ASie

 

L’Asie et plus particulièrement la Chine prennent de jour en jour plus d’importance dans le monde. Nous ressentons la nécessité de comprendre cette civilisation avec qui nous avons des échanges de plus en plus nombreux et variés.

Ma seule prétention dans cet article est d’essayer d’approcher ces fils du ciel qui ont manifestement d’autres façons d’appréhender le monde que celles auxquelles on s’attend habituellement en Europe. Par la comparaison de grands textes religieux, philosophiques, scientifiques et artistiques nous verrons combien les Asiatiques peuvent avoir un autre rapport aux choses que ce qui paraît comme allant de soi aux occidentaux que nous sommes. C’est bien en cela que notre altérité se singularise et nous interroge.

En faisant appel aux grands textes religieux deux visions du monde et du destin de l’homme se font face :

Pour nous Occidentaux d’après la Bible (Genèse I, 9) Dieu dit :  « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur toutes les bêtes sauvages et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre »…

Dieu les bénit et il leur dit : « fructifiez et multipliez vous, remplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout être vivant qui rampe sur la terre »…

Dieu bénit Noé et ses fils et il leur dit : « soyez féconds et multipliez –vous, emplissez la terre. Soyez la crainte et l’effroi de tous les animaux de la terre et de tous les oiseaux du ciel : ils sont livrés entre vos mains. »…

Pour les asiatiques la conception du monde et son rapport à l’homme est radicalement différents : Lao-Tseu (IV siécle avJC) dans le Tao-tê-king, 10, 29) délivre le message suivant :

« Elève les êtres, nourris les

Sans chercher à les asservir

Sois un guide et non pas un maître

Voilà la vertu mystérieuse. »

« Quiconque veut s’emparer du monde et s’en servir

Court à l’échec

Le monde est un vase sacré

Qui ne supporte pas qu’on s’en empare et qu’on s’en serve

Qui s’en empare le détruit

Qui s’en sert le perd. »

C’est pourquoi la religion n’a pas joué en Chine le rôle majeur qui fut le sien en occident. En Chine c’est l’éthique confucianiste qui fournit sa base spirituelle à sa civilisation.

Dans le domaine de la pensée les positions sont encore plus tranchées :

Les Occidentaux comme Protagoras (V siècle avJC) affirment : « L’Homme est la mesure de toute chose ». Descartes en 1637 précise « Connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre  comme maîtres et possesseurs de la nature ».

 

Pour les asiatiques le principe d’unicité s’impose évidemment comme le pense Zhuangzi

(IIIsiècle av.JC) : « Tous les êtres et moi sommes un dans l’origine. Tous les êtres sont un tout immense. Celui qui est uni à cette unité jusqu’à avoir perdu le sens de sa personnalité, aucune vicissitude ne peut lui porter atteinte ». Au XI siècle Zhang zai affirme encore : « En agrandissant son esprit, l’homme devient capable de faire corps avec tout ce qui existe ».

Dans le domaine de la science les approches s’opposent :

Selon les philosophes grecs, « la matière était faite de « briques » élémentaires, les atomes, purement passifs et inertes », mus par quelque force extérieure à laquelle ils attribuaient une origine spirituelle. Cette image, fondement de la pensée occidentale a donné naissance au dualisme, qui oppose l’esprit à la matière, l’âme au corps, le moi au monde.

Selon cette division cartésienne, les scientifiques occidentaux ont traité la matière comme une chose inerte, regardé le monde matériel comme une multitude d’objets divers, assemblés en une gigantesque machine. Cette vue mécaniste du monde décrite par Newton a dominé toute la pensée occidentale.

A l’opposé, le monde des Orientaux est de nature organique. Toutes choses, tous phénomènes sont interdépendants et ne sont que des aspects différents, ou manifestations, d’une seule et ultime réalité. Diviser le monde en objets séparés, percevoir l’individu comme un ego isolé est une illusion. Pour les orientaux chaque objet a une réalité fluide, en perpétuel changement…Le cosmos est une réalité indissociable, éternellement mouvante, vivante, à la fois spirituelle et matérielle.

Dans le domaine des arts les regards et les objectifs une fois de plus divergent radicalement :

Pour les occidentaux comme l’explique René Huyghe dans « sens et destin de l’art, 1967 »,  « L’art occidental est né à la renaissance, en Italie. La Renaissance poursuit tout naturellement le Beau dans sa forme, selon la tradition plastique jamais complètement rompue depuis l’Antiquité, et dans la forme humaine, puisque désormais la fin des activités ne réside plus exclusivement en Dieu, comme au Moyen Age, mais de plus en plus en l’homme, qu’enivrent ses pouvoirs sans cesse multipliés ».

« Comme dans la civilisation antique, l’homme prend place au centre de la création, elle lui apparaît intelligible, faite à sa mesure, docile à ses volontés. Il se sent impatient d’exercer et d’étendre le pouvoir sans limites de sa pensée sur les choses. L’art est un de ses moyens de maîtrise : il capte les apparences, mais il fait plus : il les plie aux règles de notre pensée ».

L’art oriental suit des codes bien particuliers que Roger Garaudy analyse dans « Pour un dialogue des civilisations, 1977 » de la façon suivante : « Dans la peinture asiatique et plus particulièrement de l’époque Song, l’homme n’apparaît qu’en silhouette minuscule…. Au contraire  de l’art occidental, l’homme n’est  ni la fin dernière ni le centre du monde, il n’apparaît que comme un fétu infime perdu dans la houle des montagnes. La nature n’est pas comme en Occident le chantier de notre action ; ce n’est pas une matière inerte  dont nous cherchons à nous rendre maîtres. L’univers forme un tout animé d’un même mouvement de vie, englobant aussi bien la rivière que les sommets des montagnes, l’arbre que les rochers, les nuages que l’oiseau…. Et l’homme n’est qu’un moment de ce cycle éternel ».

L’artiste vit à l’unisson de l’âme cosmique. Dans ses instants d’illumination, de résonance de son corps et de son âme, il communique cette vie à ce qu’il façonne. Il a saisi, au-delà des aspects immédiats du monde, le courant de force cosmique qui l’ani

Dans la pensée militaire on aperçoit là encore de grandes différences :

Pour Clausewitz l’occidental la confrontation ne vise rien d’autre  « que la destruction des forces de l’adversaire ».

Les traités de stratégie chinois (traité de l’efficacité Paris, Grasset) recommande exactement l’inverse, « de façon générale, le meilleur procédé, à la guerre, est de conserver intact le pays de l’ennemi, le détruire n’est qu’un pis-aller ».

Au total, si altérité à un sens, il le prend avec relief dans la comparaison entre notre monde occidental et le monde oriental.

J’ai ouvert quelques pistes, il y en a bien d’autres… à vos plumes !

 

Eric PIELBERG,

agrégé d'histoire, membre de l'Institut Jacques Cartier, co-auteur de livres sur l'Asie avec Claude CHANEL

 

 

La Chine est l’un des plus vieux pays ruraux du monde. 5000 ans avant notre ère, elle pratiquait déjà, du moins dans la région du bas Yangzi, la riziculture inondée qui exige canaux, digues, élévateurs d’eau et, donc, une organisation communautaire, peu répandue ailleurs…

I – Héritage et redémarrage (du monde rural chinois).

1 – Le Temple du ciel : les travaux et les jours.

On peut et on doit visiter aujourd’hui, à Pékin, le Temple du ciel, l’endroit où l’empereur en personne jeûnait, priait et intercédait, entre ciel rond et terre carrée, pour que les récoltes soient bonnes. La prospérité et la paix sont au cœur même du mandat du ciel qui légitime le pouvoir impérial. S’il advenait que ce ne fût pas le cas, la révolte pourrait éclater et y mettre fin.

Depuis les temps les plus reculés de la Chine ancienne, en effet, les nong, les paysans, les fermiers, constituent la véritable armature de la nation chinoise. Cultivant essentiellement le blé au nord et le riz au sud, ce sont leurs travaux au fil des jours qui nourrissent les villes, les palais et les soldats du pays qui doivent les protèger des rudes nomades du nord, toujours prêts à fondre sur eux et sur leurs richesses… En outre, ils payent leurs dus aux propriétaires qui leur louent les champs…

2 – De la Chine en déclin au maoïsme nationaliste et paysan.

Du XIIIème au XVIIIème siècles, le sort des paysans ne s’améliore guère. Ils s’acharnent pourtant à améliorer sans cesse la culture du riz, plante qui a les plus forts rendements à l’hectare et permet par conséquent de nourrir une nombreuse population. Des espèces précoces importées du Vietnam autorisent deux récoltes annuelles dans le bassin du fleuve Bleu, le grenier du pays. Malheureusement, les propriétaires des terres, qui résident en ville, veulent toujours davantage de revenus et leurs intendants (ganpu) exigent toujours plus des travailleurs ruraux paupérisés dont les liens avec leurs propriétaires-rentiers se tendent dangereusement. De surcroît, les catastrophes naturelles (inondations, sécheresses, tremblements de terre) ajoutent aux risques de famines, au point que, en 1406, parait  un « Précieux Herbier pour la survie en cas de Disette », à l’efficacité forcément limitée…

Cependant, la population augmentant rapidement, la dynastie des Qing encourage l’installation des paysans Han vers les régions périphériques : Xianjiang, provinces du sud (Guizhou, Guangxi ou Yunnan) et même à Taïwan et à Bornéo … non sans conflit avec les autochtones. En 1958, naissent 26000 communes « bourgeons du socialisme ». Dans cette véritable collectivisation de l’agriculture, chaque commune, riche de 2000 à 7000 familles sur 4000 à 4500 hectares, est encadrée tant sur le plan technique que sur le plan politique. Elle assure à chacun nourriture, vêtement, logement, soins médicaux et, même, sépulture.

Le grand timonier pense qu’il faut maintenir, le peuple chinois dans ses villages, le fixer. D’où le fameux passeport intérieur, le célèbre hukou sans lequel aucun chinois ne peut devenir citadin. Pendant la Révolution culturelle, les « bourgeois », cadres et intellectuels sont envoyés pour être «rééduqués » à la campagne. Celle-ci demeure donc, aux yeux du pouvoir, le cœur et la source de l’éternelle identité chinoise…

3 – Deng Xiaoping : changer plutôt que bouleverser

Le « petit timonier » est, lui aussi, d’origine rurale, de la province du Sichuan, au cœur du continent chinois.. Nationaliste comme Mao, il s’en différencie profondément en mettant l’étranger au service du national, en ouvrant la Chine et, surtout, en préférant la réforme qui transforme plus le pays que la révolution qui ne fait que le bouleverser. Entamée, de fait, dès les années 1970, épaulée par la solide Banque agricole de Chine, la         « décollectivisation » des campagnes est achevée vers 1982. Les communes populaires sont supprimées. Ce sont, désormais, des familles qui exploitent la terre qui, cependant, appartient toujours à l’Etat. Les baux sont d’une durée de dix à quinze ans. Les exploitants doivent livrer à l’Etat une partie de leur récolte à un prix déterminé et disposent du reste à valoriser sur le marché.

II – Le prix de la production : les dégâts du progrès

1 – Chine et stress hydrique

La Chine est un pays où il y a trop d’eau ou pas assez. Le premier problème lié à l’eau est celui des divagations dévastatrices de ses fleuves, le fleuve Jaune, surnommé « le chagrin de la Chine » et le fleuve Bleu qui a encore dévasté son bassin en 1991. Le barrage des Trois gorges a comme enjeu de le contenir, de faire remonter la croissance du littoral vers l’intérieur du pays et de produire une part importante de l’électricité nationale. Mais ces grands travaux sont contestés : glissements de terrain, fuites d’eau et, surtout, déplacement de deux millions de personnes, souvent d’origine paysanne, dont une partie alimente l’exode rural.

La Chine ne dispose que de 8 % de l’eau douce du monde, pour 20% de la population totale. Les scientifiques sont particulièrement soucieux de l’assèchement des lacs dans le bassin du Yangzi que le programme qui consiste à « ramener l’eau du sud au nord » ne peut qu’aggraver, tandis que les sécheresses peuvent toujours, comme aux Etats-Unis ou en Russie, compromettre les récoltes de blé.

2 – Raréfaction des greniers et des jardins.

La Chine a toujours eu, parmi ses objectifs premiers, le souci de nourrir son abondante population. Malheureusement, ses greniers se raréfient, sous l’emprise de villes tentaculaires (Pékin et Shanghai sont des agglomérations de plus de vingt millions d’habitants, l’agglomération de Chongqing approche des trente-cinq millions d’habitants, Shenzhen, près de Hongkong, de 17). En outre, les zones résidentielles et industrielles, ainsi que les infrastructures gigantesques (ports, aéroports, autoroutes, voies ferrées), se multiplient. Ce grignotage et ces mitages ne font-ils pas comprendre pourquoi la Chine, comme d’autres pays (Japon, Corée du sud, pays arabes du Golfe, recherche et loue des terres dans les « trois A » (Asie, Afrique, Amérique latine) ? Il faut signaler que la terre chinoise, qui appartient toujours à l’Etat, est trop souvent arrachée à ceux qui la cultivent par des fonctionnaires locaux et provinciaux, plus ou moins corrompus, qui la vendent à des sociétés immobilières ou industrielles qui spéculent.

3 – l’enjeu environnemental : épuisement et sécurité alimentaire

Soumises à un impératif de rendement, la SAU, Surface Agricole Utile chinoise, qui se rétracte toujours plus, se dégrade de façon inquiétante sous mille assauts. Dans tout le pays, bien des contrées ne fournissent plus d’eau potable, Il a été récemment souligné que la pollution industrielle aurait déjà contaminé bien des rizières (mercure, plomb ou arsenic)… Dans ces conditions, les Chinois ont de moins en moins confiance dans leurs industries agro-alimentaires, au risque de favoriser les importations étrangères, occidentales, en particulier, aux normes plus contraignantes et davantage respectées. La paysannerie chinoise subit les revers du « miracle » chinois et de ses effets désastreux.

III – Paysans chinois et mondialisation

1 – Fin de la paysannerie chinoise ?

La politique de l’enfant unique a déjà 33 ans et commence à faire sentir ses effets. En 2011-2012, et pour la première fois dans l’histoire de la Chine, la population des villes égale celle des campagnes, ce qui est un fait considérable ! La raréfaction de la main d’œuvre et son rapide vieillissement vont avoir des conséquences immenses. L’exode rural bat son plein. Environ 200 millions de mingong, laissant leur enfant unique à leurs grands parents, ont vendu leurs bras et leurs mains à l’atelier du monde. Mais la situation évolue, le gouvernement commence à miser sur eux, future classe moyenne.

2 – Multinationales d’ici et de là-bas

Dans cette fin vraisemblable d’une économie extensive, fondée sur la surexploitation des ressources naturelles et humaines (mode très soviétique), la Chine risque de devenir plus dépendante du commerce mondial et de la loi des avantages comparatifs. Elle s’emploie à préserver ou à se procurer de nouvelles ressources. Elle mise, par exemple, sur la pomme de terre pour se préserver de pénuries alimentaires. Elle investit sur la tomate, le fruit le plus consommé au monde (fraiche ou cuite, sous forme de jus ou de sauce ketchup). Une entreprise chinoise a racheté dans ce domaine la PME familiale et provençale, Cabanon… Au Yunnan, dans le sud du pays, on mise même sur de futures usines d’insectes pour nourrir les Chinois (entomophagie).

Des exemples concernent le domaine des boissons : le thé, l’eau, le lait, la bière et le vin.

La bataille du lait

La question de la qualité du lait en Chine est plus qu’emblématique. Le scandale du lait à la mélanine a éclaté le 16 juillet 2008 et a pris de l‘ampleur juste après les Jeux Olympiques. 294000 enfants furent malades, 54000 hospitalisés et 6 sont morts. Mais en 2013, le lait frelaté fait toujours des victimes en Chine et concerne presque tous les géants du lait. Le groupe Yili, le premier, a dû rappeler, au mois de juin 2012, du lait en poudre pour enfants contenant du mercure. Le numéro 2 chinois, le groupe Mengniu (« la vache mongole ») promet d’investir dans des fermes de grande taille. Le troisième groupe, par la taille, Guangming rend plus sévère ses standards de qualité.

Le combat n’est pas encore gagné, loin s’en faut. La Chine compte 200 millions de petits fermiers, alors qu’elle manque de 100.000 à 300.000 inspecteurs sanitaires, ce qui demandera du temps et des moyens pour les former. Plus grave : alors que l’Union européenne ne tolère, par exemple, que 400.000 cellules somatiques par millilitre, et les Etats-Unis, 750.000, la Chine, redéfinissant ses normes en 2010 a opté pour 2 millions de cellules. Le Gouvernement a importé des laitières australiennes ou néo-zélandaises. Le groupe d’Etat, Bright Food fondé à Shanghai en 2006, a tenté de racheter le Français Yoplait, tandis qu’un autre groupe, Synutra a décidé d’investir à Carhaix, en Bretagne, au cœur de la première région laitière européenne, dans une usine de production de lait infantile dont les produits finis seront expédiés en Chine. L’objectif est de sécuriser la matière première et les zones d’approvisionnement et de jouer la parfaite traçabilité. Ce groupe est côté au NASDAQ (Bourse de New York). Malgré bien des problèmes, on peut mesurer la prise de conscience et l’ampleur de l’évolution en cours en Chine : restructuration et internationalisation.

Cochons et couvées…

Le porc est un animal d’origine chinoise... Mais aujourd’hui, il y a beaucoup de « cochonneries » dans ses 750 millions de cochons, la viande de beaucoup de ces animaux comportant trop souvent des résidus de vaccins, des antibiotiques, des colorants, des promoteurs de croissance et des métaux… Au printemps 2013, dérivent au fil de l’eau jusqu’à Shanghai des cadavres de porcs morts de maladie… L’augmentation du niveau de vie en Chine se traduit par une plus grande consommation de viande et de produits animaux qu’il faut nourrir (80% des protéines d’origine animale ingérées par les Chinois proviennent surtout des porcs et des volailles). Si bien que la Chine est contrainte d’acheter à l’étranger toujours plus de blé, de maïs et de soja. En Chine même, la culture du maïs est responsable de l’épuisement des nappes phréatiques et des difficultés des petits agriculteurs

3 – Ressources, prix et société sous tension.

La situation agro-alimentaire chinoise risque donc de se fragiliser. Un paysan chinois a des chances de gagner deux fois plus en travaillant dans une zone urbaine plutôt que de continuer à cultiver une parcelle agricole dans son village. Une récente enquête du Centre d’études rurales chinoises estime que les différences de richesse au sein des campagnes atteignent un niveau dangereux, faisant craindre de «possibles déstabilisations sociales».Les terres et les hommes de la campagne chinoise semblent donc arriver à saturation dans leur capacité à soutenir l’expansion nationale.

Bataille mondiale pour les terres arables

Il n’empêche, la Chine, comme le Japon, la Corée du sud, les pays arabes du Moyen-Orient, non seulement, loue des terres, mais elle a une caractéristique supplémentaire : un certain nombre de ses paysans, souvent originaires de Manchourie, vont travailler en Sibérie… de façon à combler le manque de bois ou de soja de leur pays

Sous la pression de désastres écologiques et consciente des menaces, la Chine, devenue une grande puissance scientifique, elle expérimente de nombreuses techniques très en pointe, souvent en collaboration avec les Etats-Unis. Une approche quantitative de l’agriculture, nécessaire, n’est plus suffisante. Le premier ministre éthiopien, par exemple, appelle de ses vœux, « une économie verte climatiquement résiliente ». Sinon, il faut craindre une dangereuse conjonction de jacqueries sur l’ensemble du territoire national, menaçant le pouvoir. De nouveaux travaux herculéens à la chinoise sont à prévoir pour, selon Joêl Ruet, du CNRS, inventer une agriculture à la fois productive, verte et sociale… Sans oublier que, dans l’histoire chinoise, les changements de pouvoir et de dynastie ont, le plus souvent eu, comme origine, le mécontentement des paysans et des gens de la campagne chinoise…

Claude Chancel , vice président de l'Institut Jacques Cartier et Axelle Degans,

professeurs agrégés de l’Université)

 

La Chine s’est ouverte au monde par la mer et s’est développée grâce aux flux maritimes qui irriguent ses ports et les bassins d’activité qui en dépendent. Désireuse de retrouver une place de premier plan dans le concert des nations elle est à présent contrainte à devenir une grande puissance maritime en développant le volet militaire après celui de l’industrie.

Premier exportateur mondial, l’étude des leçons de sa très longue histoire et l’analyse de sa situation géopolitique ont mis en évidence la nécessité et la manière de développer des forces navales de premier rang, capables d’assurer sur tous les océans la protection de ses intérêts ainsi que son rayonnement.

Le manque d’alliés fiables constitue cependant un handicap  au développement d’une Marine qui, pour être efficace, demande, en sus de financements dont elle ne manque pas, du temps, de la constance et de l’expérience.

La puissance maritime

Le concept de puissance maritime formalisé en 1890 par AT. Mahan dans le premier chapitre d’un livre qui a profondément marqué la pensée stratégique « The influence of Sea Power upon History 1660-1783 » reste toujours d’actualité. Les facteurs qui contribuent à cette puissance – la situation géographique du pays étudié, sa géographie physique et en particulier son climat, la qualité de ses façades maritimes, les ressources humaines, l’intérêt de sa population pour les choses de la mer ainsi que pour les échanges commerciaux internationaux et, pour finir, le cadre juridique existant ainsi que la continuité du support du gouvernement aux entreprises maritimes – n’ont pas changé dans le principe. Tout au plus leur importance relative pourrait avoir évolué avec l’apparition du transport aérien et la mondialisation économique, financière et politique.

Geoffrey Till, dans une étude très récente[1] , actualise le concept et propose de considérer sept éléments constitutifs de la puissance maritime :

·         La population, la société et le gouvernement

·         La technologie

·         La géographie maritime

·         les ressources

·         l’économie maritime

·         la marine de guerre

·         les autres moyens militaires (puissance terrestre, aérienne, opérations  interarmées, alliances).

 

Dans le cas de la Chine, la croissance indispensable à sa stabilité – politique, sociale, éventuellement diplomatico-stratégique est fortement tributaire de la mer.

Pour soutenir son expansion et se protéger de toute agression maritime, elle veut pouvoir disposer de moyens militaires efficaces, défensifs et offensifs.

Elle a retenu les leçons de l’Histoire qui montrent que le développement d’une grande marine de guerre est le corollaire de celui de flux maritimes vitaux pour l’État.

Les leçons de l’Histoire

 La Chine pendant près de 2500 ans a été un très grand pays, probablement le premier en terme d’économie. Très tôt elle a des relations commerciales avec les Romains par voies terrestre et maritime. Jusqu’au XIIe siècle, la navigation en mer de Chine et dans l’océan Indien est un monopole persan et arabe.  La navigation côtière se développe cependant en Chine depuis le Xe siècle et les Song disposent d’une flotte de guerre.

Par la suite, les Mongols de la dynastie Yuan (1276-1368) nationalisent le commerce maritime, et détruisent le système économique mis en place par les Song en multipliant droits et impôts. De 1368 à 1395, au début de l’ère Hong Wu des Ming, une réforme des taxes permet à des étrangers de s’occuper des échanges jusqu’à ce que le commerce privé soit interdit avec eux en raison de leur comportement répréhensible.

De 1420 à 1431, l’Eunuque musulman de Zheng He va mener 7 expéditions maritimes en mer de  Chine méridionale et en océan Indien. Sa flotte de 317 navires comprenait plus de 60 baojians pourvus de 9 mats et qui auraient atteint 120m de long. Les architectes navals remettent en cause cette version, estimant que la taille maximum des navires ne pouvait dépasser de 60m pour des raisons de résistance de la structure, ce qui en fait tout de même les plus grands bateaux d’une époque où les caravelles de Christophe Colomb ne dépassaient pas 30m de long. Ces « bateaux trésors » étaient escortés par de nombreuses jonques de guerre.

Contrairement à ce qui se produit en Occident à la même époque, ces voyages d’exploration n’ouvrent pas une ère d’expansion commerciale. Au contraire, n’ayant pas permis de rencontrer d’interlocuteurs dignes de dialogue, en 1436, un édit de l’empereur Zhu Qizhen (ère Ming Zhengtong) qui n’a que 9 ans punit de mort la construction de navires hauturiers à plusieurs mâts.

Le grand livre de l’histoire maritime de la Chine se referme pour trois siècles, peu avant que les Européens n’atteignent la rivière de Canton en provenance de Malacca (1514) et que Magellan et Cano n’effectuent la première circumnavigation (1519-22).

Au XVIIIe siècle, quand l’empire Qing est à son apogée, il comprend la Chine actuelle, la péninsule coréenne, l’Indochine, la Thaïlande, la Birmanie, le Népal, une partie importante de l’Afghanistan et les terres Kazakhes ainsi que l’île philippine de Palawan et l’actuel Sabah sur l’île de Bornéo.

Il est intéressant de remarquer que la « Nation du Milieu » contrôlait alors l’ensemble de la mer de Chine méridionale, Taïwan ainsi qu’une des rives du détroit de Malacca, toutes zones qu’elle revendique aujourd’hui.

 

Refermée sur elle-même, la Chine, n’était pas préparée au XIXe siècle à une confrontation avec les puissances industrialisées. Elle subit alors l’humiliation du démembrement d’une partie de son territoire par les Occidentaux et les Japonais. Sur mer la marine chinoise subit une série de défaites écrasantes .

Les premières sont la conséquence du contentieux franco-chinois à propos de la suzeraineté sur l’Annam. L’amiral Courbet qui commande les forces en Indochine anéantit l’escadre chinoise – 4 petits croiseurs, 2 avisos, 3 des 5 canonnières, 7 canots à vapeur porte-torpille et 11 jonques de guerre – le 23 août 1884 à Fou Tchéou, sur la rivière Min. Le 2 octobre 1884, il prend le port de Kelung à Taîwan et, le 16 février 1885, il parachève sa victoire en détruisant par des canots à moteur portant une torpille au bout d’une hampe une frégate et une corvette chinoises à Sheï-Poo.

Quelques années plus tard, ·en 1894 le Japon prend Taïwan après les désastres navals chinois de Yalu 1894 et de Weihaiwei 1895, bien que la Chine ait alors disposé d’une flotte neuve, moderne, théoriquement plus puissante. Ces défaites sont en particulier dues à la corruption et au manque de préparation,  des problèmes récurrents en Chine.

 

Plusieurs leçons peuvent être tirées de cette brève étude de l’Histoire maritime de la Chine :

§  Les voyages de Zheng He « confirment » l’absence d’interlocuteurs digne de dialogue au-delà des mers. Refermé sur lui-même, le « pays du Milieu » manque la révolution  industrielle et financière.

§  Le démembrement au XIXe de la Chine par les Occidentaux et le Japon met en évidence son infériorité technologique sur terre comme sur mer. Elle a pour conséquences son incapacité à défendre ses approches maritimes, son sol et à protéger ses vassaux (Annam, Tonkin, Corée)

§  Les défaites successives de flottes constituées d’unités modernes acquises à l’étranger est le résultat d’une infériorité tactique, d’un commandement inadapté, d’un manque d’entraînement  et de problèmes logistiques. Une marine ne s’improvise pas ; c’.

·Analyse géopolitique de la Chine d’aujourd’hui

Pour un astronaute, la terre apparaît comme une planète bleue. 71% de sa superficie est recouverte par des mers sur lesquelles la navigation est libre et qui joignent entre eux la plupart des pays du monde. Cela explique que la mondialisation de l’économie a conduit à une véritable maritimisation du commerce: plus de 90% des échanges en volume transitent par les océans, transportés par 70 000 navires marchands. Cette liberté de navigation reste cependant contrainte par des impératifs géographiques : 95% du trafic maritime emprunte les points de passage obligés que constituent les détroits (dont Malacca, le plus fréquenté) et les canaux (en particulier ceux de Suez et de Panama).

Redevenue aujourd’hui une puissance économique et financière très importante, la Chine veut reprendre son rang passé qu’elle estime lui revenir naturellement. À partir de la fin des années 1970, après la période révolutionnaire, elle connaît un développement très rapide rendu possible par les réformes économiques et politiques lancées par Den Xiaoping, le successeur de Mao. Au début des années 90, il propose un contrat social au peuple chinois : vous pouvez vous enrichir à condition de ne pas vous occuper de politique. Devenue la deuxième puissance économique mondiale, la poursuite de son développement, gage de sa stabilité sociale, dépend principalement de la croissance de ses moyens de production et de ses capacités à exporter.

Entourée de pays avec lesquels elle entretien des relations difficiles à ses frontières terrestres (Russie, Inde, Viêtnam, pays musulmans, etc.) ou dont l’accès est difficile, la Chine est de fait une île au sens géopolitique du terme. Seule sa façade côtière lui donne une ouverture vers des marchés situés outre-mer qui sont devenus vitaux pour elle. C’est par là également que passent les flux énergétiques qui lui permettent  de faire fonctionner ses usines. Pour la première fois de son Histoire, le Pays du Milieu qui pendant près de 2500 ans avait pu développer en quasi autarcie une civilisation continentale très raffinée doit impérativement se tourner vers la mer d’où sont venus les envahisseurs qui ont provoqué son déclassement.

Premier exportateur mondial, ayant devancé l’Allemagne en 2009, le pays reconnaît par la voix du président Hu Jintao en 2003 la vulnérabilité de ses flux maritimes qui, pour l’essentiel, doivent franchir un détroit dont le contrôle lui échappe totalement. C’est le « dilemme de Malacca ». Il ne suffit pas d’être capable de transporter produits finis et hydrocarbures ainsi que d’exploiter les ressources halieutiques et minérales des océans ; il faut aussi assurer, au besoin par la force, leur libre passage. La Chine doit à présent à devenir une puissance navale pour pouvoir atteindre ses objectifs politiques qui se résument ainsi :

§  Maintien de la souverainement nationale

§  Maintien de la domination du parti communiste

§  Poursuite d’une croissance économique forte et stable

§  Reconnaissance par la communauté internationale comme une puissance de premier rang, comparable à celle des États-Unis d’Amérique

§  Développement et entretien d’une force nucléaire stratégique de superpuissance

A.  Importance politique de la mer

Les côtes chinoises sont bordées par une ligne d’îles réparties entre l’archipel japonais et les Philippines. Aucune n’est sous contrôle chinois. La Chine considère que  principale, Taïwan, fait partie de ses intérêts vitaux. D’autres, comme les Diaoyu sont disputées avec le Japon. Enfin, faisant preuve d’une remarquable stabilité diplomatique malgré le changement de régime, la Chine revendique la quasi-totalité de la mer de Chine méridionale depuis 1947. Elle le fait en totale contradiction avec Loi de la mer issue de la Convention de Montego Bay et fonde sa prétention sur des raisons historiques que réfutent tous les États de la région, soutenus par les États-Unis.

Elle veut aussi être reconnue comme une grande puissance en cherchant à influencer  les autres nations par une politique globale agressive, culturelle, financière et industrielle qui s’appuie de plus en plus sur  une diplomatie navale très active depuis 2008.

B.  L’importance économique de la mer pour la Chine.

Pour soutenir son économie, l’industrie chinoise repose sur le maintien des flux énergétiques (charbon, pétrole, gaz naturel…) ainsi que de ceux des matières premières (fer…). Elle doit également pouvoir exporter les produits manufacturés qui sortent de ses usines. Pour finir, il lui faut  chercher en mer ou au-delà des denrées alimentaires. Ce sont des ressources halieutiques qu’elle obtient en surexploitant les océans (la part de la Chine dans la production mondiale de poisson est passée de 7 % en 1961 à 35 % en 2010) et des produits de l’agriculture provenant de terres arables achetées et principalement situées en Australie, aux Philippines et en Afrique.

En vue de conforter sa sécurité énergétique, le pays veut pouvoir exploiter les gisements d’hydrocarbures situés le long de ses côtes et en mer de Chine méridionale bien qu’ils soient souvent situées dans des zones contestées par ses voisins.

§  ·La Chine manque des matières premières nécessaires à sa croissance économique et, à terme, à son autosuffisance alimentaire : son développement dépend de l’extérieur

§  ·La Chine, qui n’a pas d’alliés fiables à ses frontières terrestres, est de fait une « île » géostratégique.

§  Ses côtes constituent la seule ouverture sûre vers le monde extérieur. Cependant, sa façade maritime est restreinte eu égard à la superficie du pays et à son domaine maritime (eaux territoriales et zone économique exclusive)qui  est relativement peu étendu (à titre de comparaison, le ratio territoire maritime sur territoire terrestre est de 17,2 pour la France qui dispose du deuxième territoire maritime au monde, 1,21 pour les États-Unis qui ont le premier, et seulement 0,4 pour la Chine qui se situe au 10e rang)

§  ·L’essentiel de son trafic maritime doit passer par des détroits qu’elle ne contrôle pas : le détroit de Malacca est le centre de gravité de son développement économique (dilemme de Malacca)

§  ·Elle ne contrôle pas le chapelet d’îles longeant ses côtes : elle est privée d’un espace maritime stratégique indispensable à sa force océanique stratégique.

Conclusion : la Chine, une puissance maritime ?

En 2012, ·la valeur globale de la production maritime de la Chine atteint 5008,7 milliards de yuans et représente 9,6% du PIB du pays, en augmentation de 7,9% par rapport à 2011. Le pays est devenu le premier constructeur de navire au monde, après avoir dépassé successivement le Japon et la Corée du Sud. Il contrôle la deuxième flotte marchande derrière celle du Japon. En ce qui concerne les terminaux maritimes, la Chine dispose des plus grands ports minéraliers et de porte-conteneurs du monde. Son industrie maritime, la situe au premier rang mondial et c’est le pays qui est le plus gros producteur de ressources halieutiques grâce à sa gigantesque flotte de pêche.

Que lui manque-t-il pour devenir une très grande puissance maritime ? Sécuriser ses voies de communication maritimes et ses sources d’approvisionnement. C’est cet impératif qu’a exprime le président Hu Jintao en  énonçant le dilemme de Malacca et les menaces pesant sur le détroit : piraterie, terrorisme maritime et risque de fermeture du détroit par des puissances rivales.

Pour y répondre, la Chine doit être en position de maîtriser les deux accès au détroit de Malacca en contrôlant la mer de Chine méridionale (elle sanctuarisera également ce faisant les ressources halieutiques et minérales qui s’y trouve) et en accroissant sa présence permanente dans l’océan Indien. Elle doit ensuite acquérir de l’espace stratégique dans l’océan Pacifique en faisant sauter le verrou représenté par la première chaîne d’îles devant ses côtes. La priorité est de faire rentrer Taiwan dans le giron chinois suivie par la reprise des îles Diaoyu. Il lui faut également ouvrir des routes alternatives à celle de Malacca en jouant en particulier un rôle pionnier dans l’exploitation de la route arctique.

Pour tout cela, la Chine a besoin de disposer d’une marine de guerre équilibrée et puissante sur laquelle elle puisse s’appuyer, ainsi que de forces de garde-côtes nombreuses et diversifiées. Riche d’une Histoire multimillénaire à laquelle elle attache beaucoup d’importance et où elle puise toujours des éléments de réflexion, elle tire les leçons de son passé maritime pour éviter de répéter des erreurs de méthodologie qui lui ont coûté cher en ne lui permettant pas de s’opposer à ses adversaires, tous venus de la mer au XIXe siècle. Si ses excédents commerciaux lui permettent de dégager des ressources financières importantes, elle sait qu’une flotte pour être efficace demande du temps pour développer des doctrines d’emploi adaptées à ses objectifs et beaucoup d’entraînement pour que les différents moyens opérationnels apprennent à coopérer entre eux. Lord Kitchener aurait dit qu’il fallait 70 ans pour constituer une marine de premier rang… En 2012, la marine chinoise avec 919 000 tonnes de bâtiment de combat était au troisième rang mondial, en passe de dépasser la Russie ; en 2000 elle occupait la quatrième place avec seulement 413 000 tonnes. En douze ans elle a plus que doublé en terme de tonnage. Mais elle a également beaucoup progressé dans sa capacité à opérer loin de ses bases et est devenue une marine de haute mer, participant à la lutte contre la piraterie en océan indien depuis 2008.  Elle vient d’admettre au service actif son premier porte-avions, le Liaoning,  et, pour ne pas perdre de temps,  entraîne son parc aérien, constitué d’avions de qualité, sur une maquette construite à terre pendant que le bâtiment effectue ses essais techniques à la mer. Elle vient de construire une nouvelle base protégée pour ses sous-marins nucléaires dans l’île d’Hainan qui permet un accès rapide aux grands fonds de la mer de Chine méridionale, raison supplémentaire s’il en fallait de contrôler cette mer. Elle souffre cependant de retards dans le domaine de la lutte sous la mer et a des difficultés à produire des sous-marins silencieux, ce qui ne lui permet pas de disposer encore d’une véritable capacité de frappe nucléaire en second. Pourtant, elle progresse lentement mais sûrement, à son rythme, dans tous les domaines et n’hésite pas à innover en développant un système anti porte-avions original, basé sur l’utilisation de missiles balistiques.

Sauf rupture géopolitique imprévue, la Chine sera une grande puissance maritime dans les décennies à venir. Elle n’en a pas le choix.

Cette montée en puissance induit cependant une incertitude dans les pays voisins qui ont des différends territoriaux maritimes avec elle, ou qui contrôlent les détroits qu’empruntent ses lignes de communication ou encore qui se trouvent en compétition économique avec elle. Ceux qui disposent des ressources humaines et financières suffisantes cherchent alors naturellement à se protéger en s’équipant à leur tour de moyens capables de dissuader cette force, entretenant ainsi une course aux armements.

Hugues Eudeline,membre de l' Institut Jacques Cartier

 

 

 

 


[1] TILL, Roger. Seapower – A guide for the twenty-first century. Routledge, Oxon (U.K), 2013. 412 p.

 

 

 

 

La Chine, État géant, État-continent et État-civilisation, fascine, impressionne et interroge. Si l’on croise les données géographiques et démographiques, elle bénéficie depuis toujours de l’effet de taille auquel s’ajoute une rente de situation. « L’empire du milieu » est au cœur, en effet, de l’Asie majeure, entre les plus hautes montagnes du monde et le plus vaste des océans de la planète. Seule civilisation ancienne encore vivante, elle s’était immobilisée, jusqu’à être semi-colonisée. Réveillée par ses nationalistes, ses communistes et Deng Xiaoping, elle connait de nos jours une véritable renaissance.

En 2012, La Chine est « une puissance émergente émergée ». La question ne semble plus être  qu’elle parvienne bientôt au premier rang, mais, quant elle aura effectivement rattrapé les États-Unis. Puissance complexe, grande puissance pauvre, l’objet de cette contribution est de dresser un premier bilan des « trente glorieuses à la chinoise » et de repérer  les défis, forcément à sa mesure, auxquels est confrontée la Chine contemporaine…

Peuple de paysans nombreux organisés en lignées familiales hiérarchisées et soumises à un empereur, la Chine est la plus grande ethnie du monde. Les Han, enfants de la terre jaune, reliés par l’écriture constituent un peuple homogène autour duquel gravitent des minorités et des étrangers. Industrieuse, organisée et intelligente, la Chine avait, souvent et bien avant nous, presque tout inventé, mais elle avait fini par basculer dans l’isolement, l’arrogance et la suffisance qui lui ont masqué la révolution industrielle partie d’Angleterre. C’est ce qui lui valut un siècle d’enfer, de défaites et d’humiliations, contre lesquelles réagirent le Parti nationaliste de Sun Yat-Sen (qui mit bas l’empire et voulut instituer une République nationale, démocratique et sociale) et le Parti communiste de Mao Zedong qui pratiqua la Révolution « au bout du fusil ».

L’homme qui a réveillé la Chine

Selon le « petit timonier », Deng Xiaoping, « l’héritage de Mao peut être validé à 70% ». Ce qui peut nous surprendre, compte tenu des erreurs et des crimes en série imputables à l’empereur rouge, à son goût du pouvoir et sa fuite dans l’utopie radicale. Mais le peuple chinois lui reconnaît la restauration de l’État, en 1949, la simplification de l’écriture (civilisation du signe) et l’égalité  juridique des femmes, « l’autre moitié du ciel ». Mao a cru que la Chine retrouverait son rang par ses seuls moyens (« compter sur ses propres forces »), ce qui isolait toujours la Chine. La géniale intuition politique de Deng consiste à penser que si la révolution ne fait que bouleverser, la réforme, graduelle, quant à elle, transforme réellement un pays. Par ailleurs, il met littéralement l’étranger au service du national, c’est l’ouverture. Pouvoir fort (l’ordre par peur du chaos) et promesse de « petite prospérité », tel est le nouveau rêve chinois. Le nouveau pouvoir a compris, dès 1978, tout le parti qu’il pouvait tirer de la mondialisation, à la suite des NPI asiatiques, en jouant sur les avantages comparatifs de la Chine qui, dès lors, « attire l’oiseau sur la branche » (capitaux, technologie et marchés étrangers). La Chine (entre 20% et 30% de l’humanité) a toujours pesé, selon les séries statistiques d’Angus Maddison, dans la même proportion dans l’économie mondiale. Descendue à 2% à la fin de la révolution culturelle. Elle est remontée à 12% actuellement de cette économie mondiale, en route pour les 20%, ce qui correspond, avec logique et harmonie, selon les Chinois, aux fondamentaux du monde… Que la Chine reprenne la place et le rang qu’elle n’aurait jamais dû perdre !

Ranking…

Aujourd’hui, chacun peut mesurer son nouveau poids : grands travaux et infrastructures (elle fait travailler les deux tiers des grues de la terre), « l’atelier du monde » qui remonte la filière industrielle avec ses champions nationaux aux mains du Parti (du « made in China » au « made by China »), la transformation de la puissance en influence («soft power »), via ses médias, ses nouveaux réseaux (Confucius), le classement de Shanghai des universités du monde, son rang olympique qui dispute la première place aux États-Unis, mais, aussi, son budget militaire, devenu le second du monde, sa préemption de ressources (achats de terres, de la moitié du minerai de fer mondial, d’hydrocarbures, etc…). Devenue, depuis 2009, le premier pollueur du monde, la Chine a subi des désastres écologiques, mais elle n’entend pas être bannie par les anciennes nations industrialisées qui ont pollué avant elle. Première dans l’éolien et le solaire, elle entend devenir une grande puissance verte. Elle rénove ses centrales thermiques et parie sur la voiture propre…

Géopolitique

Sa nouvelle présence géopolitique  est impressionnante : partenariats avec l’Amérique latine, dans le  « pré carré » traditionnel des États Unis, « Chinafrica », groupe de Shanghai, « stabilisation » de la péninsule coréenne (6 partenaires), accords de libre échange avec l’ASEAN, Sommets des BRICS (pour Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du sud), Jeux de tubes (oléoducs et gazoducs) en Asie centrale, « collier de perles » en Asie méridionale, sans compter ses chantiers navals, ses ports de commerce, les plus importants du monde et les conteneurs (elle fabrique 80% de la production mondiale). Son commerce extérieur reflète l’état de la locomotive de l’économie mondiale, qui nous vend du contenant et du contenu, en somme. Sa monnaie, le yuan ou renmimbi, « monnaie du peuple », considérée par beaucoup comme sous-évaluée, arme déloyale dans la concurrence, encore inconvertible, entame prudemment, mais sûrement, son internationalisation, via Hongkong et, bientôt, Shenzhen.

Défis chinois

Si la Chine se préoccupe au premier plan de son développement qui, seul, peut préserver son unité et sa sécurité, elle est cependant aux prises avec bien des défis.

D’abord son rapide vieillissement, conséquence de la politique de l’enfant unique, âgée elle-même de 33 ans déjà… La Chine risque d’être vieille avant d’être riche et  de manquer de main d’œuvre ! Pour la première fois de son histoire, sa population urbaine est supérieure à sa population rurale (c’est révolutionnaire pour un peuple de paysans !). Surtout, la Chine est devenue le pays des inégalités (par exemple, on est trois fois moins riche à la campagne et les différences régionales sont très accusées. « Go West » : il s’agit de faire remonter la croissance du littoral vers la Chine intérieure. Ces inégalités sont renforcées par la corruption. Le pays connait de plus en plus des « incidents de masse » (révoltes ou jacqueries, il y en a près de 100.000 par an), durement réprimées par les autorités. Le budget de l’Intérieur (celui de la police) est supérieur à celui de la Défense. Il est vrai que la Chine peut aussi  être son meilleur ennemi…

Ensuite, l’empire commence à subir les effets de la crise mondiale sur son modèle du « tout export ». Son économie, encore vigoureuse, ralentit, Ses jeunes diplômés des universités ont des difficultés à trouver du travail. La Chine découvre l’interdépendance, alors qu’elle est en surcapacité et qu’elle a surinvesti. Il lui faut moins exporter et davantage consommer. Son paradoxe, c’est que, communiste, elle n’est pas assez sociale. Son marché intérieur est son avenir, elle doit passer du quantitatif au qualitatif. Elle bute aussi sur des problèmes de sécurité alimentaire et de pollution qui exaspèrent sa population. Les finances de ses banques restent opaques  et celles de ses collectivités provinciales et locales sont déséquilibrées. Leurs dettes deviennent préoccupantes en 2012, au moment où le gouvernement leur demande  pourtant un second plan de relance, après celui de 2009.

La croissance chinoise, qualifiée par le Premier ministre Wen Jiabao de « déséquilibrée, instable et non durable » trahit les limites du modèle de développement actuel. Comme chez nous, la Chine doit en inventer un nouveau. Comment la nouvelle équipe au pouvoir, issue du XVIIIème Congrès du PCC (74 millions de membres) à l’automne 2012 va-t-elle gérer une société civile enrichie, plus instruite, davantage informée, qui utilise un milliard de téléphones mobiles et mobilise plus de 500 millions d’internautes ? Capables de contourner la censure, malgré 30.000 ou 40.000 cyber-policiers. La quatrième génération d’empereurs rouges devra être dynamique et inventive…

« Eux et nous »

Enfin, il faut comprendre que la Chine n’a pas l’intention de conquérir le monde, malgré l’activité spectaculaire de sa diaspora, (ses habitants sont plutôt des paysans et, surtout, des négociants et des épiciers). En revanche, son développement, en tâche d’huile, éventuellement prédateur, sur une planète aux ressources limitées, inquiète. La Chine, grand vainqueur de la mondialisation (cf sa croissance depuis son adhésion à l’OMC en 2001), ne peut espérer se développer aux dépends du reste du monde. Elle fait son apprentissage de l’altérité. Ne désirant nullement se substituer aux États-Unis comme gendarme du monde, celui-ci  lui demande d’assumer les nouvelles responsabilités à la mesure de son rang, ce qu’elle craint lui coûter cher… Sous l’effet de la dureté de la crise économique actuelle, les autres nations exigent davantage d’équilibre et de réciprocité et peuvent se montrer moins bien disposées vis-à-vis d’elle.

C’est souligner à quel point la Chine est, comme l’Occident, à une croisée des chemins. De ses options, dépend le reste du monde. Une Chine prospère et stable est un atout pour l’intérêt général.  Son échec serait une catastrophe pour tous. Son « miracle économique », fruit de son immense travail et de ses talents, a fait reculer la pauvreté et a généré chez elle une dynamique d’espoir, bien plus positive que notre perception nostalgique d’un déclin relatif d’un Occident qui a prêché des valeurs qu’il ne pratiquait plus guère… Les Chinois croient en un avenir meilleur pour leurs enfants quand l’Ouest nourrit des doutes pour les siens…

2014 consacrera le cinquantième anniversaire de la reconnaissance de la République Populaire de Chine par le Général de Gaulle. L’entente, la détente et la coopération qu’il préconisait restent sans doute pour nous le sillon à creuser et « la voie » (dao) pour les Chinois. Réveillée, la Chine qui court nous interpelle à son tour…

Pour aller plus loin :

Le monde chinois (2ème édition, 2008), par Claude Chancel et Eric-Charles Pielberg, Presses Universitaires de France.

 Fondation Prospective et Innovation, Poitiers, Palais des Congrès du Futuroscope, Colloque international annuel, présidé par Monsieur le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, par exemple, 31 août 2012 « la Chine et les BRICS, quel destin commun ? »

 

Depuis les années 2000, l’Asie connaît un développement impressionnant et généralisé des forces sous-marines de la quasi-totalité des pays qui la composent. À la confluence des deux grandes civilisations qui la bordent, indienne et chinoise, l’Asie du Sud-Est est une zone de clivages culturels, linguistiques et religieux ainsi qu’un carrefour stratégique qui voit passer dans ses détroits les principaux flux maritimes qui irriguent l’économie mondiale. Dans ce contexte, cette course aux armements pourrait conduire à une escalade militaire dans les 15 à 20 ans à venir.

1-     Un contexte géostratégique complexe

Les divisions que connaît la région ont conduit à la création de Singapour, cité État majoritairement composée de Chinois dont la survie dépend de son niveau de puissance économique et militaire. Grand port de conteneurs et pétrolier, miracle économique elle se sent menacée par ses voisins immédiats, la Malaisie dont elle s’est séparée en 1965 et l’Indonésie qui a la plus forte population musulmane au monde.

La partie insulaire de l’Asie du Sud-Est comprend une multitude d’îles (17 000 en Indonésie, 7000 aux Philippines) à travers lesquelles les grandes routes maritimes qui relient l’Europe et les pays riverains de l’océan Indien passent par quelques détroits où le trafic est particulièrement dense. Les matières premières, fer, charbon, soja, pétrole et gaz naturel transitent vers l’est pour approvisionner principalement les économies du Japon, de la Corée du Sud et de la Chine. Dans l’autre sens, ce sont les produits manufacturés qui passent du Pacifique à l’océan Indien. Le détroit de Singapour voit passer plus de 70 000 navires par an transportant au total 41 % des flux mondiaux de conteneurs, 50 % de ceux du fer et plus de 20 % des hydrocarbures. Quand la production sidérurgique et la consommation pétrolière des pays occidentaux et du Japon stagnent ou décroissent, celles de la Chine progressent rapidement, rendant son développement économique totalement dépendant de cette voie maritime.

2-      Le développement des capacités d’actions sous la mer

Au mépris de la convention de Montego Bay, la Chine revendique une souveraineté sur la mer de Chine Méridionale qu’elle justifie par des arguments historiques. Cette étendue d’eau constitue tout à la fois le débouché oriental des détroits et une zone qui contient d’importantes réserves d’hydrocarbures et de ressources halieutiques. Les incidents avec les autres pays riverains (Vietnam, Philippines…) se multiplient depuis les années 1970, toujours au profit de la Chine, en raison de la force de sa Marine et des moyens supérieurs de ses 5 agences maritimes paramilitaires. Sa puissance maritime est en accroissement rapide tant pour soutenir son économie que pour s’opposer à son adversaire de référence, l’US Navy qui garantit l’indépendance de Taïwan. Elle dispose d’une importante flotte de sous-marins, dont la mission principale, comme celle des autres composantes de la marine chinoise, est la lutte contre les groupes aéronavals de surface.

Cette montée en puissance qui inquiète les pays riverains a entraîné la création ou le développement de forces sous-marines par ceux qui le peuvent. Elles sont composées d’unités toutes commandées à des pays occidentaux ou à la Russie et disposant de capacités en lutte sous la mer supérieures à celles de leur adversaire potentiel. L’aspect dissuasif traditionnel de ce type de bâtiment est encore accru par la très grande faiblesse de la marine chinoise en matière de lutte ASM (sous-marins, avions de patrouille maritime, bâtiments de surface, hélicoptères).

À l’ouest, la compétition qui s’est engagée entre la Malaisie et Singapour répond à une logique différente. Elle est avant tout la conséquence de l’inimitié qui règne entre les deux frères ennemis et de la vulnérabilité à une attaque préemptive des moyens militaires singapouriens du fait de l’étroitesse de son territoire et de ses approches maritimes. Pour pallier cette faiblesse, une partie notable de ses forces navales de surface et aériennes est basée à l’étranger. Les sous-marins dont elle vient de s’équiper sont par nature moins facilement détectables, en particulier dans des zones où le bruit ambiant est important.

3-  Conclusion

La France est concernée à plus d’un titre par la situation dans la zone : la Nouvelle-Calédonie est proche ; nos armements maritimes participent aux flux ; enfin, par nos exportations de sous-marins et de bâtiments de surface ASM de qualité, nous participons à l’équipement et la formation de certaines marines de la région, faisant valoir l’excellence de notre matériel et montrant notre savoir-faire.

Au moment où la Marine nationale procède au renouvellement de l’ensemble de ses moyens de lutte sous la mer, et bien que cette zone ne soit pas parmi celles retenues par le Livre blanc

de 1998, une réflexion portant sur leur utilisation dans cet environnement difficile s’inscrirait bien dans le cadre de la connaissance et de l’anticipation qu’il préconise.

 

 

Article rédigé par le Capitaine de vaisseau (er)

Hugues Eudeline, docteur en Histoire