corruption

 

L’exode.

L’image qui l’emporte aujourd’hui lorsqu’on pense au Venezuela, est celle d’une foule gigantesque faisant la queue à la frontière avec la Colombie ; tous ces gens – ils sont des milliers chaque jour – cherchent à fuir leur pays. Et pourtant celui-ci n’est pas en état de guerre, comme c’est le cas en Syrie, par exemple. Non, ces malheureux cherchent simplement à trouver de quoi manger et se soigner. Car chez eux la misère atteint un point que l’on n’imagine pas et dont les médias français – pour quelle raison ? – ne se font que très peu l’écho.

Pourtant cela concerne des centaines de milliers, voire des millions d’êtres humains. En outre, le phénomène ne cesse de s’aggraver : on estime généralement que 250 000 personnes ont cherché refuge en Colombie en 2016 ; en 2017, on a observé une augmentation de 110 %, ce qui correspond à une évasion de 550 000 personnes de plus. En deux ans, ces migrants ont donc été au moins 800 000 à quitter le pays de la faim, provoquant par contrecoup un cas de conscience à la Colombie qui, sortant à peine de 40 années de galère en raison des guérillas des FARC et de l’ELN, n’a pas les moyens d’accueillir tous ces exilés qui manquent d’absolument tout (les femmes en sont même réduites à vendre leurs cheveux pour 20 €).

Ajoutons que leur nombre total est probablement bien plus élevé, car ils sont plusieurs dizaines de milliers dans chaque pays d’Amérique latine ; on en trouve même en Espagne et aux États-Unis . Le chiffre réel de ceux qui ont émigré dans ces conditions oscille entre 2,7 millions de personnes (selon l’Observatoire de La Voz de la Diáspora Venezolana) et 4 millions (d’après l’association Consultores XXI). Certains observateurs pensent même que ce dernier chiffre est dépassé en ce début 2018.

Notre ambition ici est d’essayer de comprendre ce qui a motivé cet exode et fait de ces personnes officiellement des réfugiés (décision de l’ACNUR, Agence de l’ONU pour les Réfugiés).

Misère de misère

La première raison qui a poussé ces malheureux hors de chez eux est la très grande misère qu’il connaissent. Et qui se manifeste d’abord par une grande pénurie de tout. De l’alimentation : le riz, les pâtes les fruits et les céréales, l’huile et, surtout, le maïs blanc, dont la farine sert à confectionner les arepas, sortes de petits pains qui sont la base de l’alimentation populaire. Mais il y a aussi un manque de tout le reste : papier toilette, produits d’hygiène (savon, dentifrice, serviettes pour les femmes, couches pour bébés, etc.), bière ; et ne parlons pas des pièces de rechange pour les automobiles, les machines ou les appareils électro-ménagers.

Pour conclure ce point et permettre de mesurer le gouffre de la disette, signalons, avec le journal de Caracas Versión final du 26 mars dernier, que dans ce pays très catholique, en raison du prix très élevé de la farine, on a même une pénurie d’hosties, constatée lors des messes de Pâques où, dans certaines églises, les prêtres ont été obligés de les couper en quatre !

Bien entendu, la loi de l’offre et de la demande fait que les prix des produits de première nécessité augmentent de semaine en semaine, à mesure des arrivages, et, parfois même, d’un jour à l’autre. Mais les rayons des commerces et des supermarchés sont plus couramment vides que pleins. Et quand ils sont approvisionnés, il faut faire la queue pendant des heures… quelquefois pour rien ; patienter trois, quatre, cinq, six heures est quelque chose de fréquent.

Comme le gouvernement a imposé de maintenir des prix stables et que l’inflation est galopante, les commerçants ne parviennent pas à maintenir une adéquation entre leurs prix d’achat et leurs prix de vente. Ce qui fait que beaucoup de commerces ont tiré définitivement leur rideau ces dernières années : Víctor Maldonado, dirigeant de la Chambre de Commerce de Caracas, a déclaré que sur les 80 000 commerces que comptait la capitale il y a 15 ans, il n’en reste plus que la moitié, dont 9 sur 10 sont de petits commerces sans employés, qui vivotent tant bien que mal.

La première conséquence de cette situation est que les prix s’envolent. Un organisme vénézuélien, le Centre de Documentation et d’Analyse des Travailleurs a calculé qu’en décembre 2017 un travailleur de base devait consacrer l’équivalent de 45 salaires minimum pour s’acheter le panier de la ménagère (qui coûte 7,8 millions de bolivars). Au même moment, un bon salaire mensuel dépassait rarement 6 millions de bolivars, soit environ 60 $.

Enfin, il ne faut pas oublier que l’économie souterraine offre 60 % des emplois, emplois mal payés et peu sûrs. Il n’est donc pas étonnant que la population pauvre augmente. Une enquête d’Encovi (Encuentas Condiciones de Vida) montre que les habitants vivant au-dessous du seuil de pauvreté, qui étaient 48,4 % en 2014, sont aujourd’hui (2017) 87 %, et que la grande pauvreté, qui touchait 23,6 % de la population en frappe maintenant 61,2 %.

Affamés et malades

Le premier effet de cette situation est que le nombre de personnes souffrant de la faim est très élevé : un rapport du Cecodap de l’année 2016 nous apprend que, dans le Grand Caracas, 61,3 % des foyers interrogés avouent se coucher quotidiennement avec la faimr ; 82 % d’entre eux se privent de petit-déjeuner.

Le gouvernement a bien mis en place un Programme d’Alimentation Scolaire (PAE), mais une étude du même organisme montre que, contrairement à ce que disent les autorités, 69,3 % des enfants scolarisés ne reçoivent rien. Ajoutons qu’un million de jeunes ne va plus à l’école et ne peut donc recevoir cette aide alimentaire.

Conscientes, malgré tout de cet échec, elles ont lancé, pour la période 2018-2021, le “Plan de la Patrie” qui consiste à créer 20 000 potagers scolaires, transformant les établissements en “Centres Locaux de Production d’Aliments”. Les associations de parents d’élèves, comme la Fenasopadres, restent très dubitatives devant cette aventure, comme le rapporte le journal de Caracas El Nacional du 11 février dernier, car rien n’est fait pour que la mesure soit appliquée.

Pour ce qui est des adultes, le gouvernement a créé pour eux des sacs de nourriture à prix modéré ; mais ils n’arrivent qu’à un tiers de la population (12,6 millions de personnes sur un total de 31,5 millions d’habitants.

Cette cruelle pénurie alimentaire provoque un amaigrissement généralisé de la population. Déjà il y a un an, The Economist nous disait que, pour l’année 2016, les trois-quarts des Vénézuéliens avaient perdu chacun 8,7 kg en moyenne. Une enquête récente d’Encovi (Encuesta sobre Condiciones de Vida) nous apprend que 64,3 % des Vénézuéliens  adultes déclarent avoir maigri d’au moins 11 kg au cours de l’année 2017. Ce que, grâce aux moyens modernes, peuvent vérifier tous ceux qui, chez nous, ont de la famille ou des amis dans ce pays. D’autre part, la nourriture obtenue est de mauvaise qualité et déficiente en fruits et légumes, ce qui entraîne un affaiblissement et une fragilité de la santé, aggravée par la pénurie de médicaments (dont il manque souvent 80 à 90 % de ce qu’il y avait en pharmacie il y a quelques années).

Si l’on ajoute que 68 % des habitants n’ont pas d’assurance santé, on comprend que tout cela débouche, fort logiquement, sur une mortalité accrue.

Pour ce qui est des enfants, on sait qu’en 2017 la mortalité infantile a augmenté de 30 %. Le 26 janvier 2018, le porte-parole de l’Unicef, Christophe Bouliac, a révélé que 15,5 % des enfants examinés par Caritas ont un poids inférieur à celui qu’ils devraient avoir pour leur âge. Cette situation entraîne des dégâts sur leur développement physique et mental.

Autre facteur : la pénurie de médicaments est terrible et provoque une surmortalité, comme c’est le cas pour bien des malades du cancer qui pourraient être sauvés, mais ne le sont pas parce que le pays ne peut plus acheter de spécialités à l’étranger. Le gouvernement répond que le Venezuela produit des médicaments. Mais le Sefar (Servicio de Elaboraciones Farmaceúticas) n’a pu fabriquer que 714 000 unités en 2015, alors qu’il en aurait fallu 20 millions ; cette fois la pénurie est due au manque de la matière première entrant dans leur composition.

Signalons également que la malaria, qui avait quasiment disparu dans les années 40, resurgit avec 240 000 cas en 2016, le double de l’année précédente. Et l’on voit également des maladies comme la diphtérie, l’hépatite A, le zika et la tuberculose rapidement progresser.

 

[des bébés à l’Hôpital Domingo Guzmán Lander d’Anzoategui, placés dans des boîtes en carton par manque de lits.]

Tout cela est favorisé par le fait que les hôpitaux, naguère bien équipés, manquent désormais de tout : bien sûr de draps, mais surtout de médicaments, d’oxygène, d’instruments, etc. Le personnel est sous-payé : alors qu’en décembre 2017 le panier de la ménagère revenait à plus d’1, 1 million de bolivars, un interne ne gagnait que 800 000 bolivars par mois. Le résultat est que les médecins quittent le pays en grand nombre : 22 000 sont déjà partis pour des cieux plus cléments.

La grande insécurité

Par ailleurs, la pauvreté généralisée s’accompagne d’une délinquance explosive : un peu partout dans le pays, et pas seulement à Caracas, les vols, les agressions et les tentatives de pillage se multiplient, car les gens ont faim. Les commerçants – presque toujours des petits épiciers – défendent leurs boutiques comme ils peuvent. Ces attaques se soldent assez souvent par des morts et des blessés.

Un autre cas très fréquent est de se voir arracher des mains le sac des commissions à la sortie des commerces. Et le non-respect des règles essentielles s’étend à toutes les strates de la société, touchant des gens qui n’avaient encore jamais basculé dans la délinquance, comme l’indique un rapport de l’OVV (Observatoire Vénézuélien de la Violence) pour 2017, qui explique que les témoignages se multiplient de cas d’enfants qui, voyant certains camarades de classe avoir dans leur gamelle des aliments que leur estomac réclame, n’hésitent plus à se servir, parfois par la force.

Parallèlement, la délinquance ordinaire a explosé. Ce qui fait que le taux d’occupation des prisons atteint 400 %, d’après l’ONG Una Ventana a la Libertad (Une Fenêtre sur la Liberté). Elle ajoute que ces établissements pénitentiaires manquent de tout : 62 % n’ont pas de toilettes, 6 % manquent d’eau potable, 52 % de ramassage des ordures et 98 % sont sans service médical. Et la violence y règne : il y a peu, dans celle de la ville de Valencia, une émeute suivie d’un incendie a fait 68 morts.

Plus généralement, ce qui frappe et terrorise les habitants, c’est la terrible insécurité et la violence quotidienne. Déjà, pour 2016, l’OVV (Observatoire Vénézuélien de la Violence)  signalait que le nombre des homicides ne cessait d’augmenter, atteignant le chiffre de 28 479, soit un taux de 91,8 pour 100 000 habitants, plaçant ainsi le pays au second rang des pays les plus dangereux. Quant à Caracas, elle se révélait, dit le rapport, 14 fois plus violente que Sao Paulo, 10 fois plus que Bogota et 15 fois plus de la ville de Mexico. En 2017, la capitale a atteint l’indice effrayant de 130 homicides pour 100 000 habitants. Remarquons enfin que la population ne se laisse pas toujours agresser sans réagir : on a ainsi enregistré dans le pays, en 2016, quelque 120 morts par lynchage.

Une économie en ruine

La mauvaise situation que nous avons décrite jusque-là est en réalité l’une des conséquences de la très mauvaise gestion économique du pays par les présidents Hugo Chávez, puis Nicolas Maduro et leur parti, le PSUV (Parti Socialiste Uni du Venezuela). A leur arrivée au pouvoir, ils ont trouvé un pays dont la richesse principale était le pétrole. La population, plutôt mal traitée jusqu’alors par les gouvernements de droite ou du centre qui s’étaient succédés, réclamait une amélioration de son sort. Chávez accéda à cette exigence tout à fait justifiée. Aussi le pays connut-il dans les années qui suivirent un réel progrès social.

Mais, dans son action, le président commit plusieurs erreurs que son successeur aggrava.

La première, et probablement la plus lourde de conséquences, fut de faire comme si la manne du pétrole était inépuisable. Certes, le Venezuela en possédait et en possède toujours les plus grandes réserves du monde, ce qui lui valut alors le surnom de “Venezuela saoudi”. Cela se traduisit par la redistribution très généreuse des profits de cet or noir, au nom de la “Révolution bolivarienne”.

Dans le même temps, le gouvernement gonfla, par clientélisme populiste, le personnel de l’entreprise d’État, Petróleos de Venezuela (PDVSA), qui gérait cette ressource, dont le personnel passa de 32 000 personnes à 105 000, entre 1998 et 2011. Il est important d’ajouter qu’une grande partie de ce nouveau personnel était souvent peu compétente. Le résultat fut catastrophique, car le procédé greva lourdement l’entreprise. En effet, on observa alors assez vite que la production chutait de 3,5 millions de barils par jour en 1998 à 2,4 millions en 2012 et que, parallèlement, on n’en exportait plus que 1,6 millions au lieu de 3.

Un autre phénomène a joué un rôle dans la diminution des ressources que procurait le pétrole. Ce fut le fait que la compagnie d’État PDVSA (Petróleos de Venezuea, Société Anonyme) fut mise à sac par les hiérarques du mouvement chaviste : les profits de l’entreprises furent détournés par milliards.

La compagnie cessa alors d’investir à la fois dans de nouveaux gisements et dans l’entretien et le renouvellement du matériel existant, ce qui entraîna une baisse de la production : en 2017, elle a ainsi baissé de 300 000 barils/jour (Données d’Ecoanalítica). Rien que pour le mois d’octobre 2017, le pays a produit 1,86 million de barils par jour, soit 110 000 de moins que ceux que l’OPEP lui permettait de produire.

Ces mêmes pratiques néfastes de mauvaise gestion, d’incurie et de corruption ont également frappé Corpoelec, l’organisme d’État en charge de l’électricité. Le résultat de cela est que les coupures de courant se multiplient dans tout le pays, et même à Caracas qui en a connu 116 au cours de l’année 2017, certaines de plus d’une semaine. Ce qui n’a pas de conséquences que sur le confort des habitants, mais aussi sur leur sécurité (plus d’éclairage public favorise les agressions le soir) et sur leur santé (les réfrigérateurs ne marchant plus, bien des médicaments sont perdus… et irremplaçables en raison de la pénurie généralisée) ; et à la campagne, une coupure, même d’un journée, fait perdre la collecte de lait de ce jour.

Ce qui vient d’être dit sur le pétrole, quasi unique ressource du pays, explique que la situation ait entraîné, surtout lorsque le prix international du baril s’est affaissé jusqu’aux alentours de 40 $, une énorme dette, estimée – il n’y a pas de données statistiques fiables – entre 100 et 150 milliards.

Et l’état calamiteux des finances publiques fait que, bien que le prix du baril soit remonté jusqu’aux alentours de 60 $, le pays ne parvient pas à se redresser. Car les mauvaises habitudes persistent. En novembre 2017, trois échéances concernant certains intérêts de sa dette n’ont pas été honorées.

La situation des finances publiques est alarmante : le pays possède encore 9,7 milliards de dollars de réserves, mais il devait rembourser 1,47 milliard en décembre dernier et il doit encore rembourser environ 8 autres milliards en 2018.

Selon l’EMTA (Association des Courtiers des Marchés Émergents), les titres de la dette du Venezuela sont en situation de défaut (Rapport du 8 janvier 2018). Les agences de notation Standard & Poor’s et Fritch ont émis le même diagnostic.

Hyperinflation

Il est bien évident que, dans une telle situation, la monnaie n’est plus respectée par les marchés, et plusieurs experts peuvent parler de banqueroute. Le pays est dans un état comparable à celui qu’a connu la République allemande de Weimar dans les années 30. Il y a environ un mois, la Banque Centrale a dû faire subir à la monnaie officielle un lifting en lui enlevant trois zéros ; en même temps, elle commence à émettre les nouvelles coupures ; mais le plus gros billet, de 500 nouveaux bolivars (500 000 anciens), permet tout juste d’acheter un carton de 30 œufs.

L’inflation fin 2017 a atteint 2 616 % (et même 2 700 % pour la société Ecoanalítica). Quant aux perspectives pour 2018, elles sont très sombres : l’économiste vénézuélien Oliveros pense qu’elle s’élèvera à 7 000 % ; un autre économiste, Orlando Ochoa, envisage qu’elle puisse atteindre le double, ce que confirme le FMI qui craint un indice de 13 000 %.

Par l’intermédiaire de la Banque Centrale, le gouvernement a fixé un taux de change de 10 bolivars pour 1 dollar ; ce taux officiel est appliqué à l’argent que l’État permet, sous strict contrôle, aux entreprises d’obtenir pour acheter à l’étranger des produits indispensables et que le pays ne produit pas. Mais, dans la pratique, il faut dépenser 120 000 bolivars pour obtenir un dollar en décembre 2017, et plus de 200 000 en février 2018. Ce que le pouvoir explique par une “guerre orchestrée par Washington”, alors que la cause en est l’incroyable incurie du gouvernement en place depuis 1999.

Pris dans cette spirale infernale, les Vénézuéliens n’ont trouvé, comme parade, que l’utilisation quotidienne du dollar américain qui devient ainsi, de fait, la monnaie réelle du pays. En effet, les journalistes étrangers notent que l’on trouve de plus en plus de commerces qui affichent directement leurs prix en dollars (et non dans la monnaie nationale). Mieux même, les clients qui veulent payer en bolivars se voient appliquer une “commission” de 10 % !

Pour effacer cette image et contrer cette situation financière catastrophique, Maduro a décidé de créer une nouvelle monnaie qui ne serait pas sous le regard scrutateur de la Banque Mondiale et du FMI ; juste avant Noël dernier, il a lancé un bitcoin qu’il a baptisé le petro, car il repose sur les réserves de pétrole, d’or, de gaz et de diamants du pays. La première émission a été fixée au 20 février 2018 et le taux à 60 $.

En fait, la monnaie n’est que le reflet de l’effondrement de l’économie. En effet, l’appareil productif est tombé en ruine, comme cela transparaît dans le chiffre du PIB qui a chuté de 46 % dans les 4 dernières années : – 5 % (2014), – 8 % (2015), – 16 % (2016) et – 17 % (2017).

Oubliées, l’agriculture et l’industrie

Et, contrairement à ce que proclament les dirigeants chavistes, cette chute n’est pas due à la baisse du cours du pétrole, car celui-ci est tout de même revenu depuis quelques mois à environ 60 $ le baril.

Le plus gros problème est que le pétrole constitue quasiment la seule rentrée d’argent du pays. Or l’entreprise d’État qui en a la charge, PDVSA (Petróleos de Venezuela, Sociedad Anónima) traverse une très mauvaise passe qui rejaillit, bien évidemment, sur l’ensemble de la situation économique.

Rappelons que de 1940 à 1980 le Venezuela atteignait chaque année les plus hauts indices de croissance économique. Mais les ressources du pays étaient davantage diversifiées ; aujourd’hui, le pétrole représente 96 % des exportations.

L’une des grosses erreurs des gouvernements chavistes a été d’oublier que le Venezuela était plein de ressources. C’est vrai que, dès leur arrivée, les Espagnols furent frappés par le pétrole : Christophe Colomb, lorsqu’il découvrit le pays, fut intéressé de voir que les Indiens du lac de Maracaibo s’éclairaient avec ce liquide noir qu’ils mettaient dans de petites lampes. Mais dès la période coloniale, les colons, alors incapables de comprendre encore l’intérêt du pétrole, développèrent une agriculture (chocolat, blé) et un élevage très importants dans les grandes plaines (les Llanos) du Sud.

Encore au XXème siècle, le Venezuela occupait un rang plus que convenable dans de nombreuses productions agricoles comme le sorgho (8ème producteur mondial), le sésame (7ème), le cacao (13ème), le café (20ème), les oranges (18ème), les bananes (13ème) ou les mangues (15ème) ; il possédait également le 16ème troupeau de bovins et le 18ème de chevaux (année 1989).

Enfin conscient de cette catastrophique impasse sur l’agriculture, le gouvernement vient de décider d’un “Plan Pays” pour 2018-2021, qui prévoit de ne pas financer d’importations de maïs, de soja, de riz et autres céréales, afin d’aider ses nationaux. Mais, comme le fait remarquer le représentant de l’association des producteurs, Fedeagro, pour couvrir les besoins internes, il faudrait mettre en culture 1,9 million d’hectares de maïs blanc (pour les humains) et 1,7 million d’hectares de maïs jaune (pour les animaux) ; or le pays n’a pu en cultiver qu’à peine 500 000 de chaque catégorie l’année dernière. Il faudra donc encore bien des années pour redresser cette activité agricole, méprisée jusque-là.

Avant l’explosion du pétrole, il existait aussi une production industrielle, parfois non négligeable : le pays était, en 1989, 10ème producteur mondial de fer, 20ème de fonte, 8ème d’aluminium et 12ème de cuisinières électriques.

Mais dès l’arrivée de Chávez au pouvoir, a été appliquée une politique de nationalisation débridée : 1 400 entreprises privées ont été expropriées, d’après la Conindustria (Confédération nationales des industriels). Le plus grave est que la plupart d’entre elles n’ont pas survécu à ce coup de force, aggravant ainsi la crise de la production. Et la leçon n’a pas suffi, puisqu’en avril 2017, c’est la grande usine de General Motors, installée dans l’État de Carabobo, qui a été nationalisée ; 2 700 travailleurs ont alors été licenciés… et le pays a encore perdu un savoir faire. Maduro accuse en permanence les États-Unis de saboter l’économie du Venezuela, mais, une fois de plus, comme on le voit, c’est lui-même qui a saboté sa patrie.

Le résultat de tout cela est que les échanges commerciaux sont toujours plus réduits, car le pays a de moins en moins à exporter, en raison du délabrement des capacités de production et, ne vendant plus assez, dispose de moins en moins de devises pour acheter à l’étranger. Ainsi, les exportations de biens sont passées de 99,9 milliards de dollars en 2012 à 28 milliards en 2015, et les importations de biens de 65,9 milliards de dollars en 2012 à seulement 17,8 en 2016.

Dictature ?

Si les Vénézuéliens quittent en masse leur patrie, c’est, comme nous venons de le voir, à cause de la très cruelle situation sociale (faim, insécurité, santé, etc.) due à une très mauvaise gestion de son économie. Mais c’est aussi en raison d’une situation politique étouffante.

[pochette du disque  de rock anti-Maduro.  “Compilation de 16 groupes de rock vénézuéliens, réalisée par les ONG Provea et Redes de Ayuda et présentée à Lima à l’ouverture du Sommet des Amériques le 13 avril 2018. — Source : El País”]

 

Les accapareurs

D’abord et en rapport avec la gestion économique, ce que l’on observe, c’est l’accaparement des richesses du pays par le clan au pouvoir. Et ce, quel que soit le rang du personnage.

Ainsi, les fonctionnaires, chargés d’accorder aux entreprises les licences d’importation et par là des dollars au taux officiel, profitent de leur position politico-administrative privilégiée (ce sont toujours des personnes proches du pouvoir) pour acheter personnellement des dollars à 10 bolivars chaque, afin de les revendre ensuite au marché noir à 120 000 bolivars le dollar. Signalons que l’Armée ayant le contrôle de nombre d’entreprises nationalisées, les officiers bien placés jouent également ce sale jeu à titre personnel.

Ajoutons à ces trafics monétaires un autre facteur calamiteux pour l’approvisionnement du pays : les “coimas. Ce sont des pots-de-vin que les navires important la nourriture ou les médicaments doivent verser aux mafias officielles et/ou militaires qui sont chargées de contrôler les ports ; tant que les importateurs n’ont pas versé ce qui est réclamé (dollars ou marchandises) les cargaisons sont bloquées, au point que parfois même elles sont perdues. Le même phénomène existe dans les transports routiers : les camions, chargés de bananes, de maïs, de fromages ou d’autres produits agricole doivent laisser en route le dixième de leur cargaison aux postes de police qui les contrôlent.

Diego Salazar, chef d’entreprise et cousin de Rafael Ramírez, président de PDVSA de 2004 à 2014, a touché plus de 2 milliards de commissions illégales en servant d’intermédiaire et fournissant des hommes de paille pour tous les ministres qui trafiquaient de leur influence.

Car le plus grand pillage a été celui de la compagnie pétrolière nationale, PDVSA (Petróleos de Venezuela, Sociedad Anónima) : elle a été détroussée par tous ceux qui le pouvaient et qui étaient tous des chavistes, c’est-à-dire proches de Chávez ou, par la suite, de Maduro. Le journal espagnol El País a mené en Andorre une enquête très longue et très détaille sur la question. Profitant de la levée du secret bancaire, ses journalistes ont obtenu de très nombreux documents d’où il ressort qu’un nombre important de cadres de PDVSA ont placé des sommes énormes sur des comptes secrets à la BPA (Banca Privada d’Andorra). Ainsi en 2008, Julia van Den Brule a déposé 2,4 millions de dollars et Ingrid Sánchez González 5 millions, toutes deux occupant alors des postes importants à PDVSA. Et l’enquête du journal madrilène, qui se poursuit, révèle les faramineux dépôts faits dans cette même banque entre 2008 et 2014 par de nombreux « hiérarques chavistes » qui, eux-mêmes soudoyaient avec une partie de cet argent des policiers et des fonctionnaires au Venezuela (El País, 3 février 2018). La justice andorrane a ouvert une enquête et celle des États-Unis fait de même avec l’ancien trésorier de Chávez.

Remarquons que c’est dans ce même établissement bancaire qu’avaient déposé leurs fonds les dirigeants du géant brésilien de la construction, Odebrecht, connu pour avoir “arrosé” de nombreux dirigeants latino-américains et conduit, en particulier, Lula en prison et le président péruvien à la démission. Coïncidence ? Toujours est-il que le Tribunal Suprême de Justice (en exil à Lima) a lancé des investigations, car il semble acquis que cette entreprise a financé Chávez, puis Maduro (qui aurait reçu une aide de 50 millions de dollars pour sa campagne présidentielle de 2013).

Récemment, le député de Caracas Ismael León (opposition) a accusé publiquement le Vice-Président de la République, Diosdado Cabello, un ancien lieutenant de l’Armée, de posséder une fortune de 3,5 milliards de dollars. On comprend qu’en 2015, l’ONG Transparency International ait classé le Venezuela comme un des plus corropmu du monde : 158ème sur 166.

Et l’Armée ? Le pouvoir a toujours largement rétribué ses généraux, dont certains trempent encore, semble-t-il, dans le trafic de drogue international. L’auteur de ces lignes a reçu, il y a plus de dix ans, le témoignage d’un religieux qui lui avait expliqué que Chávez laissait le trafic de drogue aux militaires pour conserver l’appui des Forces Armées. Procédé bien connu en Amérique latine où, par exemple, le général Stroessner, dictateur du Paraguay, avait distribué entre ses généraux les différentes marques dont on pouvait faire contrebande ; ceux-ci avaient fini par être connus dans le pays sous les noms de “Général Camel”, “Général Luky Strike” ou “Général Jack Daniel’s” !

Malgré cette permissivité dont jouissent les Forces Armées, on note qu’il y a eu, ces derniers mois, deux mouvements militaires violents, qualifiés de tentatives de coups d’État, et que la DGCIM (Direction Générale du Contrespionnage Militaire) est actuellement très active, multipliant les arrestations parmi les officiers (y compris généraux), comme le révèle le journal de Caracas El Venezolano du 18 mars dernier, qui signale le lendemain que des officiers supérieurs ont été torturés.

Ceci dit peut-on parler de dictature ? Accusé par beaucoup de Vénézuéliens – qui le rejettent à 75,6 % (sondage de l’institut Venebarómetro de septembre 2017) – et même par de nombreux gouvernements étrangers d’être un dictateur, Maduro réplique que ses contempteurs sont les États-Unis qui ne cherchent qu’à s’emparer des ressources du pays et que lui est démocrate, puisqu’il a régulièrement organisé des élections à tous les niveaux.

L’opposition criminalisée

Remarquons tout de même qu’il règne sous Maduro, comme déjà sous Chávez, une atmosphère lourde qui pesait et pèse toujours sur l’opposition, comme nous l’avons montré dans un article publié dans la présente newsletter : “Le mot croisé qui tue” (n° 1 du 1er juillet 2012).

On ne peut oublier que l’un des principaux opposants, Leopoldo López a été condamné à plus de 13 ans de prison en 2014 pour des crimes qu’il n’a pas commis ; il a été libéré – mais avec arrestation domiciliaire – le 9 juillet 2017. Mais on ne peut parler de lui et du climat du pays sans rappeler que sa femme, venue le voir en prison, a été mise entièrement nue et subi par deux fois et devant témoins une sévère et dégradante fouille au corps.

L’ancienne Procureur général du Venezuela, désormais réfugiée en Espagne, a révélé qu’elle avait subi de fortes pressions du Vice-Président de la République, Diosdado Cabello, pour faire condamner Leopoldo López pour crimes. De son côté, une experte du procès a déclaré que son rapport avait été trafiqué.

Le journal espagnol ABC a publié, le 19 février dernier, l’émouvant témoignage d’une jeune Vénézuélienne, Araminta González, emprisonnée sans jugement pendant deux ans et demi et torturée à de multiples reprises. Ce texte faisait suite à un autre, publié neuf jours plus tôt qui dressait un terrible tableau des prisons maduristes, où se pratiquent toutes sortes de tortures, déjà mises en pratique au Chili sous Pinochet, telles  de les décharges d’électricité, les coups de bâton, l’étouffement à l’aide de poches en plastique, les abus sexuels, etc. Si bien que la Cour Pénale Internationale de La Haye a ouvert une enquête préliminaire portant sur 392 cas de tortures.

Les protestations contre la déplorable situation du pays ont été nombreuses et le gouvernement y a répondu avec une grande violence ; le bilan est éloquent : par exemple, entre avril et août 2017, il y a eu 120 morts et des centaines de blessés. L’ex-Procureur général Luisa Díaz Ortega a accusé auprès de la Cour Pénale Internationale Maduro et le pouvoir en général d’avoir tué, depuis son élection, quelque 8 000 opposants. Ils disposent, en effet, d’hommes de main constitués en groupes parapoliciers, connus sous le nom de “colectivos” qui sont de véritables “gardiens de la Révolution bolivarienne” et qui, sûrs de leur impunité attaquent, blessant et tuant, tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, n’acceptent pas la politique du gouvernement.

Comme si cela ne suffisait pas, Maduro a fait promulguer, en décembre, une “Loi contre la Haine” qui alourdit les sanctions pénales : 10 à 20 ans de prison pour toute manifestation d’hostilité au pouvoir.

Hold-up sur les institutions

Mais Maduro et son clan cherchent, en même temps, à conserver par tous les moyens la haute main sur les institutions politiques. Depuis 2014, l’opposition politique, dominée par le centre droit, a fini par cesser ses chamailleries et s’est unie dans le MUD (Mesa de la Unidad Democrática). Les élections législatives du 6 décembre 2015 (78 % de votants) lui ont donné une très nette victoire, puisqu’elle a remporté les 3/5 des sièges de députés.

A partir de ce moment-là, Maduro, qui ne voulut pas reconnaître l’Assemblée Nationale, pourtant régulièrement élue, mais dominée par l’opposition, allaita tout faire pour contourner ce pouvoir législatif pourtant légitime. Ce fut la création, sur des bases non démocratiques, d’une Assemblée Constituante uniquement composée de députés chavistes. A peine élue, cette nouvelle assemblée s’est indûment arrogé le droit de légiférer, privant ainsi l’Assemblée Nationale, seule légitime, de son pouvoir.

Depuis, l’opposition clame que toutes les élections sont truquées : aussi bien les élections des gouverneurs (octobre 2017) que les municipales du 10 décembre de la même année (auxquelles, d’ailleurs, la MUD, Bureau de l’Unité Démocratique), qui regroupe les principaux partis d’opposition avait renoncé à participer.

Cette mauvaise opinion des élections est partagée par les autres nations latino-américaines. Ainsi les 14 pays du Groupe de Lima ont déclaré que les prochaines élections présidentielles n’offrent aucune garantie démocratique ; c’est pourquoi, alors qu’ils doivent se réunir les 13 et 14 avril prochain dans la capitale du Pérou, ils ont unanimement refusé d’inviter Nicolas Maduro et déclaré que, s’il veut s’inviter de force (comme il en a fait courir le bruit), « il ne sera pas le bienvenu». Bien évidemment, les États-Unis disent leur défiance face aux prochaines élections présidentielles, fixées au 20 mai 2018, et le président Macron a déclaré de son côté le 3 avril que les conditions prévues « ne permettraient pas un scrutin juste et libre ».

Dans une déclaration du 10 décembre 2017, Maduro dit qu’il veut faire interdire les alliances de partis politiques, ce qui vise expressément la MUD (Bureau Uni de la Démocratie), qui regroupe les trois principaux mouvements d’opposition structurée.

Séduction et bâillon

En même temps, le président fait son possible pour que séduire les citoyens les plus pauvres par des aides ciblées, comme les CLAP et le “carnet de la patria”.

Déjà sous les gouvernements successifs de Chávez, la dépense sociale avait fait un bond gigantesque, car, si elle avait pour but officiel de donner une vie meilleure aux pauvres (ce qui était vrai et nécessaire), elle servait aussi à s’attacher le vote de cette population. Ce système prit d’ailleurs sa véritable ampleur à partir de 2007, c’est-à-dire après la seconde élection de Hugo Chávez à la présidence.

Aujourd’hui, les aides, même si ce n’est pas dit ouvertement, mais suggéré, sont soumises à condition d’allégeance au mouvement politique au pouvoir, le PSUV (Parti Socialiste Uni du Venezuela). Il s’agit du “carnet de la patrie” qui donne droit à des bons en argent, et des CLAP (Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production) qui distribuent des aides alimentaires ; les deux organismes étant aux mains de chavistes dévoués qui, lors des périodes électorales, exercent un chantage auprès des malheureux qui, comme le dit un universitaire vénézuélien, « échangent leur vote pour de la nourriture ».

Enfin, le pouvoir cherche à préserver une certaine sous-information, car la connaissance des réalités lui serait préjudiciable. C’est pourquoi les chiffres de l’inflation sont publiés par l’Assemblée Nationale et non par la Banque Centrale, qui a cessé de le faire depuis 2015 sur ordre du gouvernement. D’une façon générale aucune étude officielle n’est rendue publique ; nous ne disposons que des enquêtes d’organismes privés, d’ONG ou d’équipes de chercheurs universitaires. Et ce silence est imposé dans tous les domaines : ainsi, par exemple, depuis avril 2014 – et pour la première fois depuis 1938 –, il n’est plus publié de bulletin épidémiologique, officiellement, selon les déclarations d’Henry Ventura, Ministre de la Santé, afin d’éviter « des interprétations politiques » des données.

De nombreux medias (journaux, radios, télévisions) ont été muselés ou carrément interdits. Le samedi 26 août 2017, une manifestation des journalistes, organisée par le SNTP (Syndicat National des Travailleurs de la Presse) a protesté contre ces atteintes à la liberté d’expression (fermeture de 49 médias).

Ajoutons à ces tracasseries administratives le manque de papier qui frappe le pays, et l’on comprend que la liberté d’expression est naturellement réduite. Surtout que le gouvernement aggrave la situation. En effet, en raison du strict contrôle des changes mis en place, les journaux doivent acheter leur papier à un organisme dépendant de l’État ; celui-ci fournit ou non, à son gré politique, les organes de presse ; bien entendu, ceux de l’opposition se voient toujours matériellement étranglés. Le Figaro du 31 août 2017 explique ainsi que le journal El Nacional, qui offrait 60 pages par jour ne peut plus en diffuser qu’une vingtaine et a dû se séparer de la moitié de ses journalistes.

Ces dernières semaines six statues de Hugo Chávez ont été dégradées dans le pays. Surtout, celle qui trônait à Sabaneta, son village natal, a été brûlée. Rien ne va plus. Les Vénézuéliens quittent leur foyer et ceux qui restent brûlent leur dieu.

Jean-Pierre Clément,

Professeur émérite

Sorbonne Université

 

 

La Chine est l’un des plus vieux pays ruraux du monde. 5000 ans avant notre ère, elle pratiquait déjà, du moins dans la région du bas Yangzi, la riziculture inondée qui exige canaux, digues, élévateurs d’eau et, donc, une organisation communautaire, peu répandue ailleurs…

I – Héritage et redémarrage (du monde rural chinois).

1 – Le Temple du ciel : les travaux et les jours.

On peut et on doit visiter aujourd’hui, à Pékin, le Temple du ciel, l’endroit où l’empereur en personne jeûnait, priait et intercédait, entre ciel rond et terre carrée, pour que les récoltes soient bonnes. La prospérité et la paix sont au cœur même du mandat du ciel qui légitime le pouvoir impérial. S’il advenait que ce ne fût pas le cas, la révolte pourrait éclater et y mettre fin.

Depuis les temps les plus reculés de la Chine ancienne, en effet, les nong, les paysans, les fermiers, constituent la véritable armature de la nation chinoise. Cultivant essentiellement le blé au nord et le riz au sud, ce sont leurs travaux au fil des jours qui nourrissent les villes, les palais et les soldats du pays qui doivent les protèger des rudes nomades du nord, toujours prêts à fondre sur eux et sur leurs richesses… En outre, ils payent leurs dus aux propriétaires qui leur louent les champs…

2 – De la Chine en déclin au maoïsme nationaliste et paysan.

Du XIIIème au XVIIIème siècles, le sort des paysans ne s’améliore guère. Ils s’acharnent pourtant à améliorer sans cesse la culture du riz, plante qui a les plus forts rendements à l’hectare et permet par conséquent de nourrir une nombreuse population. Des espèces précoces importées du Vietnam autorisent deux récoltes annuelles dans le bassin du fleuve Bleu, le grenier du pays. Malheureusement, les propriétaires des terres, qui résident en ville, veulent toujours davantage de revenus et leurs intendants (ganpu) exigent toujours plus des travailleurs ruraux paupérisés dont les liens avec leurs propriétaires-rentiers se tendent dangereusement. De surcroît, les catastrophes naturelles (inondations, sécheresses, tremblements de terre) ajoutent aux risques de famines, au point que, en 1406, parait  un « Précieux Herbier pour la survie en cas de Disette », à l’efficacité forcément limitée…

Cependant, la population augmentant rapidement, la dynastie des Qing encourage l’installation des paysans Han vers les régions périphériques : Xianjiang, provinces du sud (Guizhou, Guangxi ou Yunnan) et même à Taïwan et à Bornéo … non sans conflit avec les autochtones. En 1958, naissent 26000 communes « bourgeons du socialisme ». Dans cette véritable collectivisation de l’agriculture, chaque commune, riche de 2000 à 7000 familles sur 4000 à 4500 hectares, est encadrée tant sur le plan technique que sur le plan politique. Elle assure à chacun nourriture, vêtement, logement, soins médicaux et, même, sépulture.

Le grand timonier pense qu’il faut maintenir, le peuple chinois dans ses villages, le fixer. D’où le fameux passeport intérieur, le célèbre hukou sans lequel aucun chinois ne peut devenir citadin. Pendant la Révolution culturelle, les « bourgeois », cadres et intellectuels sont envoyés pour être «rééduqués » à la campagne. Celle-ci demeure donc, aux yeux du pouvoir, le cœur et la source de l’éternelle identité chinoise…

3 – Deng Xiaoping : changer plutôt que bouleverser

Le « petit timonier » est, lui aussi, d’origine rurale, de la province du Sichuan, au cœur du continent chinois.. Nationaliste comme Mao, il s’en différencie profondément en mettant l’étranger au service du national, en ouvrant la Chine et, surtout, en préférant la réforme qui transforme plus le pays que la révolution qui ne fait que le bouleverser. Entamée, de fait, dès les années 1970, épaulée par la solide Banque agricole de Chine, la         « décollectivisation » des campagnes est achevée vers 1982. Les communes populaires sont supprimées. Ce sont, désormais, des familles qui exploitent la terre qui, cependant, appartient toujours à l’Etat. Les baux sont d’une durée de dix à quinze ans. Les exploitants doivent livrer à l’Etat une partie de leur récolte à un prix déterminé et disposent du reste à valoriser sur le marché.

II – Le prix de la production : les dégâts du progrès

1 – Chine et stress hydrique

La Chine est un pays où il y a trop d’eau ou pas assez. Le premier problème lié à l’eau est celui des divagations dévastatrices de ses fleuves, le fleuve Jaune, surnommé « le chagrin de la Chine » et le fleuve Bleu qui a encore dévasté son bassin en 1991. Le barrage des Trois gorges a comme enjeu de le contenir, de faire remonter la croissance du littoral vers l’intérieur du pays et de produire une part importante de l’électricité nationale. Mais ces grands travaux sont contestés : glissements de terrain, fuites d’eau et, surtout, déplacement de deux millions de personnes, souvent d’origine paysanne, dont une partie alimente l’exode rural.

La Chine ne dispose que de 8 % de l’eau douce du monde, pour 20% de la population totale. Les scientifiques sont particulièrement soucieux de l’assèchement des lacs dans le bassin du Yangzi que le programme qui consiste à « ramener l’eau du sud au nord » ne peut qu’aggraver, tandis que les sécheresses peuvent toujours, comme aux Etats-Unis ou en Russie, compromettre les récoltes de blé.

2 – Raréfaction des greniers et des jardins.

La Chine a toujours eu, parmi ses objectifs premiers, le souci de nourrir son abondante population. Malheureusement, ses greniers se raréfient, sous l’emprise de villes tentaculaires (Pékin et Shanghai sont des agglomérations de plus de vingt millions d’habitants, l’agglomération de Chongqing approche des trente-cinq millions d’habitants, Shenzhen, près de Hongkong, de 17). En outre, les zones résidentielles et industrielles, ainsi que les infrastructures gigantesques (ports, aéroports, autoroutes, voies ferrées), se multiplient. Ce grignotage et ces mitages ne font-ils pas comprendre pourquoi la Chine, comme d’autres pays (Japon, Corée du sud, pays arabes du Golfe, recherche et loue des terres dans les « trois A » (Asie, Afrique, Amérique latine) ? Il faut signaler que la terre chinoise, qui appartient toujours à l’Etat, est trop souvent arrachée à ceux qui la cultivent par des fonctionnaires locaux et provinciaux, plus ou moins corrompus, qui la vendent à des sociétés immobilières ou industrielles qui spéculent.

3 – l’enjeu environnemental : épuisement et sécurité alimentaire

Soumises à un impératif de rendement, la SAU, Surface Agricole Utile chinoise, qui se rétracte toujours plus, se dégrade de façon inquiétante sous mille assauts. Dans tout le pays, bien des contrées ne fournissent plus d’eau potable, Il a été récemment souligné que la pollution industrielle aurait déjà contaminé bien des rizières (mercure, plomb ou arsenic)… Dans ces conditions, les Chinois ont de moins en moins confiance dans leurs industries agro-alimentaires, au risque de favoriser les importations étrangères, occidentales, en particulier, aux normes plus contraignantes et davantage respectées. La paysannerie chinoise subit les revers du « miracle » chinois et de ses effets désastreux.

III – Paysans chinois et mondialisation

1 – Fin de la paysannerie chinoise ?

La politique de l’enfant unique a déjà 33 ans et commence à faire sentir ses effets. En 2011-2012, et pour la première fois dans l’histoire de la Chine, la population des villes égale celle des campagnes, ce qui est un fait considérable ! La raréfaction de la main d’œuvre et son rapide vieillissement vont avoir des conséquences immenses. L’exode rural bat son plein. Environ 200 millions de mingong, laissant leur enfant unique à leurs grands parents, ont vendu leurs bras et leurs mains à l’atelier du monde. Mais la situation évolue, le gouvernement commence à miser sur eux, future classe moyenne.

2 – Multinationales d’ici et de là-bas

Dans cette fin vraisemblable d’une économie extensive, fondée sur la surexploitation des ressources naturelles et humaines (mode très soviétique), la Chine risque de devenir plus dépendante du commerce mondial et de la loi des avantages comparatifs. Elle s’emploie à préserver ou à se procurer de nouvelles ressources. Elle mise, par exemple, sur la pomme de terre pour se préserver de pénuries alimentaires. Elle investit sur la tomate, le fruit le plus consommé au monde (fraiche ou cuite, sous forme de jus ou de sauce ketchup). Une entreprise chinoise a racheté dans ce domaine la PME familiale et provençale, Cabanon… Au Yunnan, dans le sud du pays, on mise même sur de futures usines d’insectes pour nourrir les Chinois (entomophagie).

Des exemples concernent le domaine des boissons : le thé, l’eau, le lait, la bière et le vin.

La bataille du lait

La question de la qualité du lait en Chine est plus qu’emblématique. Le scandale du lait à la mélanine a éclaté le 16 juillet 2008 et a pris de l‘ampleur juste après les Jeux Olympiques. 294000 enfants furent malades, 54000 hospitalisés et 6 sont morts. Mais en 2013, le lait frelaté fait toujours des victimes en Chine et concerne presque tous les géants du lait. Le groupe Yili, le premier, a dû rappeler, au mois de juin 2012, du lait en poudre pour enfants contenant du mercure. Le numéro 2 chinois, le groupe Mengniu (« la vache mongole ») promet d’investir dans des fermes de grande taille. Le troisième groupe, par la taille, Guangming rend plus sévère ses standards de qualité.

Le combat n’est pas encore gagné, loin s’en faut. La Chine compte 200 millions de petits fermiers, alors qu’elle manque de 100.000 à 300.000 inspecteurs sanitaires, ce qui demandera du temps et des moyens pour les former. Plus grave : alors que l’Union européenne ne tolère, par exemple, que 400.000 cellules somatiques par millilitre, et les Etats-Unis, 750.000, la Chine, redéfinissant ses normes en 2010 a opté pour 2 millions de cellules. Le Gouvernement a importé des laitières australiennes ou néo-zélandaises. Le groupe d’Etat, Bright Food fondé à Shanghai en 2006, a tenté de racheter le Français Yoplait, tandis qu’un autre groupe, Synutra a décidé d’investir à Carhaix, en Bretagne, au cœur de la première région laitière européenne, dans une usine de production de lait infantile dont les produits finis seront expédiés en Chine. L’objectif est de sécuriser la matière première et les zones d’approvisionnement et de jouer la parfaite traçabilité. Ce groupe est côté au NASDAQ (Bourse de New York). Malgré bien des problèmes, on peut mesurer la prise de conscience et l’ampleur de l’évolution en cours en Chine : restructuration et internationalisation.

Cochons et couvées…

Le porc est un animal d’origine chinoise... Mais aujourd’hui, il y a beaucoup de « cochonneries » dans ses 750 millions de cochons, la viande de beaucoup de ces animaux comportant trop souvent des résidus de vaccins, des antibiotiques, des colorants, des promoteurs de croissance et des métaux… Au printemps 2013, dérivent au fil de l’eau jusqu’à Shanghai des cadavres de porcs morts de maladie… L’augmentation du niveau de vie en Chine se traduit par une plus grande consommation de viande et de produits animaux qu’il faut nourrir (80% des protéines d’origine animale ingérées par les Chinois proviennent surtout des porcs et des volailles). Si bien que la Chine est contrainte d’acheter à l’étranger toujours plus de blé, de maïs et de soja. En Chine même, la culture du maïs est responsable de l’épuisement des nappes phréatiques et des difficultés des petits agriculteurs

3 – Ressources, prix et société sous tension.

La situation agro-alimentaire chinoise risque donc de se fragiliser. Un paysan chinois a des chances de gagner deux fois plus en travaillant dans une zone urbaine plutôt que de continuer à cultiver une parcelle agricole dans son village. Une récente enquête du Centre d’études rurales chinoises estime que les différences de richesse au sein des campagnes atteignent un niveau dangereux, faisant craindre de «possibles déstabilisations sociales».Les terres et les hommes de la campagne chinoise semblent donc arriver à saturation dans leur capacité à soutenir l’expansion nationale.

Bataille mondiale pour les terres arables

Il n’empêche, la Chine, comme le Japon, la Corée du sud, les pays arabes du Moyen-Orient, non seulement, loue des terres, mais elle a une caractéristique supplémentaire : un certain nombre de ses paysans, souvent originaires de Manchourie, vont travailler en Sibérie… de façon à combler le manque de bois ou de soja de leur pays

Sous la pression de désastres écologiques et consciente des menaces, la Chine, devenue une grande puissance scientifique, elle expérimente de nombreuses techniques très en pointe, souvent en collaboration avec les Etats-Unis. Une approche quantitative de l’agriculture, nécessaire, n’est plus suffisante. Le premier ministre éthiopien, par exemple, appelle de ses vœux, « une économie verte climatiquement résiliente ». Sinon, il faut craindre une dangereuse conjonction de jacqueries sur l’ensemble du territoire national, menaçant le pouvoir. De nouveaux travaux herculéens à la chinoise sont à prévoir pour, selon Joêl Ruet, du CNRS, inventer une agriculture à la fois productive, verte et sociale… Sans oublier que, dans l’histoire chinoise, les changements de pouvoir et de dynastie ont, le plus souvent eu, comme origine, le mécontentement des paysans et des gens de la campagne chinoise…

Claude Chancel , vice président de l'Institut Jacques Cartier et Axelle Degans,

professeurs agrégés de l’Université)

 

La Chine, État géant, État-continent et État-civilisation, fascine, impressionne et interroge. Si l’on croise les données géographiques et démographiques, elle bénéficie depuis toujours de l’effet de taille auquel s’ajoute une rente de situation. « L’empire du milieu » est au cœur, en effet, de l’Asie majeure, entre les plus hautes montagnes du monde et le plus vaste des océans de la planète. Seule civilisation ancienne encore vivante, elle s’était immobilisée, jusqu’à être semi-colonisée. Réveillée par ses nationalistes, ses communistes et Deng Xiaoping, elle connait de nos jours une véritable renaissance.

En 2012, La Chine est « une puissance émergente émergée ». La question ne semble plus être  qu’elle parvienne bientôt au premier rang, mais, quant elle aura effectivement rattrapé les États-Unis. Puissance complexe, grande puissance pauvre, l’objet de cette contribution est de dresser un premier bilan des « trente glorieuses à la chinoise » et de repérer  les défis, forcément à sa mesure, auxquels est confrontée la Chine contemporaine…

Peuple de paysans nombreux organisés en lignées familiales hiérarchisées et soumises à un empereur, la Chine est la plus grande ethnie du monde. Les Han, enfants de la terre jaune, reliés par l’écriture constituent un peuple homogène autour duquel gravitent des minorités et des étrangers. Industrieuse, organisée et intelligente, la Chine avait, souvent et bien avant nous, presque tout inventé, mais elle avait fini par basculer dans l’isolement, l’arrogance et la suffisance qui lui ont masqué la révolution industrielle partie d’Angleterre. C’est ce qui lui valut un siècle d’enfer, de défaites et d’humiliations, contre lesquelles réagirent le Parti nationaliste de Sun Yat-Sen (qui mit bas l’empire et voulut instituer une République nationale, démocratique et sociale) et le Parti communiste de Mao Zedong qui pratiqua la Révolution « au bout du fusil ».

L’homme qui a réveillé la Chine

Selon le « petit timonier », Deng Xiaoping, « l’héritage de Mao peut être validé à 70% ». Ce qui peut nous surprendre, compte tenu des erreurs et des crimes en série imputables à l’empereur rouge, à son goût du pouvoir et sa fuite dans l’utopie radicale. Mais le peuple chinois lui reconnaît la restauration de l’État, en 1949, la simplification de l’écriture (civilisation du signe) et l’égalité  juridique des femmes, « l’autre moitié du ciel ». Mao a cru que la Chine retrouverait son rang par ses seuls moyens (« compter sur ses propres forces »), ce qui isolait toujours la Chine. La géniale intuition politique de Deng consiste à penser que si la révolution ne fait que bouleverser, la réforme, graduelle, quant à elle, transforme réellement un pays. Par ailleurs, il met littéralement l’étranger au service du national, c’est l’ouverture. Pouvoir fort (l’ordre par peur du chaos) et promesse de « petite prospérité », tel est le nouveau rêve chinois. Le nouveau pouvoir a compris, dès 1978, tout le parti qu’il pouvait tirer de la mondialisation, à la suite des NPI asiatiques, en jouant sur les avantages comparatifs de la Chine qui, dès lors, « attire l’oiseau sur la branche » (capitaux, technologie et marchés étrangers). La Chine (entre 20% et 30% de l’humanité) a toujours pesé, selon les séries statistiques d’Angus Maddison, dans la même proportion dans l’économie mondiale. Descendue à 2% à la fin de la révolution culturelle. Elle est remontée à 12% actuellement de cette économie mondiale, en route pour les 20%, ce qui correspond, avec logique et harmonie, selon les Chinois, aux fondamentaux du monde… Que la Chine reprenne la place et le rang qu’elle n’aurait jamais dû perdre !

Ranking…

Aujourd’hui, chacun peut mesurer son nouveau poids : grands travaux et infrastructures (elle fait travailler les deux tiers des grues de la terre), « l’atelier du monde » qui remonte la filière industrielle avec ses champions nationaux aux mains du Parti (du « made in China » au « made by China »), la transformation de la puissance en influence («soft power »), via ses médias, ses nouveaux réseaux (Confucius), le classement de Shanghai des universités du monde, son rang olympique qui dispute la première place aux États-Unis, mais, aussi, son budget militaire, devenu le second du monde, sa préemption de ressources (achats de terres, de la moitié du minerai de fer mondial, d’hydrocarbures, etc…). Devenue, depuis 2009, le premier pollueur du monde, la Chine a subi des désastres écologiques, mais elle n’entend pas être bannie par les anciennes nations industrialisées qui ont pollué avant elle. Première dans l’éolien et le solaire, elle entend devenir une grande puissance verte. Elle rénove ses centrales thermiques et parie sur la voiture propre…

Géopolitique

Sa nouvelle présence géopolitique  est impressionnante : partenariats avec l’Amérique latine, dans le  « pré carré » traditionnel des États Unis, « Chinafrica », groupe de Shanghai, « stabilisation » de la péninsule coréenne (6 partenaires), accords de libre échange avec l’ASEAN, Sommets des BRICS (pour Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du sud), Jeux de tubes (oléoducs et gazoducs) en Asie centrale, « collier de perles » en Asie méridionale, sans compter ses chantiers navals, ses ports de commerce, les plus importants du monde et les conteneurs (elle fabrique 80% de la production mondiale). Son commerce extérieur reflète l’état de la locomotive de l’économie mondiale, qui nous vend du contenant et du contenu, en somme. Sa monnaie, le yuan ou renmimbi, « monnaie du peuple », considérée par beaucoup comme sous-évaluée, arme déloyale dans la concurrence, encore inconvertible, entame prudemment, mais sûrement, son internationalisation, via Hongkong et, bientôt, Shenzhen.

Défis chinois

Si la Chine se préoccupe au premier plan de son développement qui, seul, peut préserver son unité et sa sécurité, elle est cependant aux prises avec bien des défis.

D’abord son rapide vieillissement, conséquence de la politique de l’enfant unique, âgée elle-même de 33 ans déjà… La Chine risque d’être vieille avant d’être riche et  de manquer de main d’œuvre ! Pour la première fois de son histoire, sa population urbaine est supérieure à sa population rurale (c’est révolutionnaire pour un peuple de paysans !). Surtout, la Chine est devenue le pays des inégalités (par exemple, on est trois fois moins riche à la campagne et les différences régionales sont très accusées. « Go West » : il s’agit de faire remonter la croissance du littoral vers la Chine intérieure. Ces inégalités sont renforcées par la corruption. Le pays connait de plus en plus des « incidents de masse » (révoltes ou jacqueries, il y en a près de 100.000 par an), durement réprimées par les autorités. Le budget de l’Intérieur (celui de la police) est supérieur à celui de la Défense. Il est vrai que la Chine peut aussi  être son meilleur ennemi…

Ensuite, l’empire commence à subir les effets de la crise mondiale sur son modèle du « tout export ». Son économie, encore vigoureuse, ralentit, Ses jeunes diplômés des universités ont des difficultés à trouver du travail. La Chine découvre l’interdépendance, alors qu’elle est en surcapacité et qu’elle a surinvesti. Il lui faut moins exporter et davantage consommer. Son paradoxe, c’est que, communiste, elle n’est pas assez sociale. Son marché intérieur est son avenir, elle doit passer du quantitatif au qualitatif. Elle bute aussi sur des problèmes de sécurité alimentaire et de pollution qui exaspèrent sa population. Les finances de ses banques restent opaques  et celles de ses collectivités provinciales et locales sont déséquilibrées. Leurs dettes deviennent préoccupantes en 2012, au moment où le gouvernement leur demande  pourtant un second plan de relance, après celui de 2009.

La croissance chinoise, qualifiée par le Premier ministre Wen Jiabao de « déséquilibrée, instable et non durable » trahit les limites du modèle de développement actuel. Comme chez nous, la Chine doit en inventer un nouveau. Comment la nouvelle équipe au pouvoir, issue du XVIIIème Congrès du PCC (74 millions de membres) à l’automne 2012 va-t-elle gérer une société civile enrichie, plus instruite, davantage informée, qui utilise un milliard de téléphones mobiles et mobilise plus de 500 millions d’internautes ? Capables de contourner la censure, malgré 30.000 ou 40.000 cyber-policiers. La quatrième génération d’empereurs rouges devra être dynamique et inventive…

« Eux et nous »

Enfin, il faut comprendre que la Chine n’a pas l’intention de conquérir le monde, malgré l’activité spectaculaire de sa diaspora, (ses habitants sont plutôt des paysans et, surtout, des négociants et des épiciers). En revanche, son développement, en tâche d’huile, éventuellement prédateur, sur une planète aux ressources limitées, inquiète. La Chine, grand vainqueur de la mondialisation (cf sa croissance depuis son adhésion à l’OMC en 2001), ne peut espérer se développer aux dépends du reste du monde. Elle fait son apprentissage de l’altérité. Ne désirant nullement se substituer aux États-Unis comme gendarme du monde, celui-ci  lui demande d’assumer les nouvelles responsabilités à la mesure de son rang, ce qu’elle craint lui coûter cher… Sous l’effet de la dureté de la crise économique actuelle, les autres nations exigent davantage d’équilibre et de réciprocité et peuvent se montrer moins bien disposées vis-à-vis d’elle.

C’est souligner à quel point la Chine est, comme l’Occident, à une croisée des chemins. De ses options, dépend le reste du monde. Une Chine prospère et stable est un atout pour l’intérêt général.  Son échec serait une catastrophe pour tous. Son « miracle économique », fruit de son immense travail et de ses talents, a fait reculer la pauvreté et a généré chez elle une dynamique d’espoir, bien plus positive que notre perception nostalgique d’un déclin relatif d’un Occident qui a prêché des valeurs qu’il ne pratiquait plus guère… Les Chinois croient en un avenir meilleur pour leurs enfants quand l’Ouest nourrit des doutes pour les siens…

2014 consacrera le cinquantième anniversaire de la reconnaissance de la République Populaire de Chine par le Général de Gaulle. L’entente, la détente et la coopération qu’il préconisait restent sans doute pour nous le sillon à creuser et « la voie » (dao) pour les Chinois. Réveillée, la Chine qui court nous interpelle à son tour…

Pour aller plus loin :

Le monde chinois (2ème édition, 2008), par Claude Chancel et Eric-Charles Pielberg, Presses Universitaires de France.

 Fondation Prospective et Innovation, Poitiers, Palais des Congrès du Futuroscope, Colloque international annuel, présidé par Monsieur le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, par exemple, 31 août 2012 « la Chine et les BRICS, quel destin commun ? »