armée

 

           L’Institut géopolitique et culturel Jacques Cartier a noué depuis longtemps des liens étroits avec la Défense. On ne compte plus les conférences données par plusieurs de ses membres, comme le Capitaine de vaisseau Hugues Eudeline, spécialiste du terrorisme maritime, et Claude Chancel, grand connaisseur de la Chine, sur des sujets géopolitiques et stratégiques. De plus, l’Institut a invité à de nombreuses reprises des personnalités éminentes des Armées. Pour ne citer que quelques exemples, le 25 septembre 2007, l’amiral Chantal Desbordes venait nous entretenir de son autobiographie, Une femme amiral.  Le 26 novembre 2009, le colonel François Labuze, chef de corps du RICM, donnait une conférence sur L’armée de Terre en mouvement. Le 8 février 2011, le général Éric Bonnemaison, ancien chef de corps du RICM de 2002 à 2004, directeur des Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan, nous parlait de La formation de l’officier français. Le 27 mars 2012, le général François Lecointre, commandant la 9e BIMA à Poitiers, faisait un exposé intitulé De la guerre à la gestion de crise. Le 10 avril 2014, le général Vincent Guionie, commandant la 9e BIMA, et Christian Bernard, vice-président de L’Institut, organisaient une conférence-débat à la faculté de droit du campus universitaire, sous la présidence du doyen Philippe Lagrange, sur le thème : Le Mali, un an après. Le 22 janvier 2015, de nouveau, le général Guionie et Christian Bernard abordaient un autre sujet géopolitique, Le conflit en Irak et en Syrie : la course au leadership.  Le 13 décembre 2016, le général Jean Elie posait la question suivante, 1914-1918 : l’échec de la stratégie ? Le 24 avril 2017, le professeur Jean-Vincent Holeindre, directeur scientifique de l’IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire), exposait les grands thèmes de son livre, La ruse et la force. Une autre histoire de la stratégie.

            Depuis 2013, une équipe formée en grande partie de membres de l’Institut Jacques Cartier, a contribué à la préparation au concours de l’École de Guerre de plusieurs officiers de l’Armée de Terre et de la Gendarmerie nationale. Cette équipe comprend le Capitaine de vaisseau Hugues Eudeline, ingénieur nucléaire, les professeurs agrégés d’histoire Christian Bernard, Claude Chancel et Bernard Pénisson, le proviseur agrégé d’anglais Charles Thomas et le journaliste auditeur de l’IHEDN Henri Sciara. Il s’agissait de dispenser des cours de culture générale (initiation au fait nucléaire, à la géopolitique de l’Islam et de la Chine, à la question de la laïcité, aux caractères originaux de la civilisation européenne et à l’évolution des idées politiques depuis Machiavel). Une préparation à l’oral a également été dispensée dans le cadre du Quartier Aboville. Plusieurs officiers ont été admis au concours. Notre équipe a également assuré avec succès la préparation au concours des Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan de plusieurs étudiants. Il va sans dire que tout ce travail a été fait bénévolement, pour contribuer à affermir le lien armée-nation.

            En 2012, l’Institut a donc fait une rencontre exceptionnelle, celle du général Lecointre, qui fut nommé le 19 juillet 2017 Chef d’état-major des Armées. C’est en effet une initiative du général Lecointre qui inaugure les premiers contacts avec l’Institut. Le 9 novembre 2011, François Lecointre invitait les membres de l’Institut à un exposé sur la mission des soldats français en Afghanistan, dans le cadre des salons de Blossac. L’événement comportait une exposition photographique, une ouverture par le général Lecointre, qui insistait sur le lien armée-nation, un peu distendu depuis la suspension du service national : « Notre volonté est de faire comprendre que les soldats ne sont pas des mercenaires de la République. Ils sont mandatés par leurs concitoyens. Chacun décide de la politique menée en matière de défense lorsqu’il se rend aux urnes. Il ne faut pas l’oublier. »  Avec un tel commandant d’armes, Poitiers ne risquait pas de l’oublier. Venait ensuite une présentation de l’état-major de la 9e BIMA par son chef, le colonel Henry de Medlege, qui revenait d’une mission en Afghanistan avec 2.500 hommes de la Brigade, dont 200 du RICM ; il prolongea donc son exposé par un développement tactique et opératique sur la guerre en cours. Puis le colonel Michel Goya, stratégiste chevronné, et alors chercheur à l’IRSEM, faisait une intervention remarquée avec ses réflexions stratégiques. Sensible à l’appel du général au renforcement du lien armée-nation, je lui écrivais dès le lendemain pour lui proposer de faire, au nom de l’Institut Jacques Cartier, une conférence devant l’état-major d’Aboville sur le thème suivant : « Clausewitz, un stratège pour le XXIe siècle ? » Ce que le général Lecointre accepta bien volontiers. La conférence eut lieu le 24 février 2012. Ce fut le début d’une fructueuse collaboration entre l’Institut et la 9e BIMA. D’ailleurs, à la suite de la conférence, le chef d’état-major du général Lecointre, le colonel Henry de Medlege, me demanda : « Et maintenant, pourquoi pas une conférence sur Jomini ? » À partir de cet amical défi, je commençai à travailler sur ce projet, qui se transforma bientôt en un nouveau livre, consacré à la triade Guibert, Jomini et Clausewitz.

            Fidèle à la mission qu’il s’était assignée de renforcer le lien armée-nation, le général Lecointre donna en 2012 une série de conférences au public poitevin, particulièrement aux étudiants. Le 6 février, il s’adressait aux étudiants en droit, à l’amphi Savatier, 43, place Charles de Gaulle, sur le thème : De la guerre à la gestion de crise. Il partait du poème de l’évêque Adalbéron de Laon adressé au roi Robert le Pieux (970-996-1031), fils et successeur d’Hugues Capet, sur la tripartition de la société féodale : « les uns prient [oratores], les autres combattent [bellatores], les autres enfin travaillent [laboratores]. Ces trois parties qui coexistent ne souffrent pas d’être disjointes ; les services rendus par l’une sont la condition des œuvres des deux autres ; […] » Le général y voyait la formulation médiévale du lien armée-nation. Il se fondait par là-même sur les analyses de Georges Dumézil à propos des trois fonctions des sociétés indo-européennes, puis sur les études de polémologie de Gaston Bouthoul. Il retraçait  ensuite le passage du modèle westphalien à celui des guerres actuelles, irrégulières, asymétriques ou hybrides. Il notait l’exigence pour les soldats de se battre sous le contrôle permanent des médias, d’où le surgissement du « caporal stratégique », cher au général américain Charles Krulak. En effet, l’action intempestive d’un simple soldat, transmise et amplifiée par les médias, pouvait infléchir le cours d’une opération extérieure. Le général Lecointre s’inquiétait aussi de la réduction des budgets, des formats, des niveaux, jusqu’au point de rupture. Il se demandait en conclusion comment réinventer  un  service de la nation qui soit adéquat, face à la violence et à la barbarie, éternels revenants.

            Puis ce fut la conférence officielle du général Lecointre devant le public attentif de l’Institut Jacques Cartier le 27 mars 2012. Le 2 avril suivant, c’est aux étudiants de Sciences-Po Poitiers que le général s’adressa, en présence de plusieurs vice-présidents de l’Institut, dont il remarqua la présence.  Le 28 juin, à l’occasion de l’installation du nouvel Hôtel de commandement, au 19, rue de Blossac, le général et Madame François Lecointre invitèrent les responsables de l’Institut à participer au coquetel d’inauguration. Le président Michel Richard suggéra alors au général de venir faire une conférence devant les étudiants en philosophie et en stratégie de l’ESCEM de Poitiers. Le thème retenu était toujours d’actualité : De la guerre à la gestion de crise : évolutions de notre rapport à la violence et du modèle de défense français. Le 5 octobre 2012, Michel Richard m’a laissé l’honneur de présenter le général devant les étudiants, venus en grand nombre, dans l’amphi Gaston Morin. Peu auparavant, le 13 septembre, les responsables de l’Institut avaient de nouveau été invités à l’Hôtel de commandement par le général Lecointre, qui voyait en eux un relais utile en direction du grand public et des étudiants. Enfin, le 11 octobre 2012, en partenariat avec le Conseil Général de la Vienne, le général Lecointre organisait un forum d’information sur les enjeux de la Défense, forum où l’Institut était invité. En janvier 2013, nommé chef de mission de formation de l’Union européenne au Mali, le général Lecointre quitte Poitiers pour l’Afrique sahélienne. Son trop court passage dans notre ville, avec ses nombreuses interventions devant les civils, a fortement contribué à renforcer le lien armée-nation. Wikipédia, dans la notice consacrée au général Lecointre, cite cinq articles qu’il a donnés au Bulletin de l’Institut du 2 avril 2012 au 8 septembre 2014 [Pour une culture armée, 2 avril 2012 ; L’action militaire aujourd’hui : un sens à partager, 21 avril 2012 ; De la fin de la guerre à la fin de l’armée, 5 septembre 2012 ; Le courage du soldat, 15 janvier 2013 ; Mourir pour la France, 8 septembre 2014]. Ainsi, l’Institut Jacques Cartier peut se féliciter d’avoir été l’un des rouages modestes de cette politique d’ouverture de l’armée vers la nation en secondant avec le plus grand intérêt, de sa place et à sa manière, l’activité inlassable et remarquable de François Lecointre.

            Lorsque je demandai au général Lecointre, Chef d’état-major des Armées, une préface pour mon livre, en octobre 2017, il me fit l’honneur de répondre favorablement à cette démarche, au nom du travail réalisé en son temps avec l’Institut Jacques Cartier. « Lorsqu’il y a quelques années, écrit-il, l’Institut Jacques Cartier sollicita le commandant de la place d’armes de Poitiers pour un cycle de conférences, il s’agissait […] de créer les conditions d’un échange direct et naturel entre un chef militaire et un auditoire composé d’étudiants et de membres de la société civile locale, désireux de mieux connaître leurs armées. Immédiatement séduit par cette idée, j’acceptais bien volontiers. » Et il soulignait : « Il arrive que certaines rencontres, qui ne devaient être que passagères, se prolongent à travers les projets auxquels elles ont donné corps. » Que l’Institut Jacques Cartier poursuive donc sa mission de passeur de culture, y compris stratégique, devant un public de qualité, à la fois exigeant et bienveillant.   

                                               Poitiers, le 25 janvier 2018.

                                               Bernard Pénisson, vice-président de l’Institut Jacques Cartier      

 

« Pour qui, pour quoi, êtes-vous prêts à risquer ou donner votre vie aujourd’hui ? »
L’idée n’est pas de discuter de la vie et de la mort mais plutôt des valeurs d’aujourd’hui qui sont chères et qui méritent le sacrifice ou pas.

Mourir pour la France

Pour quoi ?

Un soldat est prêt à mourir pour son pays. L’éventualité de la mort constitue même une part essentielle de son engagement. Une telle question ne relève donc pas pour lui de l’artifice rhétorique et la lancinante répétition – ininterrompue depuis la fin de la guerre froide et la professionnalisation des armées- de la mention « mort pour la France » associée aux noms de tant de jeunes hommes et femmes, rappelle à tous cette réalité tragique.

Etre prêt à mourir pour la France c’est accepter de risquer sa vie en remplissant des missions que fixe le pouvoir politique, lui-même émanation de la volonté populaire. Ainsi, chaque soldat est prêt à s’exposer au pire pour exécuter la volonté de ses concitoyens. Charge restant à chaque citoyen de s’assurer que la cause pour laquelle il expose ses soldats à la possibilité de la mort est juste. Il s’agit là d’un devoir civique majeur. La liberté des Français, la préservation de la paix et de la sécurité de la patrie, constituent des justifications évidentes et légitimes à l’engagement opérationnel des armées. Mais lorsqu’il s’agit de préserver, loin du sol national, la liberté ou la vie de populations étrangères ; ou bien lorsqu’il est question de restaurer l’Etat de droit dans des zones en crise où se trame une menace terroriste à venir, le bien fondé du risque encouru devient moins clair. Pire encore, lorsqu’une intervention n’est que « d’humanité », pour secourir telle partie d’une population contre telle autre dans un pays en proie à la guerre civile, une fois dépassée l’indignation -forcément vertueuse- d’une opinion publique aussi volatile que prompte à la compassion, la justification de l’envoi de soldats et de leur exposition au danger est très vite problématique. Car un soldat ne se contente pas d’accepter l’éventualité de sa propre mort et de celle de ses camarades. Il accepte aussi l’éventualité de devoir donner la mort.

Le soldat est ainsi prêt à mourir et à donner la mort pour la France. Et, dans les deux cas il le fait au nom de ses concitoyens, en engageant leur responsabilité. Et en chaque occasion ses concitoyens et lui-même doivent réinterroger les raisons d’un engagement aussi extrême. Car pour un tel engagement, il n’existe pas de légitimité automatique, ni définitive.

Comment ?

Pour le soldat de la première ou de seconde guerre mondiale, la France pour laquelle on est prêt à mourir ou à tuer, possède la puissance justificatrice concrète d’un territoire envahi et qu’il faut libérer, d’une lutte contre un totalitarisme extrême qui produit l’horreur de la Shoah. Pour le soldat de 2014 engagé en Afghanistan, au Mali ou en Centrafrique, la France s’incarne dans les emboîtements successifs de solidarités/fraternités qui, du groupe de combat au régiment en passant par la section et la compagnie, lient physiquement et affectivement les hommes entre eux et les relient tous au drapeau qui symbolise la collectivité nationale. Cette fraternité qui perd en intensité au gré de l’élargissement du groupe gagne ainsi en force symbolique au fur et à mesure de sa traduction en rites militaires et républicains. La France, c’est le camarade, le frère d’armes engagé dans le même combat, derrière le même drapeau, courant le même risque de la souffrance et de la mort. Ainsi, si la fraternité ne constitue pas une valeur qui justifie de risquer sa vie, elle est malgré tout un puissant ferment de l’action militaire, une vertu indispensable à son efficacité.

 

L’honneur est l’autre vertu indispensable, celle qui permet de garantir que, dans le déroulement du combat, les règles éthiques et morales qui obligent à contenir la force au strict niveau nécessaire seront respectées. L’honneur est lié à la dimension collective et donc publique de l’action. Lié aux regards qu’échangent entre eux les soldats, chefs ou subordonnés, regards qui poussent à l’exemplarité autant qu’ils contraignent à la sincérité. Lié également au regard scrutateur des observateurs extérieurs, journalistes notamment, dont l’appréciation qu’ils porteront sur la façon d’agir dans les combats et dans les opérations conditionnera le soutien de l’opinion et la préservation de la légitimité de l’engagement.

L’honneur est ce qui pousse tel jeune chef à monter à l’assaut devant ses hommes puisque, étant à leur tête, c’est à lui de leur montrer le chemin du courage. L’honneur est ce qui impose à tel autre de retenir la fureur vengeresse qui monte en chacun au spectacle des amis morts et blessés, parce que la dignité de tous dépend de la discipline qu’ils appellent inconsciemment et à laquelle ils auront accepté de se plier. Sans honneur, le soldat perd le respect d’autrui ainsi que sa propre estime. Sans honneur, l’action militaire court le risque de se dévoyer.

François Lecointre

Général François Lecointre
Sous-chef d’état-major Performance Synthèse
Etat-Major de l’Armée de Terre
 

Si, dans l’armée de terre, le courage est considéré comme une valeur essentielle, c’est qu’il est indispensable à l’exercice d’un métier de combattant qui s’effectue au contact direct de l’ennemi et confronte très concrètement chaque soldat au danger et à la peur.

Le courage procède donc, tout d’abord, de l’absolue nécessité qui s’impose à chacun de surmonter l’effroi que suscite en lui la perception de sa mort probable ou possible, à échéance immédiate. Une telle perception n’a rien d’abstrait. Elle s’alimente du fracas de la bataille, du claquement très brutal des impacts de munitions sur le sol ou sur les objets qui entourent chaque soldat, de l’éclatement des obus, du spectacle impressionnant des gerbes de poussière et de fumée provoquées par l’explosion d’une mine ou d’une bombe, de la vision d’un camarade touché, de son sang qui s’écoule, de la plaie qui ouvre son corps, de l’odeur âcre de la mort.

Confronté à de telles agressions sensorielles et psychologiques, l’organisme ne peut avoir, spontanément, que deux réactions : la fuite ou la catalepsie. Le courage consiste donc en une maîtrise de ces réactions spontanées, en une manière de violence physique que l’on se fait à soi-même pour dominer ses réflexes et son instinct.

Sans doute peut-on s’exercer à cette forme de courage. Dans Avant-postes de cavalerie légère, le général de Brack, fort de son expérience des champs de bataille de l’Empire, préconise d’accoutumer progressivement la troupe à cette « émotion » si violente qu’est la confrontation au feu. Ainsi recommande-t-il, pour « faire des hommes intrépides de jeunes gens faibles et indécis », de les présenter « pour la première fois au feu, avantageusement pour eux » en les lançant sur « l’ennemi fatigué ». Le conseil est indubitablement judicieux. Encore faut-il, pour s’y conformer, aller souvent au combat ce qui n’est généralement pas le cas d’armées de temps de paix. Et même si, comme le général de Brack l’écrit, « la guerre seule apprend la guerre », il faut bien trouver le moyen d’affermir le courage des soldats dès le temps de l’entraînement. C’est tout le sens des diverses mises à l’épreuve qui sont imposées aux soldats au cours de leur formation et qui, sous le terme générique d’aguerrissement, viseront à provoquer en eux des réactions d’anxiété et de peur qu’il leur faudra apprendre à surmonter.

Une telle préparation n’est cependant pas suffisante pour s’exposer à l’éventualité très perceptible de sa propre mort. Pour se lancer délibérément dans le cataclysme du combat, il faut en vérité être mû par une sorte de fureur qui submerge l’instinct de survie. Et c’est précisément à ce stade que survient une difficulté majeure, une contradiction que le soldat doit impérativement résoudre entre les deux termes inconciliables de la folie sauvage qui pousse en avant et de la maîtrise de soi qui permet de conduire l’action avec lucidité. Car tout élan qui, jusque dans sa fougue, ne se possède pas risque d’aboutir à des catastrophes. Catastrophes tactiques, d’une part, puisque la mêlée guerrière requiert un jugement intact pour apprécier les intentions de l’ennemi et coordonner les actes individuels de chaque soldat en une manœuvre collective cohérente. Catastrophes éthiques, d’autre part, puisque, sans un contrôle étroit, la force déchaînée dégénère en folie meurtrière.

Heureusement, au combat, le soldat n’est jamais seul. Outre la confrontation directe et très physique à la mort évoquée plus haut, le combat terrestre se caractérise en effet par sa dimension collective. Qu’il s’agisse d’une section d’infanterie, d’un groupe du génie, d’un équipage de char, c’est toujours à plusieurs que l’on a peur ou confiance, que l’on s’enfuit et se débande ou que l’on monte à l’assaut. Ainsi au combat, chacun, chef ou simple exécutant, agit sous le regard des autres, de ses camarades, de ses subordonnés, de ses supérieurs. Et, dans ce regard, à cet instant, il ne peut y avoir aucune déférence automatique liée à une différence de grade, aucune bienveillance de commande exigée par la faiblesse du plus jeune ou la moindre compétence du subordonné. Ces regards mutuels jaugent, apprécient, mesurent, vérifient que chaque geste est approprié aux besoins du groupe, qu’à chaque situation inattendue correspond l’ordre nécessaire, qu’à chaque ordre donné répond l’action immédiate. De ces regards croisés naît une très forte et très impérieuse exigence collective qui s’applique à chacun selon sa fonction et son rang au sein de l’ensemble. En vérité, dans ce spectacle en forme d’huis clos entre acteurs, le regard, tout à la fois, contraint à la sincérité et pousse à l’exemplarité. Voilà sans doute, dans la dimension collective du combat terrestre et dans le regard qui l’accompagne, l’autre ferment du courage, celui qui complète et contrôle la fureur, celui qui peut conduire à l’héroïsme.

Par le regard de l’autre, en effet, chaque soldat est renvoyé à ce qu’il est ou  prétend être pour le groupe, remplissant une fonction précise qui définit sa place et le service qu’il rend à la collectivité. Une fonction, une place, un rôle : le servant d’arme collective appuie ceux de ses camarades qui sont en tête, l’infirmier accompagne les tous premiers pour leur administrer les soins qui aideront à leur survie, le tireur d’élite prend en compte les ennemis éloignés et à haute valeur ajoutée, le chef commande, entraîne et maîtrise … Qu’un seul élément technique dysfonctionne et c’est la fine mécanique d’ensemble qui se bloque. Dès lors, l’incompétence d’un soldat qui ne tient pas parfaitement le rôle pour lequel il a été formé et entraîné apparaît comme une trahison ou tout au moins comme une défection impardonnable au combat. C’est ici affaire de cohérence entre l’entraînement préalable vécu dans la durée et le paroxysme du combat qui met chacun à l’épreuve et le confronte au risque de se dévoiler comme un imposteur. Une telle obligation de cohérence est un puissant moteur pour aider à faire son devoir malgré la peur.

Mais plus encore que le rôle tactique de l’individu, c’est la référence aux règles et aux valeurs communes qui lie chacun au groupe. Dans l’armée de terre, ces valeurs proclamées sont celles du courage et de la solidarité poussée jusqu’à la fraternité. Au combat, au-delà de la compétence technique, ce sont ces obligations morales qui s’imposent aux soldats. Celui qui s’y soustrait déroge définitivement. C’est ici affaire d’honneur. Honneur qui, en vallée d’Uzbeen en 2008, pousse l’infirmier Rodolphe Penon à retourner trois fois de suite sauver ses camarades blessés, jusqu’à tomber sous les balles ennemies. Honneur qui pousse tel jeune chef à monter à l’assaut devant ses hommes puisque, étant à leur tête, c’est à lui de leur montrer le chemin du courage. Honneur qui impose à tel autre de retenir la fureur vengeresse qui monte en chacun au spectacle des amis morts et blessés, parce que la dignité de tous dépend de la discipline qu’ils appellent inconsciemment et à laquelle ils auront accepté de se plier.

Ainsi dans le combat terrestre, la confrontation à sa propre mort, parce qu’elle est collective, engendre le courage en poussant à l’héroïsme.

 

Général François LECOINTRE

 commandant la 9e Brigade d'Infanterie de Marine

 

Alors même que le mot en a désormais envahi les commentaires de tous les observateurs d’une activité humaine qui semble se caractériser par les confrontations extrêmes et les grandes catastrophes à venir, il est délicat de supposer que la disparition de  « l’objet  guerre »  entraîne la fin de l’institution militaire.

Et pourtant, si en matière d’économie, d’énergie, d’environnement, d’information ou même de civilisation le recours au vocabulaire guerrier paraît le plus approprié pour commenter l’actualité, le paradigme d’une certaine « guerre militaire » qui servait d’outil de référence à la réflexion polémologique autant qu’aux analyses géopolitiques semble avoir définitivement perdu sa validité. Ou, du moins n’est-il plus envisagé que comme un cas de figure parfaitement improbable, un artéfact pour film de science-fiction à partir duquel il serait aussi vain que dangereux de fonder une quelconque vision prospective d’un instrument militaire que l’on chercherait ensuite à bâtir avec patience et constance à travers la mise en œuvre de lois de programmation successives.

Une telle évaporation de l’échéance guerrière qui pendant deux siècles a rythmé la vie de la société française n’est évidemment pas sans effets sur les armées. Elle se traduit, depuis une vingtaine d’année, par une transformation aussi radicale que passée inaperçue car comprise comme une simple série de modernisations et adaptations techniques destinées à prendre en compte à la fois les contraintes budgétaires croissantes et l’évolution technologique des équipements. Il faut donc rétablir la relation de causalité entre l’emploi et l’outil, entre le besoin et l’organe pour bien mesurer l’étendue des mutations vécues en deux décennies de révolution dans les affaires militaires avant de prétendre éventuellement juger de leur pertinence.

 

Une armée pour faire la guerre

Jusqu’à la fin de la Guerre Froide, l’engagement des armées est envisagé comme inévitable et légitime dès lors qu’il se fait contre un envahisseur qui veut asservir la nation. Cet engagement est également placé sous le signe de l’immédiateté, dans l’espace comme dans le temps puisque l’ennemi est à la frontière et que le combat se déroulera sans préavis, sur le territoire de l’un ou l’autre des belligérants. Dès lors qu’il s’agira de survie de la collectivité, le combat mobilisera toutes les ressources de la nation, conduisant à engager de grandes masses d’hommes et d’équipements dans des combinaisons d’effets très complexes sur un champ de bataille où les armées devront compter sur leurs seules ressources pour vivre et fonctionner. Enfin, la guerre étant une situation d’exception, ceux qui y sont engagés bénéficieront d’un statut à part et y agiront en se conformant à un droit spécifique qui autorise le recours à la mise en œuvre délibérée de la force, jusqu’à tuer au risque de sa vie propre.

Pour conduire cette guerre, l’armée est organisée comme un ensemble fortement hiérarchisé selon un mode très pyramidal par lequel chaque degré de commandement constitue un niveau de synthèse des attributions, pouvoirs et moyens qui garantissent la possibilité d’être autonome dans l’action et de prendre des initiatives que requiert la confrontation à l’ennemi. Ainsi tout en étant dirigée avec une stricte discipline rendue indispensable par la grande complexité que représente la coordination de tous ses éléments constitutifs, l’armée demeure souple d’emploi et aisément manoeuvrable malgré les aléas que réserve toujours le combat. Et si l’action de chaque régiment est rigoureusement coordonnée au sein de la zone d’engagement de la division elle-même parfaitement encadrée par les orientations du corps d’armée, chacun de ces niveaux demeure constamment capable de s’adapter à des configurations imprévues. De l’existence, à chaque échelon de commandement, d’une logistique dédiée, de stocks et réserves indispensables à l’engagement et de la capacité à gérer et à administrer en propre le fonctionnement courant de l’unité considérée, découle une redondance administrative et logistique coûteuse en termes d’efficience mais qui garantit la robustesse de l’ensemble.

La guerre doit pouvoir être menée sans délai puisque l’ennemi est là, tout près, et peut-être demain infiltré sur le territoire national alors même qu’il faudra combattre sur le front. L’organisation du temps de guerre est donc adoptée dès le temps de paix et des exercices d’alerte fréquents permettent de vérifier la réactivité effective du dispositif ainsi que l’aptitude à une augmentation rapide du format par le recours à la réserve. Coexistent alors, au sein de la société et du pays, deux appareils administratifs distincts, l’un, civil, pour la gestion de la vie ordinaire, l’autre, militaire, pour faire face à l’imprévisible (mais très probable) guerre, y compris à l’intérieur de nos frontières.

 

Un outil militaire pour gérer des crises

A la fin des années quatre-vingt le délitement du Pacte de Varsovie vient bouleverser le référentiel militaire. Le haut commandement n’est cependant pas totalement pris au dépourvu, les engagements « autres que la guerre » ayant contraint les armées, depuis une trentaine d’années déjà, à imaginer des modes d’intervention différents et à penser à ce que pourrait être une organisation militaire adaptée à ces opérations nouvelles. Que sont ces crises dans lesquelles sont engagés une quantité croissante de régiments professionnalisés au gré de l’augmentation des sollicitations internationales ? Tout d’abord, n’étant pas des guerres auxquelles la nation serait partie, elles semblent moins naturellement légitimes parce que moins évidemment en lien avec la survie de la collectivité, requièrent systématiquement un mandat international et placent le plus souvent les contingents engagés dans la situation de tiers intervenant sur un mode arbitral pour rétablir l’ordre et le droit. Elles ne constituent donc pas des situations d’exception qui justifieraient qu’un statut dérogatoire soit accordé au soldat auquel on sera de plus en plus fréquemment tenté d’appliquer les règles du droit commun.

Ces engagements se passent à distance laissant ainsi le temps d’une montée en puissance et même de la constitution d’un outil de combat à chaque fois particulier et répondant le plus précisément et le plus économiquement possible aux contraintes de situations conflictuelles toujours différentes. Par ailleurs, ils sont généralement conduits au sein de coalitions ce qui, outre le fait de pouvoir ainsi signifier la dimension internationale dont procède la légitimité de l’engagement, permet d’en partager la charge. Aucun des partenaires de la coalition n’ayant à supporter seul la responsabilité de l’opération, chacun se trouve libre de définir son degré de cotisation à la force mise sur pieds, non seulement en fonction des intérêts qui le lient à la zone considérée mais aussi au gré des contraintes budgétaires du moment.

Ce nouveau cadre d’emploi de l’outil militaire entraîne tout d’abord la fin de l’impératif de vaste format des armées et, autorisant leur diminution drastique[1], rend moins indispensable l’organisation très pyramidale qui prévalait jusqu’alors. Cette organisation figée comportait, outre la coûteuse redondance évoquée plus haut, l’inconvénient d’une moindre adaptabilité aux différentes morphologies des crises. Elle est donc remplacée par la constitution d’un vaste réservoir de briques capacitaires, compagnies, escadrons, batteries ou bien, en fonction des spécialités, de composants encore plus réduits (groupes, sections) qui, comme autant de morceaux d’un grand jeu de lego militaire, servent d’éléments d’assemblage pour de mini armées de circonstance, toujours différentes et placées sous les ordres d’états-majors eux-mêmes préservés en temps ordinaire des contraintes de la gestion et du commandement d’unités subordonnées qui ne leur sont rattachées qu’au moment de l’engagement opérationnel.

Particulièrement audacieux et novateur, ce concept de modularité n’est, dans un premier temps, pas appliqué à tous les niveaux tant il paraît de nature à déstructurer totalement une communauté humaine dont la cohésion est un facteur d’efficacité essentiel au combat. La prudence incite ainsi à consolider l’ensemble en conservant à chacune de ses extrémités deux niveaux de synthèse qui garantiront la mise en cohérence des objectifs et des moyens : le niveau régimentaire et le niveau d’armée deviennent alors, pour l’armée de terre, les deux points d’ancrage de l’édifice. Entre ces deux niveaux, sont créées des chaînes spécialisées dans les divers domaines de l’administration et du soutien tandis que, symétriquement, s’élabore par abandons successifs d’attributions une chaîne « métier » dont la compétence est progressivement concentrée sur la technique combattante. Un pas conceptuel a cependant été franchi et plus rien ne s’oppose à la poursuite d’une évolution que la recherche d’efficience accrue du système va accélérer. Les derniers niveaux de synthèse du régiment et de l’armée sont donc supprimés, seul le niveau interarmées[2] demeurant encore aujourd’hui, tout au sommet de l’institution militaire, le lieu d’arbitrage et de mise en cohérence des efforts.

Parallèlement, les contraintes budgétaires croissantes imposent une série d’adaptations aux canons de fonctionnement du domaine civil et de l’économie privée : suppressions des stocks, fonctionnements en flux tendus, mutualisations, externalisations… Ces concepts jusqu’ici fondamentalement contradictoires d’un modèle militaire pensé comme instance de recours et d’assurance collective de la nation vont désormais être considérés comme autant d’axes majeurs de la modernisation de l’institution.

Pour conclure

Il est très difficile de porter aujourd’hui un jugement définitif sur le bien-fondé d’un changement de paradigme militaire aussi radical que celui qu’a vécu l’armée de terre en deux décennies. Tout au plus peut-on constater qu’il a procédé d’un effort constant, courageux et particulièrement créatif d’adaptation aux bouleversements géostratégiques et aux contraintes financières qu’a fait peser sur l’institution militaire, l’ère des dividendes de la paix. Et reconnaître qu’il a permis à la France de faire face à ses obligations de puissance de manière bien plus qu’honorable au cours de cette même période.

Il serait cependant bien présomptueux de s’avancer sur le fait que ce qui n’est plus qu’un outil militaire pourrait redevenir une armée dans des délais de montée en puissance compatibles avec la résurgence d’une menace majeure pourtant évoquée dans le Livre Blanc de 2008. Pour les européens, la guerre totale incluant les populations comme acteurs et otages et représentant un choc intégral de sociétés et non plus seulement l’affrontement d’armées délégataires de souverainetés a disqualifié la guerre comme objet politique. On peut cependant douter qu’une telle conversion à la paix soit universellement partagée et il est pour le moins risqué de se résoudre, sous la pression de contraintes économiques, à ne calibrer un outil militaire qu’en fonction d’un emploi courant que l’on peut librement revoir à la baisse ou à la hausse au gré des ambitions et du rang que l’on se sent prêt à assumer.

On doit également relever trois paradoxes auxquels aboutissent aujourd’hui les considérables évolutions qui viennent d’être rapidement évoquées.

Tout d’abord, dans des opérations de rétablissement de l’ordre international qui exigent une approche systématiquement globale incluant des opérations de reconstruction des Etats et d’aide au développement économique, les nations occidentales se condamnent à l’inefficacité ou à l’impuissance dès lors qu’elles concentrent de plus en plus étroitement leurs armées sur la compétence technique combattante sans être capable, par ailleurs, de développer des instruments complémentaires d’intervention dans les champs civils.

Ensuite, alors que jamais on a autant utilisé le terme de résilience et mesuré la vulnérabilité de la société aux crises et aux catastrophes naturelles qui semblent devoir se multiplier du fait de la dégradation environnementale, jamais on ne s’est privé avec autant de constance de toute forme de réserve, à commencer par la première d’entre elle, l’armée, dont les stocks, l’autonomie, l’organisation mais aussi la culture et la totale disponibilité que lui confère le statut militaire faisaient la principale assurance de la nation.

Enfin, si la collectivité nationale a définitivement renoncé à la guerre, elle continue tout de même, en engageant ses soldats dans des opérations de plus en plus dures, à les confronter à des situations de combat extrême au cours desquels ils devront donner la mort et risquer leur vie en surmontant la même peur, en assumant la même responsabilité morale que leurs devanciers de Verdun ou de Bir Hakeim. La tension de légitimité qui résulte d’une telle confrontation entre les exigences psychologiques et éthiques du combat et les motivations politiques variables de la gestion de crise internationale peut-elle être supportée par un soldat si la nation ne lui manifeste pas très clairement la reconnaissance que son engagement extra ordinaire doit lui valoir ?

 

 

François LECOINTRE



[1] Diminution dont on ne voit pas, au demeurant, quelle pourrait être la limite, les contrats opérationnels fixés aux armées par les différentes lois de programmation ou livres blancs successifs, n’engageant contractuellement personne et n’étant définis que pour donner une justification aux formats que les budgets alloués permettent encore de préserver.

[2] Encore ce niveau interarmées est-il en concurrence avec un niveau ministériel d’administration générale qui tend à accroître ses prérogatives au nom même des principes qui ont présidé jusqu’ici à l’évolution des armées…en attendant qu’un niveau interministériel s’impose à tous les départements ministériels selon une logique d’administration et de soutien territorial unique.

Général François LECOINTRE, Commandant de la 9e brigade d’Infanterie de Marine, DMD de la Vienne, Commandant d’armes de la place de Poitiers