bombe atomique

 

Hiroshima et Nagasaki ont introduit dans la guerre une différence non pas de degré mais de nature. En effet, l’arme atomique, et bientôt thermonucléaire, a fait entrer dans l’Histoire de l’humanité, selon l’expression de Jean Guitton, « une quantité infinie », celle de la destruction totale de l’espèce humaine. Si bien que dans toute guerre qui pourrait mettre en action des armes nucléaires, il n’y a pas d’enjeu (fini) qui vaille l’anéantissement réciproque (infini) des deux camps en présence. Cette révolution d’un autre ordre dans les affaires militaires a frappé de plein fouet non seulement les stratèges professionnels, qui ont élaboré les stratégies de dissuasion nucléaires, mais aussi les penseurs civils, particulièrement les philosophes, les politologues et les anthropologues, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. Ces penseurs ont essayé de dépasser les principes de la stratégie conventionnelle pour élaborer des notions nouvelles, comme celles de métastratégie et de théostratégie. Comment ces théories ont-elles  été conceptualisées, particulièrement en France ?

            1° Athées et croyants interpellés

            a) Jean-Paul Sartre

            Dans un article écrit le 20 août 1945, publié par la revue Temps Modernes d’octobre suivant et repris dans Situations III, le philosophe existentialiste athée Jean-Paul Sartre (1905-1980) évoque le saut qualitatif et quantitatif franchi à cause de la bombe atomique et, par voie de conséquence, le suicide possible de l’humanité, qui vient en quelque sorte confirmer ses intuitions philosophiques sur l’absurdité d’un monde où Dieu serait mort :

            « Il faudra quelque temps avant que cette guerre-ci ne révèle son vrai visage. Ses ultimes moments ont été pour nous avertir de la fragilité humaine. Aussi aimons-nous qu’elle finisse mais non pas la façon dont elle finit. Plus d’un Européen eût préféré que le Japon fût envahi, écrasé sous les bombardements de la flotte : mais cette petite bombe qui peut tuer cent mille personnes d’un coup et qui, demain, en tuera deux millions, elle nous met tout à coup en face de nos responsabilités. À la prochaine, la terre peut sauter : cette fin absurde laisserait en suspens pour toujours les problèmes qui font depuis dix mille ans nos soucis. Personne ne saurait jamais si l’homme eût pu surmonter les haines de race, s’il eût trouvé une solution aux luttes de classe. Lorsqu’on y pense, tout semble vain. Pourtant il fallait bien qu’un jour l’humanité fût mise en possession de sa mort. Jusqu’ici elle poursuivait une vie qui lui venait on ne sait d’où et n’avait même pas le pouvoir de refuser son propre suicide faute de disposer des moyens qui lui eussent permis de l’accomplir. Les guerres creusaient de petits trous en entonnoirs, vite comblés, dans cette masse compacte de vivants. Chaque homme était à l’abri dans la foule, protégé contre le néant antédiluvien par les générations de ses pères, contre le néant futur par celles de ses neveux, toujours au milieu du temps, jamais aux extrêmes. Nous voilà pourtant revenus à l’An Mille, chaque matin nous serons à la veille de la fin des temps ; […] Après la mort de Dieu, voici qu’on annonce la mort de l’homme. Désormais ma liberté est plus pure : cet acte que je fais aujourd’hui, ni Dieu ni homme n’en seront les témoins perpétuels. […] Et l’humanité tout entière, si elle continue de vivre, ce ne sera pas simplement parce qu’elle est née, mais parce qu’elle aura décidé de prolonger sa vie. Il n’y a plus d’espèce humaine. La communauté qui s’est faite gardienne de la bombe atomique est au-dessus du règne naturel car elle est responsable de sa vie et de sa mort : il faudra qu’à chaque jour, à chaque minute elle consente à vivre. Voilà ce que nous éprouvons aujourd’hui dans l’angoisse. Mais non, direz-vous : nous sommes tout simplement à la merci d’un fou. Cela n’est pas vrai : la bombe atomique n’est pas à la disposition du premier aliéné venu ; il faudrait que ce fou fût un Hitler, et, de ce nouveau Führer, comme du premier, nous serions tous responsables. Ainsi, au moment où finit cette guerre, la boucle est bouclée, en chacun de nous l’humanité découvre sa mort possible, assume sa vie et sa mort. »[1]

            Quelques brèves remarques suffiront sur ce texte très dense et fort bien écrit, si bien écrit qu’il rend même l’absurde rationnel. D’abord Sartre affirme la prise de possession, par l’homme souverainement libre, de sa vie et de sa mort. C’est toujours la même tentation offerte aux hommes, de la domination suprême décrite dans le livre de la Genèse, 3, 5 : « vous serez comme des dieux ». Ensuite, Sartre rejoint Nietzsche qui, après avoir proclamé la mort de Dieu, annonçait aussi la mort de l’homme dont le pouvoir, délivré du surmoi divin, devenait sans limites ; et cette absence de limites provoquait chez l’homme un vertige métaphysique proche de la folie, comme celle qui s’empare du Caligula de Camus. Enfin, Sartre constate que, pris entre le néant du passé et le néant du futur, l’homme est un être absurde, qui ne sait ni d’où il vient ni où il va, mais qui trouve sa raison d’être en exerçant une liberté sans limites et destructrice, et qui fait de lui un être collectivement responsable de son propre suicide. Haines de race comme lutte des classes, moteurs traditionnels de l’histoire, trouveraient leur ultime solution, leur fin dernière, dans la disparition voulue de l’humanité, acte de liberté pure dont personne ne serait jamais témoin. Sartre rejoindrait-il ainsi le silence éternel des espaces infinis qui effrayait Pascal ?

            b) Pierre Teilhard de Chardin    

            De son côté, le catholique Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), voit bien lui aussi le côté faustien  de la prise de possession de la Terre que représente la maîtrise de l’énergie nucléaire. Mais le savant jésuite laisse à l’homme le choix entre son autodestruction et la lutte avec l’ange pour surmonter la finitude de sa condition terrestre. Dans un article publié en septembre 1946 par la revue Études,[2] article intitulé « Quelques réflexions sur le retentissement spirituel de la bombe atomique », après l’explosion de l’atoll de Bikini, il commentait la lutte inexpiable entre les deux esprits, celui de possession et celui d’union. Cet article a souvent été interprété, à tort, comme une apologie de la volonté de puissance nietzschéenne. Il est au contraire équilibré et subtil ; il privilégie d’ailleurs l’esprit d’union, même s’il reconnaît que l’énergie nucléaire a donné à l’homme « un nouveau sentiment de puissance ».

            Comme le stratégiste américain Bernard Brodie, Teilhard de Chardin estime que l’on ne peut pas désinventer la bombe. « Aucune force au monde, constate-t-il, n’est capable d’arrêter la pensée humaine dans aucune ligne sur laquelle elle s’est une fois engagée ! »[3] L’énergie libérée de l’atome « n’a pas seulement changé la face de la terre », mais aussi le cœur de l’homme et « fait de lui, au moins virtuellement, un être nouveau qui ne se connaissait pas. » Elle a d’abord donné à l’homme, comme on l’a dit, « un nouveau sentiment de puissance » en lui faisant capter « ce qui paraissait le privilège des puissances sidérales » et ce grâce au développement continu et collectif de « l’instrument d’analyse mathématique ».

            Ce sentiment de puissance va-t-il conduire l’humanité à des guerres sans fin ? Ce n’est pas une fatalité, car l’optimisme philosophique de Teilhard de Chardin, aux antipodes de l’absurde existentialiste, le pousse à croire à une maîtrise concertée de la violence. Il estime d’abord que la capacité unitaire de destruction de la bombe atomique rendra désormais impossible toute guerre absolue. Il l’évoque d’ailleurs par allusion à l’arbre de la connaissance du livre de la Genèse. Il espère ensuite que l’humanité, solidaire dans l’amélioration de sa condition, va coopérer au profit du développement universel de la recherche scientifique.  

            « En faisant éclater les atomes, nous avons mordu au fruit de la grande découverte, écrit-il. C’en est assez pour qu’un goût soit entré dans nos bouches que rien désormais ne saurait effacer : le goût de la super-création. Et c’en est assez par suite, pour que, du même coup, le spectre des combats sanglants s’évanouisse aux rayons de quelque montante unanimité. On nous dit que, enivrée par sa force, l’humanité court à sa perte, – qu’elle va se brûler au feu imprudemment allumé par elle. Il me semble au contraire que, par la bombe atomique, c’est la guerre qui peut se trouver à la veille d’être doublement et définitivement tuée. Tuée d’abord […] dans son exercice par excès même des forces de destruction mises entre nos mains, et qui vont rendre toute lutte impossible. Mais tuée surtout […] à sa racine dans nos cœurs, parce que, en comparaison des possibilités de conquête que la science nous découvre, batailles et héroïsmes guerriers ne devraient bientôt plus nous sembler que choses fastidieuses et périmées. […] Malgré leur appareil militaire, les récentes explosions de Bikini signaleraient ainsi la venue au monde d’une humanité intérieurement et extérieurement pacifiée. Elles annonceraient l’avènement d’un Esprit de la Terre. […] Mais que faut-il entendre sous ce terme ambigu ?  

            S’agit-il de l’esprit prométhéen ou faustien : esprit d’autonomie et de solitude ; l’homme se dressant, par ses propres forces et pour lui-même, sur un univers hostile et aveugle ; la montée de conscience se terminant sur un acte de possession ?

            S’agit-il au contraire de l’esprit chrétien : esprit de service et de don ; l’homme luttant, comme Jacob, pour conquérir et rejoindre un foyer suprême de conscience qui l’attire ; l’évolution de la terre se fermant dans un acte d’union ?

            […]

            En fin de compte le dernier effet de la lumière projetée par le feu atomique dans les profondeurs psychiques de la terre est d’y faire surgir, ultime et culminante, la question d’un terme à l’évolution, c’est-à-dire le problème de Dieu. »[4]

            L’angoisse existentielle de Sartre et l’optimisme philosophique de Teilhard de Chardin n’ont pas débouché sur une vision globale des problèmes de la guerre et de la paix. Ce n’était d’ailleurs pas leur objectif. Cependant le Jésuite, ancien combattant de la Grande Guerre, a bien deviné l’émergence de la dissuasion nucléaire par la crainte de la destruction mutuelle assurée, ou comme il l’écrit : « par excès des forces de destruction qui vont rendre toute lutte impossible. » Mais ces deux penseurs avaient bien posé le problème des fins dernières de l’humanité, révélé par l’avènement et la menace de la puissance nucléaire. Il était réservé à Jean Guitton et à René Girard de pousser plus loin la réflexion et d’élaborer les concepts de  métastratégie et de théostratégie.

            2° Jean Guitton et la métastratégie

            Paradoxalement, la pensée post-stratégique de Jean Guitton (1901-1999) semble plus proche de celle de Sartre que de celle de Teilhard de Chardin, mais d’un Sartre qui aurait été touché par la grâce des Pensées de Pascal. En effet, confronté à la réalité de la dissuasion nucléaire et à l’apparition des concepts de stratégie totale et intégrale, qui ont amorcé une évolution vers un stade supérieur de la pensée stratégique, le philosophe catholique Jean Guitton a forgé le concept de métastratégie. Ce professeur à l’École de Guerre fut aussi un ami du pape Paul VI et du général Weygand, qui lui a transmis l’héritage stratégique du maréchal Foch.

            Jean Guitton se fait une haute idée de la stratégie, qu’il n’hésite pas à faire dialoguer avec la métaphysique. En effet, pour lui, « si la métaphysique est la part la plus haute de la pensée, c’est la stratégie qui lui correspond dans le domaine de l’agir. »[5] La métastratégie, qui reflète d’une certaine façon la pensée post-stratégique, signifie que l’acte stratégique peut désormais porter sur les fins ultimes de la personne comme de l’humanité, qu’il devient ainsi un acte philosophique, voire théologique. Et c’est pourquoi Jean Guitton cherche à synthétiser ces deux parts sublimes, la métaphysique (qu’Alexandre le Grand conseillait à Aristote de réserver à une petite élite) et la stratégie, dans un nouveau concept.

            « Je pense, écrit-il, comme jadis Albert Camus[6], que le problème du suicide est le plus grave problème qui se pose à l’homme. Le suicide […] est un acte métaphysique, sorte de réponse ironique et désespérée à l’absence divine, solution noire et simple du problème de l’existence. Or, à notre époque […] le problème du suicide passe du plan individuel au plan collectif : et, pour la première fois dans l’histoire, l’espèce humaine prise dans son ensemble est librement capable d’un suicide réciproque. De sorte que sa survie ne tient pas seulement à un vouloir-vivre instinctif ou politique, à un instinct de vie […] mais à un acte de raison réciproque, à une persuasion profonde que la vie est bonne pour l’espèce, que le désespoir de l’un ne peut ni ne doit entraîner la mort de tous. Cet acte de libre raison, de confiance dans l’homme et dans l’existence, auquel est suspendue dans un proche avenir la continuation de notre espèce, est au fond un acte de pensée, de pensée portant sur les questions ultimes ; tranchons le mot : un acte métaphysique. C’est pourquoi j’ai cru devoir créer un mot neuf, celui de métastratégie, pour signifier que désormais l’acte stratégique devient aussi un acte philosophique. »[7] 

            Dans l’évocation du suicide réciproque, Guitton retrouve la loi de la réciprocité dans la violence qui caractérise la triple montée aux extrêmes de Clausewitz. Mais dans l’acte de libre raison réciproque, Guitton rejoint l’espérance du général Poirier en « la vertu rationalisante de l’atome. »[8]

            « Que se passerait-il, s’interroge-t-il, si l’humanité prise dans son ensemble avait la certitude qu’elle pourrait périr d’un instant à l’autre ? […] Cela serait-il longtemps supportable ? Et ne verrait-on pas germer […] l’idée qu’il vaudrait mieux en finir une bonne fois, une fois pour toutes ?

            Tout ceci pour dire que les problèmes de stratégie vont déboucher dans la métaphysique.

            Car c’est d’une conception métaphysique et non pas seulement politique que dépendra l’acte nucléaire. C’est pourquoi je parle de métastratégie. Les problèmes ultimes, ceux sur le sens de la vie, sur le choix entre le Tout et le Rien ne seront plus accidentels ni négligeables, ni restreints au domaine des consciences et des croyances individuelles. Ils intéresseront la stratégie elle-même. […]

            Il est désormais important  de savoir si l’humanité peut songer à se suicider ; elle en a les moyens. Albert Camus disait jadis que le problème du suicide est en définitive le seul problème philosophique et moral, posé secrètement à toute conscience. Désormais, ce problème, devenu collectif, demeure au cœur de la métastratégie, celle dont on ne parle pas, mais à laquelle les stratèges (profonds) ne peuvent cesser de penser.

            Ces problèmes de métaphysique, – et de métapolitique, et de métastratégie – ne pourront plus désormais être ensevelis dans le silence […] ».[9]

            Devant les stagiaires de l’École de guerre, le philosophe avait placé cette conférence de 1967, intitulée « Philosophie de la dissuasion à l’ère nucléaire », sous le signe du pari pascalien. Si vous gagnez, en dissuadant l’adversaire d’attaquer, vous gagnez tout, et lui aussi. Mais si l’agression se produit, en vue de faire plier l’Autre (objectif fini), vous perdez tout, et lui aussi, par l’anéantissement réciproque (résultat infini). Certes, Jean Guitton pose aussi avec acuité le problème de la responsabilité collective dans la décision de l’humanité d’en finir une bonne fois pour toutes. Mais en matière de dissuasion nucléaire, c’est Jupiter qui lance la foudre. En effet, dans les régimes démocratiques, les constitutions politiques donnent le pouvoir de décision à un seul, le chef de l’exécutif, investi par le suffrage universel. Ce pouvoir concerne  la responsabilité de la survie de tous, rien de moins. Or, face à l’urgence d’une attaque nucléaire, il n’est plus temps de consulter une assemblée législative. Dans les régimes dictatoriaux, la prise de décision est encore plus rapide et les consultations plus brèves…Cette prise de décision unique nous ramène à la question soulevée par Sartre dès 1945, et mise en scène avec talent par Stanley Kubrick dans le remarquable et célèbre film, Docteur Folamour (Dr Strangelove, 1964)[10] : l’hypothèse insensée de la prise de possession de l’arme suprême par un fou. Mais la métastratégie ne doit-elle pas penser aussi l’impensable ? L’on n’est plus très loin de l’Apocalypse selon René Girard.

            3° René Girard et la théostratégie

            C’est dans un essai intitulé Achever Clausewitz, publié en 2007, que l’anthropologue René Girard reprend à son compte l’expression du juriste allemand Carl Schmitt, qui parle d’une théologisation de la guerre. Le professeur Girard place lui aussi son essai sous l’égide de Pascal, celui de la conclusion de la XIIe Provinciale (9 septembre 1656), qui évoque le combat inexpiable de la violence et de la vérité, en des termes qui préfigurent les réflexions de Clausewitz sur la guerre. « Nous proposons, écrit-il [avec Benoît Chantre] des outils d’analyse, empruntés à l’anthropologie, à l’histoire, à l’histoire littéraire, à la psychologie, à la philosophie ou à la théologie ».[11]Girard relit Clausewitz à la lumière du concept de la montée aux extrêmes, dans lequel il voit l’aboutissement de la stratégie à l’ère de la dissuasion nucléaire.[12] Il constate « la possibilité d’une fin de l’Europe, du monde occidental et du monde dans son ensemble. » Il ajoute que « ce possible est aujourd’hui devenu réel » et que son livre est « apocalyptique ».[13]

            « Mon hypothèse, écrit René Girard, est mimétique : c’est parce que les hommes s’imitent plus que les animaux, qu’ils ont dû trouver le moyen de pallier une similitude contagieuse, susceptible d’entraîner la disparition pure et simple de leur société. Ce mécanisme, qui vient réintroduire la différence là où chacun devenait semblable à l’autre, c’est le sacrifice. […] Des millions de victimes innocentes ont été ainsi immolées depuis l’aube de l’humanité pour permettre à leurs congénères de vivre ensemble ; ou plutôt de ne pas s’autodétruire. […] Le moment décisif de cette évolution est constitué par la révélation chrétienne, sorte d’expiation divine où Dieu en son Fils demanderait pardon aux hommes de leur avoir révélé si tard les mécanismes de leur violence. »[14]  

            Face à la violence aujourd’hui déchaînée, René Girard estime que « cette loi des rapports humains a été reformulée » par Clausewitz sous la forme de la montée aux extrêmes, « cette incapacité de la politique à contenir l’accroissement réciproque, c’est-à-dire mimétique, de la violence. »[15] Clausewitz aurait eu l’ « intuition fulgurante de la montée aux extrêmes », mais il l’aurait « dissimulée pour essayer de donner à son livre le ton d’un traité technique et savant. Il nous faut donc achever Clausewitz en allant jusqu’au bout du mouvement qu’il a lui-même interrompu. »[16] La montée aux extrêmes, poursuit René Girard, « nous conduira droit à l’extinction de toute vie sur la planète. C’est cette possibilité que Raymond Aron a entrevue en lisant Clausewitz. Il a écrit alors une somme impressionnante pour chasser la logique apocalyptique de son esprit, pour se persuader à tout prix que le pire sera évité, que la “ dissuasion ˮ triomphera toujours. »[17] Cette fin apocalyptique est d’autant plus inévitable que « la montée aux extrêmes s’impose comme l’unique loi de l’histoire. »[18] Et Girard, qui pense que l’histoire a un sens, ajoute, dans un style qui évoque la montée de l’humanité vers le point oméga cher à Teilhard de Chardin : « Cette montée vers l’apocalypse est la réalisation supérieure de l’humanité. »[19]

            Le professeur Girard termine enfin sa magistrale étude sur Clausewitz en affirmant hautement la nécessité de la synthèse entre la stratégie et la théologie, en se référant cette fois-ci à Pascal : « J’en suis venu à un point décisif, conclut-il : celui d’une profession de foi, plus que d’un traité stratégique, à moins que les deux mystérieusement s’équivalent, dans cette guerre essentielle que la vérité livre à la violence. J’ai toujours eu l’intime conviction que cette dernière participe d’une sacralité dégradée, redoublée par l’intervention du Christ venu se placer au cœur du système sacrificiel. Satan est l’autre nom de la montée aux extrêmes. […] La montée aux extrêmes révèle, à rebours, la puissance de cette intervention divine. […] [Les hommes] sont plus que jamais les artisans de leur chute, puisqu’ils sont devenus capables de détruire leur univers. »[20] René Girard est aussi tourmenté par cette parole de Jésus selon l’Évangile de saint Luc (18, 8) : « mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » Cela signifie-t-il qu’il risque de ne plus y avoir de croyants parmi les hommes ? Ou qu’il n’y aurait plus de croyants parce qu’il n’y aurait plus d’hommes sur la planète Terre, à la suite d’une apocalypse nucléaire ?

            Cette logique nihiliste de destruction et de mort est également dénoncée par le théologien protestant Jürgen Moltmann (né en 1926) : « Le système de la dissuasion nucléaire est une “ religion masquée ˮ dans la mesure où il donne aux craintes des hommes une profondeur sans fond, et qu’il exploite sans limites leur besoin de sécurité. Il s’agit de la religion du nihilisme, du terminisme, du blasphème parfait, de l’apocalypse autoproduite de l’humanité. »[21]

Conclusion

            L’humanité est passée du stade la guerre limitée à l’étape de la guerre totale, mais pas de façon linéaire et avec des retours en arrière ; que l’on songe à la destruction totale de Carthage par les Romains en 146 av. J.-C. Les stratégistes, les philosophes et les théologiens réfléchissent, peut-être depuis Guibert et Clausewitz, sur le stade suprême[22] de l’histoire conflictuelle, qui serait d’un autre ordre, selon le schéma pascalien. Ce stade suprême coïnciderait avec la guerre absolue, entrevue et redoutée par un Clausewitz qu’elle fascinait. L’évolution technologique a rendu cette guerre absolue matériellement possible. La volonté humaine, « la vertu rationalisante de l’atome » (Lucien Poirier) ont, pour l’instant, rendu cette guerre absolue improbable, mais non pas impossible. Ainsi, le mythe soigneusement entretenu de l’apocalypse nucléaire, ce récit eschatologique de la fin de l’histoire, a contribué, par l’effet de crainte extrême exercé sur les peuples et leurs dirigeants, à l’efficacité de la dissuasion et au maintien de la paix globale par la terreur. Mais sans pouvoir empêcher l’émergence du terrorisme.

                                                                                               Bernard Pénisson, 29 juin 2017

 

 


[1] Jean-Paul Sartre, « La fin de la guerre », Situations III, Gallimard, 1949, 317 p., pp. 67-69.

[2] Études, septembre 1946, pp. 223-230.

[3] Pierre Teilhard de Chardin, Œuvres, V, L’avenir de l’homme, Éditions du Seuil, 1959, pp. 179-187.

[4] Ibid., pp. 185-187.

[5] Jean Guitton, La Pensée et la Guerre, Desclée de Brouwer, 1969, p. 159 ; 2e éd. 2017, édition augmentée et commentée par les enseignants de l’École de guerre, p. 222.

[6] Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942. Camus y écrit, p.15 : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. »

[7] Jean Guitton, Ibid., 1969, pp. 21-22 ; 2017, pp. 25-26.

[8] Lucien Poirier, « Je crois en la vertu rationalisante de l’atome », Le Monde, 28/29 mai 2006, p. 14.

[9] J. Guitton, Ibid., 1969, pp. 215-217 ; 2017, pp. 268-269.

[10] Film que le président Vladimir Poutine n’avait pas vu avant que le cinéaste Oliver Stone ne le lui projetât au Kremlin en 2016. France 3, « Conversations avec Monsieur Poutine » par Oliver Stone, 26 juin 2017.

[11] René Girard, Achever Clausewitz, Carnets Nord, 2007, p.22.

[12] R. Girard,  Ibid., p. 127 et p. 356.

[13] Ibid., p. 9.

[14] Ibid., pp. 9-10.

[15] Ibid., p. 12.

[16] Ibid., p. 14.

[17] Ibid., p. 18.

[18] Ibid., p. 20.

[19] Ibid., p. 364.

[20] Ibid.

[21] Jürgen Moltmann, Jésus, le Messie de Dieu, Cerf, Cogitatio Fidei n° 171, 1993, p. 105, cité par René Coste, Théologie de la paix, Cerf, Cogitatio Fidei n° 203, 1997, p. 257.

[22] Lénine avait rédigé à Zurich, au printemps 1916, et publié à Pétrograd, le 26 avril 1917, une brochure célèbre, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Il s’était inspiré du livre du Britannique John A. Hobson, Imperialism. A Study, publié à Londres en 1902. En un demi-siècle, on était passé de la mort prophétisée du capitalisme à celle de l’humanité.  

 

Il y a 70 ans, le Président américain Truman décida d’utiliser à deux reprises la toute nouvelle arme nucléaire, le 6 août 1945 sur Hiroshima et le 9 août sur Nagasaki, espérant ainsi, selon la thèse officielle, éviter un éventuel débarquement sur le territoire japonais qui aurait causé la mort d’au moins 500 000 Américains. Ces explosions atomiques sur deux villes dotées d’ une forte population civile, doivent être pensées non seulement dans le temps immédiat de la fin de la guerre, mais également selon un temps long, jusqu’à aujourd’hui, tant furent importants les effets directs et indirects de la contamination nucléaire et des traumatismes de toutes sortes. Ce double bombardement nucléaire est, de ce fait, un événement singulier qui tranche avec les bombardements classiques subis par toutes les grandes villes japonaises, et qui firent globalement bien plus de morts[1]. Seules les villes d’Hiroshima et de Nagasaki ont gardé la mémoire d’un lieu précis du bombardement.

Comment en 70 ans, s’est construite et a évolué la mémoire de cet événement inouï, tant côté japonais qu’américain ?

Une bombe atomique à uranium baptisée Little Boy explosa à 8h15 au-dessus d’Hiroshima [340 000 habitants],  à 600 mètres d’altitude, causant instantanément 70 000 morts par brûlure et souffle, 70 000 autres personnes moururent  de leurs blessures dans les heures et jours qui suivirent, soit à l’automne 1945, la moitié de la population de la ville, avec 140 000 victimes. Le 9, c’est une bombe atomique  différente, au plutonium, plus puissante que la première, qui est larguée au-dessus de Nagasaki[2] [195 000 habitants] à 11h02, causant le décès immédiat de 40 000 personnes [ 80 000  fin 45]. Le relief accidenté « protégea » quelque peu la ville qui ne fut détruite qu’à moitié. L’imprécision des bilans s’explique par l’état de sidération et de catastrophe dans lequel le Japon a été plongé immédiatement après ces bombardements et la fin de la guerre[3].

Dès le premier jour, et durant tout le temps de l’occupation américaine qui prit fin en 1952, une censure implacable fut imposée sur toutes les données concernant les effets des bombes sur les corps et la santé humaine. Les autorités japonaises lors des bombardements parlent vaguement d’ « un nouveau type de bombe » sans en donner la nature, autant par ignorance que par décision politique. Ceci explique que de nombreuses personnes ignorant tout des dangers de l’atome, se rendirent sur place, soit comme sauveteurs, soit pour visiter leur famille et amis. Personne, tant côté américain que japonais, n’était en mesure d’apporter des soins appropriés, on vit alors des gestes dérisoires comme l’administration de fortifiants ou de lavement à l’eau de mer. Les hôpitaux régionaux encore debout étaient dépassés par l’ampleur de la tâche.

Dès l’automne 1945 une commission de médecins et de savants américains vint sur place à Hiroshima étudier les séquelles des rescapés (les Hibakushas), mais sans les soigner. Leurs rapports restèrent confidentiels jusqu’aux années 1980. L’occupation américaine imposa une forte censure, sur toutes les informations ,livres et journaux, pouvant provenir des deux villes « nucléarisées », ainsi, les Japonais eux-mêmes s’auto censurèrent. Les deux espaces détruits furent déclarés zone militaire interdite. Rares sont les journalistes qui purent y accéder[4].

Trois raisons majeures permettent de comprendre cette attitude de censure américaine. Cacher l’information permettait d’éviter une explosion de mécontentement dans un Japon désorganisé et anéanti,  ne pas renseigner les Soviétiques, nouvel ennemi numéro un dans la guerre froide qui commence, et enfin, continuer à justifier l’usage positif de l’arme nucléaire auprès de l’opinion publique américaine à qui l’on déclare que la bombe, non seulement a mis fin à la guerre, mais qu’elle est « un outil de paix et un garant de la démocratie au Japon [5]».

Les autorités japonaises, l’empereur lui-même, épargné par la justice américaine, contribuent à renforcer cette version d’une bombe perçue comme un mal nécessaire : les victimes sont sacrifiées, les survivants abandonnés à leur sort- ils ont le tort de symboliser la défaite-. Se pose alors, de 1945 à nos jours, la question des survivants, les Hibakusha.

Cette expression japonaise, 被爆者, forgée pour l’occasion, signifie littéralement « gens touchés par l’explosion », et désigne généralement les survivants du bombardement nucléaire, mais le flou de la formule permet d’y incorporer différentes catégories de situations. Sont déclarés Hibakusha, les survivants présents à Hiroshima ou Nagasaki lors de l’explosion, les personnes présentes sur les lieux pour des motifs divers, durant les deux semaines qui suivirent, les personnes irradiées in utero, ainsi que les enfants de parents, irradiés ou non, mais présents dans ces premiers temps après l’explosion. – ce qui constitue donc une deuxième génération-,  d’où un chiffre longtemps en constante augmentation, d’environ 200 000 personnes de nos jours, alors que les seuls survivants directs, âgés de plus de 80 ans, sont de moins en moins nombreux[6]. Le mot Hibakusha désigne également les personnes irradiées décédées[7]. L’ensemble des Hibakusha, pris dans son sens le plus large, morts et survivants, représente environ 450 000 personnes [65% pour Hiroshima et 35% pour Nagasaki à cause du relief accidenté malgré la plus forte puissance de la bombe].

Parmi les personnes présentes le jour du bombardement, surtout à Hiroshima, figuraient des milliers de travailleurs forcés coréens arrivés à l’époque où la Corée était une colonie japonaise. 30 000 sont morts sur les 48 000 qui vivaient à Hiroshima en 1945[8] . Les survivants coréens ont été très longtemps ignorés tant par le Japon que par la Corée, récemment seuls 4300 ont obtenus le statut d’Hibakusha qui leur donne droit à la gratuité des soins.[9]

Dans l’après guerre, parmi les Hibakusha,  la discrimination frappa encore plus durement les femmes, victimes d’une croyance, fort répandue alors, d’un danger de contamination[10]par les maladies des irradiés. La femme, facteur de risque de contamination de la lignée ! De nombreuses femmes cachèrent leur présence sur les lieux, voire même leur lien avec des personnes irradiées, de peur de ne pouvoir se marier, de même, les enfants d’Hibakusha furent victimes d’ostracisme. Dans « pluie noire », le célèbre roman d’Ibuse Masuji publié en 1966,  l’héroïne Yasuko rencontre des difficultés insurmontables pour se marier[11]. Longtemps, les « atomisés » du Japon n’eurent pas de légitimité dans la société d’après guerre, à leurs souffrances physiques s’ajoutèrent des souffrances sociales. Rejetés de la société, souvent sans travail, ils survécurent dans la misère. C’est ainsi que beaucoup d’ Hibakusha gardèrent le silence. La société n’avait pas envie de les entendre, ce qui n’est pas sans rappeler la situation des rescapés des camps en occident lors de leur retour. Cette autocensure des Hibakusha n’a rien à voir avec la censure imposée par l’occupant américain, tellement discrète, qu’elle fut alors ignorée totalement de la plupart des Japonais. Après quelques années d’abandon des victimes, les autorités japonaises élaborèrent enfin un statut officiel d’Hibakusha. La reconnaissance de leurs symptômes et la gratuité des soins médicaux ne datent que de 1957 (cela coïncide avec l’inauguration du parc de la paix à Hiroshima).

Hiroshima  ruines Figaro

Hiroshima dévastée ( photo publiée dans le Figaro)

Depuis quelques années, des survivants changent d’attitude, se sentant investis d’une mission auprès des générations actuelles, ils cherchent à témoigner de leurs souffrances, de leur expérience unique. Certains se font connaître du grand public par différents moyens, films, mangas, conférences, simples rencontres. Chaque année, des milliers d’écoliers japonais peuvent ainsi rencontrer soit à Hiroshima soit à Nagasaki, quelques uns de ces rescapés, qui bien qu’âgés, témoignent d’un discours pacifique, de haine de la guerre et non de l’ennemi. Ces passeurs de mémoire viennent en partie combler le vide des manuels scolaires assez indigents sur la question. Ils sont, au-delà du Japon, devenus la voix des mouvements antinucléaires.

dome pour news letter

Le Dôme (seule ruine conservée à Hiroshima)

Un peu à contre-courant, certains avaient dès le début rédigés leurs souvenirs[12] mais avec la censure et le rejet  des « atomisés » par une société marquée par la pureté, la parution de ces écrits fut tardive. C’est entre autres le cas du Journal d’Hiroshima rédigé par le docteur Michihiko Hachiya, entre le 6 août et le 30 septembre 1945[13]. Ce document qui constitue une source essentielle à notre connaissance des premières semaines, a été publié par morceau dans une revue confidentielle d’hôpital, entre 1950 et 52, et il faudra attendre 1955 pour qu’un médecin américain le fasse publier sous forme de livre aux Etats-Unis. A la même époque, les Editions Albin Michel en firent une traduction française, vite épuisée, vite oubliée, il fallut attendre 2015 pour en avoir une réédition française en poche. Traduit assez tard en japonais, il permit de combler un peu la grande ignorance qu’en avaient les Japonais. Par ailleurs, tout japonais connaît l’histoire pathétique de la petite Sadako Sasaki âgée de seulement deux ans à Hiroshima, qui survécu une dizaine d’années. Pour survivre à sa leucémie déclenchée tardivement, elle crut bon de tenter de réaliser 1000 grues en papier (origamis)  afin de voir son voeu de guérison se réaliser, comme le veut une tradition, mais la mort l’emporta le 25 octobre 1955 à l’âge de douze ans, après n’avoir confectionné que 644 grues. La statue  de Sadako, une grue en or dans les mains, se dresse depuis dans le parc de la paix à Hiroshima, avec cette inscription : Ceci est notre cri.  Ceci est notre prière. Pour construire la paix dans le monde. Des millions de petites grues en papier sont confectionnées par tous les écoliers de passage sur le site, visité au moins une fois dans la scolarité.

Nagasaki statue de la paix

Statue de la paix à Nagasaki

Qu’en est-il de nos jours de la mémoire officielle de ces deux bombardements nucléaires ? Cette question doit être resituée dans la problématique générale de la mémoire globale de la guerre. Le Japon a bien du mal a assumer son passé militariste, les épouvantables exactions commises à l’égard des Chinois et des Coréens, entre autres. Les massacres de Nankin sont rapidement abordés dans les manuels scolaires comme dans les musées. Le passé d’agresseur est occulté le plus souvent, au profit d’une posture victimaire avec les bombardements atomiques. Ces derniers sont déconnectés de l’ensemble de la guerre et présentés comme une atrocité singulière. L’empereur est disculpé, les fautes rejetées sur les militaires, la paix est exaltée. Dans les deux villes, les sites se nomment parcs de la paix, le monument commémoratif principal à Nagasaki est la statue de la paix[14]. La solution mémorielle adoptée à Nagasaki, de nature plutôt spirituelle reliant la douleur (les morts) à l’espérance (la paix), diffère grandement avec celle d’Hiroshima, plus connue, plus touristique, plus cognitive,  avec son musée mémorial.

 

C’est tout le Japon qui cherche à se présenter comme le pays de la paix. Même si l’imprégnation religieuse du shinto[15] est actuellement moindre qu’à l’époque de la guerre, la conception culturelle de la paix japonaise est une affaire de prière. Les vivants doivent se protéger des défunts, de leurs âmes irritées, notamment de ceux ayant péri de mort violente, par des cérémonies d’apaisement des âmes (chinkon sai). La paix des défunts comme préalable à la paix du monde ![16] Si culturellement il en est ainsi, l’approche juridique officielle est différente : l’article 9 de la Constitution du 3 mai 1947 qui se donne la paix comme objectif, stipule : il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l'État ne sera pas reconnu. Ce sont en fait les lois qui fondent la paix. La paix ainsi exprimée n’est rien d’autre que ce refus d’un retour possible des drames liés à la guerre. Sur les deux lieux de la bombe, la paix est associée systématiquement au souvenir des morts, elle n’est pas dissociée du travail de mémoire.

La mémoire japonaise est complexe, difficile à saisir pour les occidentaux.  Beaucoup de Japonais aujourd’hui sont à la fois parfaitement conscients du caractère violent et agressif des armées impériales entre 1937 et 1945, et persuadés que le pays est ressorti victime de la guerre. Il y a un côté Janus dans la mémoire nippone. Le risque pour un Occidental est de n’en voir qu’une seule face. Et, quand on perçoit les deux, il est tentant de les interpréter comme un signe de duplicité. Or il faut accepter telle quelle l’existence de cette complexité, car elle est au fondement du sentiment pacifiste qui anime la majorité des Japonais .. [17]. Les Japonais pensent qu’ils ont plus souffert que fait souffrir[18]

 

Christian BERNARD

 

 

 

 

 


[1] Les bombardements de mars 44 sur Tokyo firent plus de 100 000 morts.

 

 

 

 

[2] En raison du mauvais temps sur la ville de Kokura ( actuelle Kita Kyûshû),  en tête de liste, ce fut la ville de Nagasaki qui fut choisie au matin même du 9 aout. Déviée par le vent, la bombe au plutonim tomba sur le quartier chrétien  d’Urakami et non sur les usines Mitsubishi, objectif stratégique. Se trouvaient là, de nombreux étrangers dont des milliers de prisonniers coréens et quelques cent aines de Chi

 

 

 

 

[3] Nous ne disposons que d’estimations, notamment celles du Département de l’Energie des Etats Unis (DOE Department of Energy)

 

 

 

 

[4]  Ce fut le cas exceptionnel de Georges Weller qui écrit sur Nagasaki pour le Chicago Daily News. Confisqué, son article ne réapparaîtra qu’en 2006. Un article de John Hersey pour le New Yorker en date du 31 août 1945, décrit la situation à Hiroshima. L’Australien Wilfred Burchett réussit à publier un papier sur Hiroshima pour son journal Daily Express du 6 septembre. Ses photographies sont par contre confisquées. James de Coquet se rend à Hiroshima et  écrit un article pour le Figaro un mois après le bombardement, de même Robert Guillain correspondant de l’Agence Havas (future AFP) se rend à Hiroshima avant de devenir journaliste au Monde.

 

 

 

 

[5] Pour connaître les réflexions en contexte américain, lire l’article de Maya Todeschini « Le destin des survivants », in L’Histoire n° 413-14 juillet- août 2015, p104.

 

 

 

 

[6] Le Ministère de la Santé, du Travail et des Affaires Sociales publie les statistiques concernant les détenteurs du livret de santé des victimes de la bombe atomique. Il donne le chiffre de 183 519 en mars 2015 contre 372 264 pour mars 1981.

 

 

 

 

[7]  Le mémorial de la paix à Hiroshima comporte  221 000 noms de morts des conséquences directes et indirectes. L’estimation « finale » est de l’ordre de 260 000 morts pour Hiroshima.

 

 

 

 

[8] Le contingents d’irradiés coréens constitue au moins 10% des victimes.

 

 

 

 

[9] En 2005, un collectif d’hibakusha coréens a obtenu gain de cause suite à un procès contre l’Etat japonais.

 

 

 

 

[10] Cette idée reçue vient s’ancrer dans tout un arrière plan culturel lié à l’idée de pureté

 

 

 

 

[11] Porter à l’écran en 1980, cela montre qu’à l époque le sujet était encore très sensible.

 

 

 

 

[2] Lire quelques extraits traduits en français dans Barthélémy Courmont, Le Japon de Hiroshima, l’abîme et la résilience, éditions Vendémiaire, 2015, 284 p.

 

 

 

 

[13] Michihiko Hachiya, Journal d’Hiroshima, collection texto, 2015, 300 p.

 

 

 

 

[14] Pour un commentaire du rôle de cénotaphe de cette statue-monument, cf Michael Lucken, Les Japonais et la guerre, 1937-52, Fayard,, 398 p., 2013, p.307. Cette grande statue de bronze, haute de 10 m, œuvre de kitamura Seibo, figure un homme assis, un bras pointé vers le ciel, d’où est venue la bombe, l’autre tendu à l’horizontale diffuse l’esprit de paix, les yeux sont fermés pour une prière en souvenir des victimes, la jambe fléchie signifie la méditation (bouddhisme, svastika) et la réflexion pour l'avenir, la jambe avec le pied sur le sol montre la nécessité de se lever et d'agir contre l’armé atomique. Inaugurée en 1955 pour le 10e anniversaire de l’évènement., elle trône au fond d’une immense esplanade de façon à n’être vue que de face, pour de grandioses cérémonies commémoratives. Chaque 9 août ,la cérémonie organisée de manière immuable, fait vivre cette œuvre monumentale comme un objet de culte majeur pour la démocratie japonaise. Nous sommes un peu dans le cadre d’une religion civile. De nombreux écoliers en uniforme, dos à la statue, font corps avec elle face à la foule sur l’esplanade, représentant ainsi le présent dans sa promesse de paix, la statue, elle, représente la catastrophe du 9 août « ainsi qu’un certain ordre nécessaire pour que jamais un tel évènement ne se reproduise » [Michael Lucken op.cit.] .La foule qui fait face, y compris les autorités politiques,  constitue les « fidèles » de la cérémonie, symbolise la nation japonaise dans son unité. Le monument ainsi, concilie passé et avenir, de manière totalement déconnectée de l’ensemble de la guerre.

 

 

 

 

[15] Sur le shinto voir : http://www.institut-jacquescartier.fr/2010/10/le-shintoisme-%E7%A5%9E%E9%81%93-une-specificite-japonaise/

 

 

 

 

[16] Sur cette problématique voir notre article Yasukuni : le sanctuaire de la discorde ,sur le site Jacques Cartier. http://www.institut-jacquescartier.fr/?s=yasukuni&searchsubmit=

 

 

 

 

[17] Michael Lucken, Les Japonais et la guerre, 1937-52, Fayard,, 398 p., 2013, p.330.

 

 

 

 

[18] Jean-Marie Bouissou Directeur de recherche à Sciences-Po, spécialiste du Japon. In La Croix 13 août 2015.