Chine poitevine

 

    4 eme partie : Bilan à la veille de la Grande Guerre

    L’enquête générale de 1913 est la première qui ait été conservée et cela nous permet de dresser un bilan sur plus d’un siècle d’évolution. Nous disposons d’indications sur la pratique, masculine surtout, sur les mentalités et sur les ruptures dans certains cas. Nous avons aussi, grâce à l’Ordo, un tableau de l’encadrement pastoral, bien diminué par rapport à 1875-1876. Dans le doyenné de Celles-sur Belle, des communes à majorité protestante comme Beaussais ou Vitré ne sont plus mentionnées depuis longtemps dans les documents officiels. Et, pour les six paroisses, correspondant en fait à douze communes, il n’y a que trois desservants. Ce doyenné est le cas extrême mais la situation est presque comparable à l’échelle de la région : 31 desservants pour 51 paroisses, mais 72 communes.

    1- Nous pouvons étudier la pratique sur deux plans : l’assistance à la messe dominicale et la communion pascale.

    Ajoutons que la pratique dominicale pouvait, dans certaines paroisses, varier suivant les saisons, période de grands travaux ou calme relatif. Ainsi, à Ensigné, Leparoux note, au début du siècle, qu’il a 15 à 20 personnes à la messe en été et de 20 à 30 l’hiver. Sans doute, la participation des femmes était-elle considérée comme acquise car l’enquête ne porte que sur la participation masculine à la messe. Les résultats sont édifiants : un homme à Verrines, une quinzaine à Tillou. A Séligné, quelques hommes assistent à la messe lors des grandes fêtes ; à Pioussay, le nombre s’élève à 150 les jours de fête. Les chiffres sont tout aussi éloquents pour les communions pascales : de un à Montigné (une annexe) à 20 à La Foye Monjault. Le contraste entre la pratique masculine et la pratique féminine est patent à Prahecq : 4 hommes et 70 femmes ou à Brioux, respectivement 15 et 165. Les hommes ont déjà déserté les églises. Des missions peuvent avoir un effet bénéfique : à Mougon, après la mission de 1913, le nombre de communiants est passé de 9 à 15 ou 20. Mais, les missions antérieures : Verrines en 1911 ou Javarsay en 1908, ne semblent pas avoir eu des conséquences dignes d’être notées en 1913 ; à plus forte raison quand ces missions (dix autres cas) ont eu lieu au XIXe siècle.

      paroisses
      messe
      communiants
      communiantes
      population
      Beauvoir-sur Niort
      4
      6
      54
      600
      Le Cormenier
      2
          304
          La Cigogne
          3
          3
          22
          186
          La Foye Monjault
            20
            100
            808
            Prahecq
            4 ou 5
            4
            70
            973
            Brûlain
            6
            7 ou 8
            40
            763
            Fors
            6 ou 7
            6 ou 7
            40 à 50
            746
            Vouillé
              10
              30
              559
              Brioux
              12
              15
              165
              1164
              Paizay-le Chapt
              4
              4
              12
              561
              Aubigné
              2 ou 3
                  431
                  Fontenille
                  une douzaine
                  14
                  26
                  235
                  Gournay
                  une dizaine
                      729
                      Javarsay
                      12 à 15
                      15
                      85
                      806
                      Loubillé
                      une dizaine
                          752
                          Tillou
                          une quinzaine
                              651
                              Pioussay
                              50
                              30 + 25*
                              130 + 40*
                              767
                              Périgné
                              une dizaine
                              4
                              30
                              1319
                              Séligné
                              parfois
                              12
                              20 à 25
                              257
                              Le Vert
                              8
                                  277
                                  Fressines
                                  1
                                      113
                                      Mougon
                                      15 à 20
                                          395
                                          Verrines
                                          4
                                          4
                                          29
                                          291
                                          Montigné
                                            1
                                            8
                                          • Garçons et fillettes sont comptés séparément.

                                            2- Un autre critère pourrait être le respect des demandes de l’Église.

                                            Notons que la quasi-totalité des baptêmes a lieu au delà des huit jours suivant la naissance, parfois beaucoup plus tard. Tout en le déplorant, les desservants ne peuvent que le constater. Par ailleurs, la quête pour le denier de Saint-Pierre se heurte au refus de nombre de familles. La seule exception est Verrines : pas de refus. Dans une paroisse, Périgné, une seule famille a refusé ; dans quelques unes (Gournay, Loubillé, Pioussay …), le nombre de refus est inférieur à la dizaine. A Aiffres, cela concerne le quart de la population ; c’est la moitié à Vouillé-sur Niort et les deux tiers au Vert, à Fors ou Brioux. Les curés de Payzay-le Chapt et de Tillou ont préféré mentionner le nombre de familles ayant donné : 25 dans un cas et 33 dans l’autre, auxquelles s’ajoutent 30 familles de la paroisse annexe, Sompt. Ce sont des chiffres supérieurs aux nombres avancés pour la pratique, preuve que ces paroisses ne sont pas totalement détachées de la religion. La région manque de prêtres mais n’est guère disposée à en fournir : en 1913 il n’y a qu’un seul séminariste, originaire de Pioussay ; une vocation se dessine à Aubigné et une autre à Loubillé mais elles se heurtent à l’opposition des familles.

                                            3- Enfin, nous pouvons constater une laïcisation de la vie quotidienne, comportements ou vie politique.

                                            Nombre d’enfants ne sont pas baptisés : 25 à Paizay-le Chapt, 5 à Verrines. Les curés mentionnent de plus en plus de mariages ou enterrements civils. Trois desservants mentionnent qu’il n’y en a pas dans leur paroisse : ceux de Brioux, Tillou et Pioussay. Cinq n’ont pas répondu à cette rubrique ; ailleurs, il est difficile de dire si le nombre correspond à l’année 1913 (un, le plus souvent) ou si le curé mentionne des actes antérieurs comme les neuf mariages civils à Paizay-le Chapt ; certains se contentent d’une vague formule, comme à Vouillé-sur-Niort ou Gournay «  quelques » ou «  plusieurs » comme à Mougon.

                                              paroisses
                                              mariages civils
                                              enterrements civils
                                              La Foye Monjault
                                              1
                                              2
                                              Marigny
                                                1
                                                Prahecq
                                                1
                                                  Aiffres
                                                    2
                                                    Brûlain
                                                    1 ou 2
                                                    1 ou 2
                                                    Fors
                                                    2
                                                    1
                                                    Paizay-le Chapt
                                                    9
                                                    4
                                                    Fontenille
                                                    2
                                                      Javarsay
                                                      2
                                                      3
                                                      Loubillé
                                                        2
                                                        Périgné
                                                          1
                                                          Secondigné
                                                          1
                                                            Le Vert
                                                            1
                                                            1
                                                            Fressines
                                                            1 ou 2
                                                            1 ou 2

                                                          Le nombre important de confirmés : 280 à Brioux, 200 à Chizé, 500 à Chef-Boutonne, 110 à Celles-sur Belle n’est pas une consolation. Un sacrement pour la vie, joint à la curiosité d’approcher l’évêque, n’est pas la garantie d’une pratique suivie.

                                                          Conclusion :

                                                          -> Ainsi, dès 1913, toute cette région, à des degrés divers, était déjà bien éloignée de la religion ; toutefois, c’est plus de l’indifférence qu’une véritable opposition. Pendant longtemps en trouver le responsable a été facile : le protestantisme offrait un bouc émissaire commode. C’est l’explication avancée dans un article de La Semaine liturgique : « L’ignorance religieuse est la plaie de la société actuelle … Cette ignorance existe surtout parmi les populations mixtes où le contact habituel des protestants amène beaucoup de catholiques à faire comme eux, c’est-à-dire à ne rien faire, à ne rendre à Dieu aucun culte. C’est ce que MM les Curés remarquent avec douleur dans un trop grand nombre de paroisses du diocèse de Poitiers, et en particulier dans l’arrondissement de Melle ». Cette désaffection trouve son origine dans les mariages mixtes : ne voulant pas passer devant le curé ou le pasteur, nombre de couples se contentent d’un mariage civil et la génération suivante abandonne toute pratique. En cas de refus de sépulture catholique, suite à une discipline par trop rigoriste, les familles ou bien se résignaient à un enterrement civil, ou bien faisaient appel à un pasteur : ainsi à Ensigné en 1869 ou à Villiers-en bois en 1871. Face à la mort, il y a encore un vague vernis de religiosité mais qui relève plus de la coutume ou d’un souci de respectabilité que d’une foi profonde. Les desservants peuvent se targuer d’un certain nombre de conversions au catholicisme : une vingtaine à Celles-sur Belle ou à Mougon. En face, l’Église réformée ne reste pas passive mais nous n’avons, à partir de nos sources, relevé qu’un seul cas de prosélytisme ; sous l’impulsion des méthodistes, un oratoire avait été ouvert à Montigné, ainsi que deux écoles, garçons, puis filles. Un seul curé, Henri Delière, alors à Mougon, se plaint des progrès du protestantisme ; les autres mettent l’accent sur l’indifférence.

                                                          -> En fait, même si elles peuvent être indirectement liées au protestantisme, les raisons de cette désaffection ne pourraient-elles pas être trouvées dans l’histoire même de la région ? Rappelons le jugement de Jean Garran en 1729: pour ce témoin, l’indifférence qu’il constatait dès cette époque n’était que l’une des conséquences, désastreuses, de la révocation de l‘Édit de Nantes. Quel attrait pouvait avoir pour les Nouveaux convertis une confession dans laquelle on les avait fait rentrer sous la contrainte ? Et de telles méthodes, que l’on songe aux dragonnades qui ont précédé, à l’encontre de voisins, amis, parfois parents, pouvaient faire naître des doutes chez maints catholiques. En 1873, le doyen de Beauvoir-sur Niort notait au sujet de Saint-Étienne-la Cigogne : «  cet état d’esprit semi protestant qui a persévéré dans ces contrées après la révocation de l’édit de Nantes ». Une des paroisses les plus détachées, sinon hostiles, au XIXe siècle était Paizay-le Chapt ; or, on y comptait 145 Nouveaux convertis en 1685. Y aurait-il un lien de cause à effet ? L’hostilité du maire, le notaire du lieu, à l’égard de l’Église dans la première moitié du XXe siècle a déjà été évoquée. Nommé en 1853, Mercier déclare que «  c’est un poste peu envié mais de dévouement ». La mauvaise réputation de cette paroisse avait franchi les limites du diocèse. En 1859, un habitant de Falaise, dans le Calvados, écrivait à Mgr Pie : «  Est-il vrai, ainsi que l’ont annoncé plusieurs journaux, que M. le curé de Paizay-le Chapt se trouve dans une paroisse de demi sauvages et sans église ? ».

                                                          -> La crise révolutionnaire avait aggravé la situation en privant les deux confessions de tout cadre spirituel. Toutes deux ont mis du temps à s’en remettre mais, par la suite, on a l’impression que, pour l’Église catholique, il s’est agi d’une région perdue. Si l’on excepte une brève période dans les années 1870, les cadres ont toujours fait défaut. A la lecture des Ordo, le contraste est frappant entre les colonnes quasiment pleines des doyennés de la Vienne ou du nord des Deux-Sèvres, et les vides ou la simple mention N pour les cinq doyennés étudiés. Le clergé en place en avait conscience ; c’est ce que déclarait, en 1882, le curé de Chef-Boutonne, Pierre Gandin, à Mgr Belot des Minières ; «  Bénissez cette contrée trop délaissée depuis la grande révolution et aussi beaucoup trop calomniée ». Et, au début du XXe siècle, E. Raboan, curé des Fosses, y fait écho : « Après la révolution une vacance de 25 ans enfante encore des ruines. L’ignorance religieuse en fut la plus pénible conséquence ». En 1910, d’après La semaine religieuse, 23 paroisses étaient dépourvues de prêtres à la suite de décès ou de démissions. Dans l’Ordo de cette même année, des noms manquent, en fait, devant 42 paroisses du diocèse. Nous recensons l’absence de 11 noms dans la Vienne pour 31 dans les Deux-Sèvres, dont 17 dans la région étudiée ici ! Jamais, au XIX siècle, les évêques de Poitiers n’ont pu, mais aussi peut-être voulu, restaurer un encadrement comparable à celui du XVIIIe siècle.

                                                          « Pays de mission », Chine poitevine », même si la comparaison pouvait séduire au XIXe siècle, est peut-être exagéré. Toutefois, l’histoire religieuse de la région nous montre un lent détachement depuis le XVIIIe siècle, une désaffection accélérée par la crise révolutionnaire et que les quelques efforts du XIXe siècle n’ont pu enrayer. Autant que les conditions socio économiques analysées par le Père Lapraz, il nous faut aussi tenir compte de cette histoire. Et, pour comprendre la carte du chanoine Boulard, il n’est pas inutile de remonter jusqu’aux décisions aberrantes de Louis XIV, situation que n’a pas améliorée une certaine négligence des autorités ecclésiastiques, fût-elle involontaire et imposée par les circonstances.

                                                        Jacques Marcadé,

                                                        professeur honoraire d’histoire moderne de l’Université de Poitiers

                                                        Voir la carte des Deux-Sèvres dans le premier article


                                                        Arch. dioc. Poit., Brioux, s. l. Ensigné. Rapport non daté, sans doute en liaison avec l’enquête de 1913.

                                                        Chiffres tirés de l’Ordo de 1913. Pour Vouillé-sur Niort, Mougon, Fressines et Verrines les protestants ont été soustraits du total. En 1902, le curé de La Charrière, qui passait alors pour une bonne paroisse, comptabilisait comme pascalisants 45 hommes et 130 à 140 femmes

                                                        Semaine religieuse, 1914, p. 340.

                                                        1874, p. 84.

                                                        Cf. supra et le cas particulier de Vouillé-sur Niort.

                                                        C’est le nom donné, à cette époque, aux orthodoxes, partisans d’un retour à la Confession du XVIe siècle.

                                                        Arch. dioc. Poit., Beauvoir 1, s. l. Beauvoir.

                                                        Ibidem., Brioux, s. l. Paizay-le Chapt.

                                                        La semaine liturgique, p. 314.

                                                        Arch. dioc. Poit., Brioux, s. l. Les Fosses. Cahier noir, sans doute rédigé en 1912.