christianisme

 

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Notre premier souci a été, en nous appuyant sur des exégètes modernes, de relier l’islam initial à son environnement, pas seulement bédouin comme on  avait l’habitude, chez les orientalistes du XIXe siècle, de l’y maintenir, mais aussi, de reconnaître dans le Coran ses ascendances culturelles mésopotamiennes , auxquelles nous avons aussi emprunté un grand nombre de mythes depuis l’épopée de Gilgamesh (2500 B.C.), persanes par le mazdéisme et le manichéisme (Iblis au service de la remontée de l’humanité vers Dieu), judaïques et chrétiennes. La 1e sourate du Coran contient le mot « sirat », qui vient de « stratos » (la voie droite), montrant les emprunts grecs ; d’autres sont éthiopiens, hébreux, iraniens. Le Pr. Mohamed Arkoun rappelle constamment combien ce Livre est le réceptacle des connaissances humaines transmises par les traditions les plus variées. Des études récentes ont montré les difficultés de recension du texte coranique, dont la version définitive tardive a été imposée à la communauté, les variantes étant soigneusement détruites jusqu’à ce qu’on en retrouve à Sanaa en 1960.

            Les thèmes coraniques incluent les 5 piliers de l’Islam, kit minimum du pratiquant, mais insuffisants pour révéler tout ce que le Coran offre de réflexions sur le destin religieux de l’homme, la foi, la morale, le droit, le statut personnel, et même la pratique de la magie ou le combat religieux, ainsi que la personnalité du Prophète Mohamed. Cette ouverture sur et par des cultures différentes ont conduit à des particularismes régionaux, sunnisme ou chiisme (dont l’affrontement à la mort du Prophète revient aujourd’hui dans toute sa vigueur), zaïdisme, ismaélisme, druzisme, alaouitisme et bien sûr, kharijisme dont les traces se retrouvent en Oman, en Tunisie, en Algérie et dans la diaspora.

   L’Islam n’est pas que cultuel ou rituel. Des hommes se sont inspirés du Coran pour créer le mouvement philosophique mutazilite qui se poursuit aujourd’hui et s’oppose à l’intégrisme et le spiritualisme soufi ou confrérique. Aujourd’hui, le rôle positif des femmes et la pensée moderniste, la défense des droits de l’homme s’inspirent aussi du texte révélé. Ce que nous pourrions appeler « l’islam de France ou « islam gallican » a été présenté à nos lecteurs dans le Bulletin de l’œuvre d’Orient No 784 de juillet 2014. Presque partout des penseurs musulmans n’hésitent pas à proclamer comme Fouad Zakaria (cf bibliographie) au Caire, que dans l’enseignement théologique islamique encore en cours dans leurs Universités, « les passions et les émotions l’emportent sur la raison » ; le Pr. Mohamed Talbi , à Tunis (cf bibliographie) , n’hésite pas à assurer que « le réformisme va réussir dans les communautés d’Occident , là où il y a la liberté . Il faut que les musulmans se réforment de l’intérieur, dans leur conscience musulmane, et arrivent à la conviction intime qu’ils sont en harmonie avec eux-mêmes tout en rejetant ce qui est contre la modernité, la justice, l’humanisme, et qui n’est que le produit d’une époque révolue.

Plus incisif, le Pr Abdelwahab El Affendi dans son ouvrage Who needs an  Islamic State ? (Londres, Grey Seal, 1991), n’hésite pas à proclamer : « Il est temps que les musulmans réalisent que nous vivons à l’échelle globale, que nos croyances sont analysées par l’humanité toute entière. Les musulmans sont au bas de l’échelle de la liberté, de la démocratie et du respect des droits de l’Homme. Nous devons être sérieusement critiques de nous-mêmes et de notre histoire. La recherche d’un Etat islamique doit commencer par la recherche de la liberté pour les musulmans ». M. El Affendi est chroniqueur du principal périodique islamique britannique Muslim News.

            Enfin, l’islam politique, lui aussi, prétend s’appuyer sur des schémas médiévaux, sur d’autres sourates coraniques. Wahabites, Salafistes, Frères Musulmans veulent revenir à l’islam originel, immuable et non évolutif, refusant toute nouvelle exégèse, développant le concept de « djahiliyya » antioccidentale, antichrétienne, antisounnite libérale, antichiite, etc… brandissant le concept de l’Etat Islamique, où des hommes dicteraient ce qu’ils croient être la volonté de Dieu. Cette instrumentalisation politique sera vue rapidement à travers les cinq continents ; de même hélas que les réseaux terroristes qui, par « le glaive » seulement, voudraient changer le monde, bien qu’ils soient incapables de décrire ce que deviendrait le monde après leurs sanglantes opérations. Les partisans d’un Islam bloqué, au contraire, souché sur un passé recomposé, rejettent toute discussion, tout assouplissement, toute exégèse. Hostiles à toutes les possibilités de dialogue avec d’autres civilisations, ils enferment l’Islam dans une sécheresse de pensée qui coupe les ressortissants musulmans des Etats modernes de toute forme de participation citoyenne. C’est que les intégristes feignent de confondre les valeurs fondamentales de la modernité (raison critique, droits de l’homme et de la femme, humanisme) et ses effets pervers (matérialisme, athéisme, dégradation des valeurs). Une telle forme de pensée devient caricaturale si l’on pense aux talibans d’Afghanistan, aux mouvements apparentés à Al Qaïda ou à Daech

I- VERSETS D’ORIGINE CHRETIENNE DANS LE CORAN

La thématique coranique contient 60 passages de l’Ancien Testament et 60 des Evangiles, notamment 36 citations de Mathieu, d’autres des évangiles apocryphes (Barnabé) ; la description du Paradis correspond au « Jardin d’Eden « des Pères syriaques ; la légende des 7 Dormants (sourate XVIII) est utilisée par les théologiens monophysites comme preuve de la résurrection. La mystique chrétienne a inspiré le soufisme pour le port de l’habit de laine blanche, l’enseignement aux jeunes sous forme d’aphorismes et l’habitude gyrovare de se déplacer d’un couvent à l’autre. Parfois, certains versets coraniques reprennent le thème de versets de l’Evangile presque dans les mêmes termes ; nous en avons sélectionné quelques uns. D’abord en ce qui concerne l’annonce de la naissance miraculeuse de Jésus ;  Luc 1 :26, nous dit « L’ange Gabriel entra chez Marie et dit « Le Seigneur est avec toi… Tu enfanteras un fils… appelé Fils du Très Haut » à rapprocher du Coran XIX 17 et de VLV 3 « L’ange Gabriel dit : Je suis un messager de ton Seigneur pour te faire don d’un fils pur » ; Coran XXI 91 poursuit « Nous insufflâmes en elle un souffle venant de Nous et fîmes d’elle et de son fils un miracle pour l’univers ». Les deux textes font état de l’inquiétude de Marie qui est vierge : « Comment cela se fera-t-il puisque je ne connais point d’homme ? » (Luc 1 :34) et « Comment aurais-je un fils quand aucun homme ne m’a touchée ? » (Coran XIX 20). Les miracles de Jésus sont rappelés dans Coran III 49, V 110 : « Je guéris l’aveugle né et le lépreux et je ressuscite les hommes » rapporté dans Mathieu 9 (27-30) et dans Marc 1 :3). Quant à l’élévation posthume de Jésus dans le Ciel (Actes 1 :11), elle est mentionnée dans Coran III, 55 « Je (Dieu) vais t’élever vers moi » et IV 158 « Allah l’a élevé vers Lui ». Bien sûr le Coran ne reconnaît ni la divinité du Christ ni la crucifixion de Jésus, « Ils ne l’ont ni tué ni crucifié » (IV 157). Parmi les miracles attribués à Jésus dans le Coran, il défend l’honneur de sa mère en s’adressant de son berceau aux calomniateurs (XIX 30 et ss). M.Luc Balbont, dans un interview avec Mgr Ramzi Garmo dans son blog (janvier 2017) rapporte que l’évêque chaldéen de Téhéran, originaire d’Irak, témoigne que beaucoup de convertis iraniens au christianisme ont découvert l’Evangile par les citations coraniques de poètes persans 

Jésus est mentionné 37 fois dans le Coran. La déclaration de Vatican II, Nostra Aetate, considère positivement les analogies entre le Jésus du Coran et le Jésus du Nouveau Testament. Le Coran évoque en fait les controverses christologiques qui divisèrent les Chrétiens entre 553 et 681. Durant la vie du prophète Mohamed (570-632) des chrétiens « nestoriens » (diaphysites) se réfugièrent en Arabie et leur christologie apparut compatible avec la révélation coranique. Donc, dans le Coran, Jésus est vraiment « Le Messie » annoncé aux Israélites, et dont la mère est bénie.  Dans le Coran, la naissance de Jésus est annoncée par les anges à Marie (III 45) ; il est né « pur » ((XIX 19) d’une mère immaculée. « Le Verbe de Dieu fut jeté par LUI dans le sein de Marie » (IV 169). Aussitôt né, il défend l’honneur de sa mère (III 46), ce sera son premier miracle. Dieu parle du rôle exceptionnel de Jésus : « Nous avons fait de lui un Signe à l’intention des hommes » (XIX 21 et XXIII 50). Il est qualifié de « Messie » (III 45), de « Verbe de Dieu » (III 45 et IV 171), renforcé par l’Esprit Saint » (II 87, 253 et V 110). Jésus déclare : » Que la paix soit avec moi, le jour où je naquis, le jour où je mourrai et le jour où je serai ressuscité Au moment de sa mort : « Dieu dit : O Jésus je vais te rappeler à Moi et t’élever jusqu’à Moi ».  (III 55). Certains de ses miracles sont rapportés dans l’Evangile : la guérison de l’aveugle de naissance et du lépreux, la résurrection des morts (III 49) ; d’autres sont inconnus : il façonne des oiseaux avec de la boue et leur donne la vie (III 49 et V 110). La mission de Jésus dans le Coran s’insère après celle de Moïse qui révéla la Torah et avant celle de Mohamed qui fait connaître le Coran. Vénéré comme un des grands messagers de Dieu, il ne peut par contre être considéré comme fils de Dieu comme l’indiquent les versets suivants « Le Messie Jésus fils de Marie n’est qu’un messager d’Allah » (IV 171 et V 72) ou « Il ne convient pas que Dieu se donne un fils » (XIX 92). Jésus n’est pas mort sur la croix ; le verset coranique (IV 157) reprend l’affirmation des disciples de Basilide (vers 130) que Simon de Cyrène a été substitué sur la croix à Jésus. Jésus annoncerait la future mission de Mohamed : « Je suis le messager de Dieu pour vous annoncer la bonne nouvelle d’un Messager qui viendra après moi et dont le nom est Ahmed » ; le commentateur Razi (mort en 935) dit que ce verset reprend le texte de l’Evangile de Saint-Jean 14,17 : »je prierai Dieu et il vous donnera un autre consolateur afin qu’il demeure éternellement avec vous l’Esprit de vérité ». Ce rapprochement montre combien au Moyen Age les exégètes musulmans connaissaient les textes chrétiens.

 

Marie (Myriam, Mariam) se voit réserver dans le Coran une place exceptionnelle. C’est la seule femme à être désignée par son nom ; les six sourates dont on va citer quelques versets montrent comment elle est préservée du mal dès sa naissance afin de donner miraculeusement naissance à Jésus, « le Verbe de Dieu ». Ses qualités de sainteté, de pudeur, de modestie, sont célébrées dans tout le monde islamique.

Dans la Sourate III, les versets 35 à 37 la montrent consacrée à Dieu par ses parents, remise à Zacharie, le père de Jean-Baptiste (Yahya dans le Coran), nourrie miraculeusement. Ce texte est proche de celui de l’évangile apocryphe de Jacques. Le verset 42 annonce la maternité virginale (cf. St. Luc 1, 26, 28) : « les anges dirent : « Marie, Dieu t’a élue et purifiée ; il t’a élue au-dessus des femmes du monde ». Le verset IV 171 rappelle que : « le Messie Jésus… est le Verbe de Dieu qu’Il a jeté en Marie ». A la Sourate V, verset 75 Marie se voit décerner le titre de « Siddiqa » (la plus sincère) : « la Mère du Messie était sincère par excellence ».

La Sourate XIX. porte le titre de Marie ; les versets 17 à 22  décrivent l’Annonciation, puis la nativité  à l’ombre d’un palmier et près d’un ruisseau rafraîchissant (comme dans l’évangile apocryphe du Pseudo-Mathieu). Lorsque Marie se rend chez les siens portant son fils, sa famille la réprouve, mais Jésus, on l’a vu, accomplit son premier miracle en prenant la défense de sa mère. Le verset XXI 91 la décrit comme « celle qui préservé sa chasteté.  Nous insufflâmes en elle notre souffle et fîmes d’elle et de son fils un miracle pour l’univers. » La même phrase est reprise dans le verset LXVI 12.

Ainsi le rôle de Marie dans l’évolution de l’humanité, voulue par Dieu, est ainsi exprimé à plusieurs reprises dans le Coran. Cet honneur qui lui est réservé par les croyants musulmans est souvent mis en relief dans le dialogue islamo-chrétien. C’est ainsi qu’au Liban, le Gouvernement a fait de la Fête de l’Annonciation un jour chômé.

 

 Saint-Jean Baptiste, appelé Yahya en arabe (contraction de Yohanna = Jean), apparaît dans deux sourates. Rappelons l’évangile de Luc 1,11 : « Un ange du Seigneur apparut à Zacharie et se tint debout à droite de l’autel des parfums » (la scène se passe dans le temple de Jérusalem). Au verset 13, l’ange rassure Zacharie effrayé : « Ne crains point Zacharie, car ta prière a été exaucée. Ta femme Elizabeth enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jean ». Incrédule, Zacharie répond (verset 18) : « A qui reconnaîtrai-je cela ? Car je suis vieux et ma femme est avancée en âge ». Et l’ange de poursuivre : « Je suis Gabriel…J’ai été envoyé pour te parler et t’annoncer cette bonne nouvelle ». Deux sourates coraniques donnent une version très proche du texte de Luc 1,11 ; la Sourate III  38 à 41 : « Alors Zacharie invoqua son Seigneur en disant : « Seigneur ! Donne-moi, venant de toi, une descendance bonne. C’est bien toi, celui qui entend la prière. Et les anges l’appelèrent, alors qu’il priait debout dans le sanctuaire : « Dieu t’annonce la bonne nouvelle de Jean qui déclarera véridique une Parole venant de Dieu ; qui sera un chef, un être chaste, un prophète au nombre des hommes de bien ».  Zacharie dit : « Mon Seigneur ! Comment aurais-je un garçon, alors que la vieillesse m’a atteint et que ma femme est stérile ? » Il dit : « C’est ainsi. Dieu fait ce qu’il veut ».   Le prestige de Jean Baptiste-Yahya est grand pour les fidèles musulmans. Son tombeau qui se trouvait dans l’église portant son nom est demeuré au même endroit, à Damas, dans l’actuelle Mosquée des Omeyyades, et les croyants chrétiens ou musulmans se rendent nombreux devant la grille qui entoure le catafalque ; c’est un lieu important de convergence entre les fidèles syriens des deux religions.

D’autres versets favorables aux chrétiens apparaissent dans plusieurs sourates :

II 59 « Les croyants (musulmans), les juifs, les chrétiens et les sabéens, ceux qui croient en Dieu et au dernier jour et accomplissent le bien, ont leur rétribution auprès de leur Seigneur. Nulle crainte sur eux, ils ne seront pas attristés ».

.III, 62 « Ceux qui pratiquent le Judaïsme, les Chrétiens, les Sabéens… recevront une récompense de leur Seigneur. Ils n’auront plus de crainte et ils ne seront point affligés »

V 69 « Ceux qui se sont judaïsés, les Sabéens et les Chrétiens ; pas de crainte pour eux et ils ne seront point affligés ».

V 82 « Tu trouveras à coup sûr les mais les plus proches des croyants dans ceux qui disent : « En vérité nous sommes Nazaréens ». C’est qu’il y a parmi eux des prêtres et des moines et qu’ils ne s’enflent pas d’orgueil ».

 V, 85 « Parmi les Chrétiens, vous trouverez des hommes attachés aux croyants parce qu’ils ont des prêtres et des religieux voués à l’humilité »

VI 107 « Si Dieu voulait, ils ne seraient point associateurs.  Mais Nous ne t’avons pas désigné comme leur tuteur ou leur garant ».

X 94 « Si tu es dans le doute sur ce que Nous t’avons révélé, interroge ceux qui récitent l’Ecriture révélée avant toi »

X 99 « Si ton Seigneur l’avait voulu, tous ceux qui sont sur la terre auraient cru, est-ce à toi de les contraindre à devenir croyants ? »

XVIII, 29 « Quiconque le veut, qu’il croie et quiconque qu’il veut qu’il mécroie. Nous avons préparé pour les injustes un feu dont les flammes les cernent »

XXII 17 « Ceux qui ont cru, les Juifs, les Sabéens, les Nazaréens, les Mages et ceux qui donnent à Allah des associés. Allah tranchera entre eux le Jour du Jugement. »

XXII 40 « Si Dieu n’avait point repoussé certains hommes par d’autres, c’en était fait des ermitages, temples, oratoires, sanctuaires et mosquées, où l’on célèbre sans cesse le nom de Dieu »

XXVIII 77 « Sois bienfaisant comme Dieu a été bienfaisant envers toi. Ne cherche pas à corrompre. Dieu n’aime pas les corrupteurs »

XXIX 46 « Ne disputez que de la plus belle façon avec les gens du Livre, sauf avec ceux d’entre eux qui prévariquent. Et dites- « Nous croyons aux livres qui nous ont été envoyés ainsi qu’à ceux qui ont été envoyés, tandis que notre Dieu et votre Dieu est le même et c’est à lui que nous nous soumettons » 

XXXXIX ,13 « Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle et Nous avons fait de vous des nations et des tribus pour que vous vous entreconnaissiez »

Aussi, les Chrétiens orientaux, à certaines périodes, jouèrent un rôle social, parfois politique sous différents régimes musulmans. Ainsi, les hauts fonctionnaires byzantins de Syrie servirent la nouvelle administration omeyyade comme la famille des Sarjoun, ministres des finances ; la langue grecque pour l’administration fut utilisée jusqu’en 680. Puis la nouvelle dynastie abbasside découvrit parmi les nombreuses communautés de l’empire une élite chrétienne formée depuis des générations à la recherche dans les prestigieuses Ecoles philosophiques d’Edesse, de Nisibe en Anatolie et de Gondishapour en Iran. De ce fait, le dialogue islamo-chrétien fut à l’honneur. Même le dogme de la Trinité fut examiné avec tolérance ; les monophysites le présentèrent comme « le Soleil,,sa lumière et sa chaleur » ; les nestoriens comme « La Raison , le raisonneur, le Raisonnable » ; Al Farabi et Avicenne en feront «  la Connaissance, le Connaissant, le Connu ». Sous le Régime ottoman, la signature des Capitulations ou Traité d’Amitié entre François Ier et Soliman le Magnifique, renouvelé huit fois, permit l’introduction de missionnaires européens qui créèrent des écoles destinées d’abord aux chrétiens et les religieuses occidentales des ouvroirs et même des écoles de filles qui élevèrent le niveau de vie et qualifièrent les chrétiens pour des emplois administratifs et pour le rôle d’intermédiaires entre l’Occident et les Ottomans. Lors de la pré indépendance et des premiers temps des Etats arabes nouvellement constitués dans la première partie du XXe siècle, on a vu des notables chrétiens jouer un rôle politique important, créer des partis, représenter leur pays à l’étranger du fait surtout que les chrétiens, ayant bénéficié d’une formation scolaire, voire supérieure, avaient fondé des hôpitaux, des entreprises industrielles et commerciales dès l’époque de la Nahda.

II VERSETS ANTICHRETIENS ET PERSECUTIONS

Cependant, le Coran contient également des versets d’une rare violence envers les non-musulmans. Aussi, en pratiquant la violence, certains musulmans croient agir selon les préceptes de leur religion.  Au sein même du sunnisme s’opposent les tenants d’une lecture « modérée » du Coran et les fondamentalistes qui veulent imposer un retour à l’islam des origines, rejetant la tradition élaborée au cours des siècles qui a, selon eux, dégradé l’islam. On assiste là à une lutte sans merci pour la définition et la représentation de l’orthodoxie sunnite. Et au sein même du fondamentalisme islamique existent de fortes divisions. Ainsi, Al-Qaïda et l’État islamique sont devenus ennemis irréconciliables à cause de divergences stratégiques sur la manière de répandre l’islam dans le monde. Voici les versets les plus instrumentalisés dans les pays musulmans et en Occident actuellement.

XXX 16 ; « Quant à ceux qui auront traité de mensonges nos versets, ceux-là seront emmenés au châtiment »

48, 4 ; « Lorsque vous rencontrez ceux qui ont mécru frappez-les au cou ; puis quand vous les avez dominés, enchaînez-les solidement. Ensuite soit la libération gratuite, soit la rançon…

Ceux qui seront tués dans le chemin d’Allah, Il ne rendra jamais vaines leurs actions

Les versets suivants s’appliquent aux « Gens du Livre » et, lus au premier degré, ils conduisent les fidèles à la guerre civile contre les « autres » alors qu’ils ont été déclarés conjoncturels par les premiers commentateurs musulmans, en rapport avec des évènements de la biographie du Prophète sans qu’ils aient une portée ni universelle ni éternelle.

III, 27 « Ne prenez point pour protecteurs les infidèles à moins que vous n’y soyez contraints par la crainte »

III, 78 « Celui qui pratiquera un autre culte que l’islam… sera au nombre des réprouvés »

III, 113 « O Croyants ne formez de liaisons intimes qu’entre vous. Les incrédules s’efforceraient de vous corrompre. Ils veulent votre perte ».

IV ? 49 « Dieu les a maudits à cause de leur perfidie. Parmi eux, il n’y a qu’un petit nombre de croyants »

IV, 89 « Ne prenez pas d’alliés parmi les polythéistes (« kafiroun ») »

V, 51 « Ne prenez pas pour amis les Juifs et les Chrétiens »

V, 76 « Ceux qui disent que le Messie, fils de Marie, est Dieu, profèrent un blasphème… Les réprouvés n’auront plus de secours à attendre »

V, 77 « Ceux qui soutiennent la trinité de Dieu sont blasphémateurs. Il n’y a qu’un seul Dieu… Un supplice douloureux sera le prix de leur impiété »

IX 5 « Tuez les polythéistes partout où vous les trouverez ; capturez-les, assiégez-les, dressez-leur des embuscades ; mais s’ils se repentent, laissez-les libres »

IX, 8 « Quand ils l’emportent sur vous, ils ne respectent à votre égard, ni alliance, ni pacte qui assure la protection »

IX,9 « Ils troquent à vil prix les versets d’Allah »

IX, 18 « Ne peuplent les mosquées d’Allah que ceux qui croient en Allah »

 IX 29 « Combattez ceux qui ne croient pas en Dieu, et au Jour dernier … ceux qui parmi les peuples du Livre ne pratiquent pas la vraie religion. Combattez-les jusqu’à ce qu’ils payent le tribut en signe de soumission »

IX, 30 « Les Chrétiens disent : le Christ est fils de Dieu ; qu’Allah les anéantisse. Ils ont pris leurs moines ainsi que Jésus fils de Marie comme seigneurs en dehors d’Allah »

XLVII, 4 « Si vous rencontrez des infidèles, combattez-les jusqu’à ce que vous en ayez fait un grand carnage ; chargez de chaînes les captifs »

XXX 16 ; « Quant à ceux qui auront traité de mensonges nos versets, ceux-là seront emmenés au châtiment »

XLVII, 35 « Ne faites pas appel à la paix lorsque vous êtes les plus forts »

XLVIII  4 ; « Lorsque vous rencontrez ceux qui ont mécru frappez-les au cou ; puis quand vous les avez dominés, enchaînez-les solidement. Ensuite soit la libération gratuite, soit la rançon… Ceux qui seront tués dans le chemin d’Allah, Il ne rendra jamais vaines leurs actions »

LIX, 3 « Si le Ciel n’avait écrit leur exil, il les aurait exterminés ; mais le supplice du feu les attend dans l’autre monde »

LIX, 4 « Leur désastre est la punition du schisme qu’ils ont fait avec Dieu et le Prophète. Le Seigneur punit sévèrement ceux qui s’écartent de Sa religion »

Dans ces versets, le mot arabe « KUFR » désigne le péché de refuser l’islam en demeurant « hérétique », voire « païen ». « kafeur » qui a évolué en « cafard » lorsqu’il fut adopté en français au XVIIe siècle ou en « Cafre » pour désigner les Africains noirs non-musulmans.

 Le Pr. Sami A. Al-Deeb Abu Sahlieh, professeur émérite de l’Institut de Droit comparé de Lausanne dans son ouvrage Les Musulmans face aux droits de l’homme (Bochum, Editions Winkler, 1994), devenu une  référence internationale, avait souligné les nombreux manquements aux droits de l’homme contenus dans la Charia ; d’abord dans la non-égalité entre citoyens musulmans et non-musulmans dans un Etat musulman, les premiers étant seuls sélectionnés pour occuper les postes dirigeants dans les domaines exécutif, législatif et judiciaire ; le statut personnel ne permet pas non plus à un non-musulman d’épouser une musulmane ni à un musulman de changer de religion, l’apostasie étant punie de mort selon la Charia. De même, les droits de la femme ne sont pas égaux à ceux de l’homme, la répudiation unilatérale étant réservée au mari ; les filles ne touchent de l’héritage de leurs parents qu’une demi-part et les fils une part entière ; au tribunal, le témoignage de deux femmes est exigé pour contester celui d’un homme seul. En fait, le Coran rappelle des rites antéislamiques en citant les trois déesses, filles d’Allah, dont l’une était la déesse favorite de la tribu des Qoréïchites, celle du Prophète ou la lapidation de Satan conservée dans le rituel du pèlerinage. Enfin, le refus de la circoncision passe aujourd’hui comme une preuve d’athéisme, alors qu’elle a été empruntée au judaïsme. Les conservateurs instrumentalisent des versets cités plus haut. Dans cette même veine, le Cheikh Ibn Baz d’Arabie Saoudite accusa le Président Bourguiba d’impiété parce qu’il avait imposé l’égalité entre hommes et femmes et interdit la polygamie.

Mesures antichrétiennes

Mohamed à Médine est menacé par les tribus arabes qui razzient les caravanes, aussi des versets font allusion à la dérive verbale envers les chrétiens ; ce sont des versets dits conjoncturels qui ne s’appliquent qu’à une période de la Révélation et que les radicaux vont institutionnaliser en versets à charge pérenne :

V 17 « Les chrétiens ont oublié une partie de leur alliance. La haine et l’hostilité se sont établies parmi eux jusqu’au jour de la résurrection »

 IX 34-35 « Beaucoup de pontifes, et de moines dévorent le bien des gens sans le dépenser pour la cause de Dieu… Un jour on chauffera cet or au feu de l’Enfer ; on le leur appliquera sur le front, sur les côtes et sur le dos en disant : « le voici, votre trésor, jouissez maintenant du fruit de vos économies ».

Sous les Omeyyades, le calife Omar II édicta des mesures restrictives dans le domaine de l’habillement ; on imposa aux chrétiens le port d’une ceinture brune, bleue pour les mazdéens, jaune pour les juifs. Sous les Abbassides, le calife Al Mahdi fit détruire les églises d’Alep et imposa à la tribu arabe chrétienne des Banou Tannoukh une conversion immédiate à l’islam ; le calife Al Mutawwakil (847-861) renvoya tous les fonctionnaires chrétiens qui ne se convertissaient pas ; au Xe siècle, les chrétiens se virent interdire toute cérémonie d’enterrement. En fait, la manière dont les minoritaires non musulmans doivent être considérés par le Pouvoir musulman, découle de l’ouvrage du jurisconsulte Aboul Hassan Al Mawardi Les Etats gouvernementaux (X e siècle) qui prescrit six obligations dont la violation entraînerait la peine de mort et qui concernent le respect du Coran, du Prophète, du culte islamique, de la femme musulmane avec laquelle il ne peut être contracté de mariage, de la foi, de la vie et des biens des musulmans et de la loyauté, en cas de guerre, avec l’Etat musulman ; on comprend mieux en lisant Mawardi que ces interdictions sont toujours valables, valorisées et utilisées, souvent faussement hélas, pour se débarrasser d’un voisin, d’un concurrent, d’un collègue non-musulman. Sous les Ottomans, les églises devaient être dissimulées aux regards ( cf. les anciennes églises de Macédoine) et les cloches des églises étaient interdites ; les chrétiens étaient privés du droit de propriété terrienne, urbaine et commerciale ; le Pr Antoine Fattal dans son Statut légal aux non-musulmans en Pays d’Islam (Faculté de Droit de Paris 1947) cite une fatwa (édit religieux) encore en usage en 1952 stipulant que : « Les dhimmis non-musulmans) n’ont pas le droit de porter des chaussures à lacets et les chaussures doivent être de mauvaise qualité et de couleur déplaisante » . Il était interdit aux chrétiens de monter à cheval, mais ils pouvaient utiliser des mules ou des ânes dont ils devaient descendre chaque fois qu’ils croisaient un musulman ; on comprend bien que lorsque l’Empire ottoman, sous la pression européenne, promulgua les Tanzimat en 1856, nouvelles lois qui imposaient l’égalité entre non-musulmans et musulmans, des troubles graves éclateront. A Damas et au Mont Liban des massacres de chrétiens entraîneront l’intervention franco-européenne de 1860 ; tant qu’au génocide arménien qui se déroulera de 1890 à 1918 dans toute la Turquie, il est décrit comme une conséquence de cet effort d’égalisation devant la loi.

Au XXI e siècle, l’inégalité dure toujours si l’on prend l’exemple de la situation des édifices religieux dans les différents pays ; l’Arabie Saoudite, le Qatar, le Yémen interdisent la construction d’églises. Les chrétiens ne sont pas considérés comme citoyens au Koweït, dans les Etats du Golfe, en Oman, En Egypte, Syrie, Irak, Jordanie, Turquie, Iran, leur présence est légale, mais tout prosélytisme envers les musulmans est interdit ; selon les pays, il est plus ou moins difficile d’obtenir le droit de bâtir de nouvelles églises. En Palestine, 2% de chrétiens sur 4 millions d’habitants tentent de survivre ; à Gaza, la propagande islamiste du Hamas rend très difficile leur situation

La Déclaration universelle des droits de l’homme ( dont un des auteurs fut Charles Malek, Libanais protestant) établit l’égalité des hommes et des femmes, la liberté de pensée, de croyance, de changer de religion, ce qui n’est pas acceptable pour les Wahhabites d’Arabie Saoudite ; ils ont donc rédigé une Déclaration islamique des droits de l’homme (1979) qui reprend les alinéas de la Déclaration onusienne mais en ajoutant  « sauf si cela contredit la Loi musulmane », la charia ; ainsi ont-ils escamoté droits de l’homme et droits de la femme. Jusqu’à quand ? Et c’est pourquoi les demandes des partisans des « Printemps arabes » qui avaient tant apporté d’espoir aux jeunes générations ont été escamotées au nom de la Charia !

Christian Lochon

Articles déjà publiés dans les Bulletins de l’Oeuvre d’Orient Nos 787, 788, 789 en 2017

le dernier ouvrage de Christian Lochon :Chrétiens du Proche-Orient, grandeur et malheurs, 155 p., 2016, Libraiurie d'Amérique et d'Orient, Jean Maisonneuve.

 

Après une période de persécutions sous Dioclétien, l’Empereur Constantin (de 306 à 337) ramène le calme dans l’Empire et donne des garanties aux chrétiens quant à la pratique de leur culte. Politiquement c’est aussi l’époque de la tétrarchie – cette division en 2 fois 2 de l’Empire – que Dioclétien, empereur de 284 à 305, avait instaurée ; tétrarchie remplacée par la diarchie en 324. Le contexte politique est favorable aux chrétiens depuis 311. C’est en effet le 30 Avril que Galère, empereur d’Orient et persécuteur de chrétiens, promulgue à Nicomédie un édit de tolérance reconnaissant la liberté religieuse aux chrétiens. Puis le 28 Avril 312 Constantin bat au Pont Milvius son concurrent Maxence qui continuait à persécuter les chrétiens. Les ordonnances impériales des deux Augustes, Constantin et Licinius, datées de 312, ont une portée extraordinaire. Elles font en effet sortir pour l’ensemble de l’Empire le christianisme de l’illégalité, au moins de la confidentialité, et le reconnaissent comme religion au même titre que les autres. Mais elles vont plus loin encore: par ces ordonnances les deux Augustes ont accordé la liberté des cultes dans l’Empire (I), mais ont aussi adopté un dispositif spécifique en faveur du christianisme (II).

I. La liberté des cultes

Plus ou moins toléré dans l’Empire, le christianisme a souvent servi de bouc émissaire aux empereurs successifs, notamment en période difficile. Même toléré c’était à la condition que le culte à l’empereur –seul facteur de cohésion dans cet immense empire – soit observé, et qu’il n’y ait pas de troubles à l’ordre public. Les ordonnances sont l’occasion pour Constantin – premier Auguste et nous ne retiendrons que lui ici – de reconsidérer totalement le problème en accordant une

liberté religieuse générale dans l’empire concernant aussi bien la religion chrétienne que les autres cultes (B), ceci pour des raisons très politiques (A).

A – Les objectifs politiques de Constantin

L’Empereur est convaincu depuis longtemps déjà de la nécessité de reconnaître la liberté de religion. Or cette liberté n’est reconnue officiellement, pour ce qui est du christianisme et pour partie de l’empire seulement, que depuis l’édit de Galère promulgué à Nicomédie le 30 Avril 311 qui concède aux chrétiens leur pratique religieuse. Le christianisme devenait pour la première fois de son histoire une religion autorisée, licite. Constantin est empereur depuis 306 et il ne semblait pas s’être préoccupé plus que cela avant 312 du sort réservé aux chrétiens. Certes il y eut auparavant de nombreuses périodes sans persécutions, notamment la période dite de la petite paix de l’Eglise suite à l’édit de tolérance de Gallien en 260 et jusqu’à 303. Mais il faut reconnaitre que la persécution, certes non systématique – sauf sous Dèce (249-250) et Dioclétien (303-312) – était le régime de droit commun, avec une rigueur sur le terrain qui dépendait des Césars et des responsables locaux (des populations aussi). Constantin ne peut donc pas s’appuyer sur une longue tradition de tolérance envers les chrétiens ; alors que celle-ci était déjà établie pour les juifs qui avaient le droit de pratiquer leur culte, d’user de leur justice et même de refuser de servir dans l’armée. Constantin était-il un empereur moderne et libéral, soucieux du bien-être de l’ensemble de ses sujets, citoyens et non-citoyens ? En tous les cas il est pragmatique et constate qu’accorder aux chrétiens la liberté de culte est convenable – et facteur de tranquillité sociale. Le texte des ordonnances est aussi consensuel vis-à-vis des non-chrétiens. D’abord, et cela est assez subtil, l’Empereur continue de considérer les chrétiens comme une secte. Certes il reconnaît que les chrétiens pratiquent une religion, mais à organisation sectaire. Pourquoi Constantin ne s’est-il pas contenté de considérer les chrétiens sous le seul angle de leur religion mais les a-t-il aussi

considérés sous celui de leur organisation ? L’usage du mot « secte » signifie deux choses : d’abord que les chrétiens n’étaient pas en nombre important et que leurs rites étaient encore obscurs pour le pouvoir impérial. Ensuite que considéré comme secte le christianisme, finalement, n’était guère différent d’autres cultes païens dans l’Empire. Constantin pouvait par conséquent toujours être considéré Pontifex Maximus, c’est-à-dire chef de la religion païenne dans l’Empire. L’équilibre imaginé par Constantin était donc délicat : ayant observé que malgré des périodes de persécutions dures (pas toujours efficaces il faut bien l’avouer) le christianisme n’avait pas été éradiqué, il fallait l’admettre et le rendre licite au même titre que les autres cultes pratiqués, sans cependant le faire de façon trop abrupte afin de ne pas heurter ceux qui pratiquaient depuis longtemps déjà et souvent avec loyalisme envers l’Empereur le culte officiel ; d’autant que le sénat de Rome était encore très fortement marqué par le paganisme. Et c’est probablement pour ce motif que l’ordonnance impériale reprend des termes du registre païen comme assurer le respect et l’honneur de la divinité… ; de telle sorte que la divinité puisse nous procurer en toutes occasions sa providence habituelle et sa bienveillance… ; Ta dévotion… ; …ton ordre… À noter ici que l’usage du singulier pour le terme divinité laisse penser que Constantin ne serait pas très éloigné de la position monothéiste du christianisme.

B- La portée de la mesure : liberté générale de culte accordée à toutes les religions

Ces ordonnances constituent une remise à plat des positions romaines sur les religions. Il ne s’agit pas d’établir une liste de celles autorisées, ou une liste de celles proscrites. Il s’agit ici de l’affirmation d’un principe général et absolu de liberté de croyance et de culte. Il est vrai que l’Empire romain a toujours été une structure politique à intégrer les peuples conquis en leur accordant la liberté de s’organiser politiquement, culturellement et religieusement. Ceci confirme le principe romain de permettre aux nouveaux conquis de participer à la

vie de l’Empire, surtout après l’octroi de la citoyenneté romaine à tous les habitants de l’Empire par Caracalla en 212. En retour, et pour toutes les croyances religieuses, le pouvoir impérial avait la possibilité, à tout moment et en s’appuyant sur la loi de majesté, d’interdire une pratique religieuse considérée comme hostile au culte impérial, surtout si elle était facteur de trouble à l’ordre social, ce qu’exécraient particulièrement les autorités politiques. Le principe général et absolu de liberté religieuse est tout de même tempéré par Constantin qui reconnaît la liberté de donner son adhésion réfléchie à la religion qu’il estime lui être utile. On peut supposer que cela implique dans un premier temps que le choix religieux doit être exécuté en toute conscience, ce qui écarterait de fait les pratiques et mythes mystérieux et ensorcelants. On peut supposer dans un deuxième temps que Constantin cherche à protéger toute religion utile à la puissance de l’Empire et lui donner énergie et protection contre ses ennemis, ou bien, autre interprétation, que seule est considérée comme religion celle qui constitue pour un individu un élément de progression matérielle ou morale. Pour ma part j’aurais tendance à penser que la seule utilité visée par Constantin est de renforcer la cohésion sociale et la force morale de l’Empire. La deuxième interprétation, très subjective, implique des éléments impossibles à démontrer.

II- Les mesures spécifiques en faveur du christianisme

Les ordonnances de Constantin et Licinius peuvent être qualifiées de « bombes ». Préparées par l’Édit de tolérance de Galère en 311, elles officialisent le christianisme et lui reconnaissent sans réserve le caractère de religion licite en le plaçant sur le même plan que les autres religions dans l’Empire. Mais elles vont plus loin encore en prescrivant une mesure inédite : la restitution des lieux de culte chrétiens ayant fait l’objet d’une spoliation.

A-La reconnaissance spécifique des chrétiens

Ces ordonnances sont un véritable retournement de position vis-à-vis du christianisme. Le christianisme a connu des périodes noires liées à des persécutions très tôt commencées (Néron en 64). Il faut admettre que celles-ci n’ont jamais été totales, et que la plupart avaient pour objectif de ramener à la raison les chrétiens plutôt que les exterminer (jurisprudence Trajan des années 112-113). À tel point que le christianisme n’a jamais été éradiqué et qu’il s’est même développé grâce à des réseaux familiaux et professionnels. Les persécutions ont tout de même conduit à la mort de milliers de personnes. Les survivants ont dû s’organiser pour échapper aux législations de crime de « lèse-majesté » ou de « lèse-religion », ou à la règlementation sur les associations. Jamais licite, tout juste toléré hors périodes de persécution, le christianisme a souffert et la population chrétienne n’a jamais été supérieure à 10% de celle de l’Empire, mais répartie sur tout le territoire de l’Empire. Il est vrai que seul le christianisme y faisait exception au principe d’assimilation évoqué ci-dessus parce que les chrétiens n’ont jamais formé de peuple sur un territoire donné. Ils étaient répandus dans tout le monde romain en raison de leur prosélytisme et n’ont jamais fait d’efforts pour s’intégrer, dans les débuts tout au moins. Au contraire même ils se marginalisaient en refusant de servir dans l’armée ou dans la magistrature par exemple, et surtout ils refusaient de sacrifier au culte impérial, élément de cohésion de cet immense empire.

Il apparaît donc que, en reconnaissant la liberté religieuse et en visant expressément les chrétiens, seuls pratiquants nommément désignés dans les ordonnances, Constantin distingue notablement le christianisme car c’est bien cette religion qui fait l’objet de persécutions répétées et qui a besoin de soutien, c’est bien cette religion qui a déjà un caractère universel, et c’est bien cette religion – Constantin l’empereur politique le pressent – qui pourra épauler le pouvoir impérial dans une ère nouvelle. Il soutient donc une coexistence pacifique entre

les religions, n’ayant aucun problème à reconnaître le christianisme qui prônait désormais l’obéissance à l’Empereur. Il est donc prêt à faire un geste supplémentaire en faveur des chrétiens.

B- La restitution des biens immobiliers de culte aux chrétiens

Il s’agit d’un geste sans précédent, pas même imaginable quelques années plus tôt, et susceptible de remettre en cause le subtil équilibre des ordonnances entre les cultes religieux, véritable « coup de pouce » donné au christianisme en imposant la restitution des biens immobiliers servant au culte qui ont pu être saisis ou spoliés. Il est vrai que le christianisme était la seule religion ayant pu souffrir de la saisie de ses locaux religieux, souvent des maisonnées d’ailleurs mais pas exclusivement. Dioclétien avait même entrepris une destruction des lieux de culte, ainsi que des livres religieux. La seule comparaison d’importance possible est à faire avec le judaïsme : le Temple a été rasé par Titus en 70 et Jérusalem détruite par les Romains puis reconstruite avant d’être interdite aux juifs en 135. Il n’y eut bien évidemment aucune indemnisation et le peuple juif fut contraint à se disperser en une vaste diaspora. Les ordonnances prévoient donc la restitution de tous les biens immobiliers chrétiens confisqués lors des persécutions, sans paiement en contrepartie de leur part et sans indemnisations des détenteurs qu’ils soient publics ou privés, que les biens aient été acquis à titre onéreux ou gratuit. Ce geste politique fondamental constitue une mesure tout à fait exceptionnelle. Il démontre l’intention de l’Empereur de s’attacher les faveurs des chrétiens, quitte à s’opposer les propriétaires actuels des biens fonciers en question. C’est dire la confiance placée en la communauté chrétienne par Constantin, empereur païen qui, en véritable homme politique, sent que cette religion universelle a un avenir certain, et qu’il pourra compter sur cette force pour réorganiser l’Empire et lui redonner une autorité morale. Nous savons par ailleurs que Constantin a établi une collaboration entre pouvoirs publics et autorités épiscopales, s’appuyant sur elles pour servir de relais avec les populations locales. C’est une intervention notable du politique dans les affaires religieuses internes. Constantin est devenu « le bras séculier et le protecteur de l’Eglise ».

Constantin reste un Empereur très païen, même s’il se convertit au christianisme en 337 sur son lit de mort, ce qui n’était pas exceptionnel à cette époque il faut le noter. Un empereur très pragmatique également, qui cherche à satisfaire non seulement les populations de l’Empire mais aussi à ménager le Sénat romain (et aussi le maîtriser politiquement), ainsi que la religion de la cité, quelle qu’elle soit, pour le protéger lui et aussi tous ceux qui vivent sous son autorité. Constantin sent bien que la religion est facteur de division entre les sujets de l’Empire et donc source de division de l’Empire lui-même. Ce n’est donc pas un hasard s’il est l’empereur qui a christianisé l’Empire mais aussi cherché à faire en sorte qu’il y ait concorde entre les païens et les chrétiens. Ce n’est pas un hasard non plus s’il a convoqué le premier concile œcuménique à Nicée en 325, pour tenter de mettre un terme à l’hérésie arienne qui risque de rompre l’unité de l’Empire. Mais encore et surtout, le contenu des ordonnances fait sentir le dessein de Constantin de se poser en « super » Pontifex Maximus, garant de tous les cultes, païens et chrétien. Les textes de ces ordonnances contiennent en germe le césaro-papisme qui connaitra un grand avenir politique en Orient, où Constantin restera adulé. Aussi les développements logiques ne tardent pas, et quelques 80 ans plus tard le christianisme deviendra, avec l’Empereur Théodose – qui renonça cependant au titre de Pontifex Maximus – religion officielle de l’Empire romain.

Armand LEDER [Nouvelle Calédonie]

ancien Secrétaire général adjoint du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, juriste, poursuit des études en théologie catholique.

 

La mort a toujours été considérée par l’homme comme une déchirure, un fait difficilement acceptable, voire scandaleux. Nos sociétés modernes qui valorisent la quête du bonheur, la réussite individuelle, considèrent la mort comme accidentelle et somme toute presque a-normale. Elle est déniée dans ce vague rêve d’a-mortalité. Que faire de la mort, des morts, telles sont les questions auxquelles essaient de répondre les religions. Elles donnent du sens  à ce qui apparaît comme le non-sens par excellence. Les rites funéraires proposés en  témoignent, ils sont connus et pratiqués par le grand nombre, mais connaît-on bien le regard que ces religions portent sur la mort ?

 

Les difficultés d’approche du sujet.

–         Une réception difficile du discours religieux dans la société actuelle. La France est l’un des pays les plus sécularisés d’occident, ce qu’il ne faut pas confondre avec la laïcisation. La laïcité dont on parle beaucoup est l’affirmation de la liberté de conscience et son corollaire, la non reconnaissance par l’Etat d’une religion quelconque, ce qu’on appelle la séparation, alors que la sécularisation est l’attitude de la société civile qui ne détermine plus ses comportements selon les préceptes religieux. Face à la mort, l’homme d’église est de plus en plus remplacé par le professionnel des pompes funèbres. Cela tend à faire croire que les religions appartiennent au monde du passé, que les réponses des religions sont désuètes. Ainsi la société, qui a perdu en grande partie le sens donné par les religions, se retrouve démunie face à la mort qui ne trouve pas sa place dans les valeurs actuelles où la rationalité privilégie l’utile et la quête individuelle du bonheur. Or, cette posture française est loin d’être universelle, il faut en être conscient, comme le montre un récent rapport américain du Gordon-Conwell theological seminary.

–         Une deuxième difficulté tient au changement rapide et récent du paysage religieux en France. Avec les migrations internationales dues hier à la fin des colonies et aujourd’hui à la mondialisation, notre pays est devenu multiculturel, multireligieux. La France non seulement a les communauté juive et musulmane les plus importantes d’Europe, mais connaît également un essor récent de religions orientales comme le bouddhisme. Ainsi, l’interrogation sur la mort doit-elle tenir compte de ces multiples traditions, qui par ailleurs, ne connaissent pas le même degré de sécularisation. Cette palette élargie de traditions religieuses entraîne des passerelles, des emprunts multiples, ce qui correspond parfaitement à l’esprit de nos contemporains et que les sociologues des religions désignent sous l’expression de bricolage religieux. C’est ainsi que de nombreux chrétiens croient plus en la réincarnation qu’en la résurrection ! Nous assistons à un croisement des cultures avec des changements de sens.

–         Ce qui nous amène à une troisième difficulté : étudier le point de vue des religions c’est se poser la question de savoir qui parle ? Au nom de quel fondement ? Sont-ce les institutions ? Ce qui a du sens pour les chrétiens, voir pour les juifs, car leur clergé  est hiérarchisé, mais ne correspond pas à la multiplicité des courants de l’islam et encore moins à ceux du bouddhisme. Alors, faut-il écouter non pas la voix institutionnelle mais celle des croyants, des pratiquants : que disent-ils de la mort ?

–         Dans ce cas nous nous heurtons à une autre difficulté, celle de la confusion des registres entre cultuel et culturel. Telle ou telle pratique liée à la mort dans un espace religieux déterminé relève-t-elle de la religion ou de la culture locale ? Il est bien difficile de séparer les deux, et il faut se méfier d’un religieux qui se présenterait comme purifié de toute influence culturelle : en islam c’est le cas par exemple du salafisme.

–         Si l’on s’interroge sur les fondements du discours religieux, on s’aperçoit très vite que les propos tenus sur la mort peuvent venir, bien entendu des textes sacrés, Bible, Coran.. mais aussi, et en grande proportion, des traditions qui ont évolué au fil des temps. Cela donne des évolutions importantes, entraîne parfois une sédimentation de sens différents qu’il est bien difficile de faire tenir ensemble. Prenons deux exemples.

Dans la Bible hébraïque, l’idée de résurrection apparaît très tardivement, essentiellement avec la révolte des Maccabées au IIe siècle av.J.-C. Avant, les morts retournaient à la poussière et avaient une vie fantomatique dans le Shéol, ils étaient dans l’oubli. A l’époque de Jésus, l’idée de résurrection est nouvelle, tous les Juifs ne l’acceptent pas car elle est étrangère à la Torah.

Le christianisme à partir du XIIIe s. seulement, avec Thomas d’Aquin, introduisit la croyance en l’immortalité de l’âme. Cette influence de la philosophie grecque sera officialisée en 1513 au concile de Latran. Depuis, se pose la question de concilier cette âme immortelle avec l’idée de résurrection. L’idée de purgatoire qui apparaît au XIIe s. n’à plus beaucoup cours actuellement, de même que les fameux limbes, rayés du catalogue des croyances récemment.

 Dernière difficulté, et non des moindres, les concepts propres à une religion sont difficilement transférables à une autre sous peine d’erreur et de contresens. Les mots Dieu, âme, esprit, résurrection, réincarnation… reçoivent des sens différents selon les traditions et doivent nous rendre très prudents face à toute démarche comparative en religions. Si dans les monothéismes l’âme est personnelle, propre à chaque individu, dans les religions orientales, ce n’est pas le cas, l’atman dans l’hindouisme par exemple est une parcelle du divin et non une entité singulière.

 

2- Globalement, les religions ont sur la mort un discours commun qui affirme que la mort, si elle est bien le terme de la vie terrestre, n’est pas la fin ultime de la destinée de l’homme. La mort est transition, passage vers un autre état, vers un autre monde, vers un autre mode de vie. Jamais la mort n’est acceptée, elle est toujours scandale, aussi, précisément, le rôle des religions est de donner du sens à l’insensé part excellence. Le sens est donné dans le cadre d’une conception globale du monde et de la vie. Seul ce contexte général permet de l’appréhender. La mort est ainsi l’un des éléments de l’existence et non pas le terme final absurde. En parlant de mort, les religions parlent avant tout de la vie. La mort est appréhendée, non comme accident personnel mais comme un moment de l’existence. La mort est intégrée à la vie.

Par contre, le sens de cette vie et donc de la mort, n’est pas exactement le même selon les religions. De nos jours, deux systèmes majeurs d’explication nous intéressent : la réincarnation et la résurrection.

La première conception concerne les religions dites asiatiques comme l’hindouisme et le bouddhisme, la seconde est la spécificité des trois monothéismes, ou plutôt des trois formes du monothéisme que sont le judaïsme, le christianisme et l’islam.

Ces deux conceptions englobantes expriment des considérations très différentes non seulement sur la vie mais aussi sur l’univers, sur le temps. Finalement, les conceptions de la vie et de  la mort dépendent très étroitement des perceptions de l’espace et du temps.

– Dans les religions orientales, le temps est cyclique avec création et destruction permanente, l’univers est sans fin, il n’y a pas de dieu créateur. L’homme vit, meurt et renaît sans cesse. Cette éternité des renaissances est le drame humain majeur dont la religion aide à sortir. La mort d’un individu n’est donc pas une fin totale, mais une simple étape dans ces cycles infernaux de renaissance. Dans ces conceptions, l’au-delà ne peut être qu’un lieu transitoire où l’ « âme »  attend pour se réincarner. La sortie  du cycle infernal est l’extinction  des réincarnations où l’ « âme » vient se résorber dans l’énergie primordiale. C’est l’état de moksha (libération) pour l’hindouisme ou de nirvana (extinction) pour le bouddhisme.

– Pour les trois monothéismes qui croient en la résurrection, certes avec des variantes, la perception de l’univers où vit l’homme est fort différente. Le dieu unique créateur de l’univers et des hommes mettra fin à sa création. La conception du temps est donc linéaire, avec un commencement et une fin – la fin du monde-. Le temps et l’homme ne reviennent jamais en arrière, la mort est bien la fin d’une vie terrestre, il n’y a pas de réincarnation. Par contre, le dieu créateur est le dieu de la vie. Après sa mort terrestre, l’homme peut espérer accéder à un stade supérieur de vie, avec dieu pour l’éternité, c’est la résurrection : un réveil pour une véritable vie. L’envers de ce paradis serait l’enfer, c’est-à-dire, la séparation d’avec dieu, à savoir, la véritable mort. Ainsi donc, si dans les deux cas, la mort est bien passage, celui-ci ouvre sur des perspectives différentes :

–         pour l’hindouisme et le bouddhisme, il faut sortir du cycle éternel des renaissances, et donc des morts, pour se fondre dans l’Absolu afin de trouver la paix. Lors de la mort, l’espoir consiste à renaître mieux afin de se rapprocher de ce but ultime.

–         pour les monothéismes, il ne s’agit pas de nier la mort physique avec tout ce que cela entraîne comme douleur, mais d’affirmer l’espérance en une autre vie, de forme différente, de qualité supérieure avec Dieu. C’est la croyance que la mort n’aura pas le dernier mot.

 

Chaque tradition propose une conception différente de l’homme. Pour les monothéismes, l’homme est un être singulier, une personne avec son corps, son âme voire son esprit, qui s’inscrit dans une trajectoire historique qui lui est propre. Cette entité singulière sera conservée par la résurrection. Par contre dans le bouddhisme, l’individu n’est que l’agrégat provisoire, de circonstances, de cinq éléments qui après chaque mort, se reconstituent différemment (ce sont la matière, les sensations, les perceptions, les constructions mentales et la conscience). Face à de telles différences anthropologiques, se pose la question de savoir ce qui en l’homme ne meurt pas. Les réponses sont diverses : pour le christianisme, l’âme éternelle retrouve un corps ressuscité à la fin des temps, pour le bouddhisme, la question est sans réponse car cela est du domaine spéculatif : le seul objectif est de trouver la voie pour ne plus renaître.

Un premier point commun à ces conceptions d’après mort c’est l’espoir d’un état bienheureux. Mais ce dernier également s’exprime de manières extrêmement diverses. Pour l’islam populaire par exemple, le paradis est conçu sur le mode de notre vie terrestre avec abondance de biens et de plaisirs, alors qu’à l’opposé, l’entrée en état de nirvana pour les bouddhistes est cette cessation des souffrances de vies successives, mais il n’y a « personne » pour  jouir de cette paix, car l’ego est une illusion.

Un second point commun réside dans un au-delà de la mort soumis à une logique du mérite, une morale de la rétribution. Le sort de la composante humaine qui ne meurt pas, l’âme pour les monothéismes, dépend étroitement des actions menées au cours de la vie terrestre.

Pour les religions orientales, on ne parlera pas de bien ou de mal mais d’actions conformes à l’ordre du monde, conforme à son propre dharma, par exemple, à son devoir de castes dans l’hindouisme, piété et générosité envers autrui dans le bouddhisme. Toute action porte du fruit. Le destin dans l’au-delà se prépare dès aujourd’hui sur terre. La vie après la mort dépend de la vie d’aujourd’hui. Il n’y a pas de jugement divin comme dans les monothéismes, la conséquence de l’acte est automatique.

Les monothéismes eux connaissent le jugement de Dieu. L’au-delà est le temps où les justes obtiennent réparation, l’injustice comme la mort ne sauraient avoir le dernier mot. Cet aspect qui a longtemps prévalu dans le christianisme en jouant sur la terreur de l’enfer, est de nos jours fort estompé, les catholiques préfèrent mettre en avant la miséricorde divine plutôt que sa colère.

3- En France, malgré un multiculturalisme croissant, ce sont tout de même les trois monothéismes qui dominent la vie religieuse, aussi, est-il légitime d’approfondir leur conception de la mort.

Quelle est la vision juive de la mort ? La Bible hébraïque commence par la création du monde, des êtres et en dernier de l’homme. La vie procède de la grâce divine. L’homme pétri de terre reçoit la vie par le souffle divin. Composé d’un corps issu de la terre et d’une âme donnée par le souffle divin, l’homme a une double nature, mais le corps et l’âme sont un. L’Homme est Un dans sa vie terrestre comme dans sa mort.

C’est la transgression de l’interdit de manger des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal (Gn II, 16-17), qui introduit la mort (il n’y a pas de péché originel dans le judaïsme). Dans cette allégorie, Adam transgresse en s’accaparant un trop-plein de vie, de ce fait il devient mortel, il s’est pris pour le tout ! Il sait désormais qu’il est mortel, qu’il ne lui sera pas donné de parachever le monde commencé par Dieu, cette tâche sera celle des autres générations. La transmission des générations a une place clef dans la Bible. Dans la Torah, au sens des cinq premiers livres bibliques, la mort n’est pas un sujet prioritaire, ce sont les « engendrements qui triomphent de la mort » selon le rabbin Ph. Haddad. « Chacun est l’au-delà des ses propres géniteurs ».

Lorsque l’homme meurt, il ne reste rien de lui. Le Shéol est un vague lieu souterrain du séjour des morts, où ces derniers ont une vie fantomatique, dans l’oubli. « Celui qui descend au Shéol n’en remonte plus » Job VII,9.

Cette conception de la mort va connaître une profonde évolution à l’occasion de trois événements majeurs de l’histoire du judaïsme : l’Exil à Babylone (587-528) suite à la destruction du premier temple par Nabuchodonosor, la révolte des Macchabées contre l’imposition de la culture grecque au second siècle av.J.-C., et enfin avec l’institution du judaïsme rabbinique suite à la destruction du second temple par les Romains (+70). Se développe alors la croyance en la résurrection des morts. Elle apparaît pour la première fois chez le prophète Ezéchiel dans sa célèbre vision des ossements desséchés : « Je mettrai en vous un souffle et vous vivrez » Ez XXXVII,6. Cette vision est à la source des croyances en la résurrection non seulement pour le judaïsme mais aussi pour le christianisme et plus tard l’islam. L’idée se précise avec le prophète Isaïe « Tes morts revivront, leurs cadavres ressusciteront » IsXXVI,19, et est admise par une grande partie du peuple juif après la révolte des Maccabées : « Beaucoup de ceux qui dorment dans le sol poussiéreux se réveilleront, ceux-ci pour la vie éternelle, ceux-là pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle »Daniel XII,2. Voir aussi 2MacVII,9 « Le roi du monde, parce que nous serons morts pour ses lois, nous ressuscitera pour une vie éternelle- littéralement : une  revivification éternelle de vie ». D’un texte à l’autre, l’évolution est notable, alors que la première promesse de résurrection était collective, elle concerne désormais des individus, ici en premier lieu les chefs spirituels qui ont permis au peuple de garder sa foi contre les attaques de la culture grecque païenne avec Antiochus Epiphane (-164). Au temps de Jésus, un siècle et demi plus tard, la croyance en la résurrection concerne pratiquement tous les juifs, surtout les pharisiens, mouvement proche de celui de Jésus, seuls les Sadducéens refusaient cette nouveauté. Avec la chute du temple en +70, le pluralisme des courants juifs disparaît, seul le mouvement pharisien demeure et se constitue en judaïsme rabbinique tel que nous le connaissons. Ainsi, la résurrection est désormais au centre des croyances juives.

Qu’en est-il actuellement de l’idée de résurrection des corps dans le judaïsme ? Le judaïsme rabbinique, au travers une riche littérature, la Mischna et le Talmud, décrit avec envie les promesses du temps messianique à venir dont la résurrection physique des morts. Au Moyen âge, le philosophe Maïmonide fait de cette croyance à la fin des temps l’un des 13 articles de foi du judaïsme tout en précisant qu’il est inutile de chercher à comprendre ce qui nous échappe.

Le judaïsme actuel est pluriel, aussi, selon les courants, le point de vue peut différer fortement. « Il faut distinguer la croyance en la survie de l’âme au-delà de la mort, admise par tous, et la résurrection des morts au jour du jugement, sur laquelle les divers courants modernes du judaïsme sont en désaccord. » admet le rabbin libéral D. Farhi. Les juifs orthodoxes  qui suivent à la lettre les enseignements du Talmud et la littérature médiévale et moderne estiment qu’il est facile au Dieu créateur de l’homme et de l’univers, de créer un corps nouveau, alors que les juifs libéraux y voient une allégorie de l’immortalité de l’âme, comme la vision d’Ezéchiel était une allégorie qui vise à redonner espoir à une nation brisée.

Ainsi, même si le judaïsme croit en la résurrection des morts, il ne spécule pas sur l’au-delà inconnaissable, il préfère mettre l’accent sur l’observance de la Loi lors de la vie terrestre.

En quoi les rites mortuaires expriment-ils ces considérations sur la mort ?

Face au corps mort, le judaïsme a une double réaction :

–         Respect de la dignité et de l’intégrité du corps, cela se vit de la toilette funéraire à l’enterrement assez rapide. Chaque communauté a ses rituels particuliers. Ces pratiques rituelles sont considérées comme un acte généreux essentiel, aussi, se pratiquent-elles même chez des juifs fort éloignés de la pratique religieuse courante. Le judaïsme refuse la crémation comme contraire à la dignité de l’homme créé à l’image de Dieu et contraire également à l’idée de résurrection des corps. De plus, le souvenir traumatisant de la Shoah renforce cet interdit. Le judaïsme libéral laisse le choix à la famille mais demande d’inhumer l’urne. Le corps est inhumé avec simplicité dans un cercueil dans une section du cimetière réservée aux juifs. Idéalement la dépouille est enterrée en pleine terre, sans cercueil,  ce qui est interdit en France.

–         Prise en compte de l’impureté rituelle du cadavre. Cette impureté découle du passage de la vie à la mort, au non-sens par excellence, d’une chute (c’est la même situation que pour la femme qui accouche, elle passe d’une situation de porteuse de vie à une fin de cette potentialité). Le corps du défunt n’entre pas à la synagogue.

Le deuil commence dès la fin de l’enterrement, intense durant 7 jours (les proches, les endeuillés officiels, restent atterrés, sans toilette, sans travail, sans observation des commandements, on allume une veilleuse qui symbolise la permanence de l’âme qui ne meurt pas), puis suivent 30 jours de moindre intensité, mais ce n’est qu’au bout d’un an que véritablement le deuil prend fin. Durant tout ce temps on récite régulièrement le Kaddish-sanctification- (version des orphelins) qui n’est en rien une prière pour les morts, mais une louange à Dieu qui sert en quelque sorte de soutien.

Le souvenir des morts est soigneusement entretenu, car la véritable mort serait l’oubli. Lors d’un passage au cimetière, on va par exemple déposer sur la tombe un caillou, comme ailleurs on mettrait des fleurs. Mais pour éviter toute confusion avec un quelconque culte des morts, dont la Bible jadis voulait se désolidariser, l’on dit parfois que les 3 cailloux déposés évoquent les 3 patriarches.

 

Les chrétiens et la mort. Si le judaïsme connaît de multiples courants, les chrétiens eux sont divisés en Eglises, qui sont d’accord sur l’essentiel mais avec des nuances. Nous retiendrons l’Eglise catholique, la tradition orthodoxe et l’univers des protestants.

Le point de départ est l’affirmation de la mort et résurrection de Jésus, pensé comme le Messie, en grec, le Christ. C’est ce que rappelle avec force l’apôtre Paul : « Si les morts ne ressuscitent pas, Christ non plus n’est pas ressuscité, votre foi est illusoire…mais non, Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui sont morts. En effet, puisque la mort est venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts : comme tous meurent en Adam, en Christ tous recevront la vie …; ensuite viendra la fin, quand il remettra sa royauté à Dieu le Père, après avoir détruit toute Autorité, tout Pouvoir, toute Puissance. Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait mis tous ces ennemis sous ses pieds. Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort, car il a tout mis sous ses pieds. »1Co,XV,17-27. Tout est dit, nous sommes une vingtaine d’années après la mort de Jésus.

En ressuscitant Jésus, Dieu ouvre la voie à la résurrection des hommes à la fin des temps. Celle-ci est déjà là avec la résurrection de Jésus, et en même temps, à venir, pour l’humanité. Ce temps ainsi ouvert pose la question du devenir temporaire du corps et de l’âme des défunts, question où s’est parfois engouffrée la spéculation théologique.

Traditionnellement dans l’Eglise catholique on distingue après la mort deux jugements : le premier au moment de la mort qui « met fin à la vie de l’homme comme temps ouvert à l’accueil ou au rejet de la grâce divine manifestée dans le Christ », alors que le jugement général interviendra à la fin des temps avec le retour du Christ. Ce double jugement provient de l’introduction, sous l’influence de la philosophie néo-platonicienne, du principe de l’âme immortelle. Cette dernière, à la mort du corps, parait devant Dieu pour un jugement particulier, soit elle passe l’épreuve – l’idée d’enfer est actuellement très amoindrie- et jouit de la vision de Dieu, soit elle se purifie par un séjour dans le Purgatoire, sorte de « salle d’attente » du paradis. (Le souci de prier pour les morts aida à la naissance du Purgatoire vers le XIIe siècle). Cette nouveauté est condamnée par Luther, comme l’idée générale d’indulgence. Seulement à la fin des temps, l’homme retrouve sa destinée finale, l’âme immortelle rejoint le corps ressuscité. La résurrection sera l’achèvement de l’histoire de chaque individu avec sa propre identité sauvegardée.

La demande montante de crémation (environ 25% des décès en France) n’a pas été sans questionner la foi chrétienne en la résurrection « de la chair ». Pratique d’abord condamnée fin XIXe s., puis en 1963, l’Eglise catholique reconnaît que « l’incinération des corps ne touche pas l’âme, et n’empêche pas la toute puissance divine de reconstituer le corps ». L’Eglise refuse la cérémonie religieuse si ce choix a été fait par haine de la religion. C’est le Concile Vatican II qui a révolutionné la liturgie des funérailles pour mieux l’adapter à la société contemporaine, aux nouvelles mentalités relatives à la mort, de façon à laisser une marge d’adaptation aux « couleurs locales de la culture ». Le nouveau rituel, d’abord en latin, traduit en français en 1972, rappelle que l’Eglise a pour mission non seulement de dire la mort mais aussi la résurrection du Christ, à savoir la mort de la mort. L’ancien rituel romain de 1614 mettait plus l’accent sur la douleur et la crainte du jugement plus que sur l’espérance de la résurrection. Les orthodoxes insistent beaucoup sur cette mort passage vers la résurrection dont le Christ est la porte.

Retournons quelques instants aux sources scripturaires : le mot mort est utilisé au moins 500 fois dans le Nouveau Testament. Cette abondance se comprend facilement car la geste terrestre de Jésus se termine par une mort dramatique, subie humainement dans l’angoisse par Jésus, non gommée par l’évangile. Mais à y regarder de plus près, le mot mort est employé dans deux sens, dans le sens classique de la mort physique, du trépas, mais aussi dans le sens d’une vie coupée de Dieu, de sa source (c’est le souffle de Dieu qui fait vivre), d’une vie repliée sur soi. C’est dans ce dernier sens qu’il faut comprendre la mort comme salaire du péché, la fameuse faute d’Adam. Adam transgresse l’interdit en mangeant le fruit de la connaissance du bien et du mal, cela signifie une volonté de se construire seul, à être autosuffisant, à se refuser comme être limité. Or l’interdit c’est ce qui conditionne la liberté, l’homme a le choix entre la Vie (avec Dieu) ou la mort (séparation d’avec Dieu). C’est bien de cette mort spirituelle dont il s’agit souvent dans l’évangile, par exemple à propos de la parabole du fils prodigue: le père accueille son enfant dans les termes suivants : « Mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie » LcXV,24. Ainsi, rappelle D. Marguerat, « Le défi posé à l’homme n’est pas de survivre, mais de vivre une vie ouverte à Dieu  et à l’autre …cette vie qui triomphe de la mort où l’homme s’enlise ne commence pas outre-tombe, mais ici et maintenant, dans la foi au Christ ».

Le texte du Nouveau Testament est bien plus sobre que toutes les représentations terrifiantes de l’au-delà produites par l’imagination des hommes à partir du Moyen-âge, d’où la volonté chez les protestants de retourner à la seule Ecriture. La résurrection n’est pas une fin en soi, mais le moyen d’un retour à Dieu. La mort est reconnue comme le signe de la finitude humaine, mais l’espérance  en un passage vers la vie, une vie plus pleine avec Dieu. Le Dieu des chrétiens est un dieu de la vie. Ne disait-on pas jadis lors de la mort : « il a plu à Dieu de rappeler à lui.. ». Le regard chrétien sur la mort est un regard de confiance en un amour divin plus fort que la mort.

 

La mort et l’islam.

L’islam se présente comme la religion qui, à la fois se situe dans la lignée du judaïsme et du christianisme, et prétend restaurer le message initial de Dieu que juifs et chrétiens auraient falsifié. Aussi n’est-il pas étonnant d’y retrouver nombre de ressemblances, comme la croyance en la résurrection. Cette dernière d’ailleurs s’inscrit en rupture avec les croyances arabes antérieures comme en témoignent de nombreux passages  coraniques : Sourate 6,29 « Ils disent : seule existe notre vie de ce monde ; nous ne ressusciterons pas ». « Il n’y a pour nous que notre vie présente : nous vivions et nous mourons. Seul le temps nous fait périr »S 45,24. Avec la révélation coranique, on passe de la solidarité tribale dans la mort à la responsabilité individuelle du croyant. Une révolution très importante, alors que les premiers chrétiens baignaient dans la culture des courants juifs.

Quelles sont les sources pour aborder la mort en islam ? Outre la base constituée par le Coran, nous disposons de plusieurs collections de hadiths (faits et gestes du Prophète ou des premiers compagnons compilées un bon siècle après leur vie et qui constituent la Sunna -Tradition-), mais aussi d’une énorme littérature fort diversifiée selon les cultures locales, allant des œuvres populaires très prolixes sur les descriptions de l’au-delà, aux réflexions des maîtres spirituels, mystiques soufis comme « La Perle précieuse » de Ghazâli, sorte de Livre des morts musulman. Volontairement nous n’irons pas vers les coutumes locales infinies et parfois contradictoires, mais vers ce qui nous semble être le cœur de la pensée musulmane issue du Coran et de la Sunna.

L’essentiel est l’affirmation d’un monothéisme strict, le message coranique est centré sur Dieu, sur sa puissance, sur son projet d’homme : seul Dieu fait naître et mourir les hommes (prédestination). C’est Dieu qui détermine le « terme » S6,2 : « C’est Lui qui vous a crée d’argile, puis Il a décrété un terme pour chacun de vous ». La mort n’appartient pas à l’homme qui n’a aucun pouvoir sur elle. Toute créature sur terre a aussi un terme, Dieu seul est le Vivant. Durant sa vie terrestre, l’homme est libre d’accepter ou de refuser Dieu, c’est ce qui conditionnera sa vie outre-tombe.

Le croyant ni ne fuit ni ne craint la mort, car il a la certitude qu’elle n’appartient qu’à Dieu, et que le terme final est la rencontre avec Dieu lors de la résurrection à la fin des temps. En forçant un peu le trait, souhaiter la mort peut être un signe de sincérité dans la foi.

C’est l’ange de Dieu qui à l’heure dite vient donner la mort S32,11 (Ezraël selon la tradition).Si cela est possible, au moment de la mort, le musulman  doit prononcer la chahada, la profession de foi.

Que se passe t-il entre le moment de la mort et le Jour de la résurrection ?

Le mort est enterré le plus rapidement possible la tête vers la Mecque, débute alors « la vie de la tombe » (barzakh). L’âme monte au ciel où elle est jugée par Dieu, puis retourne dans la tombe jusqu’au jour où elle goûte, selon le verdict divin, soit les joies du paradis soit les tourments de l’enfer, et ce, jusqu’à la résurrection. On comprend ainsi pourquoi l’islam est opposé à l’incinération. Cet  intervalle de la tombe  où l’âme demeure consciente, (elle découvre la vérité S50,19) a donné lieu à de très nombreuses spéculations.

La résurrection est l’un des thèmes majeurs du Coran, qui avertit sans cesse le croyant de l’avenir réservé aux hommes. Le moment, l’Heure, est connu par Dieu seul. Elle précède le Jour du Jugement, alors toute la création sera détruite dans un grand cataclysme.

Comme Dieu a créé l’homme il a le pouvoir de le ressusciter, cette résurrection est décrite selon le mode de croissance végétale S 43,11. C’est une nouvelle création. Cette situation paradisiaque est libération définitive de la mort et contemplation de Dieu. Pour les réprouvés, le châtiment de l’enfer consiste, à l’inverse, à goûter la mort dans une existence fantomatique, mais sans pouvoir mourir.

 

Ainsi, en France, les religions offrent deux grandes conceptions de vie post-mortem : la réincarnation et la résurrection. Les deux voies ne sont pas compatibles car elles relèvent d’anthropologies différentes. Cependant, les deux affirment que la mort n’est pas la fin ultime de l’homme, elle n’est que transition, passage, vers un avenir différent, mais dans les deux cas libérateur et épanouissant. Si elles ne sont pas d’accord sur les moyens et finalités, les religions affirment toutes « que la mort n’aura pas le dernier mot ».

Christian Bernard

Article issu du colloque Mourir aujourd’hui (Espace Ethique CHU Poitiers, oct.2013), publié ici avec l’aimable accord du professeur Roger Gil

 

 

Le nouveau pôle Religions au sein de la direction de la prospective du ministère des affaires étrangères et européennes.

Ce pôle, directement rattaché au ministre en titre, a été créé en juin 2009 par Bernard Kouchner dans le but de prendre en compte les évolutions du facteur religieux dans le monde. Le Livre Blanc sur la défense et la Sécurité nationale de 2008 préconisait déjà cette prise en compte comme élément important de l’actuelle mondialisation. Bernard Kouchner lui-même au cours de ses nombreuses interventions sur divers théâtres conflictuels mondiaux constate qu’une dimension religieuse est souvent présente dans ces conflits, l’ignorer c’est s’exposer à ne pas comprendre. Ce qui ne signifie aucunement que les conflits contemporains trouvent une origine ou une explication seulement dans le domaine religieux.

Ce pôle a été confié à Joseph Maïla qui est depuis devenu également le Directeur de la Prospective [Direction qui englobe le pôle religions]. Les moyens sont faibles, le pôle est une toute petite structure, Joseph Maïla n’ a que deux collaborateurs, mais le travail réalisé à ce jour est déjà remarquable et remarqué au sein du Ministère.

Joseph Maïla, d’origine libanaise, universitaire, spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam, de la sociologie des conflits, a été recteur de l’Institut Catholique de Paris, puis directeur du Centre de recherche sur la paix et de l’Institut de Formation à la Médiation et à la Négociation [IFOMENE au sein de l’ICP].

1- Le pôle religions remplit trois missions principales .

  • a –  la première est une fonction d’observation et d’analyse des mouvements de fonds, des grandes orientations prises par les différents courants religieux dans le monde. Bien entendu, cette analyse du religieux par une instance de la République laïque ne s’intéresse pas à la religion en soi et pour elle même, mais pour son impact sur la vie internationale. De nombreuses situations conflictuelles dans le monde ont une facette religieuse que nos diplomates doivent connaître, de nombreux débats actuels au sein des instances internationales ont trait au religieux. Au sein de l’UNESCO, une conférence comme Durban II qui s’est tenue à Genève en 2009 a abordé les difficiles questions de l’universalité des Droits de l’Homme, du blasphème lié à la religion, etc. Le pôle religions étudie toutes les évolutions, tensions, qui traversent toutes les religions, et pas seulement l’islam comme certains pourraient le laisser croire : sont particulièrement observés, l’essor fulgurant des églises évangéliques dans le monde, l’évolution des églises orthodoxes notamment en Russie où nationalisme et religion s’affichent de plus en plus (la culture religieuse est devenue obligatoire à l’école dans 16 des 26 provinces russes), la plus grande visibilité du bouddhisme dans son rôle de résistance en Thaïlande et en Birmanie, etc. Observer, analyser pour comprendre et en informer les directions géographiques du ministère pour prise de décisions.
  • b-  La deuxième mission consiste à répondre aux demandes précises des différentes directions géographiques (européenne, Union Européenne, Afrique et Océan Indien, Afrique du Nord et Moyen-Orient, Amériques et Caraïbes, Asie et Océanie). Pour agir, prendre de bonnes décisions dans leur propre secteur, elles ont besoin de diverses informations sectorielles. Le pôle religions fournit les données religieuses demandées sur tel dossier de tel ou tel pays. Il s’agit donc d’une fonction d’appui à finalité opérationnelle. Le besoin peut être urgent en cas de situation de crise dans le pays concerné, mais cela peut être un suivi de dossier sur un temps long.
  • c-  Enfin, une dernière mission, plus lourde et plus durable, consiste à former les futurs diplomates à ces questions religieuses. Nous retrouvons là un déficit bien connu depuis des années. En effet, issu du même système d’éducation français, il n’y pas de raison, hélas, que nos jeunes diplomates ne soient pas autant ignorants des faits religieux que nos jeunes enseignants. C’est bien face à cette « inculture laïque des jeunes » que répond le fameux rapport Debray en 2002, rapport qui préconisait déjà de passer « d’une laïcité d’ignorance à une laïcité d’intelligence ». Devant la commission des Affaires étrangères du Sénat, Joseph Maïla rappelle sans détour cette nécessité pour la France : « la conception française de la laïcité a trop éloigné les agents diplomatiques de la connaissance du fait religieux, à la différence de diplomates issus de pays aux traditions différentes, comme les États-Unis, le Canada ou la Suisse, par exemple. Ceux-ci ont, en effet, une connaissance plus fine du fait religieux, et sont donc mieux armés pour faire avancer la résolution de certains conflits.. ».

2- Méthodes de travail et exemples d’études.

  • a-  Comment une petite équipe de seulement trois personnes peut-elle répondre à tous ces besoins ? Il est donc indispensable de prendre appui sur des réseaux et compétences diverses. La communauté des chercheurs dans le domaine des religions en lien avec les différents espaces géopolitiques est mise à contribution. Pour étudier tel aspect d’une évolution religieuse, des chercheurs seront entendus, car eux seuls ont une connaissance scientifique du terrain, par voyages, lectures de sources de première main ou enquêtes sur le terrain avec des échantillons significatifs . En France même, un institut comme l’IESR, est sollicité pour organiser des colloques, des séminaires d’étude sur des points précis demandés par le pôle. C’est ainsi qu’en mai 2010, un colloque a été organisé en partenariat avec l’Institut Européen en Sciences des Religions et le CERI de Sciences Po Paris sur le thème « Religions, laïcité , et démocratie 1». Le personnel du pôle participe, autant que faire se peut, à différents colloques dans le monde sur ces questions du religieux. C’est le cas par exemple des travaux de l’Alliance des civilisations 2organisée par l’ONU sur le dialogue des civilisations, où bien entendu, les religions ont une place de choix3. Lorsque le besoin s’en fait sentir, et si la chose est possible, nos 195 représentations françaises à l’étranger sont sollicitées par questionnaire4. On le comprendra aisément, ces enquêtes internes ne peuvent être que confidentielles, on ne saurait actuellement les retrouver sur le site internet du Ministère, affaire Wikileaks oblige. Néanmoins, les chercheurs qui ne perdent jamais espoir, peuvent rêver d’un temps où le personnel du pôle serait plus étoffé et donc disponible pour établir quelques enquêtes revues et corrigées pour être publiables pour la recherche.
  • b-  La politique étrangère de la France se doit également de connaître l’image de la France dans le monde sous l’angle de la religion. C’est donc une mission dévolue au pôle religions que d’enquêter sur la perception de notre pays lorsque nous légiférons sur des sujets touchant le religieux, et en réponse, de trouver le bon argumentaire pour nos diplomates sollicités à l’étranger sur ces questions. D’une manière générale, la laïcité française n’est pas bien comprise dans un certain nombre de pays. Ainsi, la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques : « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit » a suscité de nombreuses réactions hostiles notamment en pays dits musulmans. Cette loi de laïcité a été souvent perçue comme une loi contre le foulard islamique et donc dirigée contre l’islam. Actuellement l’interdiction du voile intégral dite loi burqa, soulève de par le monde de nombreuses réactions anti-françaises. Sur ce sujet délicat, comme sur d’autres, Il faut affuter argumentaire pour que nos diplomates interrogés puissent répondre avec efficacité.

Dans son entretien avec la commission du Sénat, Joseph Maïla déclare : « j’ai relevé (au cours de voyages et d’entretiens) que l’argument fondé sur la sécurité était plus facilement reçu, dans les pays du Golfe, que ceux évoquant à la dignité et l’égalité de la femme ».Nos argumentations doivent s’inscrire à l’intérieur du modèle d’intégration voulu par la France et absolument pas être bâtis avec des éléments religieux.

Des critiques à l’égard de la « politique religieuse» française peuvent aussi émaner de pays amis et alliés. C’est régulièrement le cas du rapport annuel de l’administration américaine5 sur les libertés religieuses dans le monde qui épingle la France (loi de 2004, ou attitude à l’égard de l’Église de Scientologie..). La laïcité française n’est pas chose facile à faire comprendre à l’extérieur.

  • c-  Le pôle religions devient donc un pôle d’expertise, un pôle extraordinaire de documentations et d’analyses quant à l’état présent et à venir du religieux dans le monde, mais hélas pour nous, seulement à usage interne du ministère et à finalité opérationnelle de notre diplomatie. Nous ne pouvons donc que nous en féliciter d’une part, mais par ailleurs le regretter. De ces études, nous ne pouvons en avoir que de faibles échos, glanés ici et là dans des interviews concernant le pôle religions et mises en ligne sur internet. Qu’en ressort-il ?

Contrairement à ce que pourrait laisser croire la célèbre thèse de Marcel Gauchet valable pour une partie des pays européens et notamment pour la France, le monde ne vit pas la sécularisation, n’est pas entré dans un processus de « désenchantement », mais bien au contraire, c’est « bien à un ré-enchantement du monde auquel nous assistons aujourd’hui6 ».

Avec la mondialisation et les déplacements transnationaux importants de personnes, nous « allons vers un monde pluriel, les communautés deviennent mobiles et transnationales. Les sociétés deviennent plus sensibles à la diversité culturelle. Cela ne veut pas dire qu’il faille adopter le modèle communautariste. C’est une distinction à laquelle je tiens infiniment.7 »

Toutes les enquêtes des chercheurs soulignent une montée des fondamentalismes religieux dans le monde, et pas seulement musulman comme peut le laisser croire une certaine presse. Comment le pôle religions explique t-il cette tendance? «  De façon générale, le fondamentalisme procède d’un besoin de se protéger d’une modernité envahissante autant que d’une conception de la religion comme ressource de spiritualité dans des périodes d’instabilité et d’incertitude comme celles qu’induit aujourd’hui par exemple la mondialisation. Dans ce contexte, revenir à des fondamentaux c’est retrouver des repères. Les religions sont des pourvoyeuses de sens. Et l’on cherche à se ressourcer dans leur caractère transcendantal. L’homme est un être de croyance. De ce point de vue, le religieux n’est pas qu’une construction qui relève de l’esprit, c’est une donnée d’anthropologie fondamentale. Être un homme, appartenir au genre humain, c’est être mû par une quête de sens. Mais il y a un hiatus entre ce besoin de croire et une forme radicalisée de la contestation politique qui emprunte au religieux son langage. Dans ce dernier cas, il s’agit bien de la mise en place des logiques politiques qui visent à mobiliser une société, que ce soit en temps de guerre ou de paix, autour de valeurs qui peuvent faire sens et qui créent de la solidarité… Le religieux y est alors un marqueur identitaire et une ressource que des acteurs politiques peuvent mobiliser. De la même manière que l’on fait appel à des sentiments nationaux, à la défense du territoire, on peut faire appel aussi à la défense de la religion 8». En effet, que de fois n’entendons-nous pas ce leitmotiv d’une religion qui se sent attaquée pour justifier une riposte armée voire une haine de l’autre .

Ce sont bien souvent des perceptions de l’autre qui sont instrumentalisées auprès des populations que l’on peut qualifier d’analphabètes : au sens fort dans de nombreux pays du monde (85% par exemple chez les femmes afghanes), mais également dans nos pays, au sens d’un analphabétisme religieux. Le monde musulman est encore confondu avec le monde arabe, alors que les grands pays musulmans se trouvent en Asie (Indonésie, Pakistan, Inde), l’occident est toujours le symbole du christianisme, alors que le Brésil, le Mexique, les Philippines sont actuellement les principaux pays catholiques du monde. L’ Asie de ce point de vue est en mouvement, il faut être attentif à l’extraordinaire poussée des évangéliques en Corée et en Chine par exemple pour comprendre le fossé entre la géographie mentale actuelle du religieux et la réalité cartographique mouvante.

Ces analyses religieuses sont bien entendu à utiliser comme l’un des facteurs parmi d’autres dans les diverses crises régionales. Lorsque par exemple, le député Patrick Labaune lance l’interrogation suivante « Pour ce qui est du Yémen, au-delà de la question du zaydisme et du chaéisme, le problème n’est-il pas surtout la faiblesse du pouvoir central ? », Joseph Maïla répond: «  En effet, la question du Yémen se pose essentiellement en termes politiques. La rébellion houthiste repose sur le zaydisme. Si cette école a des attaches avec le chiisme, sa pratique et ses dogmes l’ancrent dans le sunnisme. Les houthistes ont eu la haute main sur l’administration du pays pendant des années. L’unité du Yémen est très difficile à réaliser entre les différents groupes, entre le Nord et le Sud. Ce pays proche des champs pétrolifères saoudiens, connaît une évolution catastrophique. Les plus pessimistes disent qu’il est voie de « somalisation » et il abrite des groupes importants comme ceux d’Al-Qaïda. Mais, je le répète, le problème est fondamentalement politique9 ».

3- Le pôle religions du ministère des affaires étrangères et européennes n’est pas la seule instance républicaine à investir dans le champ du religieux. Deux autres instances sont présentes depuis longtemps, le Conseiller aux Affaires Religieuses et le Bureau des Cultes.

  • a-  Ces deux instances, d’une manière générale, sont issues, après la séparation des Églises10 et de l’État, d’une nécessité de dialoguer avec ces religions toujours présentes. A ceux qui pourraient croire que la laïcité de l’État c’est l’ignorance du religieux, rappelons quelques caractéristiques de la loi du 9 décembre 1905. Cette dernière définit le régime juridique relationnel entre l’État et les cultes (cultes jamais définis par la loi d’ailleurs), selon les deux grands principes de liberté de conscience (en premier) et de séparation.

Si la République assure (art.1) la liberté de conscience11 , cela implique qu’elle doive la mettre en œuvre, organiser la liberté individuelle de conscience, la liberté religieuse,la liberté d’exercice du culte « sous les seules restrictions…dans l’intérêt de l’ordre public ».

Si la République « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » (art.2), ce faisant, elle ne les méconnait pas. « La séparation n’a pas voulu et ne pouvait pas être une ignorance. Ignorer les Églises eût été une attitude dangereuse pour l’État12 ».

« Pour les pères fondateurs de la loi de 1905, puis de celle de 1907 sur les cultes, la laïcité n’est pas le refoulement des religions ou de leurs manifestations de l’espace public vers la sphère privée. C’est le refus de l’accaparement de l’État et de la société par les religions, et inversement, de la mainmise de l’État sur celles-ci. C’est, selon Jean Jaurès, la fin de l’infaillibilité d’Église ou d’État 13».

  • b-  C’est ainsi que s’est posée la question des relations avec le Saint Siège, relations interrompues entre 1904 et 1921. En effet la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican est antérieure à la loi de séparation, elle résulte de tensions relatives à l’interdiction d’enseigner faites aux congrégations. Après la guerre, cette situation n’étant plus tenable, la France finit par se réconcilier avec le Saint Siège . Le pape Benoît XV accepte de canoniser Jeanne d’Arc le 16 mai 1920, occasion d’une première rencontre avec le ministre français des affaires étrangères, prélude au rétablissement officiel des relations entre les deux États en mai 1921. C’est dans ce contexte de re-prise en considération des réalités religieuses par l’État français qu’est créé, dès 1920, le poste de Conseiller pour les Affaires Religieuses [le CAR] au ministère des affaires étrangères.

Le poste d’abord occupé jusqu’en 1992 par d’imminents juristes l’est actuellement par des diplomates de carrière. Longtemps « cantonné » aux seules relations avec le Saint Siège, avec les chrétiens d’Orient [traditionnellement sous la protection française], la fonction s’est diversifiée. Le CAR représente la France dans les organismes internationaux, est chargé des contacts avec les diverses autorités religieuses dans le monde, de l’accueil des personnalités religieuses en France (visite du pape à Lourdes, visite du Dalaï-lama, d’un patriarche du Moyen-Orient etc.). Dernièrement, il a joué un rôle central dans l’accord conclu entre la France et le Vatican sur les diplômes universitaires.

« Le CAR a des fonctions de représentations auprès des autorités religieuses ainsi que de contact et de suivi avec elles, qu’il continue d’ailleurs d’exercer au sein du pôle religions14 ».

La nouveauté avec le pôle religion est cette fonction de prospective qui n’existait pas, et demain, cette fonction de formation des diplomates.

  • c-  Enfin, la troisième instance républicaine dévolue au lien avec les religions, sur le territoire national, est le Bureau Central des Cultes au sein du ministère de l’Intérieur15, plus précisément à la sous-direction des libertés publiques.

Sous le régime concordataire, du 18 germinal an X [8 avril 1802] à 1905, une Direction générale des cultes, avec 7 bureaux, gérait le personnel et toutes les questions relatives aux 4 cultes reconnus : catholique, luthérien, réformé et israélite. Cette Direction survécut quelques années à 1905, le temps de liquider diverses questions de traitements, de pensions et d’attribution de biens ecclésiastiques. Par décret du 17 août 1911, elle fut remplacée par un simple bureau, le BCC, mais, événement imprévu en 1905, on dû lui adjoindre à partir de 1918, un autre bureau pour les 3 départements du Haut, Bas Rhin et de Moselle qui continuaient à fonctionner sous régime concordataire (à peine modifié par la législation allemande entre 1870 et 191816). Le ministre de l’Intérieur est chargé des cultes, mais n’a plus le titre de ministre des cultes.

Pourquoi, alors que la séparation est engagée, créer un tel Bureau Central des Cultes ? Il restait un certains nombre de domaines où le pouvoir civil de l’État conservait des prérogatives: la police administrative des cultes (sonneries de cloches, processions..), la charge de faire respecter la laïcité (possibilité d’annuler par exemple une délibération de collectivité territoriale ayant attribué indument une subvention directe à un culte), encore quelques prérogatives régaliennes lors de la nomination des évêques (déclaration de non opposition du gouvernement à la désignation de tel évêque par exemple),et enfin, ne pas oublier que la loi de 1905 n’affecte pas la loi du 1er juillet 1901 relative au régime des congrégations religieuses. Le ministre de l’Intérieur est toujours le tuteur légal de ces congrégations qui doivent obtenir son accord par exemple pour toute transaction patrimoniale.

Le BCC ne s’occupe pas du domaine scolaire, sauf si cela concerne les sectes qui sont bien entendu de son ressort17. Le Bureau a par exemple fortement contribué à la mise en place du CFCM [Conseil Français du Culte Musulman] dans les années 2000, car l’islam en France ne faisait pas partie en 1905 des cultes reconnus.

La mission du BCC est donc de permettre le libre exercice des cultes, en veillant au respect des droits et devoirs de chacun, « ses tâches se répartissent en trois catégories : la tutelle administrative, le conseil juridique et ce qu’il convient d’appeler la « veille », qui consiste à s’assurer que le principe de laïcité est dûment appliqué18 ». Là aussi, une petite structure mais essentielle à l’administration laïque française.

Ainsi donc, dans la République française laïque, trois instances ministérielles, deux au ministère des affaires étrangères et une au ministère de l’Intérieur, s’occupent des questions religieuses. Chacune a son son champ d’action particulier nous l’avons vu, mais il est bien évident que des passerelles existent entre ces administrations, des échanges de renseignements sont indispensables à leur bon fonctionnement. La République française, dans le cadre strict de la laïcité, garantit la liberté de cultes, veille au respect des droits et devoirs de chacun, cherche à expliquer à l’étranger la singularité de sa situation et des décisions qu’elle est amenée à prendre, tout comme elle tente désormais de comprendre d’autres comportements religieux dans le monde afin d’ajuster au mieux sa politique extérieure.

 Christian BERNARD

2A l’initiative de l’Espagne et de la Turquie, sous couvert de l’ONU, depuis 2004, ce dialogue inter civilisations a le mérite de poser une réflexion sur cette « montée » du religieux, sans pour autant alimenter la thèse du conflit entre civilisations, entre occident et islam par exemple.

3Le pôle ne participe pas, bien entendu, laïcité oblige, au dialogue des religions en soi, qui relève de la théologie et donc des religieux, mais prend connaissance du sujet pour mieux appréhender les questions globales.

4Comme le font toutes les autres directions auprès des États de leur secteur.

5International Religious Freedom Report

6Entretien avec Joseph Maïla avec la Revue « The Paris Globalist », février 2010.

7Cf http://www.lesinfluences.fr/Joseph-Maila.html

8Entretien avec Joseph Maïla avec la Revue « The Paris Globalist », février 2010.

9Commission des affaires étrangères de l’Assemblée, mercredi 13 janvier 2010, audition de M. Joseph Maïla.

10Par Église, il faut entendre « religion », par exemple le culte juif.

11 complétant ainsi les droits de 89

12J.RIVERO, Les libertés publiques, T.II, Puf, 2003, p. 160.

13 Cf « la loi de séparation de 1905, rapport public 2004 du Conseil d’État : jurisprudence et avis de 2003. Un siècle de laïcité », in Études et documents du Conseil d’État, La Documentation française, 2004. pp. 258.

14Focus « pôle religions » sur le site du ministère des affaires étrangères et européennes.

15Devenu en 2011 ministère de l’Intérieur, de l’Outre-Mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration.

16Ce dernier est maintenant décentralisé en Alsace.

17Cf à ce propos l’entretien de M. Leschi et de la Commission parlementaire « sectes et enfance ». http://www.sectes-infos.net/Leschi.htm

18Article BCC dans Wikipedia.

 

Lors de la loi de séparation des Églises et de l’État en 1905, la présence de l’islam en France est extrêmement marginale, on estime à environ 10 000 le nombre des musulmans sur le sol métropolitain. Si Aristide Briand évoque « l’Église israélite » il n’évoque pas « l’Église islamique ». L’islam n’est donc pas pris en considération, tout comme l’ignorait

le Concordat de 1801 qui ne reconnaissait que quatre cultes – catholique, réformé, luthérien et israélite [1808]. La loi de 1905 avait prévu [art.43] d’organiser cette séparation dans les départements de l’Algérie française. En fait, il n’en fut rien pour l’islam, et de mesure d’exception en mesure d’exception, cela perdura jusqu’à l’indépendance en 1962.

L’État  français ainsi que la grande majorité des colons sur place ne souhaitaient pas que les « indigènes musulmans » [4,7 millions en 1907] puissent accéder à la citoyenneté française [à la différence des juifs avec le décret Crémieux de 1870], aussi le statut personnel régi par le droit musulman fut-il maintenu. De même, le culte musulman continua d’être régi par le droit islamique.

C’est contre cette double discrimination que  tenta de lutter l’Émir Khaled KADER, l’un des petits-fils du grand Abd el-KADER. Considéré comme le premier nationaliste algérien, il demanda d’abord à la France la citoyenneté française pour les « indigènes » en contrepartie de l’obligation de la conscription militaire [1912], puis ensuite, l’application de la laïcité au profit des mêmes. Cette dernière demande est exposée dans un courrier adressé au Président du Conseil d’alors, Édouard HERRIOT. Ce dernier porteur du projet novateur de construction de  la Grande Mosquée à Paris aurait pu être sensible à cette demande. Mais non, la France laïque en métropole préfère continuer à subventionner l’islam en Algérie afin de mieux le contrôler. Le regard de la République Française sur l’islam est donc une affaire de longue date.

Document : Lettre de l’émir Khaled au président Herriot (3 juillet 1924).

« Monsieur le Président,

Les musulmans algériens voient en votre avènement au pouvoir un heureux présage, une ère nouvelle pour leur entrée dans la voie de l’émancipation. En ma qualité d’un des plus simples défenseurs de la cause des indigènes de l’Algérie, exilé pour avoir pris ouvertement la défense de leurs intérêts vitaux, j’ai l’honneur de soumettre au nouveau chef du gouvernement français le programme de nos revendications primordiales :

  1. représentation au parlement, à proportion égale avec les européens algériens ;
  2. suppression pleine et entière des lois et mesures d’exception, des tribunaux répressifs, des cours criminelles, de la surveillance administrative, avec retour pur et simple du droit commun ;
  3. mêmes charges et mêmes droits que les français en ce qui concerne le service militaire ;
  4. accession pour les indigènes algériens à tous les grades civils et militaires, sans autre distinction que le mérite et les capacités personnelles ;
  5. application intégrale aux indigènes de la loi sur l’instruction obligatoire, avec liberté de l’enseignement ;
  6. liberté de presse et d’association ;
  7. application au culte musulman de la loi de la séparation des cultes de l’Etat ;
  8. amnistie générale ;
  9. application aux indigènes des lois sociales et ouvrières ;
  10. liberté absolue pour les indigènes de toute catégorie de se rendre en France.

Ne se trouvant pas en contradiction avec le programme libéral de votre ministère et de votre parti, nous avons le ferme espoir que nos légitimes desiderata, ci-dessus exprimé, seront pris en haute considération.

Veuillez agréer…

E. Khaled, en exil .

Document cité dans Claude Collot et Jean-Robert Henry, Le mouvement national algérien, textes de 1912-1954, L’Harmattan, 347 p.1978, p.32

Ce mémorandum de dix revendications ne concerne pas le seul domaine religieux, mais l’ensemble de la situation des Indigènes algériens .Dans la réalité comme dans l’enseignement de la discipline historique, les registres sont intimement mêlés, le fait religieux existe rarement à l’état brut et pur, il n’est, comme ici, qu’un élément parmi d’autres de l’activité humaine. Nous proposons quelques rappels de connaissances pour étayer la réflexion.

  1. Qui est l’émir 1Khaled ?

L’émir Khaled (1875-1936) est un petit fils du fameux émir Abd el-Kader (1808-1883) qui résista militairement à l’occupation française en Algérie jusqu’à sa reddition en 1847.

Ab el-Kader fut à la fois un grand mystique musulman, un chef nationaliste, et à la fin de sa vie un fidèle allié de la France dans son exil à Damas. Khaled, l’un de ses petits fils, est lui aussi un fervent musulman qui lutte pour une meilleure et plus juste intégration de l’Algérie à la France. Fier de sa culture et de ses origines, engagé volontaire dans les goumiers du colonel du Jonchay, il se battit avec bravoure durant la première guerre mondiale, ce qui lui valut la croix de guerre. En 1924, lorsqu’il rédige cette lettre au président du conseil Édouard Herriot, il a déjà derrière lui une expérience politique assez revendicatrice à l’égard de la France. Un des rares élus musulmans au conseil municipal d’Alger, Khaled est l’un des premiers à oser revendiquer un meilleur traitement pour les musulmans d’Algérie. Président de la « Fraternité algérienne », il considère l’inertie française depuis 1918 à l’égard de l’Algérie comme un affront aux algériens morts pour la patrie. Ses propos fort mal considérés par l’administration française lui valurent d’être exilé en Égypte en juillet 1923. Le succès électoral du Cartel des gauches en mars 1924 contre le Bloc National lui permet de rentrer à Paris. C’est ici dans ce contexte, qu’il adresse une requête pleine d’espoir au nouveau chef de gouvernement. La mention « en exil » qui suit sa signature, est là pour rappeler à Herriot l’action injuste du précédent gouvernement.

  1. Quelle est la situation de l’Algérie en 1924 ?

Progressivement conquise à partir de 1830, l’Algérie devint un territoire français, d’abord géré par l’armée puis directement par le pouvoir politique. Devenue colonie de peuplement, les colons européens furent dans la pratique toujours favorisés au détriment des indigènes. Toute politique en faveur des indigènes fut combattue par le lobby colonial.

L’essentiel du cadre législatif et réglementaire qui régit l’Algérie en 1924 remonte aux débuts de la IIIe République. Depuis 1881, l’Algérie est découpée en trois départements plus les territoires sahariens, un code de l’indigénat régit la vie des indigènes musulmans qui, sauf exceptions, n’accèdent pas à la citoyenneté française réservée aux colons et aux Juifs ( décret Crémieux). Les indigènes sont soumis à toutes sortes de régimes spéciaux, tant pour la justice que pour l’armée ou l’école. Si Clemenceau osa remercier les Algériens pour leur glorieuse contribution à la grande guerre, les concessions faites en 1919 à l’Algérie restèrent pour la plupart lettre morte. L’émir Khaled a toujours refusé la citoyenneté française car cette naturalisation exigeait pour tout indigène de renoncer à son statut personnel, c’est-à-dire à la loi islamique, ce qui revenait, dans l’esprit de l’islam, à apostasier. La République obligeait à choisir entre une vie selon les préceptes de l’islam et la citoyenneté française. Le procédé de naturalisation de l’époque pose nettement le problème du rapport islam- pouvoir politique non-musulman, la question de savoir si l’on peut être à la fois pleinement français et pleinement musulman2. Les naturalisés sont relativement peu nombreux, ce sont surtout des petits fonctionnaires. De 1919 à 1925, on n’enregistre que 585 cas, soit une moyenne de 83 par an. Cette situation de sujétion, d’apparente incompatibilité entre l’islam et la République française n’est pas oubliée de nos jours où le voile islamique est visé3. Les indigènes de religion musulmane sont donc considérés comme français, plus précisément «  sujets français », n’étant pas citoyens, la plupart des fonctions d’autorité leur étaient interdites. La loi de 1905 de séparation des religions et de l’État n’est pas appliquée, l’islam est encadré, en Algérie, l’attitude coloniale prévaut sur l’attitude républicaine.

  1. Pourquoi une lettre à Édouard Herriot ?

Adversaire du Bloc national qui règne sur la France victorieuse d’après 1918, E. Herriot reconstitue le parti radical dès 1922, et propose aux socialistes la constitution d’un cartel électoral pour remporter les élections de 1924. Malgré une absence de programme précis, le Cartel remporta ces élections, le Président de la république, acculé à démissionné fut remplacé par le radical Gaston Doumergue qui nomma E. Herriot Président du Conseil, c’est à dire chef du gouvernement le 15 juin 1924. La lettre de l’émir Khaled du 3 juillet, se situe donc dans ce contexte d’installation du nouveau gouvernement. E. Herriot souhaite prendre le contre-pied de la politique de droite du Bloc national précédant en proposant :

  • un projet de loi d’amnistie, conçu comme un acte réparateur à l’encontre des mesures antirépublicaines du Bloc. L’émir exilé en 1923 porte donc tous ses espoirs sur ce gouvernement.
  • Un respect des lois sociales
  • Une politique extérieure en lien avec l’esprit de la SDN. Or, l’émir rédigea une lettre au Président Wilson..
  • Après la mise en veille des lois de séparation de 1905, un retour à une politique de laïcité pour l’ensemble du territoire français, y compris l’Alsace Lorraine toujours concordataire.

Par ailleurs, E. Herriot est connu pour s’être déjà intéressé à la question de l’islam au sortir de la grande guerre en rédigeant un rapport qui est à l’origine de la loi du 19 août 1920 qui accorde un crédit de 500 000 Francs à la Société des Habous et Lieux saints de l’Islam fondée en 1917.

Ainsi donc, Édouard Herriot apparaît-il à l’émir Khaled comme l’homme politique français capable de faire appliquer la loi de 1905 à l’Algérie.

  1. Pourquoi demander l’application de la laïcité en Algérie ?

Revendiquer l’application au culte musulman de la loi de séparation des cultes de l’État peut étonner dans les propos de l’émir Khaled, alors que l’Église catholique n’est pas encore bien remise de cette loi. L’islam à cette époque serait-il plus demandeur de laïcité que le christianisme ? Avant d’analyser les motivations de cette demande, il nous faut au préalable rappeler pourquoi la république française, laïque dans ses fondements et dans ses pratiques métropolitaines, ne l’est pas en Algérie.

Au début de la conquête de l’Algérie, le regard porté sur l’islam est fait d’idées vieillottes . de Bourmont croyait prendre sa revanche sur les croisades et le secrétaire de Bugeaud, Louis Veuillot, déclarait que « les Arabes ne seront à la France que lorsqu’ils seront Français, et ne seront Français que lorsqu’ils seront chrétiens »4. Très tôt cependant, les Français comprirent que toute tentative missionnaire de conversion était vouée à l’échec, mais ils n’en conservèrent pas moins une certaine méfiance à l’égard d’une religion qui était celle des vaincus. N’était-ce pas au nom de l’islam que des révoltes furent menées depuis Abd el-Khader ? C’est donc pense t-on, une religion qu’il faut encadrer, contrôler, aussi n’est-il pas question de la laisser libre d’agir dans le cadre d’une séparation religion-Etat. Le décret d’application de 1907 de mise en œuvre de la loi de séparation de 1905, ne sera jamais appliqué.

En Algérie, le ministère de la justice et des cultes gère directement le personnel cultuel qui est choisi, nommé, payé, contrôlé. Les critères ne sont pas forcément ceux de la compétence religieuse mais ceux de la docilité à l’égard de la France. Les postes de muftis ou d’imams sont souvent accordés comme des récompenses financières à ceux qui avaient bien servi la patrie durant la grande guerre. Ce personnel placé dans le cadre d’un service civil, est sommé de prêchée «  la soumission au destin voulu par la Providence et l’obéissance au gouvernement général, aux caïds et aux colons » Un imam déclare à ses fidèles : «  Si Dieu nous les a envoyés pour nos péchés, il nous en délivrera quand il le jugera bon. En attendant, il faut accepter le sort qui nous est fait. Toutes les péripéties du malheur d’aujourd’hui ? « Mektoub 5», c’était écrit ! »6.

Un administrateur français sur place cumule significativement deux fonctions avec le titre de Secrétaire général des Affaires Indigènes et de la Police Générale. L’idée est claire, l’islam peut être la source de désordre !

La République s’appuie également sur les chefs de confréries religieuses, jadis alliés d’Abd el-Khader, mais depuis «  neutralisés, retournés ». L’État laissera se développer un islam populaire avec des processions colorées,7 le culte des marabouts, ces saints populaires guérisseurs. Les musulmans réformateurs opposés à cette politique, comme A. Ben Badis8 qui mène campagne contre l’islam populaire des confréries et les marabouts alliés au pouvoir colonial, sont interdits de prêche. La République française intervient donc directement dans les affaires du culte musulman.

Dans un tel contexte, revendiquer l’application de la loi de séparation c’est pour l’émir Khaled et de nombreux oulémas qui le soutiennent, une demande de liberté, un rejet du contrôle colonial, la possibilité pour l’islam d’Algérie de s’organiser soi-même. Il ne faudrait pas en déduire que l’islam en général est favorable à la philosophie laïque française. Dans la mesure où le pouvoir politique, en l’occurrence ici français, n’est pas musulman, mieux vaut en être séparé.

Derrière cette demande se profile également la question de la liberté d’enseigner, d’apprendre l’arabe considéré comme langue étrangère par la France alors que pour l’islam c’est la clef d’accessibilité à la lecture et compréhension du Coran.

1 De l’arabe amir, chef , d’où le mot français amiral. Titre honorifique donné aux chefs politiques ou militaires arabes

2 « La naturalisation soustrayait donc l’indigène aux lois d’exception mais aussi au droit coranique et de ce fait la naturalisation pouvait être considérée à juste titre comme une forme d’apostasie » Mahfoud Kaddache, la vie politique à Alger de 1919 à 1939, Thèse de doctorat Toulouse 1968 ,Sned, Alger 1970p.21.

3 Belkacem Recham, historien, chargé de cours à l’Université Marc Bloch déclare en plein débat sur le voile, le 22 décembre 2003 sur le site Oumma.com : «  sans doute la loi en gestation dira aux citoyennes musulmanes : il faut renoncer à votre voile pour être admise dans l’école républicaine, comme autrefois, sous le régime de l’indigénat, il était demandé à leurs pères et grands pères de renoncer à leur statut personnel », c’est -à dire, à leur religion, pour accéder à la citoyenneté française ».

4 H. Alleg, La guerre d’Algérie, T.1, p.184 ( l’esprit missionnaire gravait alors sur les armoiries de la ville d’Alger une croix triomphante au-dessus d’un croissant renversé)

5 C’est écrit, c’est ainsi !Ce genre d’attitude favorisait le cliché fataliste de l’islam, en milieu musulman comme chez les orientalistes.

6 H. Alleg, op.cit., p.184.

7 Voir les tableaux impressionnistes de Renoir

8 Pour lui, ces pratiques populaires sont hérétiques, il faut retrouver la pureté originelle du message et éliminer ce contraire au monothéisme. Le discours islamiste actuel redit la même chose.

Christian BERNARD