Chine

 

La République populaire de Chine (RPC) a toujours considéré que Taiwan faisait partie intégrante du territoire national. Le 2 janvier 2019, le président Xi Jinping, lors d’un discours au Palais du peuple, célébrant l’anniversaire du dégel des relations entre la Chine communiste et la République de Chine (Taiwan), rappelait une fois de plus la volonté d’en reprendre le contrôle. Trois points peuvent être retenus : personne ne peut empêcher la réunification des deux rives (du détroit de Taiwan large de 120 km) ; l’usage de la force n’est pas exclu et toutes les mesures nécessaires seront prises, notamment contre les ingérences extérieures et le très petit nombre de séparatistes ; les « forces extérieures » qui tenteraient d’interférer avec la réunification en subiraient les conséquences[1].

Dans le livre blanc « China’s National Defense in the New Era », publié en juillet 2019 par le bureau d’information du Conseil d’État, il est précisé que l’armée populaire de libération (APL) vaincra résolument quiconque tentera de séparer Taiwan de la Chine et qu’elle préservera l’unité nationale à tout prix. La question qui se pose dès lors n’est pas de savoir si la Chine reprendra le contrôle de Taiwan, mais quand et comment ?

Malgré ces menaces, c’est par la persuasion, la force de sa croissance et une pression continue dans la durée que la Chine comptait l’amener à résipiscence. Aujourd’hui, la pandémie de Covid19 a rebattu les cartes en frappant l’économie chinoise au point de remettre en cause la croissance et de générer une instabilité sociale redoutée sur son territoire. La recherche d’un support populaire de substitution en réunifiant par la force Taiwan pourrait alors être une tentation dangereuse.

Les Chinois, fiers de leur culture et facilement xénophobes, rappellent sans cesse les « traités illégaux » qui leur ont été imposés par les « barbares » venus de la mer, Britanniques, Français, Japonais, Américains, ainsi que par leur voisin russe. Cependant, et sans en faire ouvertement état, leurs gouvernants se souviennent aussi des très nombreuses révoltes qui ont marqué l’histoire du pays ; particulièrement destructrices au xixe siècle, elles sont responsables de dizaines de millions de morts. Ils savent qu’elles ont largement contribué à l’effondrement de la plus grande économie du monde en 1820, parachevé par un renfermement maoïste délétère. Les émeutes ouïgoures du Xinjiang, la contestation violente de Hong Kong et l’indépendance de Taiwan qui se perpétue ne sauraient être tolérées longtemps au risque de déstabiliser le régime.

L’ouverture au monde, entamée à partir de 1978 par Deng Xiaoping, a permis à la Chine de se développer par la mer, à l’abri des aléas géopolitiques des frontières terrestres. Cette activité a sorti de la pauvreté la majorité de ses habitants au prix d’inégalités dont la plus difficile à corriger est celle qui sépare les provinces côtières industrieuses des provinces enclavées de l’intérieur. Faute d’y parvenir, les populations délaissées peuvent être tentées de renouer avec les errements du passé.

C’est pour répondre à cette attente croissante que Xi Jinping a lancé en 2013 le gigantesque projet de l’Initiative de la route et de la ceinture (IRC). Il s’agit de doper la croissance économique du pays en améliorant les échanges avec l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Le fait qu’aucune des routes maritimes de l’IRC ne concerne l’Amérique montre que la guerre commerciale, lancée en juillet 2018 par les États-Unis du président Donald Trump et qui succède au pivot du président Barack Obama, était déjà anticipée.

Sur le plan militaire, la RPC dispose de solides capacités en faveur d’une intervention armée. Séparée de Taiwan par le détroit du même nom qui n’a que 65 milles nautiques (MN) de largeur, elle dispose de forces, en particulier amphibies, très largement supérieures à celles de Taiwan.

Ses moyens navals et aériens capables de projeter des forces sur l’île et de s’opposer à une force d’intervention étrangère dans les mers de Chine sont impressionnants en nombre et en armement, même si le niveau d’entraînement des équipages et l’efficacité des armes sont mal connus.

Les trois aérodromes récemment construits sur des hauts-fonds au centre de la mer de Chine méridionale sont à présent pleinement opérationnels. Ils constituent autant de bases avancées.

La Chine est bien préparée à une guerre locale.

Cette évolution soigneusement planifiée est remise en question par la crise sanitaire planétaire de Covid19 dont les conséquences économiques sont désastreuses.

Ni l’objectif que s’était fixé le parti communiste, en 2012, de doubler le revenu par habitant entre 2010 et 2020 ni l’engagement pris par le président Xi Jinping de mettre un terme, en 2020, à la grande pauvreté ne pourront être tenus, ce qui pourrait avoir des conséquences sur la stabilité sociale.

De plus, le mécontentement politique qui secoue Hong Kong invalide l’argument « un pays, deux systèmes » proposé comme solution politique à la réunification de Taiwan. Il éloigne encore la possibilité d’une intégration négociée.

Pour des raisons géopolitiques et commerciales, une intervention militaire se heurterait aux forces armées américaines qui, bien que les plus puissantes du monde, sont numériquement insuffisantes. L’US Navy qui, par sa seule présence, a pu mettre fin aux tentatives d’invasion de l’île à trois occasions (crises du détroit de Taiwan de 1954, de 1958 et de 1995) a diminué de moitié depuis la fin de la guerre froide. Ce sont pourtant ces forces, avec celles prépositionnées en nombre restreint au Japon, qui seraient d’abord sollicitées en raison de la distance du théâtre d’opérations aux principales bases américaines. La réalisation du programme de construction lancé par l’administration Trump pour porter l’ordre de bataille de 287 bâtiments de combat aujourd’hui à 355 n’aboutira qu’en 2030 au plus tôt.

En outre, au plus fort de la crise sanitaire, les flottes américaines et celles de leurs grands alliés sont confrontées à des risques importants de contamination à bord des bâtiments. Faute d’un vaccin, les forces de contre intervention auraient des difficultés à durer à la mer. La rapidité avec laquelle l’épidémie s’est répandue à bord des porte-avions Roosevelt et Charles de Gaulle au début de l’année 2020 en est la preuve. Il est actuellement impossible de déployer des forces navales sans risque sanitaire dont les effets peuvent avoir des conséquences désastreuses au combat pour des bâtiments armés par des équipages affaiblis.

Pendant la durée de la pandémie, les forces conventionnelles américaines de projection de force et de puissance sont dans l’incapacité de mener des opérations soutenues loin de leurs bases. Les frappes à longue distance par des missiles balistiques ou des bombardiers stratégiques restent possibles, mais une escalade incontrôlée est à craindre.

La Chine ne recule jamais sous la pression internationale, mais évite de franchir d’éventuelles lignes rouges. En cas de différend, elle laisse le temps faire son œuvre jusqu’à ce que la situation évolue en sa faveur. Disposant du droit de veto au conseil de sécurité de l’ONU et protégée par la puissance dissuasive de son hard power économique et militaire, elle a pratiqué, ces dernières années, une stratégie de petits pas dont les gains cumulés constituent à terme des avancées géostratégiques déterminantes. Cette façon d’agir s’est révélée parfaitement efficace dans le cas des îles Spratly et Paracel. Personne n’a osé prendre le risque d’entrer dans un conflit de haute intensité avec une puissance nucléaire disposant de la deuxième marine de guerre du monde pour s’opposer à sa prise de possession illégale de hauts-fonds remblayés ou d’îlots inhabités en mer de Chine méridionale.

Attaquer Taiwan, aujourd’hui, serait cependant de toute autre nature. Les États-Unis et leurs grands alliés seraient-ils prêts à entamer un conflit difficile avec la Chine ?

La pandémie de Covid-19 qui modifie la marche du monde pourrait-elle contribuer au déclenchement d’une guerre de forte intensité ? 

Par Hugues Eudeline

Président du groupement de la Vienne de l’ANOCR et vice-président de l’Institut Jacques Cartier

[1]Ben Blanchard et Yimou « Lee, China’s Xi threatens Taiwan with force but also seeks peaceful ‘reunification’ », Reuters, 2 janvier 2019.

https://www.reuters.com/article/us-china-taiwan-idUSKCN1OW04K

 

 

La renaissance de la Chine

               

Plus vieille civilisation du monde (4500 ans), la seule encore vivante, la nation Chinoise, installée sur le quatrième plus vaste espace mondial, à quasi égalité avec les Etats-Unis (troisièmes), est riche de près de 1400 millions d’hommes. Elle s’étend des déserts redoutables de l’Asie centrale et de l’Himalaya, château d’eau de l’Asie, à l’Océan Pacifique, le plus grand. C’est dire  qu’elle ne manque pas de ressources naturelles !

                Pays des royaumes combattants, devenue un empire, la Chine est celui du stratège Sun Tzu et de l’art de la guerre. Elle est aussi, celui de la sagesse (Confucius, contemporain de Socrate), du signe (écriture idéographique) et des médecins (diététique et gymnastique !) elle fut une précoce terre d’inventions fondamentales.

                Puissance géopolitique et première économie mondiale jusqu’au XVIIIème siècle, la Chine,  devenue orgueilleuse et endormie, subit « un siècle d’humiliation et de honte » (1840-1949) sous l’emprise des Occidentaux, de la Russie et du Japon. Le régime maoïste lui redonne sa dignité. Le petit timonier, Deng Xiaoping, de la prospérité, sous forme de miracle économique inégalé (30 ou 40 années « glorieuses »).

                Désormais, Xi Jinping entend faire de son pays le numéro 1 mondial d’ici 2021 à 2049, face à l’ordre américain qu’il remet en question, il quitte la posture du profil bas pour redevenir le centre incontesté de l’Asie, au risque d’incendies en Mers de Chine. Riche de réserves financières considérables (« elle achète le monde »), d’une armée puissante et d’une génération d’ingénieurs-managers-entrepreneurs, la Chine du « capitalisme d’Etat » propose au monde une alternative à l’Ouest. Jusqu’où ?

                A-t-elle gagné ? Sera-t-elle vieille avant d’être riche ? (Ayant sacrifié une partie de ses filles !), Saura-t-elle devenir verte après avoir tant détruit d’environnement, avec une nouvelle dépendance alimentaire ? Son économie peut-t-elle quitter le quantitatif pour le qualitatif, devenir inclusive, tant sa société est inégale ? quid, enfin, de son régime, impérial pour toujours ? Dignité, prospérité, liberté un jour ?

                L’Atlas de la renaissance chinoise numéro hors série n° 8 de l’excellente revue Conflits (82 pages) est entièrement réalisé par deux auteurs poitevins : Claude Chancel et Eric Pielberg. Il comprend une cinquantaine de cartes originales, très dynamiques, révélant les nouveaux enjeux géopolitiques et géoéconomiques de la planète. On peut retenir, parmi bien d’autres, La chine des inventions, La Chine et le pot au lait, la Chine sur roues, le corridor de la connectique, la diaspora chinoise, l’argent des Chinois, Chindia, Eurochine, La Chine en France…Les commentaires, rédigés dans une langue française précise, sont riches de connaissance et synthétiques. Le tout fera, sans aucun doute, le bonheur de bien des enseignants, d’étudiants en sciences humaines et de tous les passionnés d’Asie et de ses nouveaux rêves qui ambitionnent de se substituer à l’American dream… A consommer sans modération…

 

  Malgré le ralentissement très net de son économie, l’année 2016 a commencé par une série de krachs boursiers préoccupants pour la Chine,  devenue la seconde puissance du monde, en attendant de devenir, un jour, la première.  L’Afrique, balkanisée en 54 pays, détient des ressources naturelles et humaines considérables. Elle s’est éloignée des « années perdues » des années 1980 et connait, depuis les années 2000, en beaucoup de ses contrées, une croissance vigoureuse (plus de 5% l’an) et une promesse d’avenir, d’ailleurs nécessaire pour un continent qui, en quelques décennies, va passer de un à deux milliards d’hommes.    

La Chine s’honore de connaître l’Afrique depuis longtemps, avec  les expéditions maritimes de l’amiral  Zheng He, de 1405 à 1431. Elle en recherche aujourd’hui  les traces au large du Kenya. Elle était présente à la conférence de Bandung de 1955, « réveil des peuples colonisés », qui fut suivi da quelques réalisations spectaculaires, telles la voie ferrée Tanzam, construite sur 1600 km entre 1973 et 1976 et permettant à la Zambie d’exporter son cuivre (métal rouge dont la Chine est grande consommatrice !) via le port tanzanien de Dar-es-Salam.

                Aujourd’hui, il est clair que l’action économique de la Chine sur le continent africain sert sa  diplomatie, car elle y a trouvé une importante réserve de voix à l’ONU, en particulier pour évincer  Taiwan. Il n’y a plus guère que le  Burkina Faso, Sao Tomé et le Swaziland pour reconnaître encore la « 23ème province chinoise » !

                La Chine a le génie des grands travaux (Grande Muraille et Grand Canal), tandis que l’Afrique dispose de ressources actuelles ou à venir considérables dans les domaines de l’énergie, des minerais, de la terre arable (dont elle dispose de la moitié des réserves mondiales), de la forêt et de la pêche. La donne est donc lumineuse : infrastructures contre fournitures, si bien que, pour ses besoins colossaux, la Chine, devenue l’usine du monde, est partout en Afrique. Ainsi en-est-il, en ce qui concerne le pétrole et le gaz, de ses partenariats, évolutifs avec le Nigéria, l’Angola, le Mozambique, l’Algérie, la Libye et le Soudan, ou, encore, pour les minerais, de ses collaborations avec l’Afrique du sud, la République Démocratique du Congo, Le Niger, le Zimbabwe et la  Zambie. C’est que l’Empire a d’énormes besoins en fer, en platine, en or, en cuivre, en coltan…. Il a, aussi, besoin de maïs, d’où la location de terres à Madagascar, par exemple. Le Gabon a dû restreindre les exportations de bois au profit de Pékin et bien des pays côtiers d’Afrique, comme le Sénégal, voient leur bassin maritime écumé par les puissants navires de pêche chinois.

                La pénétration économique chinoise en  Afrique s’est déroulée en trois phases : la quête de ressources, la construction d’infrastructures et de réseaux, l’implantation d’usines chinoises, enfin. Routes et autoroutes, voies ferrées, pipe-lines, téléphonie mobile, écoles et universités, dispensaires et hôpitaux, barrages, zones portuaires et aéroports, palais présidentiels, grande mosquée d’Alger, stades de football et, même, le siège de l’Union Africaine à Addis Abeba, construit par la Chine (voie ferrée reliant Djibouti à la côte atlantique rénovée par Pékin).

                Désormais, les grands groupes chinois construisent des usines, comme en Ethiopie qui dispose d’une main d’œuvre abondante  encore bien moins chère que la chinoise et de la matière première locale (le cuir) pour l’industrie de la chaussure. La production, à destination des marchés solvables de l’Occident (l’Europe en particulier) bénéficie ainsi deux fois de la mondialisation, car elle entre en franchise dans les pays de l’Union Européenne  en  vertu des dérogations accordées par Bruxelles aux pays les plus pauvres de la planète.

                Quelles sont les modes de fonctionnement de la Chine ?

                La Chine dispose de quatre mille milliards de dollars de réserves de change, qui viennent de passer à 3.400, ce qui est une somme colossale qu’il suffit de comparer aux 800 milliards de  dollars de la zone euro et aux 150  de la FED, la banque centrale américaine ! Sur ce fond sans aucun équivalent dans le monde, deux établissements bancaires d’état, l’Import Export Bank of China et la China Development Bank,   prêtent  aux entreprises chinoises, toujours dépendantes du pouvoir, ce qui leur confère une capacité à réaliser sans pareil. En quelque sorte,  La Chine prête à la Chine…

                Depuis 2000, le FOCAC, Forum sur la Coopération Africaine, organise et coordonne les partenariats sino-africains. Il se déroule tous les trois ans : en 2000 à Pékin, en 2003 à Addis Abeba, l’une de ses plus grandes manifestations  s’est déroulée en 2006 à Pékin où se sont réunis 48 grands responsables du continent africain et où  les promesses de la Chine furent colossales Cette réunion a été la plus grande manifestation diplomatique jamais organisée en Chine depuis 1949. En 2009, le forum reprend à Charm el-Cheikh, en Egypte, en 2012 à Pékin et en 2015 au Cap, en Afrique du Sud, de loin, le premier partenaire de Pékin sur le continent. A l’échelle du temps, la présence chinoise en Afrique est considérable Depuis sa fondation, la République Populaire de Chine a financé plus de mille projets, envoyé des milliers de médecins et accueilli sur son territoire plus de 20.000 étudiants africains afin de les former.

                 L’organisation même de l’économie chinoise qui pratique une sorte particulière de capitalisme autoritaire piloté par le Parti communiste fait que le vendeur, l’acheteur et le prêteur chinois sont le même ! De surcroît, le pays dispose de la plus grande diaspora du monde. Combien y-a-t-il de Chinois en Afrique ? Si la réponse est difficile, beaucoup d’observateurs estiment qu’ils sont  environ un million,  quand les Français ne seraient plus guère que 100.000…

                Quels sont les sujets de controverse sur  la présence chinoise en Afrique ?

                La Chine a réveillé l’Afrique qui, de continent au risque de l’oubli, est devenu un continent convoité et courtisé, qui peut s’appuyer sur le dynamisme des nouvelles classes moyennes africaines.  Il n’empêche, les sujets de controverse  sont très nombreux. Il y d’abord la question du principe de non-ingérence qui permet à Pékin de proposer une alternative par rapport à l’Occident, mais qui renforce de fait des régimes bien peu soucieux des droits de l’homme (Soudan ou Zimbabwe).

                 Si la politique des plans d’ajustement structurels du FMI peut être discutable, bien des pays africains ont, cependant, bénéficié de remises de dettes, alors que, au grand dam des capitales de l’ouest, l’aide chinoise peut aboutir à un nouvel endettement  d’un certain nombre de pays, car les contrats chinois sont loin d’être équitables. L’aide chinoise est une aide liée, commode dans un premier temps, mais, finalement, très onéreuse à terme. Si bien que certains pays comme le Niger, commencent à  remettre en cause certains contrats, parfois même, conseillés par des agences ou des ONG occidentales spécialisées. C’est que le rapport de force entre l’empire de taille XXL et chaque pays africain comme la RDC ou Madagascar est totalement déséquilibré. Dans ce dernier cas, on peut citer un contrat signé entre la Wuhan Iron and Steel Corporation, d’un montant de 6,7 milliards de dollars et  les autorités malgaches, alors que le PIB 2013 de la Grande Ile n’est que de 11, 2 milliards (Chine, 9181 milliards, soit 83 fois plus !)

                La corruption est fort répandue chez de nombreux interlocuteurs, tant du côté chinois que du côté africain. Ces excès criants génèrent, bien entendu, blocages, injustices et inégalités très néfastes à la confiance si nécessaire à la croissance véritable et au développement. Sur le plan économique, l’Afrique ne contribue qu’à la hauteur de 1% à la production industrielle mondiale. Elle est menacée par la « Maladie hollandaise » (connue au moment de la découverte et de l’exploitation du gaz de Groningue dans les années 1970), qui veut que l’essentiel des investissements aille  à la rente minière au détriment de tous les autres secteurs économiques d’un pays qui finit par s’appauvrir sans créer de nouveaux emplois.

                D’autres problèmes se posent encore, qui peuvent concerner la qualité de certaines infrastructures livrées par les entreprises de Pékin et qui semblent mal vieillir et trop vite. L’absence, de transferts de technologies est aussi un véritable problème, même si certains pays ne disposent pas encore d’un personnel  technique et scientifique en nombre pour les capter. Alors que l’on sait à quel point la Chine elle-même et les NPI du monde entier ont exigé ces transferts dans les transactions commerciales dans le contexte d’une concurrence impitoyable.

                La création d’emplois est au cœur de contentieux sensibles. Il est reproché à la Chine de faire venir en nombre ses propres ressortissants au détriment de la main d’œuvre locale, ou, encore, de mal considérer celle qui est embauchée, insuffisamment rémunérée, sans protection pour les tâches dangereuses et privée d’avantages sociaux. Les relations tendues entre l’encadrement chinois et la main d’œuvre indigène peuvent déboucher sur de graves incidents et même des grèves sévèrement réprimées. La dynamique commerciale des épiciers chinois peut mettre à mal le commerce de rue, qui est souvent une activité de survie  pour une partie de la population africaine…

                Le point en 2016

Dans le monde, devenu aujourd’hui sino-centré, et donc sino-dépendant et qui sera, peut-être, davantage afro-centré demain, plusieurs évolutions semblent possibles. D’abord, le ralentissement de l’économie chinoise, très fort, et, peut-être, plus accentué qu’on ne le croit, compte tenu du manque de fiabilité des statistiques officielles chinoises (taux actuel de croissance de 3 à 4%, et même moins, selon certains). Les difficultés qui obligent la Banque centrale à intervenir ont déjà des conséquences sur les réserves de change de la Chine qui, début janvier 2016, seraient redescendues de 4.000 milliards de dollars à moins de 3.400 milliards. Est-ce de nature à ralentir, un jour, les investissements de la Chine sur le continent africain ?

                Ce qui est certain, c’est que le ralentissement des achats de pétrole, de gaz naturel et de minéraux de toutes sortes sont de nature à plonger bien des pays africains dans de grosses difficultés, comme c’est déjà le cas du Nigéria, de l’Algérie de l’Afrique du sud et de la plupart des pays miniers du continent.  Le Zimbabwe, en grande difficulté, souhaiterait créer un lien entre sa monnaie effondrée et le yuan !

               Mais le plus important pour l’avenir reste la question environnementale. La Chine, elle-même, est devenue le plus grand pollueur de la planète dans ses terres, dans ses rivières et dans son atmosphère qui connait « l’airpocalypse ». Dans un premier temps, elle a incontestablement sacrifié son environnement à son développement.  Elle n’a guère hésité, au sommet de Copenhague, en 2009, en compagnie des Etats-Unis, à faire échouer la grande conférence d’alors. Cependant, sa posture diplomatique n’a plus du tout été la même lors de la Cop 21 qui s’est tenue à Paris à la fin de l’année 2015 et au cours de laquelle, les pays émergents, dont les pays africains, ont obtenu des pays  industrialisés avant eux des promesses d’aide qu’il faudra, bien entendu,  suivre dans la réalité ces prochaines années. Les progrès seront difficiles, tant la tâche à accomplir est considérable, puisque même une partie de la faune africaine est victime d’une effrayante contrebande partiellement pratiquée par des mafias chinoises.

                D’autres évolutions se font jour, telle, par exemple, l’acquisition ou la location de terres cultivables dont l’Afrique détiendrait la moitié des réserves mondiales…. Cependant, les chiffres disponibles ne montrent pas une prédation chinoise supérieure à celle d’autre pays d’Occident, du Moyen-Orient ou d’Asie. En revanche, transformant sa nouvelle puissance en influence, la Chine, par des accords qui concernent l’enseignement et ses instituts Confucius, promeut  le mandarin. Surtout, ses puissants médias n’hésitent pas à acheter des médias africains, tels l’Independant Newpaper Group, entreprise très importante en Afrique du sud, ou, encore la Star Africa Media Company, créée en 2007 au Rwanda par une télévision chinoise… Ceci est un enjeu crucial dont les médias francophones semblent avoir pris récemment  la mesure, car l’Afrique est une grande promesse pour la langue française.

                Tout n’est pas encore joué. Les autorités chinoises avancent leurs pions de façon systémique, comme dans un jeu de go certes, mais sont aussi capables de diversification, de prudence et d’association. Ainsi, dans un monde plus complexe que jamais et de plus en plus multipolaire, ce que des pays comme la France et la Chine ont appelé depuis longtemps de leurs vœux, les cartes sont rebattues constamment et à un rythme plus rapide que prévu. En réalité, la Chine s’est beaucoup inspirée des sommets franco-africains, eux mêmes repris par l’autre grande puissance asiatique, le Japon. D’ailleurs il semble s’esquisser une certaine collaboration franco-chinoise, du moins en Afrique francophone, la connaissance historique de l’Afrique et  son expérience (de la France)  sont reconnus par Pékin qui tient à gérer et à sécuriser prudemment sa présence.

                Si rien n’est perdu, rien n’est gagné non plus. Au début de l’année 2016, le ralentissement de l’économie chinoise, l’effondrement du prix des hydrocarbures et des matières premières minérales et agricoles, ainsi que des défaillances structurelles africaines persistantes et les menaces géopolitiques, sont de nature à ralentir les investissements si indispensables au continent… la grande géographe Sylvie Brunel a récemment posé la question : L’Afrique est-elle si bien partie ?

                 Mais, dans un prochain monde que les nouvelles technologies et la contrainte écologique chamboulent, il y aura « de plus égaux que d’autres », l’avantage allant aux géants géographiques et démographiques.  L’Afrique, balkanisée comme l’Europe, a les mêmes défis qu’elle : se réinventer en grands ensembles régionaux afin de préserver son identité et d’obtenir la taille critique, capable d’assurer sa survie.  Sinon l l’issue ne peut que donner l’avantage aux Chinois. Mais l’Afrique, dont un proverbe dit : « remue le destin, le destin te remuera » s’est aussi réveillée…

                 Pour autant, si important que soit l’enjeu africain pour Pékin, il ne reste qu’un élément stratégique, un moyen. Moins que la  pratique d’un nouvel impérialisme qui l’obligerait à devenir la garante d’un nouvel ordre mondial, à la façon du shérif américain d’hier, ce qui lui coûterait cher, la Chine  se contente d’être elle-même :  impériale. C’est la raison pour laquelle elle garde les yeux fixés sur  ses frontières du XVIIIème siècle », celles de son apogée, frontières que connaissent tous ses écoliers formés à l’école nationaliste. Cette carte inclut les provinces périphériques du Xinjiang (« nouvelle frontière ») et du Tibet (« Trésor de l’Ouest ») et toutes les mers de Chine. Voilà les nouvelles routes de la soie, terrestres et maritimes, sillonnées par l’empire du rail, par un « pipelinistan » construit par Pékin et par les nouvelles marines chinoises, commerciales et aéronavales, qui œuvrent à la réalisation du « nouveau rêve chinois », proposé par le président Xi jinping en 2012, celui d’un empire sino-centré sur Eurasie, mais qui concerne aussi l’Eurafrique…

Claude Chancel

Trois livres pour comprendre : le grand livre de la Chine, Libin Liu Le Grix et Claude Chancel, Eyrolles 2013 ; La Chinafrique, Serge Michel et Michel Beuret, Grasset 2008 ;  Chine-Afrique, Julien Wagner, Eyrolles 2015.

 

(Article issu duSéminaire France-Chine : quels nouveaux partenariats ? Futuroscope de Poitiers, 29 août 2014)

 

« Rien ne serait plus trompeur que de juger la Chine selon nos critères européens », Lord Macartney, 1794 

1 – Approcher le dragon de taille XXl.

Sur le temps long, il y a les fondamentaux de la géographie, de la démographie et de l’économie. Aujourd’hui troisième plus vaste pays du monde,  juste avant les Etats-Unis, la Chine dispose de ressources considérables, énergétiques, minérales et agricoles. Elle peut nourrir une certaine nostalgie de l’époque (le XVIIIème siècle) où elle était, par sa zone d’influence immédiate, sans doute le plus grand pays du monde, avant l’arrivée des cosaques et des trappeurs russes en Sibérie orientale. Sur le plan de la population, la Chine dispose d’une surabondance d’hommes aptes à tout faire. Comptez vingt-et-un Chinois pour un seul Français ! L’historien Angus. Maddison  a montré, par ses travaux statistiques  sur plusieurs siècles que, jusque 1830, avec 20% de la population et 30% de l’économie mondiale, la Chine a été une véritable  grande puissance  du monde, en fait, la première, ce qui pourrait se reproduire deux siècles plus tard…

2 – Regards croisés sur deux cœurs du monde.

 Les relations entre Français et Chinois sont constituées d’un mélange de fascination réciproque et de frictions. Partagée entre sinophiles et sinophobes, la France est cependant le pays qui a inventé la sinologie, tandis qu’une magnifique tradition chinoise consiste à envoyer une partie de ses enfants achever ses humanités en France (ce fut le cas de Chou Enlai et de Deng Xiaoping, mais non de Mao Zedong). Bientôt, les étudiants chinois vont constituer la première communauté d’étudiants d’origine étrangère de l’Hexagone, devançant la communauté marocaine.

La Chine est la matrice de l’Asie orientale, Incontournable. C’est le pays des jeux de pouvoir, du savoir  (c’est l’empire des concours) et de l’avoir. Aujourd’hui chantier, atelier et banquier du monde, elle est le foyer de la plus importante diaspora qui soit.

La France, « mère des arts, des armes et des lois », est une grande nation géopolitique, au message universel,  5ème puissance économique, constructrice d’Europe, détentrice du second domaine maritime du monde, Elle a des liens forts et spécifiques avec l’Afrique, continent d’avenir, dont une importante partie parle sa langue. Les deux pays disposent d’un siège permanent à l’ONU qui n’en compte que cinq.

 Ce sont deux anciennes civilisations rurales, enfants de la terre jaune là-bas et enfants de la patrie, couleur terre de France ici. et en voie d’urbanisation rapide. Le général de Gaulle a reconnu en 1964, en la Chine, « une nation plus vieille que l’histoire». « Il n’y a rien, dans cette décision, qui comporte la moindre approbation du système politique qui domine actuellement en Chine ». «La France reconnait simplement le monde tel qu’il est ».

3 – Perceptions françaises de la Chine contemporaine.

« Le grand timonier », Mao Zedong a restauré l’Etat chinois, libéré « la seconde moitié du ciel « et simplifié l’écriture nationale. Le « petit timonier a réformé « à petits pas » et pratiqué l’ouverture qui a consisté à  mettre l’étranger au service du national,  à « attraper l’oiseau sur la branche », en donnant la priorité absolue à l’industrie (Built,  Operate, Transfert). D’où l’immense rattrapage : « factory, navy, city ».

Mais, surtout : la Chine est passée maîtresse dans la captation, l’indigénisation et l’absorption technologique, au prix de nombreux contentieux juridiques concernant la propriété industrielle. Mais, arrêter l’analyse à ce stade  serait dépassé, car le pays a inventé un système unique au monde : l’économie socialiste de marché aux couleurs chinoises. Il s’agit d’un capitalisme d’Etat avec double appartenance au niveau des responsabilités politiques et économiques, ce qui  octroie une force de frappe financière considérable aux  champions nationaux, bien dotés en crédits bancaires et en autorisations administratives. La Chine, déjà  pays des grands travaux et des réseaux est aussi devenue celui des labos et des expos, des ingénieurs et  des brevets industriels. Elle a déjà  engagé la bataille des marques et des normes. Capable, bientôt, de vendre des TGV à la Californie et des centrales nucléaires à la Roumanie. Nous pouvons aussi prendre l’exemple du secteur stratégique des télécommunications. Avant la fin de l’année 2014, la Chine disposera de trois des cinq premiers équipementiers du monde (Huawei, ZTE et le « petit dernier », Xiaomi). Est-ce si étonnant de la part d’un pays qui s’achemine vers le milliard d’abonnés ? Demain, le ciel sera A, B et C: A comme Airbus, B comme Boeing et comme COMAC, champion chinois de l’aéronautique, car la Chine a besoin de milliers d’avions civils.

Ce hard power industriel est complété par un nouveau  soft power culturel. Le premier institut Confucius a ouvert à Tachkent, en 2004, au cœur de la route de la soie, l’année suivante, Poitiers a accueilli le premier de France. Un jour, le monde en comptera  mille ! Qui ne connait le « rating » universitaire de Shanghai ? Les arts  explosent en Chine, aussi bien en termes de marché qu’au niveau de la création.

Côté « smart power », la Chine avance sur les quatre écrans : smart phone, computer, TV er cinéma. Nous connaissions Hollywood et Bollywood, mais « Chinawood » est déjà  puissant sur la plan économique et éblouissant sur la plan artistique.

La Chine a-t-elle mangé son riz blanc ? Est-elle un géant aux pieds d’argile ? Ce qui est sûr c’est qu’elle est, comme nous, à une croisée des chemins. Cependant, elle ne nous a pas  attendus pour identifier ses problèmes de façon impériale. Le Premier ministre Wen  Jibao  évoquait  déjà « une croissance instable, inégale, injuste et non durable ». Nous pouvons esquisser une première nomenclature des défis chinois: vieillissement rapide du pays de l’enfant rare, ralentissement inéluctable de la croissance alors qu’il a besoin de créer 10 millions d’emplois par an), inégalités sociale accentuées au pays de Mao, la question de l’état de droit, l’allocation des ressources publiques, l’insécurité alimentaire, la corruption, et une pollution délétère. Il  faut  passer d’une économie mercantile à une économie inclusive : le 12 ème plan en cours et le Président Xi Xinping veulent y remédier par le privé, les PME,  la  « go west policy », pour diffuser la croissance à l’intérieur et dans les profondeurs du pays, surtout dans les villes moyennes de 2ème et 3ème niveau (aménagement des campagnes et  de la ville durable, car le rêve chinois sera urbain ou ne sera pas).

Une politique pro-marché est engagé avec la montée des salaires dans l’industrie (le « smigard » de la ville-province de Shanghai est mieux rémunéré que son homologue bulgare), une nouvelle sécurité sociale  esquissée pour les ruraux, une meilleure intégration des paysans-ouvriers, les  « mingong », (200 millions) en agglomération. La plus grande classe moyenne du monde qui vient de se constituer n’a pas que des dépenses contraintes. Ses dépenses discrétionnaires, celles qui font l’agrément de la vie, explosent : restauration, distribution, luxe, santé-beauté, et celles liées à la mobilité et à la connectivité, car le chinois nouveau est arrivé, instruit, informé, relié. Paul Claudel le remarquait déjà : « La société chinoise est en état d’effervescence perpétuelle »

Dans cette Chine nouvelle, la France a toutes ses chances, sous réserve de certaines conditions : choisir « sa Chine », coordonner les efforts des grandes firmes et des PME (« chasser en meute » comme le font les Allemands), gérer la propriété intellectuelle, exiger la réciprocité, mais éviter toute arrogance. Avec ses produits premium, ses services de qualité et sa « french touch », la France bénéficie d’ailleurs, en Chine,  d’un préjugé plutôt favorable !

 4 – La projection de la Chine

Dans le basculement économique et géopolitique du monde, la Chine est au centre de trois configurations majeures. :

Le groupe de Shanghai qui lui permet de contrôler ses  marges et  ses marches continentales près de ses quatorze voisins.

Les BRICS : 3 A : Asie, Amérique du sud et Afrique (l’homme noir est considéré dans les annales chinoises comme habile, courageux, intelligent et redresseur de tords ». En y investissant a sa façon, la Chine a redonné confiance à l’Afrique, du Gabon à l’Ethiopie lorsque l’Occident semblait l’oublier. Elle y pratique son schéma classique d’échanges d’Infrastructures contre fournitures et nourriture, ce qui lui permet de desserrer ses nouvelles dépendances énergétiques, minières et alimentaires. Projet de BRICS’s Bank (alternative au FMI et projet de  nouvelle Banque asiatique dont le siège serait à Shanghai  et  la Chine le maître d’œuvre et le principal bailleur de fond, créant des sino dépendances  autour d’elle, à la grande inquiétude de la Banque Asiatique du développement dont le siège est à Manille).

ASEAN : c’est l’enjeu Thalassa, halieutique, énergétique et géostratégique en Mer de Chine méridionale. La limite de l’exercice est, sans doute, soulignée par Hubert Védrine : « la coalition des inquiétudes ». La Chine pour se développer, l’Amérique pour se protéger ?

La Chine ne souhaite pas jouer le rôle de shérif mondial, bien trop onéreux, mais elle entend restaurer sa suzeraineté régionale traditionnelle en Asie, d’où, aussi, la restructuration de ses armées : l’APL, datée, entend se doter d’une nouvelle force de projection. Son chef, Xi Xinping, redécoupe les régions militaires  qui passent de 7 à 5 dans un contexte interarmées, au profit de la marine, de l’armée de l’air et de l’épopée spatiale.

5 – Une leçon chinoise pour la France et l’Europe ? 

Parce que le pays a une bonne résilience et des réserves de croissance (sa moitié encore pauvre), parce qu’il sait réussir une planification et s’adapter en permanence, tandis que ses dirigeants disposent d’une dizaine d’années pour accomplir, La Chine a des chances de réussir les réformes susceptibles de lui faire regagner son premier rang millénaire, mais elle, et elle seule, décidera du rythme de sa propre évolution. Le défi qu’elle nous adresse, par sa seule ombre portée, c’est de redéfinir notre positionnement et de réinventer notre relation avec elle. 

Claude Chancel