diocèse Poitiers

 

3eme partie : La restauration des cadres religieux

Après une telle crise, il n’est pas étonnant qu’il faille près d’un demi-siècle pour restaurer, en partie, les anciennes structures. Mais plus grave, était l’absence de formation religieuse qui ne pouvaient qu’ancrer les populations dans une indifférence totale. Le travail a été entrepris sous le long épiscopat de Mgr de Bouillé et a porté ses fruits sous ses successeurs. L’Église réformée a connu une évolution semblable.

1- L’épiscopat de Mgr de Bouillé

Pendant 22 ans, Mgr de Bouillé s’est efforcé de restaurer un diocèse quelque peu délaissé pendant une quinzaine d’années. N. S. Bailly ou de Barral étaient restés trop peu de temps ; Mgr de Pradt semble plus préoccupé de sa carrière que des soucis pastoraux. Mgr de Saint-Sauveur n’a jamais reçu l’investiture canonique et a démissionné en 1814. Pendant toute cette période, la direction du diocèse a été entre les mains de vicaires, capitulaires ou généraux, fort capables, certes, mais qui n’avaient pas toute autorité. Mgr de Bouillé a rapidement assumé ses responsabilités : arrivé à Poitiers en décembre 1819, il a, durant les deux années suivantes, parcouru en personne son vaste diocèse : deux départements, soit un peu plus de 13 000 Km2. Cette visite générale lui a permis de dresser un bilan, somme toute plutôt pessimiste. Déjà, en 1815, Mgr de Saint-Sauveur dénonçait les progrès de l’impiété1. C’est le même constat que peut faire son successeur «  Plus de 180 paroisses sans pasteur. L’ignorance, la corruption des mœurs, la perte de la foi sont les suites malheureuses de la cessation du Divin Ministère2 ». Cela ne s’applique pas seulement à la région étudiée mais elle peut être tout aussi visée que la zone des Dissidents ou les cantons gagnés à la Réforme. Pas d’édifices de culte, pas de presbytères et, surtout, pas de desservants disponibles ; faute de formation religieuse, l’indifférence gagne les populations.

Le zèle de Mgr de Bouillé ne saurait être mis en cause. Outre la visite générale de 1820-1821, nous trouvons trace de son passage dans cette région en 1831, 1836 et 1841 ; en trente années d’épiscopat, Mgr de Saint-Aulaire ne s’y était rendu qu’une fois. Malheureusement les sources disponibles n’évoquent pas les visites des années 1820. Encore au début de la Monarchie de juillet la situation n’était guère brillante, bien que la poussée d’anticléricalisme ne se soit guère manifestée dans le diocèse. De Brioux, Mg de Bouillé écrit, en 1836 «  Le zèle ne s’est guère réchauffé depuis 1831. Nous n’avons cependant remarqué nulle part une opposition marquée ». Plus que d’hostilité, il s’agit d’indifférence.  «  Dans certaines paroisses les gens ne comprennent pas la nécessité de l’Église ». Et cette situation a perduré au moins jusqu’à la fin de l’épiscopat «  Le pays que je parcours offre peu de consolations. L’indifférence est à peu près toujours la même. S’il y a amélioration, elle est peu considérable ». En 1835, il écrit au sous préfet de Melle qu’il a informé le préfet des Deux-Sèvres de son «  désir de placer prochainement des prêtres dans plusieurs paroisses de votre arrondissement dont les habitants sont tombés dans une indifférence qui approche de l’irréligion … Je lui ai nommé Paizay-le Chapt et Aubigné »3. Cet état de choses est cependant préférable à ce qu’on voit dans les diocèses voisins. Le passage de l’évêque peut attirer des foules : 1000 confirmés à Sauzé-Vaussais, dont des fidèles du diocèse d’Angoulême ; mais est-ce un gage d’une foi profonde ?4

C’étaient pourtant les populations locales qui avaient demandé la réouverture des églises en 1796 mais, les années passant, le zèle s’est refroidi, faute de lieux de culte et de cadres. Les cures cantonales ont toujours été pourvues mais le manque de prêtres disponibles a entraîné des vacances dans nombre de succursales. Déjà, la réunion d’anciennes paroisses dans le cadre de succursales officielles avait agrandi le champ pastoral des desservants et alourdi leur charge. Ces vacances de postes entraînent une surcharge pour un clergé souvent vieilli. Ainsi, avons-nous vu, H. Bouquet, ancien curé de Villemain-Couture, mort à 88 ans en 1837, a dû remplacer son propre successeur décédé. L’arrivée de pasteurs était étroitement liée à la formation de séminaristes : ce n’est qu’en 1822 que les promotions de nouveaux prêtres peuvent pallier les décès, et à partir de 1829 que les effectifs sont assez importants pour pourvoir à de nouvelles nominations. Petit à petit, les lacunes du tissu paroissial ont été comblées. L’évêché avait d’ailleurs fait la part du feu : Vitré-Beaussais ou Aigonnay-Thorigné, à la population quasi totalement protestante, ne figurent plus dans les tableaux. Dès son arrivée, Mgr de Bouillé avait été sollicité par une douzaine de communes demandant la nomination d’un prêtre ; dans le nombre, on n’en relève qu’une seule de la région : Tillou. Mais, en 1820, le curé de Celles-sur Belle déplore que trois paroisses soient encore privées de desservants : Lusseray, Tillou, malgré la demande de l’année précédente, et Sompt. Bien des maires se satisfaisaient de la situation, n’ayant pas à prévoir des dépenses pour l’entretien de l’église et d’un presbytère. Et quand ils devaient s’en acquitter, ils ne faisaient guère preuve de bonne volonté : en 1831, Mgr de Bouillé a dû écrire au préfet des Deux-Sèvres pour pouvoir faire payer leur cote part aux maires de Loubillé, Paizay-le Chapt et Aubigné. Le prélat a dû parfois recourir à un véritable chantage. En 1824, il avertit le Conseil municipal de Chef-Boutonne, pourtant église cantonale, qu’un curé ne sera nommé que lorsque l’église et le presbytère seront «  décents ». En 1835, il exige que les presbytères d’Aubigné et de Paizay-le Chapt soient libérés de leurs occupants. Démarche vaine, car en 1838, les deux maires confirment leur refus. Il a eu aussi à régler des problèmes de secteur pastoral. Par exemple, en 1822, le Conseil municipal de Belleville demande que Thorigny, alors rattaché à Usseau dans le doyenné de Mauzé-sur Mignon, le soit à leur commune. La solution n’a guère dû être satisfaisante car en 1838, les paroissiens de Thorigny-sur Mignon demandent leur rattachement à La Charrière.5. Ce n’est que lentement que les vides ont été comblés : pour les 22 communes du canton de Brioux, il n’y a eu que deux prêtres jusqu’en 1818 ; deux, puis trois sont arrivés par la suite6. De 27 paroisses vacantes à l’arrivée de Mgr de Bouillé, le chiffre tombe à 13 l’année de son décès7. La Foye-Monjault a reçu un desservant en 1820, Tillou en 1821, Gournay en 1825, Pioussay et en 1828. Bouin, Saint-Étienne la Cigogne, Les Fosses et Lusseray ont été pourvues en 1834. En cas de décès du titulaire, le siège pouvait rester vacant de nombreuses années : de 1817 à 1827 à Mougon, de 1820 à 1850 à Seligné, de 1824 à 1827 à Loizé. Un jeune curé, 31 ans, avait été nommé à Lusseray ; après son décès, en 1835, la paroisse est restée vacante jusqu’en 1855. Le sud ouest du diocèse était quelque peu négligé, non par mauvaise volonté mais faute de moyens humains. Les mutations de prêtres et les décès contraignaient l’évêque à des palliatifs temporaires, modifiant la géographie des succursales et de leurs annexes. Ainsi, en 1831, le curé de Vernoux a dû prendre en charge Lorigné et celui de Saint-Martin-d’Entraigues, Paizay-le Chapt. Si la commune de Bouin était rattachée au spirituel à Chef-Boutonne, celle de Lorigné le serait à Pioussay ; mais, si le desservant de Chef-Boutonne trouvait la charge trop lourde, Bouin serait rattachée à Pioussay et Lorigné confiée au desservant de Montalembert, pourtant éloignée et dans le doyenné de Sauzé-Vaussais. La situation était pire dans le diocèse de La Rochelle : aussi, le curé de Saint-Étienne de la Cigogne avait reçu les pouvoirs pour s’occuper des fidèles de ce diocèse qui auraient recours à ses services. C’est une solution analogue qui a été adoptée quand une partie de Saint-Séverin, en Charente-Maritime, a été rattachée aux Deux-Sèvres en mars 1832. Cela ne posait aucun problème pour les administrations civiles ; il n’en était pas de même sur le plan religieux car seul le Pape avait le droit de modifier les limites d’un diocèse. Aussi, les évêques de Poitiers et de La Rochelle ont délégué les pouvoirs au curé d’Aubigné en attendant que leur démarche auprès du Saint-Siège obtienne satisfaction8.

Avoir un prêtre ne suffisait pas ; encore fallait-il, dans l’Église catholique, disposer de lieux de culte. Trop d’églises avaient disparu et, même dans les paroisses en binage, il aurait été difficile de célébrer la messe dominicale : en 1834, Thorigné, Crézières, Villefollet, Villiers-en bois n’avaient ni église ni presbytère. Les conseils municipaux de Paizay-le Chapt et d‘Aubigné, avons-nous vu, refusent de rendre les presbytères en 1828 et ils récidivent en 1838 malgré les ordres du préfet des Deux-Sèvres9. Notons toutefois quelques réalisations durant l’épiscopat de Mgr de Bouillé : l’église de Thorigny-sur Mignon est réédifiée en 1829 ; celle de Chef-Boutonne en 1830. C’est encore peu ; en témoignent les doléances lors de l’enquête de 1856. Les difficultés de communication rendaient difficile le travail pastoral ; les lois sur les chemins vicinaux datent de 1833 et ont mis du temps à être appliquées. Or, dans la région, même les axes entre agglomérations étaient en mauvais état. Mgr de Bouillé en a fait l’expérience : en 1836, il écrivait de Sauzé-Vaussais : « Malgré cet obstacle [le mauvais temps] nous nous sommes assez bien tirés des mauvais chemins 10».

Nous ne disposons pas d’enquêtes comparables à celle que Mgr Pie avait lancée en 185611. Ce n’est que par certaines allusions des mandements épiscopaux que nous pouvons déceler des signes de désaffection. Ainsi, les enfants abandonnent la pratique aussitôt après leur communion12. Est-ce à dire que, déjà, les hommes ne pratiquaient plus ? C’est ce que confirmerait l’enquête de 1856. Quelques allusions dans la correspondance de Mgr de Bouillé nous montrent que, dans la région, le travail pastoral rencontrait bien des difficultés. Notons, toutefois, que nos sources commencent en 1831, après une Révolution marquée par un certain anticléricalisme. En 1831, le nouveau curé de Loubillé avait été fort mal accueilli par le maire, les paroissiens restant indifférents. Cette même année, l’évêque constate que, à Bouin, «  l’indifférence est au plus haut point ». A Pioussay, un couple excite une partie de la population contre le curé. Mgr de Bouillé s’efforce de réconforter le desservant de Périgné : «  J’ai visité les paroisses qui avoisinent celle de Périgné. Je ne me suis nullement aperçu que les prêtres y soient plus mal aimés que dans les autres parties du diocèse ». Pourtant, en 1830, le maire avait prétendu interdire le port de la soutane. Le Conseil municipal de Lorigné montre peu d’empressement pour accueillir un prêtre à domicile, «  cette indifférence annonce une grande altération dans les sentiments religieux ». A Paizay-le Chapt certains habitants envisageaient de transformer une grange en église ; mais le maire s’oppose à toute idée d’église, bien que «  son épouse me paraît avoir de la religion ». En 1832, Mgr de Bouillé écrit au nouveau curé de Bouin : «  Malgré le peu d’empressement que témoignent les paroissiens de Bouin il ne faut pas les abandonner. J’espère qu’à la fin on triomphera de leur indifférence ». De même, il encourage le nouveau curé de Mougon (François Monteil qui n’y restera que deux ans) : «  presque partout les débuts sont difficiles ». Il est vrai que le nouveau venu a pu être surpris par la coutume qui s’était répandue chez les catholiques : des enterrements, sans prêtre, dans des cimetières privés. L’année suivante, il s’adresse au curé de La Bataille : «  Il est pénible pour vous de voir que peu de personnes profitent des avantages que leur offre votre ministère ». En 1834, il déplore que, à Couture d’Argenson : «  il y a beaucoup de catholiques qui ne remplissent pas leur devoir religieux ». Une seule note positive dans ce tableau si noir : à La Foye Monjault, l’assistance, lors des fêtes, est telle que le curé a été autorisé à dire deux fois la messe le même jour13.

Un autre critère nous montre un éloignement progressif des pratiques religieuses : les mariages civils. Leur progression inquiétait le prélat dès 182314 et, en 1837, il condamne cette pratique15, preuve qu’elle n’avait pas cessé. En 1833, il évoque, pour le curé de Saint-Martin d’Entraigues «  le grand nombre de mariages civils dans la région que vous habitez ». Toutefois, il semble faire preuve de tolérance dans certains cas ; il écrit au curé de Loubillé de se montrer indulgent pour les gens mariés civilement mais dont la famille veut un enterrement à l’église «  car l’arrondissement de Melle a longtemps manqué de prêtres »16. C’est ce qu’a fait le curé d’Aubigné dans quelques cas ; mais un refus en 1834 a suscité de vives plaintes de la part du maire17. Cependant, il ne tolère plus cette pratique quand un nombre suffisant de desservants a été mis en place.

La reprise de la vie religieuse était pour le moins délicate et se heurtait à de nombreux obstacles. La situation de l’Église réformée n’est pas pour autant une consolation. Toutefois, Mgr de Bouillé semble redouter les initiatives des protestants. En octobre 1821, il proteste auprès du préfet des Deux-Sèvres car le sous-préfet de Melle avait écrit aux maires de l’arrondissement pour leur faire voter de crédits pour la construction de temples. L’année suivante, il conteste, à nouveau, la construction d’un temple à Lezay et, pendant quelque temps, il a ergoté sur l’emplacement du futur temple de Melle18. En fait, l’Église réformée se heurte aux mêmes difficultés malgré l’augmentation du nombre de pasteurs ou l’érection de nouveaux temples. Ainsi, le pasteur affecté à Fressines en 1841 devait se loger à Niort ; il est reparti l’année suivante. Le pasteur de La Mothe-Saint-Héray se plaint de l’indifférence de ses ouailles. Si les curés déplorent le peu d’assiduité au catéchisme, il semblerait que dans les écoles protestantes l’enseignement religieux soit sacrifié. En fait, même si les missionnaires catholiques ou les colporteurs protestants suscitent quelques mouvements d’irritation, les deux confessions entretiennent, dans l’ensemble, de bons rapports19. Mais, est-ce le résultat d’une véritable tolérance ou tout simplement le fruit d’une indifférence qui gagne les deux confessions ? Toutefois, grâce à son long épiscopat, Mg de Bouillé avait pu préparer le terrain pour ses successeurs.

2- Consolidation et reflux

Il restait encore fort à faire mais la situation s’améliore progressivement. Mgr Pie avait pleinement conscience du problème : «  …l’indifférence même des populations, qui se sont résignées depuis longtemps à se passer de prêtre, nous fait un devoir plus impérieux peut-être de remédier aux maux produits par cette privation de tout secours religieux20 ». Mais, l’indifférence touchait aussi les paroisses pourvues de desservants : en 1855, le curé d’Ensigné écrivait « On assiste de moins en moins aux offices à l’église. L’an dernier j’avais 18 pâques ; cette année je n’en aurai que quinze21 ».

Certaines succursales reçoivent enfin un desservant : Loizé en 1847, Thorigny-sur Mignon, en 1850, Villiers-en Bois en 1853 (Mgr Guitton s’y était engagé en 1847), Juscorps en 1854, puis en 1858, Sainte-Blandine en 1863 et même Crézières en 1871. Toutefois, la situation restait encore difficile en 1851 quand Mgr Pie a visité cette partie du diocèse22. La Bataille n’avait pas encore de desservant et, si un curé y était nommé, il devrait résider à Chef-Boutonne, faute de presbytère. C’est là d’ailleurs que, pour la même raison, logeait le curé de Loizé. Le desservant du Vert ne disposait pas d’un presbytère et, en 1869, le curé de Chizé proposait d’offrir l’hospitalité au futur desservant. En 1866, il avait aussi proposé de mettre une pièce de son presbytère à la disposition du curé d’Availles … quand on en nommerait un ; en 1864, le desservant de Sainte-Blandine habitait à Thorigné, son successeur sera logé à Celles-sur Belle23. Dans dix annexes les églises avaient disparu ; le culte se célébrait dans une salle de la mairie à Villefollet. A Bouin-Hanc, l’église était dans une commune, le presbytère dans l’autre. Ce n’étaient guère des conditions idéales pour le travail pastoral. En 1864, Bouin, Availles, Villiers-en bois n’avaient toujours pas de presbytère, et, en 1895, Vernoux n’avait toujours pas d’église. Les desservants en poste sont plus catégoriques. En 1876, le curé de Granzay déclare qu’il ne veut plus aller dire la messe à Gript, dans la chambre qui sert de chapelle, où les rats courent pendant la messe et ont rongé les habits sacerdotaux. Préparant la visite de son évêque en 1853, Mercier, curé de Paizay-le Chapt évoque «  un grand nombre de mes sauvages24 ». Et l’état des presbytères ne vaut guère mieux que celui des églises : en 1858, le curé de Couture d’Argenson s’excuse de ne pouvoir recevoir l’évêque car «  il est logé comme on l’est dans les pays infidèles25 ». En 1861, le presbytère de Loubillé est même dangereux come celui de Tillou.

Nous pouvons relever quelques rares mentions du prélat au sujet des fidèles. Il déplore que Aigonnay n’ait envoyé que quatre sujets pour la confirmation, oubliant peut-être que c’était une paroisse à une écrasante majorité protestante. A Chizé, «  la population est bonne et la bourgeoisie meilleure qu’à Brioux ». Enfin, à Couture d’Argenson, il a trouvé du «  très mauvais » que ne compense pas la présence de quelques bannières lors de la procession. Les appréciations sont un peu plus nombreuses en 1864. «  Hanc ne vaut pas Bouin pour la religion » ;  Pioussay «  paroisse qui passe pour la meilleure de la contrée » ; Seligné : «  il y a du bien dans cette paroisse » ; Chizé «  quelques bonnes âmes » ; Le Vert : «  population assez docile » ; Les Fosses «  bonne population rurale devoir pascal rempli par la grande majorité ». La situation est peut-être encourageante à Paizay-le Chapt : « tout ce qu’on a fait pour ce lieu n’est pas sans fruit » ; de même à Fressines : «  peu de catholiques, progrès cependant en bien ». Ce n’est pas le cas à Secondigné : «  peu de pratique chrétienne » ou à Périgné : «  paroisse autrefois pieuse qui a décliné ». Les appréciations des gens sur le terrain sont moins optimistes. Ainsi, dans la présentation de son doyenné en 1873, le curé de Beauvoir-sur Niort note : «  La paroisse de Beauvoir est, comme dans ces pays de Saintonge, dans une grande indifférence » ; il dénonce au sujet de Saint-Étienne la Cigogne «  cet esprit semi protestant qui a persévéré dans ces contrés après la révocation de l’édit de Nantes ». A La Foye-Monjault : «  On trouve là, au suprême degré, cet esprit de suffisance qui est l’apanage des paysans à l’aise. Ces gens sont conservateurs car ils ont tous du bien mais ils sont révolutionnaires dans tout ce que la révolution a apporté à la religion » ou à Granzay «  Il y a là non seulement de l’indifférence, non seulement de la morgue vis-à-vis du prêtre, mais une véritable hostilité ». Et, à La Charrière qui passait pour une bonne paroisse, le curé notait en 1859 » … j’ai la douleur de voir un grand nombre de mes paroissiens vivre dans l’oubli de Dieu et de leurs devoirs, sourds à mes paroles … 26 ».

Les desservants qui allaient être progressivement affectés dans la région auraient fort à faire. Le nombre d’ordinations allant croissant jusqu’en 187427, il devait être possible d’affecter des desservants à toutes les paroisses28. Mais, paroisse ne signifie pas commune ; de là une charge pastorale accablante pour le desservant. Ainsi, en 1864, Pierre Bouin a célébré la messe de minuit à Prailles ; de retour à Thorigné, après quatre heures de sommeil, il y a célébré la messe de l’aurore, puis, à 11 heures, il était à Sainte-Blandine pour un autre office29. Mgr Pie a pu ainsi réaliser ses projets : un desservant à Fontenille, en 1863 ; un à Loizé, plus tard. Ardilleux, d’abord desservie par le vicaire de Chef-Boutonne, l’a reçu comme curé en 1865. Pendant dix ans Crézières a eu un desservant ; en 1871, Villemain a été dissociée de Couture d’Argenson. Même dans de petites paroisses, les remplacements peuvent être rapides. C’est le cas en 1875 : Ernest Chevrier, qui démissionne de Villiers-en bois, est immédiatement remplacé par Henri Vergnaud ; de même, à Luché, Louis Bonneau est, dans la même année, remplacé par Henri Hillairet. Et cette situation continue en 1876 et 1877 : toutes les succursales de la région sont enfin pourvues, mais n’oublions pas que le champ pastoral s’était considérablement accru avec la fusion de maintes paroisses d’Ancien Régime : le desservant de Paizay-le Chapt a, en sus, la charge de Crézières et Asnières-en Poitou. Aussi, certains de leurs fidèles pouvaient se sentir négligés ou oubliés. L’atmosphère religieuse s’en ressent et l’indifférence gagne du terrain. Les fêtes patronales ont perdu leur caractère religieux, comme le notent plusieurs curés en 185630. C’est le cas à Gournay pour la fête qui suit la Saint-Jean «  l’intérêt seul l’a fait établir ». A Prahecq, la fête de saint Maixent a perdu tout caractère religieux : «  L’église n’est pas plus pleine ce jour là ». A Paizay-le Chapt : «  Les habitants de Paizay-le Chapt qui ont perdu toutes notions religieuses ont conservé l’habitude de certaines réjouissances profanes vers l’époque de la fête de saint Michel ». A Seligné, «  La fête de Notre-Dame d’août a perdu tout caractère religieux». Même le pèlerinage du 13 août aux Fosses, en l’honneur de sainte Radegonde, a périclité devant la concurrence de la foire ; celui de Notre-Dame à Celles-sur Belle se maintient difficilement. En 1865, dans un article de la Semaine liturgique, l’auteur déplorait la situation dans l’arrondissement de Melle : « si tristement distingué des autres par l’anéantissement à peu près complet de la vie de la foi 31». Nommé en 1862 à Sainte-Blandine, Pierre Bouin écrivait «  C’était un ministère en pays de mission …absolument comme en pays infidèle32 ». Le correspondant de La semaine Liturgique situe Sainte-Blandine «  dans cette partie du diocèse que l’on appelle «  la Chine du Poitou33 ». L’image s’est généralisée ; la première mention que nous avons trouvée date de 1850 lorsque Edgar de Pranzay écrit à Mgr Pie pour éviter le départ du curé de Chizé, nommé à l’aumônerie de l’hospice de Niort « … ne pas enlever à notre Chine un zélé missionnaire34 ». En 1897, Vergnault, curé de Sainte-Blandine, a demandé à l’évêché l’envoi d’une cinquantaine d’exemplaires d’une pastorale «  qui convient si bien à notre modeste Chine35 ». La comparaison, qui dispense de tout commentaire, était encore reprise dans les années 1940.

Durant trois ans, les succursales avaient été pourvues, mais on relève durant ces trois années la présence de 197, 203 et 205 prêtres en activité âgés de plus de 60 ans. Et si les succursales sont pourvues, il n’en est pas de même pour toutes les communes : les fidèles d’Aubigné se trouvaient à 8 et 10 Km de paroisses disposant d’un prêtre36. Ce vieillissement du clergé en poste, joint à une baisse du nombre de vocations, pouvait laisser craindre l’apparition de difficultés. Dès 1878 une première vacance de succursale est mentionnée dans les registres de l’évêché37. En 1880, le curé de Beauvoir-sur Niort a dû prendre en charge Granzay, et celui de Gript, Le Cormenier ; toutefois, à Juscorps, la vacance due au décès du desservant n’a été que de courte durée. Le nombre de paroisses sans desservant augmente ; il est de sept en 1881 et, sur ce chiffre, quatre concernent la région et on pourrait y ajouter Sompt, souvent en binage avec une des cures des doyennés étudiés. Certes, la courbe des vocations s’infléchit au niveau du diocèse, les effectifs disponibles diminuent, mais il semblerait que, à nouveau, cette région soit quelque peu sacrifiée.

La charge pastorale pouvait varier au gré des modifications des paroisses, les annexes étant affectées différemment suivant les besoins. Joint à l’indifférence des populations et, parfois, à l’hostilité des conseils municipaux, cela explique la rotation rapide de desservants dans certaines paroisses : Saint-Martin d’Entraigues en a connu 12 entre 1851 et 1907 ; Luché, 8 entre 1875 et 1912 ; Saint-Martin de Bernegoue, 8 entre 1851 et 1907 ou, enfin Paizay-le Chapt, après une vacance de 14 années, 11 entre 1853 et 1914. Briant n’est resté que trois ans à Fors, comme Baraton à Bouin. A Belleville, Clémenceau, nommé en 1869, démissionne l’année suivante et son successeur, Quintard, repart dès 1870 ! De même, Boué est resté moins d’un an à Lusseray. Certains ne sont venus dans la région que par obéissance ; c’est le cas de Gerbier, nommé vicaire à Chizé en 1865 pour prendre en charge Availles et qui a déclaré au curé qu’il n’est venu que «  sur ordre et avec répugnance38 ». Toutefois, il est juste de mentionner que certains desservants sont restés en poste durant des dizaines d’années, même dans des paroisses à majorité protestante comme Sainte-Blandine ou Fressines. Huit prêtres sont restés plus de quarante ans dans la même paroisse : Pierre Monteil, 54 à Brûlain (la dernière année, on lui a affecté un assistant, reparti dès sa mort) ; Henri Hurteau, 45 aux Fosses ; Delphin Gautron, 43 à Couture d’Argenson ; Pierre Boone, 43 à Sainte-Blandine ; Bonnière, 44 à Fressines ; Jules Gravier, 41 à Prahecq ; Étienne Gautron 40 ans à Chef-Boutonne, comme François Bernard à Belleville. Cinq sont restés plus de 30 ans : Louis Raynard au Cormenier ; Émile Rambaud, 35 à La Foye-Monjault ; Hilaire Guillon, 34 à Seligné ; François Monteil, 33 à Perigné et Augustin Laurent 30 à Luché. Marigny est une véritable exception : deux desservants seulement entre 1851 et 1924, Edmond Moutiers jusqu’en 1880 puis Théophile Naud. A tout le moins, de tels curés étaient acceptés par la population (Couture d’Argenson ne voulait pas laisser partir son curé en 1902) mais cela ne signifiait pas, pour autant, qu’ils avaient sur elle une influence considérable. Il existe toutefois une exception : H. Hurteau, nommé en 1835 dans une paroisse difficile, les Fosses, et qu’il a, en partie transformée au point d’obtenir plusieurs vocations39. C’est que, face à l’Église, aux Églises pourrait-on même dire, se dressait un contre pouvoir : l’instituteur.

Au fur et à mesure que le siècle avance, nous nous éloignons de plus en plus des éloges décernés par les curés en 1826. Nous disposons, pour cette époque, d’une dizaine de fiches, portant toutes des appréciations favorables et même élogieuses dans le cas des instituteurs de Chef-Boutonne, Hanc ou Ardilleux40. Dès 1842, nous avons un autre point de vue avec Charles Rambert, curé de La Charrière, et qui s’était déjà plaint quand il desservait Belleville : «  Nous avons dans ce pays presqu’aucun maître d’école qui approche des sacremens. Il y en a qui ne viennent presque jamais à la messe les Dimanches. Il y en a qui y viennent. Il y en a un dans le voisinage qui ne met jamais les pieds à l’église ». Les doléances se multiplient au sujet de mariages ou d’enterrements civils de membres du corps enseignant et le curé de Paizay-le Chapt va, en 1881, jusqu’à qualifier les instituteurs de la commune et d’Aubigné de «  tristes sires ».

Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir tenté une reconquête des esprits par divers moyens : pèlerinages, enseignement, confréries ou missions. En 1898, Louis Raimond, curé de Celles-sur Belle a redonné vie au pèlerinage en l‘honneur de Notre-Dame, fort couru jadis mais dont le souvenir s’était perdu. Il écrit à son évêque : «  Enfin c’est un puissant moyen pour réveiller la foi endormie de nos contrées melloises dont l’esprit religieux se meurt sous la double et néfaste influence de l’indifférence et de l’hérésie41». Et, La semaine liturgique, puis La semaine religieuse qui lui a succédé, en font mention jusqu’en 1913. Un gros effort a été tenté dans le domaine de l’enseignement primaire, surtout pour les filles, avec pas moins de six congrégations qui tiennent 23 écoles au début du XXXe siècle42. Mais ces établissements ont été victimes des lois sur les congrégations. Au moins quatre municipalités ont envoyé des pétitions en faveur du maintien des religieuses enseignantes : celles de Chef-Boutonne, du Cormenier, de Prahecq et de Secondigné ; deux ont approuvé la mesure d’expulsion : celles de Couture d’Argenson et de Vouillé-sur-Niort43. Nous n’avons pas d’indications pour les autres municipalités ; toutefois, on peut se demander si la démarche était guidée par le seul intérêt ou par la défense d’un enseignement religieux. Sous l’impulsion de son curé, Pierre Gandin, Chef-Boutonne a même eu un établissement secondaire tenu par les Maristes ; il a disparu en 1905, en application de la loi de séparation de l’Église et de l’État. Les curés se sont efforcés de canaliser les dévotions dans le cadre de confréries, comme, par exemple, celles qui ont été érigées à Ensigné, en 1855, à Chef-Boutonne, en 1875, à Brioux, en 1894, et en 1895, ou à Luché, en 1907. Pour essayer de maintenir la pratique au-delà de la communion, les jeunes gens sont incités à adhérer à l’Association de la Jeunesse Catholique Française ; la section de Javarzay serait fort dynamique, au dire du curé. Nous trouvons trace de congrès, qui ont connu d’après La semaine religieuse un réel succès, à Villemain, en 1907, ou à Chef-Boutonne, en 1912.

Les populations se disaient catholiques, du moins quand cette rubrique figurait dans les recensements, ainsi à Aubigné en 1866. Cette affirmation pouvait masquer une indifférence totale comme en témoignent les jugements portés par les desservants tout au long de la période. En 1855, le curé de Chizé notait : «  L’élément religieux y laisse beaucoup à désirer surtout pour ce qui concerne les hommes. La partie notable des bourgeois qui habitent Chizé vient rarement à l’église ; les artisans, malheureusement, croient devoir marcher sur les traces de ces messieurs. Je ne crois pas cependant que cette abstention des offices divins vienne d’un fond irréligieux ; le respect humain me semble être la cause unique44 ».Ou bien, en 1881, Bacle déclarait au sujet d’Ensigné : «  Je suis privé de paroissiens car ils croupissent dans l’indifférence la plus grande45 ». Un dernier exemple : évoquant sa première messe à Chérigné, le curé de Luché-en Brioux écrit «  plus de cinquante de mes «  honnêtes païens » assistaient à cette messe46 ». Les visites pastorales répétées : 1876, 1882, 1893, 1897 ne semblent guère avoir eu de conséquences bénéfiques, même si nombre d’enfants ont été présentés à la confirmation, ainsi à Tillou en 1876. Il en est de même des missions, qui peuvent avoir un impact dans l’immédiat mais qui n’est guère suivi d’effet. Au dire de certains curés, ce ne sont pas ces manifestations trop espacées dans le temps qui peuvent porter des fruits ; comme l’écrivait le curé de Luché en 1907 : «  Il ne faut pas oublier que c’est un pays de mission uniquement47». Ainsi, à Loubigné la mission de 1882 a été suivie par 142 femmes et 60 hommes ; or, le nombre de communiants n’a été que d’une dizaine. Les missionnaires avaient fort à faire. En 1879, Léon Barraud, curé de Brioux, signalait à son évêque «  l’absence totale de sentiment religieux dans cette pauvre population » ; évoquant la commune de Juillé, dix ans plus tard, il écrivait : «  Pauvre commune ! Ces pauvres gens ne savent absolument rien en fait de religion48 ». A Chérigné, il n’y a pas 25 personnes à la messe dominicale, écrit le curé en évoquant une mission 1899 ; il n’a que 3 ou 4 fidèles à Lusseray. A l’occasion de la mission de 1878 à Couture d’Argenson, le curé déclarait «  Pour régénérer ce peuple hélas ! frappé par le mal de l’indifférence, l’humble apôtre aspirait au moment où il lui serait possible de [le] combattre par une Mission … ». Lors du passage de l’évêque, les desservants lui font part de leurs doléances. En 1881, celui de Chef-Boutonne déclare que la «  population [est] d’habitude indifférente ou hostile » et celui de Chizé «  beaucoup dorment du sommeil de l’indifférence ». En 1882, après avoir évoqué les paroisses de Fressines et de Mougon, en pays protestant, le correspondant de La semaine liturgique note : «  la paroisse de Celles-sur Belle n’est pas plus catholique »49.

Au hasard des renseignements glanés nous pouvons avoir une idée de la pratique religieuse dans certaines paroisses mais à des dates fort variables. Cela peut être, à tout le moins, une indication qui confirme les doléances des desservants.

paroisse date messe Pascalisants
Prahecq 1842 25 à 30 l’été

80 à 100 l’hiver

La Foye Monjault 1852 2 hommes 48 femmes
Ensigné 1855 15
Celles-sur Belle 1862 172
Montigné

Villemain

1866

1871

3 ou 4 et quelques enfants 30
Beauvoir-sur Niort 1873 quelques hommes

80 à 100 femmes

80
Brioux 1879 peu 20 à 30
Crezières 1881 25 à 30, y compris des

fidèles de La Bataille

Chef-Boutonne 1902 300 60 hommes 250 à 300 femmes

Il est difficile d’étudier durant cette période les relations entre les deux confessions. D’une part, les curés mentionnent un certain nombre de conversions au catholicisme : 217, mais Vouillé-sur Niort, Mougon et Celles-sur Belle exceptées, il s’agit souvent de conversions isolées, souvent en vue d’un mariage50. Inversement, le protestantisme semble en progrès et des protestants apparaissent dans des communes dont ils étaient absents auparavant. Il s’agit de fermiers nouvellement installés, comme à Luché, de mariages mixtes, ou bien de fonctionnaires. A Brûlain, entièrement catholique au début du siècle, on compte 5 protestants en 1874. Un protestant est enterré à Marigny, deux à Augé (Boisserolles). C’est dans le doyenné de Celles-sur Belle que l’offensive protestante semble le plus importante. Delière déplore que Triou, un village de Mougon, soit devenu à moitié protestant en 1868, ou que Sainte-Blandine, à moitié catholique au début du siècle ne compte, à cette même date, que 150 catholiques sur 703 habitants. Le curé d’Aubigné déplore que les pasteurs de Melle ou de Villefagnan viennent dans le doyenné de Chef-Boutonne. En 1862, le curé de Vouillé-sur Niort se plaignait de l’activisme des pasteurs ; ceux-ci n’hésitent pas à présider des enterrements quand les obsèques religieuses ont été refusées par le curé, ainsi à Villiers-en Bois ou Paizay-le Chapt. Toutefois, le prosélytisme de certains pasteurs ne semble pas troubler tous les desservants. Ainsi, trois ans après ses doléances, le curé de Vouillé-sur Niort constate : «  Nombre de protestants n’ont jamais fait acte de protestantisme ni assisté au prêche ; ils seraient aussi indifférents que les catholiques ». Fort de sa longue expérience pastorale, Pierre Monteil, curé de Brulain, écrivait le 9 mars 1874 à l’évêque : «  Assurément il y a beaucoup d’indifférence dans nos contrées mais cette indifférence me fait croire que le ministre a peu de chances d’y gagner des adhérents51 ».

Indifférence, toujours, hostilité, parfois, sont les termes qui reviennent dans la correspondance des curés avec les services de l’évêché. Une partie de la population est déjà détachée de toute vie religieuse ; en témoignent les cérémonies civiles. En 1879, L. Barraud déplorait le grand nombre de mariages civils à Brioux ; au 1er juin 1887, il y avait déjà eu neuf enterrements civils à Paizay-le Chapt52. Toutefois, ce recours aux cérémonies civiles n’implique pas, au dire de plusieurs curés, une indifférence ou une hostilité à l’égard de la religion ; on y avait recours parce qu’elles étaient gratuites. En 1873, Laullaut, curé de Tillou, écrivait : « L’esprit religieux ne fait ici de progrès qu’au milieu de travers inimaginables. L’argent est le Dieu du pays et l’un des plus puissants leviers d’opposition et de propagande53 ». Dans les années 1880, plusieurs municipalités prennent des mesures interdisant les manifestations religieuses qui, occasionnellement et seulement dans ce cas, pouvaient attirer un nombre conséquent de participants. En 1883, la municipalité de Brioux interdit la procession de la Fête-Dieu ; en 1886, celle de Chizé fait de même pour la procession de fin de mission et s’oppose à l’érection d’une croix sur le territoire communal. En 1888, le maire de Paizay-le Chapt interdit toute procession dans la commune. Des manifestations d’anticléricalisme se produisent : à Lusseray, un petit groupe a pris à partie les missionnaires en les injuriant et en leur lançant des pierres. En 1904, la dernière croix qui se trouvait sur le territoire de Vouillé-sur Niort, déjà brisée en 1870, a été jetée à bas. En 1909, les curés de Javarsay et de La Bataille ont été violemment pris à partie et injuriés. Cette même année, un parisien (Oscar) écrit à un habitant de Javarsay (Léopold) «  Fous le curé en l’air et sans ménagement54 ». Dès 1873, le curé de Granzay avait noté : «  Il y a là non seulement de l’indifférence, non seulement de la morgue vis-à-vis du prêtre mais une véritable hostilité55 ».

Une rupture s’est aussi produite sur le plan politique. Ce n’est plus le temps où Mgr de Bouillé faisait passer des consignes pour orienter les votes, en 1822 ou en 183056. De toute façon, ces votes, dans le cadre d’un suffrage censitaire, n’étaient pas représentatifs de la population. Depuis 1848, le suffrage universel, réduit aux seuls hommes, permet une meilleure représentation de l’état d’esprit de la population, ou, du moins d’une moitié. Entre les lois de Guizot (1833) et de Jules Ferry (1881-1882) l’alphabétisation a progressé dans les campagnes. En 1827-1830, dans trois cantons de la région : Prahecq, Celles-sur Belle (qui abritent une forte minorité protestante) et Brioux, plus de 60% des conscrits savent lire et écrire ; c’était entre 50 et 60% dans ceux de Beauvoir-sur Niort et Chef-Boutonne. En 1880-1884, le pourcentage dépasse 96% dans les trois précédents, auxquels s’ajoute celui de Chef-Boutonne ; il est supérieur à 90% dans celui de Beauvoir57. Désormais, le maître à penser du village n’est plus le curé mais l’instituteur. Il arrivait aussi que les populations n’apprécient guère des desservants formés dans le moule étroitement conservateur imposé par Mgr Pie. Les consignes de prudence de Mgr de Bouillé, surtout après 1830, sont bien oubliées ! Par contre, l’instituteur, surtout s’il est en outre secrétaire de mairie, peut rendre de multiples services matériels ; son poids dans la commune s’en trouve accru. Et le suffrage universel permet à toute la population, masculine du moins, de manifester ses opinions. En avril 1848, les huit députés des Deux-Sèvres sont tous républicains. Dans le cadre du scrutin départemental les voix des arrondissements de Niort 2 et de Melle, concernant la région, sont perdues dans la masse. Quand le vote a lieu par arrondissement, les deux envoient des députés progressistes, à une exception, Melle en 1898. En 1902 les deux députés, républicains de gauche, passent pour anticléricaux et la tradition s’est maintenue dans l’arrondissement de Melle avec Henri de la Porte jusqu’en 1919 ou Albert François, dit François-Albert, à partir de 1928. La coupure s’est approfondie entre l’Église, et la population.

Jacques Marcadé,

professeur honoraire d’histoire moderne de l’Université de Poitiers

Voir la carte des Deux-Sèvres dans le premier article.

1 Arch. dép. Vienne, 1 V 104. Lettre du 7 décembre 1815.

2 Arch. dioc. Poit., E 1-2, MAN 1830, pastorale du 9 janvier 1823, p. A.

3 Arch. dioc. Poit., Correspondance avec divers fonctionnaires. 183-1837, f. 113.

4 Arch. dioc. Poit., Z 3-15. Lettres du 24 avril 1836 et du 4 mai 1841.

5 Arch. dioc. Poit., Correspondance avec ministère et préfectures. 1820-1841.

6 idem, Brioux, s. l. Brioux. Lettre de 1886.

7 Chiffres à partir des relevés des quêtes pour les séminaires.

8 Cf. note 71 et Correspondance curés …, p. 88, 66.

9 Arch. dioc. Poit., Brioux, s. l. Paizay-le Chapt.

10 Arch. dioc. Poit., Z 3-15.

11 Ibidem, F 4, 2-2.

12 Ibidem, Mandement de Carême 1835.

13 Arch. dioc. Poit. Correspondance curés et desservants. 1831-1843, p. 16, 23, 27, 37, 43, 49, 61, 79, 81, 133, 70.

14 Médiat. Poitiers, Cart-poit.in 4°, Bouillé, n° 166.

15 Ibidem, Cart Poit. In 4°, Bouillé-Guitton, n° 287.

16 Arch. dioc. Poit. Correspondance curés et desservants, p. 108, 79.

17 Ibidem, Correspondance avec divers fonctionnaires. 1813-1837, f. 108.

18 Arch. dioc. Poit. Correspondance ministère …

19 Jean-Louis Bouthaud, Les protestants des Deux-Sèvres. An X-1851, mémoire de maîtrise, Poitiers, 1976. Les catholiques de Mougon imitent même les protestants en ayant recours à des enterrements, dans des cimetières privés, sans prêtre (Correspondance curés …, p. 91).

20 Arch. dioc. Poit. , E 2 MAN 1855, Lettre pastorale… concernant les séminaires, 1852, p. 5.

21 Idem, Brioux, s. l. Ensigné. Lettre du 10 mai 1855.

22 Ce développement, comme dans le paragraphe suivant, est tiré de notes personnelles du prélat, sur les pages blanches entre deux pages d’Ordo, 1851: p. 48-49, 50-51 – 1864 :p : 70-84. Il est retourné dans la région en 1871 : Chizé ; 1873 : d’Epannes à Mauzé-sur Mignon  et 1876 : Chizé, Javarsay, Chef-Boutonne (Ordo 1871, p. 18-18 ; 1873, p. 16-17 ; 1976, p. 20-21).

23 Arch. dioc. Poit., Brioux, s. l. Chizé. – Celles, s. l. Sainte-Blandine. Lettres adressés à l’évêque.

24 Ibidem, Beauvoir, s. l. Granzay – Brioux, s. l. Paizay- le Chapt.

25 Ibidem, Chef-Boutonne I, s. l., Couture. Chef-Boutonne II, s. l., Loubillé, Tillou.

26 Arch. dioc. Poit, Beauvoir, s. l. Beauvoir 2, s. l. La Charrière.

27 Arch. dioc. Poit. F 4-3, 2-2.

28 D’après les services de l’évêché, aucune paroisse n’est vacante en 1875-1877. Certaines sont marquées comme telles dans l’Ordo mais on peut supposer qu’on espérait y remédier grâce à des ordinations en cours d’année.

29 Arch. dioc. Poit. , Celles, s. l. Mougon.

30 Arch. dioc. Poit., F 4, 2-2.

31 P. 291.

32 Arch. dioc. Poit., Celles, s. l. , Sainte-Blandine, lettre du 9 juillet 1890.

33 1877, p. 721. En 1922, le curé de Mougon déclarait qu’il était en pays de mission !

34 Arch. dioc. Poit., Brioux, s. l. Chizé. Le mot Chine a été souligné par de Pranzay dans sa lettre du 9 mai 1850.

35 Ibidem, Celles, s.l ; Sainte-Blandine.

36 La Semaine Liturgique, 1876.

37 Arch. dioc. Poit., F 1, 1,2.

38 Ibidem, Brioux, s. l. Availles.

39 Pierre Martin, Théophile Naud, Eugène Bougouin, restés dans le diocèse alors que Louis Chaillet est entré à Bellefontaine. François Chaigne a renoncé à poursuivre alors qu’il était au séminaire de Montmorillon.

40 Arch. dioc. Poit. Il s’agit des instituteurs du Grand Prissé, de Fressines, Couture d’Argenson, Villemain, Loubillé, Chef-Boutonne, Ardilleux, Lussay, Hanc, Aubigné et Loizé.

41 La semaine liturgique, 1898, p. 707.

42 Ordo, 1901 : 5 par les religieuses du Saint et Immaculé Cœur de Marie et par celles de l’Immaculée conception ; quatre par les religieuses de La salle de Vihiers ; 3 par les Filles de la Sagesse ; 2 par les Filles de la Croix et par les Sœurs de sainte Philomène. S’y ajoutent 2 établissements tenus par les Frères de Saint Viator et un par les Frères maristes.

43 La semaine religieuse, 1902, p. 538, 174, 158, 204 ; p. 877, 158.

44 Arch. dioc. Poitiers, Brioux, s. l. Chizé. Lettre du 10 mai 1855.

45 Ibidem, s. l. Ensigné. Lettre du 26 avril 1881. Dans son étude sur la paroisse, Leparoux (le texte peut être daté de 1912) conclut : «  C’est l’indifférence qui règne dans cette paroisse ».

46 Ibidem, s. l. Luché-en Brioux. Lettre de 1901.

47 Souligné dans sa lettre du 24 décembre 1907 (Arch. dioc. Poitiers, dossier Brioux, s. l. Luché). Notons que ce prêtre aux idées fort ancrées, a parfois été imprudent, ce qui a amené le préfet des Deux-Sèvres à suspendre son traitement en 1883.

48 Idem, s. l. Brioux. Lettres du 18 mars 1879 et du 7 mai 1889.

49 Tous les exemples cités sont tirés de La semaine liturgique puis de La semaine religieuse ; il en est de même pour le paragraphe suivant.

50 Arch. dioc. Poitiers. Un cahier mentionne 139 conversions à Vouillé-sur Niort entre 1827 et 1862 ; nous avons relevé 26 actes à Mougon et 20 à Celles-sur Belle. Pour dix autres paroisses les actes conservés vont de 1 à Granzay ou Brûlain à 4 pour Montigné.

51 Tous ces exemples sont tirés des casiers des archives diocésaines, sous liasses des paroisses citées.

52 Arch. dioc. Poitiers, dossier Brioux, s. l. Brioux.

53 Ibidem, Chef-Boutonne II, s. l. Tillou.

54 Ibidem, Chef-Boutonne II, s. l. Javarsay.

55 Ibidem, Beauvoir 1, s. l. Granzay

56 Arch. dioc. Poit., E 1-2, MAN 1830. Lettre confidentielle aux curés des Deux-Sèvres, du 14 août – MAN 1836. Circulaire du 26 mai (à ne pas lire en chaire).

57 Cartes p. 418-419 dans Histoire du Limousin, du Poitou et des pays charentais, (Ed-René Labande, sous la dir., Toulouse 1976).

 

2eme partie :La crise révolutionnaire et ses séquelles

Les premières mesures de la Constituante n’avaient pas été mal accueillies ; en témoigne la quasi unanimité des prêtres en place pour la prestation du serment à la Constitution civile du clergé. La véritable coupure s’est opérée avec la politique de déchristianisation de l’An II. Désormais tout culte était interdit ; même les prêtres jureurs, dits assermentés, étaient suspects et tout recrutement sacerdotal était devenu impossible. Quand la liberté de culte a été restaurée en 1795, plusieurs prêtres étaient morts et rares étaient ceux qui osaient reprendre leur travail pastoral. Quand la paix religieuse a été rétablie grâce au Concordat de 1801, une lourde tâche attendait le nouvel évêque, d’un nouveau diocèse, Jean-Baptiste, Luc Bailly. Malheureusement, son décès dès le 15 avril 1804 allait déboucher sur une longue période durant laquelle le diocèse manqua de direction ferme. A son arrivée, en 1819, Mgr de Bouillé trouvait une situation bien compromise.

1- De l’accord à la crise

Dans cette partie du diocèse, presque tous les prêtres ont prêté serment, ce que confirme une lettre du Directoire des Deux-Sèvres au ministre de l’Intérieur1. L’ont fait tous ceux qui relevaient des archiprêtrés de Melle et de Bouin où le pourcentage de jureurs atteint les 100%. Ce n’est que dans l’ancien archiprêtré d’Exoudun que nous trouvons deux réfractaires : Villemontée, curé de Beaussais, parti en Allemagne jusqu’en 1802 et Vagnac, vicaire de Sainte-Blandine, réfugié en Piémont. Dans les paroisses saintongeaises rattachées aux Deux-Sèvres, tous les prêtres ont prêté le serment. L’encadrement pastoral, à ces deux exceptions près, était donc maintenu. Il est difficile de connaître les raisons qui ont poussé ces prêtres à prendre une position à l’opposé de celle que préconisait leur évêque. Pour certains, les titulaires des prieurés-cures, cela représentait un sacrifice financier ; pour la plupart, il semble que leur situation matérielle n’ait guère changé. Toutefois, nous nous basons sur les revenus déclarés en 1769, donc simple hypothèse et non affirmation justifiée. Il est possible que beaucoup n’aient pas voulu abandonner des paroissiens qu’ils côtoyaient depuis de nombreuses années. Les neuf qui sont mentionnés dans un document de thermidor An VI (juillet 1798) sont dans leur paroisse ou à proximité2. C’est le cas d’André Gaignepain, de Prahecq, Belin, d’Aiffres ou Martin, de Fors, restés dans leur paroisse à titre d’instituteurs ; Gaignepain aurait repris son travail pastoral après 17953. Et nous pourrions ajouter le cas de La Chauvetière, curé de La Charrière, qui est resté durant toute la période dans sa paroisse, officiant la nuit dans son église qui avait été préservée, ou bien Levesque, curé de Verrines, caché dans sa paroisse. Mais, ont aussi prêté serment de jeunes prêtres qui venaient d’arriver dans leur paroisse : ainsi, en 1785, Augustin Hautot, à Gournay ; Julien André, à Lusseray ou Rocher, au Vert. Cette prise de position semble bien correspondre à l’attente des populations. Rappelons que le cahier de doléances de Prahecq demandait que les prêtres soient salariés et il n’est pas fait allusion à des critiques des habitants à l’encontre des jureurs.

La véritable rupture commence en l’An II avec l’interdiction de tout culte, suivie de persécutions contre le clergé constitutionnel comme à l’encontre des réfractaires. Sur ce point, nous disposons aussi du témoignage d’un paysan protestant des Deux-Sèvres : « tout culte a été interdit sur le territoire de la République4 ». Pendant de longues années, les fidèles ont été laissés sans direction spirituelle et, à la différence des Réformés, les catholiques ne pouvaient se replier sur le culte familial. En même temps, les églises, vendues pour certaines en tant que biens nationaux, ont été perdues ou vouées à la démolition. C’est le cas de celles de Mougon, Périgné, Montagné, Loubillé et Loubigné, toutes deux en 1793, Hanc, Lussay et Thorigny-sur Mignon ; les églises de Mairé et de Saint-Étienne la Cigogne ont été transformées en granges ; à Aiffres, elle sert de dépôt de bois, à Prahecq et Brûlain de magasins à fourrage. Celle de Mougon, devenue bien national, a été acquise par les protestants et transformée en temple. Par contre, celle de Tillou avait été achetée par quatre particuliers qui l’ont remise à la fabrique, la paix religieuse revenue5. Nous savons que, à la fin du siècle, l’église de La Bataille est en fort mauvais état : «  totalement délabrée », comme celle de Bouin, où y vivent pourtant trois familles. C’est aussi le cas à Chef-Boutonne ; à Augé, Loizé, Ardilleux, Villefollet l’entretien a été négligé depuis de nombreuses années6. En mars 1797, la municipalité de Chizé signale que l’église est en ruine et que le culte décadaire sera déplacé dans la chapelle de l’hospice7.

La paix religieuse revenue après les différents décrets de 1795, les fidèles ont sollicité la réouverture de leurs églises. La première pétition est celle de Marigny, le 18 fructidor An IV (le dimanche 4 septembre 1796), suivie quatre jours plus tard par Les Fosses, dont les habitants s’engageaient à faire eux même les réparations nécessaires à l’édifice. Dix autres paroisses devaient les imiter.8 Mais, les édifices étaient souvent en piteux état comme nous l’avons évoqué. A Mougon ou à Hanc, c’étaient d’anciennes granges qui avaient été transformées en chapelles ; cependant les habitants de Hanc déclarent que leur église est en bon état. Il ne suffisait pas d’un lieu de culte ; encore fallait-il trouver des desservants. Toute persécution n’était pas à exclure, comme cela s’est produit après le coup d’état du 18 fructidor An V (4 septembre 1797). Ainsi, Jean-Michel Arnauld, curé de Juscorps, jureur mais rétracté, a été déporté à Rochefort. Sur les 62 prêtres en exercice en 1789 et dont nous avons pu retracer la vie, la mort avait fait des coupes sombres : 14 décès. D’autres étaient perdus pour le sacerdoce : 5 mariés9 et 3 fonctionnaires civils ; enfin, deux étaient à l’étranger, et, semble-t-il, Louis Mellin, de Belleville, resté dans sa paroisse jusqu’en 1795 et qui serait, à cette date parti, en Westphalie. La trentaine qui restait se partageait entre jureurs convaincus et rétractés qui avaient rejoint le giron de l’Église romaine, à des dates variables, ainsi Henri Bonnet en 1796. Si la population avait accepté la prestation de serment, que pouvait-elle penser de ceux qui l’avaient rétracté ? On peut supposer que, ce qui les intéressait avant tout, c’était la célébration du culte, quel que soit l’officiant. Or nous n’avons trouvé mention que de deux prêtres en activité au 19 thermidor An VI (6 août 1798) : A. Hautot, de Gournay, jureur rétracté, et Jean Chartier, de Villiers-sur Chizé, sans oublier La Chauvetière qu’ignore ce rapport. Il se peut que, par la suite, certains aient repris leur charge mais à cette date des jureurs comme Deniort, de Villiers-en bois, jureur, ou Coraze, de Tillou, rétracté, sont qualifié de «  citoyen paisible » donc n’exerçant pas leur ministère. Au hasard d’archives paroissiales on peut découvrir d’autres desservants : ainsi un ancien Cordelier, Galand, disait la messe à Aiffres avant la nomination d’un curé en 1804.

Mgr de Saint-Aulaire était décédé en 1798 à Fribourg, en Suisse. Le diocèse manquait de tête malgré les efforts des vicaires généraux qu’il avait désignés et des vicaires capitulaires élus par ce qui restait de l’ancien chapitre10. Les prêtres étaient laissés sans directives et les paroissiens pouvaient se sentir totalement abandonnés. Le concordat de 1801 allait permettre un nouveau départ, mais dans des conditions difficiles : d’après le préfet des Deux Sèvres : «  La révolution a montré que le paysan de la plaine était moins attaché à la foi de ses pères11 ».

2- Le diocèse concordataire

Les deux diocèses de la Vienne et des Deux-Sèvres étaient réunis dans le cadre du nouveau diocèse de Poitiers, couvrant les deux départements. Il ne faut pas y voir une volonté de reconstituer l’ancien diocèse de Poitiers. Le Premier consul s’était montré moins généreux que la Constituante et désormais plusieurs départements étaient réunis dans un diocèse unique, ainsi, à proximité, la Charente-inférieure et la Vendée. Par la suite nombre de départements ont retrouvé leur diocèse, mais Poitiers n’a pas été démembré. Les cadres religieux sont désormais calqués sur les institutions civiles : les archiprêtrés correspondent aux arrondissements, les vice-archiprêtrés, ou doyennés, aux cantons. Seul, le chef lieu de canton abrite une cure ; les autres paroisses ne sont que des succursales. Les 76 paroisses de 1789 avaient cédé la place à 5 cures et 51 succursales. C’est dans ce cadre que le premier évêque concordataire, Mgr Bailly, allait réorganiser la vie religieuse.

La première condition était de disposer de prêtres en nombre suffisant. Or le recrutement était tari depuis une douzaine d’années, si l’on excepte les quelques prêtres constitutionnels, c’est-à-dire, ici, ordonnés par l’évêque constitutionnel Jean-Joseph Mestadier, mais qui n’ont guère persévéré. Il fallait ensuite passer par deux démarches : la réconciliation avec l’Ordinaire, chose faite en 1803 et 1804, et la prestation d’un serment devant les autorités civiles, préfet ou sous-préfets. Ces deux obstacles ont, apparemment, été franchis sans difficultés dans la région et, dans son mandement de l’été 180312, Mgr Bailly pouvait mettre un nom devant chaque nouvelle paroisse, Villiers-en bois excepté. La géographie des cures avait été largement modifiée par rapport à la situation antérieure : quinze paroisses d’avant 1789 avaient été supprimées et rattachées à une voisine. C’est le cas de Fontenille et Saint-Martin-d’Entraigues, Couture d’Argenson et Villemain, Bouin et Hanc, Mairé et Aiffres, Granzay et Gript … pour ne prendre que ces exemples. Dans la mesure du possible, Mgr Bailly a laissé en poste les anciens desservants ; Entraigues, Tillou, Gournay, Bouin, La Charrière, La Foye-Monjault, Chizé, Les Fosses, Prahecq, Sainte-Blandine et Fressines ont retrouvé leur curé après 13 ans d’absence. Girard, vicaire à Marigny en 1789, et Mesnard (qualifié de constitutionnel), à Périgné, restent dans ces paroisses, à titre de curés. D’autres ont retrouvé leurs paroissiens dans le cadre des fusions : H. Bouquet, de Villemain, à Couture-Villemain. Était-ce par commodité ou plus exactement pour répondre aux veux des fidèles, vox populi vox Dei ? Nous ne saurions trancher. D’autres ont été nommés dans une paroisse voisine : Pierre Fraigneau passe d’Ardilleux à Asnières, Jean-Pierre Gaultier de Villefollet à Seligné, Julien André (« excellente réputation ») de Lussay à Chef-Boutonne.

Mettre des noms ne suffisait pas ; encore fallait-il que les personnes désignées soient capables de remplir leur travail pastoral, et ce dans des conditions difficiles. Par exemple, on conçoit que Jacques Coraze, en poste à Tillou avant 1769, ait récusé sa nomination. Toutefois, il est resté dans la paroisse, assistant et sans doute suppléant le nouveau curé Pierre Moreau, car, à sa mort en 1817, deux ans après P. Moreau, il est marqué «  curé de Tillou ». Dans les archives départementales de la Vienne, on trouve maintes requêtes de curés demandant à être déchargés de leurs nouvelles fonctions. Nous n’en avons pas trouvé concernant Marché, ancien curé de Marigny qui, déjà en 1798, était qualifié de «  vieux [86 ans] et infirme ». Deux curés nommés en 1803 sont décédés l’année suivante : Motte, de Saint-Martin de Bernegoue, et Arnault, de Juscorps. Aussi, le nombre de succursales déclarées vacantes dès nivôse An XII (1804-1805)13 est de 22 (une seule dans le mandement, rappelons-le) et six ont déjà changé de titulaire.

Mgr Bailly était à même de régler les problèmes humains. L’ayant rencontré à Paris, Mgr Montault, ancien évêque de la Vienne et futur évêque d’Angers, le qualifiait ainsi dans une lettre à son ami François Sabourin «  Il est extrêmement conciliant ; c’est un prélat plein de sagesse et de bonté14 ». Est-ce pour satisfaire des fidèles qui n’aimaient pas changer leurs habitudes ? Dès 1804, il déclarait : «  Nous permettons aux Ecclésiastiques résidens dans les différentes parties de notre diocèse réunies à notre Siège de conserver leur liturgie15 ». Mais il y avait une foule d’autres problèmes à résoudre. Nous ne faisons pas allusion ici aux fabriques, institution auxquelles les Poitevins semblent réfractaires malgré l’ordonnance de Louis XVI, en 1786, ou, plus tard, les exigences de Napoléon, en 180916. Il s’agit de problèmes matériels : l’existence même d’églises, comme nous avons vu, et aussi de presbytères. C’était un souci supplémentaire pour le prélat. Son décès, après seulement quinze mois d’épiscopat, allait aggraver la situation.

3- Les années difficiles [jusqu’en 1819]

La disparition de Mgr Bailly ouvrait de nombreuses années durant lesquelles le diocèse allait manquer d’une direction ferme. Louis Mathias de Barral, évêque de Meaux avait été nommé administrateur provisoire, dans l’attente du siège de Tours. Cette nomination avait pour but de régler le problème de la dissidence de la Petite Église ; nous n’avons pas trace de décisions dans d’autres domaines. Dominique de Pradt, qui lui a succédé durant deux ans, semble plus préoccupé par sa carrière que par les soucis pastoraux17. A tout le moins, on peut mentionner un bon résultat : grâce à ses bonnes relations avec le pouvoir, il a obtenu que le nombre de séminaristes boursiers soit augmenté18. Après son départ pour le siège de Malines, son successeur, Sylvestre Bragousse de Saint-Sauveur, nommé en 1809, ne reçut jamais ses lettres d’investiture. Ses mandements portent simplement le titre d’ «  évêque nommé » et il eut le bon goût de laisser agir ses vicaires généraux, tout particulièrement Augier de Moussac, véritable cheville ouvrière des services de l’évêché19. En 1814, Mgr de Saint-Sauveur remit sa démission au Saint Père mais n’eut pas la satisfaction de se voir nommé à nouveau à Poitiers, ni à un autre siège épiscopal. Poitiers resta ainsi sans évêque titulaire jusqu’en 1817, date de la nomination de Mgr de Bouillé. Toutefois, diverses intrigues politiques au sujet du Concordat, retardèrent son investiture et ce n’est que le 5 décembre 1819 qu’il put prendre possession de son nouveau champ pastoral.

Durant cette longue période la situation n’avait cessé de se dégrader. En 1812, il n’y avait, pour tout le diocèse que 300 prêtres pour les 459 succursales. Et pourtant, le nombre de paroisses avait été réduit par rapport au projet initial : dès 1805, dans les Deux-Sèvres ; à nouveau, en 1807, pour tout le diocèse20. Par ailleurs, les conditions matérielles ne se sont pas améliorées : en 1819 il y avait encore dans les Deux-Sèvres 110 paroisses sans presbytère, 18 sans église et il aurait fallu réparer 174 presbytères et 266 églises21. D’ailleurs, même si les conditions matérielles s’y prêtaient, il aurait été difficile de trouver assez de desservants. De 1802 à 1808, Bussereau a été le seul prêtre pour les 23 paroisses du doyenné de Brioux22

En 1815, les vicaires généraux tiraient déjà la sonnette d’alarme : «  Plusieurs prêtres qu’on pourrait encore employer allèguent leur âge, leurs infirmités, les peines et dangers du ministère. Certains sont approuvés pour la confession et rendent quelques services à MM les curés ; on ne peut en attendre de plus23 ». Le nombre de prêtres disponibles se réduit ; ce n’est qu’en 1817 que les vicaires généraux peuvent caresser l’espoir d’une promotion de 15 prêtres et, jusqu’en 1822, le nombre de décès a toujours largement dépassé celui des ordinations24. Il était donc difficile de remplacer les prêtres décédés ; or, les morts sont nombreuses dans cette région où certains prêtres étaient déjà en poste dès les années 1760. En 1805, ce sont Bernard, d’Aiffres, et Motte, de Saint-Martin de Bernegoue ; en 1806, Perroche, de Paizay-le Chapt, et Bouleton, d’Aubigné ; en 1807, Mignot, de La Charrière ; en 1808, Jean-Michel Arnaud, du Cormenier, et J-J. Dillon, de Fressines ; en 1809, A. Hautot, de Gournay ; en 1810, Festy, de Vouillé-sur Niort ; en 1813, Sauzé, de Brioux-sur Boutone, et A. Gagnepain, de Prahecq ; en 1815, Lasseron, des Fosses, P. Moreau, de Tillou et Vagnac, de Sainte-Blandine ; enfin, en 1817 Claude Desprez, de La Foye-Monjault, et Amussat, de Luché25. Ce sont autant de cures qui se trouvent vacantes, et, parfois pour longtemps. Les documents disponibles depuis 1816 montrent qu’il y avait au moins 27 succursales vacantes dans la région, soit la moitié : 6 ou 7 dans le doyenné de Beauvoir, 7 ou 6 dans celui de Brioux, 6 dans celui de Chef-Boutonne et 4 dans ceux de Prahecq et de Celles-sur Belle26. Il pouvait certes y avoir des palliatifs, mais en fonction de la bonne volonté et des possibilités des prêtres en exercice : ainsi le desservant de Lusseray et Tillou, avait pris momentanément en charge Sompt, pourtant d’un autre doyenné27.

Aux paroisses, déjà agrandies par les réunions de communes, s’ajoute désormais la prise en charge de fidèles des paroisses vacantes. C’est une lourde tâche pour un clergé, souvent vieilli et en nombre insuffisant. Ce déficit d’encadrement a des conséquences graves, d’autant que, mais la critique est d’ordre général, trop de prêtres s’absentent. Dès le début de son épiscopat, Mgr de Bouillé a réagi contre ce laisser aller «qui n’était pas le cas autrefois même quand les paroisses étaient bien pourvues28 ». Les vicaires généraux le déploraient déjà en mai 1816 : « Le sacerdoce s’éteint et le flambeau de la foi semble jeter sur nous ses derniers feux. Une funeste indifférence pour le culte de nos ancêtres règne dans les palais et les chaumières29 ». Et, au cours de sa visite générale, Mgr de Bouilé ne peut que constater : «  L’ignorance, la corruption des mœurs, la perte de la foi sont les suites malheureuses de la cessation du divin Ministère30 ».

Cette crise de l’Église catholique ne profitait pas pour autant à l’Église réformée, malgré son existence désormais officielle dans le cadre des Articles organiques. Elle avait été réorganisée en consistoires, les communes de la région étant partagées entre ceux de Niort et de Melle. Elle connait les mêmes difficultés avec le manque de pasteurs : 2 au lieu des 6 prévus et la désaffection des fidèles. Pour certains, être protestant c’est s’affirmer comme non catholique sans pour autant vivre sa religion. Curieusement, c’est au moment où Mgr Bouillé commence une reprise en main du côté catholique que nous assistons à un renouveau de l’Église réformée.

Jacques Marcadé,

Professeur honoraire d’histoire moderne de l’Université de Poitiers

Consulter la carte des Deux-Sèvres dans le premier article

1 Arch. dép. Deux-Sèvres, L 45, 22 novembre 1790 «  La Constitution civile du clergé, ce district [Châtillon] excepté paraît y avoir été bien reçu, le nombre d’opposants a été très faible ».

2 Arch. dioc. Poit., X 2-12.

3 Ibidem, Prahecq, abbé Demellier, Prahecq et ses environs, Paris, reprint 1990, p. 161 – s. l. Prahecq.

4 Cité par André Benoist, Le «  grand brouillement ». Journal d’un paysan protestant à l’époque de la Révolution, Bull. Soc. Hist. des Deux-Sèvres, 1988, p. 229-248.

5 Arch. dioc. Poit., F 4/2-2. C’est une enquête menée en 1856 ; il se peut que les renseignements donnés par les curés, sur la base de traditions orales, soient quelque peu erronés. Dans quinze autres cas : Ardilleux, Juillé, Villiers-sur Chizé… ils déclarent qu’il ne reste que des ruines des anciennes églises mais sans en dater la destruction.

6 Ibidem, X 2-12.

7 Arch. dép. Deux Sèvres, L 35, lettre du 17 ventôse an V (17 mars 1797). Cette chapelle a fait, par la suite, office de lieu e culte.

8 Secondigné, Belleville, Chef-Boutonne et Javarsay, Ardilleux, La Bataille, Fontenille, Gournay, Loubigné et Tillou. Les demandes de Saint-Martin de Bernegoue et d’Ardilleux sont aussi aux archives départementales des Deux-Sèvres (L 141).

9 Arch. dioc. Poit. A 1, 8, 9. Quatre d’entre eux ont sollicité la réhabilitation de leur mariage entre 1804 et 1807 : Pierre Martin, Sébastien Genet, Mathieu Aupois et Cyril de Gaussaincourt.

10 R.P. Pattern Roué, Le Père Coudrin et la dualité de gouvernement dans l’administration du diocèse de Poitiers en 1798, Bull. Soc. Antiq. Ouest, 1938, p. 777-799.

11 Mémoire statistique du Département des Deux-Sèvres … par le C. Dupin, préfet de ce département, Niort, An IX, p. 194.

12 Tableau arrêté à Poitiers les 8 thermidor et 14 fructidor An XII (27 juillet-1er septembre 1803) et approuvé à Saint-Cloud les 25 thermidor et 23 fructidor An XII (13 août et 10 septembre 1803). Nombreux exemplaires, tant aux Archives départementales qu’aux Archives diocésaines.

13 E. Jacquin, Annuaire statistique du département des Deux-Sèvres pour l’an XII, Niort, passim

14 Arch. dioc. Poit. Papiers Sabourin

15 Ibidem, X 3-4. Mandement du 16 nivôse An XII (7 janvier 1804), p. 33.

16 J. Marcadé, Les fabriques rurales dans le diocèse de Poitiers de Mgr de Caussade à Mgr de Bouillé (1750-1840), La culture paysanne (1730-1830), Colloque du Centre d’Histoire culturelle et religieuse (24-25-26 mai 1993), Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, 1993, p.489-498.

17 Voir le jugement fort sévère d’Aymer de la Chevalerie dans L’épiscopat français depuis le Concordat jusqu’à la Séparation (1802-1905), Paris, 1907. Consultable en tiré à part.

18 Arch. dioc. Poit., E 1-2, MAN 1842.

19 Moussac (marquis de), Un prêtre d’autrefois, l’abbé de Moussac, vicaire général de Poitiers, 1753-1822, Poitiers, 1911. Quelque peu hagiographique.

20 Arch. dép. Vienne, 5 V 1. Lettre du 27 messidor An XV (15 août 1807) adressée aux sous préfets.

21 Jules Richard, Histoire du département des Deux-Sèvres sous les règnes de Louis XVIII et Charles X, Saint-Maixent, 1844, p. 127.

22 La semaine Liturgique, 1882, p. 295. Jusqu’en 1818, il n’y a eu que deux prêtres dans le doyenné.

23 Arch. dioc. Poit., E 1-2, MAN 1823.

24 Arch. dioc. Poit., F 1-4 et Registre des ordinations, incorporations et excorporations, 1808-1827.

25 J-M Béduchaud, Le clergé du diocèse de Poitiers. Les évêques et prêtres morts depuis le Concordat, Poitiers, 1906.

26 Arch. dioc. Poitiers, E 1-2, MAN 1823, 1830, 1836, 1841 1 et 2, 1842. Documents imprimés sur les quêtes, parfois en double mais aussi quelques lacunes. En outre, Aigonnay et Beaussais, mentionnées vacantes en 1816, n’apparaissent plus dans les tableaux suivants.

27 Arch. dioc. Poit., X 3-4.

28 Arch. dép. Vienne, 1 V 104. Circulaire du 5 octobre 1821.

29 Arch. dioc. Poit., E 1-2, MAN 1823.

30 Ibidem, MAN 1823. Pastorale du 5 octobre 1821.