sainte Anne ternaire dans la mesure où la Vierge est bien assise sur les genoux d’Anne, tandis que Jésus semble  tout juste descendu de ceux de Marie pour jouer à tirer les oreilles de l’agneau, symbole de son sacrifice à venir. Ces décalages constituent une intelligente et inventive façon d’éviter la disparité des échelles entre les trois silhouettes, de plus en plus mal supportée par le nouvel espace pictural, résolument physique, euclidien et perspectiviste, dont Léonard est l’un des plus talentueux utilisateurs. Mais il est permis de voir par-delà cette trouvaille de plasticien une profonde pensée théologique. Car la dynamique du groupe le fait pencher en direction du sol, pour dire l’Incarnation, et de l’agneau, pour dire le sacrifice rédempteur, dont cet animal est le symbole, le tout s’opérant dans un climat idyllique de délicatesse, de communion, de consentement et d’extrême douceur[8].

La Sainte Anne ternaire a certainement été ressentie comme un sujet qui n’a pas son pareil pour manifester de manière éloquente la proximité physique qui peut exister entre les générations à l’intérieur d’une même famille : c’est ce qui se dégage, me semble-t-il, de ce tableau de Jordaens au début du xviie siècle, où Anne, Marie et Jésus regardent vers le spectateur comme s’ils fixaient l’objectif lors d’une séance de pose devant un photographe.

c. Anne et sa fille côte à côte

Dans ce schéma horizontal, les différents agencements des personnages n’imposent pas de diminuer la taille de la Vierge, ce qui a probablement encouragé les artistes à l’adopter couramment à partir du xve siècle. Sainte Anne et sa fille sont souvent placées de part et d’autre de l’Enfant, soit toutes les deux assises, soit l’une assise et l’autre à genoux. Elles peuvent aussi être assises côte à côte, la Vierge tenant son Fils dans les bras.

Ainsi dans le groupe sculpté polychrome de Trémaouézan, dans le Finistère.

Une fresque à l’église de Oyré, dans la Vienne

C. Après la mort de Joachim

Après la mort de Joachim, les apocryphes racontent qu’Anne épousa successivement Cléophas, frère de Joachim, puis, à la mort de Cléophas, Salomé (ou Salomas). De ces deux maris elle eut à chaque fois une fille, Marie-Cléophas puis Marie-Salomé. Les deux Marie se marièrent à leur tour : la première avec Alphée, dont elle eut quatre fils – Jacques le Mineur, Jude, Simon et Joseph le Juste ; la seconde avec Zébédée, dont elle eut deux fils – Jacques le Majeur et Jean l’Évangéliste. C’est cette légende du triple mariage d’Anne – on parle de trinubium – qui, à partir du xve siècle, donna naissance à une nouvelle famille d’images, dans lesquelles est figurée toute la descendance d’Anne, c'est-à-dire non seulement Marie et Jésus, mais tous les personnages mentionnés. Dans certaines œuvres s’ajoutent à ces dix-sept figures quelques protagonistes supplémentaires : Stollanus et Emerentia, les parents d’Anne, sa sœur, Esmérie (ou Hysmérie), sainte Élisabeth et saint Jean-Baptiste, et même saint Servais, l’évêque de Maastricht, qui aurait été le fils ou le petit-fils de la sœur de sainte Anne, soit, au total, vingt-trois figures[9].

Connue d’abord sous le nom de « lignée de Madame sainte Anne » ou « Descendance apostolique de sainte Anne », cette famille d’images est le plus souvent appelée « sainte Parenté » (en allemand, « heilige Sippe »). Elle prolifère surtout dans la peinture du Nord des xve et xvie siècles, alors qu’elle est quasiment absente en Italie – sauf exception, comme ce tableau, vers 1500, conservé à Beauvais, qui installe les dix-sept personnages énumérés plus haut, désignés chacun par son nom inscrit et parfois aussi par son attribut, autour de la matriarche nimbée, assise sur un siège dont on voit les accoudoirs, devant un drap d’honneur, tenant un livre ouvert. À sa droite, Joachim, premier de ses trois maris, croisant les bras et regardant vers son voisin, Joseph, l’époux de Marie, placée devant lui, plus haut que les deux autres Maries, et tenant sur les genoux Jésus avec son attribut, la croix avec la couronne d’épines. À gauche d’Anne, ses deux autres maris, Cléophas, frère de Joachim, et « Salomon » – le Salomé des textes. Les hommes contre le cadre sont, à gauche, Dalpheus, c'est-à-dire Alphée, et Zébédée, à droite. Ce sont les deux époux des deux filles qu’eut Anne avec ses deux maris successifs, Marie-Cléophas et Marie-Salomé. Devant Dalpheus, Marie-Cléophas, avec à ses pieds leurs quatre fils : Jacques le Mineur avec un bâton de pèlerin en guise d’attribut, Joseph le Juste à sa gauche, Simon avec une équerre sur l’épaule et Jude à sa droite. À droite du tableau, devant Zébédée, Marie-Salomé avec devant elle Jean l’Évangéliste et, au premier plan, Jacques le Majeur, un genou en terre, tenant lui aussi un bâton de pèlerin. On remarque que la seule des trois Marie à ne pas tenir un livre d’heures est la mère de Jésus, et que ce tableau de famille nombreuse ne figure que la descendance proprement dite de sainte Anne.

Sur ordre de l'Électeur de Saxe Frédéric le Sage, son mécène, Cranach l'Ancien, effectue en 1508 une tournée dans les Pays-Bas pour faire « parade de son talent » à la cour de Maximilien. Il y visite les grandes villes d'art et y rencontre Quentin Metsys et Jean Gossart, dont l'influence est sensible dans le Retable de la Sainte Famille ou Retable de Torgau peint à son retour et commandé par Frédéric pour la chapelle Sainte-Anne de l’église Notre-Dame de Torgau, aujourd’hui conservé à l’Institut Städel à Francfort. Le choix du sujet est un prétexte servant à la représentation de la famille du dynaste et à l’exaltation de son rôle historique, calqué sur celui de la lignée de sainte Anne. Alphée est le portrait de Frédéric, Zébédée celui de son frère Jean le Constant, Joachim a les traits de Cranach, etc. C’est l’ordre qui prime, ici : sur le panneau central de ce retable en triptyque, les trois maris successifs d’Anne sont installés en hauteur, dans une sorte de loggia derrière une balustrade ; Anne et Marie sont au centre, avec Jésus entre elles, tandis que Joseph somnole derrière Marie ; quant aux deux autres filles qu’Anne eut avec ses deux autres maris, elles sont installées chacune sur un des deux volets ; en retrait derrière, leur mari respectif, tandis que leurs enfants sont placées sur elles ou dans leurs jambes, deux des six qu’elles totalisent à elles deux ayant migré – faute de place ? – dans le panneau central. Étant donné la présence de ces deux sur le côté gauche du triptyque, on peut en déduire qu’Alphée et Marie-Cléophas, qui engendrèrent quatre fils, sont installés sur le volet gauche, tandis que Zébédée et Marie-Salomé figurent sur le volet droit.

2. La mort de sainte Anne

Cette iconographie, tardive, reste rare. Elle est en général calquée sur la Dormition de la Vierge.

Le décès d’Anne est figuré sur le volet de droite du Triptyque de la confrérie de Sainte-Anne à Louvain, de Quentin Metsys (1466-1530), conservé aux musées royaux des Beaux-Arts à Bruxelles, le panneau central figurant la sainte Parenté et celui de gauche l’annonciation à Joachim. Dans le panneau central, de la même façon que chez Cranach, les hommes sont à l’arrière-plan, comme parqués derrière une balustrade. Certains des enfants, en particulier celui de Marie Cléophas qui est assis sur le sol, à l’angle inférieur gauche du panneau, est touchant dans sa manière de s’absorber dans la contemplation des images qu’il manipule. Dans le panneau latéral de droite, Anne est au lit, dans une chambre haute de plafond aux murs tendus de rouge, comme le couvre-lit, entourée de ses trois filles. Les deux Marie (Cléophas et Salomé) sont agenouillées de part et d’autre du lit, essuyant leurs larmes, la Vierge debout tenant un cierge qu’elle place dans les mains jointes de sa mère couchée et yeux fermés, tandis que Jésus debout sur la gauche, vu de profil, bénit sainte Anne de la droite. De l’autre côté du lit, derrière la Vierge, deux hommes à l’identité incertaine, dont l’un en chapeau, qui pourraient être les deux maris des deux dernières Marie.

Un franciscain espagnol, Francese Eiximensis (1327-1409), mérite de prononcer le dernier mot. Dans sa Vie de Jésus-Christ, il fit preuve d’originalité en relatant la « Mort de sainte Anne, grand-mère de Jésus-Christ » (chap. 241) et en en faisant le paradigme du bien mourir, facilité il est vrai par la présence de Jésus, dans la bouche duquel le franciscain mit les mots suivants : « Ma chère grand-mère, ta vie a plu à mon Père et à moi, car dans ta jeunesse tu as gardé l’innocence, tu as vécu saintement et proprement par la suite, tu as toujours été très dévote et tu as plu à Dieu dans ton mariage. Ayant eu trois maris, tu t’étais unie à eux avec une sainte intention et tu as vécu sans péché avec eux. C’est pourquoi Dieu t’a donné les trois meilleures filles qui soient au monde. Et leurs fils seront parmi les plus grands princes du paradis ». Avec cette promesse, Anne pouvait mourir en paix…

Conclusion

Ce panorama donne assurément à rêver mais n’interdit pas de penser.Il illustre tout d’abord la richissime postérité artistique des écrits non canoniques. Sainte Anne n’en aura rien su, mais elle a contribué à faire de l’art chrétien dans son ensemble une sorte de cinquième évangile… un évangile de contrebande, mais très officiellement reçu dans l’Église, et si attachant… 

Pour le reste notre dossier appelle la réflexion méthodologique et théorique dans plusieurs directions. Il permet de d’interroger sur les valeurs culturelles qui s’y disent. Le thème de l’éducation de la Vierge a servi d’emblème à l’alphabétisation de la société, l’apprentissage de la lecture et l’envoi des enfants à l’école. La Sainte Anne ternaire témoigne du prodigieux intérêt du Moyen Âge pour la généalogie. D’autres sujets du cycle comme la Nativité de la Vierge, la sainte Anne ternaire et la sainte Parenté, disent la fierté d’être mère ou grand-mère, plus démonstrative que la fierté d’être père… L’omniprésence du thème sous-jacent de la naissance virginale, que ce soit celle de Marie ou celle de Jésus, tend à exalter le rôle des mères et à faire rentrer les pères dans l’ombre… quand ils ne sont pas purement et simplement congédiés, comme dans la Sainte Anne de Léonard de Vinci. Ces images furent ainsi comme des miroirs en lesquels une société censément patriarcale s’est avoué qu’elle pourrait obéir secrètement à (ou rêver d’) une autre logique, où le matriarcat compte autant sinon plus que l’ordre voulu par les mâles…

D’autres questions surgissent. Dans la conclusion du livre, nous en donnons plusieurs exemples. Nous n’en retiendrons ce soir, puisqu’il est déjà tard, que ce qui concerne l’histoire des gestes de la tendresse parentale : Pourquoi le « joue contre joue » des icônes orientales de la Vierge de tendresse (Hodigitria ou Eleousa) apparaît-il aussi rarement dans l’art d’Occident ? Comment interpréter l’improbable ou étrange nudité de Jésus ? Est-elle une attestation de virilité ? Et pourquoi la petite Marie, elle, n’est-elle jamais montrée intégralement nue ?  

Reste enfin à se demander, non pas en prophète annonçant l’avenir, mais en historien, non pas en s’interrogeant sur la vie des formes au sens de Focillon mais sur la survie (ou l’usure, la mort, la résurgence) des sujets, quelle sorte de destin la figure d’Anne a connu et peut connaître encore, passé le xviie ou le xviiie siècle. On l’a vu, elle ne disparaît pas au xixe siècle, et si l’on se contente de consulter sur ce sujet le Dictionnaire iconographique des saints, ses auteurs n’ont aucun mal à citer toutes sortes d’œuvres (gravures, peintures, sculptures, plâtres, faïences…), mais par des artistes plutôt mineurs et seulement jusqu’aux années 1930. Comme c’est le cas de nombreux thèmes iconographiques chrétiens, il n’est peut-être pas exagérément aventureux de penser que cette tendance douce se poursuit au-delà de ces années-là, comme si le « grand art » avait quand même déserté ce sujet qui donna pourtant naissance pendant des siècles à une cohorte d’œuvres stimulantes et vivantes pour bien des croyants. Il n’empêche qu’on le voit faire des résurgences de-ci de-là, dans l’art chrétien d’Orient, comme au monastère de Kikkos, à Chypre (Annonciation à Anne et Anne ternaire ; puis Rencontre de la Porte Dorée), mais aussi bien, en Occident, ainsi chez Arcabas : Rencontre d’Anne et Joachim à la Porte dorée ; Éducation de la Vierge. Des toiles datant respectivement de 2010 et 2011…

Les légendes sont tenaces, surtout les plus touchantes d’entre elles…  

 

François BOESPFLUG

 

 


[1] Voir le dossier publié par Le Monde des religions,

[2] Cette Légende dorée raconte la vie d’environ cent cinquante saints, saintes et martyrs, ainsi que des épisodes de la vie du Christ et de la Vierge commémorés par le calendrier liturgique. Il s’agit d’une d’une « compilation » de tous les éléments, historiques ou légendaires, qui se racontaient alors à propos de la vie et de la mort de tous ces saints personnages. Ce fut une mine d’inspiration pour des prédicateurs désireux de disposer d’une réserve de miracles et d’anecdotes où piocher pour prêcher lors des fêtes mais aussi pour de nombreux artistes, surtout au Moyen Âge. Un nombre impressionnant de manuscrits en latin ou en langue vernaculaire – plus d’un millier – lui confèrent jusqu’au xvie siècle le premier rang après la Bible.

 

[3] Certains sont faciles à interpréter. Celle qui avait « formé la plus parfaite d’entre les filles des hommes » était la plus qualifiée pour devenir la patronne des mères de famille. De ce point de vue, sainte Anne occupe une place particulière parmi les saints vénérés au Moyen Âge : elle mérite de l’être comme mère et comme épouse, mais aussi comme épouse devenue veuve et mariée encore deux fois, le nombre de saintes mariées, et a fortiori celui des saintes remariées, restant minime en comparaison de celui des saintes vierges et/ou martyres.

[4] Elle fut encouragée par certains papes : en 1476, Sixte IV accorde une indulgence pour chaque office qui lui est consacré et, l’année suivante et de nouveau en 1483, il publie deux bulles interdisant aux théologiens de qualifier l’Immaculée Conception d’hérétique, sans pour autant interdire qu’on puisse adopter le point de vue adverse. Elle l’est aussi par certains conciles : concile de Bâle, 1439 ; 5e session du concile de Trente, Décret sur le péché originel, 1546. Elle s’accordait à la fête de la Conception de la Vierge, célébrée comme le premier instant de l’histoire du salut, et surtout au Protévangile de Jacques, ce qui prouve que les apocryphes peuvent avoir parfois une autorité supérieure à celle des plus grands théologiens…

[5] Ainsi au linteau inférieur du portail de Sainte-Anne à Notre-Dame de Paris. Du point de vue de la composition, la rencontre à la porte Dorée évoque parfois la Visitation (cf. le livre d’Anne-Marie Velu, sur La Visitation dans l’art, aux Éditions du Cerf, Paris, 2012). Comme Anne et Joachim, Marie et Élisabeth tombent dans les bras l’une de l’autre, le couple de Zacharie et d’Élisabeth ayant longtemps connu la stérilité, comme Anne et Joachim.

 

[6] Pour le seul diocèse du Mans, par exemple, on a pu recenser soixante et une statues et deux tableaux consacrés à ce thème (cf. le livre de Michèle Ménard).

[7] Ces dernières catégories paraissent meilleures car certaines œuvres ne sont au fond ni horizontales ni verticales, par exemple quand Marie, figurée à l’échelle d’Anne, est simplement décalée par rapport à elle. 

[8] Les historiens de l’art ont émis plusieurs hypothèses s’agissant de sa commande et de son historique, et, à dire vrai, sa trace se perd avant la rédaction systématique de l’inventaire des tableaux de Louis XIV par Le Brun. Mais il est vraisemblablement très vite lié aux collections royales françaises, celles de Louis XII, époux d’Anne (!) de Bretagne, et de François Ier. Comme l’a démontré Stéphane Castelluccio, il était accroché en bonne place, en haut à droite, sur le mur sud de la sixième pièce du cabinet des Tableaux de la Surintendance des Bâtiments à Versailles en 1684, là où le souverain faisait entreposer les peintures les plus importantes de sa collection afin d’y puiser pour orner ses maisons. C’est de là qu’avec les autres œuvres des collections royales il rejoignit le Muséum, futur musée du Louvre, un siècle plus tard.

 

[9] Cette légende circule dès le ixe siècle. Haymon d’Halberstadt († 853), un ami de Raban Maur (première moitié du ixe siècle), en donne l’origine dans son Epitome historiæ sacræ : « On donnait à Jacques, fils d’Alphée, le nom de frère du Seigneur, parce qu’il était le fils de Marie, sœur de la mère du Seigneur et d’Alphée… En effet, Marie mère du Seigneur, Marie mère de Jacques frère du Seigneur, et Marie mère de Jacques frère de Jean l’évangéliste, étaient trois sœurs, nées de pères différents mais de la même mère Anne. » Elle ne fut jamais complètement admise en dépit de sa popularité. Déjà un Fulbert de Chartres (952-1028) la dénonce comme frauduleuse (Sermo IV. De nativitate Mariæ Virginis, Patrologie latine, vol. 141, col. 320). Même réserve deux siècles plus tard de la part de Thomas d’Aquin (vers 1250). Il n’empêche qu’elle est à l’honneur dans la Généalogie de Nostre-Dame en roumans attribuée à Gautier de Coincy (xiiie siècle) et dans la Légende dorée. Elle se diffuse ensuite largement à partir du début du xve siècle en raison probablement de la vision de Colette Boilet, alias sainte Colette de Corbie (1381-1447). Née à Corbie en Picardie près d’Amiens d’une mère restée veuve et sans enfants jusqu’à l’âge de soixante ans, âge auquel elle contracta un mariage, sainte Colette fut béguine, puis recluse, puis moniale. Elle désapprouvait le remariage de sa mère jusqu’à ce qu’Anne et ses trois filles lui apparaissent en vision : c’était en 1406. On trouve dans les livres d’heures, à côté des heures de la Vierge, les heures des trois Marie. Certains théologiens, tel Gerson (1363-1429), inventent des vers mnémotechniques permettant de se souvenir aisément de la descendance d’Anne : « Anna tribus nupsit Joachim, Cleophæ, Salomœque, / Ex quibus ipsa viris peperit tres Anna Marias ; / Quas duxere Joseph, Alphæus, Zebedeusque. / Prima Jesum ; Jacobum, Joseph, cum Simone Judam / Altera dat ; Jacobum dat tertia datque Joannem. » Entre 1496 et 1510, on compte neuf éditions successives de la Legenda sanctissimæ matronæ Annæ. Attaquée par Luther, la légende fut ardemment défendue par les « romano-catholiques », entre autres, dans un recueil d’homélies, par Jean Eck (1486-1543), un théologien catholique allemand qui fut l’un des opposants les plus infatigables de Luther – un de ses contemporains l’avait qualifié de « plus illustre gladiateur de plume ».

François BOESPFLUG Professeur d'Histoire de l'art, théologien Strasbourg