écrivains

 

« Il y a des noms de villes ou des noms d’hommes, qui, lorsqu’on les prononce dans quelque langue que ce soit, éveillent à l’instant même une si grande pensée, un si pieux souvenir, que ceux qui entendent prononcer ce nom, cédant à une puissance surnaturelle et invincible, se sentent tout près de ployer les deux genoux. Jérusalem est un de ces noms saints pour toutes les langues humaines : le nom de Jérusalem est balbutié par les enfants, invoqué par les vieillards, cité par les historiens, chanté par les poètes, adoré par tous. Dans l’opinion des vieux siècles, Jérusalem était le centre du monde ; dans la croyance des siècles modernes, elle est restée le centre de la famille universelle. Ye rousch al A ï m dont nous avons fait Jérusalem, veut dire vision de paix. » Ainsi s’exprime Alexandre Dumas en 1853 dans une œuvre inachevée : Isaac Laquedem Ch. VII. [1]

Si les récits de pèlerins et de voyageurs à Jérusalem remontent à l’antiquité, c’est bien le XIXe siècle qui met à la mode le « voyage en Orient ». Dans la foulée de l’expédition de Bonaparte en Egypte-Palestine, Chateaubriand inaugure en 1806 avec son « Itinéraire de Paris à Jérusalem », le mode littéraire du récit de voyage oriental.

Le « voyage en Orient » [2] se codifie, géographiquement il se cantonne à la Méditerranée orientale, et Jérusalem est une étape obligée du périple ; tous les écrivains y passent, à l’exception de G. de Nerval.

1. Quelles sont les conditions de ce voyage en Orient au XIXe siècle ?
Jérusalem n’est qu’une petite bourgade de montagne, un centre secondaire dans l’immense empire turc ottoman. Au début du siècle, à l’époque de Chateaubriand, c’est une véritable aventure que d’y aller, puis, l’influence des puissances occidentales se faisant de plus en plus nette sur cet empire décadent, la modernité pénètre peu à peu, les conditions d’accès à Jérusalem s’améliorent : au milieu du siècle, la route permet le passage de la diligence, en fin de siècle, le chemin de fer commence à déverser ses premiers touristes – les Cook et Cookesses tant décriés par P. Loti ! En 1900, le voyage en Orient a bien changé, mais il demeure toujours un luxe réservé à quelques Européens.

2. Les écrivains
Entre Chateaubriand qui prétend en 1806 inaugurer ce genre littéraire jusqu’à Barrès qui a conscience en 1923 de vivre la fin d’une époque avec la présence française au Liban, quels écrits retenir parmi les nombreuses descriptions de Jérusalem ? Cinq ou six noms peuvent être retenus comme jalons du XIXe siècle. Lamartine dans des élans très romantiques nous a laissé des pages admirables sur Jérusalem dans son « Voyage en Orient » publié en 1836. Au milieu du siècle, G. Flaubert, dans un style plus sec et impassible -comme ses pages sur Pompéi – observe et relate son voyage, parfois de façon crue, au fil de sa correspondance. Dans un registre différent, Renan publie en 1863 son « Jésus » ; le livre fit scandale ! Comment pouvait-on oser parler avec un esprit critique de ce que les Évangiles et l’Église tiennent pour vérité révélée ? C’était déjà ce que craignait Chateaubriand : « C’est la Bible et l’Évangile à la main que l’on doit parcourir la terre sainte. Si l’on veut y porter un esprit de contention et de chicane, la Judée ne vaut pas la peine qu’on aille chercher si loin. Que dirait-on d’un homme qui, parcourant la Grèce ou l’Italie, ne s’occuperait qu’à contredire Homère et Virgile ? Voilà pourtant comme on voyage aujourd’hui : effet sensible de notre amour-propre qui veut nous faire passer pour habiles, en nous rendant dédaigneux ». Décrivant le cadre de la vie de Jésus, Renan nous a laissé une page significative sur Jérusalem où il écrit :  » Ce lieu a toujours été anti-chrétien ».

Dans les années 80, le Vicomte de Voguë découvre que contrairement à la sécularisation et au scepticisme de l’Occident, le monde slave et surtout l’Orient offrent encore des forces spirituelles intactes. Ses descriptions du Saint-Sépulcre, des mosquées, ou des Juifs au Mur des lamentations, sont très précieuses. Le titre de l’un de ses ouvrages est révélateur de l’état d’esprit des voyageurs occidentaux : « Voyage aux pays du passé ». En effet, le voyage en Orient c’est le ressourcement, une quête d’origine. Le monde a un centre, un sens. C’est bien ainsi que le conçoit P. Loti qui accomplit en 1894 un « pèlerinage sans foi » selon sa propre expression. Le drame de P. Loti est un peu celui de la plupart des voyageurs en Orient , tous ont cette conception passéiste des choses : « Jérusalem, Oh ! L’éclat mourant de ce nom ! », et en même temps, ils espèrent, sans trop y croire, retrouver la foi perdue, ici, à la source.

3. Le « Voyage en Orient » et les représentations de l’Orient. [3]
Tous ces écrivains sont pétris de connaissances bibliques, c’est le passé chrétien qu’ils recherchent et veulent vivre. Tous sont en quête d’un Orient rêvé, fait de religieux certes, mais aussi de fantasmes exotiques et sensuels imprégnés de tout l’imaginaire des « Mille et une Nuits », ouvrage traduit en français fin XVIIIe siècle. Écrivains et peintres orientalistes – Ingres– codifient et figent les thèmes de cet Orient toujours autre, mais de plus en plus conventionnel. Dans un esprit plus ou moins pétri de romantisme, tous vont à la recherche d’eux-mêmes dans cette rencontre factice avec cet ailleurs idéalisé, avec cet Orient dé-réalisé.

Il est intéressant de confronter ces regards littéraires du XIXe siècle avec les évènements qui secouent Jérusalem depuis 50 ans. Ces écrivains avaient conscience de vivre une fin d’époque, tous pensaient que Jérusalem n’avait plus aucun avenir ! Nul ne pouvait envisager ce retournement de l’histoire où les dominateurs seraient juifs et non plus musulmans. Si le thème littéraire « Voyage en Orient » appartient bien au XIXe siècle, l’écriture sur cette ville sainte n’a jamais cessé. [4] « Il est impossible en ce qui concerne Jérusalem, d’écrire une conclusion…. A Jérusalem, le sublime et le terre à terre s’entremêlent, comme les dangers et la joie d’y vivre ». [5]

Christian BERNARD

Le portrait de Chateaubriand au début de l’article est extrait du site http://www2.cg92.fr/chateaubriand/.

[1] AZIZA Claude ( sous la direction de) « Le rêve à l’ombre du Temple », textes choisis et commentés, 1325 p. collection Omnibus, 1994.

[2] BERCHET Jean-Claude, « Le Voyage en Orient », anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXe siècle, 1108 p., collection Bouquins, 1997

[3] BARTHELEMY Guy, » Images de l’Orient », 125 p., collection Parcours de lecture chez Bertand-Lacoste, 1992

[4] Revue « Dédale », Maisonneuve-Larose, N° 3 et 4 1996 : » Multiple Jérusalem » (excellent)

[5] R.NEHER-BERNHEIM, »Jérusalem, trois millénaires d’histoire » 228 p. 1998, A.Michel