drogue

Déc 262020
 

A l’heure où la France s’interroge sur la forte consommation de stupéfiants par sa jeunesse et où certains vont jusqu’à prôner la dépénalisation de quelques drogues, il nous a semblé utile de faire un petit rappel historique de la question, et en particulier, d’éclairer l’argument d’ancienneté, selon lequel consommer de tels produits s’est toujours fait et s’inscrit dans une tradition ancestrale. L’Amérique latine, berceau de la coca, nous servira de référence.

La première élection d’Evo Morales à la présidence de la République de Bolivie, en 2005, a représenté un changement profond, car elle a été vue par beaucoup comme le triomphe des Indiens sur les Blancs. Elle signifiait qu’enfin les traditions indigènes accédaient à la respectabilité et que, pour la première fois depuis la Conquête espagnole du Nouveau Monde au début du xvie siècle, les vaincus d’hier allaient pouvoir reprendre en main leur destin. Il faut dire, cependant, que cette marche en avant se ferait souvent… avec un rétroviseur, car tous étaient en permanence préoccupés par le souci de retrouver leurs racines, ce qu’ils voyaient comme un ressourcement positif. On célébra donc avec enthousiasme le passé ou, plus exactement, le passé incaïque, et l’un des marqueurs les plus forts de ce mouvement fut la place de choix accordée à la coca.

Certains, peu nombreux, ont bien essayé de suggérer que tout cela n’était pas étranger au fait que le nouveau président était, avant son élection, le principal dirigeant du syndicat des cocaleros, les producteurs de coca, mais l’immense majorité des gens intéressés et des commentateurs, surtout en Europe, ne voulaient voir dans la reconnaissance officielle accordée à cette plante que les retrouvailles du pays avec son glorieux passé, puisque, écrit-on depuis à longueur de journaux et clame-t-on à longueur de discours, mâcher de la coca est une tradition ancestrale.

Ouais ! mais cela dépend de ce qu’étaient les ancêtres. Dans l’esprit de tous ces beaux parleurs ou écrivailleurs, il s’agit clairement des ancêtres lointains, les Incas, fondateurs de cette brillante civilisation que tout le monde connaît… si mal. En réalité, lorsqu’on regarde de près ce qu’elle a été, on observe que la consommation de coca ne se généralisa dans son territoire qu’après la chute de cet empire, avec l’arrivée de la colonisation espagnole. En revanche, elle n’était pas du tout commune au temps des Incas, contrairement à ce qu’écrivent ou claironnent tous les profiteurs de cette drogue : ceux qui, bien sûr, la produisent et la vendent (en Amérique latine et ailleurs), mais aussi ceux qui la consomment dans les pays développés et qui trouvent là un superbe justificatif à leur addiction, un prétexte culturel, qui élève leur pourtant bien peu noble pratique à un rang infiniment supérieur, celui, suprême, du dialogue avec le divin.

Ce point est essentiel. En effet, la production de coca en Amérique est encouragée par le fait que la bourgeoisie occidentale – et la française n’est pas la dernière –, par le fait que tous les bobos du monde développé expliquent que leur usage de la cocaïne n’est que la résurrection et la perpétuation moderne d’une coutume magnifiée par son ancienneté. Comme si toutes les coutumes anciennes étaient bonnes ! Rappelons simplement l’esclavage, le droit de cuissage, l’excision, le cannibalisme rituel, etc., etc. Surtout, ils ne veulent pas reconnaître que, quoi qu’ils en disent, cette consommation est éminemment préjudiciable à l’homme. D’autant plus que la référence aux Amérindiens est foncièrement malhonnête, car si eux mâchent des feuilles de coca (avec de la chaux ou une cendre alcaline ou du bicarbonate), la dose de cocaïne qu’ils ingèrent est infinitésimale, alors que la prise, en Europe, de cette drogue, concentrée et traitée dans des laboratoires clandestins (avec, parfois, l’utilisation de soude caustique !), est hautement dangereuse, comme le prouvent toutes les études médicales, sa consommation pouvant entraîner des complications cardio-vasculaires, des lésions de la peau et des cavités nasales, des syndromes respiratoires, des pathologies mentales (anxiété, dépression, suicide), etc. Ce qui fait dire à l’historien péruvien Enrique Meyer que comparer la coca “traditionnelle” et la cocaïne, c’est comme comparer « les ânes et les avions supersoniques comme moyens de transport » !

Mais revenons à la consommation précolombienne de coca, et rappelons quelques faits historiques. A l’époque incaïque, cette plante était, croyait-on, le moyen d’entrer en contact avec les divinités. Son usage était un privilège dévolu à l’Empereur, l’Inca suprême, qui, rappelons-le, était tenu pour un être d’essence, de nature divine (et non un simple humain en relation privilégiée avec les dieux), Dans les premiers siècles de cette civilisation, lui seul avait droit à cette pratique, et avec lui quelques personnages de tout premier rang, comme le Grand Prêtre (qui était généralement un frère ou un demi-frère du souverain) et la haute noblesse (elle aussi apparentée à l’Inca). Par la suite, l’utilisation de cette feuille magique s’est élargie aux devins, augures, sacrificateurs, guérisseurs et autres prêtres ; elle était alors essentiellement utilisée dans certaines cérémonies religieuses, lors des sacrifices et dans les pratiques curatives exercées par les prêtres. Insistons enfin sur le fait que, d’une façon générale, mâcher des feuilles de coca était toujours réservé à la (toute petite) fraction la plus élevée de la hiérarchie ; dans la plupart des cérémonies, même religieuses, et dans les emplois médicinaux, elles n’étaient pas mâchées, mais, dans un usage assez comparable à l’encens chez les catholiques, jetées dans un brasero : c’était la fumée qui s’en dégageait qui établissait alors le contact avec le dieu que l’on invoquait.

Ainsi donc, à l’époque du “glorieux” empire inca, en dehors d’un très léger et partiel relâchement vers la fin de cette période, jamais l’extension de l’usage de la coca n’a été jusqu’à toucher l’ensemble de la population. Très loin de là. Et dire, comme le font nos bonnes âmes des pays développés, qu’ils se situent dans une longue lignée humaine et que mâcher de la coca est une tradition ancestrale andine, traduit donc soit une ignorance de ce qu’était le monde inca, soit une mauvaise foi caractérisée.

Cet aveuglement, volontaire ou non, empêche en outre de voir un autre aspect très important de la question, à savoir ce qui s’est passé après la période précolombienne, c’est-à-dire à partir de la Conquête du pays par les Espagnols (1532-1541). Alors, la société incaïque s’est effondrée. Les Indiens, perdus, car désormais privés des repères et des appuis que leur fournissait un système à la fois très directif et très protecteur, ont cherché à gagner ou à conserver la bienveillance de leurs dieux : les feuilles de coca étaient le lien dont ils avaient besoin pour établir le contact avec eux. C’est à partir de ce moment-là que la consommation de cette plante commença à se répandre dans le peuple, à se généraliser véritablement à l’ensemble des indigènes ; d’autant qu’aucun tabou ne les retenait plus, quasiment toutes les structures sociales et politiques anciennes ayant volé en éclats.

D’autre part, les Espagnols, qui savaient encore bien peu de choses du monde qu’ils venaient de conquérir, n’avaient aucune idée du changement qui était en train de s’opérer sous leurs yeux. Certes, ils comprirent que les vaincus, qui mâchaient de la coca essayaient d’entrer en contact avec leurs dieux, mais ils ne perçurent pas le bouleversement de société qu’impliquait le fait que chaque Indien franchisse une barrière en se comportant comme pouvaient le faire l’Inca suprême, les hauts dignitaires et les prêtres. Grâce à cette consommation, les humbles, qui pourtant étaient en train de tomber en servitude, avaient l’impression de s’élever. Illusion des rites !

Jusque-là, en bons chrétiens, les colons espagnols jugeaient cette coutume, qu’ils croyaient générale, comme “démoniaque”, d’autant plus qu’elle laisse, disaient-ils, les dents vertes, le vert étant, au moins depuis le xiiie siècle, la couleur du diable (comme le montrent les merveilleux travaux de Michel Pastoureau sur les couleurs). En réalité, elles tirent plutôt sur le jaunâtre. Toutefois, sans savoir ce qu’était la cocaïne, qui ne sera découverte qu’en 1859 par l’Autrichien Niemann, ces Espagnols saisirent très vite tout l’intérêt que cette coutume nouvelle présentait pour eux, lorsqu’ils en observèrent les deux principaux effets.

D’abord, la cocaïne, que faisait naître la mastication des feuilles, est un tonique cardiaque ; or, la population vivait alors majoritairement entre 2 500 et 3 500 m., et dans ce milieu andin de haute altitude, à chaque inspiration, le corps se recharge moins en oxygène qu’au niveau de la mer ; faire battre le cœur plus vite fait que, si le sang en reçoit bien entre 20 et 30 % de moins en arrivant aux poumons, grâce à la cocaïne il revient plus souvent se recharger, ce qui constitue pour lui une légère compensation. Les Indiens, que les Espagnols faisaient durement travailler, en particulier dans les mines d’argent, résistaient ainsi un peu mieux à la fatigue. De nos jours encore, pour combattre le “mal des montagnes”,  les touristes qui visitent ces régions se voient offrir des infusions de coca.

L’autre aspect positif que les colons trouvèrent à la coca était que la cocaïne est aussi un anesthésiant, qui, en quelque sorte, endort les parois du tube digestif, lorsque le masticateur avale sa salive. Ce qui fait qu’aux heures où l’organisme se met habituellement et spontanément en marche (mouvements de l’estomac, sécrétions gastriques et autres, etc.) et fait naître chez l’homme la sensation de faim, le consommateur de coca, lui, ne la ressent pas. Le minero, c’est-à-dire le colon exploitant de mines, pouvait donc donner moins à manger à ses mineurs, voire pas du tout, comme cela arrivait plus que fréquemment, …et lui permettait de bien laides économies.

Autrement dit, la pratique généralisée de la mastication de la coca est non seulement récente (relativement à l’Histoire), mais elle est en même temps néfaste pour la santé des Indiens (et le fait de laisser les dents vertes n’est pas la chose la plus grave). C’est pourquoi on peut affirmer – et ce n’est pas là le moindre des reproches – qu’elle a très fortement favorisé, pendant des siècles, l’exploitation des indigènes et leur ravalement au rang de semi-esclaves. Comme toute drogue, la coca mène à la dépendance. Vanter la consommation de coca ou de toute autre drogue, revient donc à soutenir l’asservissement de l’homme.

Le gouvernement militaire “fort”, populiste et nationaliste du général Velasco Alvarado, qui a pris le pouvoir par un coup d’État et fermement tenu le Pérou de 1968 à 1979, ne s’y est d’ailleurs pas trompé. Parmi les mesures favorables aux Indiens – réforme agraire, officialisation des langues indigènes (quechua et aymara), droit de vote pour les analphabètes, etc. –, il glissa une campagne contre l’usage de la coca : des affiches, placardées dans tous les villages du pays, démontraient, dessins très explicites à l’appui, qu’à l’inverse du xxe siècle, « au temps des Incas, on vivait heureux », parce qu’« au temps des Incas, on ne mâchait pas de coca ».

Bref, ces militaires avaient compris, eux, que c’était la coca qui était le véritable « opium du peuple ».

Jean-Pierre CLÉMENT

Professeur émérite de Sorbonne Université

Vice-Président de l’Institut Jacques-Cartier

 

 

Le temps n’est plus aux clichés romantiques de l’époque coloniale où l’ homme bleu  du désert faisait rêver l’occidental en mal d’exotisme, désuète l’image du chevalier du désert dont la silhouette se découpe sur fond de dunes de sable à perte de vue ou de couchers de soleil éblouissants. Même si ces images fortes du passé restent encore bien ancrées dans l’esprit des Français, force est aujourd’hui d’avoir sur ces nomades un regard plus réaliste. Si les diverses révoltes touarègues n’ont guère fait la une de nos journaux, par contre, avec la découverte stupéfiante des actions terroristes d’AQMI, chacun se demande s’il n’y a pas un risque de contagion avec les groupes touaregs disséminés dans de vastes espaces désertiques et inaccessibles, pour nous comme pour les États régionaux, Mauritanie, Mali, et Niger.

Qui sont ces touaregs, pourquoi se révoltent-ils fréquemment, quel est le risque de les voir « s’accoquiner » avec les jihadistes d’Aqmi ?

  1. Qui sont-ils ?

C’est un peuple peu nombreux, environ 1,3 million, réparti sur 5 États (Le Burkina Faso, l’Algérie, la Libye, le Niger et le Mali), dont plus de la moitié vit au Niger et environ 400 000 au Mali. Outre ce cœur touareg, Niger-Mali1, les autres États n’ont que de petites minorités : Algérie et Burkina Faso, chacun 30 000, la Libye, 20 000. Au Niger et au Mali ils sont surtout dans le nord. (55% dans la région d’Agadès).

Le nom touareg est d’origine arabe (tawarek qui signifie « oubliés de Dieu »), eux-mêmes se désignent comme les « Kel-tamasheq », à savoir, ceux qui parlent la langue touarègue (le tamasheq). Toutefois, les touaregs ont des difficultés à se comprendre à cause des différences dialectales au sein de leur langue. Les touaregs ont une écriture (caractères tifinagh) autrefois gravée sur les rochers, et encore utilisée par messages écrits sur papier. Cette écriture est transmise par la famille.

C’est un peuple d’origine berbère installé sur d’immenses espaces, intermédiaires entre le Maghreb et l’Afrique noire. Traditionnellement nomades, les touaregs ont toujours pratiqué les rezzous2 aux dépens des populations sédentaires. Certes leur territoire correspond au désert saharien, mais les massifs montagneux tels le Tassili des Ajjer, l’Adrar des Ifoghas…, fournissent l’eau indispensable à la vie, et l’altitude qui corrige globalement l’effet de la latitude permet la végétation et donc quelques cultures.

La société touarègue est une société très hiérarchisée en sortes de catégories socio-professionnelles ou « castes » :

  • Les Imajeren, guerriers aristocrates assurent seuls cette fonction guerrière.
  • Les Imrad, tribus non-aristocratiques, paient un tribut aux premiers, mais participent parfois aux expéditions guerrières si besoin. Tribus pastorales, ils veillent aux troupeaux des Imajeren.
  • Les Inaden , artisans, ils produisent tout ce dont a besoin la population (armes, bijoux, poterie). Cette « caste » pratique l’endogamie, aussi est-elle repliée sur elle-même.
  • Le quatrième groupe, les Iklans, est constitué de noirs employés comme esclaves domestiques.

Ainsi donc, le peuple touareg est plus un concept linguistique qu’ethnique3. Être touareg c’est se comporter en touareg, selon son appartenance de groupe. Les touaregs sont musulmans (ce qui n’exclut pas de nombreuses pratiques magiques et superstitieuses, formules magiques accrochées au bras ou au cou à l’intérieur de petites bourses de cuir), mais monogames. La femme joue un grand rôle dans la société, dans la culture. Le domaine de l’art, de la poésie notamment est en partie le domaine des femmes. Les rapports hommes femmes sont beaucoup plus souples que dans le monde arabe. La filiation se fait par la mère c’est ce qui détermine l’appartenance à telle « caste » touarègue. La femme peut choisir son époux, elle dispose de sa fortune personnelle. La tente lui appartient, elle peut en chasser l’homme.

L’homme traditionnellement porte un voile 4de tête, autrefois on ne l’enlevait jamais même pour boire ou manger, de nos jours un touareg accepte de se dévoiler devant un ami. Par-dessus les vêtements une vaste gandoura de couleur bleu indigo flotte au vent et colore la peau (les hommes bleus du désert !). Des sandales de cuir leur permettent de marcher longuement dans le sable. Le partage du thé entre hommes est un rituel majeur accompagné de longues discussions.

Répartis sur de vastes espaces, ils ne peuvent vivre partout de la même manière. Ceux du nord élèvent chameaux et chèvres, ceux du sud (Adrar des Ifoghas) ont des troupeaux plus diversifiés (vers le sud le chameau est plus rare, et cède la place aux vaches), ceux de l’Aïr cultivent dans les jardins irrigués des vallées, et commercent également. La cohabitation avec d’autres éleveurs, comme les Peulhs, peut poser parfois problèmes.

2-  De nombreuses révoltes touarègues.

a- Les touaregs se sont opposés à l’arrivée des colonisateurs européens. En 1916-17, leurs révoltes5 contre les Français ont connu quelques succès. Déjà l’expédition militaro-scientifique dirigée par le Lcl Paul Flatters est décimée par les touaregs le 16 février 1881 à Bir el-Garama dans le Sahara. Ce sont les frontières dessinées par les Européens qui vont mettre fin à ces révoltes. Globalement, c’est le congrès de Berlin [nov. 1884- février 1885] qui trace les frontières africaines dans le seul but d’éviter les conflits entre puissances européennes concurrentes, mais sans tenir compte de quelque manière que ce soit, des populations locales6, superbement ignorées.

Lors des indépendances en 1960, les touaregs ne sont pas préparés à la nouvelle donne par manque d’élite intellectuelle. Marginalisés dans les zones les plus désertiques, ils ont le sentiment d’être abandonnés, d’être considérés comme citoyens de second rang. De ce fait, la révolte sera désormais récurrente.

b- La première révolte contre l’État malien en 1963-64 est menée par les moyens traditionnels touaregs, chameaux et épées. La répression de l’armée malienne qui utilise des armes modernes, dont les chars, fut terrible7. Les guerriers touaregs vont découvrir les techniques guerrières modernes lors de leur incorporation dans l’armée libyenne du colonel Kadhafi. Dans les années 70-80, Kadhafi utilise les touaregs pour réaliser son rêve de création des « Etats-unis saharo-sahéliens 8». Des centaines de jeunes touaregs répondirent à son appel et entrèrent alors dans la légion islamique libyenne. Ils furent envoyés sur différents théâtres guerriers, comme le Liban ou le Tchad. La Libye de Kadhafi se présente comme le pays protecteur des touaregs, aussi, lors des grandes sécheresses maliennes et nigériennes des années 70 et 80, de nombreux touaregs y trouveront refuge. Cette légion islamique libyenne a servi de matrice à de nombreuses révoltes touarègues dans le Sahel. Les guerriers touaregs découvrent le 4X4 et la kalachnikov qui remplacent désormais le chameau et la traditionnelle épée.

La Libye poursuit une politique ambigüe à l’égard du Niger et des touaregs. Si actuellement, la préoccupation sécuritaire semble l’emporter [accord signé entre les deux États en janvier 2008 pour sécuriser leur frontière face au trafic de drogue, à l’immigration clandestine, au terrorisme trans-frontalier], le colonel Kadhafi continue de souffler sur les braises des révoltes touarègues [avril 2006, idée d’une fédération touarègue 9du « fleuve Sénégal à l’Euphrate », en 2007, il a été fait Amenokal –chef suprême- par les touaregs du Niger]. Les touaregs sont instrumentalisés par une Libye qui cherche à conserver une influence régionale.

carte de l’espace touareg issue du site :http://www.sahara-anmilale.org/

 

c- Les deux vagues de révoltes récentes, années 90 et fin des années 2000.

  • Le massacre de Tchin-Tabaraden10 en mai 1990 déclenche la révolte touarègue au Niger. Après cinq années d’affrontements sanglants, des accords de paix sont signés en 1995 entre la capitale Niamey et les rebelles. Ces accords locaux du 24 avril 1995 sont confirmés par l’accord additionnel d’Alger de 1997. Cet accord prévoyait, outre une dissolution des fronts d’opposition, une intégration progressive des ex-rebelles dans les services publics (administration, armée..) et un début de processus de décentralisation. Le Niger depuis a mis partiellement en œuvre cet accord de paix, mais de manière trop lente et trop partielle11 aux yeux des touaregs qui reprennent la lutte armée en février 2007.
  • Février 2007, des membres du nouveau front de révolte, le « mouvement nigérien pour la justice » (MNJ), attaque la caserne d’un poste avancé de l’armée nigérienne à Tazeraït. Le nouveau front tente, sans succès, de fédérer à sa cause les Toubous et les Arabes, mais réussit depuis mars 2010, sa coopération avec le Front Patriotique Nigérien (FPN) créé en 2009. Les rebellions touarègues au Mali12 et au Niger sont indépendantes, même si elles ont des causes communes tenant aux conditions de vie des touaregs. Ces dernières rebellions sont semble t-il arrêtées13, à la fois grâce à des accords mais aussi du fait de la corruption (ex-rebelles achetés par les pétro dollars de Kadhafi).

Les revendications sont toujours portées par un sentiment de frustration, d’exclusions sociale et citoyenne des touaregs, d’injustice et d’inégale répartition des richesses. Avec la multiplication des concessions d’exploitation d’uranium par exemples, accordées non seulement aux Français mais aussi aux Canadiens, aux Australiens et récemment aux Chinois, les touaregs ont le sentiment d’être de plus en plus exclus de leurs terres. Or, si les touaregs sont traditionnellement nomades, il leur faut toujours un « territoire d’attache » sans lequel ils ne peuvent vivre. Dans la région d’Arlit où œuvre Areva, les touaregs souhaitent une embauche prioritaire (mais ont-ils les compétences pour exercer des métiers autres que de simples tâches subalternes?)

Dans une étude récente sur les causes de la rébellion touarègue14, Chekou Koré Lawel distingue les raisons endogènes et les raisons exogènes de la persistance du conflit.

  • les causes endogènes relèvent, de la rébellion elle-même, et de raisons objectives :
  • causes dérivant de la rébellion :
  • le combat des leaders évolue d’un caractère idéologique à des ambitions personnelles15
  • Les maquisards se comportent en bandits armés face aux populations locales, le conflit devient un fond de commerce. Trafic et enlèvements deviennent alors la seule source de revenu.
  • La nature nomade du conflit dans des zones désertiques contigües avec des pays possédant des minorités touarègues, favorise le conflit par l’existence de bases arrières.
  • Le souvenir historique de l’idée française d’OCRS 16entretient le conflit.
  • L’émiettement des factions touarègues rend difficile toute médiation.17 Les accords signés par les uns aujourd’hui sont mis en cause par les autres demain.

* Les causes objectives

  • le caractère artificiel et « fragmenteur » des frontières héritées de la période coloniale.
  • La région de l’Aïr où se déroulent les combats est très difficile d’accès18
  • rejet dans son ensemble de la cause touarègue par le reste de la population nigérienne19.

 

  • les causes exogènes trouvent leur origine dans le voisinage de l’État libyen et l’activisme des sociétés minières étrangères.

 

3- Que peut-on dire d’un lien éventuel entre AQMI et les touaregs ?

Il est actuellement difficile d’avoir une réponse claire et précise sur cette question, à la fois faute d’études sur le sujet, seuls des reportages journalistiques nous éclairent ponctuellement, et à la fois, à cause de l’aspect récent de la présence d’Aqmi au Sahara-Sahel.

a- Des indices ou faits de rapprochements.

  • Les zones d’influence d’Aqmi et l’espace traditionnel des touaregs se chevauchent grandement, notamment au nord du Mali et du Niger, rendant ainsi physiquement possible les rencontres. Pour Pierre Boilley du Cemaf20 : « Ce sont des relations de voisinage, puisque Aqmi s’est installée au fil des ans dans des massifs montagneux proches des zones touareg, et des relations d’affaires  – notamment dans les trafics en tous genres : drogue, clandestins… 21». Plusieurs observateurs ont noté des mariages entre des membres d’Aqmi et des jeunes filles touarègues22, ce qui faciliterait une certaine protection. Il est cependant difficile de dire s’il s’agit d’une stratégie d’intégration locale de la part d’Aqmi ou d’actions ponctuelles et de circonstances de la part de jeunes jihadistes.
  • Des témoignages lors de l’enlèvement des otages d’Arlit à l’automne 2010 affirment que certains terroristes parlaient la langue touarègue. Par ailleurs, cette action menée dans une zone sécurisée n’a pas pu être montée sans complicité locale, dont celle de touaregs.
  • Les difficultés de vie dues à la crise économique, aux sécheresse à répétition dans le Sahel, au sentiment récurrent d’injustice, rendent de nombreux jeunes touaregs sensibles aux actions menées par Aqmi ainsi qu’à son discours anti-occidental. D’anciens rebelles désormais désœuvrés peuvent être tentés de se laisser « embaucher » localement par des membres d’Aqmi. Cette collaboration peut aller d’un simple coup de main ponctuel (chauffeur de 4X4, du renseignement par exemples) à la participation armée directe.« Les collusions entre Touareg et islamistes, quand elles existent, sont d’ordre matériel, pour l’argent, plus que militantes » affirme Pierre Boilley. Cependant, des touaregs eux-mêmes notent que la jeune génération actuelle est moins respectueuse des conseils des chefs, plus indépendante voire plus insoumise, plus inquiète d’un avenir qu’elle voit de moins en moins dans les conditions de vie traditionnelles. La tentation de la désobéissance, de l’argent facile est parfois grande.

b- Mais, pour l’essentiel, il n’y a pas de connivence globale entre Aqmi et des révoltés touaregs.

  • Au Mali par exemple, il semble que la présence d’Aqmi dans le nord indispose de plus en plus les nomades touaregs, à tel point qu’il sont prêts à collaborer avec les forces gouvernementales contre eux. Au début de la présence d’Aqmi sur ce territoire, ,il y a eu des accrochages sanglants avec les touaregs dans la région de Kidal (nord-est Mali). C’est aussi pour les touaregs une façon de demander au gouvernement la mise en œuvre des accords qui prévoyaient la création d’unités spéciales dans la zone désertique nord. Ces unités spéciales sont composées essentiellement d’anciens rebelles touaregs recyclés dans l’administration du pays et utilisés ici pour leur parfaite connaissance du terrain. Ceci était prévu par les accords d’Alger de juillet 2006 signés entre le gouvernement malien et l’ADC [Alliance pour la Démocratie et le Changement] sous l’égide de l’Algérie souvent appelée à arbitrer. L’attitude algérienne obéit à deux motivations : étendre son influence dans les États au sud et éviter un risque de contagion au sein de sa propre communauté touarègue.

La création de ces unités spéciales qui doivent être formées par l’Algérie est urgente si on ne veut pas que ces désœuvrés versent dans l’insurrection « qaïdienne »ou tout simplement dans les nombreuse bandes armées locales. « Si nous sommes armés, nous pouvons rapidement leur régler leur compte » déclare Ahmada Ag Bibi porte-parole des anciens rebelles et député du Mali. Les gens d’Aqmi, dit-il sont des « voyous » dont les touaregs veulent se débarrasser.

C’est ce que fait le nouveau pouvoir du Président Amadou Toumani Touré en nommant début janvier 2011 le colonel Ba Moussa, ex-rebelle touareg en 2006, à la tête de ces unités spéciales qui doivent agir dans le nord du pays. avec et sous commandement de l’armée régulière. Cependant, beaucoup s’inquiètent du départ du colonel El Hadj Gamou évincé et promu chef d’Etat Major adjoint auprès de la Présidence. Cet ancien chef de la rébellion touarègue, fidèle à son pays depuis le pacte national de 2002, était reconnu de tous pour son action sécuritaire au nord.

  • On ne peut certes pas nier des connivences locales et ponctuelles entre des touaregs et des membres d’Aqmi, mais globalement, il n’y a pas de lien idéologique entre les deux mouvements. La société touarègue n’est pas, dans son islam, assez religieuse pour se diriger vers des actions de jihad international, même si, ponctuellement cette idéologie peut avoir prise auprès de jeunes désœuvrés. Le risque actuel est un lien par la corruption, par l’appât de l’argent auprès de populations extrêmement pauvres. La chute récente du tourisme international dans ces espaces fortement déconseillés va encore accentuer la misère. Il est urgent que les États régionaux, aidés par une aide internationale, mettent en place des politiques réelles d’intégration et de développement, à commencer par une meilleure scolarisation.

 

Ainsi donc, dans ces immensités sahariennes et sahéliennes, pour l’heure peu contrôlées par aucune autorité étatique, règnent le banditisme, les trafics de toutes sortes, sur fond de misère et de frustration profondes. Aux révoltes touarègues récurrentes se superpose récemment l’activité à la fois idéologique et mafieuse de quelques centaines de combattants d’Aqmi, qui par leur richesse issue des récentes rançons, sont capables ponctuellement de soudoyer nombre de nomades et à terme de les embrigader, tout au moins pour les plus fragiles. Ces zones désertiques n’ont jamais été aussi fréquentées et dangereuses pour la paix locale voire internationale. Les solutions passent par des actions à la fois régionales mais aussi de coopération durable sur le plan international. Que peut être le rôle de la France, ex-puissance colonisatrice? La France ne peut être absente bien entendu, ne serait-ce qu’au nom de ses propres intérêts, mais ses actions doivent être discrètes afin de ne pas se mettre à dos des populations jalouses de leur indépendance, cela se voit très nettement au Mali par exemple.

Christian BERNARD le 20 janvier 2011.

1 Ils sont cependant très minoritaires dans ces deux États : respectivement 10 et 6% de la population de ces deux États).

2Razzia ou rezzou chez les touaregs : incursion rapide en territoire « ennemi » dans le but d’y faire du butin.

3 Il en est de même pour le peuple arabe qui désigne tous ceux qui parlent cette langue avec une grande diversité ethnique.

4 Bande d’étoffe bleue de plusieurs mètres de long et nouée en turban sur la tête et le visage.

5 L’insurrection des touaregs du Gourma et des Iwellemmeden. La répression française sera très sévère. En décembre 1916, le père Charles de Foucauld, qui renseignait l’armée coloniale française sur les mouvements touaregs, est assassiné dans l’Ahaggar.

6 Les touaregs ont dû s’insérer dans ce cadre, et sont donc ainsi dispersés entre plusieurs États, comme les Toubous, les Haoussas, les Peulhs, les Lobi, les Dagaris. Avec les indépendances, une certaine sagesse a consisté à conserver ces frontières pour éviter les conflits. La charte de l’OUA de mai 1963 reconnaît le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Ce qui entraîne de facto la problématique de l’État- Nation, concept vraiment étranger à la tradition africaine.

7 Après un an et demi de révoltes, les Kel Adar se retrouvent très appauvris, une grande partie de leur troupeau ayant été décimée par la répression.

8 La Libye abrite une petite communauté touarègue dans le Fezzan, celle-ci avait en 1916 chassé les Italiens de la région.

9 Jusqu’à présent, les révoltes touarègues se sont faites à l’intérieur de chaque État, il y a eu peu de tentative pour construire une nation touarègue.

10 De jeunes touaregs de retour de Libye se retrouvant dans leur pays au chômage effrayent les autorités. En réponse aux nombreuses arrestations, des jeunes attaquent et pillent les armes d’une gendarmerie. La répression est féroce tant dans la ville que dans les campements aux alentours.

11 Le manque de moyens en est la raison principale.

12 La révolte au Mali déclenchée un an plus tôt par l’Alliance touareg du nord Mali pour le changement (ATNMC) n’est pas traitée par une option militaire comme au Niger, mais par le dialogue.

13 Ces révoltes récentes laissent plus de traces que les traditionnelles du fait de l’usage par exemple de mines anti-personnel. Celles-ci, interdites depuis 1997 par le traité d’Ottawa signé par 154 pays (5 ont refusé : Chine, USA, Russie, Finlande, Australie) sont faciles et peu onéreuses à poser, mais par contre, elles blessent et tuent des innocents, ferment pendant des années des espaces, sont très longues à démanteler, surtout dans ces zones désertiques où, sous l’effet des vents, les dunes se déplacent, rendant illisible les plans de pose – quand ils existent.

14Colonel Chekou Koré Lawel, la rébellion touareg au Niger, affaires stratégiques, l’Harmattan, 2010, 150 p.

15 Souvent des leaders de la révolte touarègue arrêtent le combat dès qu’ils obtiennent un peu de pouvoir politique. C’est le cas par exemple du leader du FLAA [Front de Libération de l’Aïr et de l’Azaoual », Mohamed Ag Boula qui obtint le poste de ministre du tourisme de 1999 à 2004 sous la Présidence de Mamadou Tandja. Par contre, lorsqu’en 2004, il a été limogé et arrêté pour une affaire criminelle, son frère a repris les armes pour le libérer. Cette libération est intervenue en 2005 grâce aux bons offices des Libyens toujours prêts à instrumentaliser la cause touarègue. Le Président Manadou Tandja renversé par un coup d’État en janvier 2010, est incarcéré début janvier 2011.

16 Projet français des années 50 d’ « Organisation Commune des Régions Sahariennes ». C’était un projet d’un espace unique réservé aux seuls nomades. Cette idée a été récemment revisitée par le Président libyen dans un appel à « un Sahara libre ».

17 En cas de prise d’otages, les médiations sont très difficiles, car à qui faire confiance ?, et très longues et couteuses, tout en étant très incertaines. Dans quelles mesure peut-on faire confiance aux bérabiches par exemple ? Des télégrammes américains, révélés par Wikileaks le montrent bien.

18 L’Aïr, est un massif montagneux situé au nord-ouest du Niger, en milieu saharien. C’est un vaste plateau, entre 600 et 900 m, hérissé de quelques pointes granitiques et volcaniques. Le nord Mali, où seraient retenus les otages d’Aqmi, est également une grande région désertique d’accès difficile :« Si ce n’est pas l’Afghanistan, ce sont des régions isolées, montagneuses, escarpées, où les clans locaux, depuis toujours rétifs à toute autorité, assistent les hommes d’Al-Qaida, par intérêt ou à cause de relations familiales.

Ces régions, et notamment le massif de Timerine, à 450 km au nord-est de Tombouctou, sont des escarpements rocheux, des blocs de rochers délités, très découpés, traversés d’Est en Ouest par une grande bande sableuse qui sert de lieu de passage à tous les trafics. Il y a des puits ancestraux, des micro-climats locaux pour les troupeaux, comme de petits jardins préservés pour les tribus berabiches, avec lesquelles les gars d’AQMI ont noué des liens familiaux. Là, ils sont tranquilles. Si quoi que ce soit bouge, ils sont prévenus . » Selon l’explorateur français, Régis Belleville ( propos rapportés par l’AFP 21 septembre 2010.

19 Dans le découpages en États, les touaregs se retrouvent en situation de minorité mal acceptée, cela relève en partie de l’opposition classique entre nomades et sédentaires.

20 Centre d’Étude des Mondes Africains (CNRS).

21 Journal Les Dernières Nouvelles d’Alsace, 21/09/2010

22 Il est également difficile d’être renseigné sur cet aspect, la plupart des mariages se font-ils réellement avec des touarègues ou avec des femmes de la minorité bérabiches, ces arabes de l’Azawad (nord Mali) ?