Etat Islamique

 
  1. Le jihad actuel remonte t-il aux origines coraniques ?

Si l’expression jihadisme est un néologisme récent, le mot jihad appartient bien au vocabulaire arabe de la péninsule de l’époque du Prophète.

La langue arabe, comme toutes les langues sémitiques, distingue bien les consonnes et les voyelles (ajoutées tardivement), les squelettes des mots, verbes et noms, constituent les racines de la langue, racines la plupart du temps trilitères. C’est ainsi que le mot jihad vient de la racine J-H-D qui commence par la lettre جـ dzim, 5e de l’alphabet, parfois transcrite par dj, ce qui donne en français l’écriture djihad , renvoie à la notion d’effort…faire effort pour surmonter une difficulté, quelle qu’en soit la nature.

 Sous ses formes verbale et nominale, il apparaît 42 fois dans le texte coranique, mais toute la question est de savoir comment il faut l’interpréter. Le Prophète Mahomet -Muhammad- qui a participé à une trentaine de combats, fut-il le premier jihadiste au sens où nous l’entendons actuellement ?  Pour les jihadistes actuels, comme pour les détracteurs de l’islam, qui, dans une lecture essentialiste, affirment la violence congénitale de cette religion, le terme jihad renvoie sans l’ombre d’un doute à des actions violentes inscrites dans la nature même de l’islam avec la caution et du Prophète et du divin !

Comment comprendre cette notion de jihad au temps du Prophète et de ses compagnons ? La réponse est difficile, à la fois par manque de sources précises et non partisanes, mais aussi, en raison de points de vue consciemment ou inconsciemment tendancieux même chez certains chercheurs. Nous suivrons ici les analyses de l’anthropologue Jacqueline Chabbi qui nous invite à dé-islamiser la vie de Mahomet[1] ainsi que la plupart des événements contemporains rapportés par le Coran. Pour comprendre le sens originel des mots, il faut se replonger dans le contexte culturel de l’époque qui est celui de l’Arabie tribale. Durant cette phase de l’islam tribal, avant la constitution des grands empires dont l’empire abbasside, le jihad est plus lié aux codes tribaux qu’à la nouvelle religion.

Le sens premier, rappelons-le, consiste à faire un effort exceptionnel pour surmonter une difficulté, et par extension, faire effort en faveur de ou contre quelqu’un[2]. Les premiers « musulmans » qui ont suivi le Prophète dans son exode (Hijra) de la Mecque à Médine, sont invités à s’engager -à faire cet effort- dans toutes les actions qu’il entreprend, qu’elles soient ou non guerrières. Cet appel au jihad ne vaut que pour l’action en cours qui, tout en étant collective, n’engage que des volontaires. En effet, dans cette société tribale, la solidarité s’exerce certes au sein d’un groupe clanique, la parentèle, mais cela n’a rien d’obligatoire au niveau d’un ensemble plus large, de clans ou de tribus. Il faut alors une forte motivation telle l’assurance d’un bon butin, pour s’engager. Les rappels incessants du Coran à mener le jihad dans la voie de Dieu, montrent bien la difficulté à mobiliser, et, que l’on ne s’y trompe pas, les menaces d’un mauvais sort dans l’au-delà sont seulement de l’ordre d’un discours autojustifiant et tenu a posteriori[3], l’idée d’un au-delà étant totalement étrangère à la culture bédouine d’alors. Etre musulman dans cette première période bédouine où la société est régie par un système d’alliances et de solidarités pour survivre, signifie seulement entrer dans l’alliance d’Allah. La razzia qui vise à faire du butin est une nécessité pour la survie du groupe dans un univers de rareté. Lorsqu’il faut aller au combat, c’est un autre terme qui est employé, Qitâl, dont la racine QTL renvoie en effet à l’idée de tuer, mais pas d’une manière systématique comme le pensent les jihadistes actuels, mais simplement d’affirmer ce risque de tuer ou d’être tué. Le combat ne peut être prescrit –aux volontaires- que si l’on justifie son utilité collective. Le combat qui vise à massacrer gratuitement comme dans l’actualité jihadiste est impensable (cf Sourate II, 190). Penser que le Coran incite à mourir dans un attentat suicide est un contresens absolu, dans cette société tribale fragile, tout homme tué manque cruellement à son groupe, ce n’est pas alors une question morale ou religieuse, mais purement socio-économique. Le Coran cherche à modérer les actions de combat (qitâl) car l’engrenage de la vendetta serait terrible pour tous, et en même temps, à lever la crainte du risque de mourir, par de nombreuses promesses paradisiaques.

Finalement, la seule grande innovation de Mahomet quant à la notion tribale de jihad, fut dans les faits, de l’avoir confisquée à son profit, à celui de l’alliance nouvelle proposée, celle d’Allah. A sa mort, certaines tribus qui ne voyant plus leur intérêt, sortent tout simplement de l’alliance, sans aucune conscience de trahir une religion, ce n’était pas dans leur mentalité.

Ainsi, l’association étroite dans le Coran entre jihad et qitâl, ne vient pas d’une injonction divine, mais de la simple nécessité de trouver des volontaires à chaque action nouvelle

L’islamisation de la compréhension du texte coranique est tardive, environ deux siècles plus tard, à un moment de l’empire abbasside où tout contact avec l’esprit bédouin des origines est perdu.

2-La doctrine théologique classique du jihad.

Cet islam bédouin durera deux siècles, période des premiers compagnons immédiats du Prophète et de la dynastie des Omeyyades de Damas. Ces premières conquêtes –qui ne sont pas une guerre sainte, mais le prolongement d’une politique de razzias-, assez foudroyantes doivent davantage aux faiblesses des deux empires voisins, perse et byzantin, qu’à un élan missionnaire musulman. D’ailleurs, les premiers conquérants ne cherchent pas à convertir. Etre musulman est encore réservé aux seuls Arabes de la péninsule (S.XIV,4). Devenir musulman nécessite d’être adopté par une tribu pour rentrer dans cette alliance avec Dieu.

Tout change avec l’apogée de l’empire abbasside, qui du fait de son caractère multiculturel, rompt avec l’univers tribal des origines. Nous ne sommes plus dans un islam bédouin, mais de convertis, souvent d’origine chrétienne dans les nouveaux territoires conquis. S’installe une logique d’empire qui a un fort besoin d’harmoniser les différents courants religieux par l’institution de dogmes nouveaux, par une islamisation de la compréhension des origines. C’est ainsi que la vieille notion de jihad va être totalement islamisée, et donc revêtir de nouveaux sens. C’est dans ce nouveau contexte fort éloigné des origines, que se construit l’islam traditionnel, souvent appelé islam des empires.

Ainsi, c’est seulement au IX-Xe siècles, sous les Abbassides, que des savants religieux élaborent la théologie du jihad comme guerre sainte[4], avec tous ses corollaires que nous connaissons de nos jours, la notion de martyre dans la mort au combat, de rétribution au paradis…

Après deux siècles d’expansion fulgurante, un Etat islamique se constitue politiquement, juridiquement et religieusement. Ce changement historique modifie considérablement la question de la guerre et du jihad en général.

Récemment sensibilisés à la notion de frontière étatique, les savants religieux au service du pouvoir politique, émettent une représentation binaire du monde en Dar al-islam (demeure de l’islam) et Dar al-harb (demeure de la guerre). Ces deux notions sont nouvelles, n’en déplaise à ceux qui les justifient par un hadith du Prophète.

L’appréciation de ces deux domaines connaît quelques variantes d’un érudit juriste à l’autre. Se situent dans le Dar al-islam, a minima, les musulmans qui peuvent librement pratiquer leur culte, ou plus pleinement, lorsque les gouvernants appliquent la charia. Dans cet espace peuvent demeurer les gens du livre, comme les Juifs, les chrétiens etc, qui, moyennant paiement de la djizîa pouvaient espérer une protection. Ce statut de Dhimmi n’est plus en cours à l’époque moderne, hormis la tentative récente de Daesh de le réhabiliter.

Le domaine de la guerre concerne tous les espaces insoumis, à l’extérieur comme à l’intérieur du Dar al-islam, en direction desquels un jihad offensif annuel est attendu de la part du calife. Ce jihad dans les faits, va être extrêmement encadré, contrôlé, limité. Non seulement les guerres coûtent chers, mais des considérations de realpolitik, poussent aux compromis. Il est bien souvent plus avantageux à tous points de vue de traiter avec l’ennemi  que de lui faire une guerre inconsidérée. Très vite la théorie du jihad offensif va devenir une fiction juridique destinée à motiver une communauté fatiguée par les dissensions internes[5].

A l’époque ottomane par exemple, une troisième catégorie est créée, un espace de trêve avec les Etats voisins. Les relations internationales depuis la fin de la première guerre mondiale ont rendu désuet cette vision binaire, l’Etat Islamique relance le concept en 2014, d’ailleurs l’une de ses revues de propagande porte le nom de Dar al-islam.

* Une autre théorie de l’époque abbasside, elle aussi inspirée par le pouvoir politique dans le but de maîtriser le jihad, consiste à distinguer deux types de jihad : le jihad majeur, l’effort à mener sur soi-même, contre ses mauvais penchants, et le jihad mineur dans le sens du combat, de la guerre. On voit bien l’intention de minimiser ce dernier, de l’encadrer pour éviter les désordres. Désormais, le jihad guerrier est de seule compétence du pouvoir politique, du calife donc, et c’est un devoir collectif et non pas individuel.  L’Etat pouvait, bien sur, toujours appeler au jihad si nécessaire, mais la plupart temps les abbassides n’exprimèrent nullement leur intention de l’invoquer. L’époque était au commerce florissant entre le monde musulman et les empires byzantin et indien, et ils ne voulaient pas voir ces échanges interrompus par n’importe quel écervelé qui aurait lancé : je fais le jihad parce que ce sont des infidèles [6].

  3-  Quelques exemples de jihads traditionnels menés par la puissance politique musulmane.

– Les longues luttes des Ottomans contre les Byzantins de 1299 à la prise de Constantinople (future Istanbul), voire au premier siège de Vienne en 1529, sont des guerres affichées dans le cadre du jihad. Les démentis de certains révisionnistes turcs actuels soucieux de présenter à l’Union Européenne, un passé honorable, n’y changent rien. Une fois l’empire turc ottoman bien installé, le principal souci de ces sunnites fut du côté de la Perse dirigée par la dynastie Séfévides chiites.

Le dernier appel au jihad lancé par la puissance ottomane date du 14 novembre 1914. Aussi, le Serviteur des deux Villes Saintes, Khalife des Musulmans et Commandeur des Croyants, a-t-il considéré comme le plus grand des devoirs du Kalifat mahométan d’appeler à la Guerre Sainte musulmane les peuples musulmans, conformément aux dispositions des fetvas sacrés, afin de recourir à toutes les mesures et à toutes les vaillances de la foi pour préserver des atteintes immondes, avec l’aide divine, le tombeau du Prophète, prunelle des yeux des vrais croyants, Jérusalem, Nedjef, Kerbela, le siège du Khalifat, enfin toutes les localités musulmanes où se trouvent des lieux prophétiques ainsi que des sépultures de saints et de martyrs et de supplier le Dieu Tout Puissant d’accorder son concours vengeur pour l’anéantissement des ennemis de l’Islam.

Le Khalifat a appelé sous les armes, sans exception, tous les sujets de vingt à quarante-cinq ans vivant sous son sceptre…. il a donné à tous les croyants l’ordre de prendre part à la Guerre Sainte et d’y apporter le concours de leurs personnes et de leurs biens.

-Il n’y eut aucun soulèvement pan islamique d’envergure ; Beaucoup de musulmans eux-mêmes trouvaient assez curieux ce revirement religieux des Jeunes Turcs qui avaient d’une certaine manière désacralisé le Sultan-Calife

-A l’époque coloniale, côté français, le meilleur exemple de jihad est celui de l’Emir Abd el Kader (1808-1883) de 1832 à 1847. Dès 1832, au début de la conquête française, il remplace dans l’ouest et le centre algériens le retrait de l’empire ottoman. Son projet de constitution d’un Etat islamique arabe allait se heurter aux débuts de la colonisation française. Ce grand mystique –soufi- fut un grand chef de guerre, il sut tenir tête de nombreuses années à l’armée française. A sa demande des Oulémas (savants en religion) de Fès édictent deux fatwas en 1837 et en 1840 qui appellent à un effort de solidarité dans le jihad contre les chrétiens français.

-L’un des derniers appels au jihad par la puissance publique dans le droit fil de la tradition, est certainement celui de la guerre de 1973 entre d’un côté Israël et de l’autre, l’Egypte et la Syrie. Guerre appelée guerre de Kippour par les premiers et guerre du Ramadan par les autres. Entre la guerre des 6 jours perdue par les Arabes en conséquence de l’ impiété du régime de Nasser, et le début victorieux de la guerre du ramadan grâce au retour du religieux dans l’espace public, le monde arabe change de paradigme, à l’échec du nationalisme arabe laïque, succède une islamisation de l’ordre politique.[7] C’est ainsi que les « oulémas égyptiens et syriens ont donc, pour que les soldats consomment leurs rations, proclamé, à l’instigation du pouvoir politique, que la guerre du ramadan était un jihad [8]»

-Avec la guerre d’Afghanistan contre l’occupant soviétique, le jihad va changer de nature et bientôt échapper au monopole de la puissance publique.

Christian Bernard


[1] La démarche est la même si l’on veut avoir une chance d’accéder au Jésus de l’histoire, il est nécessaire de dé christianiser l’image que l’on en a, de replonger Jésus dans son humanité, à savoir le pluralisme juif de son temps.

[2] Jacqueline Chabbi, Les trois piliers de l’islam, lecture anthropologique du Coran, Points Seuil Essais, 466p.2016, p. 237.

[3] Jacqueline Chabbi , p.241.

[4] Le qualificatif de sainte – muqaddas en arabe- n’a jamais été appliqué à l’activité guerrière.

[5]  Makram ABBÈS, « Guerre et paix en islam : naissance et évolution d’une « théorie » », Mots. Les langages du politique [En ligne], 73 | 2003, mis en ligne le 09 octobre 2008, consulté le 03 décembre 2018. URL : http://journals.openedition.org/mots/15792 ; DOI : 10.4000/mots.15792

[6] Suleiman Mourad, La mosaïque de l’islam, entretien sur le Coran et le djihadisme avec Perry Anderson, Fayard, 180 p., 2016, p.62.

[7] Gilles Kepel, Sortir du chaos, les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Gallimard, 513 p., 2018, p.31.

[8] op.cit. p.31

 

1-  L’accès à la mer de l’État islamique  [Hugues Eudeline].

L’accès à la mer acquis par l’État islamique par son implantation en Libye et dans le Sinaï constitue un tournant important de la guerre menée par les islamistes. Mouvement qui s’est développé à l’intérieur des terres, il se démarque sur ce point particulier d’al Qaïda qui, après de nombreuses déclarations en ce sens d’Oussama ben Laden, réaffirmait récemment[1] l’importance à donner à l’attaque des flux maritimes énergétique.

La priorité que Daech  a donnée à son implantation territoriale n’exclut cependant en rien des actions d’envergure menées sur les routes maritimes pour autant qu’elles servent sa stratégie.

L’accès à la mer acquis par l’État islamique par son implantation en Libye et dans le Sinaï constitue un tournant important de la guerre menée par les islamistes. Mouvement qui s’est développé à l’intérieur des terres, il se démarque sur ce point particulier d’al Qaïda qui, après de nombreuses déclarations en ce sens d’Oussama ben Laden, réaffirmait récemment[2] l’importance à donner à l’attaque des flux maritimes énergétique.

La priorité que Daech  a donnée à son implantation territoriale n’exclut cependant en rien des actions d’envergure menées sur les routes maritimes pour autant qu’elles servent sa stratégie.

La première cible qui vient à l’esprit du fait de l’environnement géographique est le canal de Suez, principal pourvoyeur de devises de l’État égyptien honni. Pourtant, même s’il est régulièrement l’objet de menaces, toute action d’envergure est très difficile du fait de la protection dont il fait l’objet. Son maintien en activité est en effet vital pour l’économie égyptienne. Quand bien même une attaque de très grande ampleur pourrait le couper, ce ne serait que pendant une durée limitée. En effet, son importance pour le commerce mondial est telle que le soutien militaire de la communauté internationale est plus que probable. A découvert du fait de l’environnement désertique, les forces terroristes regroupées seraient des cibles faciles pour des frappes aériennes et des opérations terrestres limitées. Les dommages matériels faits à l’ouvrage lui-même pourraient être réparés rapidement[3]. Les quelques bateaux éventuellement sabordés pour l’embouteiller pourraient être renfloués facilement.

D’autres types d’opérations sont possibles. Il est probable qu’elle va vouloir accentuer la pratique sur mer d’actions de même type que celles qu’elle mène habituellement sur terre. Il faut donc s’attendre à ce qu’elle instrumentalise le trafic d’êtres humains et cherche à faire des massacres de masse en Méditerranée. Les effets seront potentiellement bien plus graves encore qu’à terre en raison du confinement des personnes à bord des navires ; le transport maritime induit un changement d’échelle très important.

Plan de l'article:

* Les accès à la mer de l’État islamique

*Les menaces nouvelles dans le domaine maritime (Le trafic d’êtres humains, réalité ou désinformation?, les croisières)

*Les opérations menées jusqu’à présent

Hugues EUDELINE

Pour lire l'article dans son entier, consulter la revue 

Outre-Terre  N° 44 d’Outre – terre « la revue de l’Académie européenne de géopolitique", 2015/3 (N° 44), Daech : Menace sur les civilisations  Page 141 à 145

Accessible sur internet à l'adresse http://www.cairn.info/revue-outre-terre-2015-3.htm

 

2-  Autre article : CV (H) Hugues Eudeline, docteur en histoire, Vice président de TETHYS :

  Les opérations maritimes de l’Etat islamique , évolution des modes d’action et de la menace.  http://www.marine-oceans.com/les-grands-dossiers-de-marine-et-oceans/11458-les-operations-maritimes-de-letat-islamique

 

Addendum — 15 novembre 2015:

 

Depuis que l’article a été écrit, deux événements tragiques se sont produits, qui apportent un complément de consistance — si besoin était, à cette thèse. Aucun ne concerne le domaine maritime, mais tous deux suggèrent une évolution de la stratégie ISIS – en cohérence avec l’article – qui pourrait également concerner des actions maritimes à court terme.

Le premier, plus d’une inflexion, est une augmentation des objectifs de l’organisation qui peut s’expliquer par le vide laissé par Al-Qaïda dans la péninsule arabique en raison de la double menace à laquelle il est confronté au Yémen (l’offensive Houthis et l’intervention de la coalition menée par l’Arabie Saoudite au Yémen). Aussi, AQPA est forcée de retarder ses opérations à l’étranger pour le moment. Néanmoins, il a effectué récemment une attaque ciblée très réussie [1] en tuant 12 personnes au journal satirique Charlie Hebdo à Paris le 7 janvier 2015.

La seconde est que la pression opérationnelle sur les forces ISIS en Syrie — en raison de l’importance de l’appui aérien rapproché fourni par la force aérienne russe aux forces terrestres syriennes régulières – la contraint à adopter une posture défensive qui pourrait se révéler mortelle à court terme. Pour desserrer l’étau, il diversifie son modus operandi et ouvre de nouveaux théâtres d’opérations.

– Le 21 août 2015, l’attentat dans un train à grande vitesse Thalys entre Paris et Amsterdam était la première alerte.

– Le 31 octobre 2015, le groupe Province du Sinaï a abattu un Russe Airbus A-321 au-dessus de la péninsule du Sinaï, tuant 224 personnes.

– Le 13 novembre 2015, plusieurs attaques coordonnées combinant une série d’explosions, des fusillades, et une prise d’otages en masse au cœur de Paris ont tué plus de 128 personnes et blessé 300 autres. L’EI en a revendiqué la responsabilité.
Ces actions sont la preuve d’une modification des tactiques du groupe, qui évoluent vers attaques destinées à infliger des pertes civiles massives en dehors de sa base territoriale.

Autres articles récents sur le même thème d’Hugues Eudeline:

* « Renewed Threats From The Islamic State on the Cruise Industry ». Journal de la Société Royale Suédoise des Sciences navales Tidskrift i Sjöväsendet  N:r 4 2015. December 2015, pp. 346-348.

* « Les opérations maritimes de l’État islamique » Site Marine et océans22 septembre 2015, 13 pages. Accessible sur http://www.marine-oceans.com/les-grands-dossiers-de-marine-et-oceans/11458-les-operations-maritimes-de-letat-islamique

« Threats on the cruise industry – Interview of an expert » Interview réalisée par Philippe Waquet le 11 septembre 2015. Accessible surhttps://www.linkedin.com/pulse/threats-cruise-industry-experts-interview-philippe-waquet

3- Christian Bernard :

*  dans un contexte de fortes tensions entre l'Arabie sunnite et l'Iran chiite, la question des condamnations à mort avec crucifixion.

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1428113-ali-al-nimr-condamne-a-la-crucifixion-un-avertissement-lance-a-la-minorite-chiite-du-pays.html

* Conférence sur le théme "religions et vivre ensemble"  UIA 3 décembre 2015

http://uptv.univ-poitiers.fr/program/laicites-savoirs-et-libertes/video/4987/religions-et-vivre-ensemble/index.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] Dans le premier numéro de son magazine de propagande « Resurgence » parue le 22 octobre 2014, l’organisation terroriste al Qaïda évoque dans un article très détaillé de plusieurs pages ses plans pour attaquer les grandes plateformes de distribution de pétrole occidentales. «La destruction ou la prise en otage d'un seul superpétrolier dans l’une de ses voies maritimes étroites aurait des conséquences phénoménales »

 

 

 

 

 

 

 

[2] Dans le premier numéro de son magazine de propagande « Resurgence » parue le 22 octobre 2014, l’organisation terroriste al Qaïda évoque dans un article très détaillé de plusieurs pages ses plans pour attaquer les grandes plateformes de distribution de pétrole occidentales. «La destruction ou la prise en otage d'un seul superpétrolier dans l’une de ses voies maritimes étroites aurait des conséquences phénoménales »

 

 

 

 

 

 

 

[3] Ce n’est pas le cas du canal de Panama en raison de sa configuration. C’est par le biais de trois jeux d’écluses situées de chaque côté de l’isthme que les navires peuvent accéder au lac en eaux douces de Gatún qu’il leur faut traverser avant de redescendre vers l’autre océan. Si les écluses d’un des côtés étaient détruites, le lac se viderait et il faudrait environ un an pour le remplir à nouveau et alimenter à nouveau les écluses une fois réparées.

 

 

 

 

 

 

 

 

Durand l’été 2014 les nombreuses et terribles exactions menées par des jihadistes à l’égard des minorités chrétiennes, Yézidis et Turkmènes  du nord de l’Irak, n’ont cessé d’inquiéter, aussi bien les Etats musulmans voisin[1]s, que  nos sociétés occidentales, le sommet de notre inquiétude fut sans aucun doute la décapitation d’un otage américain par un jihadiste ressortissant anglais : la découverte que les barbares sont de chez nous, réveille enfin la communauté internationale face à cette montée, qui semble inexorable, des jihadistes, du Sahel au Moyen-Orient . Alors qu’il y a peu encore, c’était al-Qaeda qui symbolisait à elle seule ce terrorisme, c’est un nouvel acteur, qui se fait appeler, Etat Islamique, qui désormais représente la menace majeure. Quelle est la genèse de cette organisation, qui en est acteur, quels sont ses objectifs ?

Genèse de l’Etat Islamique

Les débuts de l’organisation jihadiste qui, le 29 juin 2014, a choisi de s’appeler Etat Islamique, remontent à l’automne 2006 au moment où une insurrection sunnite jihadiste lutte contre la présence des troupes américaines sur le sol irakien. L’organisation, qui avait alors le nom d’Etat Islamique d’Irak, est une fédération de plusieurs groupes jihadistes dont al-Qaeda en Mésopotamie dirigé par az-Zarqâwî (tué en juin 2006) puis par l’égyptien Abû Hamza al- Muhâjir (1968-2010). Ce regroupement d’organisations jihadistes intègre également une trentaine de tribus sunnites irakiennes en lutte contre le pouvoir central irakien aux mains quasi exclusives des chiites qui prennent leur revanche sur la période  de Saddam Hussein qui s’appuyait sur les seuls sunnites. La coordination de l’ensemble est assurée par un Conseil Consultatif des Mujâhidîn d’Irak dirigé par Abd Allâh Rashîd al-Baghdâdi.

A l’occasion de cette première date clef de 2006, formulons quelques remarques importantes pour la compréhension de l’actualité :

– Il s’agissait alors d’Irakiser l’action jihadiste dirigée auparavant par des étrangers issus pour certains du conflit afghan (les nombreux jihadistes étrangers actuels ne dirigent pas)

– Le changement de nom de l’ensemble est significatif d’une volonté de territorialisation : al-Qaeda en Mésopotamie laisse place à l’Etat Islamique d’Irak  [EII].

-L’alliance avec des tribus sunnites locales constitue un ancrage essentiel pour les jihadistes, et fournit une bonne partie de l’explication des succès foudroyants de l’Etat Islamique dans l’été 2014. Tout retrait de cet appui sonnerait le déclin de l’EI.

* La seconde phase à retenir dans la formation de l’EI est celle de décembre 2011, date à laquelle l’organisation qui vivotait et était engluée dans les difficultés, va rebondir grâce aux évènements de Syrie. La branche syrienne qui fut créée fin 2011 sous le nom de Jabhat al- Nusra connut un tel succès qu’elle devint vite une branche autonome, voire concurrente. La sortie de crise semblait passer par une fusion  des deux groupes, ce qui fut tenté sous la nouvelle appellation d’Etat Islamique en Irak et au Levant [EIIL].[2]Solution vaine, chacun campa sur ses positions :

–         Jahbat al-Nusra dirigée par Abû Muhamad al-Jûlânî fort de ses succès refusa la fusion, franchit le pas de la scission  en juin 2013 avec l’accord de Zawahiri le nouveau leader d’al-Qaeda qui labellise ainsi le groupe jihadiste al-Nusra en Syrie.

–         L’EIIL d’al-Baghdadi, qui désormais n’a plus la labellisation al-Qaeda, décida de rester présent à la fois en Syrie et en Irak, choix justifié par le rappel historique et théologique des premiers califes qui opéraient sur cet ensemble non distinct. Cet argument est très important pour comprendre les mentalités fondamentalistes de ces jihadistes ; cette volonté d’une présence dans les deux pays manifeste le rejet des frontières issues de la période coloniale, plus précisément des accords Sykes-Picot de 1916, époque à laquelle la France et l’Angleterre se partageaient les dépouilles de l’Empire turc ottoman. Désormais les deux mouvements sont en lutte ouverte entre eux. En juin 2014, l’EIIL prend le nom d’Etat Islamique [EI] tout court, abandonnant ainsi une dénomination territoriale précise au profit de l’universel contenu dans la proclamation du Califat pour l’ensemble des musulmans.

Plusieurs questions méritent à ce stade d’être posées :

Quelle est la nature de l’Etat Islamique, qu’est ce qui le différencie d’al-Qaeda ?

Qui sont ses membres, de quels moyens et appuis disposent-ils,

qui permettent à la fois de rendre compte de leurs succès militaires (durables ?) de l’été 2014, et de la grande inquiétude manifestée à son égard par les occidentaux et notamment les Américains lorsqu’ils déclarent que l’EI « va bien au-delà de toute autre menace terroriste » ?

Comme al-Qaeda, l’EI fait partie de cet univers du salafisme-jihadisme qu’il convient de distinguer de l’islamisme. Certes une tendance journalistique lourde tend à confondre les deux en érigeant l’expression islamiste comme catégorie générique, ce qui ne permet pas de comprendre leur nature distincte.

L’islamisme est une posture politique qui instrumentalise le religieux dans le cadre étroit d’un espace national, comme le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban, les Frères musulmans en Egypte, hier le Fis en Algérie…, son objectif est la conquête du pouvoir dans cet espace, conquête soit par les urnes, soit par la force si besoin. Après la conquête du pouvoir, les islamistes croient que l’islamisation de la société se fera facilement (pensons à l’actuelle Turquie avec l’AKP au pouvoir).

Le salafisme lui est une posture d’abord religieuse qui souhaite imposer le modèle idéalisé des premiers musulmans (les salaf). Il existe des salafistes qui vivent cela seulement pour eux-mêmes, sans violence, c’est le cas de la plupart des salafistes qui vivent en France par exemple, mais l’on constate que, de plus en plus leur impatience de vouloir faire triompher ce qu’ils considèrent comme le seul véritable islam, les pousse au combat, au jihad, ils deviennent des salafistes jihadistes[3]. Ce combat est alors mené contre tous les autres, autres musulmans considérés comme traites, et bien entendu, tous les non musulmans.

Si al-Qæda et l’EI partagent ce trait idéologique commun, qu’est ce qui les différencie, pourquoi Zawahiri refuse-t-il le label al-Qaeda à l’EI  alors qu’il en est issu?

Il y a d’abord une question de générations et donc de terrain d’expérience de référence. Pour les anciens d’al-Qaeda, la génération Ben Laden, la référence est le combat afghan d’abord contre les Soviétiques, avant d’être contre les Américains, alors qu’avec les jihadistes actuels le combat de référence est celui d’Irak contre les troupes américaines après 2003. Ces références fondatrices distinctes produisent des cultures spécifiques et donc des objectifs différents[4].

Cette organisation étant assez récente, on la connaît mal, et ce, malgré une infiltration très tôt de la part des services de renseignements syriens. Au système pyramidal d'al-Qaeda, l'EI préfére un modèle en réseau rappelle Gilles Kepel dans  un entretien au Monde en date du 2 sept. 2014.

L’EI, originaire de l’Irak sunnite, privilégie le combat contre l’ennemi proche, à savoir le chiisme, incarné par l’Iran, mais également par les autres groupes musulmans proches comme les Alaouites syriens (le peuple de Bachar). Dans le jargon de l’EI, il faut s’opposer au projet safavide[5]. C’est en partie ce qui explique le ralliement massif de nombreuses tribus sunnites d’Irak maltraitées par le pouvoir central aux mains des chiites (avec le Premier Ministre Maliki). De son côté, al-Qaeda continue à combattre les ennemis d’hier, Américains, occidentaux au sens large, mais aussi les régimes musulmans jugés apostats. Le jihad de l’EI est pour l’heure plus territorialisé que celui d’al-Qaeda, mais nous sommes dans des univers très mouvants aussi a-t-on raison de craindre le retour en occident des jeunes jihadistes partis au Proche-Orient.

 La grande différence, qui certainement a valu à l’EI l’exclusion de la nébuleuse al-Qaeda, réside dans le mode de gouvernance. L’EI veut une action rapide dans l’administration directe des espaces conquis avec application immédiate de la charia sans ménagement. La volonté d’imposer éventuellement le statut de dhimmi aux chrétiens de la région relève de cette démarche. L’EI se distingue également par un niveau de violence sans égal, ce qui d’ailleurs commence à effarer certains alliés sunnites de circonstance qui ne partagent pas la même idéologie.

Bien entendu, malgré ces différences notables entre les deux groupes, EI et al Nusra, l’on peut toujours assister à des alliances de circonstances face à un ennemi commun, c’est le cas par exemple en juin 2014 dans la ville frontière de Boukamal. Tous ces groupes jihadistes sont assez instables et une certaine porosité existe entre eux.

Quelles sont les forces et les faiblesses de l’Etat Islamique ?

L’organisation qui a beaucoup évolué depuis sa naissance a connu en peu de temps des phases de succès et plus encore de déclin[6], mais, à deux reprises au moins, elle a su rebondir en saisissant les opportunités, lors du conflit syrien en 2011, et en 2013, lors du soulèvement des tribus sunnites irakiennes.

Diverses sources donnent au printemps 2014 un effectif proche de 20 000 hommes, ce qui est beaucoup plus que n’en disposait al-Qaeda. Si le commandement avec al-Baghdâdi est exclusivement arabe irakien sunnite, avec un encadrement de professionnels issus en partie des rangs de l’ancienne armée de Saddam Hussein, d’officiers humiliés par l’armée américaine d’occupation, l’essentiel des troupes vient de l’extérieur : jihadistes de pays arabes voisins, anciens du jihad caucasien, contingents de volontaires occidentaux dont la presse se fait régulièrement écho, jihadistes australiens, américains, voire même asiatiques…sans oublier les milliers de prisonniers libérés des prisons conquises, soit un ensemble assez hétérogène[7]. Au départ la plupart de ces occidentaux étaient partis en Syrie combattre pour une juste cause humanitaire, mais déçus dans leur rêve romantique de n’être que de simple auxiliaires en logistique, voire de « la chair à canon » car inexpérimentés, la grande majorité est allée vers l’EIIL qui leur proposait une action directe de combat, des perspectives de conquête, de gloire voire de richesse. C’est ainsi que le dynamisme de l’EIIL, puis désormais de l’EI s’est créé, dans une sorte de furia militaire, une fuite en avant continue, de conquête, de violence, de pillage.. L’action violente savamment communiquée par internet a un double effet, d’intimidation des populations, mais surtout de propagande qui attire de nouveaux combattants. N’oublions pas également que le succès militaire résulte aussi de l’appui des populations et des milices sunnites du nord et de l’est de l’Irak.

L’EI dispose d’un bon niveau d’armement, à la fois acheté grâce à de très gros moyens [8]financiers, mais aussi pris d’abord en Syrie puis  à l’armée irakienne qui s’est bizarrement débandée au printemps 2014 –armement lourd sophistiqué d’origine américaine. Fin août 2014 encore, la prise de l’aéroport militaire de Tabqa près de Rakka en Syrie sur l’armée régulière, leur fournit en abondance de l’armement lourd, artillerie et même des moyens aériens. L’argent abondant est d’abord venu de donations « privées » du Qatar et d’Arabie –il semble que cette source soit désormais en grande partie tarie-, puis du pillage des banques irakiennes lors des succès de l’été 2014, ainsi que des actions de racket, de l’ « impôt révolutionnaire » imposé aux populations des espaces conquis, des rançons obtenues d’occidentaux libérés, sans oublier des recettes de la vente de pétrole sur le marché noir, suite à la conquête du bassin d’hydrocarbures de Deir ez-Zor en Syrie . En cette fin d’été 204, l’EI s’autofinance.

Ces forces de l’EI, bien armées, bien encadrées, bien entraînées dans des camps itinérants, qui disposent d’un bon service de renseignements, ont fait preuve de leur redoutable efficacité au point de susciter enfin l’inquiétude de la communauté internationale.

Les faiblesses peuvent cependant venir de plusieurs horizons. L’afflux massif de jihadistes internationaux pourrait se tarir avec le succès d’une contre offensive, car c’est la fuite en avant dans la guerre, le succès et la violence qui alimentait le système. Les soutiens extérieurs aux jihadistes pourraient faire défaut : des tribus sunnites s’interrogent déjà face aux excès de violence, le Qatar et l’Arabie comprennent le danger et dénoncent l’action de l’EI, la Turquie qui avait laissé faire, voir encouragé le mouvement, en fermant les yeux à sa frontière sud, fait volte face depuis l’enlèvement de ressortissants turcs, même Bachar al-Assad qui avait bien pris soin d’éviter de bombarder ces jihadistes afin qu’ils éliminent l’opposition démocratique syrienne, se range désormais parmi leurs ennemis. Revirement surprenant, l’Iran chiite et Bachar l’alaouite se disent près à collaborer avec les Américains dans ce même combat anti-terroriste : ces deux Etats, l’Iran et la Syrie de Bachar vont-ils redevenir fréquentables [9]? Quel retournement de situation alors qu’il y a peu encore les pays sunnites attiraient l’attention des Américains sur le danger que font courir à la région l’entente des pays chiites – le fameux arc chiite-. Par ailleurs, on peut s’interroger sur la pérennité de la cohérence des forces internes de l’EI issues de pays très divers, n’y a-t-il pas à moyen terme risque d’éclatement ?

Que faire contre cette menace non seulement pour l’unité irakienne et l’ensemble du Proche-Orient, mais aussi pour les pays occidentaux quand viendra le temps du retour des jihadistes européens ?

Dans l’immédiat, certainement une intervention, militaire et diplomatique engageant d’abord les Etats de la région, à condition que ces derniers n’y voient pas seulement un moyen d’accroître leur propre puissance ou rayonnement, ce qui n’est pas acquis tant est vive la compétition entre les aires chiites et sunnites. Une solution, du moins pour l’Irak, passe par une union politique des différentes composantes politico-religieuses du pays, que cesse ces dominations-vexations successives entre chiites au pouvoir depuis la mort de Saddam Hussein et sunnites brimés aujourd’hui, dominants hier.

Mais à terme, le problème de fond demeure celui de l’obscurantisme qui pousse des milliers de musulmans dans les bras d’idéologies rétrogrades. « La faillite de l’éducation dans le monde musulman est le terreau de ce prétendu Etat islamique » écrit Abdou Filali-Ansary auteur de Réformer l’islam ? Une introduction aux débats contemporains, La découverte, 2003, 284 p. A la question de savoir pourquoi l’enseignement de l’islam s’est à ce point appauvri, Filali-Ansary répond : « dans la majorité des pays du monde musulman, on observe une sorte de partage des rôles, d’échange de bons procédés entre pouvoir politique et pouvoir religieux : le pouvoir politique a tout intérêt à ce que ceux qui ont le magistère religieux perpétuent leur discours qui, de leur côté, lui revoient l’ascenseur. Il est temps de ranger au placard ce pacte pré-moderne, malsain, qui  lie le politique au religieux, et qui empêche tout discours alternatif [10]». Tout est dit !

Sur ce sujet de la faillite de l’enseignement, on ne peut pas ne pas citer le philosophe Souleymane Bachir Diagne, ancien élève du Lycée Louis-Le-Grand à Paris, professeur à l’Université Columbia de New York : « Le combat est engagé entre les forces qui sont du côté de l’élan vital et celle de la répétition à l’identique…Nous traversons une phase renouvelée de cette tension qui s’est poursuivie tout au long de l’histoire musulmane. Le sort de l’islam se jouera dans cette bataille[11] ».

Si au Sahel, ce même problème d’éducation est confié aux Marocains qui apparaissent comme les acteurs locaux les plus ouverts, à qui peut-on confier la tâche au Proche-Orient, région où le sunnisme est dominé par l’idéologie wahhabite exportée généreusement par l’Arabie Saoudite ?

Christian BERNARD

Prochain article  Le Califat et les minorités religieuses.

Déjà publiés sur ce thème Syrie/Irak

http://www.institut-jacquescartier.fr/2013/01/les-alaouites-dans-le-piege-syrien/

http://www.institut-jacquescartier.fr/2012/09/pourquoi-la-russie-soutient-elle-la-syrie-christian-bernard/


[1] Fin août 2014, l’Union Mondiale des Ulémas vient de condamner l’Etat Islamique lui reprochant de mener des actes contraires à la charia.

 

 

 

 

[2] EIIL est la traduction arabe de  ad-Dawla al-Islāmiyya fi al-ʿIrāq wa-š-Šhām (الدولة الاسلامية في العراق والشام). Ce qui donne l’acronyme Daesh  . Le mot Sham désigne la Syrie historique qui englobe la Palestine, d’où une revendication de l’ensemble de ce territoire par l’EIIL.

 

 

 

 

[3] Cf la revue Moyen Orient, n° 20 oct-déc.2013.

 

 

 

 

[4] Romain Caillet, Qu’est ce que l’Etat Islamique ? http://www.lesclesdumoyenorient.com/Entretien-avec-Romain-Caillet-Qu.html

 

 

 

 

[5] Expression employée par l’EI pour désigner l’Iran chiite ( en rappel de la dynastie safavide ou séfévide qui a fait du chiisme la religion d’Etat au XVIe siècle.

 

 

 

 

[6] Pour mater l’insurrection sunnite en 2006, les Américains avaient alors financé une armée  de 92 000 hommes,- les Sahwa : réveil en arabe-,  issu en grande partie des tribus insurgées, supplétifs de l’armée irakienne. Ces chefs de tribus « achetés » par l’ennemi américain subirent alors de nombreux attentats, mais cette opération affaiblit fortement l’ensemble formé par les insurgés aidés des jihadistes.

 

 

 

 

[7] Le nombre de jihadistes d’origine française n’a cessé de croître pour atteindre le millier. On estime a environ 12 000 les combattants d’origine étrangère encadrés par des Irakiens essentiellement, ce qui nécessite d’organiser des groupes homogènes sur le plan linguistique pour le commandement opérationnel. L’EI a connu de nombreuses pertes en fin d’été 2014 avec les offensives syriennes,  kurdes,  irakiennes appuyées par des frappes aériennes américaines.

 

 

 

 

[8] Le Monde, 26 août 2014

 

 

 

 

[9] Fin août 2014, tant Barak Obama que François Hollande, ont clairement refusé d’accepter Bachar al-Assad  à la lutte contre le terrorisme. Or, toute action contre l’EI menée seulement en Irak serait vouée à l’échec, d’une manière ou d’une autre, certes sans le reconnaître afin de ne pas perdre la face, l’occident sera bien obligé de compter avec le régime syrien, qui désormais , sentant la menace, commence à ne plus « protéger » ces jihadistes.

 

 

 

 

[10]  La Croix 22 août 2014

 

 

 

 

[11] La Croix 6 mai 2014