Allemagne

 

 

 

Pour nous Français, la politique européenne entre 1789 et 1815 se résume aux Guerres de la Révolution, puis de l’Empire. En fait, la situation était plus complexe au sein de la coalition des Puissances, car chacune, Angleterre, Autriche, Prusse, Russie jouait son propre jeu.

Cette série de trois articles se concentre sur l’affrontement entre la Prusse et l’Autriche de 1791 à 1801 pour le contrôle de l’Allemagne du Nord. Le premier article a couvert la période allant de la Déclaration de Pillnitz (27 août 1791) au Traité de Bâle entre la République française et la Prusse.

Le présent article couvre la période allant du Traité de Bâle au décès du Prince Électeur de Bavière le 16 février 1799. La Bavière, l’État clé d’Allemagne du Nord, entra alors dans l’orbite prussienne au grand dam de l’Autriche.

Le dernier article amènera le lecteur jusqu’à la signature des Traités de Lunéville entre la République française et l’Autriche, puis en cascade avec les Etats d’Allemagne du nord.

  1. Situation stratégique en Allemagne du Nord au lendemain du Traité de Bâle

Le traité de Bâle (et les traités qui l’ont suivi) bouleverse la situation stratégique en Centre-Europe. L’Angleterre et l’Autriche n’avaient plus de liaisons directes. L’Autriche était séparée de ses deux provinces contiguës à la France, les Pays-Bas autrichiens (l’actuelle Belgique) et la Brisgau (en face de l’Alsace). En effet, les États rhénans qui signèrent successivement en 1795 et 1796 des traités de paix avec la France s’y engagèrent à ne pas laisser le libre passage aux troupes autrichiennes. Dès lors, pour attaquer la France, l’Autriche n’avait plus d’autre choix que de fouler au pied l’indépendance de ces petits États et de les envahir.

Un dynaste important était resté en dehors du conflit : Karl Theodor, Électeur palatin, Électeur de Bavière, le troisième prince du Saint-Empire. Ses états, essentiellement la Bavière et le Palatinat, figurent en vert sur la figure 1.

Le contrôle des états palatins allait devenir un enjeu majeur pour l’Autriche et la Prusse. Selon que la Maison palatine se rallierait à l’Autriche ou à la Prusse, celle-là ou celle-ci acquerrait la prééminence en Allemagne du Nord.

Or, la situation de la Maison palatine était instable. En effet Karl Theodor avait 71 ans. Il n’avait pas d’héritier légitime. En août 1795, il épousa une princesse autrichienne, de 52 ans sa cadette, dans l’espoir d’avoir un héritier. En vain. En effet, celle-ci se refusa à toute intimité avec son mari.

Figure 1 : Le Saint-Empire romain germanique

Cependant, les Autrichiens et l’Angleterre avaient repris les hostilités en août 1795. L’armée française franchit le Rhin début septembre, effectua une avance foudroyante et s’empara le 14 de Mannheim, la capitale du Palatinat, alors que le neveu et héritier de Karl Theodor, Maximilien des Deux-Ponts, présidait un défilé. Celui-ci n’eut d’autre choix que de fuir par une porte de la ville alors que l’armée française entrait par une autre. Il se réfugia avec sa famille à Rohrbach à côté de Heidelberg, l’ancienne capitale du Palatinat qui avait été ravagé par Turenne. Les Autrichiens réagirent durement, ils assiégèrent et bombardèrent Mannheim, en visant particulièrement le palais électoral. Mille huit cents bombes incendiaires furent tirées sur le palais baroque. Les parties les plus somptueuses furent détruites.

  1. Le Dieu de la guerre, Moreau et les États palatins

La guerre se généralisa alors à toute l’Europe. Le 2 mars 1796, le Directoire nomma sur un théâtre d’opérations secondaire un jeune général robespierriste qui avait prouvé sa loyauté au nouveau régime en réprimant l’insurrection royaliste du 13 Vendémiaire An IV (le 5 octobre 1795). Début avril, Bonaparte arriva en Italie et prit la tête de son armée dépenaillée. Il allait appliquer le plan qu’il avait conçu à Paris. L’Armée d’Italie vola de succès en succès. L’Autriche n’eut alors d’autre solution que de transférer en toute hâte 25 000 hommes du Rhin à l’Italie.

La situation de Maximilien et de sa famille devint de plus en plus précaire. Le 31 mars, son épouse décéda des suites d’un accouchement difficile. L’héritier de la Maison de Wittelsbach était à marier. Deux jours après le décès de la malheureuse parturiente, un ambassadeur extraordinaire de la Cour de Vienne vint proposer à Maximilien une jeune archiduchesse. Quelques jours plus tard, ce fut au tour du Prince-électeur de Saxe de proposer sa fille, âgée de quinze ans, qui était la nièce de Maximilien qui, lui, en avait quarante ! Enfin, la Cour de Naples proposa au jeune veuf une princesse napolitaine ! Maximilien refusa ces alliances.

Le 31 mai 1796, il écrivit au Roi de Prusse pour lui demander l’asile à Ansbach, possession prussienne en vert foncé sur la carte, enclavée entre la Bavière et l’évêché de Würzburg. Le Roi de Prusse accepta immédiatement et dépêcha auprès de Maximilien un envoyé extraordinaire, un ami de longue date de Maximilien, le Général de Heymann. Celui-ci arriva à Rohrbach début juillet 1796 après avoir fait un périple diplomatique en Allemagne. Il avait en particulier rencontré le prince-évêque de Cologne, le plus jeune frère de Marie-Antoinette et oncle de l’Empereur. Celui-ci lui avait déclaré à propos des Autrichiens et de l’Angleterre : « Ils ne savent faire ni la paix ni la guerre. Ils ont des bons soldats, mais pas un général qui fait des plans de campagne. Quand elle est finie, l’on dit ce qu’il fallait faire quand les evenemens sont passés. Le Sire de Thugut (le chancelier autrichien) et le Sr Pitt (le Premier ministre britannique) se sont enforces et veulent gouverner l’Europe ; ils s’en tireront comme ils pourront. Je desire la paix pour le continent, que l’Angleterre fasse la paix comme elle voudra[1]. »

L’armée autrichienne affaiblie par le transfert d’une partie de ses troupes en Italie dut se replier. Devant l’avance des troupes françaises, Maximilien des Deux-Ponts n’avait d’autre choix que de s’enfuir de Rohrbach avec ses quatre enfants. Le cortège s’ébranla le 13 juillet 1796. Le voyage jusqu’à Ansbach fut épuisant. C’était la deuxième fois que Maximilien devait fuir pour sauver sa famille. La première fois, cela avait été en 1789. Alors général de l’armée royale, Il avait dû fuir de Strasbourg où ses soldats voulaient le pendre à la lanterne. C’est son supérieur, un général national, comprendre orléaniste, qui, le 12 mai 1790, avait sauvé du saccage son hôtel particulier, l’Hôtel des Deux-Ponts (l’actuel Palais du Gouverneur militaire de Strasbourg), lors d’une émeute de la garnison. Ce général était le Général de Heymann ! Maximilien et ses quatre enfants arrivèrent à Ansbach après un voyage de cinq jours sous une chaleur accablante au milieu des convois de troupes.

Un seul répit, le 15 juillet à Schwäbisch Hall où la population leur fit fête et où la petite Caroline-Augusta, âgée de quatre ans, future impératrice d’Autriche, s’empiffra de gâteaux et de vin.

La famille emménagea avec sa suite de 84 personnes au palais des margraves d’Ansbach aux côtés de deux autres familles régnantes de Rhénanie, elles aussi réfugiées : le duc de Wurtemberg avec sa suite de quatre-vingt-dix personnes et la princesse héréditaire de Bade, accompagnée de son fils, de quatre filles à marier et d’une nombreuse suite.

Curieuse ambiance que celle qui régnait à Ansbach, la perle de la Franconie, petite ville de quinze mille habitants, territoire prussien, donc havre de paix, où étaient déjà réfugiés plus de deux mille émigrés français sans ressources et qui devenait un centre de réfugiés. C’est à Ansbach que Heymann avait installé son épouse lorsqu’il avait émigré en Prusse après l’échec de la Fuite à Varennes, à laquelle il avait pris part avec le marquis de Bouillé.

Fin août, Maximilien reçut une lettre alarmiste de sa sœur, l’épouse du Prince-électeur de Saxe. Les termes en étaient les suivants : « Je crains bien que la Bavière ne soit perdue à jamais pour notre famille, mais j’espère bien que vous frère chéri de mon cœur tiendroit ferme à ne point donner votre consentement à cette rechange et qu’aucune considération quelconque, ni des conseils intéressés de ceux qui ne regardent que leurs propres intérêts, ne vous fera départir du principe d’honneur et de fermeté que vous vous devez ainsi qu’à vos descendants. »

Parallèlement, le palais d’Ansbach allait devenir le lieu d’intrigues matrimoniales, c’est-à-dire d’affaires d’État, entre les trois familles régnantes qui y avaient trouvé refuge.

Le personnage central de ce microcosme est la princesse héréditaire de Bade, la princesse Amélie, qui s’était mis en tête de conclure le mariage de la dernière de ses filles, âgée de huit ans, au fils de Maximilien, Louis, âgé de dix ans. Compte tenu des « espérances » de Maximilien au décès de son oncle, les états des Wittelsbach, cette alliance serait plus qu’acceptable, même si le mariage serait moins brillant que celui qu’elle avait décroché pour la troisième de ses filles qui avait épousé le petit-fils de Catherine II de Russie, le futur tsar Alexandre Ier qui allait combattre Napoléon. Quoi qu’il en fût, Maximilien repoussa cette proposition d’alliance matrimoniale.

Sur le plan politique, la famille de Bade était viscéralement opposée à la Révolution française et aux idées qu’elle véhiculait, même si elle aussi avait signé un traité de paix avec la République. Elle considérait Maximilien des Deux-Ponts, plus modéré, comme un traître.

Leur fille aînée, Caroline, âgée de vingt ans, était d’une grande beauté. Cette beauté était évidemment un atout important sur le marché des alliances matrimoniales. Sa mère avait néanmoins connu en 1793 un échec retentissant : la Prusse avait préféré une autre princesse pour son prince royal. De ce fait, Caroline exécrait la Prusse. Elle était amoureuse du duc d’Enghien. Le duc de Wurtemberg s’était déclaré, mais elle l’avait repoussé.

Un soir, Maximilien se rendit au jeu de la princesse Amélie. Il fut à la table de Caroline. Ils parlèrent. Il fut ému par sa beauté. Comment ne l’aurait-il pas été ? Il avait quarante ans, elle en avait vingt. Quel qu’eût été l’amour qu’il avait éprouvé pour Augusta, sa défunte épouse, il n’en était pas moins homme. Il ne pouvait envisager de rester veuf pour le reste de sa vie. Dès lors, Caroline commença à hanter ses nuits. Les conseillers de Maximilien, persuadés que la survie de la Maison Palatine dépendait de la Prusse, virent d’un mauvais œil ce qu’ils voulurent prendre pour une amourette sans lendemain. Montgelas, qu’il avait pris à son service comme principal conseiller, ne crut pas qu’elle pût se transformer en une union.

 

En novembre, Maximilien n’y tint plus. Il fit sa demande par écrit auprès de sa cousine Amélie alors qu’ils habitaient sous le même toit. Il se confia à Heymann. « Que voulez-vous, j’en suis fou ! » Dès lors, Heymann fit ce qu’il devait faire, intercepter le courrier des Bade et de Maximilien. Il apparut que Caroline le trouvait trop âgé, trop favorable à la Prusse. D’un autre côté, elle pensait que c’était un homme bon et qu’il lui était difficile de refuser sa proposition sans paraître bien difficile et risquer de rester fille. La lettre la plus intéressante fut sans conteste écrite par la princesse Amélie à sa fille en Russie après que Caroline eut donné son consentement :

Le duc est le meilleur homme du Monde. Tous ceux qui l’entourent l’adorent. Je pense qu’il est un peu faible de caractère, mais, sans conteste, c’est un homme d’honneur. À le voir aussi amoureux, on croirait qu’il a vingt ans. Il souffrait des tourmens incroyables lorsqu’il attendait notre décision et il me disait qu’il serait le plus malheureux des hommes si elle refusait sa main… Dites-lui également qu’elle trouve le duc « bien de figure ». Aux yeux de votre sœur, c’est le plus important. Mais il faut reconnaître qu’il est en outre bien bâti. Il lui a dit à maintes reprises, aussi bien qu’à moi, qu’il ne pourrait jamais montrer assez de reconnaissance pour le sacrifice qu’elle fait en épousant un homme de quarante ans affublé de quatre enfants.

Il était urgent pour la Prusse de ramener Maximilien dans son orbite. Il fut donc invité à Berlin où il arriva le 23 décembre 1796 escorté de Heymann. La Cour de Berlin était en plein désarroi : le prince Louis, le deuxième fils du Roi, était gravement malade, probablement du typhus. Toute la Cour était dans l’attente de la fin. Tout en observant la réserve qui convenait et en s’apprêtant à prendre le deuil, Heymann n’en renoua pas moins avec les cercles diplomatiques. Il se rendit compte que sa mission auprès du duc des Deux-Ponts avait été suivie avec attention par les Cours étrangères. Les commentaires désobligeants pour Maximilien ne se firent pas attendre. Lord Elgin[2], l’ambassadeur d’Angleterre à Berlin, crut bon de dire à haute voix lors d’un dîner : « Heymann vient d’arriver avec son élève, mais il ne pourra jamais rien faire de lui. » Quant au comte de Nesselrode, l’ambassadeur de Russie, il l’avait pris un jour par le bras pour lui dire : « Mon cher Heymann, votre prince n’est qu’un ectoplasme. » Leur jeu était clair : aucun prince ne pouvait accepter de passer pour un caniche que l’on tient en laisse. Ils allaient dauber sur Maximilien jusqu’à ce que ce dernier n’ait d’autre choix que de se rebeller.

Le sort de la Maison Palatine n’en était pas moins en balance. Cetto, l’envoyé de Maximilien à Paris, était de plus en plus inquiet. Maximilien lui avait communiqué la dépêche qu’il venait d’en recevoir.

 

Le Directoire veut séparer la Cour d’Autriche et l’Angleterre. Les intérêts divers relatifs aux pays-bas (la Belgique), le depit de l’Angleterre, une supériorité aussi marquée que celle qu’elle ambitionne, voulant s’emparer du timon des affaires continentales, enfin l’orgueil autrichien blessé de ce qu’on lui a assigné un rôle pour ainsi dire que passif, sont autant de ressorts employés par le Directoire avec une grande apparence de succès pour arriver au but de négocier séparément avec la cour impériale.

Pour la France, les termes de la négociation étaient clairs : la paix avec l’Autriche, à laquelle seraient attribuées la Bavière et une partie du Palatinat, tandis que la France recevrait la rive gauche du Rhin. La Maison Palatine était menacée de disparition. Elle était prise en étau entre la France, son ennemie déclarée, et l’Autriche, un protecteur suspect et pas désintéressé. La Prusse était sa seule alliée. Le 28 décembre, Maximilien rappela au Roi de Prusse les engagements qu’il avait pris à l’égard de la Maison Palatine. Le 31, il reçut une réponse pleinement rassurante. La Prusse était à ses côtés, tellement proche qu’elle ne pouvait envisager qu’il pût quitter Berlin. Pour l’en convaincre, le Roi l’invita à déjeuner avec Haugwitz et Heymann. Pour montrer la bonne entente entre la Prusse et l’héritier de la Maison Palatine, l’invitation serait mise en scène. Ce serait un jour de cour, afin que nul n’ignorât l’affection qu’avait le Roi pour le duc.

Ce déjeuner eut lieu le 6 janvier 1797. Quatre convives : le Roi de Prusse, son chancelier Haugwitz, Heymann et bien sûr Maximilien. Haugwitz lui tint ce langage :

 

Monseigneur, alors que nous sommes au cœur de la crise diplomatique la plus aiguë, il serait de la plus grave inconséquence que vous quittiez Berlin, alors même que tous les ministres et le Roi lui-même souhaitent que vous restiez. L’on attend une décision de la Russie[3]. L’ambassadeur de France nous a fait savoir que son gouvernement espérait que vous indiqueriez à Sa Majesté quel parti serait acceptable pour vous. Il est hautement souhaitable que vous prolongiez votre séjour à Berlin, dit Haugwitz.

— C’est assez, éclata Maximilien. Je ne me laisserai pas prendre dans le nœud d’intrigues qui ont pour but de me retenir à Berlin. J’accepte de repousser mon départ, mais de deux jours seulement. Je partirai le 16 janvier.

Comment adoucir Maximilien ? En lui donnant le commandement du régiment de dragons, le régiment du Prince Louis décédé le 28 décembre. Ce commandement prestigieux fut conféré à Maximilien, ainsi propulsé au grade de Lieutenant-général de l’armée prussienne, le 9 février 1797.

Retenir la Maison palatine dans l’orbite prussienne était d’autant plus difficile que la victoire changeait de camp en Allemagne. Beurnonville avait signé un armistice pour sa seule armée, l’armée de Sambre-et-Meuse sans se préoccuper du sort de l’armée du Rhin et de la Moselle, commandée par Moreau, qui avait avancé jusqu’à Augsbourg. Moreau dut faire retraite et avait repassé le Rhin le 26 octobre 1796. Il avait voulu conserver Kehl en face de Strasbourg comme tête de pont. Les Autrichiens avaient mis le siège le 18 septembre. La ville avait capitulé le 10 janvier. Elle avait été complètement détruite par les 120 000 boulets et bombes incendiaires tirés par ces derniers. Ces revers français eurent une conséquence heureuse pour les dynastes rhénans : ils récupérèrent leurs Etats évacués par les armées françaises. Le duc des Deux-Ponts allait retrouver le Palatinat et la famille de Bade retourner à Karlsruhe.

Le 16 février 1797, Heymann rendait compte à Berlin de la situation diplomatique :

Le général Wernek, lieutenant general autrichien, a dit à Mgr le Duc des Deux Ponts qu’il y avait plus de six semaines que les français avaient proposé la Baviere à l’Empereur pour faire la paix, mais que l’empereur s’y était refusé par le principe qu’il ne voulait pas enfreindre la constitution de l’Empire.

Le sort de la Maison palatine était scellé. Le 9 mars eut lieu à Karlsruhe le mariage de Caroline de Bade et de Maximilien des Deux-Ponts. La Cour de Bade, toute à sa rancune, n’avait invité que les partisans de l’Autriche. Aucun Prussien n’avait été invité bien que la Prusse l’eût accueillie à Ansbach. Ni Hardenberg, ni Heymann ! Les dames n’avaient d’yeux que pour les officiers autrichiens dans leurs uniformes blancs et regardaient avec condescendance les officiers bavarois !

La Prusse allait-elle perdre la partie ? Voici la situation telle que Heymann la relate dans une dépêche à Berlin :

Mgr le Duc des Deux-Ponts compte partir d’ici le 8 mars pour se marier le 9 à Carlsruhe. Comme je n’ai pas été invité par la Cour de Bade à cette solennité, sachant d’ailleurs la disposition tout à fait autrichienne de la jeune Cour de Bade et que Mgr le Duc des Deux-Ponts ne se dissimule nullement, j’ai cru ne pouvoir me présenter à cette cérémonie et d’après le désir de Monseigneur le Duc des Deux-Ponts, je retourne à Ansbach pour revenir lorsque le Duc des Deux-Ponts sera de retour de Munic.

Au même moment, le Dieu de la Guerre, le Général Bonaparte remportait les victoires d’Arcole (15-17 novembre 1796), puis de Rivoli les 13 et 14 janvier 1797. La route de Vienne était ouverte. Le 31 mars, arrivé à 100 kilomètres de la capitale des Habsbourg, Bonaparte offrit la paix à l’Autriche qui fut contrainte de signer les préliminaires de paix de Leoben le 15 avril. Un an après prise de commandement de Bonaparte, alors que la situation militaire en Allemagne était bloquée depuis cinq ans !

  1. La paix ?

Sur le Continent, les belligérants, épuisés, voulaient la paix, ou du moins une trêve.

Les opérations militaires cessèrent.

En France, les royalistes avaient obtenu la majorité dans les deux chambres, le Conseil des Anciens et le Conseil des Cinq cents. Qu’à cela ne tienne ! Trois des cinq Directeurs, anciens Jacobins, firent un coup d’État le 18 Fructidor An V (le 4 septembre 1797). Les principaux membres du parti royaliste furent arrêtés. Le bras armé ? Augereau qui avait été dépêché d’Italie par Bonaparte. Cela aurait dû être Hoche, mais celui-ci n’avait pu être nommé ministre de la guerre en raison de son jeune âge. Il avait été nommé commandant en chef de l’armée de Sambre-et-Meuse et de l’armée du Rhin et de la Moselle. Le commandement qu’avait Heymann en 1791 avant la Fuite à Varennes. Hoche mourut le 19 septembre 1797. La République venait de perdre son meilleur général en Centre-Europe.

 

Le 10 septembre 1797, une négociation générale s’ouvrit à Rastatt entre la République française, l’Autriche, la Prusse et les Princes allemands dépossédés par l’annexion par la France de la rive gauche du Rhin. Bonaparte s’était déplacé au milieu des vivats des foules pour ouvrir le Congrès de la paix.

La négociation s’enlisa rapidement. L’Angleterre n’avait jamais déposé les armes. Pour porter un coup à son commerce et contrôler la Méditerranée, le Directoire avait envoyé Bonaparte conquérir l’Égypte, possession de l’Empire ottoman. Bonaparte débarqua à Alexandrie le 2 juillet 1798. Du coup le sultan déclara la guerre à la France le 9 septembre 1798. Fin décembre, la Russie, qui s’était sentie menacée par l’expédition française signa un premier traité d’alliance avec la Sublime Porte[4], puis un autre avec l’Angleterre et le Royaume des Deux-Siciles. Par ce second traité, la Russie s’engageait à intervenir en Italie où la guerre s’était rallumée. En effet, la France y avait repris sa politique de conquête.

Elle était en train de démanteler les États éparpillés d’Italie pour créer des républiques sœurs. Les Français venaient de conquérir Rome et Naples. Ils allaient annexer le Piémont. La Prusse entendait rester neutre et respecter le Traité de Bâle qui avait établi une zone de neutralité qui protégeait l’Allemagne du Nord. L’Autriche dit vouloir le rester. En fait, elle n’avait qu’un but, annexer la Bavière et le Palatinat. Elle proposa de dédommager la Maison palatine en lui cédant les Pays-Bas autrichiens (la Belgique).

La Prusse s’opposa à ce marché de dupes. Comment la France aurait-elle accepté de céder la Belgique qu’elle avait conquise et de voir l’empire des Habsbourg s’agrandir pratiquement jusqu’à sa frontière ? La négociation était donc dans l’impasse.

L’Autriche allait choisir la guerre, car elle n’avait pas d’autre solution. Elle venait d’accepter de laisser passer les troupes russes sur son territoire. La France allait considérer que c’était un acte de guerre. La négociation de Rastaat était dorénavant vouée à l’échec. Le 28 mars 1799, les quatre ambassadeurs français reçurent des Autrichiens l’ordre de quitter les lieux de nuit sans délai. Ils n’avaient aucune escorte. Une embuscade avait été montée. Deux d’entre eux furent assassinés sur le chemin dans la nuit par des hussards d’un régiment suisse au service de l’Autriche dont le colonel était un agent anglais.

C’était la guerre ! La France allait devoir affronter la deuxième coalition.

  1. Munich — 16 février 1799 — 15 heures 30 — Petites affaires de famille

Le docteur Fischer se tourna vers le prince de Birkenfeld et lui fit signe. Le prince s’approcha et ferma les yeux de l’Électeur. Il sortit de la chambre et se dirigea vers l’appartement de l’Électrice.

— Madame, votre époux, l’Électeur, vient de passer. J’ai reçu de l’héritier légitime, le duc des Deux-Ponts, les pouvoirs pour prendre possession de son héritage. Êtes-vous enceinte de l’Électeur ? Entendez-vous vous opposer à la prise de possession pour l’Électeur Maximilien ?

L’Électrice hésita un instant. Elle pensait être enceinte, non pas de son époux plus âgé de cinquante ans qu’elle n’avait jamais autorisé à l’approcher, mais de son amant, le comte von Taufkirchen. En droit, l’enfant qu’elle portait peut-être était l’héritier légitime de la Bavière et du Palatinat. Du moins, jusqu’à ce qu’il fût prouvé qu’il n’était qu’un bâtard. Et comment Maximilien pourrait-il l’accuser de cette infamie, comment pourrait-il la prouver alors qu’elle était la nièce de l’Empereur, alors que les troupes autrichiennes occupaient la Bavière, alors qu’il lui suffisait de dire un mot pour s’imposer comme Électrice douairière régnante ? Elle pensa un instant aux doux moments qu’elle avait eus un temps avec Maximilien, et dont son époux avait sans doute espéré que lui naîtrait un fils, issu de la Maison de Wittelsbach. Elle se redressa. Elle se tourna vers le prince. Elle le regarda droit dans les yeux.

— Nein !

 Le prince de Birkenfeld poussa un soupir de soulagement. Dorénavant, pour faire main basse sur la Bavière, l’Autriche n’avait plus qu’un seul recours : la force brutale.

Il produisit ses pouvoirs. Le chancelier, le baron de Hertling, reçut son serment de fidélité pour le nouvel Électeur et le fit prêter ensuite aux Ministres d’État, aux chefs civils et militaires, lesquels respectivement reçurent celui de leurs sous-ordres.

François Guégan

Prochain article à paraître :

PARTIE III

1799 : L’apocalypse — La Bavière enjeu du conflit

[1] Les textes en italiques sont des citations de documents d’archive. Le lecteur intéressé pourra en trouver les références précises dans la biographie légèrement romancée du Général de Heymann, Le dernier des Morthemer, e-book chez Amazon.

[2] Celui-là même qui entre 1801 et 1805 prélèvera statues, frises et cariatides sur le Parthénon à Athènes. Deux cents caisses seront envoyées au British Museum qui les conservent bien à l’abri et attend pour les restituer à la Grèce d’être assuré que le gouvernement grec lui démontre que ces œuvres d’art seront bien protégées à Athènes !

[3] La Russie était garante des accords de Teschen du 13 mai 1779 qui avaient mis fin à la guerre de succession de Bavière que l’Autriche avait voulu annexer, la Prusse s’y étant opposée. Catherine II était morte le 17 novembre 1796 et l’on attendait donc la position que prendrait son fils, Paul Ier.

[4] L’Empire ottoman en langage diplomatique.

 

 

 

En 1517, un religieux austère se révolte contre la vente des indulgences et en 1520, avec ses partisans, il brûle la bulle qui le condamne. Pourquoi Luther a-t-il réussi ?  Dieu sait si les polémiques ont flambé. Chez les catholiques, jusqu’au XXe siècle, l’Église  plaçait Luther et ses fidèles dans la longue liste des hérétiques, d’Arius à Jan Hus, qui ont mis en cause leur salut et celui des autres en quittant l’Église véritable ; les protestants accusaient l’Église romaine d’abuser les fidèles et de les éloigner du salut. Il s’agissait soit de justifier le choix de la rupture, soit d’appuyer une reprise en mains romaine. Or nous connaissons mieux les circonstances de la naissance de la Réforme depuis que les Congar, Chaunu, Delumeau… ont étudié de près les événements et les textes sans vouloir justifier leur Église.

Que disent aujourd’hui les historiens  protestants et catholiques qui ne sont plus empêtrés dans les nécessités de la controverse ?

Ils savent que celle-ci a construit des mythologies de part et d’autre. Ils disent, à partir de la documentation originale que l’aspiration aux réformes est une caractéristique du début du XVIe siècle. Ils réfléchissent enfin au sens du succès de Luther et de la radicalisation pour notre monde actuel.

1- Abandonner une mythologie construite par la controverse

Longtemps pour les protestants, la Réformation fut l’étincelle qui a fait exploser le système décadent de l’Église catholique et provoqué l’ouverture au monde moderne. Or aujourd’hui, les historiens et théologiens de confessions diverses comme Heinz Schilling, Wolfgang Reinhard, Thomas Kaufmann le disent : il y a bien eu une réforme en continuité, commencée avant Luther et poursuivie par le concile de Trente.

Qu’est-ce alors que la Réformation luthérienne? Une « mutation » qui répondrait mieux aux besoins politiques et religieux de son temps ou bien l’affaire d’un homme angoissé ?

Les métaphores de l’émergence ou de la mutation n’expliquent pas tout : Luther n’allume pas le baril de poudre des abus car comment comprendre alors l’absence d’explosion réformatrice dans l’Italie des Borgia et de Jules II ?

L’historien qui, au contraire, insiste sur la continuité des réformes depuis le Moyen Âge ne dit pas pourquoi Luther a réussi.  Les meilleurs théologiens actuels, comme T. Kaufmann, estiment que Luther est l’homme d’une instabilité culturelle et politique autour de 1519 : l’humanisme critique et l’élection impériale, permettaient le déploiement d’une idée de rupture. Mais il faut ajouter le choix des princes et des laïcs qui suivirent Luther. Il faut aussi penser le rôle des villes privilégiées et des communes choisissant la religion et le théologien qui servait le mieux leur identité collective.

Si les interprétations ne sont pas unanimes, elles sont très loin de ce que l’on disait en présentant un Luther religieux débauché et une Église romaine décomposée par les abus.

2- L’aspiration commune aux réformes

En fait, nous savons, grâce aux visites pastorales des évêques et aux travaux sur les ordres religieux entre 1450 et 1545, que la Réformation a réussi là où les réformes de l’Église avaient commencé. L’Église médiévale constituait un « système ouvert » tolérant une certaine dose de divergences, incontrôlables mais peu gênantes pour Rome tant qu’elles restaient restreintes, respectueuses de la hiérarchie et fidèles à l’Évangile. Ces quêtes de réforme seront avalisées en partie par le concile de Trente pour encadrer une réforme catholique.

Mais Luther fut le premier à dire qu’il était devenu impossible de trouver le salut dans l’Église existante si elle restait telle qu’elle était, opposée à la justification et à l’autorité de l’Écriture, un besoin vital à ce moment là.

Quand à la diète de Worms, en 1521, on lui fait remarquer que son message engendre scission et discorde, Luther répond qu’il est nécessaire de lutter contre les préjugés, qu’il est dans la nature de l’Évangile de diviser (Mt10,34ss) et qu’il faut obéir à Dieu et non aux hommes. Cette radicalisation est dévastatrice chez les humanistes habitués à discuter de tout et pour l’Église romaine qui choisit le concile de Trente et le Saint-Office.

3. Des conditions politiques et culturelles particulières

Devant Charles Quint, dont le pouvoir se déploie après le vide du pouvoir impérial entre 1516 et 1519, convoqué à la Diète de Worms pour s'expliquer Luther ose dire en 1521: « Je suis lié par les textes scripturaires que j’ai cités et ma conscience est captive des paroles de Dieu; je ne puis ni ne veux me rétracter en rien, car il est accablant, funeste et dangereux d’agir contre sa propre conscience. Je ne puis autrement, me voici, que Dieu me soit en aide. » Une conscience de croyant, qui s’en remet à la miséricorde divine a fait oublier qu’il est déjà instrumentalisé par Charles Quint qui fait ainsi primer la Diète et le droit impérial sur la Curie  romaine et le droit canon. C'est pourquoi Luther, protégé par ses amis et l'électeur de Saxe, n'a pas été arrêté.

Les villes de tout l'isthme européen, de la Suisse aux Flandres et à la Baltique, en organisant des joutes théologiques en langue vernaculaire, en profitent pour affirmer leur pouvoir politique en contexte anticlérical. C’est ainsi que Zwingli arrive au pouvoir à Zurich ou même Bucer à Strasbourg.

En ville, le développement fulgurant des médias donne un écho retentissant aux nouvelles idées de réforme. L'imprimerie, relayée par les cantiques, le théâtre, la caricature… a tendu un peu plus les opinions et provoqué une fuite en avant des points de vue car on revient difficilement sur ce qui est écrit.

Mais imprévue fut l’entrée dans le jeu de l’homme « du commun » urbain puis surtout paysan, désireux de contrôler son église locale en élisant son curé et refusant de payer les dîmes à des pouvoirs lointains, avide de voir enfin advenir le Royaume des derniers temps.

En l’espace de dix ans, la rupture est faite ; l’Église romaine n’a pas su se mobiliser, faute d’avoir pris au sérieux ces quêtes spirituelles et politiques. Des forces politiques nouvelles s’emparent alors des structures ecclésiastiques parce que le primat de l’Écriture et de la conscience personnelle sont refusés par le Magistère.

Si le concile de Trente a placé l'Écriture à la base de tout dogme et défini la justification catholique, ce n'est qu'en 1546 et 1547; les catholiques n'ont réexaminé l'homme Luther et son action qu'au XXe siècle, de Congar au concile de Vatican II: comme l'affirmait le théologien Jésuite Karl Rahner en 1961 :

 «  malgré le ‘non’ que l’Église lui oppose, nous voulons nous aussi, catholiques, entendre sa parole, dans la mesure où elle est un témoignage en faveur de l’Évangile, afin que nous soyons enflammés nous aussi de l’amour de Dieu qui brûlait en lui »

Luther est un chef charismatique (Max Weber), un témoin des effets du choix religieux en situation de crise : son destin montre que le radicalisme appelle le radicalisme quand on ne sait pas analyser des quêtes spirituelles exprimées. Le face à face et l'émulation qui construisent les Églises catholique et protestantes engendrent aussi bien l'espérance et l'engagement que la radicalisation mortifère qui enferme les fidèles et lamine les minorités.

Souhaitons que la nouvelle mondialisation que nous vivons et ses révolutions potentielles retrouvent des ressorts spirituels avant que de nouvelles guerres de religion, qui sont des guerres du désespoir, ne nous emportent de nouveau dans un enfer. Nous sommes là pour y être attentifs.

Nicole LEMAÎTRE

 

Le 12 août 2012 était organisée à Vernon, petite commune située à l’est de Poitiers, dans le département de la Vienne, la commémoration du passage de la ligne de démarcation par Robert Schuman. Des personnes âgées venues de fermes, de hameaux et de villages voisins rappelèrent quelques souvenirs liés à la présence de la ligne de démarcation sur le territoire communal.
Cet événement, qui était presque tombé dans l’oubli, suscite bien des interrogations. Que faisait Robert Schuman dans la Vienne, lui qui était originaire des territoires de l’Est occupés par les Allemands et qui ne connaissait guère l’Ouest de la France ? Pourquoi avait-il choisi Vernon pour franchir la ligne de démarcation et rejoindre la France non occupée ? Quelle fut la portée de cet événement, commémoré en 2012 ? Quelle fut ensuite et jusqu’à nos jours la fonction de la mémoire vouée à Robert Schuman ?
Nous rappellerons qui était Robert Schuman et pourquoi il se trouvait dans la Vienne, non pas pour raconter cet événement à la manière d’une épopée héroïque mais pour tenter de donner des clés permettant de comprendre et d’ouvrir la réflexion non seulement sur le passé mais également sur l’usage qu’en fait notre société[1].

Robert Schuman, député des réfugiés mosellans

Robert Schuman est né en 1886 à Luxembourg, dans ce territoire de marche situé entre l’Allemagne, la France, la Belgique. Sa langue natale était le luxembourgeois et il apprit également le français et l’allemand. Après avoir fait des études de droit en Allemagne (Bonn, Munich, Berlin, Strasbourg), il ouvrit un cabinet d’avocat à Metz, en juin 1912. Il était donc un homme issu d’une terre de confluence, carrefour de cultures, né en une période d’exacerbation des nationalismes. Les rivalités franco-allemandes à la fin du XIXe siècle se focalisaient en effet précisément sur les questions de territoires, de frontières et d’identités nationales.

Robert Schuman fut candidat aux élections législatives de 1919dans le département de la Moselle pour la liste de L’union républicaine lorraine. Élu, il siégea à la Chambre des députés sans discontinuité de 1919 à 1940[2]. Son engagement politique était déterminé à la fois par son patriotisme lorrain, l’attachement à la « petite patrie » (Heimat) et par ses convictions religieuses, qui se traduisaient en souci de défendre l’Église catholique.

Les conditions du retour de l’Alsace-Lorraine à la France posaient en effet nombre de problèmes entre la France et les provinces restituées, dont certains étaient aigus. Les Lorrains étaient heureux de redevenir français mais craignaient de perdre leur identité. Par la lutte menée conjointement avec les Alsaciens, ils avaient précédemment obtenu de l’Empire allemand la reconnaissance de certaines particularités, qu’ils entendaient conserver. Fort attachés à leurs usages, à leurs institutions et à leur clergé, ils craignaient que l’incorporation à la République française une, indivisible et laïque se traduisît par la perte de ce statut.
Robert Schuman travailla avec discrétion et efficacité au sein de la commission parlementaire qui examinait l’un après l’autre et point par point toutes ces questions. Il rédigea plusieurs rapports, par exemple sur la nécessaire adaptation du Code civil, sur l’usage de la langue allemande dans les tribunaux, sur l’enseignement bilingue. Il était cependant « départementaliste », c'est-à-dire qu’il ne remettait pas en cause le retour à la France  et ne suivait pas les autonomistes alsaciens. Les témoignages soulignent qu’il était d’un tempérament à la fois ouvert à la discussion et tenace dans les objectifs à atteindre.

Catholique fervent, il était également fort engagé dans le mouvement de la jeunesse catholique, alors en plein essor. Il agissait pour que le catholicisme lorrain se réinsérât dans le catholicisme français et pour défendre le statut de l’Église catholique en Lorraine, régi par le régime concordataire, en particulier pour l’école primaire. Il fut le porte-parole des députés d’Alsace et de Moselle contre les projets laïcs du Cartel des Gauches (1924) dirigé par Edouard Herriot – les radicaux entendaient étendre aux territoires retrouvés la loi de Séparation des Églises et de l’État de 1905 – et du Front Populaire (Jean Zay, 1936).

Robert Schuman ne connaissait donc pas la France de l’Ouest.  Il vint à Poitiers pour la première fois le 4 septembre 1939. La France venait de déclarer la guerre à l’Allemagne nazie et avait décidé d’évacuer les populations situées à proximité de la ligne Maginot. Les réfugiés furent dirigés vers la Vienne (Mosellans), la Vendée (Ardennais), la Creuse, la Charente, la Haute-Vienne… Robert Schuman ouvrit un bureau destiné à aider les réfugiés à trouver un hébergement et à percevoir leur allocation. Il s’efforçait d’atténuer les heurts qui pouvaient se produire devant l’arrivée de 50000 Mosellans, dont la langue, les modes de vie, les habitudes alimentaires étaient parfois très différents des ceux des habitants de la Vienne. Il était secondé par le sous-préfet de Forbach, Robert Holweck, qui avait été nommé secrétaire général du service départemental des réfugiés.

Son action fut appréciée, si bien qu’il fut nommé sous-secrétaire d’État aux réfugiés du ministère constitué par Paul Reynaud le 21 mars 1940. Il laissa Poitiers pour Paris. Son bureau fut installé à l’Hôtel Matignon. Lors de l’offensive allemande, les réfugiés affluèrent à Paris, venant du Luxembourg, de la Belgique, des Ardennes françaises, fuyant l’armée ennemie. Dans un climat de panique, avec les faibles moyens dont il disposait, Robert Schuman tenta de faire face et d’organiser accueil et hébergement de fortune dans les gares de l’Est et du Nord.
Il se replia avec le gouvernement en juin 1940. Après une étape à Azay-le-Rideau, il passa de nouveau à Poitiers le 14 juin, fut hébergé chez les parents de son collaborateur Robert Holweck, continua avec le gouvernement pour Bordeaux. Le maréchal Pétain, nouveau Président du Conseil, le reconduisit dans ses fonctions ; après l’armistice, Robert Schuman suivit donc le gouvernement à Clermont puis Vichy.
Il fit un aller-retour rapide pour Poitiers du 7 au 9 juillet. Après le vote des pleins pouvoirs à Pétain, il revint à Poitiers et décida alors de retourner à Metz (4 septembre) en accompagnant la diaspora lorraine qui regagnait ses terres, sur l’injonction des Allemands soucieux de remettre en route les industries lorraines.

L’expérience poitevine de Robert Schuman était donc liée à la tragédie de la guerre et de l’évacuation forcée des réfugiés mosellans. Il agit en député soucieux de ses compatriotes et ne ménageant pas sa peine pour les aider dans ces moments difficiles. Rien ne le prédestinait donc à choisir ce département pour passer la ligne de démarcation, si ce n’est des attachements contractés en ces moments difficiles.

La ligne de démarcation en France et dans la Vienne

Le deuxième temps de notre propos s’efforcera de préciser pourquoi la ligne de démarcation, dans la Vienne, prit la forme d’une frontière inédite qui scindait en deux le département sans tenir compte des divisions traditionnelles. Nous nous interrogerons également sur l’impact de cette ligne de démarcation sur la société rurale.

La ligne de démarcation remplit trois fonctions : militaire, économique et politique

La convention d’armistice du 22 juin 1940 établit une ligne de démarcation qui séparait la France en deux ensembles, la France du Nord et de l’Ouest, occupée par les Allemands, la France du Sud et de l’Est, dite France libre. Cette frontière militaire correspondait à peu près au point extrême de l’avancée des trouves allemandes au moment de la signature de l’armistice. Il n’y eut que quelques ajustements, notamment pour que l’armée allemande pût gagner Bordeaux et fortifier le littoral atlantique. La ligne de démarcation traversait treize départements, au long de 1200 kilomètres. Le tracé fut imposé ; dans le détail, il était souvent approximatif et put être adapté localement selon les besoins de l’armée d’occupation.

Dans le département de la Vienne, la ligne arrivait d’Indre et Loire (la Haye Descartes), puis continuait le long de la Creuse jusqu'à La Roche Posay. Ensuite elle traversait le département de la Vienne par Pleumartin, Archigny, Bonnes, Jardres, Tercé, Dienné, St Secondin, Saint-Martin L'Ars, Mauprevoir. Elle traversait en tout pas moins de 17 communes.

Il s’agissait donc d’une frontière artificielle et inédite, pour la France comme pour la Vienne. Aux points de passage, des panneaux indiquaient qu’il était interdit de la franchir : « Demarkationslinie überschreiten verboten ».

Cette séparation fut rendue caduque par l’occupation par l’armée allemande de la totalité de la France en novembre 1942. Elle fut réellement supprimée en mars 1943.

Pendant toute la période de l’occupation, la ligne de démarcation établit également une frontière économique, qui fut cause de bien des difficultés pour les Français. Il s’agissait, au niveau national, d’une coupure entre la France du Nord plus riche, plus peuplée et plus industrielle, dont l’outil de production avait été réquisitionné par les Allemands – par exemple les usine Peugeot de Montbéliard pour fabriquer véhicules militaires – et la France du Sud, majoritairement rurale et agricole. Au niveau local, la ligne de démarcation perturba la production et les échanges ; les structures économiques étaient parfois totalement désorganisées. Bien des réseaux commerciaux ne pouvaient plus fonctionner. Les communications et les échanges étaient difficiles, voire impossibles. Des communes et des propriétés familiales avaient été scindées, ce qui compliquait parfois la culture des propriétés. La présence de l’armée puis de la douane, chargées de surveiller la ligne de démarcation, était pesante pour les populations.

Il convient enfin de ne pas négliger le fait qu’il s’agissait d’une frontière politique qui séparait les provinces françaises du Nord et de l’Est, soumises à l’armée d’occupation, des provinces du Centre et du Sud, sous administration française.

C’est pourquoi les personnes qui fuyaient la France occupée – Juifs pourchassés, résistants en fuite, volontaires voulant gagner l’Angleterre – pour gagner la France libre cherchaient à franchir la ligne de démarcation. Ils voulaient sauver leur vie ou combattre l’Allemagne depuis l’extérieur. La présence de la ligne de démarcation contraignit les populations des départements traversés à prendre position, entre attentisme et activisme. Si, dans leur majorité, les Français ne prirent pas les armes pour combattre l’occupant, ils ne furent pas pour autant des collaborateurs. Par patriotisme, par refus idéologique ou par intérêt personnel – par exemple pour éviter le STO – beaucoup furent des opposants. Les actes mis en œuvre furent extrêmement variés, depuis les attentats jusqu’aux renseignements communiqués aux Anglais en passant par l’aide apportée aux résistants actifs ou aux personnes en fuite. Ce furent parfois des actes ponctuels que les auteurs eux-mêmes ne considéraient pas comme relevant de l’héroïsme.

Ainsi des passeurs. Ils habitaient à proximité de la ligne de démarcation et connaissaient les moindres chemins ruraux. Parfois, ils bénéficiaient d’un laissez-passer qui leur donnait la possibilité de franchir la ligne de démarcation sans éveiller de soupçon. Ce fut le cas de Roger Robin, cultivateur à La Perdrigère, qui fit « passer » Robert Schuman[3].

Un acte décisif ?

En retournant dans son département de la Moselle, en septembre 1940, le député Robert Schuman savait probablement qu’il prenait un risque. Il fut approché par le Gauleiter, qui lui proposa de collaborer avec les autorités allemandes. Il refusa, fut arrêté et emprisonné puis contraint de demeurer en résidence surveillée dans le Palatinat. Après plus d’une année d’inaction forcée, en juillet 1942, Schuman décida de s’évader. Après être passé à Metz, il voyagea en train jusqu’à Poitiers où il retrouva son collaborateur Holweck. Ce dernier le conduisit à Ligugé, où il passa quelques jours avant d’être conduit à Vernon pour franchir la ligne de démarcation.

Il est incontestable que l’événement fut important pour lui. Après s’être dévoué pour les réfugiés, après avoir subi la prison puis la résidence surveillée, il s’était décidé à fausser compagnie à ses geôliers et à gagner la France libre. Selon son biographe François Roth, après des mois d’inaction, il refusait de se soumettre à la fatalité et souhaitait agir pour son pays.
Force nous est cependant de reconnaître que Schuman ne joua pas un rôle important dans le processus qui conduisit à la libération du pays. Après le passage de la ligne de démarcation, il vint à Lyon et y retrouva des réfugiés lorrains. Il se rendit plusieurs fois à Vichy, sans doute pour rencontrer des personnalités et réfléchir aux modalités d’action possibles, mais l’occupation de la zone libre par les troupes allemandes le 11 novembre 1942 le contraignit à la clandestinité. Il se réfugia successivement chez des amis, puis dans plusieurs communautés religieuses. Il demeura notamment plusieurs mois dans l’orphelinat de Beaupont, dans l’Ain, qui était tenu par des Sœurs de la Providence.
Ce fut après la Libération que Robert Schuman joua un rôle important dans la vie politique du pays. Il devint l’un des membres importants du MRP, qui fut sous la Quatrième République l’un des principaux partis. A ce titre, il fut plusieurs fois ministre.
Le 9 mai 1950, ce fut comme ministre des Affaires étrangères qu’il prononça le fameux « discours de l’horloge », qui proposait de créer la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier. Cet acte fut le premier jalon de la construction d’une Europe communautaire. Par la suite, il devint l’inlassable défenseur de ce projet.

C’est pourquoi, Robert Schuman est aujourd’hui considéré comme l’un des « Pères fondateurs de l’Europe », aux côtés du chancelier allemand Konrad Adenauer et du président du conseil italien Alcide de Gasperi. Honorer sa mémoire au XXIe siècle, c’est non seulement rappeler son courage devant l’occupant, mais surtout célébrer ce projet audacieux de réconcilier les anciens ennemis en leur proposant de construire ensemble un édifice politique destiné à éradiquer pour longtemps la guerre de l’Europe.

Le 10 décembre 2012, les représentants de l’Union européenne venus à Oslo recevoir le prix Nobel de la paix rappelèrent cet acte fondateur. Commémorer le franchissement de la ligne de démarcation par Robert Schuman, c’est souligner que cet acte ne fut pas une fuite éperdue mais un acte d’audace politique.

Jérôme GREVY Professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Poitiers

 

 


[1] Nous nous sommes appuyés principalement sur les livres de François Roth, Robert Schuman, Fayard, 2008 d’Eric Alary, La ligne de démarcation, 1940-1944, Paris, Presses universitaires de France, 1995, L'exode : un drame oublié, Paris, Perrin, 2010 ; de Jean-Pierre Azéma, 1940, l'année terrible, Paris, Éd. du Seuil, 1990 et en codirection avec François Bédarida 1938-1948, les années de tourmente : de Munich à Prague : dictionnaire critique, Paris, Flammarion, 1995. Henri Rousso, Les années noires : vivre sous l'Occupation, Paris, Gallimard, 1992.

 

[2] A partir de 1928, année du rétablissement du scrutin de liste, il fut élu dans la circonscription de Thionville, région d’industrie sidérurgique.

 

[3] Jacques Farisy, La ligne de démarcation dans la Vienne, La Crèche, Geste Editions, 2007 ; Roger Picard, La Vienne dans la guerre, Sayat, Editions De Borée, 2006