chiisme

 

En cette fin d’année 2017, le jeune prince héritier et déjà vice Premier ministre d’Arabie saoudite, Mohamed ben Salmane (dit MBS) n’en finit pas de surprendre par des prises de positions et des actes assez osés eu égard aux traditions bien ancrées du pays. Âgé seulement de 32 ans, il souhaite surfer sur cette classe d’âge des moins de 30 ans qui représentent 70 % de la population, pour faire entrer son royaume dans le XXIe siècle. Il veut tout à la fois être le champion de l’opposition à la montée en puissance régionale des chiismes et préparer enfin son pays à l’après pétrole. Cette volonté de puissance nécessite une ouverture au monde, financière, culturelle, religieuse. C’est ce dernier registre que nous souhaitons analyser. L’image et la réalité religieuse de l’Arabie sont bien celles d’un archaïsme rigoureux et ultra puritain difficilement compatibles avec une volonté d’ouverture et de modernité. Que signifie donc ce souhait récemment formulé d’un retour à un islam modéré[1] ? Le prince Salmane laisse entendre que le système social et religieux saoudien se serait durci, radicalisé en quelque sorte, suite à l’onde de choc de la révolution islamique iranienne de 1979 qui toucha le royaume d’Arabie lui-même. Sa lutte ouverte contre l’Iran est donc totale, militaire comme au Yémen, et sociétale avec cet affichage d’une volonté de « ramener l’Arabie à un islam modéré ouvert au monde et à toutes les religions » afin de se poser en alternative de l’Iran. Simple discours de complaisance destiné à attirer la confiance des capitaux étrangers, ou réelle politique de changement radical ? Avant d’esquisser un début de réponse à cette question, revenons un peu sur les fondements de la religion en Arabie, communément appelée wahhabisme, en quoi pouvait-elle être modérée avant ?*

I- En quoi consiste le wahhabisme ?

1- Cette doctrine religieuse propre à l’Arabie tire son nom de Mohammed ben Abd al-Wahhab , un théologien du centre du pays (le Najd) (1703-1792) qui prêchait un islam réformé par un retour à la tradition des origines , celles des « pieux ancêtres », les salafs.

De pieuses légendes hagiographiques nous le décrivent par des faits et gestes rappelant sciemment la geste du Prophète Mohammad. Comme lui, il installe une rupture avec les coutumes locales qualifiées d’impies, caractéristiques du temps de l’ignorance, celui d’avant la révélation, de la jahiliyya. Il s’agit bien d’une purification en profondeur afin de retrouver la Vraie religion. Le cœur de celle-ci c’est l’affirmation forte du monothéisme, l’Unité et l’Unicité de Dieu (le tawhid). Dieu ne saurait avoir d’associé, et cette unité est sans fissure, Dieu est Un en lui-même. Les Saoudiens réfutent ce terme de wahhabisme jugé péjoratif, et préfèrent qualifier leur courant religieux de muwahhidun, d’unitariste en référence à cette conception du tawhid, mais parfois tout simplement de salafisme, terme des plus ambigüs. Dans son « Essai sur l’unicité divine » écrit en 1740, affirme que ses contemporains se sont écartés du dogme central de l’islam et que de ce fait, ils sont devenus idolâtres, d’où l’urgence de son prêche et de son action. En effet, les Arabes d’alors avaient recours couramment à des pratiques magiques, sollicitaient les forces/esprits de la nature, arbres, pierres, grottes et surtout le charisme (baraka) de saintes personnes « amies de Dieu ». Or, affirme haut et fort Abd al-Wahhab, il ne suffit pas pour être musulman d’énoncer le monothéisme, il faut le vivre. Il n’y a pas d’autre élément, d’autre force que Dieu à honorer, sinon c’est se rendre coupable d’associationnisme[2].

Imposer la Vraie religion à ses contemporains de la péninsule arabique suppose l’appui inconditionnel d’un pouvoir politique et militaire, ce qui fut réalisé en 1744 à Dariya au centre de l’Arabie, dans le Najd, par un pacte conclu avec l’émir local Ibn Saoud. Ainsi naquit le premier Etat saoudien (1744-1818). Une alliance matrimoniale renforça le pacte, Ibn Saoud épousa une fille du missionnaire Abd el Wahhab. Depuis lors en Arabie, religion et Etat sont indissociables, les Oulémas wahhabites ont l’appui de la famille régnante pour imposer leur conception religieuse, par la force si nécessaire, comme ce fut le cas souvent au XXe siècle, et la famille Saoud au pouvoir se voit confortée dans sa légitimité par un soutien sans faille des Oulémas. Ce système unique au monde fonctionne toujours dans l’Arabie actuelle, le 3e Etat né en 1932, c’est d’ailleurs le seul Etat qui porte officiellement le nom d’une famille, les Saoud, le pouvoir est patrimonial. Alors que traditionnellement le pouvoir se transmet entre frères, cette nomination du prince MBS comme héritier est une véritable révolution politique.

Après la mort du shaykh Abd al-Wahhab en 1792, « ses descendants et disciples continuèrent activement à défendre ses idées. Une véritable division du travail s’opéra, de manière quasi définitive, entre le pouvoir politique et l’autorité religieuse : les Saoud dominaient désormais l’espace politique, militaire et financier alors que les descendants et les affidés du shaykh monopolisaient l’espace juridico-religieux. La force coercitive et l’autorité idéologique œuvraient côte à côte pour imposer les trois « O »[3]. Les trois « O » en question sont le rétablissement de l’Orthodoxie (retour au dogme pur des pieux ancêtres, les salafs), la mise en œuvre d’une Orthopraxie (actions justes sans dérives associationnistes), et enfin la défense de l’Ordre politique, car la stabilité politique est la condition indispensable au système. C’est bien cette idéologie wahhabite qui constitue le ciment du pays et qui a permis une certaine unification[4].

Cette trilogie des trois « O » sera un leitmotiv du système wahhabite jusqu’à nos jours. Lors des événements qui menèrent à la proclamation de l’actuel royaume d’Arabie saoudite en 1932, les Oulémas de l’establishment émirent jusqu’à 17 fatwas (fatawa) en 3 ans pour réasseoir ces principes fondateurs où, entre autres, il est réaffirmé avec force que les Oulémas sont les seuls habilités à définir la vérité religieuse.

2- le wahhabisme se présente comme la seule Vraie religion

Abd al- Wahhab s’inspire essentiellement d’Ibn Taymiyya (1236-1328), un théologien et juriste médiéval du XIVe siècle complétement oublié au XVIIIe siècle. Depuis lors, il est désormais l’une des sources principales d’inspiration de l’univers des salafistes et des islamistes. Ibn Taymiyya s’inscrit totalement dans le cadre de pensée de l’école hanbalite, école d’interprétation du Coran et de la Tradition (Sunna) du IXe siècle qui contribue à la formation du droit musulman,[5], la plus rigoureuse et conservatrice des écoles sunnites. Que retenir de cette continuité hanbalite comme influences pour l’Arabie wahhabite ?

  • Un militantisme affirmant la Vraie religion contre toutes déviances condamnables, à commencer par le chiisme. Vers l’an 1000, le califat abbasside affaiblit se morcela en laissant place aux adversaires chiites qui devinrent alors majoritaires au Proche-Orient[6].Les savants en théologie (Oulémas) hanbalites lancèrent avec force une campagne contre ces innovations blâmables (bid`a) qu’étaient à leurs yeux les autres pensées musulmanes. Cette action militante par exemple d’Ibn Batta[7] sera reprise par Ibn Taymiyya puis par Abd Al Wahhab. Lorsque de nos jours le prince Salmane se lance dans le conflit yéménite contre la rébellion houthiste soutenue par l’Iran chiite, il est dans la droite ligne de cette tradition hanbalo-wahhabite d’opposition au chiisme.
  • Cette défense de la Vraie religion et la hantise des innovations blâmables (bida) incite à la destruction de lieux jugés impies fréquentés par des « adorateurs d’idoles ». Les Saoudiens wahhabites se livrèrent à plusieurs reprises à des destructions de hauts lieux de l’islam, comme par exemple en 1806, le cimetière al-Baqî près de la mosquée de Médine où repose le Prophète. Ce cimetière accueillait de très nombreux compagnons du Prophète, ainsi que des membres de sa famille, les destructions visaient à éviter toute forme de vénération, actes qualifiés d’associationnisme. Ibn Taymiyya rédigea de très nombreuses fatwas (fatawas) au cours de sa carrière mouvementée, la plupart sont des condamnations comme celles contre les Mongols qui envahissent la Syrie à deux reprises fin XIIIe. Ibn Taymiyya rendit licite la guerre contre cet envahisseur, même converti à l’islam [mais récemment et imparfaitement affirme t-il] A partir de cet exemple, le jihad contre d’autres musulmans deviendra licite, il suffit par une fatwa de décréter que l’adversaire n’est pas un vrai musulman, de le qualifier d’adorateur d’idole, d’associationniste, ce qui permet de prononcer contre lui le takfir, c’est-à-dire une excommunication, ce qui rend licite sa mise à mort. Ces écrits anti mongols servent depuis de grille d’analyse à tous ceux qui cherchent à s’opposer à un pouvoir politique en place pour le disqualifier. Ce fut le cas au XIXe siècle, lors de la destruction de la deuxième tentative de création d’un Etat saoudien par les armées ottomanes-égyptiennes: les Ottomans furent considérés par les oulémas wahhabites comme des associationnistes, comme un anti-modèle justifiant un jihad défensif, et le simple fait de les côtoyer équivaut à une apostasie. La leçon est retenue par de nombreux courants salafistes, citons à titre d’exemples des appels au jihad contre le président Sadate en Egypte ainsi qu’à l’encontre du gouvernement algérien[8]. Nous sommes bien dans une logique de séparation entre vrais et faux musulmans et non d’ouverture comme le souhaite le prince Salmane. Cette logique s’exprime par la célèbre formule « al-walaâ wa al-barâ [9]».

Ces deux siècles et demi d’alliance du politique et du religieux en Arabie Saoudite laissent plus une impression de conservatisme, de rigueur puritaine archaïque, que de modération et d’ouverture. Alors que peut signifier cette volonté affichée du prince Salmane de « revenir » à un islam plus modéré, plus ouvert ?

II- Les nouvelles orientations religieuses proposées par le prince-héritier

  1. Le contexte de l’annonce

Il convient tout d’abord de se remémorer le contexte de cette proposition : le prince Mohammed ben Salmane Al Saoud, né en 1985, est depuis seulement le 23 juin 2017 prince héritier et vice-Premier ministre du royaume, l’un des petits fils d’Ibn Saoud le fondateur de l’Etat saoudien en 1932. Entré en politique à 24 ans en 2009, son ascension fut rapide, il entra au gouvernement dès 2014. En 2015, lorsque son père Salmane ben Abdelaziz Al Saoud accède au trône, il est promu à 30 ans ministre de la Défense et se lance dans une guerre difficile au Yémen. Suite à une succession de mises à l’écart de princes héritiers, à la surprise générale il accède à ce titre le 21 juin 2017, à la place de son cousin ben Nayef.

Ce jeune prince est d’abord en quête de soutiens, ceux-ci sont à rechercher en interne,

  • Auprès de la jeunesse et des classes moyennes qui souhaitent voir se desserrer le carcan religieux imposé par l’establishment des Oulémas,
  • Auprès de l’identité sunnite globale du pays face à l’Iran chiite considéré comme le danger numéro un (guerre au Yémen, action contre le Qatar, contre le Hezbollah…)
  • Mais également à l’extérieur du Royaume, en direction de l’ensemble du monde arabe, et au-delà en direction de l’Amérique de Trump redevenue pro Arabie, de l’Europe, voire de la Chine avec laquelle un partenariat commercial se développe… Ce qui signifie, qu’au-delà de toute sincérité du discours, il ne faut pas négliger cette dimension de dédiabolisation, de séduction interne et externe.

Le 24 octobre 2017 lors d’une grande conférence internationale à Riyad, une sorte de Davos local, tenue devant des investisseurs étrangers, il lance de très grands projets économiques ainsi que des réformes sociétales. En marge de cette conférence, à l’adresse d’un occident qu’il faut convaincre, il donne deux interviews au cours desquelles il précise un peu ses intentions en matière religieuse, l’une en arabe à la chaine de télévision américaine Sky News Arabic, et l’autre en anglais au journal britannique, The Guardian.

2- Les nouvelles orientations dénoncent l’extrémisme qui a contaminé le wahhabisme.

Voici ces quelques phrases lapidaires mais assez claires : “En Arabie Saoudite, et dans toute la région, un projet de réislamisation [sahwa] s’est répandu depuis 1979 pour diverses raisons qu’on ne va pas rappeler ici maintenant. Mais nous n’étions pas comme ça. Nous allons simplement revenir à ce que nous étions avant, à un islam du juste milieu, modéré, ouvert sur le monde, l’ensemble des religions et l’ensemble des traditions et des peuples.Nous allons détruire les idées extrémistes aujourd’hui, immédiatement »[10]

Il s’agit donc de revenir à la situation d’avant 1979 considérée comme modérée et ouverte. Que s’est-il donc passé en 1979 qui a bouleversé les équilibres anciens en Arabie et dans tout le Proche-Orient ? 1979, en effet fut une année de grandes nouveautés

  • La guerre d’Afghanistan (79-89) oppose les troupes soviétiques qui viennent d’envahir le pays, aux moudjahidines aidés par les Américains et l’Arabie (financement, envoi de volontaires dont Abdullah Azzam, Ben Laden : au total, 5 000 Saoudiens sur 25 000 combattants étrangers)
  • C’est le début d’évolutions rapides de la notion et des réalités du jihad. Abdallah Azzam envisage déjà de dépasser le seul terrain afghan, ce qui conduira à al Qaïda, à Daesh..au terrorisme que l’on connaît et qui touche largement plus les pays musulmans eux-mêmes que l’occident.
  • La révolution islamique de l’ayatollah Khomeiny en Iran secoua fortement le royaume. Pour la première fois le chiisme honni revendique le leadership de l’islam politique, et vient contester la légitimité même des Saoud à gérer les deux lieux saints que sont la Mecque et Médine. Cette première proclamation d’un Etat islamique suscita d’immenses espoirs y compris dans le monde sunnite[11]. Ce succès des islamistes iraniens suscita l’espoir chez les islamistes sunnites dont les Frères Musulmans. Le message est clair : si le poids de la religion étouffe le pays, il y a un coupable, l’Iran chiite ! voici le cœur du discours tenu par le prince héritier, autant en direction de la jeunesse arabe que des investisseurs étrangers. Cette posture anti iranienne peut être fédératrice même au sein de la famille royale qui pourrait se liguer contre lui suite aux très nombreuses arrestations effectuées en novembre 2017.
  • 1979 est également une année traumatisante pour le royaume avec la tentative de prise de la grande mosquée de La Mecque par un groupe saoudien millénariste contestant la légitimité des Saoud[12].

Cette tentative de déstabilisation de la monarchie saoudienne fut un véritable choc pour le système. Elle fut menée par des descendants du mouvement contestataire des Frères (Ikhwan), au nom précisément d’un wahhabisme plus radical contre une monarchie jugée corrompue ; mouvement battu dans les années 30. Les Oulémas, fortement sollicités, qui avaient accepté d’émettre une fatwa autorisant l’usage de la force armée occidentale, devaient être rassurés. C’est dans ce contexte que le système se durcit : « des restrictions à l’accès des femmes au travail ont été renforcées, des magasins de vidéos fermés, les émoluments des Oulémas révisés à la hausse, des fonds alloués pour renforcer encore plus l’islam à domicile, grâce à la construction de 241 nouvelles mosquées ainsi que la réfection de 37 autres, et le propager dans le monde par des moyens appropriés. Les étrangers ont reçu l’ordre de respecter les meurs du pays ; la presse se charge même de montrer que beaucoup d’entre eux arrêtent de travailler lors de l’appel aux prières [13]».

Dans l’interview au Guardian, le prince suggère que la propagation d’idées extrémistes en Arabie et au-delà, ces trente dernières années, a été une réaction à la révolution islamique d’Iran en 1979, événement auquel des dirigeants successifs n’ont pas su réagir[14].

A partir de ces événements de 1979, le régime durcit les interdits dans la vie quotidienne. « 1979 va faire basculer l'application du religieux en Arabie saoudite. Jusqu'alors, il existait une certaine tolérance, sur le plan éducatif, des mœurs et des tenues vestimentaires. 1979, c'est la période de durcissement de l'application du wahhabisme, dans l'éducation, dans les pratiques, la période où la police religieuse a tous les pouvoirs[15] » Une police religieuse, la muttawa, instrument via le Comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice, forte de 3500 agents et de milliers de volontaires est chargée de faire régner les bonnes mœurs dans l’espace public, comme par exemple surveiller la tenue des  femmes dans les magasins ou dans la rue : port de l’abaya, de longs gants…

Mais en même temps, le royaume ne devait pas oublier les partisans de la réforme, issus des classes moyennes éduquées, à qui le roi Fayçal (64-75 avait déjà promis une constitution[16].Celle-ci ne sera finalement promulguée qu’en 1992 par le roi Fahd, en réponse à une nouvelle contestation, celle du mouvement Sahwa : le Réveil.

III- Analyse des critiques formulées par le prince à l’égard de l’islam politique

  1. Quel est ce « projet de réislamisation » (Sahwa) dont parle le prince, qui s’est répandu dans toute la région et a généré des postures plus extrémistes ?

Ce mouvement d’opposition Sahwa est une construction hybride issue de la rencontre d’islamistes Frères Musulmans venus de l’extérieur, et d’Oulémas wahhabites saoudiens.

Créé par Hassan al-Banna en 1928 en Egypte, le mouvement des Frères Musulmans fut persécuté par les régimes arabes nationalistes laïques des années d’après-guerre, et au nom du principe que les  ennemis de mes ennemis sont mes amis, l’Arabie  accepta de leur fournir l’hospitalité, et ce, malgré de grandes divergences de vue : les FM, islamistes sont des politiques, opposés par exemple au principe d’une monarchie héréditaire, alors que le souci des Wahhabites ne concerne que la pureté religieuse et absolument pas le politique. Malgré cela, ils ont travaillé ensemble à la défense du monde sunnite[17], les Frères, venus d’Irak, Syrie et d’Egypte, pays nationalistes où ils étaient réprimés, ont investi le système éducatif saoudien qui manquait cruellement de cadres, ce fut l’occasion d’y introduire leur vision du monde, et enfin, ensemble ils ont participé à organiser le jihad afghan.

Cette forte influence islamiste des Frères sur la jeunesse rencontra une partie des Oulémas wahhabites désormais politisés, pour former un nouveau mouvement dénommé Al–Sahwa Al-Islamiyya,  réveil de l’islam ou Sahwa tout court. Ce mouvement contestataire né à la fin des années 60 se manifesta par des pétitions appelant à la réforme du système, tant politique qu’économique et social. Suite à l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein en 1990, l’Arabie craignant pour son intégrité territoriale, fit appel massivement à l’armée américaine qui vint camper sur son sol. Malgré une fatwa issue des oulémas pro régime l’autorisant, le mouvement Sahwa entraîné par sa composante frériste, entra dans une phase d’opposition massive au régime, de 1991 à 1994, date de la répression. En fait, cette présence de l’armée américaine « impie » ne fut que le déclencheur de la révolte, les véritables causes sont à rechercher dans le désarroi d’une jeunesse issue de ces universités sous influence frériste, sans emploi à la sortie de ses études. Le mouvement fut durement réprimé, mais, selon le chercheur Stéphane Lacroix, les raisons de l’échec des islamistes saoudiens sont à rechercher dans les contradictions internes au mouvement Sahwa[18]. Après 1994 la grande majorité de ces islamistes va réintégrer le giron du système saoudien en désignant l’Amérique comme véritable ennemi. Cette tendance-là, pratique désormais une sorte de lobbying interne au pays. Ce mouvement plus pacifique étant dans l’impasse, cela conduisit une autre partie du groupe à opter pour une posture plus radicale, celle du jihad global, tel qu’il était inspiré par Sayyid Qotb et son émule Ben Laden.

Frère Musulman égyptien, Sayyid Qotb (1906-1966) est à l’origine de la radicalisation des réformistes musulmans apparus fin XIX e siècle, pour lui l’islam est combat militaire car missionnaire. Etre musulman c’est être aussi un guerrier, il appela au combat individuel et permanent. A la fin de sa vie, il condamna avec fermeté tous les régimes arabes engagés dans le panarabisme laïque, coupables de préférer des lois humaines à la Loi divine, il condamna également l’occident supposé les soutenir. Aussi, lorsque l’Arabie accepte la présence sur son sol de soldats américains, c’est une condamnation sans appel. Les sahwistes reprochent aux salafistes de ne se préoccuper que de religion et pas assez de politique. Le monde, dans cette vision manichéenne, se divise entre vrais musulmans et apostats. L’Arabie relève de cette dernière catégorie qu’il convient donc de combattre. A contrario, les Oulémas wahhabites ont toujours cherché à conserver l’ordre établi en accordant beaucoup de souplesse aux dirigeants politiques[19]. « Contrairement à ce qu’on imagine, les Saoudiens sont de grands ennemis de l’islam politique » tient à rappeler Stéphane Lacroix[20].

 « Oussama Ben Laden est le symbole de ce passage entre la tradition des Frères musulmans et celle ouverte par Sayyeid Qotb. Comme les Frères, il a contribué avec des Saoudiens à l’accomplissement du jihad en Afghanistan, qu’il voyait comme le point de départ de très nombreuses autres causes musulmanes à défendre. Il s’est ensuite retourné contre le gouvernement saoudien quand celui-ci a rejeté son offre de garantir lui-même la sécurité du royaume contre l’armée irakienne. Au début des années 1990, il a suivi la ligne préconisée par les cheikhs de la Sahwa, en n’omettant pas de critiquer vivement les cheikhs wahhabites intégrés dans l’appareil d’Etat. Son rejet de la légitimité des Saoud et son appel en faveur d’un renversement de la dynastie l’a fait définitivement sortir des cadres de la pensée politique wahhabite. Sa déclaration de jihad contre les Etats Unis[21] était en contradiction flagrante avec l’idée, centrale dans le wahhabisme, selon laquelle une telle prérogative doit être réservée au souverain. A cet égard, Ben Laden fait penser à Sayyid Qotb et à ses héritiers qui rejettent vigoureusement la légitimité d’un dirigeant apostat. En l’absence d’un dirigeant légitime, ceux-ci considèrent que les musulmans sont habilités à choisir un chef issu de leur rang pour conduire le jihad[22] ».

Le territoire de l’Arabie connut une série d’attentats destinés à renverser le système Saoud/Wahhabite. Régulièrement l’Arabie est frappée par des attentats sur son sol, attentats menés soit par al-Qaïda, soit récemment par l’Etat islamique. Il ne faut pas oublier également l’opposition au régime menée par certains leaders chiites des provinces orientales du royaume, c’est ainsi que fut éliminé le cheikh chiite Al- Nimr.

 Souvent l’Arabie est accusée de collusion avec le terrorisme, or semble-t-il, désormais les complaisances à son égard sont terminées, voire le soutien financier, ne serait-ce que par le biais de fondations plus ou moins soutenues par des membres de la famille royale. Qatar et Arabie s’accusent mutuellement de ce soutien au terrorisme jihadiste. C’est ce qui explique en partie la rupture dans l’été 2017 avec le Qatar accusé à la fois de soutien à l’Iran et « des organisations terroristes, des groupes sectaires cherchant à déstabiliser la région, parmi eux les Frères musulmans, Daesh et Al-Qaïda».

2- Le rejet de l’extrémisme sur le seul étranger ne permet pas d’obtenir un islam modéré.

 Pour son image internationale, pour l’avenir, l’Arabie de Salmane doit résoudre une difficulté théologico-politique de fond. Il est de notoriété publique que les wahhabites et les jihadistes puisent en partie au même corpus de textes, Coran et surtout Sunna, ainsi que de bons auteurs comme Ibn Taymiyya et Abd al-Wahhad. Un gros travail est en cours pour se démarquer de l’usage fait par les extrémistes. Une commission ad hoc est mise en place pour faire le tri parmi les milliers de hadiths, paroles et actions prêtées au Prophète et à ses premiers compagnons. Par ailleurs, des postures puisées dans les textes d’Abd al-Wahhab, oubliées des wahhabites depuis un bon siècle mais jamais déclassées, sont réactivées par les salafistes-jihadistes : c’est le cas par exemples de deux concepts, le takfir (l’excommunication d’un individu qualifié de mécréant), et de la ségrégation volontaire d’avec les non musulmans selon la formule al-walâ wa al-barâ (al-barâ marquant l’idée de rupture volontaire de fréquentation). Cette posture de fermeture fut utilisée par le wahhabisme au XIXe siècle mais abandonnée depuis, ce que confirme la volonté d’ouverture affichée par le prince Salmane. Par contre, si elle est très courante dans tous les milieux salafistes actuels, l’interprétation diffère selon les tendances : pour les quiétistes, il s’agit simplement de ne pas fréquenter les non musulmans, pour les salafistes jihadistes, il convient de les éliminer.

Ce sont ces présences islamistes et ces jihadistes que le prince Salmane promet d’éradiquer. Mais « Il est en tout cas difficile de résumer à ce mouvement composite les causes de l’extrémisme saoudien. D’une part, parce que les conceptions religieuses du clergé saoudien ne sont pas plus modérées. Et d’autre part, parce que cela équivaut à en reporter la responsabilité sur des idées étrangères » aime à préciser le politologue Stéphane Lacroix. L’extrémisme vient d’ailleurs, de ceux qui soutiennent les islamistes, à savoir un islam politisé, comme le Qatar et l’Iran, telle est la substance du message du prince Salmane. Le wahhabisme ne serait donc pas en cause, hormis une frange d’oulémas « contaminés » qu’il convient de purger.

 Toutes ces annonces de changement dans le royaume, que ce soit la préparation de l’après pétrole avec le plan « vision 2030 », un certain desserrement du carcan wahhabite sur la société (la police religieuse a pratiquement disparu depuis deux ans),  la volonté d’afficher un nouveau régime de « despotisme éclairé » apte à lutter contre la corruption, de donner du travail dans un pays où la manne des pétro dollars va s’épuiser[23], des loisirs autorisés (musique, cinémas bientôt..)…Tout cela était déjà en marche avant l’arrivée du prince, mais ce dernier accélère le rythme, surfe   sur les souhaits des jeunes et des classes moyennes. Ce populisme autoritaire semble pour l’instant rencontrer un certain succès. Le changement est profond même si cet univers est encore loin du nôtre, la femme est toujours une mineure même si elle a obtenu le droit de conduire[24], il n’y a pas vraiment d’état de droit, les condamnations à mort visant des opposants sont fréquentes, selon parfois des modalités que l’on croirait réservées à Daesh, comme la crucifixion[25]. Qu’en disent les Oulémas de l’establishment ? Peu de réactions, ils souhaitent, comme bien souvent, sauvegarder l’essentiel du système, les trois « O » : orthodoxie, orthopraxie et ordre public nécessaire aux deux premiers. L’Arabie est un Etat jeune, certes proclamé en 1932, mais ce n’est vraiment que sous le roi Fayçal (64-75) que l’Etat se structure un peu, au-delà des pratiques claniques et tribales qui demeurent. Les oulémas conservateurs sont muselés, une nouvelle classe d’intellectuels plus en phase avec la société s’installe, mais le pouvoir cherche toujours de bonnes relations avec l’establishment religieux qui s’est toujours adapté aux changements dictés par la realpolitik, et qui est surtout très précieux, car garant de sa légitimité.

L’Arabie souhaite présenter le visage d’un « islam modéré ». Deux concepts arabes peuvent correspondre à cette notion d’islam modéré qui est davantage en usage en occident qu’en terre arabe : al wasatiyya – la voie du juste milieu, et al itidal – la modération-. C’est d’ailleurs le terme de wasatiyya que le prince a utilisé dans son interview en arabe à la chaîne Sky News. L’expression n’est pas nouvelle, très utilisée au Moyen âge, elle revient dans l’air du temps :«A l’exception des cercles de radicaux violents, le vocable wasatiyya apparaît couramment usité dans une très grande variété de milieux musulmans contemporains, qu’ils soient populaires ou éduqués, traditionnistes ou libéraux, ceux de l’islam officiel mais aussi islamistes : il est mobilisé par la Rabita Mohammadia des oulémas au Maroc ou par d’autres Etats tels la Jordanie, le Koweït et même désormais l’Arabie Saoudite pour modérer le salafisme[26] » Il ne s’agit pas d’être modérément musulman comme on le comprend parfois en occident, non, il s’agit de vivre pleinement sa foi, mais de manière quiétiste, sans empiéter sur le registre politique, sans tyranniser la société. Est-ce un retour à l’avant 1979 comme le déclare le prince, ou bien ces nouvelles mesures annoncent-elles la fin du wahhabisme ?

Conclusion : Va-t-on vers la fin du wahhabisme ?

 C’était précisément le titre de la conférence de Fatiha Dazi-Héni[27]  en juin 2017 : « C'est un peu audacieux, j'imagine que [l’intitulé de la conférence] a dû en perturber plus d'un, mais c'est pour ça que je pose la question. Je me rends en Arabie saoudite tous les ans depuis vingt ans et, depuis les années 2000, j'y ai constaté une évolution en termes de volonté de sortir du pacte wahhabite ».

Soit ! mais dans ce cas, allons-nous assister au paradoxe d’une source wahhabite désormais modérée dans le royaume arabe, qui ne serait plus en phase avec le mouvement mondial de wahhabisation de l’islam sunnite, lancé grâce à la manne pétrolière via la Ligue Islamique Mondiale (la LIM) présente dans 120 pays et pilotée par l’Arabie Saoudite ?

 Telle la déferlante d’une vague de tsunami, le salafisme rigoureux version wahhabite submerge depuis de nombreuses années maintenant tout l’espace sunnite, de l’Indonésie au Sahel. Cette vision salafiste/wahhabite vient bouleverser dans ces contrées l’islam traditionnel, et constitue bien  souvent le terreau de naissance du jihadisme. Des mouvements nationalistes d’indépendances (Cachemire, Nord Mali touareg…) deviennent des terres du jihad par disqualification du nationalisme. « Ces pays également n’étaient pas comme ça avant », pour reprendre l’expression du prince à propos de son pays. Le prince Salmane va-t-il initier une action de décrue pour revenir dans ces pays à un islam modéré ? va-t-il demander à la LIM de changer ? peut-il se passer de ce soft power[28] au sens d’une influence culturelle et idéologique, s’il veut que son royaume reste une puissance qui compte, au Proche-Orient et dans le monde sunnite ?

Alors, simple discours en direction de l’occident pour le rassurer ? simple discours en direction de la jeunesse pour asseoir sa propre légitimité ? ou réelle intention d’une ouverture sur la modernité ? Certainement une volonté de faire coexister ces trois dimensions, mais dans une conjoncture de rapprochement avec l’Amérique de Trump et l’Israël de Netanyahou, difficile à tenir auprès du monde arabe.

Christian Bernard

janvier 2018

 

 


[1] Lors d’un entretien au journal Guardian en date du 24 octobre 2017

 

[2] Le shirk ou péché d’association à Dieu, est considéré comme très grave en islam. Voir David Commins « le salafisme en Arabie Saoudite », in Qu’est-ce que le salafisme sous la direction de Bernard Rougier, Puf,271 p., 2008, p.27

 

[3] Nabil Mouline, Les clercs de l’islam. Autorité religieuse et pouvoir politique en Arabie saoudite, XVIIIe-XXIe siècles, Puf, Proche-Orient, 357 p., 2011, p.96

 

[4] En fait coexistent dans le royaume un grand nombre de traditions islamiques, plus ou moins bien acceptées, c’est notamment le cas des soufis et des chiites de l’est et du sud (installés sur les gisements pétroliers !) cf de Toby Matthiesen « Etre chiite au royaume wahhabite, le destin des autres saoudiens », in Revue Moyen Orient 29, janvier-mars 2016, p. 30-34.

 

[5] L’école hanbalite fut créée par Ahmad Ibn Hanbal au service du calife abbasside de Bagdad contre la tendance rationnalisante du Mutazilisme, elle privilégie donc la science du hadith, c’est-à-dire une certaine tradition, à la réflexion personnelle. Cette école d’interprétation resta toujours marginale avant d’être reprise en partie par Abdel Wahhab en Arabie au XVIIIe. Cette école est l’une des quatre actuelle reconnue dans le monde sunnite (les trois autres sont les écoles Malékite, Hanafite et Shaféite). Une école juridique ou Madhhab en arabe, produit de la jurisprudence à partir des deux sources que sont le Coran et les Hadiths (paroles, faits et gestes du Prophète et de ses compagnons), leur domaine ne concerne donc pas directement les croyances, la théologie. L'école juridique hanbalite se réclame en théologie de l'asharisme ( sauf Ibn Taymiyya qui s'y oppose).

 

[6] De nos jours les chiites ne représentent qu’environ 15% des musulmans du monde.

 

[7] « C’est suivre la Sunna et parachever sa foi que de se rapprocher de Dieu en s’opposant à eux » Ibn Batta : ch la traduction de son œuvre en français par l’orientaliste Henri Laoust, la profession de foi d’Ibn Batta,Damas 1958 p.164

 

[8] Les auteurs de ces deux appels au jihad défensif sont Muhammad Abd al-Salâm Faraj pour l’Egypte et Ali Belhadj pour l’Algérie. Le raisonnement médiéval d’Ibn Taymiyya contre les Mongols est ici appliqué aux dirigeants de leur pays respectif, « mongolisés » en quelque sorte.

 

[9] Cette formule arabe « al-walaâ wa al-barâ signifie littéralement loyauté et désaveu, loyauté envers Dieu et ceux qui le servent (les bons musulmans) et désaveu, voire non fréquentation des non musulmans, et des infidèles en général. Formule clivante par excellence.

 

[10] https://www.theguardian.com/world/2017/oct/24/i-will-return-saudi-arabia-moderate-islam-crown-prince

 

[11] Le même phénomène s’est ensuite reproduit en 2006 lorsque le Hezbollah chiite a su tenir en échec la puissante armée israélienne, la rue arabe sunnite a applaudi, au grand scandale des tenants du wahhabisme.

 

[12] En novembre 1979 lors de l’attaque de la grande mosquée de la Mecque par un important groupe armé. C’était le 1er jour de l’année hégirienne 1400, le leader al-Otaibi proclama au profit de son frère l’arrivée du Mahdi, c’est-à-dire du Messie de la fin des temps, balayant ainsi le pouvoir Saoud. L’affaire se termina par un bain de sang, avec l’appui du GIGN français. L’assaut avait nécessité une fatwa de la part des Oulémas officiels pour justifier l’emploi des armes sur ce lieu sacré.

 

[13] Hamadi Redissi, Une histoire du wahhabisme, comment l’islam sectaire est devenu l’islam, Le seuil, 2016, p.343

 

[14] “What happened in the last 30 years is not Saudi Arabia.  What happened in the region in the last 30 years is not the Middle East. After the Iranian revolution in 1979, people wanted to copy this model in different countries, one of them is Saudi Arabia

 

[15] La politologue Fatiha Dazi-Héni lors d’un colloque organisé en juin 2017 en collaboration avec la revue Orient XXI, a bien noté ce virage

 

[16] Fayçal, grand roi réformateur avait alors rencontré une forte opposition à la fois dans la famille saoud et chez les Oulémas.

 

[17] David Commins « le salafisme en Arabie Saoudite », in Qu’est-ce que le salafisme sous la direction de Bernard Rougier, Puf,271 p., 2008, pp.39-41.

 

[18] Cette question des islamistes saoudiens est peu traitée en français, voir l’excellent travail de Stéphane Lacroix , Les islamistes saoudiens : une insurrection manquée, Puf, 360 p., 2010

 

[19] Le pouvoir saoudien a obtenu des Oulémas en 1990 une fatwa justifiant la présence de ces troupes non musulmanes sur le sol de l’Arabie.

 

[20]  Entretien au journal le Un 13 janvier 2016 n° consacré à l’Arabie Saoudite.

 

[21] Le pacte de Quincy signé en 1945 garantit aux Etats-Unis un approvisionnement en pétrole et en échange, ils s’engagent à protéger militairement la dynastie des Saoud. Le pacte a été renouvelé en 1979.

 

[22] David Commins « le salafisme en Arabie Saoudite », in Qu’est-ce que le salafisme sous la direction de Bernard Rougier, Puf,271 p., 2008, p.43

 

[23] Avec l’exploitations du pétrole de schiste, l’Amérique a de moins en moins besoin du pétrole saoudien, il est urgent donc de diversifier l’économie (informatique, industrie du loisir…) et face au tarissement progressif du robinet des pétro dollars, il est indispensable de créer des emplois (le taux de chômage des jeunes est très élevé, la moitié des actifs sont des étrangers)

 

[24] Dans ce pays où la plupart de 30 millions d’habitants (dont un tiers d’étrangers qui travaillent) vivaient de la rente pétrolière, il est indispensable que le taux d’activité des femmes augmente, aussi, leur mobilité peut favoriser cela.

 

[25] Voici encore un exemple montrant que des jihadistes et le wahhabisme se nourrissent des mêmes sources issues du Coran : lire sur le site internet du Nouvel Obs l’article de Christian bernard http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1428113-ali-al-nimr-condamne-a-la-crucifixion-un-avertissement-lance-a-la-minorite-chiite-du-pays.htm

 

[26] L’islam du « juste milieu », un terme moins neutre qu’il n’y paraît,affirme Brigitte Maréchal, directrice du CISMOC (UCL) et titulaire de la Chaire Baillet Latour Islams contemporains.  17/02/2017. http://www.lesoir.be/82542/article/2017-02-17/lislam-du-juste-milieu-un-terme-moins-neutre-quil-ny-parait

 

[27] voir la note 14

 

[28] Cf Pierre Conesa Dr Saoud et Mr Djihad, R. Laffont,2016

 

 

 

Le nouveau pôle Religions au sein de la direction de la prospective du ministère des affaires étrangères et européennes.

Ce pôle, directement rattaché au ministre en titre, a été créé en juin 2009 par Bernard Kouchner dans le but de prendre en compte les évolutions du facteur religieux dans le monde. Le Livre Blanc sur la défense et la Sécurité nationale de 2008 préconisait déjà cette prise en compte comme élément important de l’actuelle mondialisation. Bernard Kouchner lui-même au cours de ses nombreuses interventions sur divers théâtres conflictuels mondiaux constate qu’une dimension religieuse est souvent présente dans ces conflits, l’ignorer c’est s’exposer à ne pas comprendre. Ce qui ne signifie aucunement que les conflits contemporains trouvent une origine ou une explication seulement dans le domaine religieux.

Ce pôle a été confié à Joseph Maïla qui est depuis devenu également le Directeur de la Prospective [Direction qui englobe le pôle religions]. Les moyens sont faibles, le pôle est une toute petite structure, Joseph Maïla n’ a que deux collaborateurs, mais le travail réalisé à ce jour est déjà remarquable et remarqué au sein du Ministère.

Joseph Maïla, d’origine libanaise, universitaire, spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam, de la sociologie des conflits, a été recteur de l’Institut Catholique de Paris, puis directeur du Centre de recherche sur la paix et de l’Institut de Formation à la Médiation et à la Négociation [IFOMENE au sein de l’ICP].

1- Le pôle religions remplit trois missions principales .

  • a –  la première est une fonction d’observation et d’analyse des mouvements de fonds, des grandes orientations prises par les différents courants religieux dans le monde. Bien entendu, cette analyse du religieux par une instance de la République laïque ne s’intéresse pas à la religion en soi et pour elle même, mais pour son impact sur la vie internationale. De nombreuses situations conflictuelles dans le monde ont une facette religieuse que nos diplomates doivent connaître, de nombreux débats actuels au sein des instances internationales ont trait au religieux. Au sein de l’UNESCO, une conférence comme Durban II qui s’est tenue à Genève en 2009 a abordé les difficiles questions de l’universalité des Droits de l’Homme, du blasphème lié à la religion, etc. Le pôle religions étudie toutes les évolutions, tensions, qui traversent toutes les religions, et pas seulement l’islam comme certains pourraient le laisser croire : sont particulièrement observés, l’essor fulgurant des églises évangéliques dans le monde, l’évolution des églises orthodoxes notamment en Russie où nationalisme et religion s’affichent de plus en plus (la culture religieuse est devenue obligatoire à l’école dans 16 des 26 provinces russes), la plus grande visibilité du bouddhisme dans son rôle de résistance en Thaïlande et en Birmanie, etc. Observer, analyser pour comprendre et en informer les directions géographiques du ministère pour prise de décisions.
  • b-  La deuxième mission consiste à répondre aux demandes précises des différentes directions géographiques (européenne, Union Européenne, Afrique et Océan Indien, Afrique du Nord et Moyen-Orient, Amériques et Caraïbes, Asie et Océanie). Pour agir, prendre de bonnes décisions dans leur propre secteur, elles ont besoin de diverses informations sectorielles. Le pôle religions fournit les données religieuses demandées sur tel dossier de tel ou tel pays. Il s’agit donc d’une fonction d’appui à finalité opérationnelle. Le besoin peut être urgent en cas de situation de crise dans le pays concerné, mais cela peut être un suivi de dossier sur un temps long.
  • c-  Enfin, une dernière mission, plus lourde et plus durable, consiste à former les futurs diplomates à ces questions religieuses. Nous retrouvons là un déficit bien connu depuis des années. En effet, issu du même système d’éducation français, il n’y pas de raison, hélas, que nos jeunes diplomates ne soient pas autant ignorants des faits religieux que nos jeunes enseignants. C’est bien face à cette « inculture laïque des jeunes » que répond le fameux rapport Debray en 2002, rapport qui préconisait déjà de passer « d’une laïcité d’ignorance à une laïcité d’intelligence ». Devant la commission des Affaires étrangères du Sénat, Joseph Maïla rappelle sans détour cette nécessité pour la France : « la conception française de la laïcité a trop éloigné les agents diplomatiques de la connaissance du fait religieux, à la différence de diplomates issus de pays aux traditions différentes, comme les États-Unis, le Canada ou la Suisse, par exemple. Ceux-ci ont, en effet, une connaissance plus fine du fait religieux, et sont donc mieux armés pour faire avancer la résolution de certains conflits.. ».

2- Méthodes de travail et exemples d’études.

  • a-  Comment une petite équipe de seulement trois personnes peut-elle répondre à tous ces besoins ? Il est donc indispensable de prendre appui sur des réseaux et compétences diverses. La communauté des chercheurs dans le domaine des religions en lien avec les différents espaces géopolitiques est mise à contribution. Pour étudier tel aspect d’une évolution religieuse, des chercheurs seront entendus, car eux seuls ont une connaissance scientifique du terrain, par voyages, lectures de sources de première main ou enquêtes sur le terrain avec des échantillons significatifs . En France même, un institut comme l’IESR, est sollicité pour organiser des colloques, des séminaires d’étude sur des points précis demandés par le pôle. C’est ainsi qu’en mai 2010, un colloque a été organisé en partenariat avec l’Institut Européen en Sciences des Religions et le CERI de Sciences Po Paris sur le thème « Religions, laïcité , et démocratie 1». Le personnel du pôle participe, autant que faire se peut, à différents colloques dans le monde sur ces questions du religieux. C’est le cas par exemple des travaux de l’Alliance des civilisations 2organisée par l’ONU sur le dialogue des civilisations, où bien entendu, les religions ont une place de choix3. Lorsque le besoin s’en fait sentir, et si la chose est possible, nos 195 représentations françaises à l’étranger sont sollicitées par questionnaire4. On le comprendra aisément, ces enquêtes internes ne peuvent être que confidentielles, on ne saurait actuellement les retrouver sur le site internet du Ministère, affaire Wikileaks oblige. Néanmoins, les chercheurs qui ne perdent jamais espoir, peuvent rêver d’un temps où le personnel du pôle serait plus étoffé et donc disponible pour établir quelques enquêtes revues et corrigées pour être publiables pour la recherche.
  • b-  La politique étrangère de la France se doit également de connaître l’image de la France dans le monde sous l’angle de la religion. C’est donc une mission dévolue au pôle religions que d’enquêter sur la perception de notre pays lorsque nous légiférons sur des sujets touchant le religieux, et en réponse, de trouver le bon argumentaire pour nos diplomates sollicités à l’étranger sur ces questions. D’une manière générale, la laïcité française n’est pas bien comprise dans un certain nombre de pays. Ainsi, la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques : « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit » a suscité de nombreuses réactions hostiles notamment en pays dits musulmans. Cette loi de laïcité a été souvent perçue comme une loi contre le foulard islamique et donc dirigée contre l’islam. Actuellement l’interdiction du voile intégral dite loi burqa, soulève de par le monde de nombreuses réactions anti-françaises. Sur ce sujet délicat, comme sur d’autres, Il faut affuter argumentaire pour que nos diplomates interrogés puissent répondre avec efficacité.

Dans son entretien avec la commission du Sénat, Joseph Maïla déclare : « j’ai relevé (au cours de voyages et d’entretiens) que l’argument fondé sur la sécurité était plus facilement reçu, dans les pays du Golfe, que ceux évoquant à la dignité et l’égalité de la femme ».Nos argumentations doivent s’inscrire à l’intérieur du modèle d’intégration voulu par la France et absolument pas être bâtis avec des éléments religieux.

Des critiques à l’égard de la « politique religieuse» française peuvent aussi émaner de pays amis et alliés. C’est régulièrement le cas du rapport annuel de l’administration américaine5 sur les libertés religieuses dans le monde qui épingle la France (loi de 2004, ou attitude à l’égard de l’Église de Scientologie..). La laïcité française n’est pas chose facile à faire comprendre à l’extérieur.

  • c-  Le pôle religions devient donc un pôle d’expertise, un pôle extraordinaire de documentations et d’analyses quant à l’état présent et à venir du religieux dans le monde, mais hélas pour nous, seulement à usage interne du ministère et à finalité opérationnelle de notre diplomatie. Nous ne pouvons donc que nous en féliciter d’une part, mais par ailleurs le regretter. De ces études, nous ne pouvons en avoir que de faibles échos, glanés ici et là dans des interviews concernant le pôle religions et mises en ligne sur internet. Qu’en ressort-il ?

Contrairement à ce que pourrait laisser croire la célèbre thèse de Marcel Gauchet valable pour une partie des pays européens et notamment pour la France, le monde ne vit pas la sécularisation, n’est pas entré dans un processus de « désenchantement », mais bien au contraire, c’est « bien à un ré-enchantement du monde auquel nous assistons aujourd’hui6 ».

Avec la mondialisation et les déplacements transnationaux importants de personnes, nous « allons vers un monde pluriel, les communautés deviennent mobiles et transnationales. Les sociétés deviennent plus sensibles à la diversité culturelle. Cela ne veut pas dire qu’il faille adopter le modèle communautariste. C’est une distinction à laquelle je tiens infiniment.7 »

Toutes les enquêtes des chercheurs soulignent une montée des fondamentalismes religieux dans le monde, et pas seulement musulman comme peut le laisser croire une certaine presse. Comment le pôle religions explique t-il cette tendance? «  De façon générale, le fondamentalisme procède d’un besoin de se protéger d’une modernité envahissante autant que d’une conception de la religion comme ressource de spiritualité dans des périodes d’instabilité et d’incertitude comme celles qu’induit aujourd’hui par exemple la mondialisation. Dans ce contexte, revenir à des fondamentaux c’est retrouver des repères. Les religions sont des pourvoyeuses de sens. Et l’on cherche à se ressourcer dans leur caractère transcendantal. L’homme est un être de croyance. De ce point de vue, le religieux n’est pas qu’une construction qui relève de l’esprit, c’est une donnée d’anthropologie fondamentale. Être un homme, appartenir au genre humain, c’est être mû par une quête de sens. Mais il y a un hiatus entre ce besoin de croire et une forme radicalisée de la contestation politique qui emprunte au religieux son langage. Dans ce dernier cas, il s’agit bien de la mise en place des logiques politiques qui visent à mobiliser une société, que ce soit en temps de guerre ou de paix, autour de valeurs qui peuvent faire sens et qui créent de la solidarité… Le religieux y est alors un marqueur identitaire et une ressource que des acteurs politiques peuvent mobiliser. De la même manière que l’on fait appel à des sentiments nationaux, à la défense du territoire, on peut faire appel aussi à la défense de la religion 8». En effet, que de fois n’entendons-nous pas ce leitmotiv d’une religion qui se sent attaquée pour justifier une riposte armée voire une haine de l’autre .

Ce sont bien souvent des perceptions de l’autre qui sont instrumentalisées auprès des populations que l’on peut qualifier d’analphabètes : au sens fort dans de nombreux pays du monde (85% par exemple chez les femmes afghanes), mais également dans nos pays, au sens d’un analphabétisme religieux. Le monde musulman est encore confondu avec le monde arabe, alors que les grands pays musulmans se trouvent en Asie (Indonésie, Pakistan, Inde), l’occident est toujours le symbole du christianisme, alors que le Brésil, le Mexique, les Philippines sont actuellement les principaux pays catholiques du monde. L’ Asie de ce point de vue est en mouvement, il faut être attentif à l’extraordinaire poussée des évangéliques en Corée et en Chine par exemple pour comprendre le fossé entre la géographie mentale actuelle du religieux et la réalité cartographique mouvante.

Ces analyses religieuses sont bien entendu à utiliser comme l’un des facteurs parmi d’autres dans les diverses crises régionales. Lorsque par exemple, le député Patrick Labaune lance l’interrogation suivante « Pour ce qui est du Yémen, au-delà de la question du zaydisme et du chaéisme, le problème n’est-il pas surtout la faiblesse du pouvoir central ? », Joseph Maïla répond: «  En effet, la question du Yémen se pose essentiellement en termes politiques. La rébellion houthiste repose sur le zaydisme. Si cette école a des attaches avec le chiisme, sa pratique et ses dogmes l’ancrent dans le sunnisme. Les houthistes ont eu la haute main sur l’administration du pays pendant des années. L’unité du Yémen est très difficile à réaliser entre les différents groupes, entre le Nord et le Sud. Ce pays proche des champs pétrolifères saoudiens, connaît une évolution catastrophique. Les plus pessimistes disent qu’il est voie de « somalisation » et il abrite des groupes importants comme ceux d’Al-Qaïda. Mais, je le répète, le problème est fondamentalement politique9 ».

3- Le pôle religions du ministère des affaires étrangères et européennes n’est pas la seule instance républicaine à investir dans le champ du religieux. Deux autres instances sont présentes depuis longtemps, le Conseiller aux Affaires Religieuses et le Bureau des Cultes.

  • a-  Ces deux instances, d’une manière générale, sont issues, après la séparation des Églises10 et de l’État, d’une nécessité de dialoguer avec ces religions toujours présentes. A ceux qui pourraient croire que la laïcité de l’État c’est l’ignorance du religieux, rappelons quelques caractéristiques de la loi du 9 décembre 1905. Cette dernière définit le régime juridique relationnel entre l’État et les cultes (cultes jamais définis par la loi d’ailleurs), selon les deux grands principes de liberté de conscience (en premier) et de séparation.

Si la République assure (art.1) la liberté de conscience11 , cela implique qu’elle doive la mettre en œuvre, organiser la liberté individuelle de conscience, la liberté religieuse,la liberté d’exercice du culte « sous les seules restrictions…dans l’intérêt de l’ordre public ».

Si la République « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » (art.2), ce faisant, elle ne les méconnait pas. « La séparation n’a pas voulu et ne pouvait pas être une ignorance. Ignorer les Églises eût été une attitude dangereuse pour l’État12 ».

« Pour les pères fondateurs de la loi de 1905, puis de celle de 1907 sur les cultes, la laïcité n’est pas le refoulement des religions ou de leurs manifestations de l’espace public vers la sphère privée. C’est le refus de l’accaparement de l’État et de la société par les religions, et inversement, de la mainmise de l’État sur celles-ci. C’est, selon Jean Jaurès, la fin de l’infaillibilité d’Église ou d’État 13».

  • b-  C’est ainsi que s’est posée la question des relations avec le Saint Siège, relations interrompues entre 1904 et 1921. En effet la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican est antérieure à la loi de séparation, elle résulte de tensions relatives à l’interdiction d’enseigner faites aux congrégations. Après la guerre, cette situation n’étant plus tenable, la France finit par se réconcilier avec le Saint Siège . Le pape Benoît XV accepte de canoniser Jeanne d’Arc le 16 mai 1920, occasion d’une première rencontre avec le ministre français des affaires étrangères, prélude au rétablissement officiel des relations entre les deux États en mai 1921. C’est dans ce contexte de re-prise en considération des réalités religieuses par l’État français qu’est créé, dès 1920, le poste de Conseiller pour les Affaires Religieuses [le CAR] au ministère des affaires étrangères.

Le poste d’abord occupé jusqu’en 1992 par d’imminents juristes l’est actuellement par des diplomates de carrière. Longtemps « cantonné » aux seules relations avec le Saint Siège, avec les chrétiens d’Orient [traditionnellement sous la protection française], la fonction s’est diversifiée. Le CAR représente la France dans les organismes internationaux, est chargé des contacts avec les diverses autorités religieuses dans le monde, de l’accueil des personnalités religieuses en France (visite du pape à Lourdes, visite du Dalaï-lama, d’un patriarche du Moyen-Orient etc.). Dernièrement, il a joué un rôle central dans l’accord conclu entre la France et le Vatican sur les diplômes universitaires.

« Le CAR a des fonctions de représentations auprès des autorités religieuses ainsi que de contact et de suivi avec elles, qu’il continue d’ailleurs d’exercer au sein du pôle religions14 ».

La nouveauté avec le pôle religion est cette fonction de prospective qui n’existait pas, et demain, cette fonction de formation des diplomates.

  • c-  Enfin, la troisième instance républicaine dévolue au lien avec les religions, sur le territoire national, est le Bureau Central des Cultes au sein du ministère de l’Intérieur15, plus précisément à la sous-direction des libertés publiques.

Sous le régime concordataire, du 18 germinal an X [8 avril 1802] à 1905, une Direction générale des cultes, avec 7 bureaux, gérait le personnel et toutes les questions relatives aux 4 cultes reconnus : catholique, luthérien, réformé et israélite. Cette Direction survécut quelques années à 1905, le temps de liquider diverses questions de traitements, de pensions et d’attribution de biens ecclésiastiques. Par décret du 17 août 1911, elle fut remplacée par un simple bureau, le BCC, mais, événement imprévu en 1905, on dû lui adjoindre à partir de 1918, un autre bureau pour les 3 départements du Haut, Bas Rhin et de Moselle qui continuaient à fonctionner sous régime concordataire (à peine modifié par la législation allemande entre 1870 et 191816). Le ministre de l’Intérieur est chargé des cultes, mais n’a plus le titre de ministre des cultes.

Pourquoi, alors que la séparation est engagée, créer un tel Bureau Central des Cultes ? Il restait un certains nombre de domaines où le pouvoir civil de l’État conservait des prérogatives: la police administrative des cultes (sonneries de cloches, processions..), la charge de faire respecter la laïcité (possibilité d’annuler par exemple une délibération de collectivité territoriale ayant attribué indument une subvention directe à un culte), encore quelques prérogatives régaliennes lors de la nomination des évêques (déclaration de non opposition du gouvernement à la désignation de tel évêque par exemple),et enfin, ne pas oublier que la loi de 1905 n’affecte pas la loi du 1er juillet 1901 relative au régime des congrégations religieuses. Le ministre de l’Intérieur est toujours le tuteur légal de ces congrégations qui doivent obtenir son accord par exemple pour toute transaction patrimoniale.

Le BCC ne s’occupe pas du domaine scolaire, sauf si cela concerne les sectes qui sont bien entendu de son ressort17. Le Bureau a par exemple fortement contribué à la mise en place du CFCM [Conseil Français du Culte Musulman] dans les années 2000, car l’islam en France ne faisait pas partie en 1905 des cultes reconnus.

La mission du BCC est donc de permettre le libre exercice des cultes, en veillant au respect des droits et devoirs de chacun, « ses tâches se répartissent en trois catégories : la tutelle administrative, le conseil juridique et ce qu’il convient d’appeler la « veille », qui consiste à s’assurer que le principe de laïcité est dûment appliqué18 ». Là aussi, une petite structure mais essentielle à l’administration laïque française.

Ainsi donc, dans la République française laïque, trois instances ministérielles, deux au ministère des affaires étrangères et une au ministère de l’Intérieur, s’occupent des questions religieuses. Chacune a son son champ d’action particulier nous l’avons vu, mais il est bien évident que des passerelles existent entre ces administrations, des échanges de renseignements sont indispensables à leur bon fonctionnement. La République française, dans le cadre strict de la laïcité, garantit la liberté de cultes, veille au respect des droits et devoirs de chacun, cherche à expliquer à l’étranger la singularité de sa situation et des décisions qu’elle est amenée à prendre, tout comme elle tente désormais de comprendre d’autres comportements religieux dans le monde afin d’ajuster au mieux sa politique extérieure.

 Christian BERNARD

2A l’initiative de l’Espagne et de la Turquie, sous couvert de l’ONU, depuis 2004, ce dialogue inter civilisations a le mérite de poser une réflexion sur cette « montée » du religieux, sans pour autant alimenter la thèse du conflit entre civilisations, entre occident et islam par exemple.

3Le pôle ne participe pas, bien entendu, laïcité oblige, au dialogue des religions en soi, qui relève de la théologie et donc des religieux, mais prend connaissance du sujet pour mieux appréhender les questions globales.

4Comme le font toutes les autres directions auprès des États de leur secteur.

5International Religious Freedom Report

6Entretien avec Joseph Maïla avec la Revue « The Paris Globalist », février 2010.

7Cf http://www.lesinfluences.fr/Joseph-Maila.html

8Entretien avec Joseph Maïla avec la Revue « The Paris Globalist », février 2010.

9Commission des affaires étrangères de l’Assemblée, mercredi 13 janvier 2010, audition de M. Joseph Maïla.

10Par Église, il faut entendre « religion », par exemple le culte juif.

11 complétant ainsi les droits de 89

12J.RIVERO, Les libertés publiques, T.II, Puf, 2003, p. 160.

13 Cf « la loi de séparation de 1905, rapport public 2004 du Conseil d’État : jurisprudence et avis de 2003. Un siècle de laïcité », in Études et documents du Conseil d’État, La Documentation française, 2004. pp. 258.

14Focus « pôle religions » sur le site du ministère des affaires étrangères et européennes.

15Devenu en 2011 ministère de l’Intérieur, de l’Outre-Mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration.

16Ce dernier est maintenant décentralisé en Alsace.

17Cf à ce propos l’entretien de M. Leschi et de la Commission parlementaire « sectes et enfance ». http://www.sectes-infos.net/Leschi.htm

18Article BCC dans Wikipedia.

 

Le chiisme , minorité qui regroupe environ dix pour cent des musulmans du monde- l’Oumma -, tend de nos jours à jouer un rôle clef dans l’histoire intérieure du grand Moyen Orient de l’Afghanistan à l’Arabie, et de ce fait également, dans des relations internationales de plus en plus tumultueuses. Durant l’été 2006, nous avons assisté impuissants à une guerre opposant un mouvement chiite libanais, le Hezbollah, à Israël, l’ennemi juré mais aussi, première puissance militaire régionale. Au-delà des faits d’armes récents, comment se présente ce mouvement libanais ? qu’est-ce donc que le Hezbollah du Liban ?

Notre propos essaiera de se limiter, dans la mesure du possible, à des éclairages religieux, autrement dit, en quoi les caractéristiques de ce mouvement chiite peuvent-ils aider à comprendre les événements récents de 2006 et à éclairer l’avenir possible ?

Des chiites sont présents au Liban depuis l’origine de leur mouvement, aussi, n’est-il pas inintéressant d’en rappeler brièvement la genèse.

Des chiites sont présents au Liban depuis l’origine de leur mouvement, aussi, n’est-il pas inintéressant d’en rappeler brièvement la genèse.

1 – Les origines du chiisme

L’islam est souvent perçu à tort par l’occident comme uniforme, cela est une illusion qu’il faut dissiper, le monde musulman n’est pas uni. Il existe trois principales branches (on ne dit plus sectes car le mot a pris un sens péjoratif avec l’essor des « nouveaux mouvements religieux ») : le sunnisme, le chiisme et le Kharidjisme. Ce sont trois manières différentes de vivre l’islam.

a – Origines de ces trois branches de l’islam.
A la mort du Prophète Muhammad en 632 (An 10 de l’Hégire), se posa le problème de sa succession, non pas dans sa mission prophétique – il est considéré comme le dernier des prophètes -, mais dans sa fonction de direction de la communauté musulmane, l’Umma.

Désignés de manière pragmatique, les trois premiers successeurs -ou Califes- furent Abû Bakr (632-34), Umar (634-44), Uthman (644-56), et le quatrième fut Ali, (656-661) cousin et gendre du Prophète (il épousa sa fille Fatima dont il eut deux fils, Hasan et Husayn). L’expansion musulmane est fulgurante, trois ans seulement après la mort du Prophète, Damas est prise, la Syrie est dominée par les Arabes qui fondent la dynastie des Omeyyades. Cependant des dissensions ne cessent d’opposer les groupes régionaux les uns aux autres. C’est ainsi que l’opposition politique syrienne à Ali déclencha une guerre entre groupes musulmans.

En 657 la bataille de Siffin sur les rives de l’Euphrate donna naissance aux trois branches majeures de l’islam . Cette bataille qui opposa les partisans d’Ali et les Syriens Omeyyades, se termina non par une victoire militaire d’un camp sur l’autre, mais par une décision d’arbitrage à l’amiable entre musulmans.

* Un groupe parmi les partisans d’Ali refusa cette idée d’arbitrage, ce sont les Kharidjites (« ceux qui sont sortis »). Ils reprochaient à Ali son acceptation d’arbitrage humain alors qu’il devait être conscient de tenir son pouvoir de Dieu même. Les Kharidjites constituent un groupe rigoriste, « puritain », où tout musulman pieux et digne de ce nom peut être Calife. Il ne subsiste de nos jours qu’un petit groupe, au Yémen et dans l’île de Djerba en Tunisie.

* Que deviennent ceux qui avaient accepté l’arbitrage ? Celui-ci tourne à la défaveur d’Ali qui est accusé d’avoir participé et profité de l’assassinat de son prédécesseur, le calife Uthman. Devenu minoritaire et mis à l’écart, Ali est assassiné en 661 par un Kharidjite, ce qui fait le jeu de ses adversaires, maintenant nettement majoritaires et qui prennent le nom de Sunnites. Les Sunnites considèrent que la communauté des croyants doit être dirigée par un Calife qui prend appui sur deux éléments clefs, le Coran et la tradition du Prophète, la Sunna. Le Sunnisme, ce qui signifie « gens de la Tradition et du consensus », se perçoit lui-même comme le gardien du véritable islam, comme l’orthodoxie musulmane.

Restent les partisans d’Ali qui prennent progressivement le nom de Chiites ( ou Shiites) – de Chi-at Ali, les partisans d’Ali-.

Ainsi donc, l’origine des trois grandes branches de l’islam remonte au VIIe siècle ( ler siècle de l’Hégire), c’est à dire pratiquement aux origines mêmes de l’islam. Au Liban, c’est le premier calife Omeyyade, Moawia, qui installa des chiites, des déportés politiques partisans d’Ali.

b – Les différences entre ces musulmans sunnites et chiites.
Les deux groupes respectent un tronc commun de croyances et de pratiques comme les cinq piliers ( profession de foi, prières quotidiennes, aumône légale, jeûne du Ramadan, pèlerinage à la Mecque). Leurs divergences portent sur plusieurs domaines qu’il n’est pas aisé d’expliquer en quelques mots à nos élèves, nous sélectionnons ici trois points particuliers qui nous paraissent importants pour comprendre l’actualité .

Des pratiques différentes dans le culte (ces manifestations religieuses extérieures sont les plus faciles à percevoir par les élèves). Les chiites regroupent les cinq prières quotidiennes obligatoires en trois fois : matin, midi et soir. Aux formules rituelles de ces prières, ils ajoutent : » Ali est proche de Dieu, ami et détenteur du pouvoir ». Les chiites ont le culte des morts, des martyrs et des saints. Ce goût particulier vient des origines de leur histoire, où les trois personnages fondateurs, Ali et ses deux fils, meurent assassinés, martyrs. Les tombeaux de ces derniers sont lieux de pèlerinage, Karbala et Najaf en Irak actuel., avec des rites semblables à ceux pratiqués à la Mecque.

- La différence majeure porte sur la question de l’autorité politique et religieuse et sur la conception de la révélation qui en découle. Pour les sunnites, le Calife ne dirige qu’au temporel en assurant l’unité et la défense du groupe. Les chiites eux affirment qu’ils doivent être dirigés par un descendant du Prophète, par un guide que l’on nomme ici Imam (ne pas confondre avec le même mot qui signifie seulement chez les sunnites, celui qui dirige la prière dans une mosquée). L’Imam chiite est le guide des croyants, celui qui est parfait et infaillible, qui seul interprète la parole de Dieu dans le Coran, en donne le sens caché. Ce processus entraîne un effort d’interprétation de la révélation (l’ijtihad) où la raison, la réflexion ont leur place. Le chiisme de ce fait est toujours ouvert à la recherche intellectuelle, alors que le sunnisme qui pourtant proclame que tout croyant est seul avec sa raison face à Dieu dans un devoir d’effort d’interprétation, a en fait laissé cette action à des spécialistes, juristes et docteurs de la Loi, et très vite, cette jurisprudence a été fossilisée, voire sacralisée.

Ainsi donc, la connaissance des choses cachées (il y a là un côté nettement gnostique) se transmet dans la lignée des Imams issus d’Ali. Les chiites sont cependant divisés sur cette généalogie d’Imams. Pour certains, elle s’arrête au septième, avec Ismail, d’où leur nom deSeptimaniens ou Ismaïliens, pour d’autres, elle va jusqu’au douzième (Muhammad al-Muntazar) d’où leur nom de Duodécimains. Les chiites libanais sont de ceux-là.

– Au-delà de cette différence, les deux groupes chiites ont une même conviction : le dernier Imam ( le 7e ou le 12e) , n’est pas mort, il est simplement occulté, il reviendra à la fin des temps inaugurer un règne de paix et de justice. Cette conception est proche du messianisme judéo-chrétien, excepté que l’on ne dit pas messie, mais mahdî.

2 – La lente émergence d’une identité chiite libanaise.

D’une manière générale, les chiites eurent rarement l’occasion d’exercer le pouvoir politique et de s’imposer dans un cadre étatique. Hormis le cas iranien à partir du XVIe siècle, la seule tentative d’envergure au Proche-Orient fut celle des Fatimides – Xe-XIIe siècles- dynastie qui échoua et fut renversée par le célèbre Saladin [].

a – Une sensibilité musulmane locale non reconnue pendant des siècles.
* Du XVIe siècle à la fin de la première guerre mondiale, soit pendant plus de quatre siècles, le territoire de l’actuel Liban n’est qu’une petite province de l’immense Empire turc ottoman. Seule la région du Mont Liban jouit d’un statut un peu particulier qui lui confère une certaine autonomie et cela, entre autres raisons, grâce à une présence locale de communautés chrétiennes soutenues par les grandes puissances occidentales d’alors. C’est ainsi que furent créés au milieu XIX e siècle dans les deux circonscriptions du Mont Liban – deux Caïmacamats– deux Conseils mixtes pour régler les nombreux différents, souvent sanglants, entre les diverses communautés religieuses. Or, toutes sont représentées sauf celle des chiites, non reconnue officiellement. C’était le juge sunnite qui représentait l’ensemble des musulmans locaux.

Pourquoi une telle discrimination à l’égard des chiites « libanais » sous les Ottomans ? La raison est à rechercher dans les représentations religieuses d’alors. L’Empire turc avec un Calife à sa tête, se fait un devoir de soutenir l’orthodoxie religieuse sunnite, or, depuis l’époque des premières scissions, – la Fitna– le chiisme est perçu comme une quasi hérésie ; ainsi, quand ils ne sont pas persécutés, ces chiites sont tout simplement ignorés.

On se souvient qu’avec la défaite allemande de 1918 et donc également celle de son allié turc, l’empire ottoman fut démembré, la France reçut un mandat de la SDN pour gérer l’espace territorial correspondant aux actuels Liban et Syrie. La période du mandat français –1920-1943 – permit à la communauté chiite libanaise d’être reconnue comme telle, et cela grâce au nouveau cadre spatial libanais. En effet, la France souhaitant favoriser les groupes chrétiens libanais, créa le Grand Liban, à savoir le Liban dans ses dimensions actuelles, soit le Mont Liban- le cœur historique-, agrandi de régions périphériques au sud, au nord et nord-est –la vallée de la Bekaa-. Ces régions périphériques qui sont alors essentiellement occupées par des populations chiites n’ont pas connu le développement économique et social dont le Mont Liban profita sous les Ottomans.

Ainsi, sous le mandat français, les chiites libanais sont certes enfin reconnus dans leur identité spécifique mais constituent visiblement une population sociologiquement et économiquement marginalisée.

La situation va perdurer après l’indépendance du pays obtenue en 1943, le Pacte politique national d’alors favorise nettement les chrétiens maronites et les musulmans sunnites au détriment des chiites. Les fiefs de ces derniers dirigés par des leaders féodaux, sont négligés par le pouvoir politique de Beyrouth. Habitants des périphéries plus rurales, traditionnelles et moins développées, ces chiites libanais sont encore en recherche de reconnaissance. Cette longue frustration est à prendre en compte pour éclairer la compréhension de l’actualité.

* Dans les années 60-70, les conditions de vie des chiites se dégradèrent avec l’arrivée dans le sud-Liban de réfugiés palestiniens engagés dans une guérilla contre le voisin israélien. Le conflit endémique poussa à l’exode de nombreux chiites qui quittèrent le sud Liban pour venir grossir les rangs de la « ceinture de misère » de Beyrouth sud. A cette époque, arrivèrent dans la capitale libanaise un certain nombre de chefs religieux chiites venus d’Iran – des Ulémas-, venus prendre en main cette communauté de déshérités. Parmi eux se trouvaient de grands prédicateurs comme Moussa Sadr, Hussein Fadlallah qui réussirent par leurs actions infatigables à obtenir en 1967 la création d’un Conseil supérieur chiite libanais. Enfin, la communauté chiite libanaise est dotée d’une institution identitaire , mais tous ne l’acceptent pas, aussi des leaders se livraient-ils à des querelles intestines. C’est ainsi que Moussa Sadr eut l’idée d’agir plutôt sur le terrain social de base. A la fin des années 60, il créa donc le Mouvement des déshérités. Il s’agissait, dans le cadre du chiisme, de répondre aux besoins de développement de cette population et par là même de la soustraire à l’influence de concurrents comme les partis de gauche, les tendances arabisantes comme le nassérisme, mais aussi des traditionnels caciques féodaux.

b – Son acte de naissance,
Le chiisme libanais le doit à cette figure charismatique que fut l’Imam Moussa Sadr : son discours du 18 février 1974 est à la fois un acte de rupture d’avec ce passé de soumission et bien entendu, le fondement d’un avenir prometteur : « Notre nom n’est pas Metwali. Notre nom est ceux du refus (rafezun), ceux de la vengeance, ceux qui se révoltent contre toute tyrannie. Même si nous devons le payer de notre sang, de notre vie… Nous ne voulons plus de beaux sentiments, mais de l’action. Nous sommes las des mots, des états d’âme, des discours…j’ai assez lancé d’appels au calme. A partir d’aujourd’hui, je ne me tairai plus. Si vous restez inertes, moi non.. ».

L’outil de cette nouvelle attitude fut une milice armée, le mouvement Amal []créé secrètement au début des années 70 toujours par Moussa Sadr.

Cette première prise en main des chiites libanais dans une structure socio-politique communautaire est donc l’œuvre d’un mollah iranien, né à Qom, mais originaire d’une famille issue du sud Liban. Il faut avoir en mémoire cet acte fondateur pour comprendre les liens historiques entre le Hezbollah actuel et l’Iran.

3 – Le Hezbollah libanais

Si le Hezbollah – littéralement « le parti de Dieu »- put émerger et se développer si rapidement dans les années 80, il le doit au travail de Moussa Sadr qui sut ré-enraçiner cette communauté dans les valeurs du chiisme.

a – La naissance du Hezbollah
ne peut se dater de manière certaine, la première apparition publique du « parti de Dieu » remonte au 22 novembre 1982, jour de la fête nationale libanaise. Cette première manifestation , riche de symboles et porteuse de sens pour l’avenir, consista pour un commando masqué et armé, à déchirer le drapeau libanais et le portrait du Président tout en entonnant l’hymne iranien.

Comment en est-on arrivé là ?
Le très actif Moussa Sadr disparut mystérieusement en Libye en 1978, il fut remplacé par Hussein Husseini puis rapidement par l’avocat Nabih Berri. Ce dernier donna une inflexion laïcisante au mouvement chiite, ce qui n’était pas du goût de l’ayatollah Khomeiny qui souhaitait exporter sa révolution islamiste de 1979. Une scission eut lieu, Nabih Beri conserva le parti Amal, alors que des agents iraniens fondent au Liban Amal islamique. Dans ces années 79-82, existe en fait une nébuleuse de mouvements chiites au Liban, la première version du Hezbollah est une sorte de confédération de treize mouvements chiites islamistes dont les noms ne laissent aucun doute sur l’allégeance à Téhéran – exemple Les gardiens de la révolution islamique .

Trois événements font faire évoluer la situation vers un Hezbollah plus monolithique que nous connaissons de nos jours.

- L’invasion du Liban par l’armée israélienne en 1982, nécessite une plus grande cohésion pour organiser une résistance efficace.

- L’influence grandissante de l’Iran réduit le rôle des groupes secondaires.

- A la fin de la guerre civile ou « guerre des autres »-1975-1990- les accords de Taëf signés en 1989 contraignent les milices à rendre leurs armes. Le Hezbollah se constitue alors en parti politique avec une branche armée. [].

Ainsi donc, les données constitutives de la création du Hezbollah libanais au début des années 80, en font à la fois un parti chiite islamiste , une milice qui se pare du prestige de résistant national contre l’ennemi israélien, et une sorte de cheval de Troie de la révolution islamique iranienne et de son allié syrien.

b – Quelles sont les caractéristiques chiites de cette formation politico-militaire ?
Plusieurs aspects typiquement chiites sont nettement présents dans les comportements de l’actuel Hezbollah et facilitent une meilleure compréhension de ce parti-milice.

- Le culte du martyr est une composante très visible de toute attitude chiite. Les martyrs de Ali et de ses deux fils à la bataille de Kerbala en 680 sont des actes fondateurs et constituent de ce fait des exemples à suivre : l’idéal du martyr est inculqué dès le plus jeune âge. Tomber martyr au service de Dieu est un honneur suprême. Cette attitude religieuse s’avère d’une efficacité redoutable lorsqu’elle est mise au service d’une guerre ou guérilla. Ce goût du sacrifice décuple les forces d’un petit groupe de miliciens, nous l’avons constaté lors de la guerre de l’été 2006 contre Israël, la quatrième meilleure armée du monde. De plus, une certaine lecture du Coran promet une vie de félicité dans l’au-delà. Nous touchons là une des grandes différences avec l’occident quant à la valeur accordée à la vie terrestre. Depuis 1982, le Hezbollah, met en œuvre cette sacralisation de la notion de martyr dans une guerre continuelle contre Israël [].

- La conscience d’être minoritaire et le sentiment d’exclusion voir de persécution. Pendant des siècles, nous l’avons rappelé, les chiites libanais ont été exclus de toute participation au pouvoir. Cette donnée suscite au moins deux types de comportement qu’il faut avoir à l’esprit pour tenter d’analyser la situation contemporaine :

* Les chiites libanais qui ont été longtemps en recherche d’abord d’identité, sont de nos jours en quête de légitimité. Ils pensent l’avoir enfin trouvée dans le combat mené contre Israël depuis 1982. Le titre de résistance à l’envahisseur que se donne le Hezbollah, ses succès dans une guérilla devenue emblématique, lui permettent de jouir d’un grand prestige bien au-delà du Liban et notamment auprès de « la rue arabe »sunnite des Etats du Proche-Orient. Ce que les Etats arabes n’ont jamais réussi à réaliser, la milice du Hezbollah l’a fait dans l’été 2006 , à savoir tenir en échec l’armée israélienne. Certains voyaient déjà Nasrallah comme le nouveau Nasser. Prestige très ambigu du Hezbollah lorsqu’il sort du monde chiite.

* L’habitude de la dissimulation. Au-delà d’un usage tactique fréquent dans le monde politique, il s’agit ici d’une donnée dogmatique nommétaqiya en arabe et ketman en persan. Depuis le martyre d’Hussein fils d’Ali, les chiites sont habitués à pratiquer l’art de la dissimulation lorsque la situation est jugée dangereuse pour la communauté en situation de minorité. Cette possibilité doit être gardée en mémoire afin de s’interroger sur la crédibilité à accorder à telle ou telle attitude voire déclaration de la part des dirigeants du Hezbollah. Quelle est par exemple la réalité de son intégration au jeu politique national libanais ? Quelle tendance majeure va l’emporter, l’appartenance communautaire chiite transnationale ou l’intégration au petit espace territorial libanais ? Cette question clef du choix d’une priorité soit nationale soit communautaire se pose désormais de manière urgente au Hezbollah. N’oublions pas que ce mouvement est né avec l’appui de la révolution iranienne de l’ayatollah Khomeiny.

Le Hezbollah libanais est donc également un mouvement islamiste. L’islamisme chiisme a ses propres particularités par rapport à ses homologues sunnites.

c – Le Hezbollah, parti islamiste chiite.
- L’islamisme est une attitude politique qui instrumentalise l’islam et vise à l’instauration d’un Etat islamique [], seul capable d’instaurer une réelle société islamique. De quelle nature doit être cet Etat ? Il ne saurait être une démocratie à l’occidentale car la souveraineté n’appartient qu’à Dieu et non au peuple. Si le combat des islamistes est celui du droit de Dieu contre l’arbitraire de l’homme, comment établir cette souveraineté de Dieu dans une société musulmane ? Cette question du choix d’un chef, à la fois spirituel et temporel selon le modèle originel reçoit une réponse embarrassée chez les sunnites et nette chez les chiites.

- Dans l’univers sunnite, les principaux théoriciens de l’islamisme sont l’Egyptien Sayyid Qotb pour le monde arabe et le Pakistanais Mawdoudi pour le domaine oriental non arabe. Ces deux théoriciens prônent dans les années 60 une rupture d’avec les gouvernements et sociétés musulmanes jugées impies []. C’est une invitation à rompre avec la distinction traditionnelle entre une autorité politique de fait, faute d’être légitime, et la catégorie des savants religieux –les oulémas- cantonnés dans la seule technicité du droit coranique. Les islamistes revendiquent un chef à la fois politique et religieux, qui aurait le titre non de Calife mais de Guide, d’Emir. Le charisme et les vertus de ce dernier doivent rappeler aux fidèles le « beau modèle » du Prophète.

- En milieu chiite, l’islamisme a d’abord et essentiellement concerné un seul pays, l’Iran où le chiisme est religion d’Etat depuis le XVIe siècle []. Plusieurs siècles durant, le débat porta sur la légitimité de poursuivre l’effort d’interprétation du Coran – l’ijtihad– et cela en l’absence du dernier Imam légitime, occulté depuis 874. Parmi les Oulémas, la tendance favorable à la poursuite de l’ijtihad l’emporta, et désormais, seuls les plus savants d’entre eux, les ayatollahs, en sont chargés. Cela donna naissance à un clergé, le seul du monde musulman. Traditionnellement, une partie de ce clergé est installé dans les villes saintes du chiisme , Kerbala et Nadjaf situées en Irak, territoire arabe et non perse.

La politisation de tout l’imaginaire chiite résulte de la pensée idéologique d’Ali Shariati et de l’action de l’ayatollah Khomeiny. Comme au temps des martyrs d’Ali et de ses deux fils, il faut créer une rupture violente aussi bien d’avec un clergé jugé quiétiste et conservateur qu’à l’égard du pouvoir politique du Shah. Ce n’est que tardivement que Khomeiny devient islamiste, son écrit majeur le gouvernement du juriste théologien musulman date des années 70. Il se présente comme le Guide idéal, le faqih, c’est-à-dire le meilleur juriste en science du droit musulman – le fiqh. L’Etat islamique instauré par la révolution iranienne de 1979 est une sorte de syncrétisme islamo-marxiste où le Guide doit avoir une double légitimité, politique et religieuse.

Pour Khomeiny il n’y a pas de séparation entre le politique et le religieux. Dans les faits, il y a eu dictature certes, mais le clergé en tant qu’institution n’a pas exercé le pouvoir. L’Iran Khomeyniste s’est doté d’une constitution, et c’est elle qui précise la place de la charia et non l’inverse, c’est dire qu’elle n’est pas la seule source du droit. Beaucoup d’ayatollahs ont toujours rejeté cette conception politique du chiisme contraire à leur grande tradition. En effet, la tendance en Iran a plutôt été d’étatiser le religieux que d’islamiser le politique.

Le Hezbollah libanais adhère pleinement dès l’origine aux thèses de Khomeiny . La finalité est d’étendre la révolution islamique iranienne à l’ensemble de l’Oumma , de créer une République islamique au Liban.

Dans les années 80 , un projet chiite de constitution libanaise d’inspiration iranienne plaçait Khomeiny à la tête de l’Etat au nom de la théorie du wilayat el faqih. Khomeyni, en tant qu’Imam, Guide- Faqih– est représentant de Dieu sur terre. Le chef religieux des chiites libanais recevait une délégation de pouvoir du Guide de la révolution iranienne, et, à ce titre avait le droit d’agréer les candidats à la Présidence, de destituer le Président ou le Premier Ministre, de dissoudre le Parlement- le majlis al choura-, de nommer le commandant en chef des armées… .et cela dans le cadre d’un système judiciaire devenu islamique []. A cette époque où l’on croyait tout possible chez les chiites, ce fut le cheikh Mohamed Medhi Chamseddine, chef de la communauté chiite, qui reçut le titre théorique de vice-président de la République islamique en germe, à savoir, le représentant de l’Imam Khomeiny.

Durant la guerre – 1975-90 -, ce programme islamiste reçut un début d’application dans les régions sous contrôle chiite, comme Baalbek dans la Bekaa, la région de Tyr…

Après la mort de Khomeiny et la fin de la guerre civile libanaise, les espoirs retombent, les dissensions peuvent apparaître au grand jour. Si certains oulémas chiites reconnaissent le successeur, à savoir l’ayatollah Khamenei, de nombreux autres remettent en cause cette allégeance . Cette contestation est menée entre autres par les ayatollahs Mountaziri en Iran même, Sistani en Irak et Mohammed Hussein Fadlallah au Liban. Il n’empêche que l’essentiel du mouvement Hezbollah reconnaît Khamenei comme le Walih el-faqih []. Les liens ancestraux avec l’Iran avaient été renforcés à l’époque de Sadr.

Cette ambition islamiste du Hezbollah est actuellement apparemment en sommeil, voire certainement abandonnée, [] ce qui se comprend aisément, nous ne sommes plus dans le contexte de guerre civile libanaise –1975-90- où tout semblait possible, et, par ailleurs, le modèle-centre, l’Iran, est en difficulté sur ce registre. Par ailleurs, une évolution générale de tous les mouvements islamistes, qu’ils soient sunnites ou chiites, se dessine depuis une dizaine d’années : face à l’impasse dans laquelle se trouvent tous ces mouvements qui ont tenté la conquête du pouvoir -soit par les urnes soit par la force-, chacun oublie ses rêves premiers , se banalise en acceptant le cadre des Etats-nations et leur jeu politique. L’horizon de l’oumma entière cède devant celui des réalités complexes des situations nationales. C’est une évolution que l’on ressent pleinement chez le Hezbollah libanais. Ce denier, auréolé de son prestige de parti national de la résistance face à l’agresseur israélien, accepte d’entrer dans le jeu politique ô combien complexe du Liban. Fort de ses 14 députés (sur 128) et de ses trois postes ministériels, le Hezbollah n’hésite pas pour autant à pratiquer une sorte de double jeu. Partenaire des instances officielles, il se comporte essentiellement comme un Etat dans l’Etat : tout le sud du pays est géré par lui, écoles , hôpitaux, sécurité, récemment le financement de la reconstruction des maisons … . Sur de nombreux points, il se montre bien plus puissant que l’Etat libanais. Occuper le terrain social de proximité a toujours été une tactique employée par les groupes islamistes. S’il n’est pas la seule organisation chiite au Liban, il en est le moteur.

L’allégeance au Guide suprême de la révolution iranienne n’est-elle de nos jours que pure rhétorique ? a t-elle encore un contenu réél, sert-elle les intérêts de l’Iran comme Nation plus que le rêve communautaire chiite transnational ? Les déclarations parfois embarrassées des dirigeants chiites libanais montrent qu’un dogme toujours aussi rigide n’empêche pas une très grande flexibilité tactique. L’exemple des tentatives d’alliance avec des mouvements chrétiens- le général Aoun par exemple-, pourtant ennemis jurés car alliés « de l’impérialisme occidental » contre un pouvoir central détenu trop longtemps à leur goût par les sunnites, est probant.

***

Ce rapide regard sur le Hezbollah libanais nous a permis de rappeler quelques caractéristiques religieuses chiites de ce mouvement et, nous l’espérons de mieux le comprendre, à savoir de nous interroger davantage sur sa nature et sur ses inévitables mutations à l’œuvre sous nos yeux.

Ce grand écart entre l’acceptation du jeu politique national et cette position communautariste chiite internationale est-elle longtemps tenable ? Peut-on longtemps être au gouvernement et refuser le monopole de la force publique à l’armée régulière ? Pour l’heure, le Hezbollah libanais joue sur les deux tableaux, son horizon d’action ne se limite pas au seul territoire libanais. Ceci est une autre problématique qui relève plus de la géopolitique régionale . Quel est le véritable but des Américains dans ce Grand Moyen-Orient, face à l’axe chiite du Liban à certaines régions afghanes, comment l’Iran menacé organise t-il sa défense, quelle configuration libanaise lui convient-elle le mieux ?…sans oublier la question cruciale des Palestiniens….La tension que nous avons pointée chez le Hezbollah trouvera une réponse dans le cadre de ces problématiques. Par ailleurs, si un renouveau national libanais sur des bases non confessionnelles, non communautaires est éminemment souhaitable, les conditions et la volonté en sont-elles réunies ?


Notre propos s’est volontairement limité à quelques éclairages religieux de ce mouvement qualifié de terroriste [] par les uns et de résistant par d’autres.

Article écrit à chaud au lendemain de la guerre dite des Trente Jours, qui opposa, dans l’été 2006 les forces du Hezbollah à l’armée israélienne.

L’illustration provient du site http://images.forum-auto.com/mesima…


[] La secte des Druzes présente au Liban et en Israël remonte à cette époque. Les Druzes sont les descendants de ceux qui crurent que le calife fatimide al-Hâkim était le fameux Imâm caché cher aux chiites

[] Amal est l’acronyme arabe de « bataillons de la résistance libanaise »

[] Décision est alors prise de créer un poste de secrétaire général, chef en titre du mouvement. Poste occupé successivement par Cheikh Soubhi Toufeily puis cheikh Abbas Moussaoui ( 1990-92- tué par un raid d’hélicoptères israéliens-) et enfin par cheikh Hassan Nasrallah, ancien président du comité de sécurité du Hezbollah de la banlieue sud de Beyrouth, quartier chiite

[] Même après le retrait de l’armée israélienne du sud Liban en 2000, le Hezbollah poursuit son combat de libération du territoire national. En effet, si l’ONU considère le retrait comme achevé , une nouvelle contestation se développe autour du secteur dit des fermes de Chebaa ( 25 Km2 pris à l’armée syrienne en 67, revendiqué par le Hezbollah comme libanais et non syrien comme le prétend l’ONU) et de la question des prisonniers libanais en Israël. Plus fondamentalement il y a là non acceptation d’une présence juive sur les lieux saints de Jérusalem

[] Attention de ne pas confondre islamique qui est le qualificatif relatif à l’islam en général et islamiste et islamisme qui relèvent de ce courant politique

[] C’est la même situation de jahiliyyah qu’au temps du Prophète, c’est-à-dire cette époque d’ignorance, de chaos d’avant la révélation, un peu l’image de l’obscurité dissipée par l’arrivée de la lumière

[] Le chiisme fut imposé par la force par la nouvelle dynastie des Séfévides, et cela finit par créer progressivement une fusion entre l’identité perse- ou iranienne-, et le chiisme

[] Même si aucun recensement démographique n’a été réalisé depuis longtemps, le Liban compte encore une forte proportion de chrétiens, ils furent majoritaire, ils ne le sont plus – beaucoup vivent en exil, et leur démographie croit moins vite que celle des musulmans

[] Le Walih el-fakih est élu par un corps électoral de 72 membres iraniens, eux-mêmes élus au suffrage universel par la population iranienne. En théorie, il n’est pas obligatoirement iranien, mais en fait c’est le Guide de la République islamique qui est reconnu par la majorité des chiites comme le Walik depuis février 1979

[] A la place, le Hezbollah se contente de mettre sur pied des structures de sociabilité et de solidarité islamiques dans les régions qu’il contrôle – sud Beyrouth, nord Bekaa et sud Liban- ; c’est tout un réseau d’écoles de dispensaires, de centres sociaux…

[] Dans les années 80, le Hezbollah a participé grandement à la campagne d’enlèvements d’occidentaux. Aujourd’hui, les services occidentaux lui attribuent avec certitude 12 prises d’otages dont celle de Michel Seurat qui mourut en détention. Ne pas oublier non plus l’explosion des camions-suicides le 23 octobre 1983 qui tuèrent 241 marines américains et 24 parachutistes français de la force multinationale. Certes, le Hezbollah n’était pas seul dans la préparation de cet attentat, il y avait également les services syriens, iraniens et Abou jihad de l’Olp