Bouddhisme

 

La mort a toujours été considérée par l’homme comme une déchirure, un fait difficilement acceptable, voire scandaleux. Nos sociétés modernes qui valorisent la quête du bonheur, la réussite individuelle, considèrent la mort comme accidentelle et somme toute presque a-normale. Elle est déniée dans ce vague rêve d’a-mortalité. Que faire de la mort, des morts, telles sont les questions auxquelles essaient de répondre les religions. Elles donnent du sens  à ce qui apparaît comme le non-sens par excellence. Les rites funéraires proposés en  témoignent, ils sont connus et pratiqués par le grand nombre, mais connaît-on bien le regard que ces religions portent sur la mort ?

 

Les difficultés d’approche du sujet.

–         Une réception difficile du discours religieux dans la société actuelle. La France est l’un des pays les plus sécularisés d’occident, ce qu’il ne faut pas confondre avec la laïcisation. La laïcité dont on parle beaucoup est l’affirmation de la liberté de conscience et son corollaire, la non reconnaissance par l’Etat d’une religion quelconque, ce qu’on appelle la séparation, alors que la sécularisation est l’attitude de la société civile qui ne détermine plus ses comportements selon les préceptes religieux. Face à la mort, l’homme d’église est de plus en plus remplacé par le professionnel des pompes funèbres. Cela tend à faire croire que les religions appartiennent au monde du passé, que les réponses des religions sont désuètes. Ainsi la société, qui a perdu en grande partie le sens donné par les religions, se retrouve démunie face à la mort qui ne trouve pas sa place dans les valeurs actuelles où la rationalité privilégie l’utile et la quête individuelle du bonheur. Or, cette posture française est loin d’être universelle, il faut en être conscient, comme le montre un récent rapport américain du Gordon-Conwell theological seminary.

–         Une deuxième difficulté tient au changement rapide et récent du paysage religieux en France. Avec les migrations internationales dues hier à la fin des colonies et aujourd’hui à la mondialisation, notre pays est devenu multiculturel, multireligieux. La France non seulement a les communauté juive et musulmane les plus importantes d’Europe, mais connaît également un essor récent de religions orientales comme le bouddhisme. Ainsi, l’interrogation sur la mort doit-elle tenir compte de ces multiples traditions, qui par ailleurs, ne connaissent pas le même degré de sécularisation. Cette palette élargie de traditions religieuses entraîne des passerelles, des emprunts multiples, ce qui correspond parfaitement à l’esprit de nos contemporains et que les sociologues des religions désignent sous l’expression de bricolage religieux. C’est ainsi que de nombreux chrétiens croient plus en la réincarnation qu’en la résurrection ! Nous assistons à un croisement des cultures avec des changements de sens.

–         Ce qui nous amène à une troisième difficulté : étudier le point de vue des religions c’est se poser la question de savoir qui parle ? Au nom de quel fondement ? Sont-ce les institutions ? Ce qui a du sens pour les chrétiens, voir pour les juifs, car leur clergé  est hiérarchisé, mais ne correspond pas à la multiplicité des courants de l’islam et encore moins à ceux du bouddhisme. Alors, faut-il écouter non pas la voix institutionnelle mais celle des croyants, des pratiquants : que disent-ils de la mort ?

–         Dans ce cas nous nous heurtons à une autre difficulté, celle de la confusion des registres entre cultuel et culturel. Telle ou telle pratique liée à la mort dans un espace religieux déterminé relève-t-elle de la religion ou de la culture locale ? Il est bien difficile de séparer les deux, et il faut se méfier d’un religieux qui se présenterait comme purifié de toute influence culturelle : en islam c’est le cas par exemple du salafisme.

–         Si l’on s’interroge sur les fondements du discours religieux, on s’aperçoit très vite que les propos tenus sur la mort peuvent venir, bien entendu des textes sacrés, Bible, Coran.. mais aussi, et en grande proportion, des traditions qui ont évolué au fil des temps. Cela donne des évolutions importantes, entraîne parfois une sédimentation de sens différents qu’il est bien difficile de faire tenir ensemble. Prenons deux exemples.

Dans la Bible hébraïque, l’idée de résurrection apparaît très tardivement, essentiellement avec la révolte des Maccabées au IIe siècle av.J.-C. Avant, les morts retournaient à la poussière et avaient une vie fantomatique dans le Shéol, ils étaient dans l’oubli. A l’époque de Jésus, l’idée de résurrection est nouvelle, tous les Juifs ne l’acceptent pas car elle est étrangère à la Torah.

Le christianisme à partir du XIIIe s. seulement, avec Thomas d’Aquin, introduisit la croyance en l’immortalité de l’âme. Cette influence de la philosophie grecque sera officialisée en 1513 au concile de Latran. Depuis, se pose la question de concilier cette âme immortelle avec l’idée de résurrection. L’idée de purgatoire qui apparaît au XIIe s. n’à plus beaucoup cours actuellement, de même que les fameux limbes, rayés du catalogue des croyances récemment.

 Dernière difficulté, et non des moindres, les concepts propres à une religion sont difficilement transférables à une autre sous peine d’erreur et de contresens. Les mots Dieu, âme, esprit, résurrection, réincarnation… reçoivent des sens différents selon les traditions et doivent nous rendre très prudents face à toute démarche comparative en religions. Si dans les monothéismes l’âme est personnelle, propre à chaque individu, dans les religions orientales, ce n’est pas le cas, l’atman dans l’hindouisme par exemple est une parcelle du divin et non une entité singulière.

 

2- Globalement, les religions ont sur la mort un discours commun qui affirme que la mort, si elle est bien le terme de la vie terrestre, n’est pas la fin ultime de la destinée de l’homme. La mort est transition, passage vers un autre état, vers un autre monde, vers un autre mode de vie. Jamais la mort n’est acceptée, elle est toujours scandale, aussi, précisément, le rôle des religions est de donner du sens à l’insensé part excellence. Le sens est donné dans le cadre d’une conception globale du monde et de la vie. Seul ce contexte général permet de l’appréhender. La mort est ainsi l’un des éléments de l’existence et non pas le terme final absurde. En parlant de mort, les religions parlent avant tout de la vie. La mort est appréhendée, non comme accident personnel mais comme un moment de l’existence. La mort est intégrée à la vie.

Par contre, le sens de cette vie et donc de la mort, n’est pas exactement le même selon les religions. De nos jours, deux systèmes majeurs d’explication nous intéressent : la réincarnation et la résurrection.

La première conception concerne les religions dites asiatiques comme l’hindouisme et le bouddhisme, la seconde est la spécificité des trois monothéismes, ou plutôt des trois formes du monothéisme que sont le judaïsme, le christianisme et l’islam.

Ces deux conceptions englobantes expriment des considérations très différentes non seulement sur la vie mais aussi sur l’univers, sur le temps. Finalement, les conceptions de la vie et de  la mort dépendent très étroitement des perceptions de l’espace et du temps.

– Dans les religions orientales, le temps est cyclique avec création et destruction permanente, l’univers est sans fin, il n’y a pas de dieu créateur. L’homme vit, meurt et renaît sans cesse. Cette éternité des renaissances est le drame humain majeur dont la religion aide à sortir. La mort d’un individu n’est donc pas une fin totale, mais une simple étape dans ces cycles infernaux de renaissance. Dans ces conceptions, l’au-delà ne peut être qu’un lieu transitoire où l’ « âme »  attend pour se réincarner. La sortie  du cycle infernal est l’extinction  des réincarnations où l’ « âme » vient se résorber dans l’énergie primordiale. C’est l’état de moksha (libération) pour l’hindouisme ou de nirvana (extinction) pour le bouddhisme.

– Pour les trois monothéismes qui croient en la résurrection, certes avec des variantes, la perception de l’univers où vit l’homme est fort différente. Le dieu unique créateur de l’univers et des hommes mettra fin à sa création. La conception du temps est donc linéaire, avec un commencement et une fin – la fin du monde-. Le temps et l’homme ne reviennent jamais en arrière, la mort est bien la fin d’une vie terrestre, il n’y a pas de réincarnation. Par contre, le dieu créateur est le dieu de la vie. Après sa mort terrestre, l’homme peut espérer accéder à un stade supérieur de vie, avec dieu pour l’éternité, c’est la résurrection : un réveil pour une véritable vie. L’envers de ce paradis serait l’enfer, c’est-à-dire, la séparation d’avec dieu, à savoir, la véritable mort. Ainsi donc, si dans les deux cas, la mort est bien passage, celui-ci ouvre sur des perspectives différentes :

–         pour l’hindouisme et le bouddhisme, il faut sortir du cycle éternel des renaissances, et donc des morts, pour se fondre dans l’Absolu afin de trouver la paix. Lors de la mort, l’espoir consiste à renaître mieux afin de se rapprocher de ce but ultime.

–         pour les monothéismes, il ne s’agit pas de nier la mort physique avec tout ce que cela entraîne comme douleur, mais d’affirmer l’espérance en une autre vie, de forme différente, de qualité supérieure avec Dieu. C’est la croyance que la mort n’aura pas le dernier mot.

 

Chaque tradition propose une conception différente de l’homme. Pour les monothéismes, l’homme est un être singulier, une personne avec son corps, son âme voire son esprit, qui s’inscrit dans une trajectoire historique qui lui est propre. Cette entité singulière sera conservée par la résurrection. Par contre dans le bouddhisme, l’individu n’est que l’agrégat provisoire, de circonstances, de cinq éléments qui après chaque mort, se reconstituent différemment (ce sont la matière, les sensations, les perceptions, les constructions mentales et la conscience). Face à de telles différences anthropologiques, se pose la question de savoir ce qui en l’homme ne meurt pas. Les réponses sont diverses : pour le christianisme, l’âme éternelle retrouve un corps ressuscité à la fin des temps, pour le bouddhisme, la question est sans réponse car cela est du domaine spéculatif : le seul objectif est de trouver la voie pour ne plus renaître.

Un premier point commun à ces conceptions d’après mort c’est l’espoir d’un état bienheureux. Mais ce dernier également s’exprime de manières extrêmement diverses. Pour l’islam populaire par exemple, le paradis est conçu sur le mode de notre vie terrestre avec abondance de biens et de plaisirs, alors qu’à l’opposé, l’entrée en état de nirvana pour les bouddhistes est cette cessation des souffrances de vies successives, mais il n’y a « personne » pour  jouir de cette paix, car l’ego est une illusion.

Un second point commun réside dans un au-delà de la mort soumis à une logique du mérite, une morale de la rétribution. Le sort de la composante humaine qui ne meurt pas, l’âme pour les monothéismes, dépend étroitement des actions menées au cours de la vie terrestre.

Pour les religions orientales, on ne parlera pas de bien ou de mal mais d’actions conformes à l’ordre du monde, conforme à son propre dharma, par exemple, à son devoir de castes dans l’hindouisme, piété et générosité envers autrui dans le bouddhisme. Toute action porte du fruit. Le destin dans l’au-delà se prépare dès aujourd’hui sur terre. La vie après la mort dépend de la vie d’aujourd’hui. Il n’y a pas de jugement divin comme dans les monothéismes, la conséquence de l’acte est automatique.

Les monothéismes eux connaissent le jugement de Dieu. L’au-delà est le temps où les justes obtiennent réparation, l’injustice comme la mort ne sauraient avoir le dernier mot. Cet aspect qui a longtemps prévalu dans le christianisme en jouant sur la terreur de l’enfer, est de nos jours fort estompé, les catholiques préfèrent mettre en avant la miséricorde divine plutôt que sa colère.

3- En France, malgré un multiculturalisme croissant, ce sont tout de même les trois monothéismes qui dominent la vie religieuse, aussi, est-il légitime d’approfondir leur conception de la mort.

Quelle est la vision juive de la mort ? La Bible hébraïque commence par la création du monde, des êtres et en dernier de l’homme. La vie procède de la grâce divine. L’homme pétri de terre reçoit la vie par le souffle divin. Composé d’un corps issu de la terre et d’une âme donnée par le souffle divin, l’homme a une double nature, mais le corps et l’âme sont un. L’Homme est Un dans sa vie terrestre comme dans sa mort.

C’est la transgression de l’interdit de manger des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal (Gn II, 16-17), qui introduit la mort (il n’y a pas de péché originel dans le judaïsme). Dans cette allégorie, Adam transgresse en s’accaparant un trop-plein de vie, de ce fait il devient mortel, il s’est pris pour le tout ! Il sait désormais qu’il est mortel, qu’il ne lui sera pas donné de parachever le monde commencé par Dieu, cette tâche sera celle des autres générations. La transmission des générations a une place clef dans la Bible. Dans la Torah, au sens des cinq premiers livres bibliques, la mort n’est pas un sujet prioritaire, ce sont les « engendrements qui triomphent de la mort » selon le rabbin Ph. Haddad. « Chacun est l’au-delà des ses propres géniteurs ».

Lorsque l’homme meurt, il ne reste rien de lui. Le Shéol est un vague lieu souterrain du séjour des morts, où ces derniers ont une vie fantomatique, dans l’oubli. « Celui qui descend au Shéol n’en remonte plus » Job VII,9.

Cette conception de la mort va connaître une profonde évolution à l’occasion de trois événements majeurs de l’histoire du judaïsme : l’Exil à Babylone (587-528) suite à la destruction du premier temple par Nabuchodonosor, la révolte des Macchabées contre l’imposition de la culture grecque au second siècle av.J.-C., et enfin avec l’institution du judaïsme rabbinique suite à la destruction du second temple par les Romains (+70). Se développe alors la croyance en la résurrection des morts. Elle apparaît pour la première fois chez le prophète Ezéchiel dans sa célèbre vision des ossements desséchés : « Je mettrai en vous un souffle et vous vivrez » Ez XXXVII,6. Cette vision est à la source des croyances en la résurrection non seulement pour le judaïsme mais aussi pour le christianisme et plus tard l’islam. L’idée se précise avec le prophète Isaïe « Tes morts revivront, leurs cadavres ressusciteront » IsXXVI,19, et est admise par une grande partie du peuple juif après la révolte des Maccabées : « Beaucoup de ceux qui dorment dans le sol poussiéreux se réveilleront, ceux-ci pour la vie éternelle, ceux-là pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle »Daniel XII,2. Voir aussi 2MacVII,9 « Le roi du monde, parce que nous serons morts pour ses lois, nous ressuscitera pour une vie éternelle- littéralement : une  revivification éternelle de vie ». D’un texte à l’autre, l’évolution est notable, alors que la première promesse de résurrection était collective, elle concerne désormais des individus, ici en premier lieu les chefs spirituels qui ont permis au peuple de garder sa foi contre les attaques de la culture grecque païenne avec Antiochus Epiphane (-164). Au temps de Jésus, un siècle et demi plus tard, la croyance en la résurrection concerne pratiquement tous les juifs, surtout les pharisiens, mouvement proche de celui de Jésus, seuls les Sadducéens refusaient cette nouveauté. Avec la chute du temple en +70, le pluralisme des courants juifs disparaît, seul le mouvement pharisien demeure et se constitue en judaïsme rabbinique tel que nous le connaissons. Ainsi, la résurrection est désormais au centre des croyances juives.

Qu’en est-il actuellement de l’idée de résurrection des corps dans le judaïsme ? Le judaïsme rabbinique, au travers une riche littérature, la Mischna et le Talmud, décrit avec envie les promesses du temps messianique à venir dont la résurrection physique des morts. Au Moyen âge, le philosophe Maïmonide fait de cette croyance à la fin des temps l’un des 13 articles de foi du judaïsme tout en précisant qu’il est inutile de chercher à comprendre ce qui nous échappe.

Le judaïsme actuel est pluriel, aussi, selon les courants, le point de vue peut différer fortement. « Il faut distinguer la croyance en la survie de l’âme au-delà de la mort, admise par tous, et la résurrection des morts au jour du jugement, sur laquelle les divers courants modernes du judaïsme sont en désaccord. » admet le rabbin libéral D. Farhi. Les juifs orthodoxes  qui suivent à la lettre les enseignements du Talmud et la littérature médiévale et moderne estiment qu’il est facile au Dieu créateur de l’homme et de l’univers, de créer un corps nouveau, alors que les juifs libéraux y voient une allégorie de l’immortalité de l’âme, comme la vision d’Ezéchiel était une allégorie qui vise à redonner espoir à une nation brisée.

Ainsi, même si le judaïsme croit en la résurrection des morts, il ne spécule pas sur l’au-delà inconnaissable, il préfère mettre l’accent sur l’observance de la Loi lors de la vie terrestre.

En quoi les rites mortuaires expriment-ils ces considérations sur la mort ?

Face au corps mort, le judaïsme a une double réaction :

–         Respect de la dignité et de l’intégrité du corps, cela se vit de la toilette funéraire à l’enterrement assez rapide. Chaque communauté a ses rituels particuliers. Ces pratiques rituelles sont considérées comme un acte généreux essentiel, aussi, se pratiquent-elles même chez des juifs fort éloignés de la pratique religieuse courante. Le judaïsme refuse la crémation comme contraire à la dignité de l’homme créé à l’image de Dieu et contraire également à l’idée de résurrection des corps. De plus, le souvenir traumatisant de la Shoah renforce cet interdit. Le judaïsme libéral laisse le choix à la famille mais demande d’inhumer l’urne. Le corps est inhumé avec simplicité dans un cercueil dans une section du cimetière réservée aux juifs. Idéalement la dépouille est enterrée en pleine terre, sans cercueil,  ce qui est interdit en France.

–         Prise en compte de l’impureté rituelle du cadavre. Cette impureté découle du passage de la vie à la mort, au non-sens par excellence, d’une chute (c’est la même situation que pour la femme qui accouche, elle passe d’une situation de porteuse de vie à une fin de cette potentialité). Le corps du défunt n’entre pas à la synagogue.

Le deuil commence dès la fin de l’enterrement, intense durant 7 jours (les proches, les endeuillés officiels, restent atterrés, sans toilette, sans travail, sans observation des commandements, on allume une veilleuse qui symbolise la permanence de l’âme qui ne meurt pas), puis suivent 30 jours de moindre intensité, mais ce n’est qu’au bout d’un an que véritablement le deuil prend fin. Durant tout ce temps on récite régulièrement le Kaddish-sanctification- (version des orphelins) qui n’est en rien une prière pour les morts, mais une louange à Dieu qui sert en quelque sorte de soutien.

Le souvenir des morts est soigneusement entretenu, car la véritable mort serait l’oubli. Lors d’un passage au cimetière, on va par exemple déposer sur la tombe un caillou, comme ailleurs on mettrait des fleurs. Mais pour éviter toute confusion avec un quelconque culte des morts, dont la Bible jadis voulait se désolidariser, l’on dit parfois que les 3 cailloux déposés évoquent les 3 patriarches.

 

Les chrétiens et la mort. Si le judaïsme connaît de multiples courants, les chrétiens eux sont divisés en Eglises, qui sont d’accord sur l’essentiel mais avec des nuances. Nous retiendrons l’Eglise catholique, la tradition orthodoxe et l’univers des protestants.

Le point de départ est l’affirmation de la mort et résurrection de Jésus, pensé comme le Messie, en grec, le Christ. C’est ce que rappelle avec force l’apôtre Paul : « Si les morts ne ressuscitent pas, Christ non plus n’est pas ressuscité, votre foi est illusoire…mais non, Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui sont morts. En effet, puisque la mort est venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts : comme tous meurent en Adam, en Christ tous recevront la vie …; ensuite viendra la fin, quand il remettra sa royauté à Dieu le Père, après avoir détruit toute Autorité, tout Pouvoir, toute Puissance. Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait mis tous ces ennemis sous ses pieds. Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort, car il a tout mis sous ses pieds. »1Co,XV,17-27. Tout est dit, nous sommes une vingtaine d’années après la mort de Jésus.

En ressuscitant Jésus, Dieu ouvre la voie à la résurrection des hommes à la fin des temps. Celle-ci est déjà là avec la résurrection de Jésus, et en même temps, à venir, pour l’humanité. Ce temps ainsi ouvert pose la question du devenir temporaire du corps et de l’âme des défunts, question où s’est parfois engouffrée la spéculation théologique.

Traditionnellement dans l’Eglise catholique on distingue après la mort deux jugements : le premier au moment de la mort qui « met fin à la vie de l’homme comme temps ouvert à l’accueil ou au rejet de la grâce divine manifestée dans le Christ », alors que le jugement général interviendra à la fin des temps avec le retour du Christ. Ce double jugement provient de l’introduction, sous l’influence de la philosophie néo-platonicienne, du principe de l’âme immortelle. Cette dernière, à la mort du corps, parait devant Dieu pour un jugement particulier, soit elle passe l’épreuve – l’idée d’enfer est actuellement très amoindrie- et jouit de la vision de Dieu, soit elle se purifie par un séjour dans le Purgatoire, sorte de « salle d’attente » du paradis. (Le souci de prier pour les morts aida à la naissance du Purgatoire vers le XIIe siècle). Cette nouveauté est condamnée par Luther, comme l’idée générale d’indulgence. Seulement à la fin des temps, l’homme retrouve sa destinée finale, l’âme immortelle rejoint le corps ressuscité. La résurrection sera l’achèvement de l’histoire de chaque individu avec sa propre identité sauvegardée.

La demande montante de crémation (environ 25% des décès en France) n’a pas été sans questionner la foi chrétienne en la résurrection « de la chair ». Pratique d’abord condamnée fin XIXe s., puis en 1963, l’Eglise catholique reconnaît que « l’incinération des corps ne touche pas l’âme, et n’empêche pas la toute puissance divine de reconstituer le corps ». L’Eglise refuse la cérémonie religieuse si ce choix a été fait par haine de la religion. C’est le Concile Vatican II qui a révolutionné la liturgie des funérailles pour mieux l’adapter à la société contemporaine, aux nouvelles mentalités relatives à la mort, de façon à laisser une marge d’adaptation aux « couleurs locales de la culture ». Le nouveau rituel, d’abord en latin, traduit en français en 1972, rappelle que l’Eglise a pour mission non seulement de dire la mort mais aussi la résurrection du Christ, à savoir la mort de la mort. L’ancien rituel romain de 1614 mettait plus l’accent sur la douleur et la crainte du jugement plus que sur l’espérance de la résurrection. Les orthodoxes insistent beaucoup sur cette mort passage vers la résurrection dont le Christ est la porte.

Retournons quelques instants aux sources scripturaires : le mot mort est utilisé au moins 500 fois dans le Nouveau Testament. Cette abondance se comprend facilement car la geste terrestre de Jésus se termine par une mort dramatique, subie humainement dans l’angoisse par Jésus, non gommée par l’évangile. Mais à y regarder de plus près, le mot mort est employé dans deux sens, dans le sens classique de la mort physique, du trépas, mais aussi dans le sens d’une vie coupée de Dieu, de sa source (c’est le souffle de Dieu qui fait vivre), d’une vie repliée sur soi. C’est dans ce dernier sens qu’il faut comprendre la mort comme salaire du péché, la fameuse faute d’Adam. Adam transgresse l’interdit en mangeant le fruit de la connaissance du bien et du mal, cela signifie une volonté de se construire seul, à être autosuffisant, à se refuser comme être limité. Or l’interdit c’est ce qui conditionne la liberté, l’homme a le choix entre la Vie (avec Dieu) ou la mort (séparation d’avec Dieu). C’est bien de cette mort spirituelle dont il s’agit souvent dans l’évangile, par exemple à propos de la parabole du fils prodigue: le père accueille son enfant dans les termes suivants : « Mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie » LcXV,24. Ainsi, rappelle D. Marguerat, « Le défi posé à l’homme n’est pas de survivre, mais de vivre une vie ouverte à Dieu  et à l’autre …cette vie qui triomphe de la mort où l’homme s’enlise ne commence pas outre-tombe, mais ici et maintenant, dans la foi au Christ ».

Le texte du Nouveau Testament est bien plus sobre que toutes les représentations terrifiantes de l’au-delà produites par l’imagination des hommes à partir du Moyen-âge, d’où la volonté chez les protestants de retourner à la seule Ecriture. La résurrection n’est pas une fin en soi, mais le moyen d’un retour à Dieu. La mort est reconnue comme le signe de la finitude humaine, mais l’espérance  en un passage vers la vie, une vie plus pleine avec Dieu. Le Dieu des chrétiens est un dieu de la vie. Ne disait-on pas jadis lors de la mort : « il a plu à Dieu de rappeler à lui.. ». Le regard chrétien sur la mort est un regard de confiance en un amour divin plus fort que la mort.

 

La mort et l’islam.

L’islam se présente comme la religion qui, à la fois se situe dans la lignée du judaïsme et du christianisme, et prétend restaurer le message initial de Dieu que juifs et chrétiens auraient falsifié. Aussi n’est-il pas étonnant d’y retrouver nombre de ressemblances, comme la croyance en la résurrection. Cette dernière d’ailleurs s’inscrit en rupture avec les croyances arabes antérieures comme en témoignent de nombreux passages  coraniques : Sourate 6,29 « Ils disent : seule existe notre vie de ce monde ; nous ne ressusciterons pas ». « Il n’y a pour nous que notre vie présente : nous vivions et nous mourons. Seul le temps nous fait périr »S 45,24. Avec la révélation coranique, on passe de la solidarité tribale dans la mort à la responsabilité individuelle du croyant. Une révolution très importante, alors que les premiers chrétiens baignaient dans la culture des courants juifs.

Quelles sont les sources pour aborder la mort en islam ? Outre la base constituée par le Coran, nous disposons de plusieurs collections de hadiths (faits et gestes du Prophète ou des premiers compagnons compilées un bon siècle après leur vie et qui constituent la Sunna -Tradition-), mais aussi d’une énorme littérature fort diversifiée selon les cultures locales, allant des œuvres populaires très prolixes sur les descriptions de l’au-delà, aux réflexions des maîtres spirituels, mystiques soufis comme « La Perle précieuse » de Ghazâli, sorte de Livre des morts musulman. Volontairement nous n’irons pas vers les coutumes locales infinies et parfois contradictoires, mais vers ce qui nous semble être le cœur de la pensée musulmane issue du Coran et de la Sunna.

L’essentiel est l’affirmation d’un monothéisme strict, le message coranique est centré sur Dieu, sur sa puissance, sur son projet d’homme : seul Dieu fait naître et mourir les hommes (prédestination). C’est Dieu qui détermine le « terme » S6,2 : « C’est Lui qui vous a crée d’argile, puis Il a décrété un terme pour chacun de vous ». La mort n’appartient pas à l’homme qui n’a aucun pouvoir sur elle. Toute créature sur terre a aussi un terme, Dieu seul est le Vivant. Durant sa vie terrestre, l’homme est libre d’accepter ou de refuser Dieu, c’est ce qui conditionnera sa vie outre-tombe.

Le croyant ni ne fuit ni ne craint la mort, car il a la certitude qu’elle n’appartient qu’à Dieu, et que le terme final est la rencontre avec Dieu lors de la résurrection à la fin des temps. En forçant un peu le trait, souhaiter la mort peut être un signe de sincérité dans la foi.

C’est l’ange de Dieu qui à l’heure dite vient donner la mort S32,11 (Ezraël selon la tradition).Si cela est possible, au moment de la mort, le musulman  doit prononcer la chahada, la profession de foi.

Que se passe t-il entre le moment de la mort et le Jour de la résurrection ?

Le mort est enterré le plus rapidement possible la tête vers la Mecque, débute alors « la vie de la tombe » (barzakh). L’âme monte au ciel où elle est jugée par Dieu, puis retourne dans la tombe jusqu’au jour où elle goûte, selon le verdict divin, soit les joies du paradis soit les tourments de l’enfer, et ce, jusqu’à la résurrection. On comprend ainsi pourquoi l’islam est opposé à l’incinération. Cet  intervalle de la tombe  où l’âme demeure consciente, (elle découvre la vérité S50,19) a donné lieu à de très nombreuses spéculations.

La résurrection est l’un des thèmes majeurs du Coran, qui avertit sans cesse le croyant de l’avenir réservé aux hommes. Le moment, l’Heure, est connu par Dieu seul. Elle précède le Jour du Jugement, alors toute la création sera détruite dans un grand cataclysme.

Comme Dieu a créé l’homme il a le pouvoir de le ressusciter, cette résurrection est décrite selon le mode de croissance végétale S 43,11. C’est une nouvelle création. Cette situation paradisiaque est libération définitive de la mort et contemplation de Dieu. Pour les réprouvés, le châtiment de l’enfer consiste, à l’inverse, à goûter la mort dans une existence fantomatique, mais sans pouvoir mourir.

 

Ainsi, en France, les religions offrent deux grandes conceptions de vie post-mortem : la réincarnation et la résurrection. Les deux voies ne sont pas compatibles car elles relèvent d’anthropologies différentes. Cependant, les deux affirment que la mort n’est pas la fin ultime de l’homme, elle n’est que transition, passage, vers un avenir différent, mais dans les deux cas libérateur et épanouissant. Si elles ne sont pas d’accord sur les moyens et finalités, les religions affirment toutes « que la mort n’aura pas le dernier mot ».

Christian Bernard

Article issu du colloque Mourir aujourd’hui (Espace Ethique CHU Poitiers, oct.2013), publié ici avec l’aimable accord du professeur Roger Gil

 

 

Le nouveau pôle Religions au sein de la direction de la prospective du ministère des affaires étrangères et européennes.

Ce pôle, directement rattaché au ministre en titre, a été créé en juin 2009 par Bernard Kouchner dans le but de prendre en compte les évolutions du facteur religieux dans le monde. Le Livre Blanc sur la défense et la Sécurité nationale de 2008 préconisait déjà cette prise en compte comme élément important de l’actuelle mondialisation. Bernard Kouchner lui-même au cours de ses nombreuses interventions sur divers théâtres conflictuels mondiaux constate qu’une dimension religieuse est souvent présente dans ces conflits, l’ignorer c’est s’exposer à ne pas comprendre. Ce qui ne signifie aucunement que les conflits contemporains trouvent une origine ou une explication seulement dans le domaine religieux.

Ce pôle a été confié à Joseph Maïla qui est depuis devenu également le Directeur de la Prospective [Direction qui englobe le pôle religions]. Les moyens sont faibles, le pôle est une toute petite structure, Joseph Maïla n’ a que deux collaborateurs, mais le travail réalisé à ce jour est déjà remarquable et remarqué au sein du Ministère.

Joseph Maïla, d’origine libanaise, universitaire, spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam, de la sociologie des conflits, a été recteur de l’Institut Catholique de Paris, puis directeur du Centre de recherche sur la paix et de l’Institut de Formation à la Médiation et à la Négociation [IFOMENE au sein de l’ICP].

1- Le pôle religions remplit trois missions principales .

  • a –  la première est une fonction d’observation et d’analyse des mouvements de fonds, des grandes orientations prises par les différents courants religieux dans le monde. Bien entendu, cette analyse du religieux par une instance de la République laïque ne s’intéresse pas à la religion en soi et pour elle même, mais pour son impact sur la vie internationale. De nombreuses situations conflictuelles dans le monde ont une facette religieuse que nos diplomates doivent connaître, de nombreux débats actuels au sein des instances internationales ont trait au religieux. Au sein de l’UNESCO, une conférence comme Durban II qui s’est tenue à Genève en 2009 a abordé les difficiles questions de l’universalité des Droits de l’Homme, du blasphème lié à la religion, etc. Le pôle religions étudie toutes les évolutions, tensions, qui traversent toutes les religions, et pas seulement l’islam comme certains pourraient le laisser croire : sont particulièrement observés, l’essor fulgurant des églises évangéliques dans le monde, l’évolution des églises orthodoxes notamment en Russie où nationalisme et religion s’affichent de plus en plus (la culture religieuse est devenue obligatoire à l’école dans 16 des 26 provinces russes), la plus grande visibilité du bouddhisme dans son rôle de résistance en Thaïlande et en Birmanie, etc. Observer, analyser pour comprendre et en informer les directions géographiques du ministère pour prise de décisions.
  • b-  La deuxième mission consiste à répondre aux demandes précises des différentes directions géographiques (européenne, Union Européenne, Afrique et Océan Indien, Afrique du Nord et Moyen-Orient, Amériques et Caraïbes, Asie et Océanie). Pour agir, prendre de bonnes décisions dans leur propre secteur, elles ont besoin de diverses informations sectorielles. Le pôle religions fournit les données religieuses demandées sur tel dossier de tel ou tel pays. Il s’agit donc d’une fonction d’appui à finalité opérationnelle. Le besoin peut être urgent en cas de situation de crise dans le pays concerné, mais cela peut être un suivi de dossier sur un temps long.
  • c-  Enfin, une dernière mission, plus lourde et plus durable, consiste à former les futurs diplomates à ces questions religieuses. Nous retrouvons là un déficit bien connu depuis des années. En effet, issu du même système d’éducation français, il n’y pas de raison, hélas, que nos jeunes diplomates ne soient pas autant ignorants des faits religieux que nos jeunes enseignants. C’est bien face à cette « inculture laïque des jeunes » que répond le fameux rapport Debray en 2002, rapport qui préconisait déjà de passer « d’une laïcité d’ignorance à une laïcité d’intelligence ». Devant la commission des Affaires étrangères du Sénat, Joseph Maïla rappelle sans détour cette nécessité pour la France : « la conception française de la laïcité a trop éloigné les agents diplomatiques de la connaissance du fait religieux, à la différence de diplomates issus de pays aux traditions différentes, comme les États-Unis, le Canada ou la Suisse, par exemple. Ceux-ci ont, en effet, une connaissance plus fine du fait religieux, et sont donc mieux armés pour faire avancer la résolution de certains conflits.. ».

2- Méthodes de travail et exemples d’études.

  • a-  Comment une petite équipe de seulement trois personnes peut-elle répondre à tous ces besoins ? Il est donc indispensable de prendre appui sur des réseaux et compétences diverses. La communauté des chercheurs dans le domaine des religions en lien avec les différents espaces géopolitiques est mise à contribution. Pour étudier tel aspect d’une évolution religieuse, des chercheurs seront entendus, car eux seuls ont une connaissance scientifique du terrain, par voyages, lectures de sources de première main ou enquêtes sur le terrain avec des échantillons significatifs . En France même, un institut comme l’IESR, est sollicité pour organiser des colloques, des séminaires d’étude sur des points précis demandés par le pôle. C’est ainsi qu’en mai 2010, un colloque a été organisé en partenariat avec l’Institut Européen en Sciences des Religions et le CERI de Sciences Po Paris sur le thème « Religions, laïcité , et démocratie 1». Le personnel du pôle participe, autant que faire se peut, à différents colloques dans le monde sur ces questions du religieux. C’est le cas par exemple des travaux de l’Alliance des civilisations 2organisée par l’ONU sur le dialogue des civilisations, où bien entendu, les religions ont une place de choix3. Lorsque le besoin s’en fait sentir, et si la chose est possible, nos 195 représentations françaises à l’étranger sont sollicitées par questionnaire4. On le comprendra aisément, ces enquêtes internes ne peuvent être que confidentielles, on ne saurait actuellement les retrouver sur le site internet du Ministère, affaire Wikileaks oblige. Néanmoins, les chercheurs qui ne perdent jamais espoir, peuvent rêver d’un temps où le personnel du pôle serait plus étoffé et donc disponible pour établir quelques enquêtes revues et corrigées pour être publiables pour la recherche.
  • b-  La politique étrangère de la France se doit également de connaître l’image de la France dans le monde sous l’angle de la religion. C’est donc une mission dévolue au pôle religions que d’enquêter sur la perception de notre pays lorsque nous légiférons sur des sujets touchant le religieux, et en réponse, de trouver le bon argumentaire pour nos diplomates sollicités à l’étranger sur ces questions. D’une manière générale, la laïcité française n’est pas bien comprise dans un certain nombre de pays. Ainsi, la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques : « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit » a suscité de nombreuses réactions hostiles notamment en pays dits musulmans. Cette loi de laïcité a été souvent perçue comme une loi contre le foulard islamique et donc dirigée contre l’islam. Actuellement l’interdiction du voile intégral dite loi burqa, soulève de par le monde de nombreuses réactions anti-françaises. Sur ce sujet délicat, comme sur d’autres, Il faut affuter argumentaire pour que nos diplomates interrogés puissent répondre avec efficacité.

Dans son entretien avec la commission du Sénat, Joseph Maïla déclare : « j’ai relevé (au cours de voyages et d’entretiens) que l’argument fondé sur la sécurité était plus facilement reçu, dans les pays du Golfe, que ceux évoquant à la dignité et l’égalité de la femme ».Nos argumentations doivent s’inscrire à l’intérieur du modèle d’intégration voulu par la France et absolument pas être bâtis avec des éléments religieux.

Des critiques à l’égard de la « politique religieuse» française peuvent aussi émaner de pays amis et alliés. C’est régulièrement le cas du rapport annuel de l’administration américaine5 sur les libertés religieuses dans le monde qui épingle la France (loi de 2004, ou attitude à l’égard de l’Église de Scientologie..). La laïcité française n’est pas chose facile à faire comprendre à l’extérieur.

  • c-  Le pôle religions devient donc un pôle d’expertise, un pôle extraordinaire de documentations et d’analyses quant à l’état présent et à venir du religieux dans le monde, mais hélas pour nous, seulement à usage interne du ministère et à finalité opérationnelle de notre diplomatie. Nous ne pouvons donc que nous en féliciter d’une part, mais par ailleurs le regretter. De ces études, nous ne pouvons en avoir que de faibles échos, glanés ici et là dans des interviews concernant le pôle religions et mises en ligne sur internet. Qu’en ressort-il ?

Contrairement à ce que pourrait laisser croire la célèbre thèse de Marcel Gauchet valable pour une partie des pays européens et notamment pour la France, le monde ne vit pas la sécularisation, n’est pas entré dans un processus de « désenchantement », mais bien au contraire, c’est « bien à un ré-enchantement du monde auquel nous assistons aujourd’hui6 ».

Avec la mondialisation et les déplacements transnationaux importants de personnes, nous « allons vers un monde pluriel, les communautés deviennent mobiles et transnationales. Les sociétés deviennent plus sensibles à la diversité culturelle. Cela ne veut pas dire qu’il faille adopter le modèle communautariste. C’est une distinction à laquelle je tiens infiniment.7 »

Toutes les enquêtes des chercheurs soulignent une montée des fondamentalismes religieux dans le monde, et pas seulement musulman comme peut le laisser croire une certaine presse. Comment le pôle religions explique t-il cette tendance? «  De façon générale, le fondamentalisme procède d’un besoin de se protéger d’une modernité envahissante autant que d’une conception de la religion comme ressource de spiritualité dans des périodes d’instabilité et d’incertitude comme celles qu’induit aujourd’hui par exemple la mondialisation. Dans ce contexte, revenir à des fondamentaux c’est retrouver des repères. Les religions sont des pourvoyeuses de sens. Et l’on cherche à se ressourcer dans leur caractère transcendantal. L’homme est un être de croyance. De ce point de vue, le religieux n’est pas qu’une construction qui relève de l’esprit, c’est une donnée d’anthropologie fondamentale. Être un homme, appartenir au genre humain, c’est être mû par une quête de sens. Mais il y a un hiatus entre ce besoin de croire et une forme radicalisée de la contestation politique qui emprunte au religieux son langage. Dans ce dernier cas, il s’agit bien de la mise en place des logiques politiques qui visent à mobiliser une société, que ce soit en temps de guerre ou de paix, autour de valeurs qui peuvent faire sens et qui créent de la solidarité… Le religieux y est alors un marqueur identitaire et une ressource que des acteurs politiques peuvent mobiliser. De la même manière que l’on fait appel à des sentiments nationaux, à la défense du territoire, on peut faire appel aussi à la défense de la religion 8». En effet, que de fois n’entendons-nous pas ce leitmotiv d’une religion qui se sent attaquée pour justifier une riposte armée voire une haine de l’autre .

Ce sont bien souvent des perceptions de l’autre qui sont instrumentalisées auprès des populations que l’on peut qualifier d’analphabètes : au sens fort dans de nombreux pays du monde (85% par exemple chez les femmes afghanes), mais également dans nos pays, au sens d’un analphabétisme religieux. Le monde musulman est encore confondu avec le monde arabe, alors que les grands pays musulmans se trouvent en Asie (Indonésie, Pakistan, Inde), l’occident est toujours le symbole du christianisme, alors que le Brésil, le Mexique, les Philippines sont actuellement les principaux pays catholiques du monde. L’ Asie de ce point de vue est en mouvement, il faut être attentif à l’extraordinaire poussée des évangéliques en Corée et en Chine par exemple pour comprendre le fossé entre la géographie mentale actuelle du religieux et la réalité cartographique mouvante.

Ces analyses religieuses sont bien entendu à utiliser comme l’un des facteurs parmi d’autres dans les diverses crises régionales. Lorsque par exemple, le député Patrick Labaune lance l’interrogation suivante « Pour ce qui est du Yémen, au-delà de la question du zaydisme et du chaéisme, le problème n’est-il pas surtout la faiblesse du pouvoir central ? », Joseph Maïla répond: «  En effet, la question du Yémen se pose essentiellement en termes politiques. La rébellion houthiste repose sur le zaydisme. Si cette école a des attaches avec le chiisme, sa pratique et ses dogmes l’ancrent dans le sunnisme. Les houthistes ont eu la haute main sur l’administration du pays pendant des années. L’unité du Yémen est très difficile à réaliser entre les différents groupes, entre le Nord et le Sud. Ce pays proche des champs pétrolifères saoudiens, connaît une évolution catastrophique. Les plus pessimistes disent qu’il est voie de « somalisation » et il abrite des groupes importants comme ceux d’Al-Qaïda. Mais, je le répète, le problème est fondamentalement politique9 ».

3- Le pôle religions du ministère des affaires étrangères et européennes n’est pas la seule instance républicaine à investir dans le champ du religieux. Deux autres instances sont présentes depuis longtemps, le Conseiller aux Affaires Religieuses et le Bureau des Cultes.

  • a-  Ces deux instances, d’une manière générale, sont issues, après la séparation des Églises10 et de l’État, d’une nécessité de dialoguer avec ces religions toujours présentes. A ceux qui pourraient croire que la laïcité de l’État c’est l’ignorance du religieux, rappelons quelques caractéristiques de la loi du 9 décembre 1905. Cette dernière définit le régime juridique relationnel entre l’État et les cultes (cultes jamais définis par la loi d’ailleurs), selon les deux grands principes de liberté de conscience (en premier) et de séparation.

Si la République assure (art.1) la liberté de conscience11 , cela implique qu’elle doive la mettre en œuvre, organiser la liberté individuelle de conscience, la liberté religieuse,la liberté d’exercice du culte « sous les seules restrictions…dans l’intérêt de l’ordre public ».

Si la République « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » (art.2), ce faisant, elle ne les méconnait pas. « La séparation n’a pas voulu et ne pouvait pas être une ignorance. Ignorer les Églises eût été une attitude dangereuse pour l’État12 ».

« Pour les pères fondateurs de la loi de 1905, puis de celle de 1907 sur les cultes, la laïcité n’est pas le refoulement des religions ou de leurs manifestations de l’espace public vers la sphère privée. C’est le refus de l’accaparement de l’État et de la société par les religions, et inversement, de la mainmise de l’État sur celles-ci. C’est, selon Jean Jaurès, la fin de l’infaillibilité d’Église ou d’État 13».

  • b-  C’est ainsi que s’est posée la question des relations avec le Saint Siège, relations interrompues entre 1904 et 1921. En effet la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican est antérieure à la loi de séparation, elle résulte de tensions relatives à l’interdiction d’enseigner faites aux congrégations. Après la guerre, cette situation n’étant plus tenable, la France finit par se réconcilier avec le Saint Siège . Le pape Benoît XV accepte de canoniser Jeanne d’Arc le 16 mai 1920, occasion d’une première rencontre avec le ministre français des affaires étrangères, prélude au rétablissement officiel des relations entre les deux États en mai 1921. C’est dans ce contexte de re-prise en considération des réalités religieuses par l’État français qu’est créé, dès 1920, le poste de Conseiller pour les Affaires Religieuses [le CAR] au ministère des affaires étrangères.

Le poste d’abord occupé jusqu’en 1992 par d’imminents juristes l’est actuellement par des diplomates de carrière. Longtemps « cantonné » aux seules relations avec le Saint Siège, avec les chrétiens d’Orient [traditionnellement sous la protection française], la fonction s’est diversifiée. Le CAR représente la France dans les organismes internationaux, est chargé des contacts avec les diverses autorités religieuses dans le monde, de l’accueil des personnalités religieuses en France (visite du pape à Lourdes, visite du Dalaï-lama, d’un patriarche du Moyen-Orient etc.). Dernièrement, il a joué un rôle central dans l’accord conclu entre la France et le Vatican sur les diplômes universitaires.

« Le CAR a des fonctions de représentations auprès des autorités religieuses ainsi que de contact et de suivi avec elles, qu’il continue d’ailleurs d’exercer au sein du pôle religions14 ».

La nouveauté avec le pôle religion est cette fonction de prospective qui n’existait pas, et demain, cette fonction de formation des diplomates.

  • c-  Enfin, la troisième instance républicaine dévolue au lien avec les religions, sur le territoire national, est le Bureau Central des Cultes au sein du ministère de l’Intérieur15, plus précisément à la sous-direction des libertés publiques.

Sous le régime concordataire, du 18 germinal an X [8 avril 1802] à 1905, une Direction générale des cultes, avec 7 bureaux, gérait le personnel et toutes les questions relatives aux 4 cultes reconnus : catholique, luthérien, réformé et israélite. Cette Direction survécut quelques années à 1905, le temps de liquider diverses questions de traitements, de pensions et d’attribution de biens ecclésiastiques. Par décret du 17 août 1911, elle fut remplacée par un simple bureau, le BCC, mais, événement imprévu en 1905, on dû lui adjoindre à partir de 1918, un autre bureau pour les 3 départements du Haut, Bas Rhin et de Moselle qui continuaient à fonctionner sous régime concordataire (à peine modifié par la législation allemande entre 1870 et 191816). Le ministre de l’Intérieur est chargé des cultes, mais n’a plus le titre de ministre des cultes.

Pourquoi, alors que la séparation est engagée, créer un tel Bureau Central des Cultes ? Il restait un certains nombre de domaines où le pouvoir civil de l’État conservait des prérogatives: la police administrative des cultes (sonneries de cloches, processions..), la charge de faire respecter la laïcité (possibilité d’annuler par exemple une délibération de collectivité territoriale ayant attribué indument une subvention directe à un culte), encore quelques prérogatives régaliennes lors de la nomination des évêques (déclaration de non opposition du gouvernement à la désignation de tel évêque par exemple),et enfin, ne pas oublier que la loi de 1905 n’affecte pas la loi du 1er juillet 1901 relative au régime des congrégations religieuses. Le ministre de l’Intérieur est toujours le tuteur légal de ces congrégations qui doivent obtenir son accord par exemple pour toute transaction patrimoniale.

Le BCC ne s’occupe pas du domaine scolaire, sauf si cela concerne les sectes qui sont bien entendu de son ressort17. Le Bureau a par exemple fortement contribué à la mise en place du CFCM [Conseil Français du Culte Musulman] dans les années 2000, car l’islam en France ne faisait pas partie en 1905 des cultes reconnus.

La mission du BCC est donc de permettre le libre exercice des cultes, en veillant au respect des droits et devoirs de chacun, « ses tâches se répartissent en trois catégories : la tutelle administrative, le conseil juridique et ce qu’il convient d’appeler la « veille », qui consiste à s’assurer que le principe de laïcité est dûment appliqué18 ». Là aussi, une petite structure mais essentielle à l’administration laïque française.

Ainsi donc, dans la République française laïque, trois instances ministérielles, deux au ministère des affaires étrangères et une au ministère de l’Intérieur, s’occupent des questions religieuses. Chacune a son son champ d’action particulier nous l’avons vu, mais il est bien évident que des passerelles existent entre ces administrations, des échanges de renseignements sont indispensables à leur bon fonctionnement. La République française, dans le cadre strict de la laïcité, garantit la liberté de cultes, veille au respect des droits et devoirs de chacun, cherche à expliquer à l’étranger la singularité de sa situation et des décisions qu’elle est amenée à prendre, tout comme elle tente désormais de comprendre d’autres comportements religieux dans le monde afin d’ajuster au mieux sa politique extérieure.

 Christian BERNARD

2A l’initiative de l’Espagne et de la Turquie, sous couvert de l’ONU, depuis 2004, ce dialogue inter civilisations a le mérite de poser une réflexion sur cette « montée » du religieux, sans pour autant alimenter la thèse du conflit entre civilisations, entre occident et islam par exemple.

3Le pôle ne participe pas, bien entendu, laïcité oblige, au dialogue des religions en soi, qui relève de la théologie et donc des religieux, mais prend connaissance du sujet pour mieux appréhender les questions globales.

4Comme le font toutes les autres directions auprès des États de leur secteur.

5International Religious Freedom Report

6Entretien avec Joseph Maïla avec la Revue « The Paris Globalist », février 2010.

7Cf http://www.lesinfluences.fr/Joseph-Maila.html

8Entretien avec Joseph Maïla avec la Revue « The Paris Globalist », février 2010.

9Commission des affaires étrangères de l’Assemblée, mercredi 13 janvier 2010, audition de M. Joseph Maïla.

10Par Église, il faut entendre « religion », par exemple le culte juif.

11 complétant ainsi les droits de 89

12J.RIVERO, Les libertés publiques, T.II, Puf, 2003, p. 160.

13 Cf « la loi de séparation de 1905, rapport public 2004 du Conseil d’État : jurisprudence et avis de 2003. Un siècle de laïcité », in Études et documents du Conseil d’État, La Documentation française, 2004. pp. 258.

14Focus « pôle religions » sur le site du ministère des affaires étrangères et européennes.

15Devenu en 2011 ministère de l’Intérieur, de l’Outre-Mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration.

16Ce dernier est maintenant décentralisé en Alsace.

17Cf à ce propos l’entretien de M. Leschi et de la Commission parlementaire « sectes et enfance ». http://www.sectes-infos.net/Leschi.htm

18Article BCC dans Wikipedia.

 

 En complément du rapport de Régis Debray sur l’enseignement des religions, je propose ici quelques réflexions méthodologiques.  Il est d’abord facile de dresser le constat d’une déficience générale de la connaissance symbolique chez nos élèves de l’enseignement secondaire. Depuis les années… 1640, la pensée française sous l’influence du cartésianisme et … du jansénisme, de certains philosophes des Lumières (de Bayle à Condorcet), du scientisme mathématique, mais aussi d’un « juridisme » et d’une emprise administrative et économiste croissants, a souffert d’une perte du sens des symboles et des mythes, ou tout simplement de la connaissance élémentaire de leur existence. Cette perte a été partiellement compensée par les poètes romantiques et symbolistes. Mais, partout, on ressent de plus en plus la nécessité d’une étude systématique des « images », de leur logique, et des sentiments qu’elles génèrent, la nécessité d’une étude des « unités de sens » qui relient entre eux les symboles utilisés dans les romans ou les poèmes, mais aussi dans les textes philosophiques religieux ou politiques. Nous appellerons « mythologique » l’étude méthodique des systèmes des symboles. La connaissance de cette mythologique était naguère préparée en dehors de l’école ou par les éducateurs religieux, ou, plus généralement, par les éducateurs idéologiques ou politiques. Or, la formation religieuse se raréfie et les formations politiques ou idéologiques rencontrent de plus en plus de scepticisme. Le besoin très humain de rencontrer des symboles mobilisateurs se satisfait alors dans une soumission incontrôlée à des représentations plus que simplifiées de la société et du monde ; ce qui fragilise les individus les plus vulnérables, annihile leur volonté et leur esprit critique et les prédispose à s’abandonner à tous les sectarismes et à tous les fanatismes. Un autre inconvénient majeur de cette disparition de tout un empan de notre culture est l’incompréhension de plus en plus grande par nos élèves d’œuvres majeures du passé, œuvres picturales, monuments, opéras et, bien entendu, œuvres littéraires (Rabelais, La Fontaine, Voltaire, Chateaubriand, pour ne citer que des exemples criants). En conséquence, il convient de promouvoir dans la formation de nos futurs enseignants l’apprentissage d’une discipline indépendante que nous proposons donc d’appeler la « Mythologique » ou étude systématique des « mythèmes » («  unités de sens » méthodiquement dégagées de l’étude des « mythologies » ou des multiples systèmes de symboles). Pour enseigner cette mythologique avec objectivité, les règles suivantes devront être observées :  1. Chaque mythème une fois circonscrit devra être étudié dans son exhaustivité et relié au réseau de mythes dont il fait partie.  2. Son étude devra toujours s’appuyer sur des textes précis.  3. Son étude pourra être prolongée par celle de son influence sur les mœurs.  4. Chaque mythème devra être prudemment comparé aux mythèmes similaires dans une pluralité de religions ou d’idéologies.  5. Les mythèmes seront étudiés au niveau universitaire par des spécialistes ayant reçu entre autres une formation d’historien des arts et des lettres, d’historien des religions ou d’ethnologue.  6. Afin d’éviter tout encyclopédisme, un programme limité de mythèmes à étudier sera publié. Il sera renouvelé périodiquement, par exemple tous les trois ans.  7. Afin de maintenir un nécessaire pluralisme pour les mythèmes religieux, on étudiera dans chaque cycle d’études au moins un mythème emprunté au judaïsme, un emprunté au christianisme, un emprunté à l’islam, un emprunté au bouddhisme populaire, un à l’hindouisme, un au shintoïsme, et un choix fait parmi les peuples d’Afrique noire, d’Océanie ou d’Asie.  8. La laïcité demeurant la règle de l’enseignement français, ces études seront poursuivies dans le plus grand respect des croyances ou des non-croyances, des pratiques ou des non pratiques de chacun.  9. La mythologique, afin de ne pas alourdir encore un cursus universitaire de plus en plus chargé, sera considérée uniquement comme une science annexe des sciences humaines.  10. Enfin, le professeur qui l’enseignera devra posséder des rudiments de l’histoire de la mythologique. On citera à titre de simples indications :Plutarque, un père alexandrin, le moine Fulgence, Boccace (« La Généalogie des Dieux ») , Ripa, Vico, Schelling, etc… Exemple de mythème à proposer à un programme : « Les envoyés divins » : les anges et archanges, les évangélistes, les prophètes, Hermès ; étudiés dans des textes de la Bible, du Coran, mais aussi dans la mythologie grecque et son prolongement hermétique ; dans les avatars des dieux de l’hindouïsme ; la non-révélation et l’illumination dans le bouddhisme originel, les lieux sacrés chez les Aruntas d’Australie…et la « lumière » dans les philosophies rationalistes. Ces quelques lignes ne sont que les humbles propositions d’un ancien auditeur de Claude Lévi-Strauss. François Laburthe-Tolra

 

 

Au Japon, hormis quelques brèves périodes, bouddhisme et shintoïsme ne se sont pas opposés en de quelconques guerres de religions, mais au contraire, ont toujours constitué les deux composantes majeures d’une même culture. Des syncrétismes ont vu le jour, soit que les bouddhas apparaissent comme des Kami particulièrement bienveillants, soit que les kami sont considérés comme des avatars de Bouddha.

Ce regard porté sur le bouddhisme japonais, séparé du shintoïsme, a donc quelque chose d’un peu artificiel, mais de nécessaire à la compréhension européenne. Cette dernière s’est d’ailleurs emparée d’un vocabulaire issu du bouddhisme, zen notamment, mais avec des glissements sémantiques majeurs. L’ « être zen » tel qu’il est exprimé familièrement en France, n’a rien à voir avec la pratique de cette voie bouddhiste au Japon.

Qu’en est-il de la spécificité japonaise dans la grande famille des bouddhismes d’Asie, comment cette « religion » a-t-elle évolué, qu’elle est sa place dans un Japon contemporain qui semble plutôt voué à la consommation à outrance qu’à la méditation ?

I- Une religion importée.

Le bouddhisme au Japon est arrivé assez tardivement, au VIe siècle de notre ère, par l’intermédiaire immédiat de la Corée, mais en fait essentiellement de la Chine, qui avait déjà acculturé, inculturé et diversifié depuis longtemps cette voie de sagesse née en Inde au VIe siècle avant notre ère. Comme pour la Chine, la tradition relative à l’adoption du bouddhisme, mêle faits légendaires et historiques. De Chine arrivent aux mêmes périodes, également des traditions confucianistes et taoïstes, mais cet article se limitera au seul bouddhisme.

Selon la tradition, au milieu du VIe siècle, vers 538 ou 552, le roi du Kudara 1(Corée) fit connaître la doctrine bouddhiste au souverain du Yamato ( au Japon, près de Nara- Kyoto) lors d’un échange diplomatique. La doctrine bouddhiste, avec ses idées de cycle de morts, de réincarnation, d’éveil, était totalement étrangère aux préoccupations « religieuses » habituelles des Japonais. La nouveauté reçut le nom de Bukkyô, ou encore Butsudô (Voie du Bouddha), voire Buppô (Loi du Bouddha). Par réaction à cette nouveauté ainsi nommée, il fallut trouver une appellation pour les anciennes pratiques cultuelles, les croyances originelles de l’archipel, qui reçurent ainsi le terme générique de Shintô.

Durant une génération, partisans et adversaires de la nouveauté s’affrontèrent dans un conflit bien plus politique que religieux. Le camp des adeptes du bouddhisme l’emporta en 587. Assez vite, la cour et l’ensemble des notables adoptèrent le bouddhisme. Le peuple, lui, l’ignorera longtemps encore.

Le véritable essor du bouddhisme au Japon date de fin du VIe, début VIIe siècles, avec l’action intense du prince Shôtuku2. Considéré comme le véritable fondateur du bouddhisme au Japon, il imposa par la force le bouddhisme, fit construire les premiers temples (dont le fameux temple en bois d’ Horyu-ji à Nara3), élabora une constitution dans laquelle le bouddhisme était favorisé : ce dernier deviendra religion officielle (décision de l’empereur Shomu au VIIIe siècle). De nombreuses ambassades envoyées en Chine rapportent alors régulièrement des textes, des coutumes, des courants bouddhistes différents. Ces influences chinoises durèrent jusqu’en plein XVIIe siècle4. Pour l’essentiel, ces apports relèvent du Mahâyâna5.

Lors des premiers siècles de son introduction au Japon, le bouddhisme n’était pas considéré comme étranger aux pratiques du shinto. Ce sont ses pouvoirs magiques qui sont alors appréciés : lutte contre les maladies, lecture de sutras6 à la cour pour faire pleuvoir… nous sommes alors loin de toutes spéculations philosophiques bien étrangères à l’esprit japonais. Ainsi donc, du début jusqu’aux temps modernes, le bouddhisme japonais a toujours été vivifié par des apports chinois. L’animosité actuelle entre les deux pays ne doit pas faire oublier ce passé riche de relations. Une grande partie de la culture japonaise vient de Chine.7

– à la période de Heinan (794-1185) arrivée des sectes Shingon et Tendai

– à la période de Kamakura (1185-1333), arrivée des écoles Zen vite adoptées par les guerriers admiratifs de l’autodiscipline et de la rigueur. La pratique s’opère à la fois par la méditation en position assise ( Zazen) et par la méditation sur des énigmes irrationnelles (Koan).

Tout au long de son histoire, ce bouddhisme japonais a engendré, mais aussi éliminé, de nombreuses « sectes »8. Ce n’était que la poursuite d’un phénomène connu ailleurs, et surtout en Chine. Cela signifie que Le Bouddhisme, avec une majuscule, n’existe pas, sauf dans les manuels occidentaux, ici n’existent que des adaptations locales, qu’une diversité foisonnante. C’est la raison pour laquelle il faut éviter une approche essentialiste, cela est d’ailleurs valable pour toute religion.

Comme dans toute civilisation, se pose un moment donné la question du rapport entre « religion » et politique. Dès le départ, l’État japonais souhaite utiliser cette nouveauté bouddhiste comme religion protectrice, mais à condition de la superviser, de la contrôler. Le changement de capitale, de Nara à Heian en 794, avait entre autres, comme raison d’être, ce désir de s’éloigner des grands centres monastiques devenus de plus en plus puissants, le pouvoir politique souhaitait plus de liberté.

Il existe actuellement 11 écoles9 subdivisées en 58 branches. Les trois principales branches sont le zen, le nichiren et le jodo-shin.

II- Le bouddhisme japonais contemporain.

Au-delà des chiffres [75 % des Japonais se disent bouddhistes], il n’est pas certain que ce bouddhisme japonais institutionnel se porte bien. D’un dossier complexe, nous retiendrons trois raisons qui peuvent rendre compte, d’une certaine manière, de la crise institutionnelle du bouddhisme au Japon.

  • Lors de la restauration impériale, à l’ère du Meiji10, le Shinto fut promu « religion » d’Etat, la politique officielle chercha à le dissocier du bouddhisme (alors que de nombreuses expériences de syncrétismes étaient pratiquées depuis les origines), voire même à éradiquer le bouddhisme comme apport extérieur. Le bouddhisme japonais a donc pâti de cette politique discriminatoire.
  • Le bouddhisme fut par contre associé au pouvoir militaire durant la seconde guerre mondiale. Le Rinzai-Shû, par exemple, branche du bouddhisme zen, et notamment l’école Sôtô, ont été fortement critiqués pour leur soutien actif au nationalisme militariste japonais des années 30 et 40. »Depuis l’ère Meiji, notre école [Sôtô] a coopéré à la conduite de la guerre. » (Déclaration de Repentance de l’école Sôtô, 1992).11Le militarisme ainsi que les exactions commises ont été légitimées, au nom même du bouddhisme. Nous sommes loin de la perception occidentale actuelle du Zen, synonyme bien souvent de tranquillité et de quiétude. Les terres appartenant à ces temples ont été confisquées lors de la réforme agraire de 1946 imposée par les Américains.12
  • Le bouddhisme japonais, dans les faits, pour le plus grand nombre, est uniquement associé aux moments de la mort et des funérailles. D’où son surnom de bouddhisme funéraire. Tous les autres moments de la vie, de la naissance, du mariage, en passant par les examens, sont du ressort du shintoïsme. Le bouddhisme dans le Japon contemporain a peu de prise sur la vie quotidienne, hormis lors de la mort. Les rites funéraires sont à 95% bouddhistes et incluent une crémation suivie d’un enterrement de l’urne dans la tombe de famille.13

 

Funérailles bouddhistes. Les cimetières installés dans l’enceinte d’un temple ou, faute de place, en périphérie de ville, ont vu leur espace occupé par des tombes, d’abord réservées aux nobles, puis aux classes populaires à partir de la période d’Edo (1603-1868). La tombe classique a l’allure d’une pyramide, c’est le style Gorin-Tô. Cette « pagode à cinq cercles », est une structure verticale d’éléments géométriques qui symbolise l’univers par le biais des cinq éléments.

Le mort est exposé, revêtu d’un kimono blanc fermé, sa photographie est mise en évidence, il est muni d’argent et de riz pour le « grand voyage ». La famille proche reçoit des amis qui apportent des cadeaux (argent), ils reçoivent du sel pour se purifier de ce contact avec la mort. (Dans la vie quotidienne, il faut toujours éviter d’utiliser le chiffre 4 qui se prononce Shi comme le mot mort). On brûle de l’encens en signe d’adieu. Actuellement, l’incinération est le mode le plus courant. Les cendres sont conservées dans une urne funéraire à l’intérieur d’un petit édifice nommé nôkotsudô. Lors des funérailles présidées par un moine bouddhiste, parents et amis se réunissent, partagent un repas généralement végétarien. On purifie la tombe en versant un peu d’eau. Le moine bouddhiste écrit le nom posthume du mort sur une plaquette déposée dans l’autel bouddhiste familial (le butsudan). De nombreux rites, variables selon la secte bouddhiste, commémorent à intervalles réguliers (3e,7e,13e,25e,33e..années) le jour anniversaire de la mort du défunt.

A l’occasion de la fête des morts ( Obon) qui se pratique soit mi juillet, soit mi août, selon les régions, chaque famille se rend sur les tombes de ses ancêtres

Le coût des funérailles est le plus élevé du monde (en moyenne 4 millions de yens, soit environ 30 000€). Cela est dû à plusieurs raisons, dont la pénurie de place dans les cimetières, et le coût exorbitant des prestations prises par les officiants des temples bouddhistes. De ce fait, on constate une désaffection à l’égard du rituel bouddhiste classique lors des obsèques. Beaucoup font simplement incinérer leurs morts sans cérémonie particulière, ou en tout cas, moins onéreuse. C’est ainsi, qu’un prêtre sans temple vient de fonder une association de prêtres bouddhistes qui opèrent en free lance afin, à la fois de rendre ce service au plus grand nombre, mais aussi de freiner l’essor des maisons funèbres qui gèrent la totalité d’une cérémonie14. Avec le vieillissement de la population, le bouddhisme est face à un véritable problème de société, sa survie dépend de sa capacité d’adaptation. De grands groupes économiques possèdent leur propre cimetière sur des sites prestigieux comme le Mont Kôya, ou le Mont Hiei15.

Un autre aspect préoccupant pour le bouddhisme au Japon est le fossé qui se creuse entre les chercheurs en « théologie » et la masse des pratiquants qui se soucient peu des spéculations sur le renoncement au monde. Le bouddhisme connaît de nombreuses difficultés concrètes, comme le vieillissement du personnel desservant, et la difficulté de son renouvellement, la conciliation du service du temple avec une vie professionnelle, le statut à donner aux « femmes de moines » de plus en plus actives sur le terrain.

III- Forte influence du bouddhisme sur la culture japonaise.

Acclimatées au Japon, les différentes formes de bouddhisme contribuèrent incontestablement à engendrer des pans entiers de la culture du pays. Shintoïsme et bouddhisme ne sont pas perçus –exception faite de la période du Meiji et de la seconde guerre mondiale-, comme deux religions concurrentes, mais comme deux dimensions complémentaires d’une même « religion », d’une même pensée. Nous prendrons ici l’exemple du bouddhisme zen, à la fois parce qu’il est la forme japonaise du bouddhisme la plus connue en occident grâce notamment à l’immense activité de maître Deshimaru, mais aussi, parce qu’il a réellement façonné de nombreux aspects de la culture commune japonaise.

Comment en quelques mots, dire sans trop trahir, ce qu’est le zen ?

Le zen japonais est issu du Chan chinois, qui lui-même prétend remonter à l’expérience fondatrice de Siddhartha Gautama à Bénarès en 528 av. J.-C.. C’est vers la fin du XIIe siècle, au début de l’ère Kamakura (1185-1333), que le Zen entra au Japon, sous une double tradition : la tradition Rinzai et la tradition Soto.

Si les formes de bouddhisme sont très nombreuses dans le monde actuel, elles reposent néanmoins toutes sur un socle commun, socle que l’on ne peut baptiser credo comme dans n’importe quelle religion, car ici il y a moins à croire qu’à expérimenter. Le fondement de toute forme de bouddhisme, est constitué des célèbres « Quatre nobles vérités » énoncées par le Bouddha lui-même. Cet énoncé ignore toute transcendance, toute métaphysique, il est fondé sur une expérience d’homme, il consiste non en une imitation d’un beau modèle, mais en une invitation à reprendre à son compte l’expérience libératrice du Bouddha, en cela tout bouddhisme est un humanisme plutôt que religion ou philosophie.

Chaque maître, chaque école, va mettre l’accent plutôt sur tel ou tel aspect, l’un sur l’impermanence, la vacuité, tant du moi que des éléments du cosmos, l’autre, sur le chemin du nécessaire détachement.

Les deux voies majeures du zen japonais, Rinzai et Soto, ne sont pas vraiment opposées de nos jours, même s’il est vrai qu’elles ont connu dans le passé des périodes de fortes tensions concurrentes, chacune met l’accent sur une « technique » particulière. Le Rinzai (issu de l’école Linji chinoise) utilise surtout la technique du Koan, le Soto (issu des écoles chinoises Dongshan et Caoshan), pratique surtout le zazen. En fait, aucune des deux écoles n’exclut la pratique majeure de l’autre, mais simplement manifeste sa préférence au service d’un objectif commun : parvenir de manière fulgurante à l’illumination, l’Eveil à la conscience de la nature de Bouddha. Cet « état » se dit satori en japonais. L’obtention de l’Eveil est plus spontanée dans le Soto que dans le Rinzai où il est plus progressif.

  1. Le zen Rinzai a rencontré très vite le succès au Japon, notamment auprès de la classe guerrière des samouraïs qui trouvaient ici les mots pour exprimer leurs vertus ancestrales de courage. Les Koan sont des affirmations paradoxales, des aphorismes proposés par le maître à son disciple pour l’obliger, non seulement à réfléchir, mais surtout à aller au-delà de l’effort intellectuel, vers un dépassement de la contradiction apparente.

Exemples de Koan : « Du haut d’un mat de cent pieds, comment avancez-vous encore d’un pas ?», «Quel est le son du battement d’une seule paume ?» C’est une invitation à lâcher prise, à ne pas s’attacher par désir de sécurité à tout ce qui nous rassure, mais au contraire, à considérer l’impermanence de toute chose, y compris celle de son ego. C’est s’abandonner à l’esprit du « je ne sais pas ». Le doute doit désillusionner pour illuminer (Satori). Nous retrouvons-là le fondement majeur de l’intuition bouddhiste.

  1. Le zen Soto lui, met l’accent sur la méditation silencieuse par la pratique de zazen destinée à atteindre le satori par la maîtrise du corps et du mental.

Pour zazen, retirez-vous dans une pièce silencieuse. Mangez et buvez sobrement. Rejetez toute distraction, abandonner tout souci. Ne pensez pas ceci est bien, ceci est mal ! Ne prenez parti ni pour ni contre. Arrêtez toute agitation du mental. Ne jugez ni des pensées ni des perspectives. N’ayez aucun désir de devenir Bouddha (…).

Là où vous prenez l’habitude de vous asseoir, étendez une natte épaisse et placez dessus un coussin rond. Asseyez-vous en lotus ou en demi-lotus (…) Veillez à desserrer vos vêtements et votre ceinture. Disposez-les convenablement. Placez alors votre main droite (tournée vers le haut) sur votre jambe gauche, et votre main gauche sur votre main droite : les extrémités des pouces se touchent. Tenez le dos parfaitement droit, ni penché à gauche, ni penché à droite, ni en avant ni en arrière. Assurez-vous que vos oreilles soient dans le même plan que vos épaules et que votre nez se trouve sur la même ligne verticale que votre nombril. Placez la langue en avant contre le palais. La bouche est fermée, les dents se touchent. Les yeux restent ouverts et vous respirez doucement par le nez.

Une fois que vous avez pris la posture correcte, respirez profondément une fois, puis inspirez et expirez. Inclinez votre corps à droite et à gauche, et immobilisez-vous dans une posture stable. Pensez du tréfonds de la non-pensée(…) Le zazen dont je parle n’est pas l’apprentissage de la méditation, il n’est rien d’autre que le dharma de la paix et de la félicité, la pratique-réalisation de l’éveil parfait, la manifestation de réalité ultime. Aussi, pièges et filets ne peuvent-ils rien contre lui. Une fois que vous avez saisi votre cœur, vous êtes semblable au dragon qui va entrer dans l’eau, au tigre quand il pénètre dans la montagne sauvage.

Maître Dogen, Extrait du Fukanzazengi.

Le zen n’est pas une démarche intellectuelle, mais une pratique. S’asseoir en lotus face à un mur sans penser, n’est pas a priori une chose évidente, surtout pour nous européens. Or, le zen sans zazen n’est « que coquille vide » selon une expression courante. On mesure ainsi le charisme de maître Taisen Deshimmaru, qui, arrivé en France à 53 ans en 1967, avec pour seul bagage son zafu ( coussin de méditation), a réussi en vingt ans, à implanter le zen dans tout l’occident (le temple de la Gendronnière inauguré en 1980 est le plus important).

« Assis en zazen, on laisse les images, les pensées, les formations mentales surgissant de l’inconscient passer comme des nuages dans le ciel, sans s’y opposer, sans s’y accrocher. Comme les ombres devant un miroir, les émanations du subconscient passent, repassent et s’évanouissent. Et l’on arrive à l’inconscient profond, sans pensée, au-delà de toute pensée, vraie pureté. Le zen est très simple et en même temps bien difficile à comprendre. C’est affaire d’effort et de répétition, comme la vie. Assis sans affaires, sans but ni esprit de profit, si votre posture, votre respiration et l’attitude de votre esprit sont en harmonie, vous comprenez le vrai zen, vous saisissez la nature de Bouddha ».

Taisen Deshimaru, le Chant de l’immédiat satori, Retz, 1978, p.261.

On l’aura compris, le bouddhisme zen est d’abord une pratique, un savoir même savant sur la question, n’est pas « opérationnel »-contrairement par exemple aux gnoses dans les monothéismes-, sa réalité est au-delà des mots ! La voie se transmet de maître à disciples. Son introduction en occident est trop récente pour se prononcer sur sa durabilité dans une autre aire culturelle.

Le bouddhisme zen en général a été un puissant acteur culturel au Japon.

Parmi les domaines les plus significatifs de son influence, citons le Code d’honneur (budô) de la voie des samourais (bushidô), les arts chevaleresques : voie de l’arc,16 la plus connue en occident (Kyudô), la voie de l’épée (Kendô), la calligraphie (Shodô), le théâtre , la forme poétique (le Haiku), la voie du thé – cérémonie du thé ou Chadô, la voie des fleurs ( Kadô)17 et enfin, la voie qui nous retiendra ici, la voie des jardins secs.

Qu’est-ce qu’un jardin zen, en quoi un jardin peut-il amener à l’Eveil ?Les premiers jardins japonais datent de la période de Heian (794-1185), et s’inspirent de modèles chinois. Ces jardins reflétaient le prestige et la culture de leurs riches propriétaires, assez vastes, en partie boisés, avec un étang d’où émergeaient des rochers savamment disposés, ils étaient autant destinés à la promenade qu’à la contemplation : le palais construit à l’intérieur de cet espace était censé être à l’image du paradis du Bouddha Amida18, le Paradis de la Terre-Pure de l’Ouest, lieu qui accueille et réconforte les défunts.

Les premiers jardins zen eux, n’arrivent qu’au XIIIe siècle, et apportent une toute autre conception. Plutôt petits, disposés par les moines de manière souvent ésotériques, ces jardins diffèrent totalement de notre conception européenne, dépourvu de sentier, seul le regard s’y promène. Leur propos est de l’ordre du symbolique. Les rochers y prirent progressivement plus de place, et de manière générale, les éléments minéraux19, pour aboutir à partir du XVIe siècle aux célèbres jardins secs, les Kare-sansui (paysage sans eau). Absente physiquement, l’eau est omniprésente par son essence représentée par les ondulations d’un gravier blanc savamment ratissé par les moines.

Ces jardins intègrent assez vite les maisons de thé dans un cadre végétal sombre propice à la méditation. La cérémonie du thé est considérée comme une autre forme de zazen. A Kyoto, le jardin sec du temple Daisen-in est assez emblématique : rectangle de 30m sur 10, fermé par un mur sur 3 côtés, le 4e me ouvert sur une véranda du temple d’où l’on contemple le jardin, il est uniquement composé d’un océan de graviers blancs soigneusement ratissés d’où émergent des rocs représentant des îles. Les fines bandes de terre moussues suggèrent les rives d’un continent lointain. L’eau-gravier s’articule aux rochers-îles, c’est une circulation.

Ces jardins ont leurs règles, longtemps tenues secrètes : l’eau coule de l’est vers l’ouest, les axes des pierres ne doivent pas être dans celui des poteaux des bâtiments proches, on ne fait pas n’importe quoi, il faut respecter un espace habité d’esprits, sous peine grave de les contrarier.

L’approche de ces jardins est d’abord de l’ordre du perceptif « physique » avant d’être mental. Au-delà des symboles et des codes, c’est d’abord une vision intérieure qui s’exprime. Comme pour les Koan, le sens n’est pas évident, l’énigme n’a qu’une seule réponse: l’Eveil. C’est une certaine manière d’expérimenter la vacuité. Ces jardins sont nés de l’imagination d’un maître zen, souvent œuvre de peintres, ils se regardent comme une calligraphie,  leur beauté est celle d’une écriture à trois dimensions : la texture rugueuse de la feuille de papier devient le sable ratissé ; les rochers se distribuent avec une intensité visuelle qui fait penser aux caractères denses d’encre de Chine. La calligraphie devient paysage. Plus qu’un jardin, le Kare-sansui est une vision, claire et énigmatique, du cœur de l’homme.

Cessons de vouloir à tout prix en dire quelque chose, le zen échappe à toute approche purement descriptive ou conceptuelle, tout simplement parce cette démarche, de type occidentale, implique une distinction entre l’être qui pense et l’objet de sa pensée, distinction illusoire aux yeux du bouddhisme qui, bien au contraire, prône l’impermanence totale. Vaille que vaille, le bouddhisme institutionnel, au-delà de son immense apport culturel au cours des siècles passés, se maintient, non sans difficulté. Cette conception, du monde venue de Chine, survit, grâce à la possibilité d’une symbiose avec l’omniprésence shinto, et grâce à sa position de quasi monopole du créneau funéraire. Laissons le dernier mot à Ryoko Mori, prêtre en chef du temple de Zuikoji dans le nord du pays, temple vénérable vieux de 700 ans : «  Si le bouddhisme japonais n’agit pas maintenant, il s’éteindra, nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre, nous devons faire quelque chose ».

Christian BERNARD

1Nom japonais de l’un des 3 royaumes de la Corée d’alors. L’intention n’était pas directement religieuse. La lettre diplomatique envoyée fait savoir simplement que ces doctrines bouddhistes ne doivent pas être ignorées si l’on veut dialoguer avec la Chine, sous peine de paraître manquer de culture. Se souvenir que le Japon sort de la préhistoire aux environs de la fin IIIe siècle seulement.

2Il ne fut jamais empereur, mais seulement régent pour l’impératrice Suiko elle-même favorable au bouddhisme.

3Nara fut la première capitale du Japon dans la plaine du Yamato, de 710, date de sa construction, à 794, date à laquelle la capitale est transférée à Heian ( Kyoto). La ville fut construite selon un plan en damier sur le modèle de Chang’an, la capitale chinoise des Tang . Ce qui souligne bien la forte influence de la Chine à cette époque.

4En 1654, le moine chinois Ingen introduisit la secte Ôbaku-shû dans un temple qu’il fit construire près d’Uji. Il introduisit également la calligraphie de l’époque Ming. L’empereur le distingua.

5Il y a deux grands courants dans le bouddhisme en général, le Mahâyâna ou Grand Véhicule) et le Hînayâna ( Petit Véhicule).Voir sur ce point, par exemple Dennis GIRA, Comprendre le bouddhisme, Centurion, 200p.,1989. Le Mahâyâna est né au nord de l’Inde au début de notre ère.

6Sûtra vient du sanscrit qui signifie « fil », « chaîne ». En français, le mot a un peu le sens de « classique », « canonique » . Dans l’hindouisme et ensuite dans le bouddhisme, les sûtras sont les textes dogmatiques ou philosophiques du canon de la religion.

7La dernière phase de modernisation du Japon à l’imitation de l’occident à l’ère Meiji, ne doit pas faire oublier cette première phase à l’imitation systématique de la Chine.

8Il est préférable de nos jours d’employer le mot « école » tant le mot secte est devenu péjoratif.

9En dehors des nouvelles religions se réclamant du bouddhisme.

10Chaque souverain décrète une ère nouvelle (nengô), l’ère Meiji correspond en gros au règne de Mutsuhito ( 1867-1912).

11 Brian Victoria, Le Zen en guerre 1868-1945, Paris, Éditions du Seuil, 363 p., 2001.

12Une autre figure connue est celle de Nissho Inoue, prédicateur extrémiste du bouddhisme Nichiren, considéré comme fasciste par les Américains.

13Depuis peu, s’installe une mode de la dispersion des cendres.

14Un peu comme les sociétés de pompes funèbres en France qui, à la demande de certains clients , organisent des substituts de cérémonies religieuses. Voir à ce sujet le site internet de cette association : obohsan.com

15Situé au Nord-Est de Kyôto, le principal temple de la secte Tendai. Son nom avait été donné pendant la guerre à un croiseur!

16Pour essayer de comprendre, lire par exemple un classique : E.Herrigel, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Dervy, 131 p, 2009. Ce philosophe allemand fut initié à « l’art sans art » du tir à l’arc, à la manière d’un européen il expose sa difficile progression.

17Dô signifie la voie, le cheminement pour atteindre un but dans la pratique d’un art , c’est l’équivalent du chinois Dao ou Tao.

18Amida est le nom japonais du Bouddha Amitâbha ( lumière infinie). Cette dévotion est passée de la Chine au Japon avec la création ici d’une branche nouvelle du bouddhisme appelée l’Amidisme. ( axée sur la dévotion).

19Le répertoire des rocs est immense dans le bouddhisme : Bouddha assis en méditation, la triade bouddhique (Amisa et deux bodhisattvas).., cela se marie bien aux traditions confucéennes (l’ île de la tortue, rocher plat et horizontal), au goût shintoïste pour la nature.

 

 Si des syncrétismes entre bouddhisme et shintoïsme dominent toujours les attitudes religieuses majoritaires au Japon, les bouleversements socio-culturels majeurs qui ont ébranlé ce pays depuis un siècle et demi, ont conduit à l’apparition d’un nouveau paysage religieux. Pour répondre aux besoins d’une population maintes fois désorientée, une multitude de nouvelles religions a vu le jour depuis le milieu du XIX e siècle. Toute synthèse sur cette question est délicate tant l’émiettement de ces mouvements est grand, et les pulsions créatrices toujours en cours.

Néanmoins, nous proposerons ici une brève synthèse chronologique de ces religiosités nouvelles que les sociologues des religions nomment « nouvelles religions », « nouvelles-nouvelles religions » et « nouvelles cultures du monde spirituel ».

I- Les « nouvelles religions » (shinshûkyô) sont révélatrices d’une période longue qui court du XIXe siècle à la fin de la seconde guerre mondiale.

1- Le contexte est celui d’une série de bouleversements majeurs que connu le Japon : le grand ébranlement avec changement de paradigmes couramment appelé restauration Meïji, puis l’époque militaro-nationaliste des années 30 qui mena à la catastrophe finale de 1945.! Durant ce siècle, le Shintô fut érigé en unique référence officielle de l’État japonais, et toute autre voie religieuse fut condamnée avec sévérité. C’est le début d’une série de mutations traumatisantes pour une population qui passa très rapidement d’une solidarité rurale ancestrale à un monde de plus en plus urbain et industrialisé. Les nouvelles formes du religieux qui apparaissent alors, et qui vont être appelées « nouvelles religions » par les sociologues de l’après guerre, cherchent à répondre à ces nouvelles situations de pauvreté, de maladie, de solitude urbaine, situations engendrées par la disparition des anciens liens villageois dans un univers urbain non organisé.

2- Ces nouvelles religions ont une assise populaire, alors que les religions instituées, comme les bouddhismes et le shintô, étaient plutôt, à l’époque Edo (époque qui précède l’époque Meïji) le fait des classes supérieures, celles des nobles et des guerriers. En effet, les nouvelles religions se présentent non seulement comme des religions classiques de salut, mais également, comme des religions thérapeutiques ici-bas. Avant la seconde guerre mondiale, la tendance des intellectuels était plutôt au dénigrement à leur égard, elles étaient facilement taxées de « pseudo-religions » ( ryûji shûkyô), pour signifier qu’elles n’avaient que l’apparence de religions mais en fait n’en étaient pas, eu égard aux traditions bouddhiste et shintô. Actuellement, après avoir un temps hésité avec l’ expression « religions nouvellement apparues », le concept de « nouvelles religions », même s’il est critiquable, semble être admis pour désigner ces mouvements.

Quant à leurs contenus, le plus souvent, ils s’enracinent à la fois dans les croyances populaires toujours présentes et jamais vraiment « institutionnalisées » et dans le fond traditionnel bouddhiste et shintô. Ce double emprunt en fait donc, d’une certaine manière, des religions syncrétiques, d’où la tentation de les affilier soit au bouddhisme soit au shintô. Les fidèles de ces nouveaux mouvements, dans la plupart des cas, conservent également leur ancienne affiliation aux religions traditionnelles. Certaines nouvelles religions cependant, comme la Sôka Gakkai ou la Tenshô Kôtai, exigent une totale fidélité.

Les principaux traits distinctifs de ces nouvelles religions selon Jean-Pierre Berthon1, concernent:

  • la réponse à des problèmes sociaux ( pauvreté, maladie, désordres familiaux).
  • l’importance du charisme du fondateur.
  • la place des textes fondateurs (réservé aux spécialistes dans les syncrétismes bouddhisme-shintô).
  • l’enseignement et la pratique de la « transformation du cœur 2» (kokoro-naoshi).
  • l’importance des relations humaines.
  • une priorité donnée au bonheur ici-bas au détriment d’un au-delà assez vague.3
  • une conception du monde centrée sur une force nourricière ( la Grande Vie : daiseimei) à l’origine de toute l’humanité.

3- Quelques exemples de « Nouvelles Religions » 新宗教.

  1. Tenrikyo:天理教. Cette « religion de la sagesse divine » a été fondée en 1838 par Nakayama Miki, une paysanne pieuse et mystique de la région de Nara, qui, vers la quarantaine (1838) aurait reçu une révélation du Kami Tenri-ô no Mikoto venu sauver l’humanité. Ce Kami n’était rien d’autre que le créateur primordial. Miki prêchait un idéal de justice, distribuant ses bien aux plus pauvres et guérissant par imposition des mains et par des prières. Tout cela fut mis par écrit par ses soins, alors qu’elle est supposée être analphabète: (« Nés du pinceau divin », chants pour des danses sacrées »..). Ces écrits devinrent textes sacrés pour la nouvelle religion ainsi créée, le Tenri-Kyô. La fondatrice est désormais nommée, « la Vénérée parente » – Oya-sama.

Pour réaliser son salut, le fidèle doit retrouver un état originel de pureté, de sincérité. Dès la fin du XIXe siècle, ses disciples se livrent à une intense propagande non seulement au Japon, mais également aux USA, à Taïwan, en Chine.. Actuellement, cette « Nouvelle Religion » a une forte implantation mondiale, mais le centre spirituel est à Tenri, cette ville proche de Nara, bâtie autour du sanctuaire shintô Isonokami. Cette véritable entreprise multinationale, possède sur place à Tenri, un immense complexe fait de terrains de sports, d’un hôpital, d’une université, d’un musée, d’une radio.. Le Tenrikyo qui se considère comme une religion à caractère universaliste, s’est diversifié en plusieurs mouvements, faut-il dire sectes ?

  1. Le mouvement le plus célèbre est certainement la Sôka gakkai ou «Société pour l’éducation par les valeurs créatives»創価学会 (littéralement :construire, valeur, apprendre, assemblée). Fondée par un instituteur en 1930, d’inspiration bouddhiste (pensée de Nichiren, moine bouddhiste du XIIIe siècle, revue par la secte dite « Nichiren Shô-Shû » -véritable secte de Nichiren-), elle pratique l’aide mutuelle, et « entend construire, en commençant par la sphère familiale, un paradis sur terre basé sur l’harmonie des relations humaines qui sera la troisième civilisation – daisan bunmei 4». Ce mouvement religieux qui utilisa dans ses débuts des techniques de conversions forcées, pratique toujours du prosélytisme dans le monde entier. Au Japon, la Sôka gakkai se veut très présente dans la vie quotidienne, elle possède des journaux, mensuels et hebdomadaires, contrôle une université, et jusqu’en 1970, le parti politique Kômeitô (parti de la justice et de l’intégrité).

Avec le temps, les « Nouvelles Religions » issues de cette première période, soit s’essoufflent, soit s’institutionnalisent. Aussi, voit-on apparaître après guerre de nouveaux mouvements religieux.

II- Les Nouvelles-Nouvelles Religions : Les NNR : 新新宗教

1- Le contexte de l’après guerre au Japon est complétement différent. Le vainqueur américain impose de nombreuses réformes, entre autres dans le domaine religieux. Le Shintô officiel est abandonné, il est accusé, comme le bouddhisme d’ailleurs, d’avoir soutenu l’effort de guerre. Les autres mouvements religieux ne sont plus persécutés car la nouvelle constitution sépare nettement le religieux du politique. La laïcité imposée par la loi de 1951 sur les religions, n’a pas le même sens que notre loi de 1905 en France, il s’agit ici surtout, d’empêcher toute intervention du politique sur le religieux, et non l’inverse. Mais, comme toute nouveauté imposée de l’extérieur, il faut un certain temps pour qu’elle soit véritablement intériorisée par les Japonais.

Néanmoins, ce nouveau contexte juridique autorisant le pluralisme religieux, permit la création d’un grand nombre de nouvelles religions, d’autant plus, que le traumatisme de la défaite et de l’occupation qui s’ensuivit, laissait un grand vide spirituel parmi une population qui allait connaître assez rapidement les transformations dues à la croissance économique.

Ces nouvelles religions issues d’une seconde vague vont être distinguées des autres par cette expression de « nouvelle-nouvelle religion », expression un peu surprenante, due au sociologue japonais Nishiyama. C’est un autre sociologue des religions, Shimazono, qui propose d’en donner quelques traits distinctifs.

2- Qu’est ce qui distingue les nouvelles-nouvelles religions des « anciennes nouvelles religions », en déclin pour la plupart ?

  • Une différence quant aux motivations qui poussent certains jeunes japonais à adhérer. Aux anciennes motivations plutôt pragmatiques, se substitue désormais un fort besoin de lutter contre la solitude, voire l’anxiété dans une société très urbanisée où l’environnement d’abondance dilue tout repère.
  • Alors que les « anciennes nouvelles religions » visaient très directement le bonheur sur terre, le monde spirituel, véritable vivier de valeurs et de sens, est au centre des nouvelles préoccupations. Faut-il aller jusqu’à dire que de nouvelles religions plus éthiques viennent prendre la relève de religions thérapeutiques ?
  • L’ ingrédient de la « transformation du cœur », que nous avons évoqué pour les « anciennes nouvelles religions », est toujours présent, mais ne repose plus sur une base morale, est moins intériorisé tant il est soumis à des techniques psychiques et psychologiques. Faut-il voir ici l’influence de la « nouvelle pensée » américaine (New Thought)?
  • Alors qu’avant, l’expérience de salut dans le quotidien exigeait la médiation d’une divinité shintô ou d’une force bouddhiste, désormais, l’accent est mis sur l’expérience mystique directe . Ces expériences mystiques engendrent directement des transformations physiques et mentales chez les adeptes, leur redonnant ainsi une plus grande confiance en soi. Dans la culture contemporaine du Japon, cela se traduit par une meilleure ardeur au travail. L’absence de médiations traditionnelles explique l’atomisation de ces nouveaux mouvements.
  • Une mise en avant de la responsabilité individuelle se substitue à l’effort conjoint traditionnel de l’individu et des forces surnaturelles. La responsabilité individuelle ne se limite pas à l’existence présente, mais s’inscrit dans un continuum spirituel avec l’âme des ancêtres, de l’être humain en général. «  Se lit donc, en arrière plan, une dimension nouvelle, celle d’une conscience de la réincarnation, et d’une pensée karmique qui relient les hommes à leur passé et à leur avenir5 ».
  • Une présence de dimensions millénaristes et messianiques. Cela peut aller d’une posture apocalyptique dangereuse de la « secte » Aum, à un usage immodéré des célèbres prophéties de Nostradamus par les mouvements Agon-shû ou Kôfoku no Kagaku.

3- Quelques exemples de nouvelles-nouvelles religions.

  • L’Agon-Shû 阿含宗 est un nouveau groupe bouddhiste fondé au Japon en 1978 par Seiyu Kiriyama. Agon en japonais traduit le mot agama ou sutra en sanscrit, qui désigne des écrits sacrés, des recueils de textes, de discours des toutes premières écoles bouddhistes. En ce sens, l’Agon-shû relève du courant Mahâyâna, ou « Grand véhicule », à savoir, un bouddhisme qui se veut originel, proche de l’enseignement du Bouddha Shakyamuni.

Ce mouvement enseigne6 aux laïques, non seulement les sutras (agama) anciens, mais aussi des activités plus ou moins ésotériques, comme un ensemble de mudra ( techniques gestuelles symboliques principalement des mains mais également d’autres parties du corps, afin de canaliser utilement les flux énergétiques corporels), les cérémonies du feu, les gomas ( techniques de contemplation du feu et d’identification au divin)…

Les prophéties de Nostradamus (astrologue français du XVIe siècle) qui ont commencé à être traduites au Japon à partir de 1973, sont très sollicitées par l’Agon-shû, comme par d’autres nouveaux groupes religieux d’ailleurs. Les idées de nature apocalyptique intéressent vivement les fondateurs de mouvements religieux actuels qui se veulent eux-mêmes prophètes.

La fête des étoiles (Hoshi matsuri7) organisée par l’Agon Shû «rassemble chaque année près de 500 000 personnes dans les montagnes de l’est, à Kyôto, pour un spectacle retransmis par satellite, où se mêlent bouddhisme ésotérique et culte des montagnes8». La religiosité se fait spectacle.

  • Le mouvement Aum shinri-Kyô アウム真理教crée en 1984 par Shoko Asahara d’inspiration à la fois hindouiste et bouddhiste. Shinri-Kyô signifie « enseignement de la vérité suprême » et Aum9 est un mot sanscrit bien connu dans l’hindouisme pour signifier le pouvoir de destruction (du mal) et de création (du bien) dans l’univers, c’est le son primordial symbolisant la trimurti. C’est une véritable secte dirigée par un « guru », Asahara Shôko, dont les adeptes se recrutent au Japon et en Russie après 1992. Les pratiques de lavage de cerveau sont courantes et les activités criminelles ont clairement pour but de mettre fin à la civilisation actuelle. Asahara est en harmonie avec une partie de la jeunesse japonaise qui estime que les religions instituées, et notamment le bouddhisme, sont incapables de répondre à leur demande de quête spirituelle. La secte attire une jeunesse éduquée à l’université mais insatisfaite du rationalisme scientifique ambiant, Aum leur propose une solution alternative de développement personnel. La société est identifiée au Mal, il est donc légitime de lutter et de la détruire. Le spectaculaire attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo le 20 mars 1995, attentat qui fit une douzaine de morts et plus de 5000 intoxiqués, surprit les services de sécurité japonais10 habitués à surveiller l’extrême gauche susceptible de commettre des attentats dans un climat de guerre froide11. Cet acte inattendu de la part d’un mouvement religieux choqua beaucoup l’opinion publique japonaise et suscita dès lors un regard largement soupçonneux à l’égard de tout ce qui est religieux. La secte regroupait alors environ 10 000 membres dont 1400 engagés dans la voie monastique. Tout avait été préparé pour que les adeptes demeurent dans le mouvement par l’annonce à l’avance d’une prophétie de persécution, de complot à l’égard d’Aum. En fait, un grand nombre quittèrent alors la secte et ce pour une raison bien précise: lors du procès, le refus du guru d’admettre publiquement la doctrine du poa.12ポア( tuer peut être considéré dans certains cas comme un acte de compassion pour éviter à une personne l’accumulation d’ un mauvais karma!)

En 2000, Aum changea de nom, le mouvement s’appelle désormais Aleph. La secte survit avec les mêmes croyances, le même guru entouré d’environ 1600 adeptes, mais tout de même étroitement surveillé par la police ! Étonnant Japon!

III- Quelques nouvelles tendances .

1- L’arrière plan socio-culturel et idéologique13 des années récentes est en grande partie semblable à celui des autres grands pays qui ont connu de profondes et rapides mutations liées à la modernité et à l’urbanisation à outrance.

  • La stupeur face aux attentats commis par la secte Aum révéla les limites d’un système éducatif où de brillants étudiants dépités par une non-reconnaissance de leurs compétences par la société, font le choix d’adhérer à ces nouveaux mouvements religieux à la recherche d’un épanouissement personnel. La société dite d’abondance ne leur offre plus de repères, parfois pas de perspectives non plus. Le phénomène de sécularisation depuis la guerre, à savoir cette déprise des institutions religieuses sur les faits et gestes du quotidien, pousse à l’individualisation de croyances librement choisies ( du moins le croit-on). Le religieux est privatisé, nous sommes loin ici des anciennes solidarités villageoises avec ses rites shintô.
  • Il y a de plus, un risque non négligeable d’une certaine collusion avec des dérives nationalistes qui considèrent le Japon (le concept Nippon au sens de pays des divinités) comme la terre d’élection d’une nouvelle civilisation apte à remplacer la civilisation occidentale jugée trop rationnelle. Une forte conscience de leur « iléité » pousse nombre de Japonais à se percevoir comme radicalement différents. C’est ainsi que ces nouveaux mouvements spirituels sont moins tournés vers les besoins de l’existence présente, comme c’était le cas des « anciennes nouvelles religions », mais plus vers l’au-delà, vers l’avenir d’une civilisation autre, plus spirituelle, pionnière pour l’humanité.
  • Est-ce l’amorce d’un rejet de l’ancrage à l’occident? Est-ce la trace d’une recherche d’un modèle propre ? Ou simplement l’expression chaotique d’une société en perte de repères ?

 

2- Les « nouveaux mouvements spirituels » (Shinreisei undô)

  • Quasi naturellement, la plupart des NNR finissent par se rapprocher des « anciennes nouvelles religions », par leurs comportements et leurs organisations. C’est alors que surgissent des «nouveaux mouvements spirituels» révélateurs de la grande aptitude japonaise à la fragmentation religieuse. Les groupes volontairement peu structurés, aux contours flous, sont en réaction au rationalisme de notre époque, à tout ordre institutionnalisé, qu’il soit religieux ou social.
  • C’est l’épanouissement individuel qui est visé dans une ambiance de réenchantement du monde qui puise ses sources tant dans les sagesses ésotériques extrêmes orientales que dans le terreau du New Age américain. L’offre de connaissance, livresque ou d’internet, est abondante, à tel point qu’un navigateur spirituel internet a été créé en 2005 : Spinavi.
  • Cette nouvelle culture spirituelle qui se veut post-moderne, réactive d’anciennes pratiques divinatoires et magiques du vieux fond chamanique et shintô. C’est une sorte de New Age revu et corrigé par les vieilles cultures japonaises. Des techniques de transformation spirituelle, dans une perception holistique, de self-spirituality, proches du concept d’ « autogestion spirituelle » cher au sociologue français Pierre Bourdieu, convergent vers cette idée qui consiste à penser que si l’on change son cœur, on contribue par là-même à changer le monde.
  • On n’adhère pas à ces nouveaux mouvements comme on le faisait aux « anciennes nouvelles religions », les jeunes adeptes, « zappeurs » là aussi, pratiquent sans complexe un « nomadisme spirituel » autorisé par une absence de doctrine, de dogmes structurés. Traverse tout cela, un sentiment de nécessaire harmonie de l’homme avec la nature : cet animisme revisité trouve une certaine résonance avec le mouvement écologique contemporain.

3- Un exemple d’adaptation du bouddhisme aux demandes de la société actuelle: l’essor des pratiques funéraires des animaux de compagnie.

Le Japon est le pays champion pour les animaux de compagnie, signe certainement d’une grande solitude des personnes vivant dans les grands espaces urbains, mais aussi, phénomène affectif compensateur d’un pays qui voit son taux de natalité diminuer de façon inquiétante. Le monde du business l’a bien compris, ces dernières années ont vu se multiplier les entreprises spécialisées pour les chiens de compagnie non seulement le toilettage, mais aussi les accessoires, la nourriture, les restaurants, les hôpitaux et de plus en plus les cimetières. C’est l’aspect funéraire qui nous retiendra ici car il incorpore du religieux.

Si les pratiques funéraires pour animaux remontent à l’époque Edo14, depuis les années 80, le phénomène a pris une grande ampleur et peut être qualifié de phénomène de masse.

Comme pour les humains, ces funérailles sont prises en charge directement par des bouddhistes ou du moins, suivent le rituel bouddhiste.

  • Au monastère Zen Reibain à Tôkyô, une tombe collective pour animaux de compagnie a été érigée à la demande des « paroissiens ». La crémation est de la responsabilité des particuliers, le monastère n’assure que l’enterrement des os et des cendres. Sur une dalle de marbre sont dessinées les effigies stylisées des animaux (chien, chat, oiseau..) aux côtés de l’inscription « tomo » – ami-, qui souligne l’affection des maîtres. Une offrande d’eau et un vase de fleur, une photo, viennent compléter le dispositif bouddhiste classique. Lors de la cérémonie de l’enterrement, le moine récite un sûtra, et assure les rites ( le 7e, le 35e, le 49e, et le 100e jours après la mort, puis le 1er, 3e et 7e anniversaires de la mort). La périodicité est plus courte que pour les humains, sinon, le principe est le même. Une seule différence tout de même, l’animal ne reçoit pas de nom posthume bouddhique.
  • Il existe aussi des cimetières animaliers privés qui présentent d’étranges similitudes avec l’ambiance des monastères bouddhiques. La plupart du temps, les maîtres assistent à la crémation de l’animal. Le crématorium est doté d’un autel bouddhique. Après un certain temps de crémation, le squelette de l’animal est présenté à la « famille » qui procède comme pour un être humain : à l’aide de longues baguettes15, on se passe des os choisis qui sont ensuite déposées dans une urne funéraire. L’urne peut soit rejoindre la maison « familiale » où elle est vénérée, soit faire l’objet d’un culte dans un cimetière spécialisé, ossuaire individuel ou casier fermé par une pierre tombale. On voit apparaître des épitaphes à l’occidentale et en anglais ( Rest in peace), mais seul est mentionné le nom familier du chien, il n’y a pas de nom posthume bouddhique, ce «qui laisse à penser qu’il ne s’agit pas d’un véritable processus d’ancestralisation».16
  • Que penser à partir de l’essor de ces phénomènes quant aux implications religieuses pour le Japon? De l’aveu même d’un moine bouddhiste : « les animaux de compagnie sont devenus des membres de la famille , mais, si le bouddhisme respecte aussi bien les animaux que les hommes, des distinctions doivent être faites ».Fabienne DUTEIL-OGATA en conclut que « la rhétorique du moine montre bien qu’il n’ a pas encore élaboré un discours définitif sur la place à accorder à l’animal de compagnie dans le dogme bouddhique 17».Nous l’avons noté, la seule différence avec les humains est l’absence d’un nom bouddhique post mortem, est ce que cela signifie que l’accès à la bouddhéité 18leur est refusée? Derrière cette anthropormophisation des pratiques funéraires pour animaux de compagnie, l’on comprend certes que le bouddhisme institutionnel cherche à conserver son quasi monopole sur le domaine de la mort, mais l’on peut aussi légitimement s’interroger sur les évolutions antropologiques sous-jacentes.

Devant de telles évolutions aussi rapides, nombreuses que complexes, il est bien évidemment impossible de conclure de façon certaine. «Il est difficile d’imaginer, disait déjà il y a quelques années un spécialiste français de ces questions, Dennis Gira,19 comment les diverses religions du Japon vont se développer à l’avenir… mais disait-il, in fine, il n’est pas déraisonnable de dire que toutes ces religions sont de vraies forces spirituelles au Japon et continueront de l’être ».

Traditionnellement centrée sur la famille ( le bouddhisme) et sur le village ( le shintô), la religion au Japon, expression culturelle et sociale, a connu de nombreux traumatismes depuis plus d’un siècle et demi. Les nouveaux mouvements religieux qui se succèdent et s’imbriquent depuis ce temps, expriment en partie les tentatives de réponses aux situations nouvelles.

Les mutations religieuses certes ont été importantes, mais néanmoins, les formes traditionnelles persistent et coexistent à l’intérieur d’une offre religieuse extrêmement large et difficile à cerner. Depuis toujours, mais surtout depuis le choc des attentats de 1995 commis par la secte Aum, c’est l’indifférence voire l’hostilité à la religion qui caractérise la grande majorité des Japonais. Les pratiques du bouddhisme et du shintô sont perçues plus comme des coutumes culturelles que comme des choix de nature religieuse.

Nous retrouvons là toute l’ambiguïté de notre mot religion, qui, depuis qu’un écrivain latin chrétien, Tertullien, en 197, lui donne avec l’assimilation au christianisme, un « contenu objectivable de pratiques et de croyances 20». Comment avec ce mot religion, forgé pour définir le christianisme, vouloir aussi appréhender d’autres systèmes ? Soit, et de ce fait, concluons avec Jean-Pierre BERTHON, à qui nous devons beaucoup pour cet article, « Coexistent au Japon, une sensibilité religieuse profonde, peu encline aux changements, et une autre, superficielle, dont les jeunes se saisissent pour fabriquer un religieux de circonstance en phase avec les mutations de la société 21».

Christian BERNARD

Consulter l’article d’introduction aux religions au Japon

1Jean-Pierre BERTON, Naoki KASHIO, « Les nouvelles voies spirituelles au Japon : état des lieux et mutations de la religiosité ». In Archives de sciences sociales des religions, N° 109: janvier-mars 2000, pp.67-85.

2Kokoro, le cœur au sens littéral mais aussi, au sens figuré, la pensée, voire même l’âme au sens français du terme. Il s’agit d’effectuer un travail sur soi, afin d’être meilleur dans ses relations aux autres, y compris les ancêtres, afin d’être dans une posture, et un agir justes, seuls aptes à donner au fidèle le bonheur ( salut) terrestre.

3Jean-Pierre BERTHON rappelle que dans l’univers mental des Japonais villageois, la frontière entre le monde visible et le monde invisible était bien plus ténue que dans notre occident . Cf son travail sur Yanagita KUNIO (1875-1962), agronome et fondateur de l’ethnographie japonaise pour qui les croyances populaires sont la source de la religion japonaise par opposition au shintô d’État qu’il connut.

4Jean-Pierre BERTHON, « Religiosité et religions contemporaines », in Le Japon contemporain, sous la direction de Jean-Marie BOUISSOU, Fayard, 625p., 2007, p.397.

5Jean-Pierre BERTHON, Les nouvelles voies spirituelles au Japon, oput.cit.

6Voir sur internet (http://video.google.com) une vidéo promotionnelle à destination d’un public américain. Vous y verrez et entendrez en direct, le fondateur Seiyu Kiriyama vous parler de ce bouddhisme originel.

7Taper cette expression sur un moteur de recherche et vous aurez des vues de ce grand spectacle d’hiver à Kyôtô.

8Jean-Pierre BERTHON, les nouvelles voies spirituelles au Japon, note 22.

9A pour la création, U pour la continuation, M pour destruction.

10Aum avait fini par obtenir la reconnaissance officielle comme organisation religieuse en août 1989, aussi, la police, en cas d’erreur craignait d’être accusée de discrimination religieuse.

11 Le plus grand nombre de morts est enregistré à l’intérieur même du groupe à qui le guru impose des tortures ascétiques.

12« Asahara entre dans un état de méditation par l’intermédiaire duquel il guide l’esprit de l’ascète comme celui du défunt vers un monde spirituel plus élevé. Il empêche de la sorte ceux qui ont mal agi et dont le karma est mauvais, d’errer dans les enfers. Ainsi, ceux que Aum assassine ou ceux qui décèdent de punitions ascétiques trop sévères trouvent-ils le salut grâce à Asahara ». in READER Ian, Religious violence in contemporary Japan, the case of Aum Shinrikiô, Richemond, Surrey(G.-B.), Curzon Press, 2000, 304 p., p.111.

13Jean-Pierre BERTON, les nouvelles voies spirituelles au Japon, oput.cit.

14A Nagato se trouve une tombe collective de baleines

15D’où le tabou, l’interdit, qui condamne le fait de se passer de la nourriture de baguette à baguette lors d’un repas, car ce geste est éminemment lié aux funérailles.

16Fabienne DUTEIL-OGATA, les pratiques funéraires des animaux de compagnie : nouveaux traitements, nouvelles corporéités. Ce passage doit également aux expériences semblables vécues par mon fils Jean-Baptiste, lors de funérailles de chiens au Japon.

17idem

18C’est-à-dire l’accès à la nature de bouddha.

19Dennis GIRA, « Les religions au Japon », in L’Encyclopédie des religions, T 1, Bayard, 1997, p.1144.

20Maurice SACHOT, Quand le christianisme a changé le monde, Odile Jacob, 395 p, 2007, p.95.

21Jean-Pierre BERTHON, « Religiosité et religions contemporaines », in Le Japon, Fayard, oput.cit., p.408.