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Durand l’été 2014 les nombreuses et terribles exactions menées par des jihadistes à l’égard des minorités chrétiennes, Yézidis et Turkmènes  du nord de l’Irak, n’ont cessé d’inquiéter, aussi bien les Etats musulmans voisin[1]s, que  nos sociétés occidentales, le sommet de notre inquiétude fut sans aucun doute la décapitation d’un otage américain par un jihadiste ressortissant anglais : la découverte que les barbares sont de chez nous, réveille enfin la communauté internationale face à cette montée, qui semble inexorable, des jihadistes, du Sahel au Moyen-Orient . Alors qu’il y a peu encore, c’était al-Qaeda qui symbolisait à elle seule ce terrorisme, c’est un nouvel acteur, qui se fait appeler, Etat Islamique, qui désormais représente la menace majeure. Quelle est la genèse de cette organisation, qui en est acteur, quels sont ses objectifs ?

Genèse de l’Etat Islamique

Les débuts de l’organisation jihadiste qui, le 29 juin 2014, a choisi de s’appeler Etat Islamique, remontent à l’automne 2006 au moment où une insurrection sunnite jihadiste lutte contre la présence des troupes américaines sur le sol irakien. L’organisation, qui avait alors le nom d’Etat Islamique d’Irak, est une fédération de plusieurs groupes jihadistes dont al-Qaeda en Mésopotamie dirigé par az-Zarqâwî (tué en juin 2006) puis par l’égyptien Abû Hamza al- Muhâjir (1968-2010). Ce regroupement d’organisations jihadistes intègre également une trentaine de tribus sunnites irakiennes en lutte contre le pouvoir central irakien aux mains quasi exclusives des chiites qui prennent leur revanche sur la période  de Saddam Hussein qui s’appuyait sur les seuls sunnites. La coordination de l’ensemble est assurée par un Conseil Consultatif des Mujâhidîn d’Irak dirigé par Abd Allâh Rashîd al-Baghdâdi.

A l’occasion de cette première date clef de 2006, formulons quelques remarques importantes pour la compréhension de l’actualité :

– Il s’agissait alors d’Irakiser l’action jihadiste dirigée auparavant par des étrangers issus pour certains du conflit afghan (les nombreux jihadistes étrangers actuels ne dirigent pas)

– Le changement de nom de l’ensemble est significatif d’une volonté de territorialisation : al-Qaeda en Mésopotamie laisse place à l’Etat Islamique d’Irak  [EII].

-L’alliance avec des tribus sunnites locales constitue un ancrage essentiel pour les jihadistes, et fournit une bonne partie de l’explication des succès foudroyants de l’Etat Islamique dans l’été 2014. Tout retrait de cet appui sonnerait le déclin de l’EI.

* La seconde phase à retenir dans la formation de l’EI est celle de décembre 2011, date à laquelle l’organisation qui vivotait et était engluée dans les difficultés, va rebondir grâce aux évènements de Syrie. La branche syrienne qui fut créée fin 2011 sous le nom de Jabhat al- Nusra connut un tel succès qu’elle devint vite une branche autonome, voire concurrente. La sortie de crise semblait passer par une fusion  des deux groupes, ce qui fut tenté sous la nouvelle appellation d’Etat Islamique en Irak et au Levant [EIIL].[2]Solution vaine, chacun campa sur ses positions :

–         Jahbat al-Nusra dirigée par Abû Muhamad al-Jûlânî fort de ses succès refusa la fusion, franchit le pas de la scission  en juin 2013 avec l’accord de Zawahiri le nouveau leader d’al-Qaeda qui labellise ainsi le groupe jihadiste al-Nusra en Syrie.

–         L’EIIL d’al-Baghdadi, qui désormais n’a plus la labellisation al-Qaeda, décida de rester présent à la fois en Syrie et en Irak, choix justifié par le rappel historique et théologique des premiers califes qui opéraient sur cet ensemble non distinct. Cet argument est très important pour comprendre les mentalités fondamentalistes de ces jihadistes ; cette volonté d’une présence dans les deux pays manifeste le rejet des frontières issues de la période coloniale, plus précisément des accords Sykes-Picot de 1916, époque à laquelle la France et l’Angleterre se partageaient les dépouilles de l’Empire turc ottoman. Désormais les deux mouvements sont en lutte ouverte entre eux. En juin 2014, l’EIIL prend le nom d’Etat Islamique [EI] tout court, abandonnant ainsi une dénomination territoriale précise au profit de l’universel contenu dans la proclamation du Califat pour l’ensemble des musulmans.

Plusieurs questions méritent à ce stade d’être posées :

Quelle est la nature de l’Etat Islamique, qu’est ce qui le différencie d’al-Qaeda ?

Qui sont ses membres, de quels moyens et appuis disposent-ils,

qui permettent à la fois de rendre compte de leurs succès militaires (durables ?) de l’été 2014, et de la grande inquiétude manifestée à son égard par les occidentaux et notamment les Américains lorsqu’ils déclarent que l’EI « va bien au-delà de toute autre menace terroriste » ?

Comme al-Qaeda, l’EI fait partie de cet univers du salafisme-jihadisme qu’il convient de distinguer de l’islamisme. Certes une tendance journalistique lourde tend à confondre les deux en érigeant l’expression islamiste comme catégorie générique, ce qui ne permet pas de comprendre leur nature distincte.

L’islamisme est une posture politique qui instrumentalise le religieux dans le cadre étroit d’un espace national, comme le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban, les Frères musulmans en Egypte, hier le Fis en Algérie…, son objectif est la conquête du pouvoir dans cet espace, conquête soit par les urnes, soit par la force si besoin. Après la conquête du pouvoir, les islamistes croient que l’islamisation de la société se fera facilement (pensons à l’actuelle Turquie avec l’AKP au pouvoir).

Le salafisme lui est une posture d’abord religieuse qui souhaite imposer le modèle idéalisé des premiers musulmans (les salaf). Il existe des salafistes qui vivent cela seulement pour eux-mêmes, sans violence, c’est le cas de la plupart des salafistes qui vivent en France par exemple, mais l’on constate que, de plus en plus leur impatience de vouloir faire triompher ce qu’ils considèrent comme le seul véritable islam, les pousse au combat, au jihad, ils deviennent des salafistes jihadistes[3]. Ce combat est alors mené contre tous les autres, autres musulmans considérés comme traites, et bien entendu, tous les non musulmans.

Si al-Qæda et l’EI partagent ce trait idéologique commun, qu’est ce qui les différencie, pourquoi Zawahiri refuse-t-il le label al-Qaeda à l’EI  alors qu’il en est issu?

Il y a d’abord une question de générations et donc de terrain d’expérience de référence. Pour les anciens d’al-Qaeda, la génération Ben Laden, la référence est le combat afghan d’abord contre les Soviétiques, avant d’être contre les Américains, alors qu’avec les jihadistes actuels le combat de référence est celui d’Irak contre les troupes américaines après 2003. Ces références fondatrices distinctes produisent des cultures spécifiques et donc des objectifs différents[4].

Cette organisation étant assez récente, on la connaît mal, et ce, malgré une infiltration très tôt de la part des services de renseignements syriens. Au système pyramidal d'al-Qaeda, l'EI préfére un modèle en réseau rappelle Gilles Kepel dans  un entretien au Monde en date du 2 sept. 2014.

L’EI, originaire de l’Irak sunnite, privilégie le combat contre l’ennemi proche, à savoir le chiisme, incarné par l’Iran, mais également par les autres groupes musulmans proches comme les Alaouites syriens (le peuple de Bachar). Dans le jargon de l’EI, il faut s’opposer au projet safavide[5]. C’est en partie ce qui explique le ralliement massif de nombreuses tribus sunnites d’Irak maltraitées par le pouvoir central aux mains des chiites (avec le Premier Ministre Maliki). De son côté, al-Qaeda continue à combattre les ennemis d’hier, Américains, occidentaux au sens large, mais aussi les régimes musulmans jugés apostats. Le jihad de l’EI est pour l’heure plus territorialisé que celui d’al-Qaeda, mais nous sommes dans des univers très mouvants aussi a-t-on raison de craindre le retour en occident des jeunes jihadistes partis au Proche-Orient.

 La grande différence, qui certainement a valu à l’EI l’exclusion de la nébuleuse al-Qaeda, réside dans le mode de gouvernance. L’EI veut une action rapide dans l’administration directe des espaces conquis avec application immédiate de la charia sans ménagement. La volonté d’imposer éventuellement le statut de dhimmi aux chrétiens de la région relève de cette démarche. L’EI se distingue également par un niveau de violence sans égal, ce qui d’ailleurs commence à effarer certains alliés sunnites de circonstance qui ne partagent pas la même idéologie.

Bien entendu, malgré ces différences notables entre les deux groupes, EI et al Nusra, l’on peut toujours assister à des alliances de circonstances face à un ennemi commun, c’est le cas par exemple en juin 2014 dans la ville frontière de Boukamal. Tous ces groupes jihadistes sont assez instables et une certaine porosité existe entre eux.

Quelles sont les forces et les faiblesses de l’Etat Islamique ?

L’organisation qui a beaucoup évolué depuis sa naissance a connu en peu de temps des phases de succès et plus encore de déclin[6], mais, à deux reprises au moins, elle a su rebondir en saisissant les opportunités, lors du conflit syrien en 2011, et en 2013, lors du soulèvement des tribus sunnites irakiennes.

Diverses sources donnent au printemps 2014 un effectif proche de 20 000 hommes, ce qui est beaucoup plus que n’en disposait al-Qaeda. Si le commandement avec al-Baghdâdi est exclusivement arabe irakien sunnite, avec un encadrement de professionnels issus en partie des rangs de l’ancienne armée de Saddam Hussein, d’officiers humiliés par l’armée américaine d’occupation, l’essentiel des troupes vient de l’extérieur : jihadistes de pays arabes voisins, anciens du jihad caucasien, contingents de volontaires occidentaux dont la presse se fait régulièrement écho, jihadistes australiens, américains, voire même asiatiques…sans oublier les milliers de prisonniers libérés des prisons conquises, soit un ensemble assez hétérogène[7]. Au départ la plupart de ces occidentaux étaient partis en Syrie combattre pour une juste cause humanitaire, mais déçus dans leur rêve romantique de n’être que de simple auxiliaires en logistique, voire de « la chair à canon » car inexpérimentés, la grande majorité est allée vers l’EIIL qui leur proposait une action directe de combat, des perspectives de conquête, de gloire voire de richesse. C’est ainsi que le dynamisme de l’EIIL, puis désormais de l’EI s’est créé, dans une sorte de furia militaire, une fuite en avant continue, de conquête, de violence, de pillage.. L’action violente savamment communiquée par internet a un double effet, d’intimidation des populations, mais surtout de propagande qui attire de nouveaux combattants. N’oublions pas également que le succès militaire résulte aussi de l’appui des populations et des milices sunnites du nord et de l’est de l’Irak.

L’EI dispose d’un bon niveau d’armement, à la fois acheté grâce à de très gros moyens [8]financiers, mais aussi pris d’abord en Syrie puis  à l’armée irakienne qui s’est bizarrement débandée au printemps 2014 –armement lourd sophistiqué d’origine américaine. Fin août 2014 encore, la prise de l’aéroport militaire de Tabqa près de Rakka en Syrie sur l’armée régulière, leur fournit en abondance de l’armement lourd, artillerie et même des moyens aériens. L’argent abondant est d’abord venu de donations « privées » du Qatar et d’Arabie –il semble que cette source soit désormais en grande partie tarie-, puis du pillage des banques irakiennes lors des succès de l’été 2014, ainsi que des actions de racket, de l’ « impôt révolutionnaire » imposé aux populations des espaces conquis, des rançons obtenues d’occidentaux libérés, sans oublier des recettes de la vente de pétrole sur le marché noir, suite à la conquête du bassin d’hydrocarbures de Deir ez-Zor en Syrie . En cette fin d’été 204, l’EI s’autofinance.

Ces forces de l’EI, bien armées, bien encadrées, bien entraînées dans des camps itinérants, qui disposent d’un bon service de renseignements, ont fait preuve de leur redoutable efficacité au point de susciter enfin l’inquiétude de la communauté internationale.

Les faiblesses peuvent cependant venir de plusieurs horizons. L’afflux massif de jihadistes internationaux pourrait se tarir avec le succès d’une contre offensive, car c’est la fuite en avant dans la guerre, le succès et la violence qui alimentait le système. Les soutiens extérieurs aux jihadistes pourraient faire défaut : des tribus sunnites s’interrogent déjà face aux excès de violence, le Qatar et l’Arabie comprennent le danger et dénoncent l’action de l’EI, la Turquie qui avait laissé faire, voir encouragé le mouvement, en fermant les yeux à sa frontière sud, fait volte face depuis l’enlèvement de ressortissants turcs, même Bachar al-Assad qui avait bien pris soin d’éviter de bombarder ces jihadistes afin qu’ils éliminent l’opposition démocratique syrienne, se range désormais parmi leurs ennemis. Revirement surprenant, l’Iran chiite et Bachar l’alaouite se disent près à collaborer avec les Américains dans ce même combat anti-terroriste : ces deux Etats, l’Iran et la Syrie de Bachar vont-ils redevenir fréquentables [9]? Quel retournement de situation alors qu’il y a peu encore les pays sunnites attiraient l’attention des Américains sur le danger que font courir à la région l’entente des pays chiites – le fameux arc chiite-. Par ailleurs, on peut s’interroger sur la pérennité de la cohérence des forces internes de l’EI issues de pays très divers, n’y a-t-il pas à moyen terme risque d’éclatement ?

Que faire contre cette menace non seulement pour l’unité irakienne et l’ensemble du Proche-Orient, mais aussi pour les pays occidentaux quand viendra le temps du retour des jihadistes européens ?

Dans l’immédiat, certainement une intervention, militaire et diplomatique engageant d’abord les Etats de la région, à condition que ces derniers n’y voient pas seulement un moyen d’accroître leur propre puissance ou rayonnement, ce qui n’est pas acquis tant est vive la compétition entre les aires chiites et sunnites. Une solution, du moins pour l’Irak, passe par une union politique des différentes composantes politico-religieuses du pays, que cesse ces dominations-vexations successives entre chiites au pouvoir depuis la mort de Saddam Hussein et sunnites brimés aujourd’hui, dominants hier.

Mais à terme, le problème de fond demeure celui de l’obscurantisme qui pousse des milliers de musulmans dans les bras d’idéologies rétrogrades. « La faillite de l’éducation dans le monde musulman est le terreau de ce prétendu Etat islamique » écrit Abdou Filali-Ansary auteur de Réformer l’islam ? Une introduction aux débats contemporains, La découverte, 2003, 284 p. A la question de savoir pourquoi l’enseignement de l’islam s’est à ce point appauvri, Filali-Ansary répond : « dans la majorité des pays du monde musulman, on observe une sorte de partage des rôles, d’échange de bons procédés entre pouvoir politique et pouvoir religieux : le pouvoir politique a tout intérêt à ce que ceux qui ont le magistère religieux perpétuent leur discours qui, de leur côté, lui revoient l’ascenseur. Il est temps de ranger au placard ce pacte pré-moderne, malsain, qui  lie le politique au religieux, et qui empêche tout discours alternatif [10]». Tout est dit !

Sur ce sujet de la faillite de l’enseignement, on ne peut pas ne pas citer le philosophe Souleymane Bachir Diagne, ancien élève du Lycée Louis-Le-Grand à Paris, professeur à l’Université Columbia de New York : « Le combat est engagé entre les forces qui sont du côté de l’élan vital et celle de la répétition à l’identique…Nous traversons une phase renouvelée de cette tension qui s’est poursuivie tout au long de l’histoire musulmane. Le sort de l’islam se jouera dans cette bataille[11] ».

Si au Sahel, ce même problème d’éducation est confié aux Marocains qui apparaissent comme les acteurs locaux les plus ouverts, à qui peut-on confier la tâche au Proche-Orient, région où le sunnisme est dominé par l’idéologie wahhabite exportée généreusement par l’Arabie Saoudite ?

Christian BERNARD

Prochain article  Le Califat et les minorités religieuses.

Déjà publiés sur ce thème Syrie/Irak

http://www.institut-jacquescartier.fr/2013/01/les-alaouites-dans-le-piege-syrien/

http://www.institut-jacquescartier.fr/2012/09/pourquoi-la-russie-soutient-elle-la-syrie-christian-bernard/


[1] Fin août 2014, l’Union Mondiale des Ulémas vient de condamner l’Etat Islamique lui reprochant de mener des actes contraires à la charia.

 

 

 

 

[2] EIIL est la traduction arabe de  ad-Dawla al-Islāmiyya fi al-ʿIrāq wa-š-Šhām (الدولة الاسلامية في العراق والشام). Ce qui donne l’acronyme Daesh  . Le mot Sham désigne la Syrie historique qui englobe la Palestine, d’où une revendication de l’ensemble de ce territoire par l’EIIL.

 

 

 

 

[3] Cf la revue Moyen Orient, n° 20 oct-déc.2013.

 

 

 

 

[4] Romain Caillet, Qu’est ce que l’Etat Islamique ? http://www.lesclesdumoyenorient.com/Entretien-avec-Romain-Caillet-Qu.html

 

 

 

 

[5] Expression employée par l’EI pour désigner l’Iran chiite ( en rappel de la dynastie safavide ou séfévide qui a fait du chiisme la religion d’Etat au XVIe siècle.

 

 

 

 

[6] Pour mater l’insurrection sunnite en 2006, les Américains avaient alors financé une armée  de 92 000 hommes,- les Sahwa : réveil en arabe-,  issu en grande partie des tribus insurgées, supplétifs de l’armée irakienne. Ces chefs de tribus « achetés » par l’ennemi américain subirent alors de nombreux attentats, mais cette opération affaiblit fortement l’ensemble formé par les insurgés aidés des jihadistes.

 

 

 

 

[7] Le nombre de jihadistes d’origine française n’a cessé de croître pour atteindre le millier. On estime a environ 12 000 les combattants d’origine étrangère encadrés par des Irakiens essentiellement, ce qui nécessite d’organiser des groupes homogènes sur le plan linguistique pour le commandement opérationnel. L’EI a connu de nombreuses pertes en fin d’été 2014 avec les offensives syriennes,  kurdes,  irakiennes appuyées par des frappes aériennes américaines.

 

 

 

 

[8] Le Monde, 26 août 2014

 

 

 

 

[9] Fin août 2014, tant Barak Obama que François Hollande, ont clairement refusé d’accepter Bachar al-Assad  à la lutte contre le terrorisme. Or, toute action contre l’EI menée seulement en Irak serait vouée à l’échec, d’une manière ou d’une autre, certes sans le reconnaître afin de ne pas perdre la face, l’occident sera bien obligé de compter avec le régime syrien, qui désormais , sentant la menace, commence à ne plus « protéger » ces jihadistes.

 

 

 

 

[10]  La Croix 22 août 2014

 

 

 

 

[11] La Croix 6 mai 2014

 

 

 

 

 

Le 20 octobre dernier, une manifestation anti islamiste menée par le groupe extrémiste « Génération identitaire » venu de différentes régions de France, se réclamait, sur le toit de la mosquée de la ville, de la victoire remportée à Poitiers en 732 par Charles Martel, qui selon leur propos « à l’issue d’une bataille héroïque sauva notre pays de l’invasion musulmane : c’était le 25 octobre 732 ».

Pour réagir à de tels actes et propos inacceptables, nous avons demandé à Elisabeth Carpentier, professeur honoraire à l’Université de Poitiers en Histoire médiévale, de bien vouloir faire le point de nos connaissances et ignorances concernant cette fameuse bataille de Poitiers .

Mais qu’en est-il vraiment de cette bataille, célébrée par les uns, minimisée ou même récemment niée par d’autres, fantasmée de toutes parts ? Quelques mises au point s’avèrent nécessaires.

D’abord c’est une bataille très mal connue.

Les sources contemporaines sont très laconiques du côté des Francs, inexistantes du côté des Arabes. On n’est sûr ni du lieu ni de la date ni de l’importance des effectifs en présence. On sait seulement que Charles Martel a remporté quelque part entre Poitiers et Tours, sur le territoire de Poitiers, un combat sur les « Sarrasins » dont le chef, l’émir Abd-al-Rahman, a été tué ; c’était un samedi d’octobre, en 732 ou peut-être en 733… Notons que l’absence de certitudes est un terrain favorable au développement des mythes.

Ensuite nous ne voyons aucune connotation religieuse dans les sources franques contemporaines :

il s’agit d’une campagne militaire menée contre un envahisseur qui, venu d’Espagne et déjà implanté dans la région de Narbonne, voulait, pour des motifs qui eux aussi nous échappent (pillage ? conquête ?)  pénétrer au coeur de la Gaule. Ils n’y reviendront pas. Mais il faudra des siècles pour que cet obscur combat devienne le symbole d’un affrontement entre deux religions et deux civilisations.

Car ce combat, quelle qu’ait été sa réelle importance, ne se comprend que replacé dans son contexte.

Un siècle après la mort du Prophète (632), les Arabes avaient conquis, au nom de l’Islam, un immense empire qui s’étendait de l’Atlantique aux frontières de l’Inde et de la Chine. Un empire démesuré qui, dirigé depuis Damas par les califes de la dynastie des Omeyyades, donnait des signes de faiblesse se traduisant par des divisions internes (entre sunnites et chiites, entre Arabes et non-Arabes…) et par un essoufflement de la conquête.  Pour s’en tenir à nos régions de l’ouest, la bataille de Poitiers s’inscrit dans une liste plus large. En Espagne, la résistance ibérique se signale dès 718 à la bataille de Covadonga. En Gaule, le duc des Aquitains Eudes arrête les Arabes à Toulouse en 722 ; en 737, Charles Martel les battra une nouvelle fois dans la région de Narbonne d’où ils seront définitivement chassés par son fils Pépin le Bref.

Reste à savoir pourquoi cet obscur combat a acquis une telle célébrité.

Les historiens arabes n’ont longtemps accordé qu’une faible importance à une escarmouche survenue aux marges de leur vaste monde : des musulmans y étaient morts au « Champ des martyrs »…  Il n’en est pas de même de l’autre côté. Les noms de Poitiers, une cité prestigieuse, et de Charles Martel, l’ancêtre des Carolingiens, y ont probablement contribué. Mais c’est tardivement, lors de la Reconquista espagnole, des Croisades et ensuite de l’affrontement séculaire avec les Turcs en Europe que les chrétiens d’Occident ont progressivement reconnu dans les musulmans non pas des païens comme les autres, susceptibles d’être convertis, mais les adeptes d’une religion inassimilable et concurrente. L’affrontement de  732 prend alors une nouvelle importance, comme en témoignent Bossuet, Voltaire ou Chateaubriand. L’intérêt s’accroît encore au XIXe siècle, le temps des nationalismes, de la suprématie européenne et des empires coloniaux. La conquête de l’Algérie et plus largement la pénétration française au Maghreb rappellent aux Français que les Berbères formaient le gros des troupes autrefois vaincues par Charles Martel.  La fin du XIXe siècle est la grande époque de la formule définitive : « Charles Martel a vaincu les Arabes à Poitiers en 732 ». Avec son corollaire : et ils ne sont jamais revenus.

Mise en sommeil au cours du XXe siècle par les grands conflits mondiaux et la décolonisation, la question de la bataille de Poitiers réapparaît depuis une génération dans un contexte nouveau et souvent passionnel qui n’a plus grand’chose à voir avec la réalité des faits. Célébrée, niée ou appelant vengeance, elle est passée des mains des historiens à celles des extrémistes de tout bord. La vérité n’y trouvera assurément pas son compte.

Elisabeth CARPENTIER,

professeur honoraire en Histoire Médiévale, Université de Poitiers

 

Depuis la guerre d’Irak et la chute de Saddam Hussein en 2003, la Syrie est le dernier régime autoritaire du Moyen Orient issu d’une minorité religieuse, en l’occurrence ici, les Alaouites. Comment une telle communauté, jadis méprisée et rejetée par la majorité sunnite[1] du pays, a-t-elle pu se retrouver associée à l’exercice du pouvoir du clan Assad issu de ses rangs ? Peut-on réellement considérer les Alaouites comme musulmans ? A l’issue de la guerre civile[2] qui fait rage actuellement en Syrie, quel peut-être leur avenir ?

Sans vouloir réduire le conflit syrien à cette seule dimension, il nous semble néanmoins intéressant d’analyser cette dimension alaouite, comme l’un des éléments de compréhension de cette terrible crise syrienne.

Qui sont les Alaouites ?

Il fut longtemps difficile de répondre précisément à cette question faute de connaissances scientifiques sérieuses sur le sujet. Un peu comme les Druzes en Israël et au Liban, ou encore les Alévis en Turquie, les Alaouites de Syrie sont issus de brassages culturels, de schismes, à l’intérieur du monde musulman régional au cours des temps.  L’occident ne s’intéresse à eux qu’à l’époque coloniale, et bien souvent, tant les voyageurs comme Volney, que des missionnaires ou savants dits «orientalistes», se contentent de colporter les rumeurs et les préjugés affichés à leur égard par les musulmans sunnites. En effet, le corpus documentaire les concernant est en grande partie constitué d’écrits issus de leurs opposants plus que de textes émanant de leur propre communauté. Les orientalistes ont tout de même publié un certain nombre de documents au XIX e siècle au fur et à mesure de découvertes de quelques manuscrits.[3]

Pour la majorité sunnite, les Alaouites sont des hérétiques,

cela a été formellement affirmé par une fatwa du célèbre théologien et juriste ibn Taymiyya (début XIVe siècle) : « Ils sont plus infidèles que les juifs ou les chrétiens, encore plus infidèles que de nombreux polythéistes. Ils ont causé plus de préjudices à la communauté de Mahomet que les infidèles belligérants comme les Francs, les Turcs, et d’autres. Aux musulmans ignorants ils prétendent être chiites, bien qu’en réalité ils ne croient pas en Dieu, en Son prophète ou à Son livre…la guerre et le châtiment contre eux, conformément à la loi islamique, sont parmi les plus grands actes de piété et les obligations les plus importantes ». Cette condamnation sans recours doublée d’un appel au jihad contre eux, va constituer le socle légal du mépris et des persécutions qu’ils subiront notamment sous l’empire ottoman. Ibn Taymiyya est le théologien qui aura par la suite une influence majeure sur des courants ultra conservateurs sunnites : wahhabisme, salafisme, islamisme de l’égyptien Sayyid Qutb … Ce rejet légalisé ouvre la porte à une foule de rumeurs malveillantes[4] à leur sujet, parfois reprises sans esprit critique par des ouvrages européens de l’époque coloniale.

Les Alaouites pratiquent une religion initiatique et donc, pour préserver les révélations, la production écrite est volontairement limitée. Au XIX e siècle, un Alaouite, Sulayman Efendi, converti d’abord au judaïsme puis au protestantisme, fut assassiné pour avoir tenté de dévoiler les secrets de la communauté.

L’initiation de base est réservée aux hommes, mais seuls quelques uns accèdent à une connaissance plus large. Bachar el-Assad a très certainement été initié, ne serait-ce que pour une question d’autorité face aux officiers de ses services de sécurité, les moukhabarat, pratiquement tous alaouites. Le commun des Alaouites se contente donc d’une pratique rituelle simple sans accès à la connaissance.

L’alaouisme se présente comme une religion syncrétique,

mêlant un fond substantiel islamique [le tawhid : affirmation de l’unicité de Dieu], une forte touche de chiisme [vénération de Ali, gendre du Prophète, d’où leur nom d’Alaouites] des emprunts au christianisme byzantin [célébration des fêtes chrétiennes, rituel avec pain et vin, sorte de pseudo eucharistie], au vieux fond païen hellénique régional [existence d’une « trinité » composée de Ali[5] –celui qui possède le sens du Coran-, de Mahomet (Muhammad) –l’homme de la révélation rabaissé ici à un rôle secondaire[6]– et Salman,- la Porte de la connaissance- un compagnon du Prophète : ces trois figures[7] sont symbolisées respectivement par la lune, le soleil et le ciel.[8] A cela, l’alaouisme ajoute une croyance en la réincarnation, croyance proche du samsara hindou pour les uns, ou de la philosophie néo-platonicienne pour les autres. Par contre, contrairement à l’hindouisme, pas exemple, les réincarnations ne sont pas sans fin, puisque l’alaouisme partage la croyance des monothéismes en une fin du monde.

D’un point de vue strictement musulman, les Alaouites se distinguent par des particularismes qui ne peuvent qu’inquiéter les sunnites : absence de pratique du pèlerinage à la Mecque- le Hajj-, pas de suivi des cinq prières quotidiennes, donc pas de mosquées,[9] mais une prière au sein de la famille[10], pas de port du voile pour les femmes[11], une grande tolérance face à l’alcool…Il est facile de comprendre qu’avec de tels comportements, les Alaouites aient été considérés par les sunnites comme hérétiques.

L’identité alaouite et son évolution.

A l’origine, il s’agit d’une dissidence chiite de tendance gnostique[12], née en Irak et menée au IXe siècle par Muhammad ibn Nusayr al-Namiri, un disciple des 10e et 11e Imams chiites duodécimains[13] . Très tôt, et surtout suite à la célèbre fatwa d’ Ibn Taymiyya, les Alaouites, alors appelés  Nusayris (ou Noseïris), du nom de leur fondateur, sont rejetés de la communauté musulmane et soumis à vexations, ce que montrent clairement les archives ottomanes. Sous la pression des occidentaux, l’Empire ottoman au XIXe siècle, tente des réformes (le Tanzimat) qui bénéficient indirectement aux Alaouites reconnus enfin comme citoyens de l’Empire. Ils accèdent ainsi au statut de « millet » à savoir communauté religieuse reconnue et protégée. Cette nouveauté ne fut que très théorique, en réalité le pays alaouite est tenu à l’écart, réduit à la pauvreté, fréquenté seulement pour le prélèvement de l’impôt ou lors de répressions sévères dans le cadre sans fin des razzia.

Comme d’autres minorités musulmanes persécutées dans les temps passés, les Alaouites ont recours à la Taqiya : la dissimulation. La Taqiya consiste non à renier sa religion mais à la dissimuler, voire même à feindre de suivre les préceptes d’une autre religion afin de survivre, de résister à l’oppression[14].

Dans la Syrie actuelle, ils sont considérés comme musulmans. Cette reconnaissance s’est opérée en deux temps :

–         en 1936, une fatwa (un avis juridique autorisé) du Grand Mufti de Jérusalem les reconnaît de confession musulmane, comme membre de l’Umma. Cette décision était bien entendu motivée plus par des raisons politiques [montrer un front arabe uni face à la présence « colonisatrice » des Anglais et Français au Proche Orient], que religieuses [mettre un terme aux efforts de conversion au christianisme des Alaouites vus comme anciens chrétiens].

–         En 1973, une fatwa du très médiatique Cheikh chiite libanais, Musa Sadr, les reconnaît comme chiites. L’action politique est évidente : Pour les Assad de Syrie, cette reconnaissance donne plus de légitimité et d’assise à leur pouvoir[15] tout en les inscrivant dans l’axe chiite de l’Iran au Liban, pour les chiites libanais c’est la certitude de l’appui du puissant voisin. On le voit, ces reconnaissances successives sont politiques et motivées par les circonstances, cela ne change en rien la perception des autres musulmans qui continuent à les percevoir comme hérétiques. « Jamais un ouléma syrien, [sunnite] pourtant acquis à la cause des Assad, n’a daigné reconnaître les Alaouites comme des musulmans » nous rappelle Th. Pierret, spécialiste de la question.

Si les sunnites les considèrent toujours comme mécréants (kuffar) et idolâtres (mushrikum), les chiites ne les acceptent pas davantage, tout en étant moins sévères à leur égard : ils sont considérés comme ghulat, littéralement, « ceux qui dépassent [16]» sous-entendu, les bornes ! Notamment en déifiant Ali. Ce à quoi les Alaouites rétorquent, les chiites duodécimains n’ont pas compris, ce sont des muqassira, « ceux qui sont loin » de sonder la divinité d’Ali[17].

Le rapprochement avec le chiisme[18] duodécimain qui au départ visait une recherche de reconnaissance d’islamité, devient de nos jours un enjeu politique à replacer dans le contexte  Moyen Oriental de connivence entre chiites des différents pays.

Selon les moments de leur histoire, les Alaouites revendiquent ou non leur islamité. L’alaouisme est plus vécu comme une culture que comme une religion.

La montée en puissance des Alaouites et leur arrivée au pouvoir se réalisa sur cinquante ans, de 1920 à 1970.

Sommairement, nous pouvons distinguer trois étapes dans cette ascension qui les vit passer d’une situation peu enviable à la participation au pouvoir syrien.

Jusqu’en 1920, les Alaouites vivent chichement repliés dans leur montagne du nord-ouest syrien, le Jabal Ansariyyeh, ne descendant en ville qu’avec le statut de domestique, ou de métayer pauvre.

–         Le premier changement de situation  est lié au mandat français sur la région de 1920 à 1946. En 1918, l’Empire Ottoman, allié des Allemands est vaincu, sur place, les combats ont été essentiellement menés par les Anglais secondés par une révolte arabe orchestrée par leurs soins[19]. Conformément à la promesse anglaise, Fayçal d’Arabie prend Damas et y instaure, avec l’appui des arabes sunnites syriens, un gouvernement arabe. C’était sans compter avec la France, puissance victorieuse par excellence en 1918, qui obtient de la SDN un protectorat sur la Syrie-Liban. C’en était fini du rêve arabe d’un grand État indépendant. Aussi, les Français cherchèrent-ils à privilégier les minorités contre les sunnites qui s’étaient montrés trop partisans de Fayçal. Dans le démembrement du territoire syrien (ex élément de l’Empire Ottoman), la France créa un petit État alaouite autonome. C’est à cette occasion que l’appellation officielle changea :  nosaïris jugé péjoratif fut remplacé par Alaouites. Mise à part une brève révolte alaouite en 1921, les Alaouites ont fortement contribué au maintien de la domination française en Syrie. Tout naturellement, de nombreux jeunes Alaouites quittèrent leur montagne pour s’enrôler dans l’armée française locale, signant ainsi à la fois un début de dispersion géographique et surtout une amorce rapide d’ascension sociale[20].  Cet État alaouite dura jusqu’en 1936, date à laquelle, la France cède à la pression nationaliste unitaire syrienne. La crainte des Alaouites alors incorporés dans un État syrien sunnite fut l’objet d’un courrier adressé à Léon Blum lui rappelant « la profondeur de l’abîme qui nous sépare des Syriens sunnites» et le « risque d’une catastrophe désastreuse» pour eux. C’est exactement ce genre d’argument que développe actuellement le pouvoir d’Assad. Cependant, le sentiment pro-français des Alaouites demeura après 1936.

–         La deuxième étape de leur ascension se situe paradoxalement dans une Syrie indépendante dominée par les sunnites : de 1946, date de l’indépendance du pays, à 1963 avec le coup d’État du parti Bass. Après une ultime révolte contre le pouvoir central sunnite, et l’écrasement de la révolte druze voisine, les Alaouites renoncèrent à un État indépendant et acceptèrent l’idée que leur avenir se situait dans l’État syrien unitaire. C’est ainsi que progressivement, ils noyautèrent les deux institutions clefs du pays, l’armée et le parti Bass. Complot pour certains (les sunnites) ou opportunisme ? Certainement un peu des deux ! Le parti Bass est un parti politique panarabe –que tous les Arabes soient regroupés dans un seul État-, et socialiste[21] et laïc. Peu importe la religion, la confession, sunnites, alaouites, druzes, chrétiens[22].., tous sont arabes –c’est-à-dire que l’arabe est leur langue maternelle, la notion de peuple arabe est purement linguistique – ,ce qui permet aux Alaouites de s’intégrer dans le parti au pouvoir. Cette période de 1946-1963, très instable, connaît de nombreux coups d’État au cours desquels des purges affaiblissent les éléments sunnites divisés entre eux. Ainsi, les Alaouites se sont progressivement trouvés aux postes clefs, népotisme aidant, une véritable bourgeoisie alaouite se développa.

–         La dernière étape avant l’arrivée au pouvoir, court de 1963 à 1970 date du coup d’Etat d’un des leurs, Hafez al-Assad. Le pouvoir alaouite se renforça tant dans l’armée que dans le parti jusqu’à susciter une rivalité entre groupes alaouites. Le coup d’État d’Hafez al-Assad[23] (10e et dernier en 17 ans !), un Alaouite, à la fois, mis fin aux divisions parmi les Alaouites, et les associa au pouvoir jusqu’à aujourd’hui.

Si une très grande majorité des cadres du pays est d’origine alaouite, des éléments sunnites, hommes d’affaires et religieux, soutiennent également le pouvoir. D’autre part, tous les Alaouites ne se sont pas enrichis pendant ces 40 ans d’exercice du pouvoir, une grande partie d’entre eux est toujours dans la pauvreté, comme bien d’autres ruraux en Syrie. Le clivage contemporain passe moins par les religions que par le binôme villes/campagnes. La politique du parti Bass a longtemps été perçue comme favorable aux campagnes, en témoigne l’insurrection des années 80, sunnite et urbaine, non suivie par les sunnites ruraux. Depuis, le contexte a beaucoup changé, une forte inflexion libérale remplace la vieille tradition socialiste bassiste, ce qui paupérise les campagnes et concentre les richesses sur un axe urbain Damas-Alep. L’insurrection actuelle est partie de Dera qui ressent durement les effets de la nouvelle économie. Le mécontentement quasi général à l’égard d’un appareil d’État qui pille les ressources du pays, concerne également un certain nombre d’Alaouites toujours dans la pauvreté. Cependant, le soulèvement actuel, essentiellement sunnite, tend à considérer que tous les Alaouites sont coupables de soutien au pouvoir, au point d’obliger les quelques Alaouites qui souhaiteraient eux aussi se révolter, à faire cause commune avec leur communauté. Les Alaouites se sentent pris au piège par le pouvoir d’Assad.

Dans ce contexte, quel peut-être l’avenir des Alaouites ?

Spontanément, de nombreux spécialistes, évoquent, en cas de succès de la rébellion, un replis du pouvoir d’Assad dans le bastion traditionnel alaouite, dans leur montagne[24] proche du littoral méditerranéen. Nous pourrions dans cette hypothèse déboucher sur une solution à la Yougoslave. La Syrie éclaterait en plusieurs micro-Etats dont un État alaouite littoral avec Lattaquié comme capitale. Ce micro-Etat bénéficierait d’un aéroport (Lattaquié), d’un port (Tartous où se trouve la base russe) et de richesses agricoles.

Cette situation a déjà été expérimentée sous le mandat français de 1922 (création du territoire des Alaouites) à 1939, date de son rattachement à l’État syrien[25]. A l’époque, le grand père d’Assad, Ali Sulayman al-Assd était partisan du séparatisme. Les Assad ont toujours entretenu cette peur de l’Autre, cette mémoire de persécution.

Cette solution du réduit est certes envisageable, tant la crainte d’une revanche sunnite[26] est forte chez les Alaouites, mais comment pourrait-elle être viable ? Aucune entité politique sur une base mono communautaire n’a jamais été couronnée de succès au Proche-Orient : au Liban, l’État maronite crée par la France a échoué, en Israël, les Juifs doivent de plus en plus compter avec la démographie palestinienne à l’intérieur même de leur État.

Par ailleurs, il ne faudrait pas oublier que le régime Assad est soutenu par d’autres minorités religieuses, notamment les minorités chrétiennes[27]. De nombreux chrétiens ont émigré ces dernières années en découvrant la supercherie d’un régime baathiste qui prétendait protéger les minorités. Pris au piège par le pouvoir, craignant les dangers d’un éventuel futur État islamiste intolérant à leur égard, les chrétiens, collectivement, n’ont d’autres choix que d’être avec le pouvoir ou partir – pour ceux qui le peuvent. Que deviendraient-ils dans l’hypothèse d’un réduit alaouite ?

L’autre hypothèse est celle du succès de la révolte actuelle contre le pouvoir Assad. Or, nous le savons, une bonne partie de ces insurgés est gagnée à la cause salafiste, le grand courant montant des révoltes arabes. Le monde sunnite, qui en Syrie a été longtemps divisé sciemment par les Assad, est en train de s’unir, certes avec une forte coloration islamiste, voire salafiste. Leur rêve est bien d’instaurer un régime de tendance théocratique peu enclin au respect des autres minorités religieuses. C’est bien la grande crainte des Alaouites, qu’ils soient ou non volontairement soutien du régime d’Assad. Nous risquons avec ce cas de figure d’avoir en Syrie une situation anarchique grave, non seulement pour le pays lui-même mais aussi pour l’ensemble de la région. La Syrie de demain sera-t-elle encore dans l’ « arc chiite » ou totalement dans le monde sunnite ?

De toute manière l’édifice construit par Assad ne pouvait se perpétuer très longtemps ne serait ce qu’avec les inévitables évolutions sociétales. Avec le pouvoir et une vie plus citadine, les Alaouites ont désormais des comportements différents et ce dans de nombreux domaines. De nombreux jeunes choisissent d’autres carrières que le métier militaire , ce qui laisse de plus en plus de place aux sunnites dans l’armée. Un certain embourgeoisement les fait entrer récemment dans une transition démographique qui a terme donnera l’avantage aux sunnites : la fécondité alaouite est actuellement entre 2 et 2,5, moitié moins que celle des sunnites. La démographie est un facteur cléf des évolutions dont on ne tient pas toujours assez compte !

Rêvons ! La solution passe par la sauvegarde d’un État unitaire syrien, où la sagesse des uns et des autres l’emporterait sur les réflexes identitaires d’exclusion. Pour les Alaouites, est-ce bientôt la fin d’une « belle » parenthèse de 50 ans de pouvoir et l’assurance de replonger dans la misère et la persécution traditionnelles, ou l’espoir d’une intégration dans un nouvel État syrien aspirant à la démocratie ?

Christian BERNARD

 

 

 

 

 


[1] Environ 80% d’une population estimée à 23 millions au début du conflit. Les Alaouites ne sont que 10% de la population soit entre 2 et 2 millions et demi d’habitants. D’autres Alaouites se trouvent en Turquie (une importante minorité de  près d’un million dans la province de Hatay (ex Sandjak d’Alexandrette que la France avait cédé à la Turquie en 1939) autour d’Antioche que certains confondent avec des Alevis, et environ 100 000 dans le nord-Liban – ce qui déplace d’ailleurs le conflit ici-.

 

 

 

 

[2] La guerre est de nature politique ( prendre ou garder le pouvoir) mais aussi religieuse (régime alaouite soutenu par l’Iran chiite et le Hezbollah libanais, contre l’Armée Syrienne Libre composée essentiellement de sunnites et soutenue par les monarchies du Golfe qui prône un islam fondamentaliste.

 

 

 

 

[3] C’est le cas par exemples de Catafago chancelier du consulat général de Prusse en 1848, ou de René Dussaud « histoire et religion des Nosairîs » 1900- orientaliste français 1868-1958.

 

 

 

 

[4] Ce n’est pas sans rappeler les ragots qui circulaient dans l’antiquité romaine à l’égard des premiers chrétiens.

 

 

 

 

[5] Ali est considéré comme l’incarnation de Dieu.

 

 

 

 

[6] Mahomet n’est que le « voile » qui masque le « sens » (Ali).

 

 

 

 

[7] Cette trinité est celle du 7e et dernier cycle. Pour le 1er cycle, il s’agissait d’Abel, d’Adam et de Gabriel, pour le 6e :Pierre, Jésus et Ruzbih b. Marzuban ( ?). Voir Bruno Paoli, Des Alaouites de Syrie : un autre islam, in Les carnets de l’Ifpo, en ligne sur  « la recherche en train de se faire à l’Institut Français pour le Proche-Orient : http://ifpo.hypotheses.org/4575

 

 

 

 

[8] Certains orientalistes pensaient qu’il s’agissait là d’une trace d’influence importante du christianisme, en fait, l’on penche actuellement pour une réminiscence de « l’antique gnosticisme astral de l’Orient » : Fabrice BALANCHE : « les Alaouites, une secte au pouvoir » Outre-Terre 2, 14, 2006, pp.73-96.                  

 

 

 

 

[9] Les quelques mosquées présentes ont été construites par des pouvoirs extérieurs, ottomans, pouvoir central syrien.., mais elles demeurent vides. L’équivalent de la mosquée serait ici plutôt le tombeau d’un chef religieux (cheikh) en pleine campagne, tombeau autour duquel on se rassemble régulièrement avec chants et danses.

 

 

 

 

[10] Le plus souvent dans la maison du chef religieux du village.

 

 

 

 

[11] Que l’on ne se méprenne pas avec un jugement progressiste à l’occidental. Traditionnellement, la femme alaouite est mal traitée, mal considérée, à elle les durs travaux. Elle n’est pas jugée digne d’accéder aux secrets de la religion. Une conséquence de cette condition c’est qu’elle n’a pas besoin d’être voilée. Se souvenir que l’argument traditionnel du voile féminin c’est celui de la sauvegarde de sa dignité de musulmane. De fait, la femme alaouite « bénéficie » d’une plus grande liberté de mouvement que la femme musulmane.

 

 

 

 

[12] La gnose, c’est le salut par la connaissance.

 

 

 

 

[13] Ces 10e et 11e sont donc les deux derniers imams « visibles», le 12e a été occulté.

 

 

 

 

[14] La Taqiya prend appui sur une lecture coranique :Sourate Les abeilles, XVI, 106.

 

 

 

 

[15] Le pouvoir syrien ne se revendique pas pour autant de l’alaouisme.

 

 

 

 

[16] On dit aussi, “ceux qui exagèrent”.

 

 

 

 

[17] Daniel Pipes « the Alawi capture of power in Syria”, Middle Eastern Studies, 1989.

 

 

 

 

[18] Cf Sabrina MERVIN, « processus de chiitisation », in La Syrie au présent de Baudoin DUPRET, pp. 359-363.

 

 

 

 

[19] C’est toute l’épopée de Laurence d’Arabie.

 

 

 

 

[20] De manière disproportionnée à leur poids démographique,- environ 12% de la population syrienne de l’époque-  ils ont alimenté plus de la moitié des 8 bataillons d’infanterie du Levant.

 

 

 

 

[21] Les aspects socialistes du Bass plaisaient aux Alaouites encore très pauvres

 

 

 

 

[22] De nombreux chrétiens figurent parmi les fondateurs du parti Bass.

 

 

 

 

[23] Hafiz ibn Ali ibn Sulayman al-Assad, (oct. 1930), 2e d’une famille de 5 enfants issu du village de Qardaha près de la frontière avec la Turquie.

 

 

 

 

[24] « Gabal al-alawiyyin » : la montagne des Alaouites.

 

 

 

 

[25] Ce fut aussi le cas pour l’État druze. Voir le n° de janvier-février 2013 de la revue Carto

 

 

 

 

[26] L’hostilité sunnite à leur égard tient surtout au favoritisme du pouvoir qui a généreusement distribué les postes aux Alaouites.

 

 

 

 

[27] Alors qu’ils étaient près de 25% au début des années 60, ils sont à peine 10%  de la population de nos jours. La minorité kurde, musulmane sunnite, non arabe, dans le nord-est près de la frontière turque, ne prend pas vraiment part au conflit, elle en profite pour cérer les conditions de son autonomie à la manière des Kurdes irakiens.