Etats-Unis

 

         La laïcité est souvent présentée comme l'exception française incomprise des pays étrangers. D'ailleurs, le tout nouveau Observatoire de la laïcité n'affirme t-il pas dans les intentions d'actions affichées : Faire des propositions pour mieux expliquer à l’étranger ce qu’est la laïcité en France, ses fondements et son application.Si la laïcité est bien une passion française, la réalité laïque n'est peut-être pas si absente qu'on ne le dit dans la diversité des autres situations nationales.

 Plutôt que de parler de laïcité, qui est un terme inventé par la France[1], pour désigner les modalités de gestion du religieux selon deux grands principes : la liberté de conscience et le principe de séparation Etat/Eglises, parlons pour les autres pays, de mode de régulation du religieux. Qu’en est-il de la laïcité hors de France ? 

1-      Dans l’Union européenne c’est une situation de grande diversité qui prévaut quant à cette régulation.

L’entrée dans la modernité[2] ne s’est pas opérée de la même manière pour les différents Etats, et donc, selon leur histoire propre, selon le processus de mise en  place d’un Etat moderne, soit en phase, soit en lutte contre une religion dominante, selon le récit d’une construction identitaire nationale, le rapport concret Etat/religions est extrêmement différent. Le passage  en revue de toutes les situations nationales étant bien entendu hors de question, nous esquisserons ici une typologie selon deux grands types de régimes[3].

·        Le régime de confessionnalité (dans le nord-ouest plutôt protestant, mais aussi au sud-est orthodoxe)

Ce qui prime ici c’est l’idée de liberté religieuse, de libération. Ces Etats, à grande majorité protestante, n’ont jamais connu d’opposition frontale avec telle ou telle Eglise, aussi, non seulement une séparation ne se justifie pas, mais au contraire, une compénétration est recherchée.

Le deuxième principe est celui de hiérarchisation : une ou deux religions se distinguent des autres, elles sont « dominantes », ou « officielles », ou encore « nationales », cela assorti de prérogatives et de responsabilités particulières.

Les raisons sont avant tout historiques. L’Etat dans sa quête de souveraineté n’a jamais rencontré d’opposition religieuse, la religion dominante est perçue comme le ciment de l’unité nationale [Dans l’Irlande catholique, même si l’Etat est neutre, récemment d’ailleurs, la société est fortement imprégnée de catholicisme, il y a peu de sécularisation, le blasphème est puni].

Le meilleur exemple est celui du Danemark où l’Eglise évangélique luthérienne est l’Eglise du peuple danois (à 80%). Le clergé est fonctionnaire, l’Eglise reçoit une part de l’impôt, gère l’état civil comme un service public. Il y a bien reconnaissance de la liberté de conscience (11 autres cultes sont reconnus), mais pas de séparation.

Au sud-est, en Grèce, l’Eglise orthodoxe autocéphale a un statut de religion d’Etat, la constitution lui reconnaît une « position dominante » essentielle à l’identité nationale. Le clergé est fonctionnaire, des prières obligatoires sont dites à l’armée comme à l’école. La Grèce assure néanmoins la liberté de religion.

·        Le régime de séparation (plutôt au sud en culture catholique)

Dans des contextes historiques différents où souvent la religion fut, à un moment donné de l’histoire, plutôt un motif de déchirure nationale[4]. Cela s’est traduit par la mise en place de deux principes : de séparation, et d’égalité confessionnelle. Schématiquement, Philippe Portier distingue deux espaces selon le degré d’application de ces deux principes.

– Une zone intermédiaire entre le nord et le sud, dont l’Allemagne est le meilleur représentant, avec une séparation souple tendant vers une certaine coopération :

symbolique (dans la constitution allemande de 1949 on lit « le peuple allemand responsable devant Dieu et devant les hommes) C’est une « séparation coopérative »

financière : les Eglises reçoivent 10% de l’impôt sur le revenu

reconnaissance politique : les Eglises participent à la réflexion, (niveaux Lander et fédéral) sur des thèmes sociétaux : jeunesse, éducation.., elles exercent une grande influence, sont bien intégrées dans la vie publique.

– Au sud, une séparation assez stricte, à un moment donné de l’histoire donne une situation diamétralement opposée : pas de référence à Dieu, pas de reconnaissance  financière (en France les tribunaux administratifs de première instance sont souvent stricts sur ce sujet), réticence à une expression religieuse et une influence  dans l’espace publique.

Le tableau ne serait pas exact si l’on en restait à cette situation statique, des mouvements se font jour vers une certaine harmonisation, vers une certaine convergence dans l’Union.

·        L’évolution des contextes entraîne inéluctablement une évolution des modes de régulations, des pratiques.

Trois dynamiques sont à l’œuvre,

–         D’ordre religieux (les bouleversements des comportements : chute d’audience des Eglises établies, modes individuels du croire, essor des sans religion, pluralisme avec l’arrivée de l’islam, tout cela bouscule les identités et pose problème aux pays de confessionnalité, construits sur une conception d’homogénéité religieuse).

–         D’ordre politique. Le politique globalement est en crise, il n’a plus les moyens de son auto-perpétuation, il doit s’adresser à la société civile, et entre autres, s’ouvrir aux religions, comme facteur de sagesse et d’aide à la régulation sociale, d’où l’affirmation de la reconnaissance sociale des religions, comme dans le cas français.

–         Si l’Europe est incompétente en matière de gestion des cultes, elle ne cesse d‘inventer des normes, des pratiques de gouvernance, qui représentent pour les Etats membres, des injonctions, ou provoquent un légitime souci de mimétisme.

·        Ces différents facteurs contribuent à transformer les droits nationaux.

Les régimes de confessionnalité évoluent vers une déconfessionnalisation : la Suède en 2002 a opté pour le régime de séparation, d’autres pays s’interrogent. Les systèmes d’homogénéité sont remis en cause par le pluralisme de fait.

Les régimes de séparation évoluent vers une laïcité de dialogue et de reconnaissance. La France est dans ce cas. Même les politiques mémorielles évoluent : jusqu’en 1946, seule existait la sacralité du politique issu de 89, depuis, les racines chrétiennes refont surface, avec de Gaulle, avec Mitterrand (l’image du village avec son clocher)..

Il semblerait que nous allions, à petit pas, vers une certaine convergence européenne caractérisée par trois grands principes :

– De reconnaissance par des pays marqués par la diversité

– D’égalité des conditions (contre le principe de hiérarchisation)

– Le principe de sécurité (de « cohésion » disent les textes européens). Il s’agit pour l’Union de faire droit à la diversité sans remettre en cause les ordres constitutionnels issus des Droits de l’Homme.

2- Aux Etats-Unis : omniprésence du religieux ou laïcité ?

Les Français très fiers de leur laïcité peinent à comprendre le système américain où entrent en contradiction, du moins apparente, la laïcité officielle de l’Etat d’un côté, et de l’autre, l’omniprésence de Dieu dans les discours officiels, notamment du Président, quel qu’il soit.

·        Le cadre juridique est bien celui d’un Etat laïque. C’est ce qu’expriment :

–         l’article 1 du premier amendement de la constitution : « Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l’établissement ou interdise le libre exercice d’une religion, ni qui restreigne la liberté de la parole ou de la presse, ou le droit qu’a le peuple de s’assembler paisiblement et d’adresser des pétitions au gouvernement pour la réparation des torts dont il a à se plaindre ».

–         et l’article VI, 3 de la constitution de 1787 : « Les sénateurs et représentants susmentionnés, les membres des diverses législatures des États et tous les fonctionnaires exécutifs et judiciaires, tant des États-Unis que des divers États, seront tenus par serment ou affirmation de défendre la présente Constitution ; mais aucune profession de foi religieuse ne sera exigée comme condition d'aptitude aux fonctions ou charges publiques sous l'autorité des États-Unis ».

 Les principes de séparation et de liberté religieuse sont ainsi  nettement posés. Ces principes sont rappelés par le catholique Kennedy lors de sa campagne électorale au Texas: « Je crois en une Amérique où la séparation de l’Eglise et de l’Etat est absolue ». Les pères fondateurs parlent eux de « mur de séparation » entre les Etats et les Eglises. Contrairement aux idées reçues, l’Etat américain applique avec plus de rigueur le principe de séparation que l’Etat français à tendance interventionniste : N’est-ce pas l’Etat français qui a permis par ses interventions répétées la création du CFCM ?

·        Or, chacun le constate, outre une offre religieuse extrêmement diversifiée[5], les discours officiels sont émaillés de références religieuses, l’année est scandée par des manifestations religieuses officielles, la vie quotidienne toute entière est imprégnée de religieux, jusqu’au billet vert qui porte la devise « in God we trust [6]», ce qui peut se traduire par, « Nous mettons notre confiance en Dieu ». Les principales manifestations de ce religieux officiel sont le National Day of prayer, le Memorial Day,[7] le Thanksgiving Day, le serment d’allégeance au drapeau tous les matins à l’école, et le serment d’investiture présidentielle tous les quatre ans.

·        Que signifient ces nombreuses références à Dieu ? Le Dieu créateur de l’univers de la Déclaration d’indépendance, l’Etre Suprême de la Déclaration des Droits de 1776, qui est-il ? C’est un Dieu abstrait, celui de l’ordre, de la vocation morale de la nation américaine, c’est le Dieu a-confessionnel de la Religion Civile. Celle-ci vise à unir le peuple (divisé par ses origines, par ses appartenances à une multitude d’Eglises). Cette religion civile, chère à Rousseau, a son calendrier (le National Day of prayer, le Memorial Day, le Thanksgiving Day), son grand prêtre – le Président lui-même. La Nation américaine est soumise à Dieu, un Dieu de conception « déiste », source des droits inaliénables des individus. La liberté vient de Dieu, mais c’est le peuple qui est souverain, à qui il revient de mettre en place les institutions qui garantissent ces droits. Le pouvoir politique ne vient pas de Dieu, mais du consentement des gouvernés.

·        France et Etats-Unis ont bien deux cultures laïques différentes : « La France se vit laïque alors que l’Etat ne cesse d’intervenir dans le domaine des cultes, quand les Etats-Unis se vivent religieux alors que l’Etat y reste neutre »[8].

Aux Etats-Unis, les Eglises et l’Etat sont séparés, le religieux et le politique ne les sont pas.

3-La laïcité peut-elle exister dans un pays musulman ? L’exemple de la Turquie

Il est vain d’ausculter les théologies des religions pour savoir si elles sont ou non compatibles avec la démocratie, avec la laïcité. Aujourd’hui avec l’islam, comme hier avec le catholicisme,  il est vain de s’interroger sur leur degré de compatibilité. La décision du ralliement des catholiques français à la République résulta d’une décision politique (le fameux toast d’Alger du cardinal Lavigerie, en accord avec le pape Léon XIII en 1890).[9]

La démocratie comme la laïcité (sans que cela soit impérativement la même démarche qu’en France) sont possibles en terre d’islam, il faut cesser cette approche essentialiste de la religion qui affirme trop rapidement la confusion entre le politique et le religieux, ce qui fait le jeu des fondamentalistes. Nul ne peut prévoir l’évolution à échéance de quelques années dans les pays du « printemps arabe », par contre, l’exemple turc, proche de l’occident, est intéressant à analyser.

·        Les origines de la laïcité turque, outre une tentative lancée par « les jeunes Turcs » en 1908, sont à chercher dans l’action volontariste de Mustafa Kemal après la défaite et l’implosion de l’Empire Ottoman en 1918. Se moderniser à cette époque signifie s’européaniser, accéder à la modernité de l’Etat par l’instauration d’une République (en 1923 suite à l’abolition du califat en 22), par la mise en place d’un Code civil (24-26) sur le modèle français. Les changements sont progressifs mais bouleversent totalement les habitudes turques. Ce n’est qu’en 1937 que la laïcité[10] est véritablement introduite dans la constitution de cette première République (1924). Mustafa Kemal  en adoptant les valeurs des vainqueurs de 1918 évite à la Turquie le sort des pays arabes colonisés.

·        Cependant, les caractéristiques de cette laïcité turque sont différentes de la laïcité française. Ce n’est pas un régime de séparation, la sacralisation de l’Etat kémaliste va de pair avec une étatisation du sacré. Elle s’inscrit dans le cadre d’un régime autoritaire peu soucieux de libertés individuelles. La Turquie, pays très nationaliste,  conçoit la religion (seulement le sunnisme) comme facteur organisateur de la société. La religion, reléguée dans la sphère privée, est absente de la sphère publique, mais fortement encadrée par l’Etat, elle exprime l’identité nationale.

France (1905)

Turquie (1937)

Séparation, esprit libéral

Contrôle de la religion, conception autoritaire

Clergé non rémunéré, libre

Le clergé est contrôlé : les 72 000 imams sont des fonctionnaires

Liberté de croyances : l’Etat ne s’occupe pas des croyances

La Présidence des Affaires Religieuses – une très grosse administration- contrôle tout, écrit les prêches hebdomadaires

Le pluralisme est accepté

On vise ainsi l’unité de la nation turque. L’arabe est à nouveau autorisé pour les prières.

Principe d’égalité des cultes

Seul le sunnisme est accepté, les traditions populaires sont écartées. Les ¾ sont sunnites, l’autre ¼ est alevi.

·        Evolution de la laïcité en Turquie. Cette laïcité, imposée et maintes fois réimposée par la force, ne résulte pas d’une sécularisation de la société. Aussi devine t-on une constante tentation d’un retour au religieux dans les couches populaires. La junte militaire qui prend le pouvoir en 1980 favorise l’émergence des islamistes contre ce qu’elle estime être un risque d’essor d’idées de gauche. La constitution de 1982 qui en découle rend obligatoire l’enseignement coranique à l’école. En 1986, une loi sur le blasphème est votée, l’armée renforce ainsi l’islam dans le pays tout en se proclamant la garante de l’héritage laïque, surtout, il est vrai, à partir des premières victoires électorales islamistes en 1994-95.

Là comme ailleurs, se pose la question du voile islamique. Ce dernier est interdit à l’université et dans les cérémonies officielles. Tout est en train de changer avec l’arrivée au pouvoir du parti islamiste AKP en 2002. Les islamistes « modérés » au pouvoir sont accusés régulièrement de vouloir islamiser le pays et de s’éloigner de la laïcité du père fondateur de la nation. L’héritage kémaliste va-t-il être détruit ? De nombreux indices semblent confirmer ces intentions : présence de femmes de ministres voilées lors de cérémonies officielles, introduction de questions religieuses aux examens d’entrée aux écoles, souhait exprimé d’avoir une « jeunesse turque religieuse », souhait de supprimer les références à la laïcité et à Mustafa Kemal, fortes purges menées auprès des cadres supérieurs de l’armée garante traditionnelle de la laïcité, menaces sur les minorités alévie et juive…. Tous ces faits poussent régulièrement les pro-laïques  à manifester dans la rue.

A l’heure où le régime turc pourrait servir, partiellement du moins, de modèle aux Etats arabes issus du « printemps » de 2012, où les islamistes turcs longtemps pro-Union Européenne, pourraient, par dépit, face au refus qui leur est  rétorqué, regarder ailleurs, il est légitime de s’interroger sur l’avenir de cette laïcité, certes particulière, mais assez unique dans le monde musulman.

Conclusion

La laïcité, au sens large, est globalement un acquis propre aux démocraties stabilisées comme celles de l’occident. On l’aura compris, il ne faut pas identifier la laïcité au seul régime français de régulation du religieux, conçu comme le modèle idéal comparativement aux autres qui seraient attardés ! Et qui par ailleurs, n’aiment pas recevoir de leçons de la part des Français. En raisonnant ainsi, il est possible d’affirmer que les pays occidentaux et notamment de l’UE sont laïques, et cela, aussi bien au niveau des individus libérés de la tutelle des religions dans leur vie quotidienne (c’est la sécularisation), qu’au niveau institutionnel (laïcité) où le politique est autonome de tout pouvoir religieux, sa légitimité étant liée à la démocratie. Cela se vérifie même en situation de régime des cultes reconnus, comme au Danemark ; Si l’Eglise luthérienne est toujours l’Eglise de la nation, la société danoise est l’une des plus sécularisées d’Europe. « Il y a autant de régimes laïques que de situations nationales » rappelle le grand spécialiste de la question, Emile Poulat.[11]

« Au-delà de la diversité des relations Eglises-Etat… l’Europe partage ce que l’on peut appeler une laïcité culturelle, respectant  les quatre grandes caractéristiques suivantes :

–         la neutralité confessionnelle de l’Etat et de la puissance publique (autonomie)

–         la liberté religieuse et liberté de non-religion

–         l’autonomie de la conscience individuelle

–         le libre examen et le débat contradictoire »[12]

Après avoir décentré notre regard avec cette prise  en compte de la diversité des modes de régulation du religieux, que pouvons-nous dire actuellement de la spécificité française ?

Dès l’origine, le mode français de régulation du religieux se singularise  d’abord par un caractère plus conflictuel, fortement idéologisé par imprégnation de regards philosophiques plus critiques à l’égard du religieux (Libre pensée, franc-maçonneries, rationalismes..), mais également par l’affirmation d’un Etat républicain émancipateur des individus à l’encontre de toutes tendances particularisantes, hier les langues régionales par exemple, mais bien entendu, les religions, qui différencient, voire communautarisent. Dans la tradition de Jules Ferry, reprise par le ministre de l’Education Nationale en 2013, il revient à cet Etat émancipateur d’exercer une « certaine direction des intelligences ». Si ces tendances lourdes refont régulièrement  surface lors des moments de crispations, le régime français est tout de même entré dans une phase d’apaisement comparativement aux tensions vécues début XXe siècle. Que l’écume des jours constituée par telle ou telle affaire de voile, ne vienne pas nous masquer les caractéristiques actuelles d’une laïcité d’acceptation et de reconnaissance.

 

Christian BERNARD

 

 

 

 

 

 


[1] Néologisme créé par Ferdinand Buisson ou par le Littré ?

 

 

 

[2] Fin XVIIIe, début XIXe siècles

 

 

 

[3] Nous utilisons ici la typologie exposée par Philippe Portier lors d’un colloque au Campus Condorcet. 23/06/2011

 

 

 

[4] Unamuno en Espagne disait « ici tout le peuple est derrière le curé, une moitié avec une croix, l’autre moitié avec un bâton ».

 

 

 

[5] Ne pas oublier que c’est ce pluralisme religieux qui historiquement a fondé la liberté américaine. 95% des Américains croient en Dieu, 40% pratiquent régulièrement.

 

 

 

[6] Une grande part du renforcement du religieux dans le paradigme officiel des Etats-Unis, est due au président Eisenhower au début des années 50, en pleine guerre froide. Il remplace la devise nationale « E pluribus Unum » par « In God we trust » qui désormais figure sur les billets. C’est également lui qui introduit « under God » dans le serment quotidien au drapeau.

 

 

 

[7] Le dernier lundi de mai en souvenir des morts  des guerres.

 

 

 

[8] Erwan Le Noan, avocat, enseignant à Sciences Po (blog toujourspluslibre.com)

 

 

 

[9] Olivier Roy, La laïcité face à l’islam, Pluriel Hachette, 172 p., 2006, p.70

Mohamed-Chérif Ferjani, Le politique et le religieux dans le champ islamique, Fayard, 353p. 2005.

 

 

 

[10] Le mot laiklik vient directement du français laïcité.

 

 

 

[11] Emile Poulat, Liberté, laïcité, Cerf-Cujas, 1988

 

 

 

[12] Jean-Paul Willaime, les religions dans l’espace public européen, in La laïcité, mémoire et exigences du présent, Doc française , « problèmes politiques et sociaux », n° 917, oct. 2005, p. 91

Du même auteur Conférence européenne, Saint-Marin, 23-24 avril 2007

La dimension religieuse du dialogue interculturel : quel dialogue entre le Conseil de l’Europe, les communautés religieuses et la société civile ? http://www.coe.int/t/dg4/intercultural/Source/Willaime_FR.doc

 

 

 

 

 

Parler des USA nécessite quelques précautions préliminaires. La première est de ne pas se laisser prendre à une fausse familiarité avec le sujet : ils ne sont pas une nation comme les autres, mais un modèle réellement différent de ceux des États européens. Il faut également se situer en dehors de deux discours répandus et quelque peu mécaniques : celui de leur déclin inéluctable en cours (annoncé depuis le XIXème siècle) qui pourrait nous faire voir les choses plus noires qu’elles ne sont quant à son avenir, et le discours inverse d’une Amérique éternelle, toujours renaissante et destinée à la première place mondiale. C’est peut-être pour avoir trop cru à cette fiction que ses dirigeants l’ont menée là où elle est aujourd’hui. Enfin il faut se garder de ne voir que la grande Amérique, celle qui se projette par la richesse, les biens matériels, la culture et parfois la force sur toute la planète. Pour les citoyens de ce grand pays, elle est aussi, et surtout, un patchwork de petites communautés et de territoires jaloux de leurs particularismes et de leur autonomie, peu soucieux de la destinée du Monde. Sa politique est autant liée à cette échelle microcosmique qu’aux contraintes de la globalisation.

Les USA ont une genèse au plein sens du terme.

Ils ne sont pas nés tant d’une volonté de gestion rationnelle d’un territoire colonisé par la Grande Bretagne que d’une série de tentatives de construction d’une utopie, qu’elle soit chrétienne ou sociale. Les puritains fondamentalistes qui constituent le gros des contingents d’immigrants au XVIIe siècle, notamment dans le Massachusetts, étaient investis d’un destin : celui de bâtir une cité céleste qui serve d’exemple à l’humanité pour la guider vers Dieu, chose que le vieux christianisme européen était devenu, selon eux, incapable de faire. Le leitmotiv de la cité sur la colline, slogan d’une minorité, est devenu avec l’indépendance des colonies le projet tout à la fois de chaque communauté installée en Amérique du Nord (chacune avec ses modalités : puritains, mormons quakers, etc.) et de la grande nation en train de naître. Il ne l’a jamais quitté depuis. Ce mythe fondateur fait des États-Unis quelque chose d’autre qu’une nation : c’est une théologie en marche selon l’expression d’Olivier Zajec, qui se doit de croire à sa nature sacrée et à portée universelle pour exister. De John Adams (second Président des États-Unis, 1797-1801 : « notre république, pure et vertueuse ») à Madeleine Albright (en charge des Affaires étrangères de 1997 à 2001 : « la nation indispensable »), tous les dirigeants du pays ont eu à cœur de forger la formule illustrant leur vision de cet état de fait.

Nation théologique ou tout du moins morale, les États Unis incarnent donc une volonté divine qui les mène aussi à un rapport particulier à l’espace et à la géographie. En témoigne les frontières tracées au cordeau de mains États fédérés, ou l’obstination pour le plan en damier des villes au mépris du relief, comme à San Francisco. Dans ce rapport conquérant et prométhéen au sol s’incarne aussi la destinée de faiseur du monde de ce pays.

Être Américain est également particulier. Dans la mesure où une identité se forge face à un adversaire ou du moins un autre, négatif (Carl Schmitt), l’ennemi de l’Amérique n’est pas un peuple, mais des concepts : l’oppression et la barbarie, contre qui le président Wilson déclare la guerre en 1917, imité par Franklin Roosevelt en 1941 et jusqu’à Georges Bush en 2001. Être un bon américain consiste à incarner un souci constant du goût de la liberté et de la civilisation. Liberté qu’il faut être prêt à défendre avec son sang (« l’arbre de la liberté doit pour prospérer baigner parfois ses racines dans le sang des martyrs », Thomas Jefferson) : l’Amérique se sacrifie pour l’humanité et ses valeurs, ses morts au combat ne peuvent être que des héros. La vie elle-même est une épreuve de foi et de détermination, testée dans l’expérience perpétuellement renouvelée de la frontière. Hors espace, l’Amérique n’a pas de limite (elle est universelle par nature, le local n’étant qu’une illustration du cosmique) et peut s’en affranchir sans complexe, qu’elles soient physiques (la géographie), spatiales (la nouvelle frontière de Kennedy), sociales (le self made man) ou technologiques. Cette expérience et ces croyances font ce qui caractérise l’Américain, sans distinction de foi, de couleur (du moins aujourd’hui) ou de statut. L'Amérique ne fut jamais facile pour ses colonisateurs, et la réussite dans le franchissement de ces frontières à la définition sans cesse réécrite, autrefois comme aujourd’hui, est le signe d’une approbation divine de la résilience et de la sincérité de cette foi. Elle est aussi rédemption, le cas échéant.

Mais l’Amérique est aussi hors temps, car les prophéties n’en ont pas. D’où un rapport amnésique à l’histoire (United States of Amnesia selon Mickaël Walt) et une tendance à trouver dans le passé les signes du présent, quitte parfois à sembler tourner en rond. L'Amérique est un Troisième Testament, annoncé dans le Premier : les Américains identifient volontiers le périple des fondateurs à celui de Moïse, comme ils partagent avec le judaïsme l’idée d’un pacte avec Dieu, et la vision de l’Amérique comme terre promise, sacrée, et qui doit rester inviolable. Même le discours politique renforce cette perception : c’est le sermon qui lui a donné sa forme, et ce n’est pas une argumentation mais l’affirmation d’une conviction.

L’Amérique ne peut dès lors qu’être unique, et n’a que faire de comprendre l’altérité des autres peuples.

Elle sait quelque chose qu’ils ignorent et qu’ils ne peuvent qu’envier. Comment ne pourrait-on pas vouloir être américain ? Mais cette vérité est multiforme et chaque communauté et chaque individu est libre de trouver sa propre voie. La condition est la liberté : celle de s’auto-administrer collectivement, celle de rechercher le bonheur individuellement. Si l’individualisme est flagrant, il masque l’obsession quasi générale de ceux qui réussissent de rendre à leur communauté ce qu’ils ont reçu d’elle et qui leur a permis de trouver leur destin.

L'Amérique est le lieu où le Bien peut le mieux se manifester. Égalitarisme, liberté et morale sont étroitement liés. Le premier comme garantie d’égalité des chances de départ pour chacun, la dernière comme seule véritable garantie du respect de la deuxième (Thomas Jefferson). Le rapport à Dieu implique l’absence de tricherie, que ce soit dans le jeu social, les actes ou la parole prononcée. La morale implique l’éducation et un civisme quotidien. Certaine d’avoir une destinée, l’Amérique ignore cependant la meilleure voie pour la réaliser. D’où une souplesse surprenante pour une nation pétrie de religiosité : aucune foi, aucune expérience sociale ou scientifique n’est interdite, car chacune peut mener à une vérité sans cesse recherchée. L'Amérique est sûre d’elle-même mais sait aussi reconnaître qu’elle s’est trompée. Elle connaît la fin mais cherche la route.

Son rapport au reste du monde est nécessairement marqué par cette conscience particulière. « Amis de tous, alliés de personnes », préconisait Georges Washington. L'Amérique ne peut se compromettre dans les calculs supposés mesquins et mal intentionnés de quiconque, surtout l’Europe. « Maîtres organisateurs d’un monde chaotique » (Albert Beveridge, 1900) leur tâche et leur intérêt ne souffrent aucune compromission, en principe. Ile au milieu de deux Océans qui l’ont coupée longtemps des vicissitudes de la vieille Europe, elle est havre pour les pauvres et phare distant pour l’humanité. Du moins le souhaitait-elle. Pourtant les USA ont bien dus à un moment de leur histoire entrer de plain-pied dans le Monde et quitter la sécurité de l’île. Timidement dans les années 1900, puis massivement à la fin de la seconde guerre mondiale, ouvrant une ère impériale qu’ils avaient toujours refusée. Mais il fallait bien endiguer le communisme, prendre acte de la portée des nouvelles menaces, assumer le don qui lui avait été fait de sa supériorité matérielle, technique, économique et morale, et sa mission d’assurer la prospérité et la défense des intérêts des « peuples libres de la terre » (Harry Truman, 1949). La destinée américaine devient en 1945 par nécessité internationale, à elle de forger ce monde qu’elle a voulu jusque-là guider de loin : en promouvant la stratégie du développement, en favorisant une société arbitrée des nations (l’ONU), en apportant son bouclier contre l’oppression communiste.

1991 fut naturellement pour les USA la promesse d’une réalisation, une victoire indiscutable due à leur supériorité morale et la volonté divine qui les accompagnent. Forme et autoproclamée définitive d’organisation politique, sociale et économique, elle devait amener l’avènement de la « Fin de l’Histoire » (Francis Fukuyama, 1991) et le début du siècle américain. L’ordre du monde ne pouvait qu’être le sien, nécessairement bienveillant.

Tout cela, les citoyens américains l’ont cru à des degrés divers et ont largement soutenu les initiatives de Washington au long de leur histoire. Sans doute les élites avaient-elles une vision plus réaliste des choses, mais ont expliqué longtemps que même le Bien doit parfois faire le mal, et que les intérêts américains sont nécessairement à long terme ceux du monde.

Cependant la machine divine, au moment même où s’annonçait son triomphe, s’est grippée.

Sans ennemis « barbares » de leur taille, les USA n’ont désormais que des concurrents : économiques (le Japon puis la Chine), politiques (l’union européenne ou les émergents) ou messianiques (les islamistes). Dans un monde unipolaire, les ne sont par ailleurs plus absout de leurs erreurs et des abus de leur pouvoir. Ils ont libéré le monde du fascisme et du communisme et, stupéfaits, ils découvrent qu’on ne les aime pas. Leurs alliés se raréfient. Pire, le sanctuaire a été violé le 11 septembre 2001, et la réponse donnée a montré une Amérique que ses citoyens ne peuvent ignorer : celle de l’amoralité (les exactions d’Abu Ghraib) et du mensonge (en Irak). L'Échec militaire en Somalie et en Afghanistan achève de briser le rêve d’une Amérique vertueuse et toute puissante par la grâce divine.

A l’intérieur aussi le modèle est lézardé : inégalités sociales croissantes, déclins de l’éducation et début de fuite des cerveaux, moins attirés par le mercenariat universitaire dans lequel les USA excellaient jusqu’alors. La pauvreté aussi, y compris chez les Américains vertueux et travailleurs dont 20 millions ne sortent plus la tête de l’eau malgré deux, voire trois emplois. Atteintes à la liberté aussi : sur la Linea Mexicaine barrée par un mur ou à travers le Patriot Act qui contribue à instaurer une société de la méfiance parfois armée entre communautés. Surtout la majorité WASP dont les croyances ont forgé le moule américain décline en nombre et est menacée aujourd’hui par le catholicisme hispanique et surtout hispanophone dans son rôle identitaire.

La crise financière, la dette abyssale ont achevé en 2007 le rêve américain, ou du moins montré qu’il n’allait plus de soi. L'Amérique est aussi divisée territorialement : États riches et États pauvres et désindustrialisés (Rust Belt), États progressistes et réactionnaires (Bible Belt). Même Hollywood ne véhicule plus la même image de l’Amérique mais la questionne parfois violemment, comme dans la série desperate housewives, portrait drôle, mais désenchanté d’une Amérique qui perd sa structure morale fondamentale : la famille.

Alors l’Amérique, certes, a déjà connu des retournements historiques, au sortir de la guerre civile (1861-65), après la crise de 1929, après le Viêt-Nam (1975). L’appel à l’héroïsme et à la réactivation des valeurs de l’Amérique, à reposer son avenir dans ses citoyens, vibre dans les discours de première campagne de Barrack Obama, mais il affirme aussi, dans un style direct, rare, qu’il faut « recommencer le travail de reconstruction de l’Amérique ». Les États-Unis peuvent se réinventer, ils l’ont déjà fait. Comment ? Certains prônent un retour à l’isolationnisme et au rôle de « phare distant » du monde (thèses Républicaines) dans une certaine paranoïa (augmentation des budgets de défense), d’autres à une meilleure ouverture au monde et au dialogue avec des nations devenues partenaires (discours du Caire de Barrack Obama, 2009). Le débat fait rage entre ces conceptions dans une société américaine menacée sur ses bases et aigrie par des années de gouvernance douteuse depuis Washington. L’éclatement lui-même n’est pas inimaginable à long terme.

Certains avancent que l’Amérique est en train, enfin, de devenir une nation normale, influente et puissante, mais pas hégémonique ni indispensable. Mais n’oublions pas ce que nous avons annoncé au début : L‘Amérique n’est pas une nation, mais une théologie en marche, et comme le souligne Olivier Zajec, une théologie ne mûrit pas car elle ne peut accepter ses contradictions (mais ses échecs, si). Oui, l’Amérique peut devenir une nation comme les autres dans certaines conditions, mais pas en restant l’Amérique. Sur quoi alors reposerait la destinée de ce peuple qui aurait perdu sa nation, non pas géographiquement, mais psychologiquement ? Qui aurait perdu son rapport à Dieu ? Peut-être que Dieu, pour sauver l’Amérique, doit lui redonner son statut d’exception, mais au détriment de son universalisme. C’est tout l’enjeu des élections à venir.

 

Conférence donnée le 27 septembre 2012 à l' Institut Jacques Cartier – ESCEM Poitiers

Jean-Marc HUISSOUD

Directeur – Centre d’Etudes en Géopolitique et Gouvernance

Ecole Supérieure de Commerce de Grenoble

 

 

Par Jean-François Susbielle (ingénieur civil des Mines, diplômé de sciences politiques)

Introduction : Le PIB de l’Inde est le tiers de celui de la Chine, qui est lui-même le tiers de celui des Etats-Unis. Elle sera, demain, une très grande puissance. Elle le sait et s’y prépare.

I – Le sous- continent indien : 5000 ans d’histoire.

Aryens et Dravidiens.

L’empire britannique des Indes orientales

L’Inde indépendante.

L’entrée dans la mondialisation.

II – La mosaïque indienne.

La diversité indienne : 28 Etats, 1600 langues, 15 écritures officielles.

Religions : le nationalisme indou face à l’islam et aux chrétiens évangéliques.

Démocratie indienne et PC chinois.

III — L’Inde, grande puissance…en devenir.

Les grandes dynasties du capitalisme familial indien.

Informatique et pharmacie, piliers de la puissance indienne.

Bollywood à la conquête du monde.

IV– L’Inde et ses voisins.

Pakistan, Cachemire et Afghanistan : l’épine dans le pied.

Népal, Sri Lanka, Tibet.

Cohabiter avec la Chine.

L’Amérique et le « quadrilatère de la démocratie ».

V — L’ Inde, grande puissance mondiale.

L’Inde et le feu nucléaire.

L’Inde et l’Afrique.

Inde, Etats-Unis et ONU.

Conclusion : Deux géants d’Asie entre guerre et paix.

Livre de référence : Inde-Chine à l’assaut du monde, rapport Antheios, PUF, 2006

(participations de Claude Chancel et de Eric-Charles Pielberg).

 

L'investiture – inauguration– du 44e Président des États-Unis, la 56e de la série depuis celle de Georges Washington, a été très largement médiatisée. L'avènement pour la première fois, d'un afro-américain à la tête de la première puissance mondiale, le méritait bien. Par contre, au-delà de l'obamania réelle dans notre pays, bon nombre de Français, très habitués à la laïcité de l'État depuis la loi de 1905, ont été surpris par la forte présence du religieux tout au long des cérémonies officielles . Ce que certains pensaient devoir être attribué à des particularités religieuses d'un Georges Bush, born again1 fervent, relève t-il finalement du système américain lui-même ? Les États-Unis ne seraient-ils pas un État laïque ?

1-Afin d'y voir plus clair, au-delà des apparences troublantes, commençons par regarder les faits « incriminés » .

  • Le discours du nouveau Président, à la fois grave et solennel, est très empreint de nombreuses références religieuses. Comme à chaque investiture, le serment est effectué sur une Bible ( ici celle d'Abraham Lincoln de 1861, de manière très symbolique) . Notons bien que la Bible était fermée, ce qui est très important pour notre propos, nous le verrons, contrairement à la dernière investiture de Georges Bush où le livre était ouvert. Citons entre autres, ce passage du discours d'Obama: « Pour  reprendre les mots de la Bible…le temps est venu de réaffirmer…cette noble idée transmise de génération en génération : la promesse de Dieu que nous sommes tous égaux, tous libres et que nous méritons tous la chance de prétendre à une pleine mesure de bonheur ».
  • La cérémonie a été préalablement ouverte par la prière du pasteur Richard Warren2, puis elle fut close par le sermon du révérend Joseph Lowery. Joseph Lowery, pasteur à la retraite depuis 1992 a prononcé son dernier sermon public en 2006 lors des obsèques de la veuve du pasteur King . Le choix d'Obama est donc hautement symbolique, Lowery est un vétéran du mouvement des droits civiques et ancien compagnon de combat du pasteur Martin Luther King.
  • Le lendemain matin, le mercredi 21 janvier, le nouveau Président, accompagné de son épouse Michelle et de nombreuses personnalités politiques, ont assisté à une cérémonie religieuse officielle en la cathédrale nationale de Washington3. L'office a été célébré pour la première fois par une femme, le pasteur Sharon Watkins de l'Église des disciples du Christ .

2- Le caractère religieux de cette investiture n'est nullement une nouveauté, mais, au contraire, il obéit à une tradition qui remonte aux origines du pays. Est-ce à dire que nous avons là une confusion des registres politique et religieux? Qu'en est-il ?

Les États-Unis sont un pays laïque, mais à leur manière . En effet, contrairement à la Déclaration d'indépendance qui fait référence à Dieu créateur de l'Univers, et à la Déclaration des Droits ( 1776) qui, elle, évoque un Être Suprême, la Constitution Fédérale de 1787 est parfaitement laïque, voire même étonnamment laïque pour cette époque . Avec les États-Unis, nous avons le premier État laïque de l'histoire moderne . La reconnaissance de l'autonomie de l'individu, issue de la philosophie des lumières, entraine la liberté absolue de croire ou de ne pas croire. La condition d'exercice de cette liberté est la neutralité de l'État qui s'abstient de propager un dogme religieux quelconque, d'aider les Églises ou d'utiliser une religion comme instrument de sa politique. Il y a bien séparation des sphères de l'État et des religions.

Par contre, n'oublions pas que ce pays constitué de migrants d'horizons culturels et religieux différents, nécessitait un lien fort pour créer un peuple, une nation. La devise nationale, E Pluribus Unum, empruntée à Virgile ( De plusieurs, un seul!) montre bien le souci pour cette nation ethniquement multiculturelle et religieusement plurielle, de se construire de façon unitaire .

Ainsi, s'est crée une religion civile ( Civil Religion) constituée d'un ensemble de valeurs, de rites quasi sacralisés qui permettent ce « vivre ensemble » comme nous dirions en France . Cette religion civile a son calendrier où les temps forts sont Thanksgiving4, le Memorial Day, le National Day of Prayer.. et tous les quatre ans, l'Inauguration, la cérémonie d'investiture présidentielle.

Le Dieu des discours présidentiels n'est pas exactement le Dieu de telle ou telle confession chrétienne, ce qui serait contraire à l'esprit laïque de la Constitution, c'est le Dieu abstrait de cette religion civile. Ce dernier n'est pas le Dieu d'amour des chrétiens, c'est le Dieu de l'Ordre et de la vocation morale de la nation américaine. Certes, rituels et citations textuelles sont largement puisés à l'héritage judéo-chrétien, mais vidés de toutes références confessionnelles. Cette religion civile a pour objet d'unir, aussi, elle ne peut donc en aucun cas adopter un contenu théologique particulier . Le Président lors de l'Inauguration, prête serment sur une Bible fermée . Ouverte, cela aurait le sens d'une interprétation particulière, confessionnelle . Ce Dieu de la religion civile est culturellement situé, mais non défini volontairement sur le plan confessionnel . Chaque confession peut s'y retrouver, aucune n'est privilégiée . C'est donc bien un outil majeur du vivre ensemble .

Au fondement de tout cela, il y a cette conviction largement partagée de l'existence d'une transcendance méta-confessionnelle, d'un Dieu, sorte d'Être Suprême auquel tout Président doit se référer . Cette transcendance dépasse le principe de souveraineté populaire reconnue par la Constitution américaine . Le Président Kennedy lui-même qui insistait beaucoup sur la laïcité de l'État aimait à rappeler que « les droits de l'homme ne viennent pas de la générosité de l'État mais de la main de Dieu ».

L'omniprésence du drapeau américain est non seulement un indicateur de la fierté nationale, c'est aussi le signe d'une exigence missionnaire voire même messianique d'une Amérique qui se conçoit comme le pays élu par Dieu comme jadis se pensait le peuple hébreu. C'est le thème classique de la Destinée Manifeste5 du pays.

3- Tout ce rituel d'investiture suit donc des règles codifiées par la tradition, et cela indépendamment des options religieuses de la personne même du Président .

Chacun se souvient du ton donné lors des deux mandats de Georges Bush, par lui-même , born again de confession méthodiste, très engagé religieusement, par son entourage sous l'influence des néo-conservateurs ( Paul Wolfowitz et Donald Rumsfeld), personnages sans appartenance confessionnelle précise mais passés maitre dans l'utilisation de la rhétorique biblique au service de leur politique .

Barack Obama n'a pas le même positionnement, même si lui aussi est chrétien, d'obédience protestante ( et non musulman comme 20 % des Américains le croyaient encore à la veille des élections ). Lors de sa campagne électorale , il a rompu avec le sulfureux pasteur noir Jeremiah Wright qui tenait des propos inacceptables pour un futur Président. Selon J. Wright, l'Amérique méritait bien le châtiment du 11 septembre en raison du mauvais traitement infligé aux noirs pendant longtemps, « Que Dieu maudisse l'Amérique » lança-t-il en tribune  ! Obama qualifia ces propos « d'incendiaires et d'épouvantables ». Depuis cette séparation, Obama est devenu une sorte de SDF religieusement parlant, selon une formule utilisée par Sébastien Fath, un spécialiste de ces questions . SDF , « Sans Dénomination Fixe », signifie qu'Obama est devenu un chrétien sans rattachement confessionnel officiel . Les Américains changent assez facilement de religion, ou plus exactement de confession . Il y a dans ce domaine religieux, comme dans d'autres, une mobilité caractéristique du pays . Georges Bush qui est né d'un père épiscopalien et d'une mère presbytérienne, est devenu méthodiste suite à son mariage. Son véritable changement de vie date de sa « conversion » comme born again.

Obama, lui, affirme avoir toujours été un chrétien .Le père(1936-1982) d'Obama d'origine kenyane, était musulman, or en islam, la religion est transmise à l'enfant par le père. Ses prénoms, Barack et Hussein, en témoignent .En février 2008, Obama déclara: «Je n'ai jamais été un Musulman. … à part mon nom et le fait d'avoir vécu dans une population musulmane pendant quatre ans étant enfant – en Indonésie de 1967 à 1971- , je n'ai que très peu de lien avec la religion islamique.» Sa mère, Stanley Ann Dunham (1942-1995) bien que née dans une famille américaine chrétienne était plutôt agnostique .

Sébastien Fath s'interroge sur une nouvelle appartenance confessionnelle plausible pour Obama. Le couple présidentiel a assisté, une semaine avant l'investiture, à un culte protestant de l'Église baptiste de la 19e rue à Washington, église à majorité afro-américaine qui remonte à 1802. Les baptistes représentent aux États-Unis la principale famille protestante .

Même si la prière d'ouverture de la cérémonie d'investiture a été faite par un pasteur évangélique anti-avortement, l'une des premières mesures du nouveau Président a bel et bien été cette volonté de tourner la page Bush sur la question de l'avortement. Cette décision est conforme aux promesses électorales faites, correspond aux souhaits d'une grande partie de la population mais met de fait l'Église catholique américaine en porte à faux sur ce dossier sensible .

On l'aura compris, au-delà d'orientations politiques différentes , les constantes de la tradition, de cette religion civile américaine, marquent fortement les rituels officiels américains. L'État est bien laïque, mais cette laïcité américaine prend des chemins bien différents des nôtres, que nous avons tort de concevoir parfois comme universels.

Aux États-Unis, les Églises et l'État sont bien séparés, cela ne doit pas faire l'ombre d'un doute, mais la religion et la politique ne le sont pas . La religion en question est bien entendu cette religion civile, expression symbolique de l'appareil d'État.

Lectures conseillées:

Fath Sébastien, Dieu bénisse l'Amérique : la religion de la Maison-Blanche, Seuil, 283p., 2004

Bernard Christian, « Religion et politique aux Etats-Unis », in  D'Osiris à 1905 et au-delà, éléments pour enseigner le fait religieux , pp. 139 à 152, Publication du Crdp de Poitiers, nov. 2005.

Christian Bernard

1Le born again christian, le chrétien né à nouveau : l'expression fait référence à l'Évangile selon Jean ( III; 1-13) où Jésus annonce à Nicodème la nécessité de naître à nouveau – naître à l'esprit-, pour accéder au Royaume de Dieu ; L'expression Born again désigne de fait une conversion réelle à la religion chrétienne manifestée par un changement de style de vie .

2Richard Warren dit Rick né en 1954, est une figure importante du groupe des Baptistes du sud des États-Unis où ses sermons attirent les foules dans son église de Saddleback Church, qu'il a fondée à Lake Forest en Californie Ce choix opéré par Obama a suscité la colère de la communauté homosexuelle américaine et les défenseurs des droits civiques qui ont soutenu son élection . En effet, le pasteur Warren dans un ouvrage récent, véritable best seller a qualifié le mariage gay d' « équivalent moral du mariage entre frères et sœurs », et l'avortement d' « holocauste ».

3A cette cérémonie assistait des personnalités religieuses de diverses obédiences : juive, musulmane, hindoue..L'un des rabbins présents, le rabbin orthodoxe Haskel Lookstein, a été vertement critiqué par le Rabbinical Council of America (RCA) pour avoir participé à cet Office National de Prière (National Prayer Office). Le RCA souligne que la loi juive interdit aux Juifs de prier dans une église. Pour sa défense, le rabbin Haskel Lookstein a expliqué qu'il était à ses yeux nécessaire de représenter la communauté juive orthodoxe à un tel événement historique qui comprenaient des représentants réformistes et conservateurs .

4Véritable fête nationale américaine, le dernier jeudi du mois de novembre, où l'on remercie Dieu par des prières, d'avoir donné cette belle terre américaine .

5Manifest Destiny : créé par le journaliste John O'Sullivan lors de l'annexion du Texas en 1848, ce concept de « Destinée Manifeste », solidement ancré dans la conscience collective américaine exprime l'idée d'une mission civilisatrice du pays voulue par Dieu et justifiée par l'exemplarité du modèle américain fondé à la fois sur la démocratie libérale et sur la foi chrétienne.

 

Le Japon contemporain, pourtant deuxième puissance économique mondiale, entretient avec l’extérieur des rapports ambigus : ouvert sur le monde certes, ce même Japon ressent de plus en plus le besoin d’affirmer son identité nationale spécifique.

L’occidentalisation qui touche désormais de nombreux aspects de la vie quotidienne n’exclut pas une certaine xénophobie. L’archipel japonais a pourtant toujours été soumis tout au long de son histoire à des influences extérieures, entre autres, chinoises avec la venue du confucianisme et du bouddhisme, et occidentale, avec le christianisme.

Le christianisme est extrêmement minoritaire au Japon, certainement à peine 2% de la population confessent cette religion. Cette situation marginale ne fait pas problème majeur pour les Eglises instituées qui cherchent plus de nos jours à faire « signe » qu’à faire nombre . Cependant, cette attitude est récente et, nous allons voir que dans le passé il en fut tout différemment .

1 – La première implantation du christianisme au Japon remonte au XVIe siècle , elle résulte de la prédication active de l’un des fondateurs de la Compagnie de Jésus, François-Xavier.

Après quelques années passées dans les comptoirs portugais de l’Inde, il décide de poursuivre son œuvre évangélisatrice plus à l’est, dans le comptoir de Malacca , et de là, il tente l’aventure au Japon où déjà quelques négociants portugais et espagnols étaient présents, mais sans prosélytisme . A partir de 1549, François-Xavier qui obtient l’accord des autorités locales au sud de l’île de Kyushu, prêche en japonais ( langue qu’il découvre) et fonde ainsi les premières communautés chrétiennes dans ce pays. Comprenant qu’une grande partie de la culture japonaise était venue de Chine, il tente l’aventure dans ce nouveau pays, mais échoue : la Chine des Ming est totalement fermée aux étrangers. A la mort de François-Xavier (1552 à 46 ans), les fondements de l’évangélisation du japon étaient posés.

L’implantation chrétienne se fit surtout dans le sud du pays, l’île de Kyushu et la ville de Nagasaki resteront longtemps les pôles majeurs du christianisme japonais. La christianisation n’a pas été fulgurante, nous ne sommes pas ici dans un territoire colonial mais dans un espace fragmenté où chaque potentat « féodal » fait sa loi dans un contexte politique constamment troublé par des guerres civiles. La tâche de François-Xavier n’a pas toujours été facile, le terrain est parfois hostile, lui-même a failli être lapidé à Kyoto pour avoir dénoncé les « idoles ».

Même si cette influence chrétienne semble modeste, elle est bien supérieure à ce qui se passe dans les autres pays d’Asie, Inde, Cambodge, Siam…Début XVIIe siècle, la communauté chrétienne japonaise est la plus importante d’Asie. Pourquoi ce succès relatif ?

Au-delà d’une certaine séduction offerte par cette religion à salut, se mêlent alors chez les féodaux qui se convertissent, des considérations autres que religieuses : économiques et militaires ( le commerce avec les Portugais qui fournissent les précieuses arquebuses , armes bien supérieures aux simples escopettes de bronze chinoises), mais aussi tactiques dans le jeu des influences ( le petit lobby chrétien comme contrepoids aux grands monastères bouddhiques ).

A l’inverse, la christianisation est freinée par des facteurs d’ordre divers qui vont du manque de moyens financiers et humains (rareté des missionnaires jésuites), de l’hostilité récurrente du clergé bouddhiste, au climat d’instabilité politico-militaire qui régulièrement implique des Jésuites dans les conflits inter féodaux.

Parmi les missionnaires de cette époque, deux noms au moins émergent particulièrement :
- Le premier est le jésuite portugais Luis Frois ( 1532-1597) qui demeura au Japon de 1563 à sa mort. On lui doit, entre autres, un journal intime relatif à son activité de missionnaire, et une étude anthropologique de grand intérêt sur les moeurs comparées des japonais et des occidentaux de cette fin XVIe siècle.
- Le second est le jésuite italien Alessandro Valignano ( 1539-1606), visiteur général des missions d’Orient. Il réorganisa totalement la mission japonaise en y introduisant les théories de l’adaptation bien avant que Matteo Ricci ne le fasse en Chine (une organisation calquée sur la hiérarchie du bouddhisme zen fort respecté alors, et, l’obligation pour tous d’apprendre le japonais []). Alessandro Valignano fonde deux séminaires afin d’établir un clergé japonais ( une grande nouveauté stratégique). Le premier jésuite japonais est ordonné en 1601 ( les candidats étaient issus des familles samouraï). Il fit également venir d’Europe une imprimerie et du personnel spécialisé, pour publier des ouvrages en écriture Katakana, et ce, afin de lutter contre une éventuelle rivalité anglaise jugée hérétique. Fort de ces succès, il envoya en Europe une ambassade composée de quatre jeunes nobles convertis (Lisbonne, Madrid, Venise où le Tintoret fit leur portrait, puis enfin Rome) qui obtint du pape Sixte V la création du premier diocèse japonais ( à Funai).

2 – Cette période faste pour la christianisation du Japon va trouver une fin assez brutale début XVIIe siècle.

Si des difficultés ont toujours existé (nombreuses révoltes populaires et expulsions de Jésuites suite à des destructions de temples et de statuettes bouddhiques), ce n’est qu’en 1614 , avec l’Edit de persécution, que les vrais problèmes commencèrent.

Le contexte politique japonais a changé : un chef de clan, Tokugawa Ieyasu, après avoir éliminé ses rivaux et placé ses proches, obtint de l’empereur le titre de Shôgun [] en 1603. Il transféra sa capitale à Yedo ( l’actuelle Tokyo), tandis que l’empereur est désormais cloîtré à Kyoto .

Après avoir accepté , dans un premier temps, de signer des accords avec les « nouveaux européens » récemment arrivés au Japon : Espagnols et Hollandais, Tokugawa Ieyasu va interdire, sous l’influence du moine bouddhiste zen Suden, toute activité chrétienne sur le territoire japonais.

L’Edit du 27 janvier 1614 vise l’éradication totale du catholicisme en plein essor depuis quelques années : Nagasaki, la « petite Rome » du Japon venait d’achever la construction de la cathédrale de l’Assomption pour ses 40 000 fidèles.

L’influence chrétienne est désormais jugée néfaste, voire dangereuse pour le pays : le christianisme ne révère t-il pas un condamné ? La morale confucéenne reproche aux missionnaires chrétiens non seulement d’avoir abandonné leurs familles mais aussi de prôner le célibat, ce qui est contraire à l’éthique de loyauté et de piété filiales préconisée. Le christianisme ne risque t-il pas d’accentuer la présence portugaise et espagnole au risque d’une dépendance, voire même d’une sujétion ? Le christianisme est ainsi perçu comme le cheval de Troie des catholiques occidentaux.

Le Japon est présenté comme la terre du Bouddha et des Kam [], le christianisme est un corps étranger à la tradition, aussi, les convertis japonais sont-ils fortement invités à abjurer. Les églises sont détruites, les missionnaires exilés ou exécutés [].

Les persécutions se durcirent à partir de 1633 sous le Shogounat de Iemitsu qui ferma totalement le pays à tout navire étranger et soumit les chrétiens cachés à d’horribles tortures ( plus d’un millier de suppliciés). Ces brutalités déclenchèrent la rébellion de Shimabara en 1637-38. Cette péninsule majoritairement chrétienne et pauvre du fait d’une très forte pression fiscale, s’insurgea. Cet événement qui se solda par 37 000 victimes attisa les tensions entre le pouvoir japonais et les étrangers occidentaux, accusés d’aide à la subversion [] . Les quelques jésuites et franciscains restés cachés au Japon furent arrêtés, torturés et exécutés.

3 – Le Japon se ferme totalement de 1639 à 1854.

Plus aucun navire japonais ne peut partir pour l’étranger et en sens inverse, c’est la fin de la présence des commerçants occidentaux ; seul un navire annuel hollandais est autorisé à débarquer sur l’îlot artificiel de Deshima construit à cet effet dans la baie de Nagasaki, dans des conditions humiliantes et sans aucune menée prosélyte.

Parallèlement, est mise sur pied en 1640, une police secrète [] dont la finalité est l’éradication totale des chrétiens du sol japonais . Il est fait appel à la délation de chrétiens, et malheur à la communauté villageoise qui ne s’exécute pas . Une surveillance des parentés d’apostats est mise en place avec la prétention d’aller jusqu’à sept générations !. L’instrument principal de cette politique est constitué par la mise en place d’une cérémonie très particulière, l’e-fumi. C’est une cérémonie annuelle qui se déroule à Nagasaki et au cours de laquelle les suspects de christianisme doivent piétiner une image (fumi-e) soit de la Vierge Marie soit du Christ , afin de prouver leur non appartenance au christianisme. Beaucoup refusèrent d’apostasier, ce qui conduisait ces martyrs à la torture et à l’exécution sur le mont Unzen.

Toute cette réglementation affichée dans chaque temple vise à susciter le rejet du christianisme par la population.

Malgré cette sévère répression, certains chrétiens continuèrent à pratiquer en secret, ce sont les « chrétiens cachés » (Kakure Kirishitan) ou « vieux chrétiens ».

Durant cette période de fermeture du pays, ce culte chrétien s’exerce sans prêtre, sans sacrement, sans écrit. Pour subsister, il joua de subterfuges. Le « dieu des débarras » est vénéré comme l’on peut, clandestinement au fond des maisons, l’on prie secrètement la Vierge Marie sous la forme d’une statuette du boddhisattva Kannon, figure de la compassion dans le bouddhisme japonais. Globalement, l’influence bouddhique est forte sur ce culte chrétien clandestin, notamment quant au culte des ancêtres célébré, et en août (bouddhisme) et à la Toussaint ( chrétiens). Cette religion métissée survit de nos jours dans quelques îlots du sud du Japon ( Ikitsuki-Shima au nord-ouest de Kyushu) où quelques centaines de personnes pratiquent en secret ( Kakure), sont baptisées avec des prénoms espagnols ou portugais bien que réputées officiellement bouddhistes. Ces « Kakure » refusent de se fondre dans l’Eglise officielle actuelle où ils ne se reconnaissent pas.

Cette période de fermeture du Japon, à tout commerce, à toute influence extérieure, entraîna un net appauvrissement culturel, un grand retard sur le développement par rapport à l’occident . Or, la logique d’exclusion se nourrit elle-même : le Shôgun craint même le confucianisme, qui, en toute logique, souhaite une restauration impériale conforme « à l’ordre établi ». Bref, de nombreux chefs de clans sont de plus en plus attentifs à la pression occidentale visant à ouvrir le pays.

Ce sont les Etats-Unis, qui dans leur grande conquête de l’ouest, frappent à la porte du Japon, et lui imposent en 1856 une série de traités. En 1867, le dernier Shôgun remet ses pouvoirs à l’empereur Mutsuhito, commence alors l’époque Meiji, celle du japon moderne.

4 – Avec l’époque Meiji [](1868-1912), les Japonais retrouvent la liberté religieuse, aussi le christianisme fait-il son retour au Japon.

Cette seconde vague est différente de la première, ce sont désormais les églises protestantes, pour la plupart d’origine américaines, qui dominent. C’est un christianisme différent de celui des jésuites ibériques, il est plus orienté vers l’action sociale et éducative ( création de l’université privée Doshisha en 1875, première université à admettre des femmes). L’Armée du Salut ( 1895) se lance dans une intense activité sociale. Les jésuites reviennent au Japon début XXe siècle et fondent l’université Sophia à Tokyo.

Néanmoins, malgré la liberté constitutionnelle de pensée et de culte, le christianisme demeure lié à l’occident dans l’esprit des dirigeants japonais qui encouragent fortement les cultes dits nationaux. Des évènements comme la guerre russo-japonaise de 1905 accentuèrent encore ce repli nationaliste. Ce mouvement culmina avec le Shintô d’Etat imposé par les militaro-nationalistes d’entre les deux guerres qui conduisirent le pays à sa perte.

Néanmoins, dans le grand vide spirituel de l’après guerre, nombre de Japonais préfèrent adhérer à des dizaines de mouvements syncrétiques appelés les « nouvelles religions », plutôt qu’au christianisme [] jugé étranger et incompatible avec l’identité japonaise.

5 – De nos jours, tous mouvements confondus, les chrétiens sont certes très minoritaires mais actifs dans le pays.

Les protestants, issus du prosélytisme hollandais et américain, sont regroupés dans « l’Association japonaise des chrétiens » ( Nippon Kirisuto Kyôdan). Les communautés catholiques fortes de leurs 1667 prêtres ( âge moyen de 61 ans) forment « l’Association japonaise des chrétiens catholiques » ( Nippon Tenshûkyô Kyôdan). Une petite communauté orthodoxe rattachée canoniquement au patriarcat de Moscou, autonome depuis 1970, de rite byzantin en langue japonaise, constitue un lien ténu avec le voisin russe . Les orthodoxes sont essentiellement à Tokyo où se trouve leur cathédrale Saint Nicolas.

Petit fragment de la population japonaise certes, mais avec plus d’un million de fidèles, les catholiques n’ont jamais été aussi nombreux. En leur sein, les catholiques japonais sont récemment devenus minoritaires face à l’arrivée de migrants issus des Philippines, du Brésil et du Pérou . Ces migrants qui possèdent inégalement la langue japonaise posent parfois des problèmes d’intégration au groupe catholique. Désormais, l’Eglise catholique du Japon est pluri-ethnique et multiculturelle, ce qui n’est pas bien en accord avec les valeurs de l’identité japonaise.

Comme l’ensemble de la société japonaise, les communautés chrétiennes sont touchées par le vieillissement, par la sécularisation liée à la modernité. Le nombre des pratiquants réguliers diminue, il n’est plus que de 500 000. Le nombre annuel des baptêmes, de 5 000 dans les années 90, est tombé à environ 4 000.

Ces nouvelles données inquiètent bien entendu les autorités religieuses chrétiennes qui s’interrogent sur l’avenir du christianisme au Japon, mais, le principal danger à leur avis vient d’ailleurs, d’un durcissement du nationalisme japonais. La conférence des évêques catholiques du Japon vient de lancer un appel contre le danger de résurgence d’une collusion entre le Shintô, l’Etat et le nationalisme renaissant . Ce cocktail rappelle d’autres époques sombres.

***

En ce début de XXIe siècle, si la grande majorité des Japonais n’adhère pas à la religion chrétienne, elle est cependant très friande des rituels du mariage chrétien. Outre l’inévitable rite shintô, de nombreux jeunes mariés louent les services d’un prêtre, pour le « folklore » du mariage à l’occidental. La « cérémonie » peut se passer dans une petite chapelle, spécialement construite à cet effet, dans un supermarché ou dans un grand hôtel. Le « marché » devient tellement lucratif que l’on voit apparaître des faux prêtres pour l’occasion.

Cette attitude souligne bien l’ambiguïté des rapports que le Japon entretient avec l’occident sur le plan religieux. Fortement désireux de conserver un mode de vie purement japonais, il y a un rejet des idées dogmatiques, de toute notion de transcendance, ce qui n’empêche pas nombre de Japonais d’être sensibles à l’émotionnel religieux, voire au romantisme occidental.

La greffe monothéiste ne prend pas vraiment au Japon malgré les grands espoirs initiaux de François-Xavier. Ce constat englobe bien entendu le judaïsme, quasi absent, et l’islam, qui, avec ses 40 000 fidèles et sa mosquée de Tokyo, est tout de même en expansion grâce à l’immigration .

Christian BERNARD