enseignement

 

 En complément du rapport de Régis Debray sur l’enseignement des religions, je propose ici quelques réflexions méthodologiques.  Il est d’abord facile de dresser le constat d’une déficience générale de la connaissance symbolique chez nos élèves de l’enseignement secondaire. Depuis les années… 1640, la pensée française sous l’influence du cartésianisme et … du jansénisme, de certains philosophes des Lumières (de Bayle à Condorcet), du scientisme mathématique, mais aussi d’un « juridisme » et d’une emprise administrative et économiste croissants, a souffert d’une perte du sens des symboles et des mythes, ou tout simplement de la connaissance élémentaire de leur existence. Cette perte a été partiellement compensée par les poètes romantiques et symbolistes. Mais, partout, on ressent de plus en plus la nécessité d’une étude systématique des « images », de leur logique, et des sentiments qu’elles génèrent, la nécessité d’une étude des « unités de sens » qui relient entre eux les symboles utilisés dans les romans ou les poèmes, mais aussi dans les textes philosophiques religieux ou politiques. Nous appellerons « mythologique » l’étude méthodique des systèmes des symboles. La connaissance de cette mythologique était naguère préparée en dehors de l’école ou par les éducateurs religieux, ou, plus généralement, par les éducateurs idéologiques ou politiques. Or, la formation religieuse se raréfie et les formations politiques ou idéologiques rencontrent de plus en plus de scepticisme. Le besoin très humain de rencontrer des symboles mobilisateurs se satisfait alors dans une soumission incontrôlée à des représentations plus que simplifiées de la société et du monde ; ce qui fragilise les individus les plus vulnérables, annihile leur volonté et leur esprit critique et les prédispose à s’abandonner à tous les sectarismes et à tous les fanatismes. Un autre inconvénient majeur de cette disparition de tout un empan de notre culture est l’incompréhension de plus en plus grande par nos élèves d’œuvres majeures du passé, œuvres picturales, monuments, opéras et, bien entendu, œuvres littéraires (Rabelais, La Fontaine, Voltaire, Chateaubriand, pour ne citer que des exemples criants). En conséquence, il convient de promouvoir dans la formation de nos futurs enseignants l’apprentissage d’une discipline indépendante que nous proposons donc d’appeler la « Mythologique » ou étude systématique des « mythèmes » («  unités de sens » méthodiquement dégagées de l’étude des « mythologies » ou des multiples systèmes de symboles). Pour enseigner cette mythologique avec objectivité, les règles suivantes devront être observées :  1. Chaque mythème une fois circonscrit devra être étudié dans son exhaustivité et relié au réseau de mythes dont il fait partie.  2. Son étude devra toujours s’appuyer sur des textes précis.  3. Son étude pourra être prolongée par celle de son influence sur les mœurs.  4. Chaque mythème devra être prudemment comparé aux mythèmes similaires dans une pluralité de religions ou d’idéologies.  5. Les mythèmes seront étudiés au niveau universitaire par des spécialistes ayant reçu entre autres une formation d’historien des arts et des lettres, d’historien des religions ou d’ethnologue.  6. Afin d’éviter tout encyclopédisme, un programme limité de mythèmes à étudier sera publié. Il sera renouvelé périodiquement, par exemple tous les trois ans.  7. Afin de maintenir un nécessaire pluralisme pour les mythèmes religieux, on étudiera dans chaque cycle d’études au moins un mythème emprunté au judaïsme, un emprunté au christianisme, un emprunté à l’islam, un emprunté au bouddhisme populaire, un à l’hindouisme, un au shintoïsme, et un choix fait parmi les peuples d’Afrique noire, d’Océanie ou d’Asie.  8. La laïcité demeurant la règle de l’enseignement français, ces études seront poursuivies dans le plus grand respect des croyances ou des non-croyances, des pratiques ou des non pratiques de chacun.  9. La mythologique, afin de ne pas alourdir encore un cursus universitaire de plus en plus chargé, sera considérée uniquement comme une science annexe des sciences humaines.  10. Enfin, le professeur qui l’enseignera devra posséder des rudiments de l’histoire de la mythologique. On citera à titre de simples indications :Plutarque, un père alexandrin, le moine Fulgence, Boccace (« La Généalogie des Dieux ») , Ripa, Vico, Schelling, etc… Exemple de mythème à proposer à un programme : « Les envoyés divins » : les anges et archanges, les évangélistes, les prophètes, Hermès ; étudiés dans des textes de la Bible, du Coran, mais aussi dans la mythologie grecque et son prolongement hermétique ; dans les avatars des dieux de l’hindouïsme ; la non-révélation et l’illumination dans le bouddhisme originel, les lieux sacrés chez les Aruntas d’Australie…et la « lumière » dans les philosophies rationalistes. Ces quelques lignes ne sont que les humbles propositions d’un ancien auditeur de Claude Lévi-Strauss. François Laburthe-Tolra

 

Voici un article de François Laburthe-Tolra, grand connaisseur de La Fontaine, sur cette fable, difficile et peu connue. Outre son contenu culturel évident, cet article éclaire également la question de l’enseignement des faits religieux.

La fable et sa morale
Aux deux bouts de la chaîne du temps, il y a un insecte, l’escarbot ou scarabée. Sa bizarre obstination, ses mœurs, sa mystérieuse reproduction ont frappé les anciens Egyptiens et … quatre mille ans plus tard ! … La Fontaine dans sa fable : « L’Aigle et l’escarbot ». Mais -voir ci-dessous- lisons tout d’abord cette fable (La Fontaine II 8), publiée en 1668 et inspirée par Esope (fable 2 dans la traduction La Carrière, Albin Michel, rééd. 2003). Elle nous conte la vengeance implacable d’un scarabée, dont un aigle (« une aigle », La Fontaine utilise le féminin) a dévoré le compagnon et que seul Jupiter paraît pouvoir arrêter dans son entreprise.

La fable de La Fontaine, contrairement à celle d’Esope, n’a pas de morale. Mais il en est une, implicite, qui se dégage pourtant – surtout si l’on se reporte à d’autres fables (« Le Lion et le Moucheron », II 9, »Le Lion et le Rat », II 11, « La Colombe et la Fourmi », II 12). C’est que les faibles ne sont faibles qu’en apparence, car, dans certaines circonstances, ils sont capables de l’emporter sur les plus forts.

Mais derrière le récit et sa morale implicite, une idée plus générale se dégage : dans l’ordre social, et même dans l’ordre cosmique, la violence est perturbatrice. Elle nous est souvent donnée comme telle (aigles, lions, renards et hommes ! – rois, guerriers, seigneurs, magistrats – engendrent la jungle) ; pourtant, il peut exister une harmonie supérieure ( c’est le cas dans « Le Juge arbitre, l’Hospitalier et le Solitaire », XII 25) et celle-ci peut être imposée par des faibles aux capacités compensatrices : douceur, solidarité, éloquence, voire, comme notre escarbot, obstination.

C’est sur l’arrière-plan culturel et spirituel de cet apologue que nous voudrions insister ici.

L’apologue comme message religieux et politique
Selon la « Vie d’Esope », racontée au 14ème siècle par le moine Planude, la fable « L’Aigle et le Scarabée » est un apologue. Celui-ci conclut le récit du conflit qu’Esope eut avec les Delphiens et qui le conduisit à appeler sur eux le châtiment céleste, comme le fait le scarabée lorsqu’il contraint Jupiter à intervenir.

Dans le même registre, « La Fontaine-Esope » devient ainsi messager des dieux et prophète. Déjà, les prophètes de l’Ancien Testament usaient de la fable : la fable des arbres cherchant un roi, que raconte Yotam face à Abimelek (Juges 9, 7-15), ou celle du rapt de la brebis du pauvre, que le prophète Natân raconte à David après que celui-ci ait pris auprès de lui Bethsabée, la femme d’Uri (II Samuel 12, 1-4). Et La Fontaine lui-même, dans la préface du premier recueil, s’en explique : « … Qu’y a-t-il de recommandable dans les productions de l’esprit qui ne se rencontre dans l’apologue ? C’est quelque chose de si divin, que plusieurs personnages de l’antiquité ont attribué la plus grande partie de ces fables à Socrate, choisissant … parmi les mortels, celui qui avait le plus de communication avec les dieux… (Et) s’il m’est permis de mêler ce que nous avons de plus sacré parmi les erreurs du paganisme, nous voyons que la vérité a parlé aux hommes par paraboles : et la parabole est-elle autre chose que l’apologue, c’est-à-dire un exemple fabuleux, et qui s’insinue avec d’autant plus de facilité et d’effet qu’il est plus commun et plus familier ? ».

La Fontaine d’ailleurs, n’est pas le seul à placer ainsi aussi haut l’apologue. Luther célèbre Esope comme un prophète. Et en 1692, dans la préface de ses fables, le fabuliste anglais Robert Lestrange dit qu’on peut conseiller les princes, mais à condition qu’on utilise la médiation « des habitants des bois et celle des contes » ; et il cite en exemple, Esope et le prophète Natân.

Prophète donc, mais aussi avertisseur solennel : derrière l’anecdote célébrant la justice et l’égalité, La Fontaine pense au procès Fouquet et au pouvoir de Louis XIV dans cette affaire.

L’escarbot-scarabée comme symbole
Passons vite sur le piètre zoologue qu’est (ou que n’hésite pas à être ?) La Fontaine. Quel trou de scarabée (« escarbot » vient du latin scarabaeus, scarabée ; on peut aussi parler de « bousier », qui vient de « boue ») accueillerait un lièvre ? Que vaut le remède final de Jupiter, quand on sait que l’aigle couve six semaines ses œufs au printemps, donnant ainsi au scarabée tout le temps de sortir de son hibernation ?

Mais, retenons surtout que deux propriétés sont données à l’escarbot : il roule lui-même perpétuellement sa boule d’excrément et il se féconde lui-même. A cause d’elles, il est présent dans toute l’Antiquité. Les auteurs anciens (Aristote, Pline l’Ancien, Plutarque) ont souligné son obstination à rouler sa boue. Dans l’ancienne Egypte, le mot khepri, le scarabée-bousier, est rapproché du verbe k.p.r, venir à l’existence ; et le scarabée devient messager du printemps et du renouvellement de la nature. On peut d’ailleurs se risquer à aller plus loin et retenir que le début de la saison chaude, sous le signe du scarabée-cancer, se prolonge par le temps de la crue sous le règne du soleil, règne dont la déesse Nekhabit, vautour femelle assimilable à l’aigle, est la protectrice : et le temps du scarabée apparaît alors comme devant être aboli par le temps du vautour.

Ces symboles, le 17ème siècle les a connus. Il les a connus par l’entremise des Pères du désert, par Clément d’Alexandrie et par Eusèbe de Césarée, qui célèbrent les allégories égyptiennes. Un contresens de la Septante (d’ailleurs corrigé par saint Jérôme) conduit même saint Ambroise a un étonnant élan mystique. La phrase d’Habacuc (2, 11) : « la pierre criera contre vous du milieu de la muraille » étant devenue « le scarabée criera contre vous du milieu de la muraille », saint Ambroise médite ainsi : « Le Christ était ver sur la croix (extrapolation à partir du Psaume 22,7), scarabée sur la croix… En vrai scarabée, il remuait par les traces de ses vertus, la boue de notre corps… en bon scarabée, il relève le pauvre du fumier, il a relevé Paul qui se considérait comme une ordure ».

Et au 17ème siècle, le savant père Kirscher, qui attribue à tort à saint Augustin l’assimilation du Christ au scarabée, en fait la justification ainsi : « le fils de Dieu s’est roulé dans notre fange, d’où il a voulu naître homme » ; cette idée courra tout au long du siècle.

Le combat des Aigles-tyrans et de Socrate-scarabée, vu par Erasme au 16ème siècle.
Erasme, au 16ème siècle, synthétisant les valeurs gréco-latines et judéo-chrétiennes, critique vigoureusement l’immoralité des souverains de son temps : leurs actes, en effet, contrastent avec les modèles proposés par l’Antiquité et le premier christianisme.

L’adage 2601 (on peut lire plusieurs adages d’Erasme dans le « Erasme » de la collection Bouquins, Robert Laffont, 1992) « Le scarabée au pourchas de l’Aigle » nous donne un profond commentaire de la fable d’Esope, reprise plus tard par La Fontaine. Il s’ouvre par un réquisitoire implacable contre les Aigles, images de guerriers fanatiques (que sont Henri VIII, François 1er, Charles-Quint). Le maintien de la paix, la protection de la vie de leurs sujets devraient être le premier souci des monarques chrétiens. Or ils mènent sans cesse des combats grotesques, des combats de rats et de grenouilles (cf. la « Batrachomyomachie », satire attribuée à Homère).

Les Aigles sont des tyrans décrits par Aristote, dévoreurs des peuples, ni rois – philosophes, ni rois – chrétiens, accompagnés de scélérats. « Que de becs de gouverneurs ! D’yeux d’espions ! De crocs d’officiers ! ». L’Aigle est une peste universelle aux capacités de nuire infinies. Et il fut choisi par le despote Jupiter pour être le bourreau de Prométhée, le bienfaiteur de l’humanité.

Au premier abord, le scarabée suscite le dégoût, mais son travail incessant, sa force de caractère doivent au contraire entraîner notre admiration. Il ne faut pas juger sur l’apparence. Socrate avait un physique de Silène (cf. l’Adage 2201 « Les Silènes d’Alcibiade »), mais son « contenu » était infiniment précieux (en effet, on appelait « silènes d’Alcibiade » des petites boîtes contrefaites dans lesquelles on conservait des drogues et des choses précieuses). Dans le prologue de « Gargantua », Rabelais traduit : « La laideur de Socrate, le ridicule de son maintien, la rusticité de son vêtement, vous n’en eussiez point donné un copeau d’oignon … Et si on avait « ouvert » Socrate, on aurait découvert une divinité plus qu’un homme, … un dépassement incroyable de tout ce pour quoi les hommes veillent, courent, travaillent, naviguent, bataillent. »

Dans le même Adage, Erasme donne d’autres exemples de contrastes entre l’apparence et la réalité : Adam tiré du limon, Osée marié avec une prostituée, Saint Jean Baptiste et Jésus-Christ lui-même.

Dans l’Adage 2601, Erasme célèbre le scarabée : « La sphère de son corps rejoint la beauté des sphères célestes ; sa carapace brillante, la force de son caractère lui donnent les qualités d’un guerrier invincible ; ce que pressentaient les Egyptiens, administrateurs équitables ».

Erasme reprend le récit d’Esope et la comparaison du Scarabée et de Socrate. Il achève, avec son humour habituel, par une citation de « la Paix » d’Aristophane : pour aller jusqu’aux Cieux demander la paix, le principal personnage de la pièce décide d’enfourcher un scarabée, se justifiant en ces termes : « C’est bien dans les fables d’Esope que j’ai découvert que seul de la gent volatile, le scarabée est allé jusqu’aux dieux. »

Conclusion : La Fontaine, le scarabée obstiné
Et La Fontaine dans tout cela ?
On peut certes voir dans cette fable une « colbertinade », comme on parlait auparavant de « mazarinade », et dire que, dans le cadre de l’affaire Fouquet, le lièvre représente Fouquet, l’aigle, les magistrats, Jupiter, Louis XIV … et le scarabée, La Fontaine.

Mais on peut aussi penser à une portée philosophique plus vaste. La Fontaine a dit la haute idée qu’il se fait de l’apologue. Ici, entraînant avec lui les courants de pensée les plus anciens comme les plus récents (on a montré l’importance de la tradition humaniste chez La Fontaine, « poète du crépuscule de la Renaissance », influencé par Marot, Rabelais, Montaigne et aussi Boccace et Erasme…), il manifeste une visée égalitariste, qui critique une échelle des êtres trop figée, une hiérarchie des valeurs apparentes trop rigide et réclame plus d’équilibre et d’harmonie entre les créatures et, singulièrement, entre les hommes : car, en effet, quand les dieux regardent les hommes
« les petits et les grands sont égaux à leurs yeux »
L’éléphant et le singe de Jupiter (XII, 21).

Pour (re)lire la fable « L’aigle et l’escarbot » de Jean de La Fontaine : http://www.lafontaine.net/.

 

Accueillir égalitairement dans une société ou une nation plusieurs religions ou plusieurs philosophies est déjà une attitude remarquable par ses présupposés de tolérance et d’ouverture aux autres ; mais cette attitude devient un véritable engagement d’éthique sociale, lorsqu’on s’efforce de dégager l’originalité de chacune de ces religions ou de ces options philosophiques et lorsqu’on montre comment elles peuvent contribuer à construire une société de citoyens libres et adultes.

I- Les précurseurs médiévaux

1- Introduction 

Cette attitude s’est déjà rencontrée dans l’Antiquité chez certains philosophes d’inspiration platonicienne ou stoïcienne (par exemple dans le « De Natura Deorum » de Cicéron, ou les « Œuvres morales et mêlées « de Plutarque ) ; mais elle se développera aussi chez certains pères alexandrins ( cf. : les « Stromates « de Clément d’Alexandrie , ou la « Préparation Évangélique » d’Eusèbe de Césarée). Certains mystiques musulmans, entre autres Ibn Arabi et les Grands Mogols, cultiveront cet esprit d’ouverture.

Sous la première Renaissance européenne, naîtra un courant de « paix de religions » qui se traduisit par des institutions, hélas, peu durables. Citons :1559, Elisabeth d’Angleterre et l’organisation de l’Église anglicane ; 1573, la loi de confédération de Varsovie ; 1598, l’Édit de Nantes ; 1609, la « Lettre de Majesté » de Rodolphe II.

Laissant aux historiens de métiers l’exposé détaillé de ces fragiles compromis, nous voudrions simplement ici nous pencher sur trois écrits animés de cet esprit de tolérance : d’abord celui d’un précurseur : le catalan Ramon Lulle ( XIII ème siècle ), puis ceux du cardinal Nicolas de Kues ( XV ème siècle), enfin le « Colloque des Sept Sages » de Jean Bodin publié l’année de sa mort en 1596. On notera bien entendu qu’étant donné le lieu et la date de leurs écrits, nos auteurs partent de l’affirmation de l’existence de Dieu ; mais ils posent tous trois les questions : quel est ce dieu et quel rôle joue cet infini devant le développement de la Raison ?

2- « Le livre du Gentil et des trois Sages » de Ramon Lulle

. Le franciscain Ramon Lulle en 1274 publie « Le Livre du Gentil et des Trois Sages ». Résumons le : – Un « gentil » (un « païen ») attristé par la pensée de la mort et du néant qui l’y attend se réfugie dans une forêt où la vue des arbres, des oiseaux et des autres bêtes ne fait qu’accentuer sa douleur. « Pourquoi es-tu venu au monde, soupire-t-il, si personne ne peut alléger tes souffrances ? ». Il rencontre alors près d’une fontaine trois « sages » et une très belle femme qui abreuve son cheval. Celle-ci alors explique le sens de cinq arbres, arrosés par la fontaine et dont les feuilles portent en nombre constant (cinq ou sept) les noms des vertus et des vices : « O Dieu ! s’exclame alors l’un des sages, quel bonheur si par la vertu de ces arbres nous puissions être, nous tous les hommes, sous la même croyance et la même loi ! ». A ces mots, avec l’accord des quatre hommes présents, la dame Intelligence –car tel est son nom-, démontre dans un premier entretien l’existence nécessaire de l’Infini, condition de l’existence de degrés dans le bien et dans l’être.
 Or la présence en l’homme de l’Être et de la Perfection prouve l’existence d’un Dieu en qui le non-être et le « défaut » ne sont pas. A l’annonce de ces principes (qui rappellent Saint Anselme et annoncent Descartes), le « gentil » est rempli de joie. Mais voilà que les trois sages déclarent que leurs croyances divergent profondément et que chacun considère sa religion comme la seule vraie, car l’un est juif, le second chrétien et le troisième sarrasin (c’est-à-dire musulman). Derechef, le « gentil » plonge dans la douleur. Dame Intelligence décide de faire démontrer « rationnellement » par chacun des sages pourquoi ses lois sont les véritables. « Mais, pendant les exposés, règle-t-elle, aucune contestation ne sera ne sera autorisée de la part des deux autres sages, car la contestation engendre la malveillance, laquelle empêche l’intelligence de comprendre ». Seul le « gentil » pourra soulever des objections ou même s’interposer en cas d’indiscipline chez les sages. – Suivent alors trois exposés aussi rigoureux que possible des trois dogmes.   (Lulle à Majorque récemment reconquise a appris l’arabe et fréquenté les communautés juives et sarrasines). Lorsqu’une proposition émise par l’un des sages paraîtra intolérable aux deux autres, le gentil devra imposer le silence. – On n’entrera pas ici dans tous les raisonnements subtiles et parfois « datés » par lesquels les trois sages, le juif, le chrétien et le sarrasin s’efforcent de convaincre le gentil. On retiendra seulement la méthode qui consiste à l’aide des feuilles des cinq arbres portant le nom des vertus et des vices à montrer que les « lois » communes à ces trois religions correspondent à l’excellence des vertus.

Et donc on énumérera ici seulement les « articles » de la « Loi » dont chacun s ‘efforce de démontrer la vérité. (Cela constitue par ailleurs un document pertinent sur les mentalités de l’époque). – Pour le juif, huit articles sont à démontrer :

 1° Dieu est unique.

 2° Il est le créateur de tout.

 3° Il a donné sa loi à Moïse.

4° Il enverra un messie pour nous délivrer.

5° Nous ressusciterons

.6° Nous serons jugés.

7° Il y aura une gloire céleste.

8° Il y a un enfer.

Pour le chrétien quatorze articles devront être retenus, sept concernent la nature divine, sept la nature humaine de Jésus-Christ. Le premier article : « Dieu est unique » est commun à la Loi juive. Les trois suivants traitent du Père, du Fils et du Saint-Esprit (la Trinité). Le cinquième (la création) est semblable à la loi juive. Le sixième concerne la « recréation » du monde par la venue de Jésus-Christ. Le septième est la glorification finale de ce dernier. Les sept autres, sur la vie humaine de Jésus-Christ, rappellent 8° qu’il a été conçu du Saint-Esprit, 9° qu’il est né d’une vierge, 10° qu’il a été crucifié et qu’il est mort, 11° qu’il est descendu aux enfers, 12° qu’il est ressuscité, 13° qu’il est monté aux cieux, 14° qu’il jugera les vivants et les morts. – Pour le sarrasin, quatre articles de sa foi sont déjà démontrés : 1° le Dieu unique, 2° le Créateur, 3° la résurrection des morts, 4° le ciel et l’enfer. Restent huit articles spécifiques : 5° Mahomet est le prophète, 6° le Coran est la loi donnée par Dieu, 7° Au mourant sera demandée l’affirmation de la mission prophétique de Mahomet, 8° Rien n’est durable sauf Dieu, 9° Mahomet sera exaucé à la fin des temps, 10° Nous devrons rendre compte de notre vie le jour du jugement, 11° Nos mérites et nos fautes seront pesés, 12° Longue et étroite est la route du paradis. Le sarrasin s’étend sur les plaisirs sensuels vécus au paradis, mais il note l’existence, en dehors de l’interprétation littérale destinée aux « sots », d’une interprétation spirituelle par les clercs.

A la fin des exposés, le gentil exulte et célèbre dans une prière les sept vertus communes aux trois religions : la foi, l’espérance, la charité, la justice, la prudence, le courage, la tempérance ; il rejette les sept vices écartés par les trois sages : la gloutonnerie, la luxure, l’avarice, la paresse, la « superbe »,l’envie, la colère. Les trois sages quittent alors le gentil, en refusant de lui montrer quelle « Loi » il devra choisir : il devra se conformer au pouvoir de sa seule raison. Et ceci est d’une importance capitale : car l’autorité seule de la Révélation semble écartée…Avant de se séparer, les trois sages se demandent pardon de ce qu’ils auraient pu dire d’injurieux pour la foi de l’autre et conviennent de se revoir quotidiennement pour parvenir à une seule foi « selon les normes que nous a données Dame Intelligence ». Voici donc exposé aussi objectivement que possible, ( mais je vous ai fait grâce de la plupart des allégories si caractéristiques de l’époque) ce texte étonnant du XIII ème siècle, où la Raison et l’Intelligence sont constamment appelées en renfort pour jouer leurs rôles de conciliatrices dans la compréhension de l’autre. On notera pour finir que ce qui convertit le païen à une « Loi » unique est l’identité des vertus prônées par les trois religions ; et par conséquent leur unité morale.

3-L’œuvre de Nicolas de Kues (ou de Cuse).

Nous rencontrerons, dans un climat intellectuel plus subtile, une semblable tolérance au XV ème siècle, chez le cardinal Nicolas de Kues.
 Notre exposé sera plus court, et devra faire intervenir quelques présupposés philosophiques indispensables dont l’abstraction pourra rebuter le lecteur pressé. Leur exégèse a occupé pendant soixante ans le philosophe Maurice de Gandillac, récemment disparu. J’utiliserai ici les études et les extraits publiés par ce dernier.
 Le cardinal a reçu une formation poussée en philosophie grecque : le pythagorisme, Platon, Plotin lui sont familiers. C’est pourquoi il attribue une première place à l’intelligence qui permet de « tout lier » et de « tout lire », donc d’ « intelliger ». Il glorifie « l’Intellect-Roi ».
 Le nom le moins inadéquat de Dieu est donné par le néologisme « Pos-est », qu’on peut traduire par : le « pouvoir-est », autrement dit une puissance totale instantanée. De cette définition découle la caractéristique principale de Dieu que Kues appelle l’ « Uni Trinité ». : Dieu de qui procède toute réalité est forcément un et trine, car si Dieu est constamment créateur, en lui l’Un se duplique constamment en son égal ; et les deux se rassemblent en une synthèse : ce que le christianisme a appelé le Père, le Fils et le Saint Esprit. Mais il faut entrer plus avant dans les deux œuvres où se formule l’éthique du Cardinal : « La Paix de la Foi »(1453) et « l’examen critique du Coran ».(1461)
 En 1433, dans la « Concordia Catholica », Kues affirme que tout pacte social valable doit être fondé sur l’égalité et la liberté. Ce premier principe inspire les deux œuvres citées que nous allons examiner . Au début de « la Paix de la Foi » un homme témoin des atrocités commises par les Turcs à Constantinople est enlevé au Ciel. Là, le Roi des Cieux convoque à sa demande tous les prophètes et tous les médiateurs. Alors l’homme s’adresse ainsi au souverain du Ciel : « Une grande multitude ne peut subsister que par la diversité. Or seuls quelques « prud’hommes » (les autres hommes accablés par leur travail en sont les esclaves), ont des loisirs suffisants pour exercer leur liberté, et ainsi acquérir toutes les connaissances. C’est pourquoi, Roi des Cieux, tu leur envoies de multiples « voyants », les prophètes. Ainsi les hommes pratiquent une infinité de rites et te nomment de multiples façons. Mais tu leur restes invisible. Or il n’y a évidemment qu’une seule religion ».
 Le Roi du Ciel répond que non seulement il a envoyé tous ces voyants, mais qu’il a même envoyé son Fils, dans lequel chaque homme reconnaîtra la Raison (le « Logos ») devenue homme. Après ces déclarations en apparence très chrétiennes, le « Verbe » (le Logos) lui-même présent prend la parole : « La vérité ne peut échapper à un entendement réellement libre. La diversité des religions doit céder la place à une seule « foi droite ». Mais comme les religions doivent être réunifiées harmonieusement, aucun changement de foi n’est nécessaire, car la même foi est partout présente, et cette foi présupposée est la Sagesse, Une et Unifiante, Verbe-Eternité. Même les polythéismes sont implicitement des monothéismes. Et le Verbe définit une fois de plus le rythme ternaire qui fonde toute réalité : l’Un (le Père) se duplique en son Égal (le Fils) ; et les deux forment une synthèse (l’Esprit Saint). Plus loin, face à un chaldéen, puis à un juif, le Roi des Cieux rejette comme impropre le mot d’ « engendrement », et préfère le mot de « fécondité », fécondité permanente, production perpétuelle sans lesquelles le monde n’existerait pas. Dieu est puissance absolue, répète-t-il.
 Le Verbe alors convoque des représentants de toute la terre, et leur répond assisté de Saint Pierre et de Saint Paul. Nous n’entrerons pas dans ces détails : sont convoqués successivement un Grec, un Arabe, un hindouiste , un Chaldéen, un Scythe, un Espagnol, un Syrien, un Turc, un Allemand, un Tartare, un Bohémien, un Anglais. Chacun reçoit une réponse appropriée, et les formules abstraites du Cusain semblent les rallier tous. Une application précise de cette formule sera détaillée dans une autre œuvre plus courte :« l’Examen critique du Coran », qui débute aussi par des principes philosophiques : chacun recherche le Bien, commence le Cusain, mais la nature de celui-ci reste inconnue . On s’accorde néanmoins sur son unité et son infinité. Pour guide dans cette recherche, il faut trouver un « être maximum ». Ce sera le Verbe de Dieu, qui ne peut être que Dieu lui-même.

Dans l’Islam lui-même, on découvrira la confirmation du Rythme Ternaire, fondement de la Réalité : on procédera à l’analyse suivante : l’Esprit de Dieu a composé le Coran, dit lui-même le Coran. Il y a donc Dieu et le Coran, et il y a le lien entre les deux. On retrouve « l’Un Trine », formule cusaine développée plus haut. Mais Mahomet n’a pu enseigné cela aux Arabes incrédules, car ceux-ci l’auraient rejeté. Cette interprétation ouverte du Coran ( qu’on a appelée « la pia interprétatio ») choquera certainement les musulmans orthodoxes. Mais ce qui frappe chez notre Cusain, c’est qu’à travers une formule abstraite (qu’on peut juger un simple tour de passe-passe) s’affirme toujours une exigence de compréhension bienveillante. Au fond ce qui triomphe dans sa tentative de concilier toutes les religions, c’est finalement la philosophie grecque issue de Plotin synthétisée avec un christianisme ouvert. Car c’est la Raison qui en dernière instance triomphe. Hegel se souviendra de tout cela en faisant du rythme ternaire la clef même de l’Histoire. Diversité affirmée et étudiée des religions, mais espoir rationnel d’une possible unité, laquelle entraîne forcément une tolérance entre les nations, c’est bien déjà un projet éthique de citoyenneté mondiale qui s’affirme chez ces deux auteurs.

L’autonomie de la raison, traduction philosophique de la réalité politique et juridique que constitue la laïcité, sera encore plus développée chez des auteurs postérieurs comme Jean Bodin et Leïbniz. On s’efforcera d’étudier cette évolution dans un prochain bulletin

Orientation bibliographique :
 Sur Ramon Lulle : « L’Arbre d’amour et autres œuvres », (extraits), traduction et notes de Lou Sala Molins. (Paris, Aubier-Montaigne 1967). « Le Livre du Gentil et des sept sages » a été traduit intégralement par Dominique de Courcelles (Paris, éditions del’Eclat.1992).
 Sur Nicolas de Cuse (né à Kues, près de Trêves en 1401) : « les Œuvres choisies » par Maurice de Gandillac. (Paris, Aubier-Montaigne, 1942).

II- Bodin et Leibniz, précurseurs modernes

Dans l’article précédent, nous avons noté le rôle important joué par Dame Intelligence chez Ramon Lulle et par le « Logos » (la Raison) chez Nicolas de Cuse dans l’effort pour définir les autres religions et éventuellement pour les concilier entre elles. Nous allons retrouver cet effort de compréhension rationnelle chez deux auteurs des Temps Modernes Jean Bodin et G. W. Leibniz.

Bien entendu le premier précurseur de l’étude des faits religieux à l’aube des Temps Modernes est Guillaume Postel. (cf. : les recherches de H. Busson et de Pierre Mesnard). Fou de génie, grand voyageur en Orient, hébraïsant et arabisant, critique du faux universalisme de Rome, confiant (en vain) au roi de France puis aux Allemands, avec l’aide des Turcs et de l’Islam, le soin de réunifier la terre (« De orbis terrae concordia » en 1544), il célébra la Raison en ces termes : « Dieu a décidé de toute éternité que la droite raison serait pour nous la loi éternelle ». Malheureusement ses œuvres sont difficilement accessibles ; et me donnant pour règle d’analyser une œuvre et non un auteur, j’étudierai ici un texte de Jean Bodin récemment publié, tout en notant que sans Postel, bien des idées de Bodin ne seraient pas nées.

1 -« Le Colloque des Secrets cachés des Choses sublimes entre sept savants qui sont de sentiments différents »

a été publié en latin l’année même de la mort de son auteur (1596), Jean Bodin, sous le titre : « Colloquium heptaplomeres de abditis rerum sublimum arcanis ». Il sera traduit assez fidèlement par un anonyme au début du 17ème siècle sous le titre cité plus haut et transcrit dans le manuscrit 1923 de la Bibliothèque Nationale.
 >Ce manuscrit a été édité récemment par François Bériot (Droz, Genève, 1984) avec un soin et une érudition exemplaires. Nous nous appuierons ici sur ce travail, précédé d’une remarquable introduction (LXVIII + 591 pages) et d’un appareil critique. Cet ouvrage est un labyrinthe dont les méandres à la fois cachent et dévoilent une pensée audacieuse : je vais essayer ici de donner un aperçu des tours et des détours par lesquels, par l’intermédiaire de ses sept personnages, Jean Bodin nous mène à une sorte de « Minotaure » qui tranquillement vide de leur sang les trois chrétiens présents … et le christianisme.
 >Ce livre, que le célèbre évêque d’Avranches Daniel Huet qualifiera d’infâme, sera lu très attentivement par les libertins du XVII ème siècle, et sa publication sera finalement interdite en 1727 . Ces condamnations ne tiennent aucun compte ni de l’époque ni des motivations de J. Bodin, lequel, après avoir dans sa « République » célébré les vertus de la monarchie absolue, à la fin du « colloque » penche pour un monothéisme rigoureux, l’enjeu étant, dans les deux cas, d’éviter à tout prix le retour des guerres de religions qui ensanglantèrent la France ( et continuèrent d’ensanglanter l’Europe ) : le but des « sages » est de retrouver la religion simple des origines, l’adoration par tous du même Dieu unique « tel qu’il était célébré par l’humanité sortant de la Nature ».
 *   Ajoutons que Bodin reste un homme de la Renaissance par son écrasante érudition et sa croyance à l’action d’êtres « intermédiaires », anges ou démons, auteurs des « prodiges ». Mais venons au colloque.

Sept savants se réunissent à Venise pour discuter des plus hauts problèmes de la philosophie et de la théologie : ce sont le juif Salomon, le catholique Coroni, le luthérien Frédéric, le calviniste Curce, Octave récemment converti à l’Islam, Toralbe partisan de la religion originelle (appelons -le le « naturaliste ») et Sénamy, historien-ethnologue, sceptique au nom de la diversité des croyances et des pratiques. Je proposerai ici un court résumé du livre II, pour montrer la sinuosité de la démarche de Bodin, puis un sommaire des quatre livres suivants. L’introductif livre I s’est achevé par un cantique du musulman Octave au Dieu unique. Le livre II s’ouvre sur des récits de prodiges empruntés à plus de vingt auteurs : hommes changés en bêtes, tempêtes inopinées, etc…Le pouvoir absolu de Dieu serait-il un leurre ? Entre les hommes et Dieu agissent des puissances intermédiaires : les « démons »(au sens grec) et les anges dont on discute longuement la nature à partir de faits indiscutables. Mais le « naturaliste » Toralbe et le musulman Octave réaffirment la liberté sans partage de Dieu, capable d’anéantir immédiatement le monde s’il le décide. Ces démons et ces anges sont-ils dotés de corps ? A Toralbe, qui cite Aristote, Curce le calviniste oppose Apulée, Porphyre, Augustin, Hésiode…Les anges et les démons sont-ils une parcelle de Dieu ? La perplexité à son comble amène une citation du Psaume 25 adressé à Dieu : « Le silence est pour vous une louange ». ->Cette absence de réponse ne clôt pas le livre ; s’ensuit une interrogation logique : qu’est-ce que l’âme ? De nouveau sont énumérés tous les prodiges de la Nature inexpliqués au XVI ème siècle : pullulements brusques de poissons et d’oiseaux, propriétés bizarres de métaux, intempéries subites. De guerre lasse, on demande à Salomon si la « cabale » pourrait résoudre ces problèmes. Il se tait et les causes demeurent mystérieuses.
*   Au cours des quatre livres suivants on voit prédominer, à travers bien des détours, des thèses communes à Salomon le juif, Octave le musulman et le « naturaliste » Toralbe.
 *  Le livre III poursuit l’interrogation sur la définition des esprits et, conséquemment, sur le sort des âmes après la mort. Toutes les théories sont énumérées, y compris la métempsychose. Mais brusquement tous s’inquiètent : peut-on licitement discuter de religion ?
 *   Le livre IV s’ouvre par l’éloge de l’harmonie musicale, cosmique, politique. Sénamy loue la tolérance religieuse ; il fait l’unanimité, vite tempérée par le rappel du danger de discuter publiquement religion. Deux principes sont alors admis comme nécessaires : celui d’une autorité, mais aussi celui d’une tolérance pour pouvoir travailler ensemble et exprimer éventuellement des doutes. Foi et science s’opposent, s’exclame le naturaliste Toralbe, et, rejoint par Salomon et le sceptique Sénamy, il conteste la théologie des églises chrétiennes. La vraie religion, dit Toralbe, est celle d’Adam, celle du début de la Genèse. Salomon ne supporte pas la mise en cause de la célébration du Sabat, au point de choquer le catholique Coroni. Octave alors conte sereinement sa conversion au Dieu unique, éternel et incompréhensible de l’Islam. C’est la religion première, affirme Toralbe Au début du livre V, le sceptique Sénamy distingue sept religions et quatre athéïsmes. Pour lui, la concordance et la véracité des évangiles sont incertaines. Jésus-Christ ne peut être Dieu, prétend le Juif Salomon , scandalisant le catholique Coroni. Toralbe fait l’éloge de la Raison et rejette l’autorité des Livres Saints : » la chose doit marcher avec la chose, la cause avec la cause, la raison avec la raison », conclut-il.
 * La personne de Jésus-Christ occupe la première partie du livre VI. Pour Salomon, Toralbe et Sénamy, la présence en lui de deux natures n’est pas admissible, car Dieu ne peut se diviser. Et que signifie la Rédemption ? Pour eux, on a du falsifier les Ecritures. Pour Salomon le péché d’Adam n’est qu’une allégorie de la vie quotidienne du pécheur. Octave le musulman converti célèbre la liberté et la responsabilité de chaque homme. A coups d’autorités, les trois chrétiens défendent leurs croyances, puis s’affrontent sur la Présence Réelle. Toralbe voudrait conclure le colloque : c’est clair : seule la religion première, celle d’un Dieu unique et simple, est valable. Pour Salomon, le judaïsme en est la plus proche. Sénamy préfère approuver toutes les religions plutôt que d’en condamner une seule :« la concorde qui règne en ce temps à Jérusalem est un exemple à suivre ». Salomon reproche aux chrétiens leurs persécutions. Ceux-ci répliquent par d’autres exemples d’intolérance. Le calviniste Curce cite l’empereur Jovinien : « Il ne faut point de contrainte en religion ». Le catholique achèvera le colloque par le rappel d’un verset du psaume 133 : « Qu’il est bon et agréable de cohabiter en frères dans l’unité ». Et Bodin affirme religieusement : « Désormais, tous vécurent ensemble dans une unité et une piété admirables » ; ce qui confirme son projet pacifique et unitaire.
 *  Au cours du colloque , présenté ici d’une façon bien réductrice, se sont constitués petit à petit deux clans : l’un comprenant les trois chrétiens, l’autre composé du juif Salomon, du musulman Octave, du sceptique Sénamy et du « naturaliste » Toralbe. Et on s’aperçoit en parcourant tous les méandres du labyrinthe que irrésistiblement ce dernier groupe l’emporte : or il est porteur d’une philosophie « achristique » et judéo-naturaliste, mais pourtant religieuse.
*   Ce « minotaure » suscita comme je le mentionnais au début la violence des prêtres, témoin entre autres l’ouvrage du père Garasse, récemment réédité( « La doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps ») ; et en revanche il retint l’attention des libertins (La Mothe-Le Vayer, Patin, Naudé).
 *  Mais était-ce bien un minotaure ? Il fut lu aussi des philosophes comme Leibniz. Celui-ci l’étudia longuement, admira son érudition théologique, linguistique, juridique, patristique, en souhaita l’édition en 1716. Mais profondément chrétien , projetant « l’organisation religieuse de la terre » , il dut utiliser un autre fil d’Ariane pour sortir du labyrinthe. C’est ce que nous allons examiner maintenant.

2-. Si on peut à la rigueur résumer le livre de Bodin, il n’en est pas de même de l’œuvre immense de Leibniz

. En conséquence il nous a fallu choisir, et notre ouvrage de référence sera ici l’ouvrage de Jean Baruzi : « Leibniz et l’organisation religieuse de la terre » publié en 1907 et réédité en 1975 .
 >Leibniz, luthérien convaincu, est non seulement un théoricien, mais aussi un chrétien « engagé » qui va s’acharner à réaliser des rêves d’unions pacifistes entre toutes les nations de la terre, son fil d’Ariane étant une intense intuition de la bonté de Dieu et de l’harmonie du monde voulue et réalisée partiellement par Lui. ->Examinons d’abord les projets politiques précis et successifs de notre philosophe qui, tout au long de sa vie, fut également auprès des familles régnantes un diplomate particulièrement écouté, puis rejeté. En 1672, le souverain qui s’impose à toute l’Europe est Louis XIV. Il faut, propose Leibniz à ses ministres, que celui-ci mette définitivement une limite aux conquêtes des Turcs et à l’expansion de l’Islam. Or le centre de l’Empire ottoman est à l’époque l’Égypte. C’est par la conquête de celle-ci que Louis XIV devra commencer : elle est peu éloignée des côtes de France, et cette conquête par ailleurs permettra de commercer avec tout l’Orient…Mais Louis XIV s’intéresse bien vite à d’autres conquêtes…  Leibniz se tourne alors vers les Jésuites qu’il rencontre à Paris entre 1672 et 1675. (Leurs missions seront encouragées officiellement en 1685). Il trouve en eux des anticartésiens, comme lui, et encore aristotéliciens : évidemment Leibniz souhaite faire évoluer leur philosophie vers la sienne propre, car, dit-il, Descartes prône une physique imaginaire, ignore la chimie, les expériences, les observations scientifiques ; même sa morale est une simplification abstraite due entre autres à son ignorance du fonctionnement du corps humain. ( Nous saisissons ici un caractère essentiel de l’esprit de Leibniz qui unifie alors que celui de Descartes sépare).
 > En lutte contre les jansénistes, partisans du salut du petit nombre, les jésuites veulent le salut de tous. En conséquence Leibniz suit de près leurs missions en Chine ; et, puisque son empereur apprend les éléments d’Euclide, il faut leur envoyer des « missionnaires géomètres » ! La pensée chinoise synthèse de l’être et du néant, expression chez Fohi ( Bouddha ) du processus de création du monde ne constitue-t-elle pas une pensée analogue à l’arithmétique dyadique (1-0) inventée par Leibniz ? Et l’écriture chinoise, même si elle n’est pas la plus ancienne, n’est-elle pas une langue universelle idéale car ses caractères correspondent à des choses et non à des sons ? Et Leibniz se lance dans une ébauche de linguistique historique comparée… (Qu’Étiemble, tout en saluant l’ouverture de son esprit, jugera illusoire dans son « Europe Chinoise »en 1988) .
 > Leibniz n’achèvera pas sa « Théologie naturelle des Chinois », et les jésuites s’intéresseront beaucoup plus à sa conversion qu’à ses idées, malgré ses citations répétées, y compris devant le janséniste Arnaud, de la parole de saint Paul : « Dieu sera tout en tous ». A la fin du siècle, Leibniz est séduit par les entreprises de Pierre le Grand, empereur de Russie en qui il pense trouver un souverain « empiriste » qui s’intéresse comme lui au concret : par exemple, l’empereur, pour connaître les détails de la construction des navires, a travaillé sur un chantier naval. A son ambassadeur Lefort il fait parvenir un projet sur l’enseignement des sciences et des arts comprenant des sections de cartographie, de commerce, de constructions des canaux…Il faut donc, suggère-t-il, créer des écoles, tenant compte de l’unité fondamentale qui existe entre la matière et la pensée. Pierre le Grand finira par s’attacher officiellement Leibniz en le nommant conseiller (1er Novembre 1712), lequel voit dans la Russie une porte s’ouvrant sur l’Extrême Orient. Mais celui-ci vieillit, est abandonné peu à peu par tous ses interlocuteurs (dont certains meurent) y compris par les jésuites et mourra solitaire en 1716 à Hanovre sans avoir pu réaliser aucun de ses rêves.

Sur quels principes philosophique cette volonté mystique d’unifier la terre repose-t-elle ? Il me semble qu’on peut en mettre trois en parallèle. 1-Au sommet de l’univers règne une Raison Divine animée de la volonté de faire le bien. Son entendement est constitué d’une infinité d’essences non contradictoires dont il n’est pas le maître (les « possibles »), mais qui ne peuvent pas être toutes menées en même temps à l’existence en raison de leur incompatibilité. Dieu devra choisir, et ce choix sera menée par deux règles : leur compatibilité et sa bonté : et ainsi ce monde sera « le meilleur des mondes possibles ». Il y a au centre de la création un plan rationnel et une bonté. 2- L’homme peut en un certain sens comprendre ce plan de Dieu, car il est capable d’acquérir des sciences, d’en faire la synthèse, en particulier grâce à certains outils mathématiques ou logiques : « ars combinatoria », « caractéristique universelle », calcul infinitésimal même. Et puis il y a sa foi.

3- Si l’homme sur le plan théorique est capable de pénétrer en partie le dessein de Dieu, il doit être capable dans les domaines pratique et politique d’en appliquer les principes rationnels et justes issus de Dieu lui-même

. Ce sont ici les fondements du projet d’organisation religieuse de la terre, projet d’unifier toutes les nations dans la paix et dans la tolérance de toutes les religions. (Évidemment pour le chrétien Leibniz le christianisme reste la seule religion susceptible de donner un sens à toutes les autres, et si, dans la correspondance de ce courtisan diplomate, d’apparentes contradictions ont été relevées selon ses interlocuteurs, sa foi n’a jamais été mise en doute, comme le démontre sa quête passionnée jusqu’à sa mort d’un règne sur toutes les nations du « Monarque de la Cité Divine »)
 >Significatifs sont les obstacles théoriques rencontrés par Leibniz dans sa correspondance avec Bossuet : contre l’évêque de Meaux, qui soutient l’immutabilité des dogmes de l’Église, l’érudit Leibniz rappelle certaines variations de ceux-ci : seules les points fondamentaux, c’est-à-dire nécessaires au salut sont immuables. Bien, plus ajoute notre philosophe, la formule « Hors de l’Eglise, point de salut » ne concerne pas seulement l’Église catholique romaine mais tous les disciples du Christ. Enfin, il faut distinguer deux aspects dans l’hérésie : l’hérésie matérielle et l’hérésie formelle. C’est l’opiniâtreté qui constitue la faute des hérétiques, non l’erreur, car elle rompt l’unité et est absence d’amour…Bossuet préféra interrompre la correspondance. Nous n’irons pas plus avant dans l’exposé plus que réduit de cette philosophie complexe qu’on pourra approfondir dans les ouvrages d’Yvon Belaval.

Que conclure de ces rapides esquisses ? Partant de divers présupposés inhérents à leur époque, nos auteurs se sont efforcés avec la plus grande neutralité possible (dirai-je la plus grande objectivité ?) de comprendre la diversité des mentalités religieuses. Ils ont utilisé tous les savoirs et les expériences dont ils disposaient de leur temps, et ont essayé d’en tirer parti avec toute leur intelligence, qui était chez certains exceptionnelle (évidemment je pense à celle de Leibniz). Ne furent-ils des précurseurs de tous ceux d’entre nous qui cherchons à étudier le fait religieux en citoyens libres de toute attache confessionnelle ? Et puisque Leibniz est unanimement reconnu par sa valorisation des sciences comme un précurseur des « Lumières », je ne pourrai pas mieux finir qu’en citant le texte de Kant « Qu’est-ce que les Lumières ? » : « Les « Lumières », dit Kant, c’est la sortie de l’homme de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable par manque de courage .., et dont la devise est « Sapere audi », c’est-à-dire : Ose te servir de ton propre entendement » .

François LABURTHE-TOLRA

 

I-  Documents d’application internationale
 

1. Déclaration universelle des droits de l’homme Nations Unies, 10 décembre 1948

Art. 18. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.

2. Pacte international relatif aux droits civils et politiques Nations Unies, 16 décembre 1966

Art. 18. 1. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté d’avoir ou d’adopter une religion ou une conviction de son choix, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, individuellement ou en commun, tant en public qu’en privé, par le culte et l’accomplissement des rites, les pratiques et l’enseignement.

2. Nul ne subira de contrainte pouvant porter atteinte à sa liberté d’avoir ou d’adopter une religion ou une conviction de son choix.

3. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet que des seules restrictions prévues par la loi et qui sont nécessaires à la protection de la sécurité, de l’ordre et de la santé publique, ou de la morale ou des libertés et droits fondamentaux d’autrui.

4. Les États parties au présent pacte s’engagent à respecter la liberté des parents et, le cas échéant, des tuteurs légaux de faire assurer l’éducation religieuse et morale de leurs enfants conformément à leurs propres convictions.

3. Convention relative aux droits de l’enfant Nations Unies, 20 novembre 1989

Art. 14. 1. Les États parties respectent le droit de l’enfant à la liberté de pensée, de conscience et de religion.

2. Les États parties respectent le droit et le devoir des parents ou, le cas échéant, des représentants légaux de l’enfant, de guider celui-ci dans l’exercice du droit susmentionné d’une manière qui corresponde au développement de ses capacités.

3. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut être soumise qu’ aux seules restrictions qui sont prescrites par la loi et qui sont nécessaires pour préserver la sûreté publique, I’ordre public, la santé et la moralité publiques, ou les libertés et droits fondamentaux d’ autrui.

4. Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales dite Convention européenne des droits de l’homme Conseil de l’Europe, 4 novembre 1950

Art. 9. 1. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’ accomplissement des rites.

2. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui.
II-  Documents d’application nationale
 

1. CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

Préambule
Le Peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l’Homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils sont définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946.

Déclaration des Droits de l ’Homme et du Citoyen (26 août 1789)

Art. 5. La loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas.

Art. 10. Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation en trouble pas l’ordre établi par la loi.

Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946

Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyace, possède des droits inaliénables et sacrés. (…)

Nul ne peut être lésé, dans son travail ou son emploi, en raison de ses origines, de ses opinions ou de ses croyances.

Titre premier. – De la souveraineté

Art. 2 – La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi des tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances.

2. LÉGISLATION

Loi relative à l’obligation et à la neutralité de l’enseignement primaire – 28 mars 1882

Article premier. L’ enseignement primaire comprend  : l’instruction morale et civique (…). L’article 23 de la loi du 15 mars 1850 est abrogé (cet article inscrivait « I’instruction morale et religieuse » dans le programme).

Art. 2. Les écoles primaires publiques vaqueront un jour par semaine, en outre du dimanche, afin de permettre aux parents de faire donner, s’ils le désirent, à leurs enfants l’instruction religieuse, en dehors des édifices scolaires. L’enseignement religieux est facultatif dans les écoles privées.

Art. 3. Sont abrogées les dispositions des articles 18 et 44 de la loi du 15 mars 1850, en ce qu’elles donnent aux ministres des cultes un droit d’inspection, de surveillance et de direction dans les écoles primaires publiques et privées et dans les salles d’asile, ainsi que le paragraphe 2 de l’article 31 de la même loi qui donne aux consistoires le droit de présentation pour les instituteurs appartenant aux cultes non catholiques.

Loi de séparation des Églises et de l’État 9 décembre 1905

Article premier. La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes, sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public.

Art. 2. La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence (…) seront supprimées des budgets de l’ État, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l’exercice des cultes. Pourront toutefois être inscrites auxdits budgets les dépenses relatives à des exercices d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que Iycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons.

Art. 13. Les édifices servant à l’exercice public du culte, ainsi que les objets les garnissant, seront laissés gratuitement à la disposition des établissements publics du culte, puis des associations appelées à les remplacer.

Art. 28. Il est interdit à l’avenir d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices du culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires ainsi que des musées ou expositions.

Ordonnance du 6 janvier 1959

Article premier. L’instruction est obligatoire jusqu’à l’âge de seize ans révolus pour les enfants des deux sexes, français et étrangers (…).

Art. 3. Elle peut être donnée soit dans les établissements ou écoles publics ou libres (sic), soit dans les familles (…).

Loi du 31 décembre 1959 (dite Loi Debré)

Article premier. Suivant les principes définis dans la Constitution, I’État assure aux enfants et adolescents dans les établissements publics d’enseignement la possibilité de recevoir un enseignement conforme à leurs aptitudes dans un égal respect de toutes les croyances. L’État proclame et respecte la liberté de l’enseignement et en garantit l’exercice aux établissements privés régulièrement ouverts. Il prend toutes dispositions utiles pour assurer aux élèves de l’enseignement public la liberté des cultes et de l’instruction religieuse. Dans les établissements privés qui ont passé un des contrats prévus ci-dessous, I’enseignement placé sous le régime du contrat est soumis au contrôle de l’État. L’établissement, tout en conservant son caractère propre, doit donner cet enseignement dans le respect total de la liberté de conscience. Tous les enfants sans distinction d’origine, d’opinions ou de croyances, y ont accès.

Art. 4 (modifié par les lois du 01.06.71, 25.11.77 et 25.01.85). Les établissements d’enseignement privé du premier et du second degré peuvent demander à passer avec 1’État un contrat d’association à 1’enseignement public, s’ils répondent à un besoin scolaire reconnu.

(…) Le contrat d’association peut porter sur une partie ou sur la totalité des classes de l’établissement. Dans les classes faisant l’objet du contrat, I’enseignement est dispensé selon les règles et programmes de l’enseignement public. (…) Les dépenses de fonctionnement des classes sous contrat sont prises en charge dans les mêmes conditions que celles des classes correspondantes de l’enseignement public (…). Les établissements organisent librement toutes les activités extérieures au secteur sous contrat.

Art. 5.[Dispositions relatives au contrat simple].

Art. 7. Les collectivités locales peuvent faire bénéficier de mesures à caractère social tout enfant sans considération de l’établissement qu’il fréquente.

Loi d’orientation sur l’éducation 10 juillet 1989

Art. 10. (…) Dans les collèges et les Iycées, les élèves disposent, dans le respect du pluralisme et du principe de neutralité, de la liberté d’information et de la liberté d’expression. L’exerce de ces libertés ne peut porter atteinte aux activités d’enseignement.

Loi relative aux conditions de séjour et d’entrée des étrangers en France 2 août 1989

Les agissements discriminatoires des détenteurs de l’autorité publique, des groupements ou personnes privées, la provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence, la diffamation ou l’injure au motif de l’appartenance ou de la non appartenance à une ethnie une nation ou une religion sont interdits. L’école doit inculquer aux élèves le respect de l’individu, de ses origines et de ses différences.

3. JURISPRUDENCE

Avis du Conseil d’État 27 novembre 1989

I.2. (…) La liberté ainsi reconnue aux élèves comporte pour eux le droit d’exprimer et de manifester leurs croyances religieuses à l’intérieur des établissements scolaires, dans le respect du pluralisme et de la liberté d’autrui, et sans qu’il soit porté atteinte aux activités d’enseignement, au contenu des programmes et à l’obligation d’assiduité. Il résulte de ce qui vient d’être dit que, dans les établissements scolaires, le port par les élèves de signes par lesquels ils entendent manifester leur appartenance à une religion n’est pas par luimême incompatible avec le principe de laïcité, dans la mesure où il constitue l’exercice de la liberté d’expression et de manifestation des croyances religieuses ; mais que cette liberté ne saurait permettre aux élèves d’arborer des signes d’appartenance religieuse qui, par leur nature, par les conditions dans lesquelles ils seraient portés individuellement ou collectivement, ou par leur caractère ostentatoire ou revendicatif, constitueraient un acte de pression, de provocation, de prosélytisme ou de propagande, porteraient atteinte à la dignité ou à la liberté de l’élève ou d’autres membres de la communauté éducative, compromettraient leur santé ou leur sécurité, perturberaient le déroulement des activités d’enseignement et le rôle éducatif des enseignants, enfin troubleraient l’ordre dans l’établissement ou le fonctionnement normal du service public.

III. Il appartient aux autorités détentrices du pouvoir disciplinaire d’apprécier, sous le contrôle du juge administratif, si le port par un élève, à l’intérieur d’un établissement scolaire public ou dans tout autre lieu où s’exerce l’enseignement, d’un signe d’appartenance religieuse qui méconnaîtrait l’une des conditions énoncées (ci-dessus) ou la réglementation intérieure de l’établissement, constitue une faute de nature à justifier la mise en oeuvre de la procédure disciplinaire et l’application, après respect des garanties instituées par cette procédure et des droits de la défense, de l’une des sanctions prévues par les textes applicables, au nombre desquelles peut figurer l’exclusion de l’établissement. (…)

Arrêt du Conseil d’État du 2 novembre 1992

Suite à une mesure d’exclusion prise contre des élèves d’un collège de Montfermeil, le Conseil d’État confirme sa position en annulant un article du règlement intérieur du collège :

Par la généralité de ses termes, ledit article institue une interdiction générale et absolue, en méconnaissance (…) notamment de la liberté d’expression reconnue aux élèves dans le cadre des principes de neutralité et de laicité de l’enseignement public.

De fait, I’exclusion avait été prononcée sur la seule base de l’article incriminé, alors qu’il n’était nullement établi que les élèves aient eu une attitude de prosélytisme ou de provocation, ou aient suscité des troubles dans l’établissement.

4. RÉGLEMENTATION

Décret du 22 avril 1960

Art. 3. Les Iycées, collèges, écoles nationales professionnelles, centres d’apprentissage et généralement tous établissements d’enseignement du niveau du second degré, ne recevant pas d’internes et non encore pourvus d’un service d’aumônerie, peuvent en être dotés, à la demande de parents d’élèves. La décision est prise par le recteur (…). Si la sécurité ou la santé des élèves le justifie, le recteur peut, après avis du chef d’établissement, autoriser les aumôniers à donner l’enseignement religieux à l’intérieur des établissements.

Art. 4. L’enseignement sera dispensé en dehors des heures de classe (…).

Art. 5. Dans les écoles primaires ne comportant pas d’ internat, il n’ est pas prévu d’ aumôneries . L’instruction religieuse est donnée, si les parents le désirent, le jeudi ou (. ..) un autre jour, à l’ extérieur des locaux scolaires et en dehors des heures de classe.

Art. 6. Les aumôniers sont proposes à l’agrément du recteur par les autorités des différents cultes.

Art. 8. Les frais d’aumônerie sont à la charge des familles, sous réserve de l’application des dispositions de l’art. 2 de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État.

Circulaire du 28 avril 1970

Une information relative aux questions d’actualité peut être donnée aux élèves (…) par l’intermédiaire de l’association socio-éducative groupant les élèves de l’établissement. Elle concerne, entre autres, les problèmes politiques qui doivent être traités dans le cadre du foyer, conformément aux dispositions qui en réglementent les activités.

Il est rappelé que l’éducation ne peut plus se limiter à l’instruction par l’acquisition de connaissances. Elle comporte à la fois un entraînement à l’activité intellectuelle, manuelle, sportive, un apprentissage de la liberté et de la responsabilité. Certaines de ces activités peuvent être l’information culturelle, philosophique et religieuse, économique et sociale, politique et civique.

La vie scolaire ne doit pas tendre à isoler les Iycéens de la société dans laquelle ils sont appelés à vivre, mais à leur permettre progressivement la recherche de l’information objective et la pratique de la tolérance, conditions nécessaires à l’éducation du citoyen.

Décret du 30 août 1985 (J.-P. Chevènement)

Art. 3. Le règlement intérieur adopté par le conseil d’administration définit les droits et les devoirs de chacun des membres de la communauté scolaire. Il détermine notamment les modalités selon lesquelles seront mis en application : 1. Le respect des principes de laïcité et de pluralisme  ; 2. Le devoir de tolérance et de respect d’autrui dans sa personnalité et dans ses convictions ; 3. Les garanties de protection contre toute agression physique ou morale et le devoir qui en découle pour chacun de n’user d’aucune violence  ; 4. L’ obligation pour chaque élève de participer à toutes les activités correspondant à sa scolarité organisées par l’établissement, et d’accomplir les tâches qui en découlent ; 5. La prise en charge progressive par les élèves eux- mêmes de la responsabilité de certaines de leurs activités.

Circulaire du 12 décembre 1989 (L. Jospin)

(…) Lorsqu’un conflit surgit à propos du port de signes religieux (…), le dialogue doit être immédiatement engagé avec le jeune et ses parents afin que, dans l’intérêt de l’élève et le souci du bon fonctionnement de l’école, il soit renoncé au port de ces signes. (…) Bien des problèmes pourront être résolus par le dialogue, l’action continue des chefs d’établissement et des équipes éducatives et par la pratique quotidienne des enseignants. Si, au terme d’un délai raisonnable, le conflit persiste, alors il vous incombe de faire en sorte que, dans le respect des principes rappelés par le Conseil d’État, les règles de laucité de l’école soient pleinement appliquées, selon les procédures de droit.

(…) Aucune atteinte ne doit être portée aux activités d’enseignement, au contenu des programmes et à l’obligation d’assiduité des élèves.

(…) Le service public de l’enseignement est laïque. Ce principe de laïcité est l’un des aspects du principe plus général de la laïcité de la République. Il doit s’imposer à l’école avec une force particulière. Rien n’est plus vulnérable qu’une conscience d’enfant. Les scrupules à l’égard de la conscience des élèves doivent amplifier, s’agissant des enseignants, les exigences ordinaires de la neutralité du service public et du devoir de réserve de ses agents.

L’école publique ne privilégie aucune doctrine. (…) Elle respecte de façon absolue la liberté de conscience des élèves (…). En conséquence, dans l’exercice de leurs fonchons, les enseignants, du fait de l’exemple qu’ils donnent explicitement ou implicitement à leurs élèves, doivent impérativement éviter toute marque distinctive de nature philosophique, religieuse ou politique qui porte atteinte à la liberté de conscience des enfants ainsi qu’au rôle éducatif reconnu aux familles.

Circulaire du 20 septembre 1994 (F. Bayrou)

tion et d’intégration où tous les enfants et tous les jeunes se retrouvent, apprennent à vivre ensemble et à se respecter. La présence, dans cette école, de signes et de comportements qui montreraient qu’ils ne pourraient pas se conformer aux mêmes obligations, ni recevoir les mêmes cours et suivre les mêmes programmes, serait une négation de cette mission. Ala porte de l’école doivent s’arrêter toutes les discriminations, qu’elles soient de sexe, de culture ou de religion. (…)

C’est pourquoi il n’est pas possible d’accepter à l’école la présence et la multiplication de signes si ostentatoires que leur signification est précisément de séparer certains élèves des règles de vie commune de l’école. Ces signes sont, en eux-mêmes, des éléments de prosélytisme, à plus forte raison lorsqu’ ils s’accompagnent de remise en cause de certains cours ou de certaines disciplines, qu’ils mettent en jeu la sécurité des élèves ou qu’ils entraînent des perturbations dans la vie en commun de l’établissement.

Je vous demande donc de bien vouloir proposer aux conseils d’administration, dans la rédaction des règlements intérieurs, I’interdiction de ces signes ostentatoires, sachant que la présence de signes plus discrets, traduisant seulement l’attachement à une conviction personnelle, ne peut faire l’ objet des mêmes réserves, comme l’ont rappelé le Conseil d’État et la jurisprudence administrative.

III- La laïcité : vocabulaire
 

Concordat. Traité international signé par le Saint-Siège (Vatican) et un État pour définir le statut de l’Église catholique sur le territoire de cet État. La France a connu deux concordats : celui de 1516 passé entre Léon X et François Ier resta en vigueur jusqu’à la Révolution ; celui de 1801, négocié entre Pie VII et Bonaparte, a mis fin à la division entre 1’Église constitutionnelle et l’Église réfractaire ; il a conféré un statut prépondérant à l’Église catholique – « religion de la majorité des citoyens français » – en échange de sa docilité (catéchisme impérial…).

Congrégation. Au sens large, entendu dans les débats de la IIIe République : association de prêtres, religieux ou religieuses instituée sous une autorité et une règle de vie communes. L’adjectif congréganiste s’applique à ce qui relève d’une congrégation (école congréganiste). Ignorées par le Concordat de 1801 et exemptées de l’autorité des évêques, les congrégations jouissaient d’une liberté d’action et d’une influence supérieures à celles du clergé séculier. (Au sens restreint, propre à l’Église catholique : institut formé de prêtres, religieux ou religieuses réunis sans voeux ou par des « voeux simples », par opposition aux ordres religieux, soumis aux « voeux solennels »).

Conseil d’État. Cette institution, formée de membres désignés par le Président de la République en Conseil des ministres, a un double rôle : juge suprême des juridictions administratives (litiges impliquant les Administrations publiques) et conseil du gouvernement (ses avis, recueillis obligatoirement au cours de l’élaboration des projets de lois, des ordonnances et des décrets, ne lient pas le gouvernement).

Convention internationale. Accord conclu entre deux États ou plus ou entre des États et des organisations internationales. La Constitution de la Ve République (art. 55) reconnaît aux traités et accords internationaux « une autorité supérieure à celle des lois ».

Culte. Dans le langage courant, confession, culte et religion sont employés indifféremment. Le législateur utilise le terme de culte pour évoquer les pratiques et les manifestations extérieures de la religion, qui seules relèvent de sa compétence. Dans la loi de 1905, I’expression « la République ne reconnaît aucun culte » signifie que, par opposition au système institué à partir du Concordat de 1801, toutes les confessions religieuses bénéficient des mêmes droits, qui sont aussi ceux des associations non confessionnelles.

Laïc, laïque. Dans l’Église primitive, I’adjectif laikos désignait le membre ordinaire de la communauté chrétienne par opposition au klêrikos investi d’une charge (évêque, prêtre, diacre). Dans 1’Église catholique, le terme laïcat désigne l’ensemble des fidèles non ordonnés, par opposition au clergé. C’est donc paradoxalement par un terme chrétien que nous nommons ce qui relève de la sphère profane et échappe au monde religieux. Il est convenu de distinguer par I’orthographe – laïc et laïque – le sens premier et le sens dérivé. La laïcité de l’État signifie son caractère étranger aux confessions religieuses et sa mission de garantir la liberté de conscience et l’égalité entre les religions, ainsi qu’entre celles-ci et les courants de pensée areligieux.

(Sécularisation.) Au sens juridique, intégration d’un bien d’Église au domaine de l’État (ex. : la sécularisation des biens du clergé en 1789). Plus couramment, ce terme désigne l’évolution historique qui a conduit les Églises à abandonner, le cas échéant au profit d’institutions publiques ou non confessionnelles, certaines fonctions de portée générale traditionnellement remplies par elles (ex. : l’état civil, l’enseignement et la santé, le contrôle sur la vie sexuelle ou l’expression de la pensée…). Dans cette acception, le terme est synonyme de laïcisation.

Service public. L’expression désigne à la fois toute activité destinée à satisfaire un besoin d’intérêt général et les organismes chargés de gérer cette activité. Certains services publics peuvent être concédés à un tiers (ex. : la distribution d’eau), en particulier à des organismes privés « associés au service public ». Tel est le cas des écoles privées sous contrat. Dans ce cas, les établissements privés sont soumis aux règles communes de tout service public : adaptation aux exigences de l’intérêt général, liberté de conscience des usagers et non discrimination entre eux, le cas échéant gratuité…

André Metzger

 

« L’enseignement du mépris » … il est des titres qui sont plus et moins qu’un livre : une formule qu’on retient, une lecture qu’on ne fait pas …N’en est-il pas ainsi de cet « Enseignement du mépris » qu’un an avant sa mort, Jules Isaac écrivait en 1962 et qui ponctue si fortement le long chemin du rapprochement entre juifs et chrétiens ? Ce moment essentiel, ce livre important méritent qu’on s’y arrête.

ISAAC Jules L’enseignement du mépris suivi de L’antisémitisme a-t-il des racines chrétiennes ? 195p.+ 75p. Paris Bernard Grasset 2004 rééditions de 1962 et 1960

I- LE LIVRE. « Mieux vaudrait, me dit-on, faire œuvre positive : au lieu d’incriminer l’enseignement du mépris, instaurons l’enseignement de l’estime. Mais l’un ne va pas sans l’autre … On ne bâtit pas la vérité sur l’erreur … Une œuvre de purification … nous ne nous lasserons jamais de (la) proposer à tous les cœurs chrétiens » (p.7-8)

Le livre est écrit en 1962 mais il prolonge et en quelque sorte conclut une œuvre commencée pendant la deuxième guerre mondiale. Avec clarté, rigueur et simplicité, l’auteur affirme le poids immense de la tradition de l’antisémitisme dans la chrétienté et, en même temps, à quel point cette tradition ne se fonde sur aucune réalité textuelle ou historique. Et puisque le mépris du monde juif existe chez les chrétiens, les arguments employés par ceux-ci doivent être analysés d’abord pour être mieux critiqués ensuite puis détruits.

Pour Isaac, c’est en se fondant sur trois affirmations que se construit l’antisémitisme chrétien.

  1. La diaspora, la dispersion d’Israël, date des années 70 après Jésus-Christ ; elle est consécutive à la prise de Jérusalem par Titus et à la ruine du Temple. Elle est le châtiment divin de la crucifixion de Jésus dont les juifs sont la cause.
  1. Le judaïsme du temps de Jésus-Christ est une religion dégénérée, enfoncée dans « un légalisme sans âme ». Ainsi, un professeur au grand séminaire de Lyon parle-t-il en 1934 « d’un formalisme étroit et minutieux jusqu’au ridicule  (et des pharisiens qui) joignaient l’orgueil et l’hypocrisie la plus raffinée » (p.70).
  1. Le peuple juif est déicide . « Ce sont les juifs et les juifs seuls(qui) conçurent le déicide » écrit Giovani Papini en 1934 et encore en 1958, dans une Histoire du droit et des institutions de l’Eglise en Occident, l’auteur, Jean Gaudemet, explique l’opposition chrétienne par « l’hostilité à la race qui fit périr le Christ » (cités p.104).

Or, ces trois accusations, Jules Isaac les ruine dans une argumentation serrée.

La diaspora du peuple juif est bien une réalité mais elle se déroule dans un mouvement de longue durée qui se développe à partir des conquêtes d ‘Alexandre et va bien au-delà de l’époque du Christ (révoltes en 132-135 mais encore aux 4ème et 6ème siècles contre les empereurs Constance et Justinien). Elle n’est en rien liée à la condamnation et à la mort du Christ.

La dégénérescence du peuple juif au temps de Jésus-Christ …Peut-on en parler quand on connaît la vitalité de la littérature canonique et extra-canonique (Daniel, Maccabées, livre d’Henoch … ) des deux derniers siècles avant Jésus-Christ et toute la richesse qu’apportent les découvertes (récentes à ce moment) des manuscrits de la Mer Morte? Quand on voit la multiplication, à l’époque, de ces maisons d’étude, de prière et de réunion que sont les synagogues ? Quand on sait enfin la vigueur des résistances à l’occupant romain ?

Le peuple déicide … La formule, lapidaire, est la plus « terrifiante accusation (mais aussi la plus) flétrissante et absurde » (p.102). La mise en croix de Jésus ne peut s’appeler déicide que si la majorité des juifs voyait dans celui-ci non pas le Messie-Roi mais le Dieu incarné, ce qui n’est nullement le cas. Elle suppose aussi une liberté de décision et d’action des juifs de Jérusalem vis-à-vis de l’occupant romain bien éloignée de la lourde tutelle qu’il fait peser sur eux.

Et pourtant, ce mépris existe. Mais ses sources ne sont nullement dans la doctrine chrétienne elle-même. Elles se trouvent dans « une tradition séculaire sans doute et par là même puissante, agissante, malfaisante, mais sans caractère « normatif » du point de vue de la foi, – une tradition trouble en ses origines, mal définie en son essence, diverse en ses interprétations … plus encore une routine qu’une tradition … faite des plus détestables habitudes d’esprit, de cœur et de langage » (p.25).Et Jules Isaac de citer son ami Charles Péguy : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme perverse, c’est d’avoir une âme habituée » …

L’antagonisme entre juifs et chrétien naît dans le troisième tiers du 1er siècle après Jésus-Christ, quand le christianisme qui est issu du judaïsme et s ‘est développé d’abord en lui, en sort pour s’orienter vers la « gentilité » – le monde païen – et s’affranchit alors de la loi mosaïque, la Torah. Au fil des siècles, pour l’apostolat chrétien dans ces terres païennes, le refus des juifs de reconnaître en Jésus le Christ ou Messie et Fils de Dieu est un obstacle qui ne peut se surmonter qu’en jetant un lourd discrédit sur eux.

L’enquête, menée sur un plan strictement historique – nous n’en avons pas rapporté ici le déroulement minutieux – ne porte nullement atteinte à la foi chrétienne. C’est seulement « la tradition mythique néfaste du peuple déicide qui porte atteinte à la vérité, à la justice, à la dignité d’Israël » (p.131). Et il en sort bien « un enseignement du mépris ».

II L’HOMME.

Or, qui écrit ces lignes ? qui mène ce combat dans les années quarante, cinquante et soixante ? … C’est Jules Isaac, celui des fameux « Malet-Isaac » avec lesquels des générations d’élèves ont étudié l’histoire pendant leur scolarité secondaire.

Né en 1877 à Rennes, d’une famille juive alsacienne ayant opté pour la France en 1871, Jules Isaac vit dans un milieu – le père est militaire, le grand-père s’est battu à Waterloo _ où l’amour de la patrie et de la république a supplanté les valeurs religieuses. A 13 ans, il perd ses parents à quelques mois d’intervalle et devient interne au lycée Lakanal de Sceaux. Les études, brillantes, le mènent à l’agrégation d’histoire qu’il passe en 1902. Mais nous sommes dans l’affaire Dreyfus, Isaac rencontre le jeune Péguy, son aîné de quatre ans, tous deux s’engagent dans le combat pour la justice et la vérité.

Puis c’est une vie de professeur, mêlée de militantisme. Ernest Lavisse (1842-1922) a repéré deux bons professeurs pour publier chez Hachette des manuels d’histoire destinés à l’enseignement secondaire. Albert Malet, né en 1864, catholique, républicain, patriote commence la collection. Mais, volontaire pour partir à la guerre malgré son âge, il disparaît en 1915 dans l’offensive d’Artois. Jules Isaac, qui a vécu trente-trois mois dans les tranchées et a été blessé, va donc assurer une grande partie du travail d’édition. Mais la maison Hachette hésite à appeler « Isaac » une collection visant aussi les écoles chrétiennes … ce sera donc « le Malet-Isaac ».

Jusqu’à la guerre, Jules Isaac poursuit sa carrière. Il est membre de la Ligue des Droits de l’Homme puis du Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes, créé en 1934. En 1936, il est nommé inspecteur général de l’instruction publique et en 1939 prend la présidence du jury de l’agrégation d’histoire..

Puis la catastrophe, les catastrophes s’abattent. La loi du 3 octobre 1940 portant statut des juifs stipule, article 2 : «  L’accès aux fonctions publiques et mandats énumérés ci-après sont interdits aux juifs … 4. les membres du corps enseignant ». Jules Isaac est révoqué. Le 7 octobre 1943, sa femme et son deuxième enfant sont arrêtés (ils seront exterminés à Auschwitz), lui-même échappant de justesse à l’arrestation. Son fils aîné, arrêté lui aussi, réussira à s ‘enfuir d’un camp en Allemagne, entrera dans la Résistance et passera en Espagne

Pendant ces années d’épreuves, Jules Isaac, qui jusqu’ici se savait juif mais n’avait reçu aucune formation religieuse et n’en éprouvait guère le besoin, évolue profondément. Certes, il reste « non-confessionnel », mais pour lui, la religion existe, elle doit briser les frontières théologiques et imposer une exigence de vérité. C’est particulièrement le cas en ce qui concerne les juifs et les chrétiens.

C’est alors le long et double combat des vingt dernières années de sa vie : mener conjointement la mise en place d’une authentique amitié judéo-chrétienne et l’appuyer sur une étude approfondie des origines de l’antisémitisme chrétien. Dès 1940, il s’attelle à la tâche. « Jésus et Israël » paraît en 1948 mais sa rédaction a commencé huit années plus tôt. En 1956, c’est « La genèse de l’antisémitisme » et en 1962, cet « Enseignement du mépris » où le grand professeur reprend, avec clarté et simplicité, le fruit des précédentes années de travail.

III SON COMBAT .

Il ne cesse de le redire. Le mal le plus profond est dans l’antisémitisme chrétien et c’est par la construction d’une amitié judéo-chrétienne qu’on pourra, sereinement, l’analyser d’abord pour l’extirper ensuite.

En 1947, avec Edmond Fleg, agrégé d’allemand, issu lui aussi d’une famille juive alsacienne mais installée à Genève en 1871, le projet d’une association s’élabore. En 1948, l’équipe se constitue : on y trouve H.I.Marrou et le R.P.Daniélou, le grand rabbin Kaplan et Jacques Madaule et, évidemment, Jules Isaac et Edmond Fleg. Ces « Amitiés judéo-chrétiennes » ont un objectif : « faire en sorte qu’entre judaïsme et christianisme, la connaissance, la compréhension, le respect, l’amitié se substituent aux malentendus séculaires et aux traditions d’hostilité. Elle œuvre non seulement pour que soit éradiqué l’antijudaïsme ancestral mais aussi pour que juifs et chrétiens aident par une présence civique et spirituelle, la société moderne à s’orienter ».

En fait, on retrouve là l’esprit des dix points de Seelisberg élaborés l’année précédente. En août 1947 en effet, à Seelisberg (Suisse) se tient un congrès international extraordinaire de chrétiens et de juifs dont l’objectif est de combattre l’antisémitisme et ses effroyables effets « par des institutions éducatives, politiques, religieuses et sociales ».Une des commissions a pour objet d’envisager « les tâches de l ‘Eglise dans sa lutte contre l’antisémitisme » et partant des dix-huit points proposés par Jules Isaac dans son « Jésus et Israël », elle adresse aux églises chrétiennes un message qui commence par ces mots : « Nous venons d’assister à une explosion d’antisémitisme qui a conduit à la persécution et à l’extermination de millions de juifs vivant au milieu des chrétiens … Nous nous adressons donc aux églises pour attirer leur attention … nous avons le ferme espoir qu’elles auront à cœur d’indiquer à leurs fidèles comment exclure toute animosité à l’égard des juifs que pourraient faire naître des représentations fausses, inexactes ou équivoques dans l’enseignement et la prédication de la doctrine chrétienne ». Suivent les « dix points de Seelisberg » (voir annexe). 

Le combat que Jules Isaac mène dans les vingt dernières années de sa vie contre l’enseignement du mépris porte ses fruits. Le 13 juin 1960 il est reçu en audience privée par le pape Jean XXIII. Il meurt en 1963, trop tôt pour avoir connaissance de cette formule de la déclaration Nostra Aetate élaborée en octobre 1965 lors du Concile Vatican II : « Scrutant le mystère de l’Eglise, le concile rappelle le lien qui unit spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée d’Abraham ». Mais son message est passé … passé dans les textes sûrement, passé dans les faits … voire, et c’est ce à quoi s’attelle « son enfant », les Amitiés judéo-chrétiennes. Le grand professeur le sait bien qui, avec une banalité lourde, rappelait tout simplement dans une conférence prononcée à la Sorbonne le 15 décembre 1959 : « Un programme, c’est bien ; son application, c’est mieux ! ».

Jean CARPENTIER

ANNEXE

LES DIX POINTS DE SEELISBERG (août 1947)

  1. Rappeler que c’est le même Dieu vivant qui nous parle à tous dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament.
  1. Rappeler que Jésus est né d’une mère juive de la race de David et du peuple d’Israël et que son amour éternel et son pardon embrassent son propre peuple et le monde entier.
  1. Rappeler que les premiers disciples et les premiers martyrs étaient juifs.
  1. Rappeler que le précepte fondamental du christianisme, celui de l’amour de Dieu et du prochain, promulgué déjà dans l’Ancien Testament et confirmé par Jésus, oblige chrétiens et juifs dans toutes les relations humaines sans aucune exception.
  1. Éviter de rabaisser le judaïsme biblique ou post-biblique dans le but d’exalter le christianisme.
  1. Éviter d’user du mot « juifs » au sens exclusif de « ennemis de Jésus » ou de la locution « ennemis de Jésus » pour désigner le peuple juif tout entier.
  1. Éviter de présenter la Passion de telle manière que l’odieux de la mise à mort de Jésus retombe sur tous les juifs ou sur les juifs seuls. En effet, ce ne sont pas tous les juifs qui ont réclamé la mort de Jésus. Ce ne sont pas les juifs seuls qui en sont responsables, car la Croix qui nous sauve tous révèle que c’est à cause de nos péché que le Christ est mort.
  1. Éviter de rapporter les malédictions scripturaires et le cri d’une foule excitée : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants » sans rappeler que ce cri ne saurait prévaloir contre la prière infiniment plus puissante de Jésus : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ».
  1. Eviter d’accréditer l’opinion impie que le peuple juif est réprouvé, maudit, réservé pour une destinée de souffrances.
  1. Eviter de parler des juifs comme s’ils n’avaient pas été les premiers à être de l’Église.

Les dix points se prolongent par cette suggestion (à laquelle l’Arelc ne peut que souscrire !) : « introduire ou développer, dans l’enseignement, scolaire et extrascolaire à tous les degrés, une étude plus objective et plus approfondie de l’histoire biblique et post-biblique du peuple juif … ».