christianisme

 

Lors de la loi de séparation des Églises et de l’État en 1905, la présence de l’islam en France est extrêmement marginale, on estime à environ 10 000 le nombre des musulmans sur le sol métropolitain. Si Aristide Briand évoque « l’Église israélite » il n’évoque pas « l’Église islamique ». L’islam n’est donc pas pris en considération, tout comme l’ignorait

le Concordat de 1801 qui ne reconnaissait que quatre cultes – catholique, réformé, luthérien et israélite [1808]. La loi de 1905 avait prévu [art.43] d’organiser cette séparation dans les départements de l’Algérie française. En fait, il n’en fut rien pour l’islam, et de mesure d’exception en mesure d’exception, cela perdura jusqu’à l’indépendance en 1962.

L’État  français ainsi que la grande majorité des colons sur place ne souhaitaient pas que les « indigènes musulmans » [4,7 millions en 1907] puissent accéder à la citoyenneté française [à la différence des juifs avec le décret Crémieux de 1870], aussi le statut personnel régi par le droit musulman fut-il maintenu. De même, le culte musulman continua d’être régi par le droit islamique.

C’est contre cette double discrimination que  tenta de lutter l’Émir Khaled KADER, l’un des petits-fils du grand Abd el-KADER. Considéré comme le premier nationaliste algérien, il demanda d’abord à la France la citoyenneté française pour les « indigènes » en contrepartie de l’obligation de la conscription militaire [1912], puis ensuite, l’application de la laïcité au profit des mêmes. Cette dernière demande est exposée dans un courrier adressé au Président du Conseil d’alors, Édouard HERRIOT. Ce dernier porteur du projet novateur de construction de  la Grande Mosquée à Paris aurait pu être sensible à cette demande. Mais non, la France laïque en métropole préfère continuer à subventionner l’islam en Algérie afin de mieux le contrôler. Le regard de la République Française sur l’islam est donc une affaire de longue date.

Document : Lettre de l’émir Khaled au président Herriot (3 juillet 1924).

« Monsieur le Président,

Les musulmans algériens voient en votre avènement au pouvoir un heureux présage, une ère nouvelle pour leur entrée dans la voie de l’émancipation. En ma qualité d’un des plus simples défenseurs de la cause des indigènes de l’Algérie, exilé pour avoir pris ouvertement la défense de leurs intérêts vitaux, j’ai l’honneur de soumettre au nouveau chef du gouvernement français le programme de nos revendications primordiales :

  1. représentation au parlement, à proportion égale avec les européens algériens ;
  2. suppression pleine et entière des lois et mesures d’exception, des tribunaux répressifs, des cours criminelles, de la surveillance administrative, avec retour pur et simple du droit commun ;
  3. mêmes charges et mêmes droits que les français en ce qui concerne le service militaire ;
  4. accession pour les indigènes algériens à tous les grades civils et militaires, sans autre distinction que le mérite et les capacités personnelles ;
  5. application intégrale aux indigènes de la loi sur l’instruction obligatoire, avec liberté de l’enseignement ;
  6. liberté de presse et d’association ;
  7. application au culte musulman de la loi de la séparation des cultes de l’Etat ;
  8. amnistie générale ;
  9. application aux indigènes des lois sociales et ouvrières ;
  10. liberté absolue pour les indigènes de toute catégorie de se rendre en France.

Ne se trouvant pas en contradiction avec le programme libéral de votre ministère et de votre parti, nous avons le ferme espoir que nos légitimes desiderata, ci-dessus exprimé, seront pris en haute considération.

Veuillez agréer…

E. Khaled, en exil .

Document cité dans Claude Collot et Jean-Robert Henry, Le mouvement national algérien, textes de 1912-1954, L’Harmattan, 347 p.1978, p.32

Ce mémorandum de dix revendications ne concerne pas le seul domaine religieux, mais l’ensemble de la situation des Indigènes algériens .Dans la réalité comme dans l’enseignement de la discipline historique, les registres sont intimement mêlés, le fait religieux existe rarement à l’état brut et pur, il n’est, comme ici, qu’un élément parmi d’autres de l’activité humaine. Nous proposons quelques rappels de connaissances pour étayer la réflexion.

  1. Qui est l’émir 1Khaled ?

L’émir Khaled (1875-1936) est un petit fils du fameux émir Abd el-Kader (1808-1883) qui résista militairement à l’occupation française en Algérie jusqu’à sa reddition en 1847.

Ab el-Kader fut à la fois un grand mystique musulman, un chef nationaliste, et à la fin de sa vie un fidèle allié de la France dans son exil à Damas. Khaled, l’un de ses petits fils, est lui aussi un fervent musulman qui lutte pour une meilleure et plus juste intégration de l’Algérie à la France. Fier de sa culture et de ses origines, engagé volontaire dans les goumiers du colonel du Jonchay, il se battit avec bravoure durant la première guerre mondiale, ce qui lui valut la croix de guerre. En 1924, lorsqu’il rédige cette lettre au président du conseil Édouard Herriot, il a déjà derrière lui une expérience politique assez revendicatrice à l’égard de la France. Un des rares élus musulmans au conseil municipal d’Alger, Khaled est l’un des premiers à oser revendiquer un meilleur traitement pour les musulmans d’Algérie. Président de la « Fraternité algérienne », il considère l’inertie française depuis 1918 à l’égard de l’Algérie comme un affront aux algériens morts pour la patrie. Ses propos fort mal considérés par l’administration française lui valurent d’être exilé en Égypte en juillet 1923. Le succès électoral du Cartel des gauches en mars 1924 contre le Bloc National lui permet de rentrer à Paris. C’est ici dans ce contexte, qu’il adresse une requête pleine d’espoir au nouveau chef de gouvernement. La mention « en exil » qui suit sa signature, est là pour rappeler à Herriot l’action injuste du précédent gouvernement.

  1. Quelle est la situation de l’Algérie en 1924 ?

Progressivement conquise à partir de 1830, l’Algérie devint un territoire français, d’abord géré par l’armée puis directement par le pouvoir politique. Devenue colonie de peuplement, les colons européens furent dans la pratique toujours favorisés au détriment des indigènes. Toute politique en faveur des indigènes fut combattue par le lobby colonial.

L’essentiel du cadre législatif et réglementaire qui régit l’Algérie en 1924 remonte aux débuts de la IIIe République. Depuis 1881, l’Algérie est découpée en trois départements plus les territoires sahariens, un code de l’indigénat régit la vie des indigènes musulmans qui, sauf exceptions, n’accèdent pas à la citoyenneté française réservée aux colons et aux Juifs ( décret Crémieux). Les indigènes sont soumis à toutes sortes de régimes spéciaux, tant pour la justice que pour l’armée ou l’école. Si Clemenceau osa remercier les Algériens pour leur glorieuse contribution à la grande guerre, les concessions faites en 1919 à l’Algérie restèrent pour la plupart lettre morte. L’émir Khaled a toujours refusé la citoyenneté française car cette naturalisation exigeait pour tout indigène de renoncer à son statut personnel, c’est-à-dire à la loi islamique, ce qui revenait, dans l’esprit de l’islam, à apostasier. La République obligeait à choisir entre une vie selon les préceptes de l’islam et la citoyenneté française. Le procédé de naturalisation de l’époque pose nettement le problème du rapport islam- pouvoir politique non-musulman, la question de savoir si l’on peut être à la fois pleinement français et pleinement musulman2. Les naturalisés sont relativement peu nombreux, ce sont surtout des petits fonctionnaires. De 1919 à 1925, on n’enregistre que 585 cas, soit une moyenne de 83 par an. Cette situation de sujétion, d’apparente incompatibilité entre l’islam et la République française n’est pas oubliée de nos jours où le voile islamique est visé3. Les indigènes de religion musulmane sont donc considérés comme français, plus précisément «  sujets français », n’étant pas citoyens, la plupart des fonctions d’autorité leur étaient interdites. La loi de 1905 de séparation des religions et de l’État n’est pas appliquée, l’islam est encadré, en Algérie, l’attitude coloniale prévaut sur l’attitude républicaine.

  1. Pourquoi une lettre à Édouard Herriot ?

Adversaire du Bloc national qui règne sur la France victorieuse d’après 1918, E. Herriot reconstitue le parti radical dès 1922, et propose aux socialistes la constitution d’un cartel électoral pour remporter les élections de 1924. Malgré une absence de programme précis, le Cartel remporta ces élections, le Président de la république, acculé à démissionné fut remplacé par le radical Gaston Doumergue qui nomma E. Herriot Président du Conseil, c’est à dire chef du gouvernement le 15 juin 1924. La lettre de l’émir Khaled du 3 juillet, se situe donc dans ce contexte d’installation du nouveau gouvernement. E. Herriot souhaite prendre le contre-pied de la politique de droite du Bloc national précédant en proposant :

  • un projet de loi d’amnistie, conçu comme un acte réparateur à l’encontre des mesures antirépublicaines du Bloc. L’émir exilé en 1923 porte donc tous ses espoirs sur ce gouvernement.
  • Un respect des lois sociales
  • Une politique extérieure en lien avec l’esprit de la SDN. Or, l’émir rédigea une lettre au Président Wilson..
  • Après la mise en veille des lois de séparation de 1905, un retour à une politique de laïcité pour l’ensemble du territoire français, y compris l’Alsace Lorraine toujours concordataire.

Par ailleurs, E. Herriot est connu pour s’être déjà intéressé à la question de l’islam au sortir de la grande guerre en rédigeant un rapport qui est à l’origine de la loi du 19 août 1920 qui accorde un crédit de 500 000 Francs à la Société des Habous et Lieux saints de l’Islam fondée en 1917.

Ainsi donc, Édouard Herriot apparaît-il à l’émir Khaled comme l’homme politique français capable de faire appliquer la loi de 1905 à l’Algérie.

  1. Pourquoi demander l’application de la laïcité en Algérie ?

Revendiquer l’application au culte musulman de la loi de séparation des cultes de l’État peut étonner dans les propos de l’émir Khaled, alors que l’Église catholique n’est pas encore bien remise de cette loi. L’islam à cette époque serait-il plus demandeur de laïcité que le christianisme ? Avant d’analyser les motivations de cette demande, il nous faut au préalable rappeler pourquoi la république française, laïque dans ses fondements et dans ses pratiques métropolitaines, ne l’est pas en Algérie.

Au début de la conquête de l’Algérie, le regard porté sur l’islam est fait d’idées vieillottes . de Bourmont croyait prendre sa revanche sur les croisades et le secrétaire de Bugeaud, Louis Veuillot, déclarait que « les Arabes ne seront à la France que lorsqu’ils seront Français, et ne seront Français que lorsqu’ils seront chrétiens »4. Très tôt cependant, les Français comprirent que toute tentative missionnaire de conversion était vouée à l’échec, mais ils n’en conservèrent pas moins une certaine méfiance à l’égard d’une religion qui était celle des vaincus. N’était-ce pas au nom de l’islam que des révoltes furent menées depuis Abd el-Khader ? C’est donc pense t-on, une religion qu’il faut encadrer, contrôler, aussi n’est-il pas question de la laisser libre d’agir dans le cadre d’une séparation religion-Etat. Le décret d’application de 1907 de mise en œuvre de la loi de séparation de 1905, ne sera jamais appliqué.

En Algérie, le ministère de la justice et des cultes gère directement le personnel cultuel qui est choisi, nommé, payé, contrôlé. Les critères ne sont pas forcément ceux de la compétence religieuse mais ceux de la docilité à l’égard de la France. Les postes de muftis ou d’imams sont souvent accordés comme des récompenses financières à ceux qui avaient bien servi la patrie durant la grande guerre. Ce personnel placé dans le cadre d’un service civil, est sommé de prêchée «  la soumission au destin voulu par la Providence et l’obéissance au gouvernement général, aux caïds et aux colons » Un imam déclare à ses fidèles : «  Si Dieu nous les a envoyés pour nos péchés, il nous en délivrera quand il le jugera bon. En attendant, il faut accepter le sort qui nous est fait. Toutes les péripéties du malheur d’aujourd’hui ? « Mektoub 5», c’était écrit ! »6.

Un administrateur français sur place cumule significativement deux fonctions avec le titre de Secrétaire général des Affaires Indigènes et de la Police Générale. L’idée est claire, l’islam peut être la source de désordre !

La République s’appuie également sur les chefs de confréries religieuses, jadis alliés d’Abd el-Khader, mais depuis «  neutralisés, retournés ». L’État laissera se développer un islam populaire avec des processions colorées,7 le culte des marabouts, ces saints populaires guérisseurs. Les musulmans réformateurs opposés à cette politique, comme A. Ben Badis8 qui mène campagne contre l’islam populaire des confréries et les marabouts alliés au pouvoir colonial, sont interdits de prêche. La République française intervient donc directement dans les affaires du culte musulman.

Dans un tel contexte, revendiquer l’application de la loi de séparation c’est pour l’émir Khaled et de nombreux oulémas qui le soutiennent, une demande de liberté, un rejet du contrôle colonial, la possibilité pour l’islam d’Algérie de s’organiser soi-même. Il ne faudrait pas en déduire que l’islam en général est favorable à la philosophie laïque française. Dans la mesure où le pouvoir politique, en l’occurrence ici français, n’est pas musulman, mieux vaut en être séparé.

Derrière cette demande se profile également la question de la liberté d’enseigner, d’apprendre l’arabe considéré comme langue étrangère par la France alors que pour l’islam c’est la clef d’accessibilité à la lecture et compréhension du Coran.

1 De l’arabe amir, chef , d’où le mot français amiral. Titre honorifique donné aux chefs politiques ou militaires arabes

2 « La naturalisation soustrayait donc l’indigène aux lois d’exception mais aussi au droit coranique et de ce fait la naturalisation pouvait être considérée à juste titre comme une forme d’apostasie » Mahfoud Kaddache, la vie politique à Alger de 1919 à 1939, Thèse de doctorat Toulouse 1968 ,Sned, Alger 1970p.21.

3 Belkacem Recham, historien, chargé de cours à l’Université Marc Bloch déclare en plein débat sur le voile, le 22 décembre 2003 sur le site Oumma.com : «  sans doute la loi en gestation dira aux citoyennes musulmanes : il faut renoncer à votre voile pour être admise dans l’école républicaine, comme autrefois, sous le régime de l’indigénat, il était demandé à leurs pères et grands pères de renoncer à leur statut personnel », c’est -à dire, à leur religion, pour accéder à la citoyenneté française ».

4 H. Alleg, La guerre d’Algérie, T.1, p.184 ( l’esprit missionnaire gravait alors sur les armoiries de la ville d’Alger une croix triomphante au-dessus d’un croissant renversé)

5 C’est écrit, c’est ainsi !Ce genre d’attitude favorisait le cliché fataliste de l’islam, en milieu musulman comme chez les orientalistes.

6 H. Alleg, op.cit., p.184.

7 Voir les tableaux impressionnistes de Renoir

8 Pour lui, ces pratiques populaires sont hérétiques, il faut retrouver la pureté originelle du message et éliminer ce contraire au monothéisme. Le discours islamiste actuel redit la même chose.

Christian BERNARD

 

Dans la préface de ses Fables, La Fontaine rapporte le mot prêté à Esope à propos de la langue : « C’est la meilleure et la pire des choses ». Sans doute pourrait-on en dire autant du rapport Debray, comme d’ailleurs probablement de la religion  : c’est la pire et la meilleure des choses. Tout dépend de l’usage qu’on en fait ou qu’on en fera.

Ce rapport est difficile à présenter et à résumer. C’est le résultat d’un travail de longs mois, après de longues consultations. Il faut ajouter à cela que la pensée de l’auteur est synthétique. Le commentateur est donc pris entre le risque de la trahison et celui de la paraphrase.

Tel quel, le rapport est divisé en cinq points, de longueur inégale ; le cinquième point présentant des recommandations en occupe le tiers. Le titre en donne clairement la teneur : « L’enseignement du fait religieux dans l’Ecole laïque ».

 Pourquoi faut-il enseigner le fait religieux à l’école ?
 Cet enseignement est-il compatible avec le principe de laïcité de notre système éducatif ?
 Qu’apporte de nouveau ce rapport en regard de la pratique actuelle ?

Tels sont les thèmes envisagés par l’auteur.

I. A quelle nécessité répond l’enseignement du fait religieux ?
Certes, l’enseignement du fait religieux, dit d’emblée l’auteur, répond à une certaine attente de l’opinion publique – attente dont prenait acte déjà dans les années 1980 le fameux rapport Joutard. Et cela, rappelle-t-il, à la suite d’une prise de conscience des responsables scolaires : l’inculture religieuse des jeunes générations. En découlaient la perte du sens et des repères, une rupture dans la transmission de la mémoire, un risque d’éclatement des solidarités civiques et la tentation d’un repli identitaire.

Constatation qui n’est pas nouvelle, récurrente depuis une trentaine d’années. La nécessité s’impose donc, à l’institution scolaire, de dire le fait religieux. Dans ce domaine, l’école est contrainte de se substituer aux acteurs sociaux défaillants : Églises, familles, mouvements de jeunesse…

Mais le rapport va plus loin : cette inculture religieuse n’est pas un phénomène isolé ; elle s’inscrit dans le bouleversement de la culture en général, dont elle est à la fois une manifestation et une conséquence.

L’enseignement de masse, toujours d’après l’auteur, s’est traduit par la désaffection à l’égard des filières littéraires et des disciplines qui traditionnellement donnaient du sens : philosophie, lettres, histoire, disciplines artistiques. En ont au contraire profité jusqu’à maintenant les filières technicisantes, censées offrir davantage de débouchés, d’où un aplatissement de la culture, une perte de profondeur.

Le rapport va même encore plus loin. S’impose une autre culture, qu’il définit comme  » culture de l’extension », c’est-à-dire une culture qui privilégie l’espace au détriment du temps, l’immédiat au détriment de la durée, le direct au détriment de l’approfondissement.

Or, l’étude du fait religieux requiert et donne cette profondeur, cet enfoncement dans le passé et la durée. Elle relativise le vécu immédiat, le présent. Elle remet en perspective.

Autrement dit, l’approche du fait religieux, d’après l’auteur, n’est pas seulement patrimoniale ou utilitaire -transmettre un héritage, donner du sens au présent, expliquer tel ou tel fait de culture.

Le fait religieux est partie intégrante de la culture. Il est tout simplement  » culture ». Ce qui signifie qu’il ne peut y avoir de culture sans connaissance ou en méconnaissance du fait religieux.

En découle donc que le fait religieux doit être abordé à l’école, impérativement, dans toutes les disciplines, avec les objectifs et les méthodes propres à chacune d’entre elles.

En aucun cas, il ne s’agit de  » réintroduire Dieu à l’école », ou de lui réserver une place privilégiée dans l’enseignement. Plus simplement, il s’agit de permettre aux élèves d’accéder à « la culture dans toutes ses dimensions, et d’exercer leur jugement en connaissance de cause ».

Le rapport insiste sur ce point : en replaçant le fait religieux dans la culture, en le remettant à la place qui lui revient, l’enseignement public poursuit l’un de ses objectifs traditionnels : la démocratisation de la culture, c’est-à-dire l’accès de tous à une même culture. Il doit donner à tous la possibilité de connaître le fait religieux, qui autrement risque d’être réservé à quelques uns, avec tous les risques de dérive que cela comporte, et de faire ainsi le jeu des charlatans, des gourous, et de tous les intégrismes et sectarismes.

Il faut donc dire le fait religieux à l’école publique. Mais cela est-il possible dans le contexte actuel ?

Deux obstacles sont à surmonter : d’une part, la saturation du système scolaire ; d’autre part, le respect de la laïcité.

Premier obstacle : la saturation du système scolaire. C’est un fait indéniable, et il ne saurait être question de mettre en place une discipline nouvelle, telle l’histoire des religions. D’ailleurs, l’auteur estime qu’un enseignement spécifique de l’histoire des religions ne peut avoir sa place dans l’enseignement secondaire. Il doit être réservé à l’enseignement supérieur en couronnement d’autres disciplines, telles la philosophie, la sociologie, l’anthropologie, l’histoire, etc.

A cette objection fondamentale s’ajoutent des objections d’ordre pratique. Premier danger : cet enseignement spécifique risque d’être considéré comme une discipline secondaire, sans lien avec les autres, voire une discipline facultative. Second danger : l’absence de professeurs compétents. En découlerait le risque d’avoir recours à des intervenants extérieurs, sans aucune garantie de compétence ou d’indépendance.

C’est donc aux différents professeurs qu’il appartient d’intervenir, dans leur champ de compétence propre, ce qui implique qu’il faut les former scientifiquement, intellectuellement et sur le plan pédagogique. Il s’agit en particulier de les décrisper, de les dépassionner, de les « désinhiber » -c’est le terme qu’emploie l’auteur- en un mot, de « banaliser » le sujet, comme allant de soi.

Pour pallier ces deux difficultés -discipline considérée comme secondaire, et manque de compétence des enseignants- le rapport préconise de réduire le fossé qui sépare le secondaire du supérieur. C’est qu’en effet, estime-t-il, il existe un décalage important entre le monde scolaire et le monde universitaire -entre « une haute culture » savante, réservée à une élite, et « un niveau moyen », souvent navrant (pour ne pas dire calamiteux…) dans ce domaine ! Ce qui aboutit au niveau des manuels et des propositions de cours largement diffusées sur Internet, et donc de l’enseignement courant dans les classes, à des simplismes effarants. Combien de manuels -pour ne rien dire des cours- font de la mauvaise « histoire sainte » au mépris de la laïcité, de la raison et tout simplement du bon sens, dans le meilleur des cas, quand ce n’est pas pour affirmer avec autorité n’importe quoi !

Dans ces conditions, s’agit-il simplement de se référer à un héritage historique mort, dont ne subsistent plus que les vestiges ? Est-ce à dire que notre culture, en l’état actuel – hic et nunc – est désormais détachée de toute attache religieuse vivante ?

L’auteur ne pose pas directement la question. Sans doute n’était-ce pas l’objet de son rapport. Et le pouvait-il sans déclencher une polémique inutile qui aurait nui à sa réception dans l’institution ? Mais peut-on vraiment éluder la question ? Autrement dit, peut-on affirmer de nos jours que notre culture n’est plus chrétienne  ?

Dire que la culture occidentale est d’origine gréco-romaine ne gène pas grand monde. Mais en rappeler, dans le même souffle, les fondements judéo-chrétiens toujours vivants pose davantage de problèmes au monde actuel.

Et pourtant – qu’on le veuille ou non, qu’on s’en réjouisse ou s’en attriste – l’Occident est encore imprégné de christianisme, pour le meilleur pensent les uns, pour le pire disent les autres. D’ailleurs, les observateurs originaires d’autres cultures, à commencer par nos immigrés d’au-delà des mers, ressentent le monde occidental comme d’abord chrétien, et aussi paradoxalement dans le même temps, comme laïc ou laïcisé. Le regard de l’autre est toujours un témoignage à prendre en compte.

Ne pas reconnaître ces deux dimensions de la culture occidentale, chrétienne et laïque, n’est-ce pas mutiler cette part de vérité que l’enseignement a pour mission de transmettre ? N’est-ce pas occulter une part du sens ? N’est-ce pas refuser de donner ces repères qui permettent aux jeunes de former leur jugement, et d’abord leur jugement sur la culture qui les imprègne ? N’est-ce pas leur laisser ignorer les éléments qui font la différence entre la culture occidentale dans laquelle ils vivent, et les autres cultures qu’ils sont appelés à connaître ou à étudier, et dont peut-être ils sont originaires ?

A entretenir l’ignorance et la confusion par le silence et par une frilosité qui se veut prudente, ne risque-t-on pas des réveils douloureux ? Toujours chrétien et laïque, l’Occident ? Alors, de quelle laïcité s’agit-il ?

II. De quelle laïcité s’agit-il ?
Peut-on vraiment dire le fait religieux sans malmener le principe de laïcité ? D’emblée le rapport fait la distinction entre laïcité, liberté religieuse et sécularisation.

Pour R. Debray, la liberté religieuse, c’est pouvoir choisir sa religion, mais en avoir une quelle qu’elle soit. La sécularisation, c’est la déconfessionnalisation des valeurs religieuses pour mieux les déployer dans la société civile.

En revanche, la laïcité, c’est le droit d’avoir une religion, ou de ne pas en avoir. En ce sens, souligne le rapport, la laïcité n’est pas une option spirituelle parmi d’autres – ce que certains laïcs ont eu parfois tendance à croire, en particulier à l’époque scientiste où sévissait le cléricalisme. La laïcité est un principe, au fondement de la République – un principe qui rend possible la coexistence au sein de la société civile de différents systèmes religieux, y compris l’absence de religion.

Pour le rapporteur, le principe de laïcité ne saurait donc être remis en cause. A telle enseigne que pour lui, il est inséparable de l’enseignement du fait religieux. Autrement dit, la véritable « laïcité » exige la lutte contre l’analphabétisme religieux, et par conséquent l’étude raisonnée du fait religieux.

Ce qui signifie pour lui le passage d’une « laïcité d’exclusion », compréhensible historiquement à l’époque où se met en place la République, à une laïcité « d’intégration » de l’étude du fait religieux. Comme toute autre expérience humaine, le fait religieux relève de la connaissance éclairée par la raison.

En refuser l’étude, ce n’est pas lutter contre l’obscurantisme. C’est écarter du champ de la connaissance et de la raison une part de réalité, une part de vérité. C’est en faire une zone d’ombre impénétrable à la raison.

Evidemment, ces affirmations risquent de ne pas aller sans rencontrer résistances et méfiance : méfiance des laïcs, qui craignent un retour du cléricalisme, sinon de l’obscurantisme, ou encore un encouragement aux communautarismes à base identitaire ; méfiance des religieux qui craignent le confusionnisme, le relativisme, l’affadissement du message, une véritable caricature pire que le silence.

Ce à quoi le rapporteur répond que « l’enseignement du religieux n’est pas un enseignement religieux ».

S’impose alors la nécessité de bien distinguer dans la pratique foi et connaissance, catéchèse et information, révélation et raison, approche « confessante » et approche « objectivante » – chacune de ces approches ayant ses propres critères épistémologiques.

Ce qui, d’après l’auteur, n’exclut pas la quête du sens. En effet, cette quête n’est pas que l’apanage des religions. Y concourent aussi les sagesses, la philosophie, les savoirs, l’art, le mythe… Tous domaines relevant de l’univers symbolique. L’Ecole ne peut donc s’en désintéresser, et il est de son devoir d’en donner les clés d’accès. En conséquence, dire le fait religieux, de manière laïque, critique et raisonnée répond donc aux objectifs de l’enseignement public.

Tout simplement, il s’agit de passer d’une  » laïcité d’incompétence » à une « laïcité d’intelligence ». Par définition, aucun domaine – fussent ceux de l’imaginaire ou du symbolique – n’est hors de la compétence de la connaissance raisonnée laïque. Se refuser de l’aborder, c’est favoriser encore une fois toutes les dérives sectaires, fondamentalistes, intégristes, doctrinaires…

Au professeur de trouver la juste mesure pour s’acquitter de sa tâche dans ce domaine, avec réserve, en tenant un juste milieu ( ?) entre proximité compréhensive et distance nécessaire, entre bienveillance et critique. L’auteur emploie même le mot d’ « empathie ».

Toutes ces considérations impliquent évidemment pour le rapporteur un certain nombre de propositions et, là encore, pour le lecteur quelques observations.

En effet, le lecteur est amené à se poser quelques questions. Comment, dans la pratique concrète, dire le fait religieux tout en respectant le principe de laïcité ?

Comment, en particulier, concilier liberté de jugement – objectif fondamental de l’école, liberté qui se forme – et liberté de conscience, principe fondamental de la Déclaration des Droits de l’Homme, liberté qui s’impose comme un absolu à tout enseignant ?

Concrètement, comment dire le fait religieux, de manière critique et raisonnée, tout en respectant la liberté de conscience de chacun, c’est-à-dire sans choquer ?

Souvent ces deux libertés sont confondues. Certes, il ne peut y avoir de liberté de conscience sans liberté de jugement. Et l’éducation a pour fin de donner les références qui permettent au jugement de s’affranchir de tous les conditionnements. Libératrice, elle vise à conduire l’élève hors des ornières de son milieu et de son temps et à promouvoir son autonomie.

Mais l’éducation à la liberté de jugement connaît une limite infranchissable, un véritable tabou : en aucun cas, elle ne doit si peu que ce soit attenter à la liberté de conscience, qui est du ressort exclusif de chacun, question qui se pose avec acuité à tout éducateur en situation concrète.

Deuxième observation : l’enseignement du fait religieux ne peut se limiter à la présentation des trois monothéismes. En font partie intégrante toutes les autres expériences religieuses ou spirituelles de l’humanité, dans le présent ou dans le passé : animisme, panthéismes, polythéismes, cultes orientaux, religions d’Extrême Orient, etc. De même que ne peuvent être ignorés l’athéisme ou l’agnosticisme, qui d’une certaine manière sont aussi une forme d’expérience spirituelle, ce que reconnaît d’ailleurs le rapporteur.

D’autre part, la présentation ou l’approche du fait religieux ne peut ignorer toutes les formes de cléricalisme. Toute utilisation, à des fins politiques ou idéologiques, de quelque religion que ce soit, relève du cléricalisme, de même que toute intrusion des ministres des cultes dans la sphère politique. Dans ce domaine, est-il nécessaire de rappeler que la première aliénation que dénonce Karl Marx est l’aliénation religieuse ?

Si pour certains, l’expérience religieuse est libératrice, pour beaucoup, historiquement, elle a été et est encore aliénante.

Enfin, dernière observation : telle que la présente l’auteur du rapport, la laïcité n’est pour lui ni ouverte ni fermée ; ni plurielle ni même tolérante. Dans l’espace scolaire, elle s’impose comme une exigence : ainsi donc, nul, individu ou groupe, ne peut être fondé à empiéter sur la liberté de chacun.

Si l’on comprend bien l’auteur, nul acteur de la vie scolaire, élève, professeur, personnel d’encadrement, ne doit tolérer la moindre atteinte au principe de laïcité. De là découle donc le devoir de refuser, de condamner et d’empêcher toute entrave à la liberté de jugement, et donc de conscience, que ce soit le fait d’une personne ou d’un groupe organisé à l’intérieur ou à l’extérieur de l’établissement scolaire, que ce soit sous la forme de pressions, d’intimidations ou de violences sur les personnes ou sur les biens.

Telles sont quelques unes des observations qu’amène la lecture du rapport lorsqu’on connaît la réalité concrète, sur le terrain, dans les établissements.

III. Quelles propositions précises le rapport Debray fait-il au ministre ?
D’abord, une douzaine de propositions ou recommandations, les unes concernant les élèves et les programmes, les autres la formation des maîtres, d’autre encore le système lui-même.

En ce qui concerne les programmes, l’auteur se félicite des modifications apportées en 1996 aux programmes d’histoire et de lettres. A ce sujet, il demande un rapport d’évaluation sur ce qui a été fait. Il déconseille à l’avenir les allégements de programme d’histoire en seconde, estimant qu’ils en altèrent la cohérence. Pour les élèves du collège, il apprécie la mise en place des itinéraires de découverte en 5ème et 4ème ; et pour les élèves de lycée, des TPE (Travaux Personnels Encadrés) qui peuvent permettre les uns et les autres d’aborder les questions religieuses entre autres, et de favoriser dans ce domaine des approches transversales et interdisciplinaires. Ce qui s’inscrit tout-à-fait dans les nouveaux objectifs définis par le ministère.

Pour ce qui est de la formation initiale des maîtres, il propose la création d’un module obligatoire de dix heures en IUFM, intitulé  » philosophie de la laïcité et enseignement du fait religieux », soulignant une fois de plus leur imbrication et leurs liens, quasi consubstantiels.

A propos de la formation continue, il souhaite la mise en place d’un stage national interdisciplinaire annuel de trois jours, réunissant des chercheurs de l’EPHE (École Pratique des Hautes Études) , un IPR (Inspecteur Pédagogique Régional) et un professeur formateur par académie en histoire géographie, en philosophie, en langues vivantes et en enseignement artistique.

De plus, il préconise l’inscription du thème  » laïcité/histoire des religions » dans le Programme National de Pilotage à destination des rectorats pour une prise en compte dans les plans académiques de formation.

Il appelle aussi de ses vœux la création d’un Institut Européen des Sciences des religions, impliquant à la fois l’EPHE, le CNRS, les universités – lequel Institut pourrait valider des contributions de haut niveau extérieures à l’Université, en fonction de critères purement scientifiques.

Les autres propositions concernent l’élaboration d’outils pédagogiques par cet Institut et/ou par le Conseil National des Programmes ; l’extension de ces formations aux personnels d’encadrement afin de mieux les préparer à la gestion des crises.

Enfin, à toutes ces initiatives, devrait être associé le « Comité de réflexion et de proposition sur la laïcité à l’Ecole ».

En conclusion, l’auteur insiste sur le caractère pragmatique de ses propositions, qui, à son sens, ne valent que par leur articulation réciproque.

Tel est l’essentiel du rapport de M. Régis Debray. Peut-on alors se permettre quelques observations ou questions avant de conclure ?

 Première qualité de ce rapport : il est court, et écrit dans une langue accessible à tous. C’est ainsi que le mot  » valeurs » est évité le plus possible au profit du mot « repères ». De même, les mots « transcendance » et « immanence » sont remplacés par les mots « extension » et « profondeur ». A croire que M. Debray a oublié sa formation de philosophe… Et que la médiologie se veut plus accessible que la philosophie….

 Deuxième observation : l’auteur refuse de parler d’ »inculture des jeunes ». De manière plus positive, il lui semble voir émerger une nouvelle culture sur laquelle il ne porte pas de jugement, et qu’il faut donc prendre en compte telle qu’elle est.

 Troisième observation fondamentale : la culture religieuse est partie intégrante de la culture générale et ne saurait alors s’en distinguer. Conséquence : il n’y a pas à se justifier, pour un laïc, d’enseigner le fait religieux. Et dans ces conditions, il n’y a pas à instrumentaliser le fait religieux comme moyen pour atteindre des objectifs censés être supérieurs -objectifs culturels, patrimoniaux ou civiques. En soi, le fait religieux est fait de culture. Il est donc « incontournable » pour toute culture.

 Quatrième observation : on ne peut dissocier  » enseignement du fait religieux » et « laïcité ». L’auteur insiste : c’est au nom de la laïcité (et non en dépit de la laïcité) que le fait religieux doit être enseigné à l’école publique. Ne pas le faire, c’est restreindre le champ de la laïcité ; c’est admettre que des pans entiers de la connaissance lui échappent. Nous touchons ici à l’épistémologie de la connaissance.

 Cinquième observation : est clairement suggérée la liaison étroite entre l’EPHE , le CNRS, les universités et les corps d’inspection dans la formation des maîtres et des personnels d’encadrement, tant en formation initiale que continue. Sixième observation : la possibilité d’introduire dans le système scolaire des intervenants extérieurs à l’Université, mais dans des conditions très strictes, après validation par les instances scientifiques et sur des critères de compétence clairement définis.

Bien d’autres observations sont faites dans le rapport : la méconnaissance du fait religieux qui n’est pas que l’apanage des non chrétiens, et sévit tout autant dans les établissements confessionnels que dans les établissements publics ; le caractère exemplaire de la laïcité à la française qui ne doit pas craindre de s’afficher et qui n’a pas vocation à être une exception en Europe, contrairement à ce qui se dit ici ou là ; la nécessité de faire émerger une didactique laïque des religions ; le souhait de réserver l’histoire des religions à l’enseignement supérieur en couronnement des autres disciplines ; etc.

Pour conclure, s’impose donc la nécessité d’une formation solide des professeurs et d’une culture générale complète réactualisée régulièrement, en particulier dans le domaine religieux.

Les collègues sont-ils prêts à faire cet effort ? Les anciens, souvent « très laïques » (y compris dans les instances d’encadrement) et qui craignent de voir s’installer « le loup dans la bergerie », et d’encourager le retour de « Dieu à l’école » ? Les jeunes, pleins de bonne volonté, parfois un peu naïfs, souvent imprégnés d’idéologie « new age », et dont l’amateurisme ou l’incompétence dans le domaine religieux risque de faire plus de dégâts que de bien ?

Enfin, les familles et les enfants sont-ils prêts à entendre autre chose qu’une « histoire sainte » rassurante, finalement peu gênante, et absolument pas laïque ?

Depuis l’oratorien Richard Simon (XVIIème siècle), il a fallu plus de trois siècles pour que bouge vraiment l’exégèse chrétienne, protestante ou catholique, moins sûrement l’exégèse orthodoxe.

Quant aux juifs, sans remonter jusqu’à Spinoza, depuis une vingtaine d’années, grâce aux travaux surtout archéologiques des universités hébraïques de Jérusalem et de Tel Aviv, ils sont confrontés à une relecture drastique des récits bibliques – relecture qui les divise évidemment à cause des enjeux religieux et politiques qu’elle remet en cause.

Dans ces conditions, ne risque-t-on pas de choquer certains en présentant l’état des connaissances actuelles, ou en faisant part tout simplement des doutes de la recherche ?

Et qu’en est-il du monde musulman ? Une approche raisonnée, critique, laïque de l’islam est-elle possible dans nos classes ? Dans toutes nos classes ? Et si l’islam a un problème avec la laïcité, les laïcs n’en auraient-ils pas un aussi avec l’islam ?

 Enfin, est-il possible d’enfermer les trois monothéismes dans le même cadre religieux ? Qu’y a-t-il de commun entre le Dieu trinitaire, incarné et ressuscité des chrétiens, et le Dieu unique des Juifs ou celui des Musulmans ?

Cette différence n’est pas sans conséquences pour la culture, la conception de la personne et de sa destinée, le rôle de l’image et la place de l’art dans la religion. Est-ce pur hasard si les concepts de « laïc », de « laïcat » et de « laïcité » sont apparus en Occident, dans une culture chrétienne ?

Finalement, ce lien affirmé avec force par le rapporteur entre laïcité et fait religieux, entre enseignement du fait religieux et enseignement de la laïcité – ce lien n’est-il pas une caractéristique et une spécificité de la culture occidentale ?

Telles sont quelques unes des réflexions qu’on peut se faire à la lecture de ce rapport, réflexions qui sont loin d’être exhaustives si l’on en considère la richesse du contenu.

Par Jean-Claude Terrien

Article paru dans le bulletin de l’ARELC en décembre 2002

 

 En complément du rapport de Régis Debray sur l’enseignement des religions, je propose ici quelques réflexions méthodologiques.  Il est d’abord facile de dresser le constat d’une déficience générale de la connaissance symbolique chez nos élèves de l’enseignement secondaire. Depuis les années… 1640, la pensée française sous l’influence du cartésianisme et … du jansénisme, de certains philosophes des Lumières (de Bayle à Condorcet), du scientisme mathématique, mais aussi d’un « juridisme » et d’une emprise administrative et économiste croissants, a souffert d’une perte du sens des symboles et des mythes, ou tout simplement de la connaissance élémentaire de leur existence. Cette perte a été partiellement compensée par les poètes romantiques et symbolistes. Mais, partout, on ressent de plus en plus la nécessité d’une étude systématique des « images », de leur logique, et des sentiments qu’elles génèrent, la nécessité d’une étude des « unités de sens » qui relient entre eux les symboles utilisés dans les romans ou les poèmes, mais aussi dans les textes philosophiques religieux ou politiques. Nous appellerons « mythologique » l’étude méthodique des systèmes des symboles. La connaissance de cette mythologique était naguère préparée en dehors de l’école ou par les éducateurs religieux, ou, plus généralement, par les éducateurs idéologiques ou politiques. Or, la formation religieuse se raréfie et les formations politiques ou idéologiques rencontrent de plus en plus de scepticisme. Le besoin très humain de rencontrer des symboles mobilisateurs se satisfait alors dans une soumission incontrôlée à des représentations plus que simplifiées de la société et du monde ; ce qui fragilise les individus les plus vulnérables, annihile leur volonté et leur esprit critique et les prédispose à s’abandonner à tous les sectarismes et à tous les fanatismes. Un autre inconvénient majeur de cette disparition de tout un empan de notre culture est l’incompréhension de plus en plus grande par nos élèves d’œuvres majeures du passé, œuvres picturales, monuments, opéras et, bien entendu, œuvres littéraires (Rabelais, La Fontaine, Voltaire, Chateaubriand, pour ne citer que des exemples criants). En conséquence, il convient de promouvoir dans la formation de nos futurs enseignants l’apprentissage d’une discipline indépendante que nous proposons donc d’appeler la « Mythologique » ou étude systématique des « mythèmes » («  unités de sens » méthodiquement dégagées de l’étude des « mythologies » ou des multiples systèmes de symboles). Pour enseigner cette mythologique avec objectivité, les règles suivantes devront être observées :  1. Chaque mythème une fois circonscrit devra être étudié dans son exhaustivité et relié au réseau de mythes dont il fait partie.  2. Son étude devra toujours s’appuyer sur des textes précis.  3. Son étude pourra être prolongée par celle de son influence sur les mœurs.  4. Chaque mythème devra être prudemment comparé aux mythèmes similaires dans une pluralité de religions ou d’idéologies.  5. Les mythèmes seront étudiés au niveau universitaire par des spécialistes ayant reçu entre autres une formation d’historien des arts et des lettres, d’historien des religions ou d’ethnologue.  6. Afin d’éviter tout encyclopédisme, un programme limité de mythèmes à étudier sera publié. Il sera renouvelé périodiquement, par exemple tous les trois ans.  7. Afin de maintenir un nécessaire pluralisme pour les mythèmes religieux, on étudiera dans chaque cycle d’études au moins un mythème emprunté au judaïsme, un emprunté au christianisme, un emprunté à l’islam, un emprunté au bouddhisme populaire, un à l’hindouisme, un au shintoïsme, et un choix fait parmi les peuples d’Afrique noire, d’Océanie ou d’Asie.  8. La laïcité demeurant la règle de l’enseignement français, ces études seront poursuivies dans le plus grand respect des croyances ou des non-croyances, des pratiques ou des non pratiques de chacun.  9. La mythologique, afin de ne pas alourdir encore un cursus universitaire de plus en plus chargé, sera considérée uniquement comme une science annexe des sciences humaines.  10. Enfin, le professeur qui l’enseignera devra posséder des rudiments de l’histoire de la mythologique. On citera à titre de simples indications :Plutarque, un père alexandrin, le moine Fulgence, Boccace (« La Généalogie des Dieux ») , Ripa, Vico, Schelling, etc… Exemple de mythème à proposer à un programme : « Les envoyés divins » : les anges et archanges, les évangélistes, les prophètes, Hermès ; étudiés dans des textes de la Bible, du Coran, mais aussi dans la mythologie grecque et son prolongement hermétique ; dans les avatars des dieux de l’hindouïsme ; la non-révélation et l’illumination dans le bouddhisme originel, les lieux sacrés chez les Aruntas d’Australie…et la « lumière » dans les philosophies rationalistes. Ces quelques lignes ne sont que les humbles propositions d’un ancien auditeur de Claude Lévi-Strauss. François Laburthe-Tolra

 

Voici un article de François Laburthe-Tolra, grand connaisseur de La Fontaine, sur cette fable, difficile et peu connue. Outre son contenu culturel évident, cet article éclaire également la question de l’enseignement des faits religieux.

La fable et sa morale
Aux deux bouts de la chaîne du temps, il y a un insecte, l’escarbot ou scarabée. Sa bizarre obstination, ses mœurs, sa mystérieuse reproduction ont frappé les anciens Egyptiens et … quatre mille ans plus tard ! … La Fontaine dans sa fable : « L’Aigle et l’escarbot ». Mais -voir ci-dessous- lisons tout d’abord cette fable (La Fontaine II 8), publiée en 1668 et inspirée par Esope (fable 2 dans la traduction La Carrière, Albin Michel, rééd. 2003). Elle nous conte la vengeance implacable d’un scarabée, dont un aigle (« une aigle », La Fontaine utilise le féminin) a dévoré le compagnon et que seul Jupiter paraît pouvoir arrêter dans son entreprise.

La fable de La Fontaine, contrairement à celle d’Esope, n’a pas de morale. Mais il en est une, implicite, qui se dégage pourtant – surtout si l’on se reporte à d’autres fables (« Le Lion et le Moucheron », II 9, »Le Lion et le Rat », II 11, « La Colombe et la Fourmi », II 12). C’est que les faibles ne sont faibles qu’en apparence, car, dans certaines circonstances, ils sont capables de l’emporter sur les plus forts.

Mais derrière le récit et sa morale implicite, une idée plus générale se dégage : dans l’ordre social, et même dans l’ordre cosmique, la violence est perturbatrice. Elle nous est souvent donnée comme telle (aigles, lions, renards et hommes ! – rois, guerriers, seigneurs, magistrats – engendrent la jungle) ; pourtant, il peut exister une harmonie supérieure ( c’est le cas dans « Le Juge arbitre, l’Hospitalier et le Solitaire », XII 25) et celle-ci peut être imposée par des faibles aux capacités compensatrices : douceur, solidarité, éloquence, voire, comme notre escarbot, obstination.

C’est sur l’arrière-plan culturel et spirituel de cet apologue que nous voudrions insister ici.

L’apologue comme message religieux et politique
Selon la « Vie d’Esope », racontée au 14ème siècle par le moine Planude, la fable « L’Aigle et le Scarabée » est un apologue. Celui-ci conclut le récit du conflit qu’Esope eut avec les Delphiens et qui le conduisit à appeler sur eux le châtiment céleste, comme le fait le scarabée lorsqu’il contraint Jupiter à intervenir.

Dans le même registre, « La Fontaine-Esope » devient ainsi messager des dieux et prophète. Déjà, les prophètes de l’Ancien Testament usaient de la fable : la fable des arbres cherchant un roi, que raconte Yotam face à Abimelek (Juges 9, 7-15), ou celle du rapt de la brebis du pauvre, que le prophète Natân raconte à David après que celui-ci ait pris auprès de lui Bethsabée, la femme d’Uri (II Samuel 12, 1-4). Et La Fontaine lui-même, dans la préface du premier recueil, s’en explique : « … Qu’y a-t-il de recommandable dans les productions de l’esprit qui ne se rencontre dans l’apologue ? C’est quelque chose de si divin, que plusieurs personnages de l’antiquité ont attribué la plus grande partie de ces fables à Socrate, choisissant … parmi les mortels, celui qui avait le plus de communication avec les dieux… (Et) s’il m’est permis de mêler ce que nous avons de plus sacré parmi les erreurs du paganisme, nous voyons que la vérité a parlé aux hommes par paraboles : et la parabole est-elle autre chose que l’apologue, c’est-à-dire un exemple fabuleux, et qui s’insinue avec d’autant plus de facilité et d’effet qu’il est plus commun et plus familier ? ».

La Fontaine d’ailleurs, n’est pas le seul à placer ainsi aussi haut l’apologue. Luther célèbre Esope comme un prophète. Et en 1692, dans la préface de ses fables, le fabuliste anglais Robert Lestrange dit qu’on peut conseiller les princes, mais à condition qu’on utilise la médiation « des habitants des bois et celle des contes » ; et il cite en exemple, Esope et le prophète Natân.

Prophète donc, mais aussi avertisseur solennel : derrière l’anecdote célébrant la justice et l’égalité, La Fontaine pense au procès Fouquet et au pouvoir de Louis XIV dans cette affaire.

L’escarbot-scarabée comme symbole
Passons vite sur le piètre zoologue qu’est (ou que n’hésite pas à être ?) La Fontaine. Quel trou de scarabée (« escarbot » vient du latin scarabaeus, scarabée ; on peut aussi parler de « bousier », qui vient de « boue ») accueillerait un lièvre ? Que vaut le remède final de Jupiter, quand on sait que l’aigle couve six semaines ses œufs au printemps, donnant ainsi au scarabée tout le temps de sortir de son hibernation ?

Mais, retenons surtout que deux propriétés sont données à l’escarbot : il roule lui-même perpétuellement sa boule d’excrément et il se féconde lui-même. A cause d’elles, il est présent dans toute l’Antiquité. Les auteurs anciens (Aristote, Pline l’Ancien, Plutarque) ont souligné son obstination à rouler sa boue. Dans l’ancienne Egypte, le mot khepri, le scarabée-bousier, est rapproché du verbe k.p.r, venir à l’existence ; et le scarabée devient messager du printemps et du renouvellement de la nature. On peut d’ailleurs se risquer à aller plus loin et retenir que le début de la saison chaude, sous le signe du scarabée-cancer, se prolonge par le temps de la crue sous le règne du soleil, règne dont la déesse Nekhabit, vautour femelle assimilable à l’aigle, est la protectrice : et le temps du scarabée apparaît alors comme devant être aboli par le temps du vautour.

Ces symboles, le 17ème siècle les a connus. Il les a connus par l’entremise des Pères du désert, par Clément d’Alexandrie et par Eusèbe de Césarée, qui célèbrent les allégories égyptiennes. Un contresens de la Septante (d’ailleurs corrigé par saint Jérôme) conduit même saint Ambroise a un étonnant élan mystique. La phrase d’Habacuc (2, 11) : « la pierre criera contre vous du milieu de la muraille » étant devenue « le scarabée criera contre vous du milieu de la muraille », saint Ambroise médite ainsi : « Le Christ était ver sur la croix (extrapolation à partir du Psaume 22,7), scarabée sur la croix… En vrai scarabée, il remuait par les traces de ses vertus, la boue de notre corps… en bon scarabée, il relève le pauvre du fumier, il a relevé Paul qui se considérait comme une ordure ».

Et au 17ème siècle, le savant père Kirscher, qui attribue à tort à saint Augustin l’assimilation du Christ au scarabée, en fait la justification ainsi : « le fils de Dieu s’est roulé dans notre fange, d’où il a voulu naître homme » ; cette idée courra tout au long du siècle.

Le combat des Aigles-tyrans et de Socrate-scarabée, vu par Erasme au 16ème siècle.
Erasme, au 16ème siècle, synthétisant les valeurs gréco-latines et judéo-chrétiennes, critique vigoureusement l’immoralité des souverains de son temps : leurs actes, en effet, contrastent avec les modèles proposés par l’Antiquité et le premier christianisme.

L’adage 2601 (on peut lire plusieurs adages d’Erasme dans le « Erasme » de la collection Bouquins, Robert Laffont, 1992) « Le scarabée au pourchas de l’Aigle » nous donne un profond commentaire de la fable d’Esope, reprise plus tard par La Fontaine. Il s’ouvre par un réquisitoire implacable contre les Aigles, images de guerriers fanatiques (que sont Henri VIII, François 1er, Charles-Quint). Le maintien de la paix, la protection de la vie de leurs sujets devraient être le premier souci des monarques chrétiens. Or ils mènent sans cesse des combats grotesques, des combats de rats et de grenouilles (cf. la « Batrachomyomachie », satire attribuée à Homère).

Les Aigles sont des tyrans décrits par Aristote, dévoreurs des peuples, ni rois – philosophes, ni rois – chrétiens, accompagnés de scélérats. « Que de becs de gouverneurs ! D’yeux d’espions ! De crocs d’officiers ! ». L’Aigle est une peste universelle aux capacités de nuire infinies. Et il fut choisi par le despote Jupiter pour être le bourreau de Prométhée, le bienfaiteur de l’humanité.

Au premier abord, le scarabée suscite le dégoût, mais son travail incessant, sa force de caractère doivent au contraire entraîner notre admiration. Il ne faut pas juger sur l’apparence. Socrate avait un physique de Silène (cf. l’Adage 2201 « Les Silènes d’Alcibiade »), mais son « contenu » était infiniment précieux (en effet, on appelait « silènes d’Alcibiade » des petites boîtes contrefaites dans lesquelles on conservait des drogues et des choses précieuses). Dans le prologue de « Gargantua », Rabelais traduit : « La laideur de Socrate, le ridicule de son maintien, la rusticité de son vêtement, vous n’en eussiez point donné un copeau d’oignon … Et si on avait « ouvert » Socrate, on aurait découvert une divinité plus qu’un homme, … un dépassement incroyable de tout ce pour quoi les hommes veillent, courent, travaillent, naviguent, bataillent. »

Dans le même Adage, Erasme donne d’autres exemples de contrastes entre l’apparence et la réalité : Adam tiré du limon, Osée marié avec une prostituée, Saint Jean Baptiste et Jésus-Christ lui-même.

Dans l’Adage 2601, Erasme célèbre le scarabée : « La sphère de son corps rejoint la beauté des sphères célestes ; sa carapace brillante, la force de son caractère lui donnent les qualités d’un guerrier invincible ; ce que pressentaient les Egyptiens, administrateurs équitables ».

Erasme reprend le récit d’Esope et la comparaison du Scarabée et de Socrate. Il achève, avec son humour habituel, par une citation de « la Paix » d’Aristophane : pour aller jusqu’aux Cieux demander la paix, le principal personnage de la pièce décide d’enfourcher un scarabée, se justifiant en ces termes : « C’est bien dans les fables d’Esope que j’ai découvert que seul de la gent volatile, le scarabée est allé jusqu’aux dieux. »

Conclusion : La Fontaine, le scarabée obstiné
Et La Fontaine dans tout cela ?
On peut certes voir dans cette fable une « colbertinade », comme on parlait auparavant de « mazarinade », et dire que, dans le cadre de l’affaire Fouquet, le lièvre représente Fouquet, l’aigle, les magistrats, Jupiter, Louis XIV … et le scarabée, La Fontaine.

Mais on peut aussi penser à une portée philosophique plus vaste. La Fontaine a dit la haute idée qu’il se fait de l’apologue. Ici, entraînant avec lui les courants de pensée les plus anciens comme les plus récents (on a montré l’importance de la tradition humaniste chez La Fontaine, « poète du crépuscule de la Renaissance », influencé par Marot, Rabelais, Montaigne et aussi Boccace et Erasme…), il manifeste une visée égalitariste, qui critique une échelle des êtres trop figée, une hiérarchie des valeurs apparentes trop rigide et réclame plus d’équilibre et d’harmonie entre les créatures et, singulièrement, entre les hommes : car, en effet, quand les dieux regardent les hommes
« les petits et les grands sont égaux à leurs yeux »
L’éléphant et le singe de Jupiter (XII, 21).

Pour (re)lire la fable « L’aigle et l’escarbot » de Jean de La Fontaine : http://www.lafontaine.net/.

 

Accueillir égalitairement dans une société ou une nation plusieurs religions ou plusieurs philosophies est déjà une attitude remarquable par ses présupposés de tolérance et d’ouverture aux autres ; mais cette attitude devient un véritable engagement d’éthique sociale, lorsqu’on s’efforce de dégager l’originalité de chacune de ces religions ou de ces options philosophiques et lorsqu’on montre comment elles peuvent contribuer à construire une société de citoyens libres et adultes.

I- Les précurseurs médiévaux

1- Introduction 

Cette attitude s’est déjà rencontrée dans l’Antiquité chez certains philosophes d’inspiration platonicienne ou stoïcienne (par exemple dans le « De Natura Deorum » de Cicéron, ou les « Œuvres morales et mêlées « de Plutarque ) ; mais elle se développera aussi chez certains pères alexandrins ( cf. : les « Stromates « de Clément d’Alexandrie , ou la « Préparation Évangélique » d’Eusèbe de Césarée). Certains mystiques musulmans, entre autres Ibn Arabi et les Grands Mogols, cultiveront cet esprit d’ouverture.

Sous la première Renaissance européenne, naîtra un courant de « paix de religions » qui se traduisit par des institutions, hélas, peu durables. Citons :1559, Elisabeth d’Angleterre et l’organisation de l’Église anglicane ; 1573, la loi de confédération de Varsovie ; 1598, l’Édit de Nantes ; 1609, la « Lettre de Majesté » de Rodolphe II.

Laissant aux historiens de métiers l’exposé détaillé de ces fragiles compromis, nous voudrions simplement ici nous pencher sur trois écrits animés de cet esprit de tolérance : d’abord celui d’un précurseur : le catalan Ramon Lulle ( XIII ème siècle ), puis ceux du cardinal Nicolas de Kues ( XV ème siècle), enfin le « Colloque des Sept Sages » de Jean Bodin publié l’année de sa mort en 1596. On notera bien entendu qu’étant donné le lieu et la date de leurs écrits, nos auteurs partent de l’affirmation de l’existence de Dieu ; mais ils posent tous trois les questions : quel est ce dieu et quel rôle joue cet infini devant le développement de la Raison ?

2- « Le livre du Gentil et des trois Sages » de Ramon Lulle

. Le franciscain Ramon Lulle en 1274 publie « Le Livre du Gentil et des Trois Sages ». Résumons le : – Un « gentil » (un « païen ») attristé par la pensée de la mort et du néant qui l’y attend se réfugie dans une forêt où la vue des arbres, des oiseaux et des autres bêtes ne fait qu’accentuer sa douleur. « Pourquoi es-tu venu au monde, soupire-t-il, si personne ne peut alléger tes souffrances ? ». Il rencontre alors près d’une fontaine trois « sages » et une très belle femme qui abreuve son cheval. Celle-ci alors explique le sens de cinq arbres, arrosés par la fontaine et dont les feuilles portent en nombre constant (cinq ou sept) les noms des vertus et des vices : « O Dieu ! s’exclame alors l’un des sages, quel bonheur si par la vertu de ces arbres nous puissions être, nous tous les hommes, sous la même croyance et la même loi ! ». A ces mots, avec l’accord des quatre hommes présents, la dame Intelligence –car tel est son nom-, démontre dans un premier entretien l’existence nécessaire de l’Infini, condition de l’existence de degrés dans le bien et dans l’être.
 Or la présence en l’homme de l’Être et de la Perfection prouve l’existence d’un Dieu en qui le non-être et le « défaut » ne sont pas. A l’annonce de ces principes (qui rappellent Saint Anselme et annoncent Descartes), le « gentil » est rempli de joie. Mais voilà que les trois sages déclarent que leurs croyances divergent profondément et que chacun considère sa religion comme la seule vraie, car l’un est juif, le second chrétien et le troisième sarrasin (c’est-à-dire musulman). Derechef, le « gentil » plonge dans la douleur. Dame Intelligence décide de faire démontrer « rationnellement » par chacun des sages pourquoi ses lois sont les véritables. « Mais, pendant les exposés, règle-t-elle, aucune contestation ne sera ne sera autorisée de la part des deux autres sages, car la contestation engendre la malveillance, laquelle empêche l’intelligence de comprendre ». Seul le « gentil » pourra soulever des objections ou même s’interposer en cas d’indiscipline chez les sages. – Suivent alors trois exposés aussi rigoureux que possible des trois dogmes.   (Lulle à Majorque récemment reconquise a appris l’arabe et fréquenté les communautés juives et sarrasines). Lorsqu’une proposition émise par l’un des sages paraîtra intolérable aux deux autres, le gentil devra imposer le silence. – On n’entrera pas ici dans tous les raisonnements subtiles et parfois « datés » par lesquels les trois sages, le juif, le chrétien et le sarrasin s’efforcent de convaincre le gentil. On retiendra seulement la méthode qui consiste à l’aide des feuilles des cinq arbres portant le nom des vertus et des vices à montrer que les « lois » communes à ces trois religions correspondent à l’excellence des vertus.

Et donc on énumérera ici seulement les « articles » de la « Loi » dont chacun s ‘efforce de démontrer la vérité. (Cela constitue par ailleurs un document pertinent sur les mentalités de l’époque). – Pour le juif, huit articles sont à démontrer :

 1° Dieu est unique.

 2° Il est le créateur de tout.

 3° Il a donné sa loi à Moïse.

4° Il enverra un messie pour nous délivrer.

5° Nous ressusciterons

.6° Nous serons jugés.

7° Il y aura une gloire céleste.

8° Il y a un enfer.

Pour le chrétien quatorze articles devront être retenus, sept concernent la nature divine, sept la nature humaine de Jésus-Christ. Le premier article : « Dieu est unique » est commun à la Loi juive. Les trois suivants traitent du Père, du Fils et du Saint-Esprit (la Trinité). Le cinquième (la création) est semblable à la loi juive. Le sixième concerne la « recréation » du monde par la venue de Jésus-Christ. Le septième est la glorification finale de ce dernier. Les sept autres, sur la vie humaine de Jésus-Christ, rappellent 8° qu’il a été conçu du Saint-Esprit, 9° qu’il est né d’une vierge, 10° qu’il a été crucifié et qu’il est mort, 11° qu’il est descendu aux enfers, 12° qu’il est ressuscité, 13° qu’il est monté aux cieux, 14° qu’il jugera les vivants et les morts. – Pour le sarrasin, quatre articles de sa foi sont déjà démontrés : 1° le Dieu unique, 2° le Créateur, 3° la résurrection des morts, 4° le ciel et l’enfer. Restent huit articles spécifiques : 5° Mahomet est le prophète, 6° le Coran est la loi donnée par Dieu, 7° Au mourant sera demandée l’affirmation de la mission prophétique de Mahomet, 8° Rien n’est durable sauf Dieu, 9° Mahomet sera exaucé à la fin des temps, 10° Nous devrons rendre compte de notre vie le jour du jugement, 11° Nos mérites et nos fautes seront pesés, 12° Longue et étroite est la route du paradis. Le sarrasin s’étend sur les plaisirs sensuels vécus au paradis, mais il note l’existence, en dehors de l’interprétation littérale destinée aux « sots », d’une interprétation spirituelle par les clercs.

A la fin des exposés, le gentil exulte et célèbre dans une prière les sept vertus communes aux trois religions : la foi, l’espérance, la charité, la justice, la prudence, le courage, la tempérance ; il rejette les sept vices écartés par les trois sages : la gloutonnerie, la luxure, l’avarice, la paresse, la « superbe »,l’envie, la colère. Les trois sages quittent alors le gentil, en refusant de lui montrer quelle « Loi » il devra choisir : il devra se conformer au pouvoir de sa seule raison. Et ceci est d’une importance capitale : car l’autorité seule de la Révélation semble écartée…Avant de se séparer, les trois sages se demandent pardon de ce qu’ils auraient pu dire d’injurieux pour la foi de l’autre et conviennent de se revoir quotidiennement pour parvenir à une seule foi « selon les normes que nous a données Dame Intelligence ». Voici donc exposé aussi objectivement que possible, ( mais je vous ai fait grâce de la plupart des allégories si caractéristiques de l’époque) ce texte étonnant du XIII ème siècle, où la Raison et l’Intelligence sont constamment appelées en renfort pour jouer leurs rôles de conciliatrices dans la compréhension de l’autre. On notera pour finir que ce qui convertit le païen à une « Loi » unique est l’identité des vertus prônées par les trois religions ; et par conséquent leur unité morale.

3-L’œuvre de Nicolas de Kues (ou de Cuse).

Nous rencontrerons, dans un climat intellectuel plus subtile, une semblable tolérance au XV ème siècle, chez le cardinal Nicolas de Kues.
 Notre exposé sera plus court, et devra faire intervenir quelques présupposés philosophiques indispensables dont l’abstraction pourra rebuter le lecteur pressé. Leur exégèse a occupé pendant soixante ans le philosophe Maurice de Gandillac, récemment disparu. J’utiliserai ici les études et les extraits publiés par ce dernier.
 Le cardinal a reçu une formation poussée en philosophie grecque : le pythagorisme, Platon, Plotin lui sont familiers. C’est pourquoi il attribue une première place à l’intelligence qui permet de « tout lier » et de « tout lire », donc d’ « intelliger ». Il glorifie « l’Intellect-Roi ».
 Le nom le moins inadéquat de Dieu est donné par le néologisme « Pos-est », qu’on peut traduire par : le « pouvoir-est », autrement dit une puissance totale instantanée. De cette définition découle la caractéristique principale de Dieu que Kues appelle l’ « Uni Trinité ». : Dieu de qui procède toute réalité est forcément un et trine, car si Dieu est constamment créateur, en lui l’Un se duplique constamment en son égal ; et les deux se rassemblent en une synthèse : ce que le christianisme a appelé le Père, le Fils et le Saint Esprit. Mais il faut entrer plus avant dans les deux œuvres où se formule l’éthique du Cardinal : « La Paix de la Foi »(1453) et « l’examen critique du Coran ».(1461)
 En 1433, dans la « Concordia Catholica », Kues affirme que tout pacte social valable doit être fondé sur l’égalité et la liberté. Ce premier principe inspire les deux œuvres citées que nous allons examiner . Au début de « la Paix de la Foi » un homme témoin des atrocités commises par les Turcs à Constantinople est enlevé au Ciel. Là, le Roi des Cieux convoque à sa demande tous les prophètes et tous les médiateurs. Alors l’homme s’adresse ainsi au souverain du Ciel : « Une grande multitude ne peut subsister que par la diversité. Or seuls quelques « prud’hommes » (les autres hommes accablés par leur travail en sont les esclaves), ont des loisirs suffisants pour exercer leur liberté, et ainsi acquérir toutes les connaissances. C’est pourquoi, Roi des Cieux, tu leur envoies de multiples « voyants », les prophètes. Ainsi les hommes pratiquent une infinité de rites et te nomment de multiples façons. Mais tu leur restes invisible. Or il n’y a évidemment qu’une seule religion ».
 Le Roi du Ciel répond que non seulement il a envoyé tous ces voyants, mais qu’il a même envoyé son Fils, dans lequel chaque homme reconnaîtra la Raison (le « Logos ») devenue homme. Après ces déclarations en apparence très chrétiennes, le « Verbe » (le Logos) lui-même présent prend la parole : « La vérité ne peut échapper à un entendement réellement libre. La diversité des religions doit céder la place à une seule « foi droite ». Mais comme les religions doivent être réunifiées harmonieusement, aucun changement de foi n’est nécessaire, car la même foi est partout présente, et cette foi présupposée est la Sagesse, Une et Unifiante, Verbe-Eternité. Même les polythéismes sont implicitement des monothéismes. Et le Verbe définit une fois de plus le rythme ternaire qui fonde toute réalité : l’Un (le Père) se duplique en son Égal (le Fils) ; et les deux forment une synthèse (l’Esprit Saint). Plus loin, face à un chaldéen, puis à un juif, le Roi des Cieux rejette comme impropre le mot d’ « engendrement », et préfère le mot de « fécondité », fécondité permanente, production perpétuelle sans lesquelles le monde n’existerait pas. Dieu est puissance absolue, répète-t-il.
 Le Verbe alors convoque des représentants de toute la terre, et leur répond assisté de Saint Pierre et de Saint Paul. Nous n’entrerons pas dans ces détails : sont convoqués successivement un Grec, un Arabe, un hindouiste , un Chaldéen, un Scythe, un Espagnol, un Syrien, un Turc, un Allemand, un Tartare, un Bohémien, un Anglais. Chacun reçoit une réponse appropriée, et les formules abstraites du Cusain semblent les rallier tous. Une application précise de cette formule sera détaillée dans une autre œuvre plus courte :« l’Examen critique du Coran », qui débute aussi par des principes philosophiques : chacun recherche le Bien, commence le Cusain, mais la nature de celui-ci reste inconnue . On s’accorde néanmoins sur son unité et son infinité. Pour guide dans cette recherche, il faut trouver un « être maximum ». Ce sera le Verbe de Dieu, qui ne peut être que Dieu lui-même.

Dans l’Islam lui-même, on découvrira la confirmation du Rythme Ternaire, fondement de la Réalité : on procédera à l’analyse suivante : l’Esprit de Dieu a composé le Coran, dit lui-même le Coran. Il y a donc Dieu et le Coran, et il y a le lien entre les deux. On retrouve « l’Un Trine », formule cusaine développée plus haut. Mais Mahomet n’a pu enseigné cela aux Arabes incrédules, car ceux-ci l’auraient rejeté. Cette interprétation ouverte du Coran ( qu’on a appelée « la pia interprétatio ») choquera certainement les musulmans orthodoxes. Mais ce qui frappe chez notre Cusain, c’est qu’à travers une formule abstraite (qu’on peut juger un simple tour de passe-passe) s’affirme toujours une exigence de compréhension bienveillante. Au fond ce qui triomphe dans sa tentative de concilier toutes les religions, c’est finalement la philosophie grecque issue de Plotin synthétisée avec un christianisme ouvert. Car c’est la Raison qui en dernière instance triomphe. Hegel se souviendra de tout cela en faisant du rythme ternaire la clef même de l’Histoire. Diversité affirmée et étudiée des religions, mais espoir rationnel d’une possible unité, laquelle entraîne forcément une tolérance entre les nations, c’est bien déjà un projet éthique de citoyenneté mondiale qui s’affirme chez ces deux auteurs.

L’autonomie de la raison, traduction philosophique de la réalité politique et juridique que constitue la laïcité, sera encore plus développée chez des auteurs postérieurs comme Jean Bodin et Leïbniz. On s’efforcera d’étudier cette évolution dans un prochain bulletin

Orientation bibliographique :
 Sur Ramon Lulle : « L’Arbre d’amour et autres œuvres », (extraits), traduction et notes de Lou Sala Molins. (Paris, Aubier-Montaigne 1967). « Le Livre du Gentil et des sept sages » a été traduit intégralement par Dominique de Courcelles (Paris, éditions del’Eclat.1992).
 Sur Nicolas de Cuse (né à Kues, près de Trêves en 1401) : « les Œuvres choisies » par Maurice de Gandillac. (Paris, Aubier-Montaigne, 1942).

II- Bodin et Leibniz, précurseurs modernes

Dans l’article précédent, nous avons noté le rôle important joué par Dame Intelligence chez Ramon Lulle et par le « Logos » (la Raison) chez Nicolas de Cuse dans l’effort pour définir les autres religions et éventuellement pour les concilier entre elles. Nous allons retrouver cet effort de compréhension rationnelle chez deux auteurs des Temps Modernes Jean Bodin et G. W. Leibniz.

Bien entendu le premier précurseur de l’étude des faits religieux à l’aube des Temps Modernes est Guillaume Postel. (cf. : les recherches de H. Busson et de Pierre Mesnard). Fou de génie, grand voyageur en Orient, hébraïsant et arabisant, critique du faux universalisme de Rome, confiant (en vain) au roi de France puis aux Allemands, avec l’aide des Turcs et de l’Islam, le soin de réunifier la terre (« De orbis terrae concordia » en 1544), il célébra la Raison en ces termes : « Dieu a décidé de toute éternité que la droite raison serait pour nous la loi éternelle ». Malheureusement ses œuvres sont difficilement accessibles ; et me donnant pour règle d’analyser une œuvre et non un auteur, j’étudierai ici un texte de Jean Bodin récemment publié, tout en notant que sans Postel, bien des idées de Bodin ne seraient pas nées.

1 -« Le Colloque des Secrets cachés des Choses sublimes entre sept savants qui sont de sentiments différents »

a été publié en latin l’année même de la mort de son auteur (1596), Jean Bodin, sous le titre : « Colloquium heptaplomeres de abditis rerum sublimum arcanis ». Il sera traduit assez fidèlement par un anonyme au début du 17ème siècle sous le titre cité plus haut et transcrit dans le manuscrit 1923 de la Bibliothèque Nationale.
 >Ce manuscrit a été édité récemment par François Bériot (Droz, Genève, 1984) avec un soin et une érudition exemplaires. Nous nous appuierons ici sur ce travail, précédé d’une remarquable introduction (LXVIII + 591 pages) et d’un appareil critique. Cet ouvrage est un labyrinthe dont les méandres à la fois cachent et dévoilent une pensée audacieuse : je vais essayer ici de donner un aperçu des tours et des détours par lesquels, par l’intermédiaire de ses sept personnages, Jean Bodin nous mène à une sorte de « Minotaure » qui tranquillement vide de leur sang les trois chrétiens présents … et le christianisme.
 >Ce livre, que le célèbre évêque d’Avranches Daniel Huet qualifiera d’infâme, sera lu très attentivement par les libertins du XVII ème siècle, et sa publication sera finalement interdite en 1727 . Ces condamnations ne tiennent aucun compte ni de l’époque ni des motivations de J. Bodin, lequel, après avoir dans sa « République » célébré les vertus de la monarchie absolue, à la fin du « colloque » penche pour un monothéisme rigoureux, l’enjeu étant, dans les deux cas, d’éviter à tout prix le retour des guerres de religions qui ensanglantèrent la France ( et continuèrent d’ensanglanter l’Europe ) : le but des « sages » est de retrouver la religion simple des origines, l’adoration par tous du même Dieu unique « tel qu’il était célébré par l’humanité sortant de la Nature ».
 *   Ajoutons que Bodin reste un homme de la Renaissance par son écrasante érudition et sa croyance à l’action d’êtres « intermédiaires », anges ou démons, auteurs des « prodiges ». Mais venons au colloque.

Sept savants se réunissent à Venise pour discuter des plus hauts problèmes de la philosophie et de la théologie : ce sont le juif Salomon, le catholique Coroni, le luthérien Frédéric, le calviniste Curce, Octave récemment converti à l’Islam, Toralbe partisan de la religion originelle (appelons -le le « naturaliste ») et Sénamy, historien-ethnologue, sceptique au nom de la diversité des croyances et des pratiques. Je proposerai ici un court résumé du livre II, pour montrer la sinuosité de la démarche de Bodin, puis un sommaire des quatre livres suivants. L’introductif livre I s’est achevé par un cantique du musulman Octave au Dieu unique. Le livre II s’ouvre sur des récits de prodiges empruntés à plus de vingt auteurs : hommes changés en bêtes, tempêtes inopinées, etc…Le pouvoir absolu de Dieu serait-il un leurre ? Entre les hommes et Dieu agissent des puissances intermédiaires : les « démons »(au sens grec) et les anges dont on discute longuement la nature à partir de faits indiscutables. Mais le « naturaliste » Toralbe et le musulman Octave réaffirment la liberté sans partage de Dieu, capable d’anéantir immédiatement le monde s’il le décide. Ces démons et ces anges sont-ils dotés de corps ? A Toralbe, qui cite Aristote, Curce le calviniste oppose Apulée, Porphyre, Augustin, Hésiode…Les anges et les démons sont-ils une parcelle de Dieu ? La perplexité à son comble amène une citation du Psaume 25 adressé à Dieu : « Le silence est pour vous une louange ». ->Cette absence de réponse ne clôt pas le livre ; s’ensuit une interrogation logique : qu’est-ce que l’âme ? De nouveau sont énumérés tous les prodiges de la Nature inexpliqués au XVI ème siècle : pullulements brusques de poissons et d’oiseaux, propriétés bizarres de métaux, intempéries subites. De guerre lasse, on demande à Salomon si la « cabale » pourrait résoudre ces problèmes. Il se tait et les causes demeurent mystérieuses.
*   Au cours des quatre livres suivants on voit prédominer, à travers bien des détours, des thèses communes à Salomon le juif, Octave le musulman et le « naturaliste » Toralbe.
 *  Le livre III poursuit l’interrogation sur la définition des esprits et, conséquemment, sur le sort des âmes après la mort. Toutes les théories sont énumérées, y compris la métempsychose. Mais brusquement tous s’inquiètent : peut-on licitement discuter de religion ?
 *   Le livre IV s’ouvre par l’éloge de l’harmonie musicale, cosmique, politique. Sénamy loue la tolérance religieuse ; il fait l’unanimité, vite tempérée par le rappel du danger de discuter publiquement religion. Deux principes sont alors admis comme nécessaires : celui d’une autorité, mais aussi celui d’une tolérance pour pouvoir travailler ensemble et exprimer éventuellement des doutes. Foi et science s’opposent, s’exclame le naturaliste Toralbe, et, rejoint par Salomon et le sceptique Sénamy, il conteste la théologie des églises chrétiennes. La vraie religion, dit Toralbe, est celle d’Adam, celle du début de la Genèse. Salomon ne supporte pas la mise en cause de la célébration du Sabat, au point de choquer le catholique Coroni. Octave alors conte sereinement sa conversion au Dieu unique, éternel et incompréhensible de l’Islam. C’est la religion première, affirme Toralbe Au début du livre V, le sceptique Sénamy distingue sept religions et quatre athéïsmes. Pour lui, la concordance et la véracité des évangiles sont incertaines. Jésus-Christ ne peut être Dieu, prétend le Juif Salomon , scandalisant le catholique Coroni. Toralbe fait l’éloge de la Raison et rejette l’autorité des Livres Saints : » la chose doit marcher avec la chose, la cause avec la cause, la raison avec la raison », conclut-il.
 * La personne de Jésus-Christ occupe la première partie du livre VI. Pour Salomon, Toralbe et Sénamy, la présence en lui de deux natures n’est pas admissible, car Dieu ne peut se diviser. Et que signifie la Rédemption ? Pour eux, on a du falsifier les Ecritures. Pour Salomon le péché d’Adam n’est qu’une allégorie de la vie quotidienne du pécheur. Octave le musulman converti célèbre la liberté et la responsabilité de chaque homme. A coups d’autorités, les trois chrétiens défendent leurs croyances, puis s’affrontent sur la Présence Réelle. Toralbe voudrait conclure le colloque : c’est clair : seule la religion première, celle d’un Dieu unique et simple, est valable. Pour Salomon, le judaïsme en est la plus proche. Sénamy préfère approuver toutes les religions plutôt que d’en condamner une seule :« la concorde qui règne en ce temps à Jérusalem est un exemple à suivre ». Salomon reproche aux chrétiens leurs persécutions. Ceux-ci répliquent par d’autres exemples d’intolérance. Le calviniste Curce cite l’empereur Jovinien : « Il ne faut point de contrainte en religion ». Le catholique achèvera le colloque par le rappel d’un verset du psaume 133 : « Qu’il est bon et agréable de cohabiter en frères dans l’unité ». Et Bodin affirme religieusement : « Désormais, tous vécurent ensemble dans une unité et une piété admirables » ; ce qui confirme son projet pacifique et unitaire.
 *  Au cours du colloque , présenté ici d’une façon bien réductrice, se sont constitués petit à petit deux clans : l’un comprenant les trois chrétiens, l’autre composé du juif Salomon, du musulman Octave, du sceptique Sénamy et du « naturaliste » Toralbe. Et on s’aperçoit en parcourant tous les méandres du labyrinthe que irrésistiblement ce dernier groupe l’emporte : or il est porteur d’une philosophie « achristique » et judéo-naturaliste, mais pourtant religieuse.
*   Ce « minotaure » suscita comme je le mentionnais au début la violence des prêtres, témoin entre autres l’ouvrage du père Garasse, récemment réédité( « La doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps ») ; et en revanche il retint l’attention des libertins (La Mothe-Le Vayer, Patin, Naudé).
 *  Mais était-ce bien un minotaure ? Il fut lu aussi des philosophes comme Leibniz. Celui-ci l’étudia longuement, admira son érudition théologique, linguistique, juridique, patristique, en souhaita l’édition en 1716. Mais profondément chrétien , projetant « l’organisation religieuse de la terre » , il dut utiliser un autre fil d’Ariane pour sortir du labyrinthe. C’est ce que nous allons examiner maintenant.

2-. Si on peut à la rigueur résumer le livre de Bodin, il n’en est pas de même de l’œuvre immense de Leibniz

. En conséquence il nous a fallu choisir, et notre ouvrage de référence sera ici l’ouvrage de Jean Baruzi : « Leibniz et l’organisation religieuse de la terre » publié en 1907 et réédité en 1975 .
 >Leibniz, luthérien convaincu, est non seulement un théoricien, mais aussi un chrétien « engagé » qui va s’acharner à réaliser des rêves d’unions pacifistes entre toutes les nations de la terre, son fil d’Ariane étant une intense intuition de la bonté de Dieu et de l’harmonie du monde voulue et réalisée partiellement par Lui. ->Examinons d’abord les projets politiques précis et successifs de notre philosophe qui, tout au long de sa vie, fut également auprès des familles régnantes un diplomate particulièrement écouté, puis rejeté. En 1672, le souverain qui s’impose à toute l’Europe est Louis XIV. Il faut, propose Leibniz à ses ministres, que celui-ci mette définitivement une limite aux conquêtes des Turcs et à l’expansion de l’Islam. Or le centre de l’Empire ottoman est à l’époque l’Égypte. C’est par la conquête de celle-ci que Louis XIV devra commencer : elle est peu éloignée des côtes de France, et cette conquête par ailleurs permettra de commercer avec tout l’Orient…Mais Louis XIV s’intéresse bien vite à d’autres conquêtes…  Leibniz se tourne alors vers les Jésuites qu’il rencontre à Paris entre 1672 et 1675. (Leurs missions seront encouragées officiellement en 1685). Il trouve en eux des anticartésiens, comme lui, et encore aristotéliciens : évidemment Leibniz souhaite faire évoluer leur philosophie vers la sienne propre, car, dit-il, Descartes prône une physique imaginaire, ignore la chimie, les expériences, les observations scientifiques ; même sa morale est une simplification abstraite due entre autres à son ignorance du fonctionnement du corps humain. ( Nous saisissons ici un caractère essentiel de l’esprit de Leibniz qui unifie alors que celui de Descartes sépare).
 > En lutte contre les jansénistes, partisans du salut du petit nombre, les jésuites veulent le salut de tous. En conséquence Leibniz suit de près leurs missions en Chine ; et, puisque son empereur apprend les éléments d’Euclide, il faut leur envoyer des « missionnaires géomètres » ! La pensée chinoise synthèse de l’être et du néant, expression chez Fohi ( Bouddha ) du processus de création du monde ne constitue-t-elle pas une pensée analogue à l’arithmétique dyadique (1-0) inventée par Leibniz ? Et l’écriture chinoise, même si elle n’est pas la plus ancienne, n’est-elle pas une langue universelle idéale car ses caractères correspondent à des choses et non à des sons ? Et Leibniz se lance dans une ébauche de linguistique historique comparée… (Qu’Étiemble, tout en saluant l’ouverture de son esprit, jugera illusoire dans son « Europe Chinoise »en 1988) .
 > Leibniz n’achèvera pas sa « Théologie naturelle des Chinois », et les jésuites s’intéresseront beaucoup plus à sa conversion qu’à ses idées, malgré ses citations répétées, y compris devant le janséniste Arnaud, de la parole de saint Paul : « Dieu sera tout en tous ». A la fin du siècle, Leibniz est séduit par les entreprises de Pierre le Grand, empereur de Russie en qui il pense trouver un souverain « empiriste » qui s’intéresse comme lui au concret : par exemple, l’empereur, pour connaître les détails de la construction des navires, a travaillé sur un chantier naval. A son ambassadeur Lefort il fait parvenir un projet sur l’enseignement des sciences et des arts comprenant des sections de cartographie, de commerce, de constructions des canaux…Il faut donc, suggère-t-il, créer des écoles, tenant compte de l’unité fondamentale qui existe entre la matière et la pensée. Pierre le Grand finira par s’attacher officiellement Leibniz en le nommant conseiller (1er Novembre 1712), lequel voit dans la Russie une porte s’ouvrant sur l’Extrême Orient. Mais celui-ci vieillit, est abandonné peu à peu par tous ses interlocuteurs (dont certains meurent) y compris par les jésuites et mourra solitaire en 1716 à Hanovre sans avoir pu réaliser aucun de ses rêves.

Sur quels principes philosophique cette volonté mystique d’unifier la terre repose-t-elle ? Il me semble qu’on peut en mettre trois en parallèle. 1-Au sommet de l’univers règne une Raison Divine animée de la volonté de faire le bien. Son entendement est constitué d’une infinité d’essences non contradictoires dont il n’est pas le maître (les « possibles »), mais qui ne peuvent pas être toutes menées en même temps à l’existence en raison de leur incompatibilité. Dieu devra choisir, et ce choix sera menée par deux règles : leur compatibilité et sa bonté : et ainsi ce monde sera « le meilleur des mondes possibles ». Il y a au centre de la création un plan rationnel et une bonté. 2- L’homme peut en un certain sens comprendre ce plan de Dieu, car il est capable d’acquérir des sciences, d’en faire la synthèse, en particulier grâce à certains outils mathématiques ou logiques : « ars combinatoria », « caractéristique universelle », calcul infinitésimal même. Et puis il y a sa foi.

3- Si l’homme sur le plan théorique est capable de pénétrer en partie le dessein de Dieu, il doit être capable dans les domaines pratique et politique d’en appliquer les principes rationnels et justes issus de Dieu lui-même

. Ce sont ici les fondements du projet d’organisation religieuse de la terre, projet d’unifier toutes les nations dans la paix et dans la tolérance de toutes les religions. (Évidemment pour le chrétien Leibniz le christianisme reste la seule religion susceptible de donner un sens à toutes les autres, et si, dans la correspondance de ce courtisan diplomate, d’apparentes contradictions ont été relevées selon ses interlocuteurs, sa foi n’a jamais été mise en doute, comme le démontre sa quête passionnée jusqu’à sa mort d’un règne sur toutes les nations du « Monarque de la Cité Divine »)
 >Significatifs sont les obstacles théoriques rencontrés par Leibniz dans sa correspondance avec Bossuet : contre l’évêque de Meaux, qui soutient l’immutabilité des dogmes de l’Église, l’érudit Leibniz rappelle certaines variations de ceux-ci : seules les points fondamentaux, c’est-à-dire nécessaires au salut sont immuables. Bien, plus ajoute notre philosophe, la formule « Hors de l’Eglise, point de salut » ne concerne pas seulement l’Église catholique romaine mais tous les disciples du Christ. Enfin, il faut distinguer deux aspects dans l’hérésie : l’hérésie matérielle et l’hérésie formelle. C’est l’opiniâtreté qui constitue la faute des hérétiques, non l’erreur, car elle rompt l’unité et est absence d’amour…Bossuet préféra interrompre la correspondance. Nous n’irons pas plus avant dans l’exposé plus que réduit de cette philosophie complexe qu’on pourra approfondir dans les ouvrages d’Yvon Belaval.

Que conclure de ces rapides esquisses ? Partant de divers présupposés inhérents à leur époque, nos auteurs se sont efforcés avec la plus grande neutralité possible (dirai-je la plus grande objectivité ?) de comprendre la diversité des mentalités religieuses. Ils ont utilisé tous les savoirs et les expériences dont ils disposaient de leur temps, et ont essayé d’en tirer parti avec toute leur intelligence, qui était chez certains exceptionnelle (évidemment je pense à celle de Leibniz). Ne furent-ils des précurseurs de tous ceux d’entre nous qui cherchons à étudier le fait religieux en citoyens libres de toute attache confessionnelle ? Et puisque Leibniz est unanimement reconnu par sa valorisation des sciences comme un précurseur des « Lumières », je ne pourrai pas mieux finir qu’en citant le texte de Kant « Qu’est-ce que les Lumières ? » : « Les « Lumières », dit Kant, c’est la sortie de l’homme de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable par manque de courage .., et dont la devise est « Sapere audi », c’est-à-dire : Ose te servir de ton propre entendement » .

François LABURTHE-TOLRA