Bible

 

Le nouveau programme d’histoire de 6eme abandonne la problématique d’histoire des Hébreux pour « Les débuts du judaïsme ». Un très net recentrage sur une approche historique est formulé dans le programme par de fréquentes exigences de contextualisation. Le positionnement de la leçon arrive juste après les chapitres consacrés à la Grèce et à Rome, et donc déconnecté de l’Égypte comme c’était traditionnellement le cas. Associé aux débuts du christianisme, s’affiche ainsi une volonté de souligner que, judaïsme rabbinique et christianisme naissent en fait ensemble, et que l’un n’accomplit pas l’autre. Bref, s’il y a progrès global dans la formulation du programme, il y aurait beaucoup à redire encore, comme l’absence de référence à l’époque perse qui fut déterminante pour l’écriture de la Bible ( action d’Esdras), ou comme la persistance de cette idée reçue d’une diaspora méditerranéenne suite à la défaite juive de 701etc..

Un seul point particulier nous retiendra ici, l’action du roi Josias, seul nom cité dans le programme pour contextualiser les débuts de l’écriture de la Bible, dans le processus de naissance du judaïsme.

I- Dans quel contexte se situe l’action de ce roi de Juda?

1-Au VIIe siècle avant notre ère, sur les deux royaumes hébreux ( Israël au nord avec Samarie et Juda au sud avec Jérusalem), seul demeure le royaume de Juda: le royaume d’Israël a été détruit par le puissant empire assyrien au VIIIe siècle (suite à la révolte du roi Osée, vassal des Assyriens, Samarie est prise et détruite en 722, des milliers de Samaritains sont déportés, remplacés en partie par l’arrivée d’autres peuples également déportés 2), ainsi disparaît un puissant royaume du Levant incorporé à l’empire assyrien.

Le royaume sud, Juda, bien plus faible, moins organisé, moins peuplé, lui, va survivre encore 120 ans jusqu’en 587. Sauf exception, la politique du royaume de Juda consista à se reconnaître vassal des Assyriens (paiement d’un tribut annuel) afin de ne pas disparaître comme Israël. Cette insertion dans l’immense empire assyrien et l’arrivée de réfugiés «qualifiés » du royaume du nord, assura une belle prospérité à Juda pendant tout le VIIe siècle.

2- Il y avait un sentiment de culture commune, d’idéologie commune, entre les deux royaumes. Comme dans tous les petits royaumes du Levant, nous retrouvons trois principes majeurs qui structurent cette idéologie:

  • un dieu national : ici Yahweh
  • la pratique de la guerre sainte ( herem3) au nom de ce dieu
  • une posture contractuelle entre le peuple et la divinité : la fidélité procure une protection, l’infidélité entraine des punitions.

Chaque peuple avait sa divinité nationale, si Yahweh est celle des deux royaumes d’Israël et de Juda, Kemosh est le dieu de Moab, Qaus celui d’Edom, Hadad, celui de Bagdad …Le dieu se doit d’être opérationnel, sur les plans politique et militaire, par contre, une défaite est interprétée comme la volonté de cette même divinité nationale de punir son peuple.

Ce sentiment de culture partagée entre les deux royaumes n’implique pas qu’il y ait eu antérieurement un seul royaume unifiant le peuple d’Israël et de Juda, sous l’appellation générique d’Israël.

3- Josias fut roi du royaume de Juda de 640 à 609. Ce long règne correspond exactement à un grand moment de répit entre deux empires conquérants.

  1. la décadence de l’empire assyrien débute vers 640. Cet empire qui connait un apogée sous le règne d’Assurbanipal (668-631) ne subsistait qu’avec une expansion continue apportant un butin régulier. Avec l’arrêt des conquêtes, non seulement la richesse n’afflue plus, le butin n’existe plus, mais il coute, car il faut administrer les espaces conquis, ce pose problèmes. A ces difficultés structurelles s’ajoutent alors des conflits de succession qui minèrent l’empire de l’intérieur.
  2. Ce sont les Babyloniens , jamais vraiment soumis, qui en profitèrent pour se révolter, aidés en cela par les Mèdes. Ces derniers détruisirent les capitales assyriennes, Assour et Ninive en 612, puis se retirèrent dans leurs montagnes ( hauteurs de l’actuel Iran) laissant les seuls Babyloniens exploiter leur victoire. Les Babyloniens (ou Chaldéens) avec le roi Nabuchodonosor, reprennent progressivement en main l’ancien espace impérial assyrien. Tous les ans, ils mènent une campagne militaire victorieuse, et ainsi, battent les Égyptiens à Karkémish en 609. L’arrivée des Babyloniens dans notre espace concerné, le Levant, correspond bien à la fin du règne de Josias, mort d’ailleurs dans ces combats4.

Ainsi, entre 640 et 600, le royaume de Juda connut une certaine tranquillité qui coïncida avec ce long règne de Josias ? Celui-ci sut mettre à profit cette indépendance de fait pour lancer une politique nationale en faveur de son royaume qui connaissait une belle prospérité économique.

II- La politique du roi Josias.

1- Une volonté de conquête, d’expansion, vers l’ouest mais essentiellement vers le nord, en direction de l’ancien royaume d’Israël devenu province assyrienne5. Le sentiment de communauté ethnique et politico-religieuse est mis en avant pour justifier la tentative de réunification en un seul royaume des fidèles de Yahweh.

Cette politique d’expansion territoriale eut un début de mise en œuvre, mais les données archéologiques ne permettent pas de dire si Josias put la mener à son terme. La mention au chapitre 23 du Livre des Rois indiquant que les réformes de Josias furent appliquées en Juda et en Israël sont des interpolations idéologiques postérieures à la réalité des faits. Le royaume s’agrandit , sans toutefois aller jusqu’à la mer, ni jusqu’à incorporer tout l’ancien royaume d’Israël.

2- L’essentiel de l’action de Josias est dans le domaine de politique intérieure. Cela concerne la religion certes, mais le religieux est à l’époque l’expression idéologique du politique.

a- une Loi pour le royaume : c’est la promulgation du Deutéronome (2R, 22-23). Pour annoncer ce qui en fait une nouveauté, dans la Bible, on le présente comme s’il s’agissait d’une découverte. Cet expédient confère le poids de la tradition à une nouveauté, qui, sans cela, n’aurait pas de légitimité. Nous avons là un des mécanismes majeurs de l’écriture biblique. ( Le grand prêtre Hilqiyahou dit au secrétaire Shafân : j’ai trouvé le livre de la Loi dans la Maison du Seigneur! 2R XXII, 8). Cette expression livre de la Loi se retrouve dans d’autres livres bibliques: Dt XXVIII,61; XIX,30;Jos,I,8; VIII,34…, l’expression semble désigner la partie législative du Deutéronome. Cette réforme de Josias semble donc être la version primitive du Deutéronome où Moïse donne au peuple une « seconde loi » selon le sens grec de « deuteronomia ». Les deutéronomistes qui composèrent ce texte à la cour de Josias s’imaginent en porte-parole de Moïse (ce qu’il aurait dit à Josias s’il vivait alors): phénomène classique de pseudépigraphie.

Dans une grande mise en scène, Josias déchire ses habits, décrète l’urgence d’appliquer cette loi que tous avaient oublié et la fait lire au peuple.

( Le roi envoya dire à tous les anciens de Juda et de Jérusalem de se réunir près de lui. Puis il monta à la Maison du Seigneur ayant avec lui tous les hommes de Juda et tous les habitants de Jérusalem : les prêtres, les prophètes et tout le peuple, petits et grands. Il leur fit la lecture de toutes les paroles du livre de l’alliance trouvé dans la Maison du Seigneur. Debout sur l’estrade, le roi conclut devant le Seigneur l’alliance qui oblige à suivre le Seigneur, à garder ses commandements, ses stipulations et ses décrets de tout son cœur et de tout son être en accomplissant les paroles de cette alliance qui sont écrites dans ce livre. Tout le peuple s’engagea dans l’alliance.2R XXIII,1-3).

Ainsi, le pacte (alliance dit le texte) passé entre le dieu national Yahweh et son peuple, à l’initiative du roi Josias, roi de Juda, est-il, pour des besoins de légitimité, rétrodaté sous Moïse, la grande figure fondatrice. Cette action, de nature politico-religieuse, ne pouvait se réaliser que dans ce moment de déclin de l’Assyrie. Josias remplace la dépendance et la fidélité dues à l’empereur assyrien, par une dépendance et une fidélité, acceptées, en faveur du seigneur divin Yahweh, nouveau suzerain de l’État de Juda. On comprend dès lors que le geste, qui a priori nous semble insensé, d’un Josias se portant au devant des armées de pharaon pour lui barrer la route à Meggido, alors que ce dernier montait d’Égypte seulement pour contrer les néo-babyloniens: il ne fallait pas que l’Égypte remplace l’Assyrie, la suzeraineté ne devait être due qu’au seul dieu national.

b- un seul dieu : Yahweh. Josias entreprend la destruction de tout ce qui ne correspond pas à la « nouvelle » Loi, comprenez, au sens moderne, la nouvelle constitution.

  • le temple de Jérusalem fut débarrassé de tous les attributs divins autres que ceux de Yahweh accumulés depuis longtemps : objets de culte de Baal, d’Asherah ( vieux rites agraires de fertilité), 6des astres Soleil et Lune, apports assez récents de l’époque du roi Manassé7 ..A l’entrée du temple se trouvaient les chevaux et le char du soleil. Par ailleurs, des sacrifices d’enfants étaient pratiqués dans la proche vallée de la Géhenne, le temple était le lieu de prostitution sacrée (voir l’histoire du prophète Osée et de Gomar).2 R XXIII, 4-8.

c- un seul temple : celui de Jérusalem.. Josias fit procéder à la destruction de nombreux sanctuaires, petits et grands, non seulement dans le royaume de Juda, mais aussi, dans la partie conquise de l’ex-royaume d’Israël, notamment le prestigieux sanctuaire de Bethel8 situé juste à la frontière des deux royaumes. Les autels de Samarie, ex-capitale du nord, furent profanés, tous les prêtres des sanctuaires ruraux massacrés – exemple de violence légitimée par la guerre sainte-. Certains prêtres eurent plus de chance, ils furent réinsérés dans des fonctions subalternes à Jérusalem. C’est une opération de centralisation du culte sur la capitale. Avec Josias, nous assistons à une tentative d’un culte plus pur, un peu comme l’avait déjà essayé Ezéchias9 début VIIe siècle.

3- Que l’on ne s’y trompe pas, ces réformes très importantes de Josias, n’introduisent pas le monothéisme, révolution qui n’apparaitra qu’à la fin de l’Exil et à l’époque perse, mais constituent une phase importante dans l’installation d’une monolâtrie. Le culte est rendu à un seul dieu certes, mais dans la mesure où l’on reconnait la légitimité des autres dieux nationaux, la conception du divin reste polythéiste.

III- L’écriture biblique sous Josias .

La promulgation de la Loi, partie législative du Deutéronome, implique une réécriture partielle des textes «racontant» le passé, il s’agit de donner un peu de cohérence aux quelques textes déjà existants, avec les nouveautés.

1- Quels textes existaient avant Josias?

C’est une question délicate où demeurent beaucoup d’incertitudes10. Deux points peuvent toutefois être posés de façon sûre : il ne semble pas y avoir d’écriture avant l’époque royale, et les écrits d’alors sont certes respectés, vénérés, mais n’ont pas encore ce caractère d’Écritures qu’on leur donnera plus tard. Il ne saurait être question de Bible au sens strict du terme, ce serait commettre un grave anachronisme.

Devaient exister, des propos de prophètes (Osée, Malachie..) mis par écrit, quelques traditions locales rédigées par des « historiens » ou chroniqueurs du VIIIe siècle (époque qui correspond à la révolution de l’alphabétisation dans le Proche-Orient et en Méditerranée orientale). Les rois passent commande de récits qui vantent leur propre gloire et celle de leur régime, c’est la même époque que celle de la mise par écrit d’Homère en Grèce. Il semble que nous disposions alors de deux sagas nationales que les chercheurs nomment respectivement J (dans le royaume sud de Juda l’on désigne dieu par Yahweh) et E (dans le royaume d’Israël au nord, dieu est appelé Elohim). Un compilateur rassembla les deux traditions en un seul document. J et E expriment des points de vue différents, la compilation laisse demeurer de nombreuses contradictions, malgré les ajouts et modifications. A cette époque, les scribes pouvaient sans problème travailler des textes, qui encore une fois n’avaient pas encore le statut d’Écritures, donc de textes sacrés.

Voici quelques exemples de conceptions différentes et de points communs:

  • sur dieu: dans J, dieu se pavane dans le jardin d’Éden, comme un roi oriental, pique des colère, claque la porte de l’arche.. dieu est conçu de manière anthropomorphique. Dans E, dieu parle par l’intermédiaire d’anges, c’est un point de vue plus transcendantal.
  • Le héros de J est Abraham, celui de E est Jacob ou encore Moïse.
  • Ni J ni E ne mentionnent la loi que dieu donne à Moïse sur le Sinaï. La scène du Sinaï existe mais elle est centrée sur la théophanie ( adressée à Moïse et aux Anciens).
  • Pour J et E, Yahweh n’est qu’un membre de la divine assemblée des fils de dieux, présidée par El, le grand dieu de Canaan, avec sa parèdre Achérah. Au VIIIe siècle seulement, Yahweh va supplanter El ( Ps 82).

2- Sous Josias, les deutéronomistes réécrivent ces récits vieux d’un siècle, introduisent les nouveautés, procèdent à quelques corrections. Il faut les adapter aux nouveautés du VIIe siècle.

L’accent est mis sur Moïse, la grande figure libératrice du joug égyptien, le point fort du livre de l’Exode se déplace de la théophanie du Sinaï au don de la loi ( Torah). C’est l’introduction des célèbres dix commandements. Les rédacteurs rajoutent également la conquête de la terre promise par Josué afin d’encourager la conquête des terres du nord par Josias. D’ailleurs, le style guerre sainte avec destruction des lieux de culte ,en réalité du temps du roi Josias, se retrouve tel quel dans le récit relatif à Josué. C’est toujours ce même processus qui consiste à rétrodater afin de renforcer la légitimité.

La réécriture des récits de règnes des rois du sud comme du nord se fait désormais en fonction d’un critère précis : celui de la fidélité à Yahweh, dieu national. Les rois sont classés, aussi ne ne nous étonnerons-nous pas de lire, que seuls les souverains du sud, descendants de David sont légitimes, la plupart de ceux du nord sont fort mal traités. Josias est bien entendu présenté comme le nouveau Moïse, plus grand que David. Signe patent d’une écriture sous son règne! On peut également légitimement se poser la question à cette époque d’une écriture inventant une monarchie unifiée sous David et Salomon ! Quelle meilleure façon encore pour justifier le projet d’unité territoriale et ethnique sous Josias ! Mais, si la chose paraît probable, rien ne peut permettre de l’affirmer.

3– Comment replacer le legs du roi Josias dans le nouveau programme d’histoire de 6eme ?

Josias incontestablement a su profiter d’une période propice pour accomplir une importante réforme politico-religieuse, il permit un début d’écriture de la future Bible, installa la monolâtrie dans le royaume, et surtout laissa une clef de lecture des événements, non seulement passé mais aussi à venir : si le peuple n’est pas fidèle au pacte avec Yahweh, il sera puni sévèrement. Le message sera médité lors de l’Exil en Babylonie, et les prophètes d’alors sauront en tirer toutes les leçons pour évoluer vers le monothéisme. Ce sera le travail du pseudo Isaïe. La fin du travail d’écriture biblique, ou du moins de l’essentiel est à situer à l’époque perse sous Esdras, prêtre, « scribe de la loi du dieu des Cieux », qui en 398 seulement, sur ordre de l’empereur perse, promulgua la Loi11 (entendez comme sous Josias, la constitution) devant régir le peuple juif, où qu’il se trouve. C’est encore bien après, au second siècle, que ces textes deviendront Écritures, que le regard porté sur eux changera.

Ainsi donc, Josias n’est qu’un des premiers maillons d’une chaine d’écriture qui court sur plusieurs siècles. Le libellé du programme , certes doit être simple pour des élèves de 6eme, mais nous semble ambigu : « Menacés dans leur existence par de puissants empires aux VIIIe et VIe siècles, les Hébreux du royaume de Juda mettent par écrit leurs traditions (premiers livres de la Bible).

L’expression «mettent par écrit leurs traditions » peut laisser croire que celles-ci pré-existent , peut être oralement, et qu’il suffit de les coucher par écrit. Or, nous l’avons vu, sous Josias il s’agit d’un acte créateur. Les quelques textes préexistants sont fortement revus et corrigés pour incorporer la grande nouveauté de la promulgation de la loi, à savoir, le cœur du Deutéronome.

Christian BERNARD

1Voir à ce sujet le travail de Shlomo SAND

2Les Assyriens pratiquaient cette politique de déportations croisées, ce que ne feront pas plus tard les néo-Babyloniens ni les Perses .

3Notion complexe que l’on traduit souvent par anathème, interdit, dans les bibles. Par exemple dans Nb XXI,1  Alors Israël fit ce vœu au Seigneur : Si tu consens à livrer ce peuple entre mes mains, je vouerai ses villes à l’interdit . En principe, cela donne le droit de tout détruire et tuer, le butin revenant à Dieu. La stèle de Mesha, roi de Moab, semble indiquer que cette pratique de guerre sainte ou sacrée était courante. Dans la Bible, elle est justifiée par la nécessité de protéger Israël (nom du peuple juif), peuple « saint » c’est-à-dire séparé, de l’idolâtrie des autres. C’est le même mot en arabe, harem qui signifie l’interdit, le sacré.

4Avant d’être battue à Karkémish, l’armée égyptienne bat l’armée de Josias qui voulait s’opposer à leur avance vers le nord. Il y avait là une volonté de ne pas retomber sous la tutelle égyptienne.

5Une occupation passagère par des troupes égyptiennes, suite à un raid en 656 avait forcé les troupes assyriennes de cet espace à se retirer.

6Sur l’origine du monothéisme voir:

– André Lemaire, Naissance du monothéisme, Bayard, 194 p., 2003.

– Christian Bernard, «Naissance du monothéisme juif», in D’Osiris à 1905, et au-delà, Crdp Poitiers, 2005, pp. 55-60

7Le royaume de Juda intégré au vaste empire assyrien pratiquait donc lui aussi le culte des astres venu de Mésopotamie, à la fois dans le temple et sur les terrasses des maisons.

82RXXIII.

9Il tenta de supprimer les lieux de cultes agraires, détruisit le serpent de bronze attribué à Moïse, mais son successeur, Manassé (687-642) réintroduisit le pluralisme religieux de façon à mieux insérer le royaume au sein de l’empire assyrien. CF Mario Liverani, La Bible et l’invention de l’histoire, Bayard, 615 p, 2008, p.214.

10Pierre Gibert, Comment la Bible fut écrite, Bayard, 170 P.1995 ( une nouvelle mouture est prévue)

11 Lire à ce sujet le chapitre 8 du Livre de Néhémie et notez l’étrange ressemblance entre Esdras qui fait lire au peuple la loi ( et traduire en araméen, la nouvelle langue commune depuis le retour d’Exil) attribuée à Moïse, alors que l’encre est à peine sèche.

 

 En complément du rapport de Régis Debray sur l’enseignement des religions, je propose ici quelques réflexions méthodologiques.  Il est d’abord facile de dresser le constat d’une déficience générale de la connaissance symbolique chez nos élèves de l’enseignement secondaire. Depuis les années… 1640, la pensée française sous l’influence du cartésianisme et … du jansénisme, de certains philosophes des Lumières (de Bayle à Condorcet), du scientisme mathématique, mais aussi d’un « juridisme » et d’une emprise administrative et économiste croissants, a souffert d’une perte du sens des symboles et des mythes, ou tout simplement de la connaissance élémentaire de leur existence. Cette perte a été partiellement compensée par les poètes romantiques et symbolistes. Mais, partout, on ressent de plus en plus la nécessité d’une étude systématique des « images », de leur logique, et des sentiments qu’elles génèrent, la nécessité d’une étude des « unités de sens » qui relient entre eux les symboles utilisés dans les romans ou les poèmes, mais aussi dans les textes philosophiques religieux ou politiques. Nous appellerons « mythologique » l’étude méthodique des systèmes des symboles. La connaissance de cette mythologique était naguère préparée en dehors de l’école ou par les éducateurs religieux, ou, plus généralement, par les éducateurs idéologiques ou politiques. Or, la formation religieuse se raréfie et les formations politiques ou idéologiques rencontrent de plus en plus de scepticisme. Le besoin très humain de rencontrer des symboles mobilisateurs se satisfait alors dans une soumission incontrôlée à des représentations plus que simplifiées de la société et du monde ; ce qui fragilise les individus les plus vulnérables, annihile leur volonté et leur esprit critique et les prédispose à s’abandonner à tous les sectarismes et à tous les fanatismes. Un autre inconvénient majeur de cette disparition de tout un empan de notre culture est l’incompréhension de plus en plus grande par nos élèves d’œuvres majeures du passé, œuvres picturales, monuments, opéras et, bien entendu, œuvres littéraires (Rabelais, La Fontaine, Voltaire, Chateaubriand, pour ne citer que des exemples criants). En conséquence, il convient de promouvoir dans la formation de nos futurs enseignants l’apprentissage d’une discipline indépendante que nous proposons donc d’appeler la « Mythologique » ou étude systématique des « mythèmes » («  unités de sens » méthodiquement dégagées de l’étude des « mythologies » ou des multiples systèmes de symboles). Pour enseigner cette mythologique avec objectivité, les règles suivantes devront être observées :  1. Chaque mythème une fois circonscrit devra être étudié dans son exhaustivité et relié au réseau de mythes dont il fait partie.  2. Son étude devra toujours s’appuyer sur des textes précis.  3. Son étude pourra être prolongée par celle de son influence sur les mœurs.  4. Chaque mythème devra être prudemment comparé aux mythèmes similaires dans une pluralité de religions ou d’idéologies.  5. Les mythèmes seront étudiés au niveau universitaire par des spécialistes ayant reçu entre autres une formation d’historien des arts et des lettres, d’historien des religions ou d’ethnologue.  6. Afin d’éviter tout encyclopédisme, un programme limité de mythèmes à étudier sera publié. Il sera renouvelé périodiquement, par exemple tous les trois ans.  7. Afin de maintenir un nécessaire pluralisme pour les mythèmes religieux, on étudiera dans chaque cycle d’études au moins un mythème emprunté au judaïsme, un emprunté au christianisme, un emprunté à l’islam, un emprunté au bouddhisme populaire, un à l’hindouisme, un au shintoïsme, et un choix fait parmi les peuples d’Afrique noire, d’Océanie ou d’Asie.  8. La laïcité demeurant la règle de l’enseignement français, ces études seront poursuivies dans le plus grand respect des croyances ou des non-croyances, des pratiques ou des non pratiques de chacun.  9. La mythologique, afin de ne pas alourdir encore un cursus universitaire de plus en plus chargé, sera considérée uniquement comme une science annexe des sciences humaines.  10. Enfin, le professeur qui l’enseignera devra posséder des rudiments de l’histoire de la mythologique. On citera à titre de simples indications :Plutarque, un père alexandrin, le moine Fulgence, Boccace (« La Généalogie des Dieux ») , Ripa, Vico, Schelling, etc… Exemple de mythème à proposer à un programme : « Les envoyés divins » : les anges et archanges, les évangélistes, les prophètes, Hermès ; étudiés dans des textes de la Bible, du Coran, mais aussi dans la mythologie grecque et son prolongement hermétique ; dans les avatars des dieux de l’hindouïsme ; la non-révélation et l’illumination dans le bouddhisme originel, les lieux sacrés chez les Aruntas d’Australie…et la « lumière » dans les philosophies rationalistes. Ces quelques lignes ne sont que les humbles propositions d’un ancien auditeur de Claude Lévi-Strauss. François Laburthe-Tolra