Canada

 

2eme partie :Que faire au Manitoba ?

A. Louise-Eugénie : une femme engagée

            1° Une féministe ?

            Femme divorcée, Louise-Eugénie sert de révélateur du conservatisme de la société canadienne. En cette fin de XIXe siècle, tout Français immigré est a priori suspect d’être, sinon un révolutionnaire en puissance, du moins un libre penseur agaçant. Alors que dire de ce « jupon divorcé », comme l’appelle le curé Giroux, jupon qui a entraîné au Manitoba « ce malheureux fils de bonne famille » ? (AASB, 27 décembre 1899, 21 mars 1911)

            Lassé de la vie de fermier et de bûcheron, Henri d’Hellencourt devient le rédacteur de l’hebdomadaire libéral, L’Écho de Manitoba. Cet hebdomadaire vient d’être fondé à Winnipeg en janvier 1898. Wilfrid Laurier finance chichement le journal, mais il le contrôle de près. « En politique, dit-il, il n’y a pas de force négligeable. » Or, Louise-Eugénie profite de la situation de son mari pour s’exprimer dans les colonnes de l’hebdomadaire.  Elle participe quelque temps à la page féminine de L’Écho. Dans une causerie du 30 janvier 1902, elle lance un véritable manifeste féministe :

            « Par devant nous, et pour nous plaire, un certain nombre d’hommes poussent parfois la condescendance jusqu’à nous reconnaître le droit à une instruction solide ; d’aucuns vont même jusqu’à nous louer de nos connaissances, mais, s’il faut vous dire ma pensée, j’ai bien peu de confiance en la sincérité de ceux-là même, et ainsi ne faut-il pas gratter longtemps l’homme pour retrouver le despote.

            Ce sont d’affreux potentats, chez qui l’esprit de tyrannie, le sentiment de leur supériorité sur l’autre sexe poussent avec les premiers poils de leur moustache.

            En fait tous tant qu’ils sont, et quels qu’ils soient, professent la même opinion : il suffit à la femme de savoir ravauder ses bas, torcher ses mioches, et réussir un fricot.

            Eh bien ! Ne leur en déplaise, messieurs du sexe fort commettent là une ridicule erreur. 

            La femme doit être instruite ; elle doit l’être le plus complètement possible, suivant sa condition et ses moyens ; et cela non point pour elle-même, mais dans l’intérêt même de la nation, […]. »

            À Sainte-Anne-des-Chênes comme à Winnipeg, Louise-Eugénie d’Hellencourt a été mise au ban de la bonne société. Elle profite donc du journal de son mari pour régler ses comptes avec la gent féminine, dans une causerie sur la médisance. Cette féministe sait se montrer acide, sinon lucide, à l’égard des autres femmes qui, glisse-t-elle, l’ont « persécutée ». Mais elle dépasse cet aspect très personnel en prônant encore une fois pour les femmes le droit à l’instruction, « une instruction solide, sérieuse et aussi étendue que possible » :

            « La médisance est la plaie sociale, écrit-elle, la plaie hideuse des conversations féminines et chose étrange ce ne sont pas les moins vertueuses qui se distinguent par cette abominable intempérance de langage.

            Depuis quelque temps, persécutée par cette idée fixe, je vais de salon en salon écoutant les conversations, et jamais je n’ai été tant frappée de l’acuité du mal. […]

             Et ce qui est pire, c’est que le mal est universel : des femmes chrétiennes, d’excellentes mères de famille, des épouses honorables ne peuvent se rencontrer et causer cinq minutes entre elles, sans aussitôt verser dans la médisance. […] La cause du mal ? Elle réside surtout, c’est triste à dire, dans l’insuffisance de culture intellectuelle. […] Comme femmes et comme chrétiennes, ne devrions-nous pas être deux fois à l’abri de ces disgrâces ? » (13 mars 1902)

            D’autre part, Louise-Eugénie reconnait qu’elle est bavarde, au point parfois de livrer, par mégarde, des informations aux amis politiques, c’est-à-dire aux adversaires, de son mari. Elle s’en excuse en ces termes tout à fait désarmants :

            « Donc, nous sommes bavardes…c’est un fait certain, nous devons en être convaincues à force de nous l’entendre répéter par la gent moustachue. Eh bien, soit ! le mal après tout n’est pas si grand, et le babil enjoué de votre femme, cher monsieur, n’est pas, il me semble, chose si méprisable que vous puissiez vous en plaindre, ni le regretter. » (13 mars 1902)

            Enfin, cette féministe porte fort bien la toilette. Certaines photographies familiales des années 1895 en témoignent. Louise-Eugénie y apparaît parfois en longue robe blanche serrée à la taille ; elle se protège du soleil d’été manitobain avec une élégante ombrelle, blanche comme sa robe. Elle avoue sans fausse honte :

            « On nous reproche souvent, à nous autres femmes, d’être coquettes. Vraiment oui nous le sommes autant dire toutes ; mais quel mal y a-t-il à cela ? […]       Pour moi, il me semble très légitime d’avoir de la coquetterie ; c’est une sotte et disgracieuse créature qu’une femme exempte de toute coquetterie. » (3 octobre 1901)

            Divorcée, bavarde, coquette, féministe, favorable à l’éducation des filles, et de plus journaliste à l’occasion, que de défis ne lance-t-elle pas à une société traditionaliste et patriarcale ?

            2° Une journaliste ?

            La participation de Louise-Eugénie à L’Écho de Manitoba se manifeste aussi par des tâches délicates de rédactrice intérimaire. Henri d’Hellencourt s’absente lors des campagnes électorales pour animer les meetings libéraux. C’est un tribun redouté, sachant mettre les rieurs de son côté. Il doit aussi se rendre à Ottawa pour rencontrer le Premier ministre. Il y a tellement de querelles locales à gérer, entre les membres divisés du parti libéral franco-manitobain.

            Il faut également surveiller le redoutable ministre de l’Intérieur Clifford Sifton, surnommé le Napoléon de l’Ouest. Sifton, chef des libéraux anglophones du Manitoba, veut aussi contrôler les libéraux francophones des Prairies. Pour contrer d’Hellencourt, l’homme de Laurier, Sifton utilise les services d’un Canadien-Français, Joseph Prud’homme. Ce dernier lui fournit des informations confidentielles sur Louise-Eugénie et sur L’Écho de Manitoba.

            Pendant les voyages de son mari, Louise-Eugénie assume en effet la direction de L’Écho. Elle y met ses passions personnelles, toujours vives, mais pas toujours en harmonie avec la volonté des dirigeants libéraux. Elle est décidée à faire échouer la candidature du libéral Ernest Cyr à l’élection fédérale de 1904, dans la circonscription de Provencher, qui englobe Saint-Boniface. Pourquoi ? Cyr veut contrôler L’Écho de Manitoba, s’il est élu, et en évincer d’Hellencourt. Louise –Eugénie défend donc âprement les intérêts de son mari. Elle préfère soutenir un jeune cousin du Premier ministre, l’avocat Lévis Laurier.

            Tout cela, Joseph Prud’homme le rapporte fidèlement à Sifton : « Madame d’Hellencourt offre de parier que M. Cyr sera défait et son mari a dit que M. Cyr ne serait pas élu. » (Lettre à Sifton, 25 décembre 1903)   Henri essaie de recadrer sa femme en lui câblant des télégrammes impératifs d’Ottawa : « Suis exactement mes instructions concernant la convention de Provencher. […] Le compte rendu de la convention doit être entièrement favorable à Cyr […] n’accepte aucun article ou aucune suggestion contraires de qui que ce soit. » (janvier 1904) 

            Peine perdue ! Louise-Eugénie démolit avec humour Ernest Cyr, dans un éditorial du 14 janvier 1904 : « M. Cyr dit que s’étant présenté 4 fois comme candidat il ne fut élu qu’une fois mais que […] jamais il n’avait désespéré de son parti. […] Depuis six ans, M. Cyr occupe une position importante dans les bureaux du département des Travaux Publics, à Winnipeg, où il s’est reposé des vingt dernières années de luttes incessantes dans les intérêts du parti libéral. »  Furieux, Cyr proteste aussitôt auprès de Sifton, qui ordonne une enquête. De plus, Prud’homme accuse Louise-Eugénie d’Hellencourt de ne pas publier  in extenso les rapports des réunions libérales favorables à Cyr. Sifton expose ainsi la situation à un ami :

            « Je pense connaître l’explication […] D’Hellencourt lui-même était au loin à ce moment [à Ottawa]. Je pense que sa femme contrôlait ce qui se passait dans le journal. Sa femme était brouillée avec l’Exécutif [libéral] du Manitoba et je pense pour des motifs de caractère non politique. » (ANC, Fonds Sifton, C433, Sifton à Burrows, 9 mars 1904)

            3° Louise-Eugénie d’Hellencourt et Wilfrid Laurier

            Louise-Eugénie souffre ainsi d’une véritable persécution au Manitoba. Elle a d’ailleurs l’art de se faire des ennemis. Elle cherche donc toutes les occasions de fuir la province.

            « Elle voit le Manitoba de moins en moins en rose ! », avoue d’Hellencourt à son ami Rodolphe Boudreau, le secrétaire privé de Laurier (27 octobre 1903). Depuis novembre 1903, le rédacteur devait imprimer lui-même son journal. Ce surcroît de travail déplaisait fortement à madame d’Hellencourt, dont le mari se couchait à six heures du matin pour se relever à neuf heures. « Ma femme déclare qu’elle ignore si elle a un mari. Elle ne le voit plus ! Cela ne la réconcilie guère avec le Manitoba ! » (27 novembre 1903).

            Enfin, en mars 1905, Laurier, séduit par la culture et la  loyauté de d’Hellencourt, offre à celui-ci une place de rédacteur au Soleil de Québec, un quotidien influent. D’Hellencourt aurait préféré Montréal. La ville de Québec lui paraît trop conservatrice pour accepter sa situation conjugale. D’ailleurs, écrit-il à Boudreau: « Ma femme ne veut entendre parler à aucun prix d’aller habiter Québec. Nous avons eu tant à souffrir ici, de ce que vous savez, qu’elle ne veut point s’exposer à voir recommencer à Québec la même histoire. Franchement, je n’ai pas le droit d’exiger d’elle qu’elle s’expose encore à souffrir ce long calvaire. » (31 mars 1905).

            Laurier lui fait savoir que lui et sa femme ne souffriront pas à Québec de l’exclusion qu’ils ont endurée au Manitoba : « Le sénateur Choquette [propriétaire du Soleil], la famille Langelier, et de fait les meilleures familles de Québec sont heureux de vous recevoir dans leur cercle avec madame d’Hellencourt. […] La vie pour vous à Québec sera des plus agréables. » Boudreau, comme ami personnel, joignait sa voix à celle de Laurier pour affirmer à d’Hellencourt « sa profonde conviction que dans les circonstances actuelles, madame d’Hellencourt serait heureuse d’habiter Québec. » (6 avril 1905).

            Louise-Eugénie est d’un avis différent. Elle se rend elle-même à Ottawa pour le faire savoir au Premier ministre. Elle sait que Laurier a utilisé son mari, pour assurer son influence au Manitoba français. Elle est maintenant bien décidée à demander à Sir Wilfrid de payer la note.

            À Ottawa, le 29 mai 1905, elle rencontre d’abord Rodolphe Boudreau, qui ne lui réserve pas un accueil chaleureux. Sans se démonter, elle lui écrit le soir même :

            « Il faut avouer que nous avions droit à nous attendre à être mieux traités de la part de Sir W. car je puis dire en toute sincérité que pas un Canadien de l’Ouest n’aurait fait ce que mon mari a fait depuis 8 ans pour Sir Wilfrid.

            Si Sir Wilfrid ne nous avait pas donné à entendre que mon mari pouvait espérer la position d’agent commercial à Paris, je n’aurais certainement jamais consenti à retourner dans l’Ouest il y a deux ans. » (29 mai 1905).    

            Louise-Eugénie demande donc une nouvelle entrevue à Boudreau, qui tombe fort opportunément malade. Elle attend quelques jours, puis elle s’adresse directement à Laurier le 2 juin.

            Elle consent à faire une grosse concession. Son mari accepte désormais d’aller travailler au Soleil de Québec avec un salaire annuel de 3 000,00 $, le double de ce qu’il touchait à Winnipeg. Elle écrit au Premier ministre :

            « Maintenant Sir Wilfrid […] je me permettrais de vous faire remarquer que si mon mari est resté dans l’Ouest deux ans, c’est exclusivement sur votre demande et pour le seul profit du parti libéral, il était donc de toute justice de lui payer un salaire.

            Je serais très désireuse Sir Wilfrid d’avoir votre réponse le plus tôt possible […] car mon mari a une autre affaire en vue à Montréal, et comme il m’a laissé le soin de cette affaire [celle de rédacteur du Soleil], je dois donner une réponse définitive ces jours ci.

            Vous devez comprendre Sir Wilfrid que mon mari se trouvant dans une aussi mauvaise situation, la question d’intérêt primera tout autre question de sentiment pour moi, car c’est le seul moyen de tirer mon mari du mauvais pas dans lequel les libéraux l’ont mis. » (2 juin 1905).

            Laurier promet de prendre contact avec le propriétaire du Soleil. L’affaire traîne.  Le 12 juin, Louise-Eugénie écrit à Laurier : « dans tous les cas vous pouvez croire que si je vais à Québec ce sera un très gros sacrifice pour moi. » Mais Le Soleil avait déjà trouvé un autre rédacteur. Finalement, Henri d’Hellencourt rejoint la rédaction du journal libéral Le Temps à Ottawa. Avec l’appui de Laurier, il devient enfin directeur politique du Soleil le 1er juillet 1906.

             Éprouvée par son séjour au Manitoba, Louise-Eugénie tombe malade lors de l’hiver suivant. Laurier eut alors un bon geste : il octroie une subvention à d’Hellencourt pour qu’il puisse envoyer sa femme se reposer en France au cours de l’été 1907. Par la suite, comme tous les Premiers ministres des Dominions britanniques, Laurier est invité à Londres pour la Conférence impériale de 1911 (23 mai-20 juin). Elle précède de peu le couronnement du roi Georges V, le 22 juin suivant, à l’abbaye de Westminster. Or Laurier emmène dans la délégation officielle du Canada Henri et Louise-Eugénie d’Hellencourt. Ils assistent donc au couronnement de Georges V, roi de Grande-Bretagne et d’Irlande, chef du Commonwealth et empereur des Indes. C’est l’apothéose de leur carrière canadienne.         

                        B. Christine : fermière ou femme de lettres ?

            1° Une écrivaine ?

            Sans la publication accidentelle de ses souvenirs conservés dans un cahier, l’aventure de Christine de La Salmonière au Manitoba n’aurait été connue que de ses descendants, dans le meilleur des cas. Christine écrit-elle pour elle-même, pour sa famille ou pour le grand public ? Sans doute pour toutes ces raisons.

            Elle rédige ses souvenirs, dès 1902, au premier abord pour sa famille. Le livre est en effet dédié à ses enfants, Henri, Antoine et Geoffroy.

             Il a donc pour but de conserver la mémoire de Christine dans sa famille : « Mes enfants chéris, écrit-elle […] souvenez-vous en lisant ce livre d’une mère qui a beaucoup aimé […] ». (p. 5) Le mot livre apparaît donc dès la dédicace. Mais c’est dès le début de son séjour à Sainte-Rose que Christine a tenu son journal : « Je recueillerai précieusement dans mon journal tous ces chers souvenirs pour les transmettre à nos enfants. » (p. 58)

             Ce journal lui permet donc de lutter contre l’ennui qui la guette dans la vastitude du Manitoba. Elle a d’abord écrit pour elle-même, dans un réflexe de survie, puis pour ses enfants et enfin peut-être pour un public plus large.

            En effet, Christine s’adresse une douzaine de fois directement à un lecteur anonyme, lecteur qui peut être le grand public tout autant qu’un membre de sa famille.

            2° Fermière, mère de famille et paroissienne

            En arrivant sur les bords de la rivière Tortue, Christine éprouve d’abord de la peur: « J’ai triomphé de la première impression, ressentie à mon arrivée, la plus dure de toutes, l’impression de terreur dont j’ai été saisie devant ces solitudes immenses, devant cet avenir inconnu. Si j’ai dompté cela, je dompterai le reste et, ce que femme veut, Dieu le veut. […] je dis ce mot de toutes mes forces : Je veux. »  (p. 124)

            Elle découvre et décrit en même temps la vie de fermière : « Nous avons acheté cinq vaches avec leurs veaux. Nous avons trois juments et un cheval, des porcs et des poules. J’allais omettre quatre gros bœufs pour le labour. » (p. 72) Lorsque son mari s’absente pour les travaux des champs, Christine doit nourrir les animaux. Elle y consacre le chapitre 23, sur un mode quasi épique et humoristique à la fois : « Le cœur battant bien fort, je me rends à l’écurie où se trouvent Jenny, Belle et Margot. […, trois juments] Quel train d’enfer là-dedans ! Tout cela piaffe, hennit, meurt de faim. Comment oser les affronter, moi qui ai toujours eu une frayeur affreuse des chevaux et des bêtes à cornes ? » (p. 273-274)

            Cette peur ne l’empêche pas de galoper à travers la Prairie : « J’avais acheté à Winnipeg, écrit-elle, une selle de cow-girl. Je m’en sers assez souvent et nous nous rendons chez nos voisins au grand galop, […] » (p. 144)

            Christine est encore plus à l’aise à la chasse : « Je vais souvent rejoindre Joseph et Charles et je les suis, le fusil en bandoulière. La chasse m’amuse et le gibier ne manque pas. » (p. 72) Elle va ainsi à la chasse aux poules d’eau et aux canards. Mais les moustiques ou maringouins ne facilitent pas l’exercice. Après avoir manqué deux canards, elle se dissimule dans un épais taillis : « Je tire mes quinze cartouches, et j’abats treize poules de prairie », écrit-elle fièrement. (p. 140)   

            La naissance des enfants n’est pas la moindre des aventures de la jeune femme dans l’isolement du Grand Ouest. Henri est né le 24 novembre 1894. « Et avec tout cela, ni médecin, ni pharmacien, ni sage-femme. […] dans toute la paroisse on m’avait condamnée d’avance, tant j’avais été malade les cinq derniers mois. » (p. 204-205) Christine a été assistée par sa voisine Isabelle Hamelin, épouse de Benjamin Neault ; mariée à quinze ans, cette femme métisse avait eu seize enfants : « Elle n’était pas sage-femme […] mais pour rendre service, elle quitte tout et se rend aussitôt, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, partout où on l’appelle, et elle ne veut jamais rien accepter sinon un simple merci. » (p. 205)

            Un mois et demi avant la naissance de son second fils Antoine, Christine très souffrante doit garder la chambre. Vendredi 27 mars 1896 : « Trente-quatre jours aujourd’hui que je suis sur le Calvaire. On ne s’entretient que de moi dans toute la paroisse. […] on me croit perdue. Mon Dieu ! mourir ici à vingt-deux ans quand j’ai un mari qui m’adore et que je chéris. » (p. 316) Le bébé naquit le 2 avril 1896 et Christine se rétablit peu à peu, avec l’aide de ses amies métisses : « Une de nos voisines, Clémence [Neault], la femme d’Alfred Normand, n’a cessé de m’entourer de ses soins pendant plus d’un mois. Elle a soigné mes bébés et moi, avec un dévouement de tous les instants.

            Je me plais ici à reconnaître le dévouement dont j’ai toujours été l’objet de la part de plusieurs femmes métisses, qui ont compris combien je me sentais isolée loin de ma mère […] ». (p. 318) Elle cite ainsi cinq femmes métisses à qui elle voue une profonde reconnaissance.

            Christine a des talents de musicienne. Elle a fait venir son piano jusqu’au fin fond du Manitoba. Elle participe aux fêtes paroissiales. Le 4 juin 1895 : « On me fit l’honneur d’organiser le concert. Je cherche mes artistes et je trouve des jeunes gens métis très doués pour la musique, […] ils jouent d’oreille le violon. […] Joseph avait transporté mon piano à la chapelle […] ». (p. 239) Christine débute « toute seule par une marche brillante aux applaudissements frénétiques des Métis français et anglais, au grand ahurissement des Sauvages venus très nombreux, […] ». (p. 240) Elle joue de l’harmonium pour la messe de minuit de 1895 (p. 97), puis pour un concert organisé à l’été 1896 par le nouveau curé de la paroisse, le sympathique Père oblat Eugène Lecoq (1865-1922), originaire du Mans, et curé de Sainte-Rose d’octobre 1895 à septembre 1909.

            3° Une vision contrastée du Manitoba

a) Les travaux et les jours

            Après avoir surmonté l’impression pénible de l’arrivée à la fonte des neiges, Christine trouve le pays « joli, gai, frais, vert ». (p. 135)

            Mais si l’hiver est glacial, l’été n’est pas sans dangers. Dès le premier été à Sainte-Rose, en 1894, Christine fait connaissance avec les feux de prairie :

            « Montez ici, sur l’échelle, me dit la femme de Vital [Neault], vous allez voir le feu.

            J’y monte… Quelle horreur ! Là-bas au large une nappe de feu que le vent pousse vers nous, avec la vitesse d’un cheval emballé, répandant des tourbillons de fumée, lançant vers le ciel des milliers d’étincelles, dévorant tout sur son passage. » (p. 99) Joseph, Charles et les Métis allument un contre-feu et, faute de combustible, l’incendie s’éteint.

            « Un soir, du haut de l’étable, nous avons pu compter vingt-trois feux et deux jours après, soixante et onze. » (p. 102)

             Ces incendies sont le plus souvent allumés par des éleveurs qui veulent favoriser la prochaine récolte de foin. Ils risquent cinq ans de prison ou mille dollars d’amende.

            Pires que les feux de prairie sont les inondations, comme celle d’avril-mai 1896. Christine note dans son journal, presque jour par jour, l’inexorable montée des eaux. Comme les rivières d’une partie du Manitoba coulent du Sud vers le Nord, l’amont de la rivière dégèle avant l’aval, et les eaux de fonte se heurtent au barrage de glace du cours inférieur. C’est le cas de la rivière Tortue, qui se jette dans le Lac Dauphin. Quand les pluies  de printemps s’en mêlent, la situation devient catastrophique. Observateur sagace, et peut-être aussi sur les conseils des Métis, Joseph de La Salmonière avait bâti sa maison sur une éminence. Christine observe par la fenêtre :

            « Il pleut. Il pleut à torrent et sans répit depuis plusieurs semaines. L’eau du lac et les deux coulées débordées menacent de ne faire bientôt qu’un. Dès le début de l’inondation, la terre n’étant pas suffisamment dégelée ne peut absorber les eaux et aujourd’hui les prairies présentent à la vue le spectacle d’un immense lac. […] » (p. 330)

b) Les groupes ethniques

            Christine décrit aussi de façon très vivante les groupes ethniques dont elle fait la connaissance au Manitoba. Si son jugement global est parfois négatif, son jugement particulier est plutôt positif. Christine semble même retrouver les accents féministes de Louise-Eugénie.   « Les Canadiens français […] sont naturellement grands et bien proportionnés, d’une grande agilité et d’un tempérament vigoureux. Ils jouissent d’une robuste santé et résistent à toutes sortes de fatigues. De plus, ils sont très industrieux. Chacun possède des données suffisantes pour exercer tous les métiers. […] Les Canadiens ont conservé avec un soin très jaloux la langue, les mœurs, les usages et la religion de leur ancienne mère-patrie. Il y a chez eux une vitalité et une énergie morale, une droiture et une franchise qui témoignent à quel point ils sont d’essence française.

            Les femmes canadiennes ne le cèdent en rien aux hommes. Elles brillent par la souplesse de leur esprit et leur ingéniosité. Aussi, leur sont-elles supérieures en bien des cas. » (p. 170)

            L’on sait déjà combien Christine apprécie l’aide que lui ont fournie les Métis. Ces derniers ont d’ailleurs sauvé la vie de Joseph lors de son premier hiver au Manitoba : « J’aime bien les Métis, écrit-elle, ce sont de braves gens. Je commence à m’habituer à leur langage, je le comprends même très bien. » (p. 144)

            Christine a également plusieurs contacts avec les Indiens. Ces derniers sont beaucoup mieux traités au Nord du 49e parallèle qu’au Sud. Christine énumère les différentes Nations qui composent cette mosaïque amérindienne si variée. Certains cultivent la terre, mais :

            « La plupart préfèrent encore la vie aventureuse de la prairie et des bois et ne vivent que de chasse et de pêche ; ils sont par caractère doux et pacifiques, mais susceptibles et vindicatifs à l’occasion. […] Ils ne sont redoutables que quand les Blancs ou les Métis les poussent à la colère ; alors, ils se défendent, […] Bien que taciturnes et imprévoyants, ils sont pleins de bravoure et méprisent tout danger.  […] ils naissent tous avec un immense amour de la liberté […] Pendant mon séjour parmi eux, je n’ai jamais eu à m’en plaindre. […] je les ai reçus chez moi, et même à ma table, […] ». (p. 172-174)

            Christine brosse ainsi le portrait de l’Indien Morissot : « C’est un Sauvage qui parle cris, saulteux, anglais et français. Il a tué des centaines de bisons et il chasse maintenant l’orignal […]. Il joue aux cartes avec Joseph et nous raconte ses prouesses. J’aime à le voir aller et venir. Sa démarche légère, onduleuse, est plus perfectionnée que celle des gens de sa race car on dirait qu’il ne touche pas terre. C’est un coureur émérite qui n’a pas son égal. Vrai type sauvage, il porte les cheveux longs. » (p. 172-173)

            Et les Canadiens anglais ? Globalement, Christine ne les estime pas beaucoup. « Je ne déteste que les Anglais, sauf quelques rares exceptions, écrit-elle, […] et au reste, je remarque que ceux-ci sont en général des Écossais ! » (p. 257) Mais les individus qu’elle rencontre lui paraissent dans l’ensemble serviables et sympathiques. C’est le cas de monsieur Ross, le juge de paix de Lac Dauphin, et de sa femme. (p. 115-116) « Cette dame d’origine anglaise est, tout comme son mari, charmante et aimable. C’est l’exception ici. J’ignore s’il en est ainsi dans le reste du Canada, aussi je retiens mon jugement. » (p. 291) Plus tard, un Anglais qui fait affaire avec Joseph offre spontanément de se porter caution pour la famille de La Salmonière : « Voilà un bon cœur qui me réconcilie avec les Anglais. J’ai été fort touchée de son intervention », note Christine (p. 324).

c) Le chant du départ

            Au total, quel jugement Christine porte-t-elle sur le Canada ? Elle est influencée au début par son milieu familial, puis elle évolue sous la pression de l’expérience vécue. L’opinion de sa mère est fortement négative. Celle de ses frères, Frédéric et Charles, n’est guère plus encourageante. Pour Frédéric, le Canada est « un pays de chien » auquel Christine ne s’habituera jamais. (p.37) Charles « trouve le climat trop dur et la vie trop difficile. Il dit sans cesse qu’il faut être des crève-faim pour se fixer en pareil lieu. » (p. 57-58)

            Christine constate que les jeunes nobles français qui aiment l’agriculture « croient trouver au Canada le pays de leur rêve, […] Et un beau matin, ils prennent la mer, pleins d’espoir. Mais une fois débarqués, quel désenchantement ! » (p. 258) Ils sont souvent victimes, comme Joseph, des agents d’émigration qui présentent « le Canada comme un pays de cocagne […] un pays où règne une égalité absolue et la vraie liberté. » (p. 258)

            Et c’est justement cette liberté qui finit par séduire la jeune aristocrate. Le Manitoba en effet apprivoise peu à peu Christine, qui se découvre une mentalité de pionnière. « Qui sait si ce désert ne deviendra pas un jour une ville florissante ? Nous aurons alors l’honneur de compter parmi les fondateurs de Sainte-Rose, […] » (p. 64) On a la fierté de son aventure et, au cours de l’hiver 1894-1895, Christine écrit : « ce n’est plus un désert inhabité, c’est un commencement de village qui veut s’élancer dans la voie du progrès. Une belle église  va s’élever, des maisons confortables se construisent, des pétitions circulent déjà pour obtenir la construction d’une école et l’érection d’un presbytère. » (p. 219) À l’été de 1895, elle avoue :

            « Que le Canada a son charme ! Je n’hésite pas à croire que je m’y plairais beaucoup si nous étions logés à meilleure enseigne. Nous jetons les premières assises d’une ville, nous sommes venus planter notre tente à plus de cent milles d’aucune voie ferrée et, ma foi, nous en supportons les conséquences. Mais malgré tout, je m’y fais, j’ose presque dire que j’y suis faite. » (p. 268)

            Au moment de quitter à tout jamais le Canada, Christine chante un hymne à la liberté ; « J’admire ce peuple de travailleurs qui se passionnent d’autant plus à leur œuvre qu’ils rencontrent de plus grandes difficultés. » (p. 342) « Et puis, je n’ai pu vivre ici pendant trois ans, sans aimer ce pays de liberté et ses habitants si hospitaliers. […] Adieu, la belle liberté. Il faudra observer l’étiquette, […] Ici, c’est la liberté bien entendue, […] le vrai, le beau […] la vie heureuse, là-bas, une existence mortelle. Allons, allons, nous reviendrons peut-être. » (p. 362) Mais au dîner d’adieu Christine chante : « Je pars pour ne plus revenir… » (p. 364)

CONCLUSION

            Ainsi, par la magie de l’écriture, les documents permettent de tirer de l’oubli, et pour quelques instants, ces deux pionnières qui ont marqué de leur façon modeste l’histoire du Canada. C’est souvent à travers le regard des autres qu’apparaît Louise-Eugénie d’Hellencourt, et ce regard n’est pas forcément bienveillant. C’est pourtant une femme indomptable, passionnée et somme toute attachante. De son côté, Christine de La Salmonière a sculpté elle-même sa propre statue, parfois sans complaisance, mais c’est toujours avec sympathie, émotion et une légère ironie. L’image de ces personnes est donc fortement tributaire des sources partielles qui nous sont parvenues.

            Louise-Eugénie d’Hellencourt est victime d’une réputation libertine, dans une société extrêmement conservatrice, aussi bien en France qu’au Canada, à l’époque victorienne. Or, après une jeunesse difficile en France, où elle ne trouve pas la réalisation de son idéal romantique, elle découvre enfin la passion amoureuse dont elle rêvait, avec un brillant journaliste, à la personnalité exceptionnelle. Avec lui, elle n’hésite pas à partager la rude vie des pionniers au Manitoba. Non contente de seconder son mari dans sa tâche de journaliste, elle s’affirme avec audace comme une féministe déterminée, revendiquant pour les femmes aussi bien le droit à l’instruction que la résistance à la tyrannie tranquille de la gent masculine. 

            Christine de La Salmonière offre tout au contraire l’image lisse, mais fragile, de l’épouse chrétienne idéale, bien intégrée à la vie paroissiale du Manitoba français. Perdue au milieu des Métis canadiens, la jeune aristocrate aux goûts frivoles est allée jusqu’à se muer en véritable fermière, gérant l’exploitation d’élevage aux côtés de son mari. Mais, en raison d’une santé fragile, elle n’a d’abord laissé qu’une trace fugace dans la vaste province, où elle a été oubliée pendant un siècle. Cependant elle écrivait… et l’écriture transfigure la vie quotidienne. Elle est ainsi devenue une figure de proue de la colonisation francophone de l’Ouest, par la grâce de son autobiographie, enfin retrouvée après un long oubli. Toutes les descendantes des pionnières pourront y reconnaître une parcelle de leur saga familiale. Comme l’écrit Annette Saint-Pierre, fondatrice des Éditions des Plaines : « Peut-être aussi, enviera-t-on Christine d’avoir été immortalisée dans l’histoire du Manitoba. »

Bernard PENISSON

 

Je vais vous entretenir ce soir [14 juin 2016] de deux héroïnes que l’on croirait sorties d’un roman d’aventures du XIXe siècle, de deux héroïnes de l’Ouest canadien et qui ont participé vaillamment chacune à sa manière à l’épopée des Français au Canada. Coïncidence de vie extraordinaire, ces aventurières sont toutes les deux angevines de naissance, toutes les deux devenues manitobaines et toutes les deux par passion amoureuse, et elles ont laissé une trace dans la grande histoire du Canada, en particulier dans celle du Manitoba. En effet, Louise-Eugénie d’Hellencourt a vécu à Sainte-Anne-des-Chênes, puis à Winnipeg, avant de partir pour le Québec. Elle est enfin retournée en France, après un séjour de trente-sept ans au Canada. Christine de La Salmonière a vécu à Sainte-Rose-du-Lac pendant deux ans et demi seulement, avant de revenir elle aussi dans la mère-patrie. L’une a vécu au Manitoba de 1891 à 1905, l’autre de 1894 à 1896. 

première partie :   Pourquoi venir au Manitoba ?

            Comment ces personnes nous sont-elles connues ? Louise-Eugénie est l’épouse du journaliste Henri Lefebvre d’Hellencourt, proche du premier ministre canadien Wilfrid Laurier. Cette femme n’était pas de celles qui restent très longtemps dans l’ombre d’un mari, si prompt à capter la lumière soit-il.

            Quant à Christine, elle a rédigé un cahier de souvenirs, à Nice, vers 1902. Christine tenait en effet un journal au Manitoba, pour lutter contre la solitude et l’ennui. Elle cite des lettres à sa mère, qu’elle a récupérées en rentrant à Nice. À partir de ces matériaux, elle a composé un manuscrit, divisé en 30 chapitres, et apparemment sans titre.  En 1984, une arrière-petite-fille de Christine découvre le manuscrit, le dactylographie et l’intitule En route pour Sainte-Rose-du-Lac. Le livre, rebaptisé désormais Soupe maigre et tasse de thé, est publié en septembre 1994, par l’éditrice Annette Saint-Pierre, à Winnipeg, 90 ans après sa rédaction et 100 ans après l’arrivée  de Christine au Manitoba.

            Mais pour quels motifs ces deux jeunes femmes se sont-elles aventurées dans l’Ouest  canadien ?

                                   I. Pourquoi venir au Manitoba ?

                        A. Les origines des pionnières

            1° La jeunesse agitée de Louise-Eugénie

            Louise-Eugénie Bellard est née le 4 février 1867 à Nueil-sur-Layon (Maine-et-Loire), dans le sud de l’Anjou. Ses parents étaient des propriétaires terriens, assez aisés, car Louise-Eugénie fut « élevée avec un certain luxe ». La famille Bellard s’était installée à Mayé, près de Thouars, lorsque le père de Louise-Eugénie mourut accidentellement. Au cours d’une visite à la ferme de ses parents, Alexis Bellard tomba au fond d’un puits, à neuf heures du soir. C’est une véritable tragédie pour Louise-Eugénie qui se retrouve donc, à 8 ans, orpheline de père. Trois ans plus tard, sa mère se remarie, mais avec un garçon de ferme de cinq ans son cadet. Comment Louise-Eugénie, qui avait alors 11 ans, accepte-t-elle le remariage de sa mère avec un domestique ? Probablement avec amertume.

            La vie familiale poursuit cependant son cours quatre années encore. C’est alors que le 17 avril 1882, la jeune fille, âgée seulement de 15 ans, épouse un propriétaire terrien aisé, Louis Aimé Renard, demeurant à Brie, dans les Deux-Sèvres, et de 13 ans son aîné. Les deux conjoints sont-ils bien assortis ? Louise-Eugénie est élancée, blonde aux yeux clairs, mais avec un regard orageux qui semble contenir une sourde révolte. Elle paraît bien jeune pour convoler. Un seul fils naît de cette union, Achille Renard, le 2 mars 1883. Or, le jeune ménage habite pendant plus de cinq ans dans la grande maison des beaux-parents Renard. Louis Aimé a vécu avec ses parents jusqu’à son mariage et, pour lui, la situation se poursuit naturellement. Certes, le logis est vaste, il comprend cinq pièces et un corridor au rez-de-chaussée et six chambres au premier étage. Mais cette existence commune avec son beau-père et sa belle-mère ne convient pas à Louise-Eugénie. Les goûts et les habitudes de ses beaux-parents ne sont pas les siens. À la longue, la jeune femme supporte mal la présence constante de ses beaux-parents. « Dans certains couples, il arrive que beaucoup de choses soient cachées au conjoint, dont on parle, en revanche, avec ses propres parents, à telle enseigne que les opinions de ces derniers acquièrent plus d’importance que les sentiments et les opinions du conjoint. Il n’est pas facile de supporter longtemps cette situation, […] ».

            Mais plus peut-être que l’âge, ce sont les goûts et les tempéraments qui séparent les époux. Louis Renard aime la tranquillité de son village. Louise-Eugénie, insatisfaite, imaginative, ambitieuse, préfère les sorties, les séjours en ville et les beaux officiers. Elle s’ennuie à la campagne, telle une nouvelle Emma Bovary. Dotée en effet d’une certaine instruction et d’une volonté affirmée d’indépendance, Louise-Eugénie souffre de se voir confinée dans le rôle de maîtresse de maison villageoise. Elle n’a que 16 ans, l’âge des crises d’adolescence et des rêves sentimentaux. Pour s’évader du carcan familial, Louise-Eugénie fréquente souvent les foires de Thouars, Parthenay, Niort, Loudun et Saumur. À Thouars, elle rencontre des officiers  avec qui elle noue une correspondance galante. Elle excelle à donner à ces officiers des rendez-vous auxquels d’ailleurs elle ne vient pas. Elle joue et se joue de leur rivalité amoureuse. Elle ne signe pas toujours ses lettres, ce qui ajoute à son mystère.

            Elle aime aussi beaucoup Poitiers, ville de garnison. Sur 36.000 habitants en 1880, Poitiers compte alors un effectif de 3.800 militaires. Louise-Eugénie profite de sa famille à Poitiers pour aller au théâtre sur la place d’armes avec sa cousine et des amies. Le soir, elle  rentre fort tard, ou parfois elle dort au Plat d’Étain. Elle prend plaisir aussi à contempler les revues militaires. Souvent elle se promène avec un capitaine et on l’aperçoit au café de La Terrasse. À plusieurs reprises son mari vient à Poitiers pour la ramener à Brie, mais sans succès la plupart du temps. Cependant elle promet à son mari de changer de vie s’il vient résider dans une ville importante.

             Alors Renard décide d’acheter une étude d’huissier à Angoulême, où il s’installe en octobre 1887. Il paie à son épouse les services d’une jeune bonne, mais que madame a engagée elle-même pour faciliter ses liaisons. Très bavarde, elle raconte ses aventures galantes à la bonne. Elle fait d’interminables promenades et dépense sans compter pour acheter des toilettes. Très inquiet, Renard avertit les fournisseurs de madame de ne lui faire aucun crédit. Il fait même passer des avis en ce sens dans la presse locale. Puis Louise-Eugénie,  âgée d’à peine vingt ans, rencontre le capitaine Rioux de la garnison d’Angoulême et l’on jase. À la mi-janvier 1888, Louise-Eugénie reçoit chez elle cet officier en l’absence de son mari. Puis le 27 janvier, elle se promène à Poitiers au bras de ce même officier. À la mi-février, elle se rend à Bordeaux, toujours avec ce capitaine.

            D’après elle, Renard fait alors à sa femme des scènes de jalousie épouvantables. À deux reprises il interpelle le capitaine Rioux pour qu’il cesse de voir sa femme. Sans succès. Il écrit alors au général pour demander la mutation de cet officier. Le général répond que cela prendra un certain temps. Renard porte alors deux plaintes en adultère contre sa  femme, l’une à Angoulême, l’autre à Saintes. Rien n’y fait. Renonçant alors à faire obéir cette femme décidément libérée, Renard décide de quitter Angoulême et de rentrer dans son village. Le 22 avril 1888, le jour du déménagement, Louise-Eugénie s’absente dans la soirée pour ne rentrer que vers minuit : elle faisait ses adieux à messieurs les officiers. En fait, elle est bien décidée à divorcer. Ses escapades n’ont-elles pas commencé en 1884, l’année du vote de la loi autorisant le divorce en France (27 juillet) ? Elle craint maintenant d’avoir un dossier très lourdement chargé. Elle imagine donc tout un stratagème pour compromettre son mari.

            Au village de Brie, en effet, elle tente en vain de jeter une jeune bonne dans les bras de Louis Aimé Renard. Elle fait ensuite à celui-ci quelques scènes de ménage hautes en couleur, qui nécessitent l’intervention de l’adjoint au maire et du garde-champêtre pour la calmer. En mai 1888, Louise-Eugénie vient enfin résider à Tours. Le 7 juin 1888 Renard demande donc le divorce en justice. Une longue enquête s’ensuit. Le procès en divorce tourne à la confusion de Louise-Eugénie. Aucun des faits qu’elle reproche à son mari ne peut être prouvé. Mais tous les faits qu’il lui oppose sont corroborés par des témoins, d’ailleurs souvent sur de simples rumeurs. Le 19 février 1889, le tribunal civil de première instance de Bressuire prononce donc le divorce aux torts de madame Renard.

            Mariée trop jeune, à 15 ans, mère à 16 ans, à 22 ans Louise-Eugénie divorce. Or au même moment, un brillant lieutenant de 26 ans, se trouve en garnison à Tours, au 66e régiment d’infanterie. Il vient d’être admissible à l’École supérieure de guerre, l’année même de l’admission du lieutenant Philippe Pétain. Très cultivé, ancien élève de Sainte-Croix de Neuilly, et de la prépa du lycée Henri IV, il a été admis à Saint-Cyr, dans la promotion Égypte (1881-1883). Il sait l’anglais et l’allemand. C’est un fringant cavalier, d’une bonne famille catholique parisienne. Ce jeune baron arbore une fière devise de gentilhomme, “ J’arde dy course ˮ, parfaitement adaptée à son tempérament impétueux. Il s’appelle Henri Lefebvre d’Hellencourt. C’est sans doute à Tours que Louise-Eugénie le  rencontre. Or, le lieutenant Henri d’Hellencourt prépare de nouveau le concours de l’École de guerre. Sa préparation est perturbée par la présence passionnée de Louise-Eugénie. Dès l’écrit, en 1890, le lieutenant échoue. Il rédige alors sa lettre de démission de l’armée de terre, à Tours, le 2 septembre 1890.

             Coup de tonnerre pour la mère du lieutenant. C’est une veuve énergique de 48 ans, qui plaçait de grands espoirs en son fils. Les pressions familiales se font intenses. Au bout d’un mois, le 13 octobre 1890, d’Hellencourt écrit au ministre de la Guerre pour solliciter sa réintégration dans l’armée. Mais le mariage des officiers est soumis à l’approbation du ministre de la Guerre. L’autorisation repose essentiellement sur deux conditions : une enquête de moralité concernant la future épouse, et le montant de sa dot. Henri d’Hellencourt est alors muté à Belfort, au 35e régiment d’infanterie. Ni Louise-Eugénie, ni Henri ne supportent cette séparation. Louise-Eugénie, qui a conservé une résidence à Tours, vient habiter à Belfort. D’Hellencourt envoie donc de Belfort une nouvelle et définitive lettre de démission au ministre de la Guerre, le 27 juin 1891. Si l’on en croit une tradition familiale, il se retire à Winnipeg  au Canada. pour s’être battu en duel avec son colonel,. Cette légende ne peut que le transformer en héros aux yeux de Louise-Eugénie. C’est enfin l’homme de sa vie. 

            2° La jeunesse studieuse de Christine

            Angevine elle aussi, la sage Christine de Caqueray voit le jour le 25 décembre 1873 au château de La Salle, à Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire), à une vingtaine de kilomètres de Nueil-sur-Layon.  Elle est le quatrième enfant d’une famille qui en compte huit. Son père, le vicomte Charles de Caqueray (1816-1882), est propriétaire terrien et maire de la commune. Fort généreux avec les pauvres, il est aussi essayiste à ses heures et on lui doit plusieurs ouvrages, dont un traité politique : De l’alliance entre la monarchie héréditaire et le vote universel dans l’avenir de la France, publié à Paris en 1851. Le vicomte a épousé en secondes noces, le 20 mars 1869 à Nice, une jeune noble de 27 ans sa cadette, Marie Joséphine Elisabeth de Bourgevin de Vialart de Moligny (1843-1920). Cette jeune personne est elle aussi propriétaire. Sa mère est d’origine anglaise et réside à Nice.    

            Comme ses frères et sœurs, Christine reçoit une éducation soignée, dispensée par ses gouvernantes française et anglaise. Christine, qui a d’ailleurs une tante à Florence, parle couramment l’italien et l’anglais. « Beaucoup d’Anglaises […] sont étonnées de m’entendre parler l’anglais si correctement, aussi les félicitations ne manquent pas », écrit-elle à son arrivée au Manitoba. (Soupe maigre et tasse de thé, p. 38) Le neuvième anniversaire de Christine est marqué par un grand deuil familial, la mort du père, le 25 décembre 1882. À peu près au même âge que Louise-Eugénie, Christine se trouve donc orpheline de père. Madame de Caqueray se retire alors à Nice, auprès de sa mère, avec ses enfants. Elle vend le château de La Salle coupant ainsi les liens avec son bref passé angevin.

            Christine est parfaitement initiée à la vie mondaine, aux fêtes et aux voyages d’agrément (p. 12). Elle mène la vie d’une jeune aristocrate sans soucis matériels. Elle est ouverte à l’horizon européen. Elle correspond en effet avec des membres de sa famille résidant à Londres, Paris ou Florence. « J’aurais dû naître Italienne ou Espagnole, […] Ne suis-je pas habituée à la rive d’azur, toute parfumée de violettes, de roses et de fleurs d’orangers ? », écrira-t-elle plus tard au Manitoba. (p. 142) Après l’éducation reçue des gouvernantes, Christine est envoyée en pension chez des religieuses, à Faverney, en Haute-Saône, en 1889 : « Dans ma quinzième année, […] j’étais en Franche-Comté, dans un pensionnat de Dames Dominicaines. […] J’étudiais, dans une petite cellule, mon piano ». (p. 142) Elle prend en effet des leçons de musique et joue fort bien du piano. Mais elle manifeste aussi des dons de cavalière et de chasseresse, qualités qu’elle mettra en valeur dans l’Ouest canadien. Elle est maintenant  devenue « la jeune Française, si fière de sa noble origine ». (p. 45)

            Pour compléter son éducation et la préparer au mariage, sa mère a donné à Christine des conseils diamétralement opposés aux pensées et à la conduite de Louise-Eugénie. Il s’agit de ne songer qu’à son mari : « Sois prévenante pour lui, devinant ses moindres désirs avant qu’il ne les manifeste. Aie pour lui mille attentions charmantes, réjouis-toi avec lui de ses joies, mais surtout prends à cœur ses ennuis et ses peines. Qu’il sente qu’il a auprès de lui un autre lui-même. Dans la mesure du possible, seconde-le, oublie tes goûts pour les siens. Ne le tourmente pas avec les histoires de bonnes et de domestiques. Près de lui, aie toujours un visage souriant ; qu’il soit sûr en rentrant chez lui d’être toujours accueilli avec un franc et aimable sourire. Évite bien toute discussion, cède toujours et souviens-toi que, par la douceur et les caresses, tu obtiendras tout… […] Tout cela te paraîtra bien facile et bien doux au commencement, mais avec les années tu le trouveras peut-être plus difficile… » (p. 88)

            La réalité quotidienne est en effet plus terre-à-terre : comment cuire un canard ? « Je n’ai jamais fait la cuisine, avoue Christine. Je sais bien battre un œuf à la coque ou sur le plat [sic], faire aussi des confitures, et c’est toute ma science culinaire. Mais un canard ? » (p. 92) Et comment gérer le budget du ménage ? « C’est vrai, je n’ai aucune idée de la valeur de l’argent […] Jusqu’à maintenant, toutes mes dépenses se réduisaient à des bagatelles, musique, fleurs, rubans, colifichets, des riens, quoi ! » (p. 123) Au total, à la veille de son mariage, Christine se présente comme « une jeune fille de bonne famille qui sort des Dominicaines ». (p. 280)   

                        B. Voyages de noces au Manitoba

            1° Le remariage discret de Louise-Eugénie

            En juillet 1891, Louise-Eugénie Bellard s’embarque pour le Canada et pour l’aventure avec Henri d’Hellencourt. Dans la plus stricte intimité, les deux émigrants se marient à Montréal, le 26 août 1891, devant un pasteur protestant et deux témoins. L’acte a été rédigé en anglais. Ainsi, la villageoise Louise-Eugénie Bellard devient en toute discrétion la baronne Lefebvre d’Hellencourt.          

            La mère du lieutenant d’Hellencourt, très pieuse, a vivement désapprouvé le mariage de son fils, si brillant, avec une jeune femme divorcée à la conduite émancipée. Elle a réussi une première fois à faire revenir son fils sur sa démission d’officier.

            Mais Louise-Eugénie, qui s’est prise d’un amour passion pour le beau lieutenant, et qui est dotée d’une grande force de caractère, l’emporte finalement. Cependant Madame mère ne s’avoue pas vaincue. Elle ne va pas tarder à faire alerter le clergé catholique du Manitoba où,  dans l’anonymat supposé de l’immense Prairie canadienne, son fils et Louise-Eugénie croient avoir trouvé refuge. Cette mère attentive, d’une rigueur toute janséniste, veut  arracher son fils à l’étreinte de l’enfer.

            2° La ténacité de Christine

            Au contraire, pour Christine, « les mariages sont faits au Ciel » (p. 11-13) Ils n’en sont pas moins difficiles à obtenir. Toute jeune, Christine est tombée amoureuse de son cousin Joseph de La Salmonière, un grand gaillard moustachu et flegmatique. Passion partagée. Lorsque Christine eut 16 ans, et Joseph 19, les deux jeunes gens demandèrent à leurs parents la permission de se marier. La réponse foudroyante fut « un veto absolu ». (p. 11) Christine et Joseph étaient en effet cousins germains par leurs mères, les sœurs Marie-Caroline et Marie-Joséphine de Bourgevin de Vialart de Moligny. De plus, les deux jeunes gens n’avaient pas de ressources financières, même si Joseph avait fait des études  à l’École vétérinaire de Beauvais, études qui lui seraient fort utiles plus tard. « Souvenez-vous, pauvres enfants, qu’on ne vit pas que d’amour et d’eau fraîche » (p. 90), leur répétait la mère de Christine qui avait encore six enfants à établir.

            Et la sentence tombe, inexorable : il faut séparer à tout jamais les amoureux. En 1891, à l’heure où les d’Hellencourt arrivent au Canada, Joseph est expédié par sa famille à sept mille kilomètres de Christine, dans la province du Manitoba, la plus froide du Canada. Pour les Français de l’époque, c’est une nouvelle Sibérie. On la considère comme une sorte de colonie de déportation pour les jeunes gens à problèmes de la noblesse. Au mieux, Joseph oublierait Christine. Mais c’est compter sans le courage, la ténacité et la passion des deux amoureux.

            Avec un groupe de jeunes Français, Joseph est confié à un homme d’affaires. En fait, ce dernier est un escroc. Il n’a aucun travail à leur donner à Winnipeg. Il  conduit donc les jeunes gens dans un village fondé par les Métis à Sainte-Rose-du-Lac, au sud du Lac Dauphin, sur la Rivière Tortue. Arrivé là, il les abandonne. Sans se décourager, à l’automne 1891, Joseph, qui a du caractère, s’installe sur une terre libre. Le premier hiver, passé dans une cabane avec un autre Français, est terrible. (p. 220-225) Sans ressources, trop fier pour mendier, torturé par la faim, Joseph survit grâce à l’aide d’une famille métisse, celle de Vital Neault. À la belle saison de 1892, Joseph travaille dans les fermes voisines, celles des familles métisses. Puis il achète des bœufs et des chevaux.

            Pendant ce temps à Nice, telle Pénélope attendant le retour incertain d’Ulysse, Christine est soumise à l’épreuve des prétendants que sa famille lui présente. On multiplie pour elle les fêtes, les voyages d’agrément, les distractions. « Que de luttes, écrit-elle, il m’a fallu soutenir, pendant quatre longues années, pour lui conserver ma fidélité. » (p. 12) On lui fait miroiter la fortune d’un tel, le grand nom d’un autre, le château d’un troisième… En vain. Les parents très catholiques obtiennent alors du pape Léon XIII une dispense pour le mariage. Le père de Joseph a été Zouave pontifical, ce qui facilite le succès de la démarche juridique. De plus, Joseph est le filleul de Mgr Dupanloup, le célèbre évêque d’Orléans. Joseph reçoit donc l’ordre de rentrer en France. Le 12 février 1894, le mariage avec Christine est célébré à Nice. Après quelques semaines de lune de miel, il leur reste à rejoindre le Manitoba. Pendant quatre ans, écrit Christine, « Maman m’avait dit et redit, sur tous les tons, les épreuves qui m’attendaient en Amérique. […] Non l’Amérique ne m’effrayait pas plus qu’un coin éloigné de la vieille Bretagne. » (p. 18)

 

                        C. Ordre moral et solitude au Manitoba

            1° Louise-Eugénie au ban de Sainte-Anne-des-Chênes

            Vers la fin du mois d’octobre 1891, Louise-Eugénie, qui a maintenant 24 ans, arrive avec son mari à Sainte-Anne-des-Chênes, à 35 kilomètres au Sud-Est de Winnipeg. C’est déjà un village, à la différence de Sainte-Rose-du-Lac. Il compte près de 1000 habitants, avec une église, un couvent, trois écoles, une mairie. Il possède même des magasins, dont un poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson, et aussi une fromagerie. Mais le chemin de fer n’y passe pas encore. Il faudra attendre l’année 1898.

            C’est « dans une espèce de cabane », que le couple d’Hellencourt endure l’hiver sur un lot de terre loué. Ce fut le premier de ses quatorze hivers manitobains. [Moyenne des mois d’hiver 1891-1898 : novembre -9° ; décembre -11,6° ; janvier -21,8° ; février -17,8° ; mars -8,7°].

            Par ailleurs, le curé fondateur du village, Raymond Giroux, note avec regret, dans une lettre à Mgr Taché (24 mars 1892), l’archevêque de Saint-Boniface, que ce fils de bonne famille et sa femme ne viennent pas à l’église. Mais ils professent des sentiments chrétiens, écrit-il. Alors qu’ils ont recueilli un jeune Français mourant, « ils ont beaucoup contribué à la conversion de ce pauvre malheureux […] Madame d’Hellencourt, elle-même, devant moi a engagé ce pauvre malheureux endurci à se confesser. » C’est le 17 février 1892. Mais la tempête de mars  va se déchaîner. Selon un proverbe manitobain, « quand mars commence en mouton, il s’achève en lion ».

            Un jour de mars en effet, le curé Giroux reçoit la lettre d’un prêtre français, dûment renseigné par la mère d’Henri d’Hellencourt. Cette lettre lui apprend, à sa grande stupéfaction,  que l’ex-officier a épousé une femme divorcée. Raymond Giroux convoque aussitôt ce drôle de paroissien pour lui faire part de cette lettre. Surpris, d’Hellencourt refuse poliment de se séparer de la femme qu’il aime.

            Raymond Giroux écrit aussitôt à Mgr Taché pour lui demander quelle conduite tenir « envers ce couple adultère », dont le village ignore l’union illégitime. « Certaines familles reçoivent Madame d’Hellencourt, qui ne la recevraient pas, si on savait ce qu’elle est » (24 mars 1892). Le prêtre voit encore régulièrement d’Hellencourt, car il reçoit pour lui de l’argent de sa mère. Il  essaie à chaque visite d’obtenir la séparation des amants. Sans succès.

            Le comble est atteint le jour de Pâques 1892, le 17 avril. Bravade, nostalgie spirituelle ou effort désespéré pour sauver les apparences, Louise-Eugénie ose venir à la messe. « On voit qu’elle n’a pas conscience de sa position », écrit le curé à l’archevêque (1er mai 1892).

             Mgr Taché réagit alors avec vivacité. Selon le droit canonique, il interdit l’entrée de l’église au jeune couple français. Terrible décision, qui met les d’Hellencourt au ban de la société canadienne-française. Beaucoup de portes se ferment devant Louise-Eugénie et son mari. Ils se retirent un peu à l’Est du village et construisent une petite maison d’un étage, appelée Le Coteau, dans la forêt. À la tête d’un élevage de 50 moutons, le lieutenant mène aussi une vie de bûcheron, soutenu par ses amis Métis, farouches militants du parti libéral, favorables à Wilfrid Laurier. Lorsque celui-ci devient Premier ministre du Canada en juin 1896, c’est l’explosion de joie chez les Métis et les libéraux francophones. C’est la consternation chez les conservateurs, et en particulier chez le clergé catholique du Manitoba. Les d’Hellencourt quittent la campagne à la fin d’octobre 1897 pour aller résider à Winnipeg. Dans la capitale du Manitoba, Henri va commencer une brillante carrière de journaliste au service de Sir Wilfrid.

            Mais les traces de l’exclusion dont ils ont souffert à Sainte-Anne sont profondes. Cet ostracisme ne disparaît pas vraiment à Winnipeg, et encore moins à Saint-Boniface.

            2° Christine et la vastitude de Sainte-Rose-du-Lac

            Après avoir traversé l’Atlantique sur le paquebot La Touraine du Havre à New York, Christine et Joseph arrivent par le train à Winnipeg vers le 27 avril 1894. Ils sont accompagnés par le frère cadet de Christine, Charles. Ce dernier a séjourné à Sainte-Rose en 1893. L’accueil des habitants de Winnipeg est aimable (p.37). Joseph et Christine achètent des meubles à bon marché, mais neufs. Or quel curieux sermon le dimanche à l’église : « on a parlé argent pendant une demi-heure. On exhortait les fidèles à payer la dîme […] avec menace de dénoncer du haut de la chaire ceux qui s’y refuseraient » (p. 36).

            Et puis c’est le voyage par chemin de fer jusqu’à Arden, terminus de la voie à 90 km de Sainte-Rose. Enfin, après deux jours pénibles de voiture à cheval par des pistes détrempées par la fonte des neiges, voici Sainte-Rose-du-Lac, ou plutôt quelques maisons dispersées à travers bois et prairies. On va souper chez la famille métisse du patriarche Benjamin Neault. Et puis, c’est le choc : l’arrivée dans la maisonnette de Joseph. Elle est vide, meublée en tout et pour tout de deux poêles, à 6 km de la famille la plus proche. Les meubles, bloqués par l’état des routes, n’ont pas pu suivre d’Arden à Sainte-Rose. Christine a vingt ans ; elle est enceinte ; elle est épuisée par un mois de voyage :

            « Serez-vous étonné, cher lecteur, si je vous dit que j’ai été, les trois premiers jours, dans un profond désespoir ? […] J’avais beaucoup souffert en voyage, j’étais malade en arrivant, je n’avais pas de lit pour me reposer, […] Ne pouvant m’habituer à la nouvelle nourriture, je mangeais à peine pour ne pas mourir de faim. […] après avoir regardé, à mon premier lever, cette campagne déserte, cette maison isolée et vide, je n’étais plus maîtresse de mes nerfs, et je m’abandonnais au plus violent désespoir. […]

             Pendant que mon frère s’occupe de l’écurie, et que mon mari se rend au village, je m’éloigne un peu de la maison et je prête l’oreille à ce grand silence de la nature qui m’environne. […] Les arbres sont sans feuillage, et l’eau partout, l’eau du dégel, l’eau des inondations. » (p. 49-51)   

            Depuis l’automne 1892, la Rivière Tortue est devenue la paroisse de Sainte-Rose-du-Lac avec un prêtre permanent. Christine espère trouver des encouragements auprès du missionnaire oblat, Français de surcroît. Originaire de l’Ardèche, le R.P. Jules Decorby (1841-1916) est arrivé au Manitoba en 1867, l’année de la naissance de la Confédération canadienne. Sa passion, c’est d’évangéliser les Indiens. « Joseph lui témoigne beaucoup d’amitié ; les Sauvages et les Métis […] l’adorent ; mais […] il me déplaît souverainement », note Christine, qui garde un mauvais souvenir de leur première rencontre. « C’est un petit homme pétri d’esprit, poursuit Christine, […] taquin comme il n’est pas permis de l’être, moqueur par-dessus le marché et malin comme un singe. » Christine, nostalgique, parle de sa chère France, le Père réplique « à fond de train » : « Hâ ! hâ ! les Français ! oui ! ces canailles de Français, ces horribles Français, ces Français sans religion, sans foi ni loi, qui viennent ici détraquer les indigènes, […] Je n’aime que les Sauvages. » Et comme Christine interloquée fait allusion à la séparation récente d’avec sa mère : « Votre mère, votre mère, réplique le Père, mais elle est peut-être morte à cette heure. Si cela est, vous ne le saurez que dans un mois. » Choquée, Christine préfère se retirer immédiatement, tandis que le Père Decorby hausse les épaules en riant. (p. 66-68) Il est remplacé dès juin 1894 par un autre Oblat, le Père Philippe Valès, de Nîmes. Cet homme austère ne resta qu’un peu plus d’un an dans la paroisse de Sainte-Rose (jusqu’en octobre 1895). 

 

 

 

 

 

 

 

            [Selon le psychiatre français Antoine Porot (1876-1965), le bovarysme (du roman de Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1857) est le « cas des jeunes femmes insatisfaites, qu’un mélange de vanité, d’imagination et d’ambition portent à des aspirations au-dessus de leur condition, surtout dans le domaine sentimental. »]

 

 

L’entrée dans l’époque moderne est marquée par les règnes concomitants de souverains exceptionnels: François Ier, roi de France de 1515 à 1547 ; Charles Quint, roi d’Espagne de 1515 à 1557, et empereur du Saint Empire romain germanique de 1519 à 1556 ; Henri VIII, roi d’Angleterre et d’Irlande de 1491 à 1547 ; Soliman le Magnifique, sultan ottoman de 1520 à 1566.

L’activité maritime est intense. Les trois monarques européens participent à la course aux grandes découvertes avec les moyens navals et financiers dont ils peuvent disposer: importants pour l’Espagne, modestes pour la France et réduits pour l’Angleterre pays assez pauvre et peu peuplé. En Méditerranée, les pays riverains vont s’opposer par l’intermédiaire des deux plus fameux marins du temps, Kheir el Dyn Barberousse et Andrea Doria qui vont se combattre jusque tard dans leur âge.

Pendant la première moitié du XVe siècle, François Ier va développer une politique en deux volets pour contrer Charles Quint et chercher à assurer la liberté de trafic avec les Indes.

A la suite d’une série d’échecs militaires sur terre le Roi Très-Chrétien cherche le soutien de l’Empire ottoman et établit des relations diplomatiques avec lui. Il poursuit des objectifs tout à la fois stratégiques et commerciaux. Ne disposant pas d’une marine de guerre permanente, il cherche dans un premier temps à obtenir l’appui de la puissante flotte turque pour attaquer l’Italie par la mer. Il veut également développer le commerce vers l’Asie passant par les routes traditionnelles en négociant des accords marchands préférentiels avec les ports du Levant sous domination ottomane.

Enfin, soucieux de pouvoir disposer d’une route alternative indépendante de toute tutelle étrangère et affirmer les droits de la France outre mer face aux Ibériques, il envoie plusieurs missions maritimes d’exploration à la recherche du passage du Nord-Ouest.

En Méditerranée, l’alliance navale avec les Turcs n’atteint pas les objectifs fixés ; c’est un échec stratégique. Elle conduit pourtant à la signature en 1544 d’un traité de paix entre le Saint-Empire romain germanique et le royaume de France ; elle permet aussi d’établir d’une ambassade permanente à Constantinople, préalable diplomatique qui permettra la signature de Capitulations en 1569.

En Atlantique, à défaut de découvrir une nouvelle voie maritime vers les Indes, Jacques Cartier donne le Canada à la France.

  1. Facteurs historiques médiévaux

Selon l’amiral Auphan, « Quand on comprime à l’extrême, l’histoire de la Méditerranée se réduit aux tableaux d’un diptyque : celui où la civilisation chrétienne s’est élaborée au sein de l’ordre romain et celui où une intruse, la civilisation musulmane, est venue l’attaquer et a essayé de la dominer, créant un déséquilibre qui dure encore. L’assaut de l’islam a été conduit d’abord par les Arabes (sept siècles) ensuite par les Turcs ottomans (cinq siècles)1. »

La reconquête menée au VIe siècle sous Justinien, empereur romain d’Orient, restaure la quasi totalité du territoire romain. L’ensemble des îles de la Méditerranée et la plus grande partie de ses côtes sont sous domination byzantine et donc chrétienne quand l’islam apparaît.

« Le 8 juin 632, selon la biographie traditionnelle, le Prophète mourut après une brève maladie. Son œuvre était immense. Il avait apporté aux peuples païens de l’Arabie occidentale une nouvelle religion, de niveau beaucoup plus élevé que le paganisme qu’elle remplaçait, grâce à son monothéisme et à ses doctrines éthiques. Il avait doté cette religion d’une révélation qui allait devenir avec les siècles le bréviaire de pensée et d’action pour d’innombrables millions de croyants. Mais il avait fait plus encore : il avait établi une communauté et un État bien organisé et bien armé, dont la puissance et le prestige étaient désormais l’élément prédominant en Arabie2. »

Le Prophète n’a laissé aucune instruction pour sa succession. C’est son beau-père Abou Bakr, qui est coopté. Il se voit donner le titre de Khalifa (ou député du Prophète), transposé en Europe sous la forme de calife. Cette élection inaugure la grande institution historique du Califat. Son général en chef, Khalid ibn al-Walid décide de sa propre initiative la suite des opérations en fixant un programme d’expansion militaire qui débute par la victoire d’Aqraba en 633 qui assoit l’autorité du gouvernement de Médine sur les Arabes. Les Romains subissent une série de défaites sur terre à partir de 634, dont la plus cuisante sur le Yarmouk en 636 qui livre aux Arabes l’ensemble de la Syrie et de la Palestine. En 655 ou 656, les Arabes remportent aussi une victoire navale surprenante sur les Byzantins au large de Phoenix en Lycie à la bataille dite « des mâts »3

Cent années seulement séparent la mort du Prophète de la bataille de Poitiers, point d’arrêt à l’avancée de l’islam en Occident. Vers l’Orient, l’empire omeyyade s’étend jusqu’aux rives de l’Indus. Cette conquête est pérenne, car l’Espagne et Israël exceptés, aucun territoire n’a été perdu depuis.

De 1096 à 1291, les Croisades ramènent une présence chrétienne en terre sainte, quatre cent soixante ans après le défaite de Yarmouk.

« La croisade était une réponse tardive à la jihâd, « la Guerre sainte » pour l’Islam ; son objectif était de récupérer par la guerre ce qui avait été perdu par la guerre, pour libérer les lieux saints de la chrétienté et pour les ouvrir de nouveau sans entrave aux pèlerinages chrétiens4».

Bien que la voie maritime soit très empruntée par les croisés, ils ne sont jamais attaqués sur mer, tant la suprématie navale chrétienne est à présent totale.

L’échec militaire final des croisades a pourtant des retombées économiques positives : « Le principal effet durable des croisades, pour l’ensemble de la région, affecta les échanges. Des colonies de marchands occidentaux s’étaient établies dans les ports du Levant sous l’autorité des Latins. Ils survécurent à la reconquête musulmane et développèrent un commerce considérable d’exportations et d’importations5 ».

Ce commerce va se perpétuer, en particulier grâce à l’empire Byzantin, trait d’union avec l’Occident.

B- L’Europe et la Méditerranée à l’aube du XVIe siècle

La prise de Constantinople en 1453, soit trente-neuf ans seulement avant la fin de la reconquista espagnole, met fin à un millénaire d’Empire romain d’Orient et à la transformation de l’État ottoman en un empire musulman de longue durée, à cheval sur trois continents et héritier du Califat6 en 1516 en raison de la conquête de l’Égypte. Il se heurte alors à Venise, grande puissance maritime méditerranéenne qui possède la plupart des îles de mer Égée, la Crète, a également une présence côtière en Morée et se rend maîtresse de Chypre en 1489. 

  1. Les guerres européennes

Pendant la période considérée, l’Europe est en proie à une suite quasi ininterrompue de conflits majeurs.

  • De 1494 à 1517, les guerres d’Italie opposent le Royaume de France aux États italiens.
  • À partir de 1519 jusqu’en 1559, la France va lutter pour défendre son existence et pour abaisser la maison d´Autriche, c´est-à-dire l´Autriche et l´Espagne étroitement unies. C’est pendant cette période que François 1er nouera une brève alliance maritime avec l’Empire ottoman.

Les guerres que se livrent les pays européens sont vitales pour ceux-ci. Sur mer, elles prennent toujours le pas sur la lutte contre les Ottomans et les Barbaresques qui ravagent pourtant les côtes.

2. Venise, grande puissance méditerranéenne

La chute de Constantinople menace l’hégémonie maritime de Venise. Elle s’était enrichie en effectuant avec la capitale romaine le commerce des huiles et des soieries.

Centre commercial et financier, Venise est la plus grande puissance du monde à la fin de la période médiévale. En 1423, le doge Mocenigo analyse dans un discours les éléments de la prospérité de la cité : 190 000 habitants, 16 000 ouvriers dans l’industrie de la laine, 3000 dans celle de la soie, 17 000 employés à l’arsenal, 25 000 marins, 3000 navires de commerce, 300 bâtiments de guerre7.

Le commerce entre Venise, le Levant et l’Asie continue de se développer pendant tout le XVIe siècle. Ce n’est qu’au XVIIe qu’il est éclipsé par celui des Portugais8.

3. L’Espagne et l’Empire ottoman, champions de la chrétienté et de l’islam

Par une sorte de mouvement de balancier, un jusant de la présence musulmane à l’extrémité occidentale de la Méditerranée, qui s’achève en 1492 par la prise de Grenade, paraît répondre au flot dans le bassin oriental, marqué par la prise de Constantinople en 1453. Les côtes sud du bassin occidental de la Méditerranée et tout le pourtour du bassin oriental sont sous emprise musulmane.

Selon le professeur Veinstein, l’Empire ottoman se réclame haut et fort de l’islam. Il prétend, incarner l’État islamique par excellence ; être au premier rang des États musulmans, le défenseur de l’orthodoxie sunnite dans sa version hanafite. Enfin, il prétend être le champion de la guerre sainte pour étendre indéfiniment sa domination sur les pays infidèles9. Les États barbaresques d’Alger, de Tunis et de Tripoli vont devenir des régences en faisant allégeance à l’Empire ottoman au XVIe siècle. Bien que la domination soit plus formelle que réelle, elles adopteront son approche politique et spirituelle.

En 1518, Khaïr el-Dyn, renégat fils d’un potier de Mytilène, maître d’Alger fait appel au sultan ottoman Selim et lui offre, en échange de son aide, de placer ses possessions et lui-même sous sa domination. Il se voit décerner le titre de pacha et devient beylerbey (gouverneur de province). Le sultan lui envoie plusieurs milliers de soldats aguerris équipés d’artillerie. « Ainsi se trouve constituée la force militaire, qui, soutenue par la Sublime Porte, associant la maîtrise navale des corsaires avec la puissance et l’efficacité d’une armée de terre moderne et disciplinée, restaure l’ordre religieux et politique de l’islam au Maghreb10 ». Ces troupes terrestres vont servir à la protection d’Alger, permettant aux corsaires d’agir en étant certains de pouvoir retrouver leur sanctuaire au retour de croisière et à Barberousse d’assumer le poste de Kapudan Pacha et de commander en chef la flotte ottomane de 1535 quasiment jusqu’à sa mort en 1546, à l’âge de 80 ans.

Par son action politique, l’Espagne cristallise les aversions et les envies.

Haine des musulmans espagnols et des morisques expulsés de façon massive d’une terre qu’ils avaient conquise sept à huit siècles auparavant ; détestation des habitants des Provinces-Unies prêts à aider les ennemis de leurs occupants ibériques. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, s’y joindront l’exécration des Anglais menacés d’être ramenés à la soumission à Rome par la force, attisée par la frayeur rétrospective engendrée par le spectre de l’Invincible Armada et l’hostilité permanente de tous les protestants à l’égard d’un pays au catholicisme intransigeant et militant. Mais aussi convoitise des richesses venant d’Amérique tant par les États que par les aventuriers de toute nature.

Sa flotte est commandée à partir de 1528 par le génois Andrea Doria, chevalier de Saint Jean de Jérusalem, capitaine général des galères de François Ier dans un premier temps, avant de passer au service de Charles Quint. Âgé de 88 ans, il commande encore à la mer avec succès et s’éteint à 94 ans en 1560.

Cet antagonisme entre l’Espagne, championne de la chrétienté et l’Empire ottoman, héritier du califat musulman conduit à une lutte à mort sur terre comme sur mer.

C-  Les grands changements géopolitiques 

  1. L’évolution des échanges économiques

Au début de la période considérée, l’activité économique en Europe n’est pas en déclin. La France se reconstruit après la guerre de Cent Ans et les industries d’Angleterre est des Pays-Bas sont florissantes. Les échanges sont cependant contraints par de nombreux obstacles physiques et intermédiaires commerciaux. Les routes du nord et de l’est sont difficiles, celles du sud semblent devoir se fermer ; les Turcs sont moins tolérants que les Mongols dont ils ont disloqué l’empire11.

La prise de contrôle total des rives de la Méditerranée orientale par l’Empire ottoman a, pour la majorité des pays européens, un effet psychologique probablement plus fort que ne l’est l’impact économique réel. Le marché de Constantinople est en effet un marché de moindre importance que celui d’Alexandrie. Le trafic des épices et autres produits d’Orient se poursuit grâce à une flotte de commerce ottomane nombreuse jusqu’en 1645, date de son entrée en guerre avec Venise. La supériorité navale de la Sérénissime et des ses alliés va lui permettre de couper les routes de communications maritimes de l’Empire en attaquant avec succès le convoi d’Alexandrie, en faisant la chasse au commerce et le blocus des ports.

Par ailleurs, le bassin occidental de la Méditerranée et le proche Atlantique subissent la pression barbaresque qui rend le trafic périlleux, en particulier pour l’Espagne et le Portugal ce qui va être une des incitations à la recherche de routes maritimes moins exposées.

 Les grandes découvertes

Elles se succèdent à un rythme accéléré :

  • En 1488, le portugais Bartholomeu Dias découvre le cap de Bonne Espérance.
  • Le 12 septembre 1492, le génois Christophe Colomb au service de l’Espagne aborde aux Bahamas.
  • Le 24 juin 1497, le vénitien Jean Cabot, au service de l’Angleterre, aborde au Labrador.
  • Le 22 novembre 1497, le portugais Vasco de Gama franchit le premier le cap de Bonne Espérance d’ouest en est. Il aborde à Calicut, sur la côte de Malabar dans le sous-continent indien.
  • Le 22 avril 1500, le portugais Cabral aborde au Brésil
  • Le 10 août 1500, le portugais Diogo Dias découvre Madagascar, qu’il nomme Saint-Laurent.
  • 1501, le florentin Amerigo Vespucci aurait débarqué sur le continent américain entre le Venezuela et le Brésil ?
  • 21 mai 1502, découverte de l’île de Sainte Hélène, escale qui deviendra importante sur la route des Indes.
  • 1503, Gonneville est le premier français à aborder au Brésil.
  • 1511, le portugais Antonio Habreu découvre la Nouvelle-Guinée.
  • 13 septembre 1513, l’espagnol Balboa traverse l’isthme de Panama et aperçoit l’océan que Magellan baptise Pacifique huit ans plus tard.
  • 20 septembre 1519, le portugais Magellan, au service de l’Espagne, entreprend son voyage autour du monde avec cinq navires armés par deux cent trente-neuf hommes. Il meurt le 27 avril 1521 aux Philippines dans l’île de Mactan. El Caño, un de ses capitaines, rentre au Portugal avec un seul navire et dix-huit rescapés. Il a effectué le premier tour du monde.
  • Le 7 mars 1524, le florentin Verrazano, au service de la France, aborde en Caroline du Sud.
  • Le 5 septembre 1535, le français Jacques Cartier aborde en Nouvelle-France (Canada). 

2- L’évolution de la diplomatie

 Les Capitulations

Lors de la chute de Constantinople, un ambassadeur de Venise est déjà en poste dans la ville. Il est tué en participant à sa défense. Les Ottomans reconduisent pourtant cette fonction de « bayle » de Venise en raison de son intérêt pour aider au règlement des problèmes commerciaux. Il règle en fait tous les différends concernant la plupart des États européens en percevant un pourcentage de la cargaison pour prix de son action. Les grandes puissances européennes vont chercher à se libérer de cette tutelle vénitienne.

Bien qu’il n’y ait pas d’état de guerre, une trêve de trois ans est signée en 1534 entre Sébastien de Gozo, au nom de la France, et le grand Vizir Ibrahim Pacha à Alep. Elle est valable pour les mers du Levant et les territoires ottomans. La date de la signature de cet accord est concomitante de l’alliance en vue d’une intervention de la flotte turque en soutien des intentions françaises en Italie. En 1535 Jehan de la Forest devient le premier ambassadeur permanent de France à Constantinople où il se rend après avoir rencontré Barberousse pour préparer l’attaque de Gênes12. Un premier projet de capitulation franco ottomane n’est pas validé en 1536, mais la trêve est prolongée de trois années en 1537.

La première capitulation française signée avec l’Empire ottoman le sera en 1569. La France est le premier État, après Venise, à se voir accorder un tel traité.

3- L’alliance navale du royaume de France et de l’Empire Ottoman

François 1er cherche à s’entendre avec les Turcs dans l’objectif de conquérir des territoires en Italie. Dès 1520, il envoie son ambassadeur Guillaume du Bellay à Tunis pour prendre de premiers contacts. L’alliance avec le sultan Selim lui paraît objective. Il veut seulement oublier que ce dernier aspire à la prise de l’ensemble du pays et en particulier de Rome pour en chasser le pape. C’est la déroute de Pavie le 24 février 1525 et sa captivité en Espagne qui décide le roi de France à franchir le pas. En 1529, Soliman échoue devant Vienne. Levant le siège, il songe de plus en plus à porter la guerre sur mer, à envahir l’Italie et à mener la grande offensive sur Rome. Il envoie une ambassade en France en 1531 pour renforcer l’alliance. Les relations s’accentuent les années suivantes. En 1538, une flotte française de douze galères, sous le commandement du baron de Saint-Blancard, vice-amiral de Provence, cherche à rejoindre une flotte turque d’une centaine de vaisseaux pour attaquer les Pouilles, la Sicile, puis l’Espagne. Le 27 septembre 1538, Barberousse avec cent vingt-deux navires, met en déroute à Prevenza (près de Lépante) une grande flotte chrétienne à laquelle ne s’est joint aucun navire français.

C’est finalement en 1543 que Barberousse quitte l’Orient avec cent dix galères et quarante galiotes. Paulin, ambassadeur de François 1er est à ses côtés lors des sanglantes razzias effectuées dans les Pouilles, en Calabre et en Sicile. En juillet, la flotte turque fait escale à Marseille où elle est magnifiquement accueillie au nom du Roi par Enghien, commandant d’une escadre de cinquante vaisseaux. Barberousse prend Villefranche et brûle la ville. La flotte combinée va mettre le siège devant Nice qui capitule avec la promesse qu’elle ne sera pas pillée. Les Turcs ne font pas de quartier. Certain de son impunité et conscient de sa force, Barberousse effectue des razzias, comme à Antibes.

Figure 1 : Méditerranée orientale et proche Atlantique

L’hivernage est prévu à Toulon, qui ne compte que 5000 habitants et 635 maisons. Quelles peuvent être les raisons qui ont présidé à ce choix ?

Le rattachement de la Provence, comtat souverain jusqu’en 1481 est donc récent. La ville est une petite ville de la France méridionale qui vit de la pêche et de la culture des oliviers de la vigne et des citronniers. Sa magnifique rade est mal protégée des vents d’est. Le principal navire de combat utilisé en Méditerranée est la galère et les capitaines de galères préfèrent le plan d’eau de Marseille qu’ils trouvent mieux abrité. Ce ne sera qu’en 1599 qu’Henri IV décida de créer une flotte permanente de vaisseaux de guerre et de la baser à Toulon après avoir pourvu la ville d’une darse pour l’y abriter et l’inclure dans les nouvelles fortifications destinées à mieux protéger la ville.

Marseille se serait donc mieux prêtée à l’hivernage des presque 200 galères ottomanes. Trois raisons peuvent être avancées pour expliquer le choix de Toulon. D’une part le problème de la cohabitation des chiourmes turques, composées en totalité d’esclaves chrétiens, dont nombre d’entre eux devaient avoir été enlevés à l’occasion de la prise de navires de commerce de Marseille, et la population de la grande métropole chrétienne n’aurait pas manqué de générer des troubles pour en obtenir la libération. À l’inverse, la présence de rameurs des galères royales dont une forte proportion est composée de musulmans pris au cours de combats ou achetés en Espagne et en Italie pouvait générer le même type d’attente côté turc. Enfin, le choix d’une petite ville située à l’écart des grandes routes commerciales pouvait éviter d’entretenir le retentissement d’une décision de François Ier qui faisait déjà quelque bruit dans la chrétienté.

Des lettres patentes du Roi, en date du 8 septembre 1543, et une attache de Monsieur de Grignan, Gouverneur de Provence, prescrivent aux Toulonnais d’évacuer en totalité la ville, pour céder la place à « l’armée du sieur Barberousse » :

est mandé et commandé à toutes personnes généralement dudit Thoulon de desloger et vuyder ladite ville, personnes et biens, tout incontinent, pour loger l’armée du sieur Barberousse a poyne de la hard pour désobeyssance…

Le Conseil général de Toulon décide alors de négocier13 pour obtenir, en premier lieu, de sauver les olives et les récoltes, ensuite, un compromis quant à l’évacuation de la ville, enfin, un allégement fiscal en dédommagement des pertes subies, fut la tâche des nouveaux consuls.

Le 14 octobre 1543, 174 galères, fustes et galiotes, mouillent dans la rade. Trente mille hommes s’installent en ville jusqu‘en avril 1544 pour le plus grand malheur de la cité où tout est fait, sur ordre du roi, pour satisfaire les Ottomans.

Les finances de la ville furent tellement obérées que Toulon mit plusieurs années pour les rétablir normalement, et il fallut emprunter 20 000 écus14. Par lettre donnée à Echon le 11 décembre 1543, François 1er exempta les Toulonnais de toutes tailles royales pendant dix ans, tellement fortes avaient été leurs charges financières durant ces six mois15.

Le départ est négocié par François 1er qui le paie très cher : « 800 000 écus d’or, pièces d’orfèvrerie et draps de soie en grand nombre plus vivres et munitions 16». Barberousse continue à perpétrer de multiples exactions dans le golfe de Naples et à Reggio di Calabre avant de regagner Constantinople avec un énorme butin et de nombreux esclaves. Sans que la France en tire d’avantage. Le 18 septembre 1544, François 1er signe avec Charles-Quint le traité de Crépy par lequel il s’engage à combattre les Ottomans, mettant fin à l’alliance turque.

D- Jacques Cartier et le passage du Nord-Ouest

Dans le cadre de son opposition à Charles Quint et aussi pour répondre à ses besoins financiers, François Ier lance des expéditions maritimes. Il s’agit tout à la fois de contester le partage du monde entre le Portugal et l’Espagne et de rechercher de nouvelles ressources.·

Le partage du monde s’effectue en quatre étapes principales, dont les deux premières sous l’égide du pape :

  • 1455: la bulle Romanus Pontifex confirme les Portugais dans leurs possessions d’Afrique occidentale
  • 1493: la bulle Inter coetera donne aux Rois Catholiques le droit d’acquérir territoires au delà de 100 lieues (418km) à l’ouest des Açores
  • 1494 le traité de Tordesillas reporte la ligne de « marquation » à 370 lieues à l’ouest du Cap Vert
  • 1529 traité de Saragosse (Pacifique)

La diplomatie de François 1er fera admettre que la bulle de 1493 ne concernait que les terres connues, pas celles à découvrir. Il déclare au commandeur d’Alcantara, envoyé de Charles-Quint :

« Est-ce déclarer la guerre et contrevenir à mon amitié avec sa Majesté que d’envoyer là-bas mes navires? Le soleil luit pour moi comme pour les autres. Je voudrais bien voir l’article du testament d’Adam, qui m’exclut du partage du monde. »

Il conteste ensuite la validité des deux traités qui n’ont pas fait l’objet de bulles papales. 

  1. Les précurseurs français

  • La pêche se développe sans éclat sur les grands bancs, depuis probablement la fin du XVe siècle
  • L’armateur Dieppois Jean Ango est présent sur toutes les mers. Il arme des dizaines de navires et dispose de pilotes expérimentés qui lui permettent d’atteindre Madagascar, l’Inde et Sumatra en 1527. Il arme également à la course et ses corsaires s’emparent des richesses du palais de Guatimozin envoyées par Cortès en Espagne
  • En 1524 et 1526: Verrazano traverse l’Atlantique sur la Dauphine et explore la côte orientale de l’Amérique du Nord

 2- Les voyages de Jacques Cartier 17

Né probablement entre le 7 juin et le 23 décembre 1491 à Saint-Malo (Bretagne) où il décéda en 1557, Cartier navigue sans doute dès sa jeunesse, mais on ne connaît rien de sa carrière avant 1532.

Lorsqu’en 1532 Jean Le Veneur, évêque de Saint-Malo et abbé du Mont-Saint-Michel, propose à François 1er une expédition vers le Nouveau Monde, il fait valoir que Cartier est déjà allé au Brésil et à la « Terre-Neuve ». La commission délivrée à Cartier en 1534 n’a pas été retrouvée, mais un ordre du roi, en mars de cette même année, nous éclaire sur l’objectif du voyage : « descouvrir certaines ysles et pays où l’on dit qu’il se doibt trouver grant quantité d’or et autres riches choses ». La relation de 1534 nous indique un second objectif : la route de l’Asie. À ceux qui prêtent à Cartier en ce premier voyage une préoccupation missionnaire, Lionel Groulx répond : « L’or, le passage à Cathay! S’il y a une mystique en tout cela, pour employer un mot aujourd’hui tant profané, c’est une mystique de commerçants, derrière laquelle se profile une rivalité politique. »18

Cartier part de Saint-Malo le 20 avril 1534, avec 2 navires et 61 hommes. Favorisé d’un «bon temps », il traverse l’Atlantique en 20 jours. Il explore le golfe du Saint Laurent et entre en baie de Gaspé le 14 juillet, où il établit des relations importantes avec des Indiens Iroquois laurentiens venus en grand nombre pour leur pêche annuelle.

Figure 2 : Orthodromie de St Malo à Terre Neuve

Le 24 juillet, sur la pointe Penouille, Cartier fait dresser une croix de 30 pieds, aux armes de la France qui marque la prise de possession du pays au nom de François 1er.

Cartier obtient du chef indien Donnacota d’emmener deux de ses fils, Domagaya et Taignoagny, en promettant de les ramener. Avec ces deux Indiens, qui pourront un jour servir d’interprètes, Cartier sort de la baie de Gaspé le 25 juillet. Le 15 août, il entreprend le voyage de retour.

Rentré à Saint-Malo le 5 septembre 1534, il reçoit dès le 30 octobre une nouvelle commission pour parachever sa découverte. Il a cette fois trois navires et un équipage de quelque 110 hommes. Sont aussi du voyage Domagaya et Taignoagny. Pendant leur séjour de huit mois et demi en France, ils ont appris le français, mais n’ont pas encore été baptisés.

Parti de Saint-Malo le 19 mai 1535, Cartier se retrouve dans le golfe après une longue traversée de 50 jours. Il reprend tout de suite ses recherches et, sur l’indication de ses deux guides indigènes, il entre dans le fleuve Saint Laurent le 13 août. Pour Cartier, c’est enfin le passage vers les Indes qu’il cherche. Cartier remonte le fleuve et choisit de se fixer sur la rivière Sainte-Croix (Saint-Charles), à l’embouchure du ruisseau Lairet. Le 19 septembre, il partsur l’Émerillon, mais sans interprètes, ce qui diminuera grandement l’utilité de son voyage. S’arrêtant à Achelacy (région de Portneuf), il contracte alliance avec le chef du lieu. Parvenu au lac qu’il appelle Angoulême (Saint-Pierre), il laisse son navire à l’ancre et continue en barque avec une trentaine d’hommes. Le 2 octobre, il arrive à Hochelaga, ville close et fortifiée à la mode iroquoise, près d’une montagne qu’il nomme mont Royal, le futur Montréal.

Il revient à Stadaconé, où avec ses hommes, ils se fortifient pour l’hivernage.

L’hiver fut rigoureux. De la mi-novembre à la mi-avril, les navires furent pris dans les glaces. En plus du froid, les français vont souffrir du scorbut. À la mi-février, des 110 hommes de Cartier, il n’yen avait pas plus de 10 en bonne santé ; 25 personnes, au total, allaient périr.

Le printemps venu, on prépare le retour en France. Faute d’un équipage assez nombreux, Cartier abandonne la Petite Hermine. Le 6 mai, il quitte Sainte-Croix avec ses deux vaisseaux et une dizaine d’Iroquois, dont quatre enfants qu’on lui avait donnés l’automne précédent. Dans sa cargaison, une douzaine de morceaux d’or et des fourrures. Le 16 juillet 1536, il rentre à Saint-Malo, après une absence de 14 mois.

Dès son retour, Cartier présente un rapport à François 1er : il lui parle d’une rivière de 800 lieues qui peut conduire à l’Asie et fait témoigner Donnacona. Le roi, enthousiaste, lui donne la Grande Hermine.

En raison de La guerre qui éclate entre François 1er et Charles Quint, la nouvelle expédition est reportée. Ce n’est que le 17 octobre 1540 que le roi délivre à Cartier une commission pour un troisième voyage. Il s’agit cette fois d’établir une colonie.

Le 15 janvier 1541, une décision royale vient tout changer : le protestant Jean-François de la Roque de Roberval reçoit une commission qui le substitue à Cartier.

En mai 154l, Cartier appareille seul, Roberval n’ayant pas encore reçu son artillerie. Cartier fait voile le 23 avec cinq navires, dont la Grande Hermine et l’Émérillon et 1 500 hommes. Le 23 août 1541, il reparaît devant Stadaconé, puis remonte le fleuve et se fixe à l’extrémité occidentale du cap, à l’embouchure de la rivière du Cap-Rouge. La colonie porte d’abord le nom de Charlesbourg-Royal. Pendant l’hivernage, les indigènes auraient tenu la colonie en état de siège et se seraient vantés d’avoir tué plus de 35 Français. En juin 1542, Cartier lève le camp. Au port de Saint-Jean (Terre-Neuve), il rencontre Roberval qui arrive enfin avec sa colonie et qui lui ordonne de rebrousser chemin. Parce qu’il croit transporter de l’or et des diamants ou parce qu’il ne veut pas affronter de nouveau les indigènes, Cartier profite de la nuit pour filer vers la France, privant ainsi Roberval de ressources humaines et d’une expérience précieuses.

La flotte de Cartier était celle des illusions : le minerai d’or n’était que de la pyrite de fer, et les diamants, du quartz, d’où le proverbe « faux comme diamants de Canada ». On ignore si Cartier fut réprimandé pour son indiscipline : on remarque, en tout cas, qu’il ne fut pas chargé de rapatrier Roberval en 1543 et qu’on ne lui confia plus d’expédition lointaine.

Conclusions

François Ier fait preuve d’un sens géopolitique avisé en cherchant deux solutions concurrentes pour assurer les liaisons commerciales avec l’Asie. Si la recherche de l’alternative maritime par le passage du Nord-Ouest n’aboutit pas, les relations diplomatiques et les accords commerciaux qu’il noue avec l’Empire ottoman seront pérennes. Son action pour contester le partage du monde entre les royaumes ibériques est également efficace.

En revanche, sa volonté de compenser la faiblesse navale par une alliance avec le Croissant est un échec stratégique prévisible tant les objectifs politiques étaient incompatibles. Pour les Français il s’agit d’un simple soutien naval devant leur permettre de prendre pied en Italie, alors que les Ottomans cherchent un moyen de poursuivre leurs conquêtes terrestres par la voie maritime après leur échec de 1529 devant Vienne.

Hugues EUDELINE

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1 AUPHAN, p. 15

2 LEWIS, Les arabes dans l’histoire, p. 62

3 CHRISTIDES Vassilios, Un exemple d’incompétence navale : la bataille dite « des mâts ». Paris, Stratégique N° 89/90, p. 217-233.

4 LEWIS, Les arabes dans l’histoire, p. 184

5 Ibid., p. 188

6 CHALIAND, Géopolitique des empires, p. 162-163

7 NICOLAS, p. 20

8 KENNEDY, The Rise and Fall of British Naval Mastery, p. 18

9 VEINSTEIN, Istanbul, carrefour diplomatique, première conférence prononcée au Collège de France, 2008

10 PANZAC, Les corsaires barbaresques, p.12

11 Ibid. p. 35

12 VEINSTEIN, Istanbul ottomane, carrefour diplomatique (XVe-XVIIIe siècles), cinquième conférence prononcée au Collège de France

13 Archives communales de Toulon BB 47 f° 248 v°

14 Cdt Emmanuel Davin, Le célèbre amiral Turc Khaireddin Barberousse à Toulon (1543-1544). Neptunia no 55. 3e trim. 1959, p. 5

15 Ibid. p. 8

16 Ibid., 97

17 Le texte qui constitue cette partie est constitué d’extrait du Dictionnaire biographique du Canada, volume premier de l’an 1000 à 1700. Les Presses de l’université Laval, 1966, 774 p.

18 Ibid. p. 171