Clémenceau

 

Sans rentrer dans les polémiques interarmées douteuses induites par la baisse continue du budget de la défense, la question mérite d'être posée sur un plan technique et opérationnel.

Un porte-avions, qu’est-ce que c’est ?

C’est avant tout une base aérienne très compacte qui peut se déplacer de 1000 km par jour sur 70 % de la surface du globe en mettant en œuvre ses avions de combat « pour le succès des armes de la France ». C’est aussi un des bâtiments de combat le plus complexe qui soit et qui doitdonc être maintenu en condition opérationnelle tant par l’entraînement de ses marins que par l’entretien des milliers de systèmes techniques qu’il contient.

Le Dossier d’information Marine 2011 présente ainsi le porte-avions:

« Outil de projection de puissance par excellence, le porte-avions joue un rôle à la fois politique et militaire. Sur le plan politique, il est l’expression de la puissance de la France et de sa volonté d’agir avec force. A ce titre, il est un outil important de diplomatie navale.

Sur un plan militaire, c’est également un moyen majeur, capable de frapper fort et dans la profondeur. Outil entrant en action en premier sur les théâtres, il s’affranchit des autorisations diplomatiques pour venir au plus près des opérations et mettre en œuvre ses avions ».

Le stratégiste et regretté professeur Couteau-Bégarie, le décrit comme « le meilleur des ambassadeurs ».

Pour assurer sa protection et la logistique lui permettant de durer autant que voulu par le gouvernement , un porte-avions est entouré par une escorte de bâtiments de surface, de sous-marins nucléaires d’attaque et d’avions de patrouille maritime. L’ensemble constitue le groupe aéronaval.

L’avènement du porte-avions

Le porte-avions a détrôné le cuirassé comme pièce maîtresse des flottes de combat de surface pendant la Seconde Guerre mondiale. Il n'est qu'à comparer la composition des deux principales marines au début du conflit et quelques années après son issue.

Selon les « Flottes de combat », l'Empire britannique dispose en 1940 de 24 bâtiments de ligne et de 12 Porte-aéronefs. Pour les États-Unis, ces chiffres sont respectivement 23 et 8.

Dans l'édition de 1952 du même ouvrage, les marines du Commonwealth Britannique comprennent 25 porte-avions et seulement 5 navires de ligne. L'US Navy, le grand vainqueur de la guerre, arme alors 102 porte-avions et 16 navires de ligne, « seulement ».

La France, qui contrairement aux pays anglo-saxons portait l’essentiel de l’effort d’armement sur l’armée de terre, disposait de l'unique Béarn ainsi que du transport d'aviation Commandant Teste au début de la guerre. Elle avait entrepris la construction de deux unités mises sur cale en 1938 (Joffre) et 1939 (Painlevé). L'armistice de 1940 ne permit pas leur entrée en service, initialement prévue en 1945.

En 1952, la Marine nationale qui se relevait , armait trois porte-avions, l'Arromanches cédé par la Royal Navy en 1951 et les petits La Fayette et Dixmude de construction américaine. Peu rapides, ils étaient cependant bien adaptés à la guerre d'Indochine pendant laquelle ils apportent un soutien aérien de proximité aux troupes combattant à terre. Les deux flottilles de l'Arromanches vont se couvrir de gloire au cours du siège de Dien-Bien-Phu (mars-avril 1954).

Combien de porte-avions faut-il à la France?

En 1972 la Marine, disposant de 3 porte-avions, considérait qu'il serait difficile de descendre sous cette barre. Le plus ancien, l'Arromanches exerçait le quadruple rôle qui lui était dévolu :

— porte-hélicoptères d'intervention et de lutte anti-sous-marine (ASM)
— Transport rapide opérationnel et porte-avions-école.

Les Foch et Clémenceau, alors récents, étaient des porte-avions de combat légers capable de mettre en œuvre 40 aéronefs répartis en 3 flottilles : une d'interception à réaction, une d'assaut, et une ASM. Leur vitesse de 32 nœuds leur permettait de mettre en œuvre leur aviation même par vent faible.

Avec ces trois bâtiments, la cohérence des moyens de formation et d'action était assurée. Les pilotes de la marine (une simple spécialité pour les officiers) recevaient leur formation aérienne initiale dans l'armée de l'air, puis acquerraient sur l’Arromanches (dans la flottille 17F pour les chasseurs) la pratique du catapultage et de l'appontage, de jour et de nuit, un art particulièrement difficile.

Le fait de disposer de deux porte-avions de combat permettait d'un avoir toujours un pleinement opérationnel pendant que l'autre pouvait subir les opérations de maintenance régulière, indispensables à des bâtiments aussi complexes. Il faut bien savoir qu'un navire est constitué de plusieurs milliers de machines et d'équipements de tous ordres qui, pour la plupart, fonctionnent en permanence, y compris lorsqu’il est à quai. En une seule année, un diesel auxiliaire embarqué a accumulé autant d’heures de marche qu'un véhicule en fin de vie.

La maintenance préventive effectuée en permanence par l’équipage ne suffit pas et il faut de grandes périodes d'indisponibilité pour pouvoir agir sur les grands systèmes comme la propulsion ou les catapultes.

L’entraînement progressif permettant la montée en puissance d'un navire armé par un équipage de plus de 2200 hommes demande également du temps pour que, comme dans un orchestre, tous les instruments que constituent les différents services du bord puissent s’accorder et jouer leur partition de façon harmonieuse.  Il s’agit de faire en sorte que toutes les fonctions nautiques et aériennes qui s'imbriquent puissent être assurées en sécurité et de façon parfaitement efficace.

Le désarmement de l'Arromanches a beaucoup fait jaser dans les carrés, mais la Marine, profondément légitimiste par nature, s’est adaptée sans sourciller. ( Le bâtiment de guerre, contrairement à un avion ou un char, a de tout temps été considéré comme un morceau du territoire national; ce dogme est actuellement remis en cause par certains juristes en raison d'une incompatibilité avec le nouveau droit de la mer.  Cet état de fait explique en partie la répugnance qu'ont toujours eue les marins à rendre leur navire, comme cela leur était demandé en 1940 par les Britanniques à Mers-el-Kébir ).

Bien que particulièrement robustes, le porte-avions n’est pas à l’abri de l' avarie d’un de ses systèmes majeurs, comme la propulsion qui est souvent utilisée au maximum de ses capacités pour assurer un vent relatif suffisant permettant la mise en œuvre des avions. Et ce d’autant plus qu’il participe à des opérations de très longue durée (6 mois pour le Clémenceau en océan Indien en 1977 à l'occasion de l'accession à l'indépendance de Djibouti; pendant cette période, le porte-avions a procédé à 2300 catapultages) pendant lesquelles les deux porte-avions se relaient en se relevant sur zone, assurant une permanence ininterrompue, comme cela fut également le cas devant le Liban ou en océan indien à plusieurs reprises.

L'entrée en service du Charles de Gaulle, et le désarmement des Foch et Clémenceau ont conduit la Marine à une profonde réorganisation. Comme pendant la guerre d'Indochine, la formation embarquée des nouveaux pilotes se fait aux États-Unis. Mais il n'en demeure pas moins que ceux-ci, pour être opérationnels, doivent se qualifier sur le Charles de Gaulle, une plate-forme deux fois plus petite que les mastodontes américains. Ce qui exige que le bâtiment consacre une partie de son temps de disponibilité opérationnelle à ces tâches.

Unique porte-avions, les indispensables périodes de maintenance au bassin sont autant de trous de disponibilité opérationnelle. Seule une deuxième unité permettrait d’y pallier. 

À défaut, il a été envisagé un temps de travailler en binôme avec les Britanniques lorsqu'ils auront enfin armé leurs nouveaux porte-avions, moyen d’action qu'ils ont perdu depuis plusieurs années. Ils viennent, hélas, de faire un choix technique (absence de catapulte) qui ne permettra pas d'utiliser nos avions sur leurs plates-formes.  Il faut cependant bien noter que même si les Britanniques construisaient un bâtiment compatible avec nos avions, les bâtiments ne sauraient être totalement interchangeables en raison de la différence des politiques étrangères des deux nations et, partant, de la mise en œuvre des armements, en particulier nucléaires.

La fonction porte-hélicoptères est à présent remplie par les 3 et bientôt 4 bâtiments de projection et de commandement (BPC) du type Mistral.  La Marine ne disposant plus d’hélicoptère d’assaut, domaine où pourtant elle avait été pionnière pendant les opérations d’Algérie avec les HSS1 canon, les appareils sont fournis par l’aviation légère de l’Armée de terre (ALAT) qui s’amarine de plus en plus. C’est l’Armée de l’air qui fournit quant à elle les hélicoptères de recherche et de sauvetage de combat (RESCO ou CSAR en anglais) embarqués sur les unités de la Marine.