environnement

 

Le département de la Vienne recèle d’innombrables richesses. Sait-on que dans le Loudunais, la rivière la Dive se transforme en canal à partir de Saint-Laon ? Que chaque 29 du mois, la foire des Hérolles attire plusieurs milliers de visiteurs dans ce hameau de la commune de Coulonges situé dans le Montmorillonnais ? Que l’émouvante Fauvette pitchou niche volontiers dans les brandes du Pinail, où se trouve la seule Réserve naturelle nationale du département ? Ces sujets et bien d’autres sont évoqués dans le livre « La Vienne à parcourir »* proposé chez Geste éditions par Jacques Pasquier**, journaliste, et le photographe Christian Roy.

Refléter toute la diversité et la richesse naturelles et patrimoniales du département, telle est l’ambition de ce « beau livre » placé sous le double signe de la rigueur et de la passion. Des paysages aux monuments romans, de la flore à l’agriculture, des sites historiques aux recettes de cuisine traditionnelles, voici une mosaïque de trésors à la portée du promeneur. L’ouvrage invite en effet à (re)découvrir la Vienne en empruntant les multiples sentiers de randonnée qui la sillonnent : chacun des huit chapitres s’ouvre par une sélection de circuits proposés par les collectivités territoriales.

Huit zones paysagères

Chapitre après chapitre, huit zones paysagères naturelles sont décrites et illustrées par de belles et pertinentes photos au fil des pages : la Vallée de la Vienne et les Terres de brandes ; la Vallée du Clain ; les Contreforts de la Gâtine de Parthenay (région de Lusignan et de Vouillé) ; les Grandes Plaines de Neuville ; les Terres de tuffeau (par référence à la pierre calcaire crayeuse qui caractérise le nord de la Vienne, Loudunais et Châtelleraudais) ; les Vallées de la Gartempe et de la Creuse, à l’est ; les Confins granitiques du Montmorillonnais ; les Terres rouges à châtaigniers du Civraisien et la Vallée de la Charente. Un neuvième chapitre fait la part belle aux sites touristiques (Futuroscope en tête) et aux centres animaliers de la Vienne.

Les vallées de la Vienne et du Clain

La paisible rivière la Vienne a donné en 1790 son nom au département qu’elle traverse d’Availles-Limouzine à Port-de-Piles. En coulant du sud vers le nord, elle en constitue l’un des axes verticaux. Son cours, long de 370 km, commence sur le plateau de Millevaches et se termine dans la Loire, en Indre-et-Loire. Sur le plan géologique et paysager, la rivière se fraie un passage dans les Confins granitiques au sud de la Vienne, puis dans les anciennes Terres de brandes (zone de landes à bruyères) au centre du département, et enfin dans les Terres de tuffeau au nord.

La vallée du Clain est également orientée sud-nord. Dans l’Histoire, elle a représenté le point de contact entre le pays d’oc où la tuile est reine et le pays d’oïl où l’ardoise domine. Cette zone de passage a parfois connu des affrontements. Dans les environs de la vallée du Clain se sont déroulées les batailles de 507 entre Alaric et Clovis (vraisemblablement près de Vouillé), et de 1356 entre le roi de France Jean le Bon et le Prince Noir, fils du roi d’Angleterre (à Nouaillé-Maupertuis, à proximité de Poitiers). Au sud de Châtellerault, c’est sans doute entre le Clain et la Vienne, près de Vouneuil-sur-Vienne, que s’est produite la bataille de 732 entre les Arabes venus d’Espagne et les Francs de Charles Martel.

Roselières et Falunières

Dans chaque chapitre du livre, le récit principal est émaillé de textes d’experts (spécialistes du paysage, des plantes, des animaux, historiens, cuisinier…). Tous ces contributeurs éclairent un sujet précis ; citons, pêle-mêle, les coteaux et carrières d’Ensoulesse à Montamisé, les roselières de la vallée du Clain, le protestantisme en pays mélusin, l’abbaye de Saint-Savin, les forêts alluviales, les Landes de Sainte-Marie, la ligne de démarcation durant la Seconde Guerre mondiale, les Falunières de Moulin-Pochas à Amberre, les amandiers du Loudunais, le bâti traditionnel du Civraisien… Des portraits et témoignages donnent en outre leur dimension humaine à l’ouvrage.

La parole aux experts

Pas de doute, ce livre est le fruit d’un travail d’équipe. Conçu en collaboration avec le Conseil général de la Vienne, l’Agence touristique de la Vienne et le Comité départemental de la randonnée pédestre, il a bénéficié des contributions du Conservatoire d’espaces naturels (CEN) de Poitou-Charentes, de l’association Vienne Nature, de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), de l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (ONEMA), de l’association Loire Grands Migrateurs (LOGRAMI).

*« La Vienne à parcourir », Jacques Pasquier, photos de Christian Roy, Geste éditions 2012, 242 p, 39,90 euros.

**Membre de l’Institut Jacques Cartier

 

 

 

L’oubli de la nature ? Confusion dans l’écologie ?

On commence à le savoir, notre époque est bavarde. Elle discourt si abondamment sur la nature, donnant l’illusion de parler d’un objet bien connu qu’à la fin elle ôte à cette notion toute étrangeté, comme celle, par exemple, qui conduirait à se demander, quand, où, comment avons-nous eu un rapport avec cette nature dont il est si souvent question dans les gazettes ? Et, depuis quand, à quelle occasion avons-nous entendu parler de la nature dans ce sens, et nous-mêmes, dans quelles circonstances l’avons-nous fait ?

Que disons-nous, qu’entendons-nous par ce mot « nature » ? Ne disons-nous pas, presqu’inévitablement, environnement, écologie ? Ne sommes-nous pas conduits, immédiatement à nous indigner (les sujets ne manquent pas, nous les connaissons tous : la couche d’ozone, la pollution des eaux, les mégapoles asphyxiées, etc.) ? A proclamer ce qu’il faut faire : défendre, protéger, réduire, etc. ? A nous assembler pour prescrire : des normes, des lois, des amendes, des boycottes, etc. ? A nous demander, enfin ce que chacun peut faire, rêvant d’une planète propre, sans danger pour nous, non épuisée, conservée dans ses équilibres essentiels ?

Rêvant à quoi au juste ? Craignant quoi ?

Et la « nature » ? Si on écarte la campagne, ce bout de littoral isolé, telle paroi inviolée de la montagne, ce sous-bois sans papier gras ou la rapidité avec laquelle se consolide l’anticyclone des Açores, que reste-t-il ? Suffit-il, pour faire le savant, de dire plutôt, environnement, milieu, grands équilibres écologiques, biosphère ? Malgré l’intimidation des mots, chacun sent qu’on parle alors trop vaguement, de manière trop indéterminée : tout peut être le milieu de n’importe quoi, n’importe quoi peut être considéré comme polluant le premier bout d’environnement venu, au point qu’on serait tenté d’en arriver à dire simplement : tout est dans tout, notre « milieu » est la biosphère, tout en dépend et elle dépend de tout à son tour. On s’amusera peut-être un jour de cette sagesse qui semble être la nôtre, qui consiste à feindre de (re)découvrir la nature en la baptisant de noms nouveaux. En tout cas on se demandera s’il était vrai que nous l’avions oubliée, et comment.

Les mêmes questions irritantes se posent avec ces autres maîtres-mots « écologie », « écologiste ». Pour y voir un peu plus clair, je propose de distinguer deux sens :

1 – L’Ecologie est, aujourd’hui surtout, un mouvement qui traduit une sensibilité devant des phénomènes dommageables pour les hommes et dont les causes sont imputables moins à des décisions politiques classiques, qu’aux conséquences non maîtrisées des usages du progrès scientifique et technique, et à propos desquels la politique classique semble impuissante ou complice par son imprévision. C’est pourquoi il s’incarne dans certains partis politiques (Verts, Grünen…) ou certaines pratiques individuelles et collectives visant à réduire ce que l’on tient pour les méfaits du développement aveugle des techniques les plus diverses.

2 – Mais on oublie aussi que l’écologie est avant tout une science, fondée en 1866 par E. Haeckel, ayant pour objet les rapports entre les organismes et le milieu où ils vivent. Cette science définit très précisément ses concepts : milieu, organisme, écosystème, biocénose, biotope, biosphère, etc. De nos jours, ses objets ont changé, ils sont devenus plus complexes, mais son intention reste, semble-t-il, la même : devenue science-carrefour, interdisciplinaire, elle vise à connaître les interférences (et leurs effets) entre « la nature » et les interventions humaines (principalement de type technique) motivées par des fins économiques, productives ou militaires.

De l’écologie à la philosophie ?

Cette acceptation contemporaine de l’écologie laisse entendre qu’elle serait finalement science de la relation du naturel et de l’artificiel, des métamorphoses du naturel sous l’artificiel, de la dépendance du second par rapport au premier. Autrement dit, elle aurait l’ambition de comprendre comment aujourd’hui le genre humain vit, travaille et se reproduit face à une nature profondément affectée par son savoir et son savoir-faire, selon des relations marquées historiquement et déterminées par les actuels rapports sociaux et politiques au plan de la Planète. En ce sens, il se pourrait bien que l’Ecologie ne soit que le nom nouveau (?) d’une ancienne intention, à savoir la philosophie elle-même dans sa visée la plus systématique et encyclopédique, – avec toutefois cette différence que la philosophie, surtout dans le monde moderne, s’est faite moins indignée ou prophétique que ne l’est très souvent l’Ecologie. Mais pourquoi, dira-t-on, un savoir nouveau, pourquoi la philosophie n’occupe-t-elle pas la place qu’occupe l’Ecologie dont la nouveauté et le succès tiendraient aux bénéfices qu’elle peut tirer des sciences de la nature et de l’obligation qu’on lui fait de se prononcer sur les phénomènes qui inquiètent les hommes, les citoyens d’une ville, voire l’humanité ? Plus « scientifique », plus « pratique » que la philosophie, l’Ecologie serait le savoir et l’idéologie de notre temps, capable, pense-t-on, de répondre à nos besoins. Mais il y a une autre raison à ce succès : l’Ecologie vient peut-être combler un vide, une défaillance dans trois registres de la culture.

a – par rapport à la science, elle présente l’avantage de coordonner le savoir scientifique, mais non pas sur la base d’une unification des connaissances scientifiques (on est encore très loin !), mais en fonction des domaines de la réalité (physique, sociale, économique, technique, etc.), retrouvant ainsi le point de vue du sens commun qui peut rencontrer chaque jour ces domaines de son activité.

b – par rapport à la philosophie, elle semble reprendre à son compte ce qui fut, jusqu’à Hegel, du moins dans ses intentions, le projet encyclopédique et systématique de la philosophie. Avec l’avantage de proposer une sagesse qui puisse prétendre s’appuyer sur la science, ou du moins sur l’expérience critique de ses effets, et concilier des objectifs tenus jusqu’alors comme incompatibles ou nécessairement en tension (tradition et progrès, bonheur et puissance, liberté et déterminisme, etc.).

c – sur le plan politique, l’Ecologie, comme mouvement ou comme pensée, s’installe dans la contradiction entre ce qui s’impose de plus en plus comme son véritable objet (non plus gouverner les hommes, mais peut-être administrer les choses et préserver et reconstituer ce que nous sommes pour le léguer à ceux qui nous suivent) et sa pratique réelle, marquée par sa fragmentation et son abstraction croissantes. Bref, l’Ecologie semble bien répondre à de multiples besoins, à ce qu’on appelle une demande sociale et son surgissement, et venir occuper des zones du savoir et de la politique défaillants et obsolètes. Est-ce trop à dire qu’on lui propose une tâche qui n’est pas sans rapport avec les plus constantes préoccupations de la philosophie ? S’il faut et si l’on doit juger de ce qui est le meilleur, s’il faut discriminer entre des pratiques, s’il faut faire prévaloir des décisions qui engagent le long terme sur celles qui tablent sur le temps court, il faut bien que le jugement dise au nom de quoi il se prononce (pour interdire ou encourager), qu’il exhibe ses présupposés et ses principes. Bref, il faudra bien philosopher, et, sous peine de retourner à des représentations naïves de la nature et de l’homme et de ressusciter des considérations préscientifiques de la nature, que l’Ecologie se pense elle-même.

Une philosophie de l’écologie ?

Un esprit critique ne peut qu’éprouver de la méfiance devant le consensus dont l’Ecologie est l’objet : pourquoi ce qui apparaît évident a-t-il besoin d’être infatigablement répété et décliné sur tous les modes ? Alors que demandons-nous à l’Ecologie ?

1 – De nous dire comment elle comprend ce dont elle instruit le procès, ce qu’elle récuse violemment comme la cause de nos maux, et appartient à la tradition philosophique occidentale moderne : le Progrès, la Raison, la Puissance, la Maîtrise, la Technique, la Production.

2 – De nous offrir le diagnostic de notre présent, et pas seulement la liste de nos « nuisances » quotidiennes, de mesurer la mutation historique, culturelle, intellectuelle à laquelle nous assistons sans parvenir toujours à une représentation qui fasse justice de tous les aspects de la réalité. Par exemple, qu’on sorte de l’affrontement entre les laudateurs scientistes, dévots aveugles de la science et de la technique et leurs détracteurs systématiques et hypocrites.

3 – De nous proposer un concept nouveau de la Nature correspondant à l’état actuel de nos rapports multiformes avec elle et de provoquer les changements intellectuels capables de mener cette tâche à bien.

4 – De pointer très précisément le lieu où la décision écologiste peut s’accomplir : l’Etat, l’Industrie, la Technique, la Connaissance, la Morale… ?

Michel Serres vient de publier un ouvrage, Le Contrat naturel (Ed. F. Bourin, 1990) qui est au cœur de ces interrogations. Mais il va bien au-delà, puisqu’il propose effectivement une issue à notre présent qu’il juge arrivé à un point de formidable crise : que nous passions avec la Nature, la Planète-Terre, un contrat, comme Rousseau, après d’autres, avait imaginé que les hommes avaient dû en passer un pour assurer la survie de l’espèce humaine en « sortant » de l’état de la nature.

 

Jean-Claude Bourdin

Philosophe (article écrit en 1991)