Algérie

 

Conclusions

1. En conclusion, à l’égard de la décolonisation s’exprimant par l’autodétermination démocratique, votée à la majorité, revenons à la différence
essentielle entre la situation que connaissait l’Algérie et celle de la Nouvelle- Calédonie : la différence de proportion entre les populations autochtones et celles issues de la colonisation. Même en identifiant approximativement les autochtones aux indépendantistes (bien que ce ne soit pas tout à fait exact, dans le cas de l’Algérie comme dans celui de la Nouvelle-Calédonie), le choix pour l’indépendance exprimé par le vote d’autodétermination était majoritaire en Algérie et serait minoritaire en Nouvelle-Calédonie. Dès lors, en Nouvelle-Calédonie, étant entendu que les moyens de la force et de la terreur jadis connus en Algérie y sont rejetés, les indépendantistes sont devant un problème redoutable, celui de la sanction des urnes, qui n’inquiétait pas leurs devanciers algériens. Devant ce problème calédonien, il existe une solution difficile et une tentation néfaste.
La solution, qui a effectivement été mise en oeuvre, est celle du dialogue inlassable et inventif cherchant à parvenir à concilier les deux options opposées. La voie du compromis sans compromission, de l’alliance de l’imaginationet de la rigueur finit toujours par être féconde pour les hommes de bonne volonté. La tentation néfaste, à laquelle on a succombé, consiste à combattre l’option majoritaire en cherchant à supprimer cela même qui la rend victorieuse, c’est-à-dire précisément son caractère majoritaire : non pas, certes, ici, en pratiquant le terrorisme entrainant la fuite des familles, mais non plus par le débat, la controverse des idées et la recherche d’accommodements originaux. La tentation, qui est finalement le contraire du pari sur l’intelligence, consiste à chercher dans des recettes improbables et des comptes  le moyen contourné d’amputer les votants au scrutin d’autodétermination qui seraient censés appartenir à un camp : celui de la France. Cette faiblesse n’est pas réservée aux indépendantistes puisque le président de la République française Jacques Chirac lui-même s’y est laissé
entrainer : il a promu en 2007 la révision de la Constitution organisant la fin du suffrage universel et permettant que les élections provinciales de Nouvelle- Calédonie, berceau du vote d’autodétermination, se fassent désormais sur des listes électorales bloquées à la date de 2008, empêchant  ne les rejoignent les électeurs installés   à partir de 1998, réputés voter pour la France.
La même logique d’exclusion est en oeuvre à l’égard du corps électoral de l’éventuel référendum d’autodétermination qui est l’objet de multiples
demandes de radiations. Pourtant les choses sont claires. Il existe deux sortes de décolonisations. L’une est la décolonisation-exclusion dont l’exemple poussé jusqu’au paroxysme est l’Algérie. L’autre est la décolonisation vivre-ensemble à égalité, autrement dit la décolonisation en un destin commun, dont la Nouvelle- Calédonie aurait pu donner le meilleur exemple. Malheureusement, malgré le contexte d’efforts réels de rééquilibrages en tous domaines, donc de partage, de décolonisation intelligente, l’affaire des contestations multiples à l’égard des corps électoraux et des affligeantes demandes de radiations des listes électoralesdonne de la Nouvelle-Calédonie l’image emblématique de ce qu’elle ne doit pas être : l’image de l’exclusion, du rejet, du refus du partage, tout à l’opposé d’elle-même. Ces procédés, d’ailleurs inefficaces puisque n’ayant pas changé le rapport électoral entre indépendantistes et non-indépendantistes (imperturbablement fixé à 40/60 % depuis trente ans) sont dégradants pour leurs auteurs qui, en trahissant le suffrage universel et donc la démocratie, y perdent leur âme.
Il est vrai, fort heureusement, que le terrorisme n’a pas cours dans la Nouvelle-Calédonie d’aujourd’hui contrairement à ce qu’a connu l’Algérie.
Mais le culte affiché de l’Accord de Nouméa n’empêche le danger des Pharisiens. Ce sont les mêmes qui pervertissent les discriminations positives savamment instillées en Nouvelle-Calédonie en les entraînant sur la pente désastreuse pour tous de discriminations inverses (par exemple lorsque la province Sud évoluant jusqu’à compter aujourd’hui les trois quarts des Calédoniens – 200 000 sur 268 000 –, continue à ne percevoir que la moitié des recettes fiscales). Force est malheureusement de constater aujourd’hui dans la Nouvelle- Calédonie arrivée au moment si difficile de la croisée des chemins, qu’une partie de la classe politique dans son émiettement général, témoigne trop souvent, de manière consternante, tant son aisance dans la communication outrancière que son absence de gravitas, c’est-à-dire de conscience du centre
de gravité indispensable, à rechercher dans la dignité. Toute cette énergie au service de l’exclusion aurait tellement mieux à faire en se consacrant à la recherche commune des solutions médianes qui permettront de se mettre d’accord sur un avenir vraiment commun et pacifique !

2. Nous disions en commençant qu’il n’y a que des différences entre l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie. Terminons en évoquant une différence
encore parmi les Français qui ont décidé de venir vivre en Nouvelle-Calédonie : les Français d’Algérie, quant à eux, s’y distinguent en ce qu’ils n’ont aucun espoir de retour au pays natal. Ils n’ont plus de racines, ils sont comme les plantes épiphytes qui ne s’alimentent que de l’atmosphère, alors que les autres, au contraire, entretiennent leurs racines vivant bien en terre.
La Nouvelle-Calédonie d’aujourd’hui est riche de ses populations
plurielles. L’Algérie d’aujourd’hui est un bloc d’obscurantisme gangréné par la violence. Les Français d’Algérie présents en Nouvelle-Calédonie et devenus Calédoniens sans retour sont les témoins vivants de toutes les différences entre l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie. Ils sont les sentinelles propres à éclairer le chemin du pays : espérons que le destin de la Nouvelle-Calédonie continue à
s’affirmer différemment de celui de l’Algérie.

3. Comparer l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie ? Les deux tableaux si opposés que nous venons de dépeindre n’empêchent pas d’affirmer de concert la beauté de ces deux pays de soleil, de mers et de montagnes, de fleurs et de palmiers, ces terres de fidélité que leurs populations portent en elles. Leur mektoub : leur destin aura été totalement contraire. Le destin commun de tous les Algériens apportant chacun tant de ressources propres, aurait été brillant et fécond. Il a été assassiné. En Algérie, à chacun son destin. Tandis que le destin commun promis aux Calédoniens qui par le passé vivaient côte à côte, pas en commun, est maintenant un grand et réel espoir. Mais ce n’est qu’un espoir. Il oblige à veiller à sa réalisation avec la plus grande vigilance.

Jean-Yves FABERON

Professeur honoraire de droit public à Nouméa (NC). A vécu à la fois en Algérie et en NC

Article publié dans les Mélanges en l’honneur du professeur Dominique Turpin (éditions du Centre Michel de l’Hospital, Université Clermont Auvergne, 2017 reproduit ici avec leur aimable autorisation

 

Nul n’est prophète en son pays. David Galula, le plus grand stratégiste français de la contre-insurrection, a été ignoré en France jusqu’à ce que le général américain David Petraeus mette sa théorie en pratique en Irak et en Afghanistan. Voici une brève biographie de Galula.

            I. De l’Afrique française du Nord à la Libération

            David Galula est un stratégiste français, né à Sfax, Tunisie, le 10 janvier 1919, fils d’Albert Galula et de Julie Cohen. Le 28 octobre 1924, la famille Galula obtient la nationalité française en vertu du décret Crémieux du 24 octobre 1870, qui accordait la citoyenneté française aux Israélites d’Algérie. En 1926, la famille Galula émigre au Maroc. Le jeune David intègre le lycée Lyautey à Casablanca en 1930. Il prépare Saint-Cyr à Paris en 1938.

            En octobre 1939, il intègre l’École militaire de Saint-Cyr, promotion 126, Amitié franco-britannique,  1939-1940. La guerre réduit sa scolarité à six mois.

            Il est rappelé à Aix-en-Provence après l’armistice du 22 juin 1940. En avril 1941, il commence une scolarité complémentaire de quatre mois à Aix-en-Provence, pour achever sa formation de saint-cyrien. Il est radié des cadres de l’armée le 2 septembre 1941 en vertu de la loi antisémite de Vichy.

            Il part en mission spéciale à Tanger en 1942. Il rejoint donc l’Afrique du Nord et l’armée d’Afrique ; il est réintégré par le général Giraud comme lieutenant en juillet 1943. Il combat avec la 9e Division d’Infanterie Coloniale de la 1e Armée française pour libérer l’île d’Elbe (17-19 juin 1944). C’est l’opération Brassard. Il reçoit une citation pour sa bravoure sous le feu ennemi et il est promu lieutenant le 19 juin 1944 avec effet rétroactif au 20 mars 1942. Il participe ensuite à l’opération Dragoon (débarquement en Provence) et combat pour la libération de Toulon. Il participe à  la libération de la France.

            II. Le soleil se lève à l’Est

            En octobre 1945, il part en Chine comme assistant-attaché du général Jacques Guillermaz (1911-1998), sinologue réputé. De 1946 à 1949, il est en poste à l’ambassade de France à Pékin. En avril 1948, envoyé en mission à l’intérieur de la Chine, il est capturé par les communistes ; il observe et étudie leurs méthodes de contrôle et d’endoctrinement des populations. Il est promu capitaine en juillet 1948. Lors d’une réception diplomatique à l’ambassade de France, en septembre 1948, David Galula rencontre une jeune Américaine, diplômée de l’université du Minnesota et employée du département d’État américain, Ruth Morgan. La jeune femme tombe éperdument amoureuse du militaire français et, malgré les conseils de ses amies, qui se méfient de la réputation de légèreté des Français, elle l’épouse le 14 août 1949. Galula parle anglais et Ruth se met à étudier le français.

            Au printemps 1949 et en septembre 1950, Galula fait partie de la commission spéciale des Nations Unies sur les Balkans (UNSCOB) et il est envoyé comme observateur de l’ONU à la fin de la guerre civile en Grèce.

            De 1951 à 1956, il est attaché militaire à Hong Kong, où il rencontre le général William C. Westmoreland, qui fut commandant en chef américain au Vietnam du Sud de 1965 à 1968. Hong Kong est un véritable observatoire des révolutions du Sud-Est asiatique, avec la guerre d’Indochine et les insurrections en Malaisie et aux Philippines. En avril 1955 se tient la fameuse conférence de Bandung, en Indonésie, où 29 pays du Tiers Monde entrent en scène pour condamner le colonialisme en général et la politique française en Tunisie, en Algérie et au Maroc en particulier.

            En septembre 1955, Galula participe à la conférence de Manille aux Philippines sur la contre-insurrection. Il quitte Hong Kong en février 1956 et rentre alors en France. Après quelques mois de congé, il demande à servir en Algérie, où il compte mettre en application ses connaissances sur la contre-insurrection acquises en Asie.

            III. De l’Algérie à la théorie de la contre-insurrection

            Galula arrive en Algérie le 1er août 1956. De 1956 à 1958, il participe aux opérations de pacification. Il commande d’abord la 3e compagnie du 45e  Bataillon d’Infanterie coloniale (BIC), puis il est promu commandant en second du 45e  BIC, le 2 avril 1958. Il applique ses méthodes de contre-insurrection en Grande Kabylie, dans le Djebel Mimoun.

            Le 1er août 1958, il est affecté à l’État-Major de la Défense nationale en qualité de lieutenant-colonel. Le 21 avril 1959, c’est la naissance de Daniel, le fils adoptif de David et de Ruth.

            En février 1960, Galula est envoyé pour six mois à Norfolk, Virginie, pour suivre les cours de l’Armed Forces Staff College. Il soutient sa thèse sur On the Conduct of Counter-Revolutionary War, prolégomènes à Counterinsurgency Warfare : Theory and Practice.  

            Le 30 septembre 1961, le Harvard Center for International Affairs s’intéresse à Galula qui demande à être détaché comme visiting fellow à Harvard. La hiérarchie militaire refuse  et le 27 décembre Galula demande un congé sabbatique sans solde de 3 ans pour rejoindre Harvard comme Research Associate, à partir d’avril 1962. Le 29 décembre 1961, Galula reçoit la Légion d’honneur. Ses supérieurs le notent ainsi : « un esprit vif et bouillonnant, parfois un peu brouillon mais toujours efficace. Ne manquant ni d’initiative, ni d’originalité, Galula gagne à ne pas être bridé. [Il] est à ne pas perdre de vue dans l’intérêt de l’armée. »[1]

             Car les offres étrangères arrivent. En 1962, la compagnie pétrolière BP lui propose un emploi, à condition de prendre la citoyenneté américaine. Galula refuse : « Plutôt être pauvre que de renoncer à ma citoyenneté française », déclare-t-il. À l’initiative de Westmoreland, du 16 au 20 avril 1962, il est conférencier invité, par la RAND Corporation à un symposium sur la contre-insurrection au Center for International Affairs à Harvard. Il se met alors à écrire Counterinsurgency à Harvard, où il reste deux ans. À la demande d’un des membres de la RAND, Stephen Hosmer, qui l’avait remarqué au symposium sur la contre-insurrection, il commence à écrire le 1er octobre 1962 un rapport intitulé Pacification in Algeria, 1956-1958, rapport tenu secret jusqu’en 2004, et publié par la RAND en 2006.  Le 2 juillet 1963, il termine Counterinsurgency Warfare : Theory and Practice. Il soumet le manuscrit à l’attaché militaire français à Washington. Le 31 août le contrat de Galula avec Harvard prend fin. Et le 30 septembre 1963, c’est aussi la fin de son contrat avec la RAND. Galula soumet alors à la RAND Pacification in Algeria comme mémorandum classifié. Il retourne en France en octobre.

            En janvier 1964, Counterinsurgency est imprimé par Praeger Security International, à Westport, Connecticut. En avril, Galula signe un contrat avec La Compagnie Française Thomson Houston ; il achète alors la maison familiale à La Norville, près d’Arpajon. Du 18 au 21 septembre 1964, il donne une série de leçons à l’Institute of Strategic Studies Conference, sur le thème : « Conflict and Co-existence in Asia ». Le 1er octobre 1964, le service actif de Galula prend fin. Il est transféré dans la réserve avec le grade de lieutenant-colonel à partir de 1965. Cette même année 1965, il publie, sous le pseudonyme de Jean Caran, un roman en français chez Flammarion, Les Moustaches du tigre, « récit caustique sur la puissance britannique à Hong Kong. »

             David Galula est mort le 11 mai 1967 à Arpajon, Essonne, d’un cancer du foie, à 48 ans. « Ce soldat intellectuel eut une vie brève mais extraordinaire », écrit son biographe, le colonel Alain Cohen. Son épouse Ruth lui survécut jusqu’en avril 2011.   

            En 2005, Praeger autorise une nouvelle édition de Counterinsurgency. La même année, la RAND autorise la publication de Pacification in Algeria pour le grand public, édition qui paraît en 2006, avec une préface de Bruce Hoffman.

            Counterinsurgency Warfare a été traduit et publié en français en 2008, aux Editions Economica, sous le titre : Contre-insurrection : Théorie et pratique, 218 p. Le général David Petraeus, qui a commandé l’École de guerre de Fort Leavenworth, avait rendu la lecture de ce livre de Galula obligatoire pour les stagiaires du Command and General Staff College. Le général Petraeus écrit dans la Préface, intitulée  David Galula, le Clausewitz de la contre-insurrection : « on peut dire de l’ouvrage de Galula qu’il est à la fois le plus grand et le seul grand livre jamais écrit sur la guerre non conventionnelle. […] Galula présente donc, comme Clausewitz, la particularité d’avoir accumulé une grande expérience de la guerre tout en possédant les qualités intellectuelles et philosophiques suffisantes pour arriver à dégager au profit des générations futures les caractéristiques du type de conflit dont il avait été témoin. […] tout comme le De la guerre de Clausewitz, cet ouvrage est à la fois une réflexion philosophique sur la nature de la guerre et un précis de doctrine. […] Galula a reçu jusqu’ici un hommage plus appuyé de notre côté de l’Atlantique que dans son propre pays. La publication du présent ouvrage en français est donc une reconnaissance tardive de son importance. » Cette initiative américaine a favorisé la traduction française du livre par Philippe de Montenon. Voici la table des matières du livre :

            1. Nature et traits généraux de la guerre révolutionnaire.

            2. Conditions de la victoire de l’insurrection.

            3. Doctrine de l’insurgé.

            4. Contre-insurrection dans la guerre révolutionnaire « froide ».

            5. Contre-insurrection dans la guerre révolutionnaire « chaude ».

            6. De la stratégie à la tactique.

            7. Opérations.

            En avril 2016, les éditions Les Belles Lettres ont publié en traduction française Pacification en Algérie 1956-1958, 365 pages. La traduction est due à Julia Malye. Dans sa Préface, Julia Malye livre le précieux témoignage de Daniel Galula sur ses parents. L’ouvrage comporte quatre parties, qui forment un programme d’action :

             I. La scène.

            II. La lutte pour le contrôle de la population.

            III. La lutte pour le soutien de la population.

            IV. La guerre dans le secteur de Bordj Menaïel.   

 

Bibliographie

            GALULA, David, Contre-insurrection. Théorie et pratique, Préface du Général d’armée David H. Petraeus, Economica, 2008, 213 pages.

            GALULA, David, Pacification en Algérie, 1956-1958, Les Belles Lettres, 2016, 365 pages.

            COHEN, Alain A., colonel canadien, Galula : The Life and Writings of the French Officer Who Defined the Art of Counterinsurgency, Praeger, 2012, 347 pages, préface du lieutenant-colonel John A. Nagl.

            MATHIAS, Gregor, David Galula. Combattant, espion, maître à penser de la guerre contre-révolutionnaire, Economica, 2012, 191 pages.

 

                                                                                                         Bernard Pénisson

Vice président de Jacques Cartier, spécialiste de géostratégie, auteur d'une  Histoire de la pensée stratégique, de Sun Zi au nucléaire, Paris, Ellipses, 2013, 444 p.


[1] Cité par Philippe de Montenon, dans la Présentation de Contre-insurrection : Théorie et pratique, Economica, 2008, p. XX.

 

 

 

 

II. D e la colonisation à la décolonisation

L’extrême complexité de l’entreprise de décolonisation se concrétise dans des contextes tout à fait différents en Algérie et en Nouvelle-Calédonie.

A. La religion

Une différence fondamentale distingue nos deux pays : la religion.

Arrivant en Algérie, les Français ont trouvé des musulmans qui les ont combattus au nom de leur foi et la conquête coloniale a évolué en guerre sainte. Religion contre religion, le christianisme de la puissance coloniale a fini par prendre place – mais sans s’implanter chez les populations colonisées alors même que parmi ces populations, les Berbères avaient été chrétiens pendant des siècles. C’est ainsi que lorsqu’on en arriva à la guerre d’indépendance, celle-ci prit des allures de djihad (de guerre sainte), et que si ses combattants se sont livrés aux pires atrocités, c’est en invoquant leur Dieu. C’est tout le contraire en Nouvelle-Calédonie. En 1843, les premiers missionnaires catholiques venus d’Auvergne y débarquèrent à Noël et dès  lors procédèrent avec succès à l’évangélisation des populations autochtones. L’Église a eu le champ libre pour conduire l’éducation des jeunes Kanak. Ce n’est que dix ans plus tard, en 1853, que l’État français prit possession de l’archipel et y imposa sa souveraineté. Il y trouva une population christianisée et jamais la religion ne fut en Nouvelle-Calédonie un élément clivant. Aucune guerre sainte ne se conçoit en Nouvelle-Calédonie, terre consensuellement chrétienne. La décolonisation dans la paix en est très largement favorisée 5.

B. Le peuple premier 

Les questions de revendication indépendantiste se posent en des termes très différents en Algérie et en Nouvelle-Calédonie si l’on se demande qui peut faire valoir une telle revendication, forte de la qualité de peuple premier. En Nouvelle-Calédonie, la situation est claire : les indépendantistes font partie du peuple premier, les Kanak, Mélanésiens arrivés il y a quatre mille ans. Les autres populations se sont installées il y a moins de deux siècles.

Tandis qu’en Algérie, l’indépendance a été revendiquée par les Arabes : une population implantée avant les Européens, mais qui est loin d’y être la première arrivée. Dans la protohistoire (entre 8 000 et 2 000 ans avant Jésus- Christ) l’Algérie était peuplée de Capsiens, ancêtres des Berbères. Ceux-ci apparaissent bien ainsi comme le peuple premier du pays. Les Berbères étaient présents en Algérie plusieurs siècles avant Jésus-Christ, et ont activement adhéré à la foi chrétienne (un des pères de la doctrine chrétienne, Saint Augustin, était un Berbère) puis ils furent vaincus et islamisés de force par les Arabes arrivés quant à eux seulement au viie siècle. Il est vrai que les Berbères ont alors gardé leur spécificité, réfugiés dans les montagnes (notamment les Kabyles du Djurdjura et les Chaouïas des Aurès) ; nous avons indiqué qu’ils ont conservé leur langue, le tamazight. Mais leur passage du christianisme à l’islam est sans retour. Et leur participation à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie se fit quand bien même celle-ci se rangea sous la proclamation emblématique du cheik Ben Badis, de l’association
des Oulémas : « l’arabe est ma langue, l’Algérie est mon pays, l’islam est ma religion ».
Les Juifs étaient en Algérie depuis le début de notre ère. Avant les Arabes, l’Algérie a été phénicienne, numide, elle a été romaine (et christianisée) pendant plus de quatre siècles, de moins 25 à 430, puis c’est l’invasion vandale. Elle a été turque pendant trois siècles (1516-1830). C’est ainsi que le million d’Européens enracinés à leur tour en Algérie n’avaient pas moins de titres que les Arabes à se considérer, ainsi que l’exprimait Albert Camus, comme des « indigènes, au sens fort du terme »6 participant
à ce pays dont ils ont été les serviteurs, qu’ils ont développé et qui déterminait leur identité.
La question de l’autochtonie est ainsi infiniment plus complexe en Algérie qu’en Nouvelle-Calédonie.
Arrivons maintenant au coeur de la décolonisation : au processus adopté dans cette entreprise par chacun des deux pays.

C. Le processus de décolonisation

Le processus de décolonisation de l’Algérie et celui de la Nouvelle- Calédonie7, colonies si différentes, sont complètement inverses l’un de l’autre : tant mieux pour la Nouvelle-Calédonie, qui ne prend pas la voie catastrophique dans laquelle l’Algérie s’est enfoncée.
1. D’une décolonisation conflictuelle dans un chaos sanglant à une décolonisation consensuelle pour un destin commun
On peut qualifier d’« algérianisation » d’un conflit le stade où les deux camps opposés en viennent à des atrocités telles que la lutte est désormais sans pardon, n’épargnant pas les innocents, où la répression répond à la terreur dans une spirale infernale ne faisant qu’attiser sans fin la vengeance et la violence. Il est vrai que la Nouvelle-Calédonie a commencé, dans les années quatre-vingt, à connaître le meurtre des innocents. On observe aussi la troublante transformation du sigle du mouvement indépendantiste kanak, le Front Indépendantiste, qui, en 1984, a adopté l’appellation de Front de libération nationale kanak socialiste (FLNKS) en osant se réclamer d’une inspiration du FLN algérien (Front de libération nationale). On est perplexe devant le fait que ceux qui se sont montrés disposés à dialoguer au nom de l’ouverture et de l’accueil, à Nainville-les-Roches en 1983, aient adopté l’année suivante un sigle inspiré d’un mouvement terroriste sectaire pratiquant la cruauté aveugle. Mais lorsqu’elle est arrivée au bord du phénomène désastreux de guerre civile, lors de la tragédie d’Ouvéa en 1988, la Nouvelle-Calédonie a renoncé à s’enfoncer davantage. Elle doit cela aux deux hommes d’État courageux, Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou, qui ont alors décidé de se serrer la main, de faire cesser les armes et de donner désormais toute son expression au dialogue, à la négociation, à la recherche persévérante d’accords.
En Algérie, la politique de la main tendue de part et d’autre, de dialogue et d’ouverture, si elle avait de rares avocats tel Albert Camus, n’a jamais connu de début de mise en oeuvre, notamment avec l’arrivée au pouvoir de De Gaulle. Celui-ci, d’une part, choisit de privilégier une seule force indépendantiste, le FLN, et éconduit tout autre contact. Il ignora l’autre principale force indépendantiste, le MNA (Mouvement national algérien), auquel le FLN menait une guerre terroriste sans pitié alors même que le chef du MNA, Messali Hadj, était le père fondateur du nationalisme algérien, défendant l’indépendance dès le début des années 1920.
D’autre part, De Gaulle exclut résolument toute représentation des partisans de la France aux pourparlers qu’il esquissait. Cet abandon programmé des Français d’Algérie est si caricatural et choquant qu’on a peine à l’imaginer aujourd’hui. C’est qu’on a à l’esprit le cas de la Nouvelle-Calédonie, concernant pourtant des populations bien moins nombreuses, qui est à cet égard à l’exact inverse de celui de l’Algérie. Ici, le gouvernement français apporte un soin méticuleux à donner la parole à tous, ce qui est symbolisé par l’emblématique « mission du dialogue » de 1988, pluraliste tant politiquement, philosophiquement qu’administrativement et oecuménique dans la foi chrétienne.
Rien n’est plus opposé que le processus des Accords d’Évian du 19 mars 1962 et celui des Accords de Matignon (1988) et de Nouméa (1998)8. Les premiers sont élaborés en excluant toute participation de représentants des Européens comme des musulmans fidèles à la France. Et cet ostracisme a été systématisé avec l’exclusion pure et simple du corps électoral d’Algérie, du référendum national d’approbation ou non des Accords d’Évian. Ainsi plus d’un million de personnes ont dû fuir leur pays en deux mois comme des naufragés.
On ne peut qu’être bouleversé notamment par les conditions dans lesquelles la France, trahissant sa parole, a, sur ordre de l’Élysée, abandonné des dizaines de milliers de Harkis, ces musulmans qui lui avaient fait confiance, à qui même la fuite fût refusée, en les laissant subir le massacre par familles entières perpétré par les nouveaux maîtres du pays.
Les millions d’Algériens de toutes ethnies ont vécu une indépendancecatastrophe. Européens et musulmans fidèles à la France massacrés ou fuyant le chaos tant du départ d’Algérie que de l’arrivée en France totalement inorganisée ; Algériens accédant à l’indépendance dans l’anarchie de l’été 1962 qui prit fin en septembre avec l’entrée à Alger des chars du colonel Boumédiene et la chape de plomb du régime de dictature du parti unique qui verrouillait désormais le pays et procédait aux épurations. Les Accords d’Évian de mars 1962 ont été immédiatement dénoncés comme néo-colonialistes par un État souverain qui en avait donc parfaitement le droit et plus précisément par une équipe dirigeante qui ne les avait pas négociés, ne s’y était pas engagée. Ce groupe avait même clairement exposé son projet révolutionnaire marxiste dès juin 1962 dans la Charte de Tripoli. Tandis que les accords réalisés en Nouvelle-Calédonie veillent, dans la progressivité et la recherche du consensus, à un échange résolument
tripartite entre les différents indépendantistes, les différents non-indépendantistes et l’État impartial. Aussi n’y a-t-il pas de nouvelle guerre d’Algérie en Nouvelle-Calédonie. La démocratie est ici respectée notamment dans l’évolution de cet organe de veille qu’est le comité des signataires de l’Accord de Nouméa, devenu comité des représentants de toutes les forces élues légitimes de Nouvelle-Calédonie. Ce que disait Albert Camus des Européens d’Algérie est parfaitement vrai des non-Kanak de Nouvelle-Calédonie : « par leur nombre et l’ancienneté de leur implantation, ils constituent eux aussi un peuple, qui ne peut disposer de personne, mais dont on ne peut disposer non plus sans son assentiment »9. Cette parole, qui fût balayée en Algérie, se concrétise – espérons- le – en Nouvelle-Calédonie.
On peut encore évoquer une autre différence de ces deux processus de décolonisation. En Algérie, De Gaulle avait fait de ce problème un domaine tellement réservé qu’il n’était pas question pour lui de tolérer le moindre intérêt de l’ONU à ce sujet, immédiatement qualifié d’ingérence dans les affaires intérieures de la France. Tandis que la Nouvelle-Calédonie (dont l’Accord de Nouméa prévoit que son évolution est portée à la connaissance de l’ONU) fait l’objet du suivi du comité de décolonisation de l’ONU. Cela s’opère maintenant harmonieusement, le comité ayant été invité à siéger sur place à Nouméa
en 2010, et des délégations des différents partis politiques de Nouvelle-Calédonie s’étant rendues à New York au siège de l’ONU pour faire état chacune de leurs observations.
Notons enfin un élément de géopolitique : la stratégie nucléaire de De Gaulle. On sait à quel point il y était attaché. C’est au désert du Sahara qu’ont eu lieu les premiers essais indispensables. Puis De Gaulle fut persuadé que l’océan Pacifique, plus lointain et plus vaste, convenait bien mieux à cette entreprise. L’Algérie à cet égard posait de multiples problèmes pour De Gaulle : c’était une charge dont il préférait cyniquement se débarrasser.
A priori, la Nouvelle-Calédonie d’aujourd’hui ne connaît pas une telle disgrâce, et garde des intérêts stratégiques de nature à s’opposer à une politique de largage…
2. La Nouvelle-Calédonie riche de l’expérience de l’anti-modèle de l’Algérie
Il apparaît d’évidence aujourd’hui qu’une différence entre la décolonisation de l’Algérie et celle de la Nouvelle-Calédonie est que celle-ci bénéficie de l’expérience des drames algériens : un homme politique calédonien originaire d’Algérie, Pierre Maresca, pouvait évoquer son « discutable privilège d’avoir une indépendance d’avance ! »10. L’Algérie a donné une leçon claire : il n’y a aucune garantie qui vaille à l’égard d’un État indépendant ; dès lors que celui-ci est souverain, il est maître de ses engagements : c’est précisément cela, sa souveraineté. Le luxe de détails peaufinés dans les garanties exhaustives contenues dans les Accords d’Évian très élaborés ne leur a pas permis de résister davantage qu’un fétu de paille à l’affirmation immédiate de politiques diamétralement opposées décidées souverainement par la nouvelle République algérienne démocratique et populaire (qui notamment se hâta de procéder aux nationalisations explicitement interdites par les Accords d’Évian).
Les leaders qui prônent une indépendance de la Nouvelle-Calédonie en assurant aujourd’hui que toutes les garanties souhaitables seront accordées par le nouvel État et mettent en avant leur intégrale et réelle sincérité, sont confondus par l’exemple de l’aventure algérienne. Il n’y a en effet aucune garantie permettant d’exclure le scénario algérien dans lequel le lendemain
de l’indépendance se caractériserait par diverses épurations souveraines qui commenceraient par les mettre eux-mêmes en prison ou les feraientdisparaître…
La leçon est retenue en Nouvelle-Calédonie. C’est ce problème (comment des garanties authentiques peuvent-elles être assurées pour le lendemain de l’indépendance ?) qui explique par exemple tant le caractère alambiqué du plan Pisani d’indépendance – association de la Nouvelle-Calédonie (s’il y a indépendance, l’association ne saurait être garantie) que son échec11.
Il est très éclairant d’observer la similitude de la question posée au référendum d’autodétermination en Algérie le 1er juillet 1962 et celle proposée par M. Pisani le 7 janvier 1985 pour l’autodétermination calédonienne qu’il avait conçue.
Question posée en Algérie en 1962 : « Voulez-vous que l’Algérie devienne un État indépendant, coopérant avec la France dans les conditions définies par les déclarations du 19 mars 1962 ? »
Question proposée en Nouvelle-Calédonie en 1985 : « Approuvez-vous la constitution de la Nouvelle-Calédonie en État indépendant associé à la France dans les conditions prévues par l’article 88 de la Constitution et par la déclaration du Gouvernement de la République ? »
Cette similitude d’approche laissait deviner qu’on ne pourrait pas s’entêter dans une voie ayant déjà montré qu’elle mène à l’aventure incontrôlée.
Le plan Pisani est mort-né.
Ce problème des garanties dans le processus de décolonisation est toujours à la croisée des chemins des indépendantistes et des partisans de la France dans leurs discussions d’aujourd’hui.

La petite Nouvelle-Calédonie en voie de décolonisation fait quant à elle l’objet de mille précautions. À partir du moment où, en 1988, les deux camps opposés ont convenu de travailler ensemble dans le dialogue et le débat pacifique, les décennies se sont succédé dans le souci de progressivité et de sérieux.
Progressivité : aux dix ans du régime des Accords Matignon succèdent les vingt ans de l’Accord de Nouméa. L’idée-phare est bien celle de la progressivité des transferts de compétences tout au long de ces années. Cette politique des petits pas transférant peu à peu les compétences de l’État à la Nouvelle-Calédonie jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’à trancher qui détiendra les compétences suprêmes de souveraineté, fait que même si, au final, une indépendance advenait, ce ne serait que par l’effet d’un dernier pas, et ainsi de la manière la plus atténuée possible. Ce schéma est exactement à l’opposé du processus algérien,
de basculement total du jour au lendemain.
Le sérieux en appelant à l’imagination juridique caractérise encore le processus calédonien qui fait l’objet d’une profusion de rapports et de commissions, d’hypothèses comme de réalisations originales : la constitution du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie à la représentation proportionnelle des groupes d’élus du congrès, la compétence législative de celui-ci, le partage du pays de manière fédérale en trois provinces permettant aux indépendantistes, minoritaires au niveau du pays d’être majoritaires dans deux provinces…
Si l’Algérie apparaît rétrospectivement comme ayant été poussée dans la chronique d’une indépendance annoncée, on citera d’autant plus le projet imaginatif d’évolution institutionnelle propre à explorer une solution médiane conçu par Marc Lauriol en 1957. Il prévoyait l’organisation fédérale de la France et de l’Algérie, avec ce qu’il appelait fédéralisme non pas territorial
mais personnel12. La même année, Jean-Louis Quermonne13 distinguant trois perspectives : l’intégration, la sécession et l’association fédérative14, nous fait penser aujourd’hui à la méthode décrite 57 ans plus tard par Jean Courtial et Ferdinand Mélin-Soucramanien dans leur rapport Réflexions sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie15, retenant les hypothèses d’accès pur et simple à la pleine souveraineté, la pleine souveraineté avec partenariat, l’autonomie étendue et l’autonomie pérennisée.
En Nouvelle-Calédonie, même si elle n’est pas toujours couronnée de succès, la politique de « rééquilibrage » est à l’oeuvre. Il est vrai qu’on avait en Algérie commencé à procéder à un tel programme de développement économique et social d’envergure : le «plan de Constantine » (1958) avec ses grands travaux et ses promotions sociales accélérées pour les musulmans (notamment
dans la magistrature). La même logique est à l’oeuvre en Nouvelle-Calédonie avec la dynamique de la technopole VKP (Voh-Koné-Pouembout) et les programmes « 400 cadres » et « Cadres avenir » pour accorder une deuxième chance à des candidats locaux.
Non seulement en Nouvelle-Calédonie tous participent aux débats et à la négociation permanente mais encore l’Accord de Nouméa a eu la grande sagesse (comme l’avaient initié les Accords Matignon) de prévoir que pourraient naturellement survenir des désaccords ultérieurs, et qu’un organe commun de veille s’y consacrerait : le comité des signataires. Ce type de dispositif
a été extrêmement utile et le suivi par l’ensemble de la représentation élue au congrès est assuré alors même qu’au fil des années, les signataires historiques ont vu leurs rangs s’éclaircir.
Le comité des signataires dit le droit comme une sorte de Conseil constitutionnel spécialisé dans le statut de la Nouvelle-Calédonie : sa parole n’est pas contestée. Et il est le lieu de la recherche du consensus politique,
moderne réalisation du palabre océanien.
La brutalité et la sauvagerie du processus de l’indépendance algérienne, avec l’écrasante responsabilité de l’État français, sont l’antithèse du cas de la Nouvelle-Calédonie.
 

D. L’époque

Pour terminer, rappelons aussi une différence qui n’est pas la moindre : celle de l’époque concernée et des contextes respectifs. On ne peut pas raisonnablement comparer un cas datant de la moitié du xxe siècle et l’autre de notre
début du xxie siècle. Les mentalités ont évolué. Cela interdit de condamner trop vite les Français d’Algérie réputés avoir pratiqué une « mentalité colonialiste» alors que les Européens de Calédonie aujourd’hui ne sont pas racistes : ils l’étaient probablement dans les temps coloniaux ni plus ni moins que ceux d’Algérie, mais ils ont eu, quant à eux, le temps d’évoluer. La question calédonienne se pose à une époque où l’égalité ethnique, les droits aux différences, le pluralisme sont largement considérés comme des évidences. Si la question de la décolonisation algérienne se posait aujourd’hui, à l’heure du droit des minorités, du respect de la dignité de tous, et de la célébration de l’oeuvre de Nelson Mandela, elle ferait probablement place à des solutions fraternelles. Mais l’Histoire et son calendrier sont têtus.

5 Cf. Jean-Yves Faberon, « Nouvelle-Calédonie et consensus : le rôle de la religion », in Florence
Faberon (dir.), Liberté religieuse et cohésion sociale : la diversité française, Aix-en-Provence,
Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2015, p. 315-321

6 Albert Camus, Chroniques algériennes : 1939-1958, Paris, Gallimard, Folio, rééd. 2002,
p. 202

7 À l’égard de l’Algérie, en dépit du règne du terrorisme dans la guerre civile, l’imagination juridique avait tracé différentes hypothèses statutaires, cf. notamment Jean-Louis Quermonne, « Les perspectives institutionnelles de décolonisation en Algérie », Revue française de science politique, 1957, p. 531-572. Sur la Nouvelle-Calédonie, voir Jean-Yves Faberon, Des institutions pour un pays. La Nouvelle-Calédonie en devenir, Aix-en-Provence, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2012, 291 p.

8 V. Jean-Yves Faberon, « La protection de la minorité française dans les Accords d’Évian sur
l’indépendance de l’Algérie. Réflexions comparées avec le cas de la Nouvelle-Calédonie », in
Mélanges en l’honneur de Jean-Claude Douence, La profondeur du droit local, Paris, Dalloz,
2006, p. 123-154

9 Albert Camus, op. cit. (n. 6), p. 161.
10 Pierre Maresca, L’exception calédonienne, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 160.

11 V. Jean-Yves Faberon, art. cit. (n. 8), p. 123-154.

12 Dans ce projet, l’assemblée nationale serait organisée en deux sections : la « section
métropolitaine », comprenant les représentants de tous les Français de statut personnel de
droit commun, de métropole comme d’outre-mer ; et la « section musulmane » comprenant
les représentants de tous les Français musulmans de statut personnel coranique. L’élection à
ces deux sections étant proportionnelle, la section métropolitaine compterait 600 députés
dont une petite vingtaine d’Algérie ; la section musulmane en aurait une centaine. La
section musulmane serait compétente pour légiférer dans toutes les matières intéressant les
musulmans (statut personnel, organisation des douars, biens religieux…). Toutes les matières
intéressant l’ensemble de l’Algérie seraient de la compétence des deux sections réunies, ainsi
que les matières de souveraineté. Les autres matières seraient de la compétence exclusive de la
section métropolitaine. Cf. Marc Lauriol, Perspectives institutionnelles en Algérie, Paris, Monde
nouveau, 1957, 31 p. et Le fédéralisme et l’Algérie, Paris, La Fédération, 1957, 40 p.
13 Jean-Louis Quermonne, art. cit. (n. 7), p. 531-572.

14 Jean-Louis Quermone avait bien vu l’immense intérêt comme la complexité du fédéralisme
en matière de décolonisation ; il écrivait : « Le drame de la solution fédérale réside dans le fait
qu’étant une solution intermédiaire, elle ne peut bien entendu satisfaire pleinement aucun des
partenaires. Sa chance est néanmoins de n’être pas un compromis mais une technique éprouvée
d’équilibre institutionnel qui puisse tenir compte des revendications essentielles de chacun sans
pour autant réaliser une formule instable de rapports politiques. Comme le régime parlementaire
et avec les mêmes limites, le fédéralisme institue un régime de contrepoids ; encore faut-il, pour qu’il
fonctionne, que les parties acceptent la règle du jeu » (ibid., p. 553). Pour des développements
complets à ce sujet, voir Florence Faberon, « Le fédéralisme, solution française de
décolonisation », Revue française de droit constitutionnel, no 101, 2015, p. 53 et s.
15 Paris, La Documentation française, 2014, 88 p.

Jean-Yves FABERON

Professeur honoraire de droit public à Nouméa (NC). A vécu à la fois en Algérie et en NC

Article publié dans les Mélanges en l’honneur du professeur Dominique Turpin (éditions du Centre Michel de l’Hospital, Université Clermont Auvergne, 2017 reproduit ici avec leur aimable autorisation

 

La souffrance profonde de tous les exilés est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien.
Albert Camus, La peste, 1947,
rééd. Paris, Gallimard Folio, 2001, p. 85.

1ere partie : la colonisation

Il suffit de regarder une carte pour constater que l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie s’opposent par leur distance géographique : elles sont aux antipodes l’une de l’autre. Pourtant elles ont toutes deux été colonisées par la France, à partir de 1830 pour l’Algérie, 1853 pour la Nouvelle-Calédonie. Elles sont aussi décolonisées par elle, l’Algérie aboutissant à l’indépendance en 1962, et la Nouvelle-Calédonie étant engagée depuis 1988 dans un processus de décolonisation progressif, consensuel et encore non achevé. Il est vrai que la distance physique est un élément essentiel, régulateur des relations entre les êtres et entre les peuples. Même au xxe ou au xxie siècle, et a fortiori au xixe siècle, la distance change considérablement le type de rapports entre métropole et pays en dépendant. On avait connu le slogan « La Méditerranée traverse la France comme la Seine traverse Paris… » alors que le Pacifique est incontestablement un autre monde, à l’autre bout de la terre. Colonisation et décolonisation sont des phénomènes universels, dont les différents cas sont largement dotés de caractères communs. S’agissant de deux exemples relatifs à la même puissance coloniale, la tentation est grande de s’appliquer au comparatisme. Les enseignements de cet exercice sont limpides : entre l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie, il n’y a pratiquement que des différences. On s’en rendra compte en examinant tant leurs conditions de colonisation (I) que celles menant de la colonisation à la décolonisation (II).

I. L a colonisation

L’Algérie et la Nouvelle-Calédonie, les deux colonies de peuplement françaises, relèvent cependant de deux entreprises coloniales complètement différentes par leurs buts, leurs peuplements, les rapports internes de ceux-ci entre eux, ainsi que par leurs langues2.

A. Deux colonies de peuplement mais l’une foncière, l’autre pénitentiaire

Il y a certes un point commun entre l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie : ce sont les seules colonies de peuplement de la France. La conquête peut s’expliquer, dans les deux cas, par des considérations géopolitiques, par des rivalités de grandes puissances. Tout un contexte s’inscrit en perspective : dans un cas, celui de l’insécurité devenue insupportable en mer Méditerranée, avec Alger comme repaire de pirates ; dans l’autre cas, celui de la rivalité francobritannique à l’égard des terres nouvellement découvertes de l’océan Pacifique. Ce n’est que bien plus tard que les données géopolitiques enrichirent d’intérêts économiques les intérêts stratégiques en jeu, l’Algérie étant dotée de considérables réserves de pétrole et la Nouvelle-Calédonie, de nickel.
Mais dès la conquête, les différences de type de colonisation apparaissent. L’Algérie va être une colonie foncière (le maréchal Bugeaud a pour devise « Par l’épée et par la charrue ») ; la lointaine Calédonie va d’abord servir de colonie pénitentiaire (c’est l’époque du « robinet d’eau sale »)3.
Il est vrai que l’Algérie, sans avoir jamais été pourvue d’un bagne, a été un lieu de déportation politique comme la Nouvelle-Calédonie et a reçu comme elle des déportés notamment suite à la Commune de Paris de 1871.
Il faut aussi évoquer un trait d’union entre l’Algérie et la Nouvelle- Calédonie : la révolte kabyle de 1871 a fourni nombre de déportés politiques en Nouvelle-Calédonie, dont les descendants affirment aujourd’hui leur
communauté au sein des populations calédoniennes.
Mais les deux colonies connaissent un peuplement colonial sensiblement différent.
Celui de l’Algérie a un caractère composite limité par son origine européenne, certes diverse, de l’Allemagne à l’Espagne, mais cependant assez homogène pour constituer une population unifiée, bientôt assemblée dans la même nationalité française et dotée d’une conscience identitaire commune de plus en plus authentique. Ce qu’on appellera bien plus tard, après l’indépendance, « le peuple Pieds-Noirs » n’est pas un mythe et a inspiré notamment de remarquables pages de témoignage d’Albert Camus.
La Nouvelle-Calédonie a accueilli quant à elle des effectifs humains d’une part plus minces, et pourtant aussi plus diversifiés. Les Français eux-mêmes y étaient séparés en catégories très différentes : les agents de la métropole, les bagnards (eux-mêmes très distincts selon qu’ils étaient des déportés politiques, des transportés de droit commun ou des relégués récidivistes : condamnés à rester à vie en Nouvelle-Calédonie), les « colons libres » qui tentaient de gagner leur vie à la terre ou dans le commerce, auxquels se sont ensuite assemblés les anciens bagnards ayant accompli leur peine, à qui l’on proposait une terre s’ils restaient à la travailler, sans oublier les gens d’Église, qui avaient quant à eux commencé à s’établir avant même la prise de possession par la France. Ces Français furent rejoints par des gens de nationalité et d’ethnies différentes, ouvriers engagés sur contrat, notamment à la mine : Indochinois, Indonésiens, Japonais… Nombre d’entre eux restèrent en Nouvelle-Calédonie après expiration de leur contrat.

B. Les quantités et proportions du peuplement
Dans ces deux terres devenues colonies de peuplement, celui-ci ne présente pas du tout les même quantités ni les mêmes proportions dans les deux cas. En Algérie, le peuplement européen a été considérable puisque, au moment de l’indépendance, il dépassait le million de personnes ; mais il est en même temps resté très minoritaire puisqu’à cette même époque, les musulmans étaient neuf fois plus nombreux. Quand les Français débarquèrent en Algérie en 1830, les indigènes étaient deux millions et demi. Quand les Français la quittèrent en 1962, les indigènes dépassaient les neuf millions. Voilà pour l’exclamation indécente de « génocide » français en Algérie, d’ailleurs véritable insulte aux peuples qui, eux, historiquement, en ont été réellement les malheureuses victimes.
En Nouvelle-Calédonie au contraire, la démographie indigène4 effectua une forte chute après l’arrivée des Français au milieu du xixe siècle. De 42 000 aux débuts de la colonisation, les Kanak passèrent à moins de 28 000 dans les années 1920. Dans l’entre-deux-guerres, on en vint à exprimer la théorie d’une prochaine extinction de l’ethnie kanak. Puis grâce notamment à l’aide de la
médecine française moderne, des progrès de l’hygiène et du développement, la courbe démographique des autochtones se releva et n’interrompit plus sa croissance.
Quant aux non-Kanak, ils étaient d’abord peu nombreux. Mais après un peu plus d’un siècle de souveraineté française, la période dite du « boom du nickel » (1969-1972) d’expansion économique de la Nouvelle-Calédonie y a amené de nombreuses populations extérieures. Les Mélanésiens sont alors devenus minoritaires dans leur propre pays et c’est toujours le cas aujourd’hui, malgré une sensible augmentation de leur proportion due à un taux de fécondité supérieur à celui des autres ethnies. Au recensement de 2014, ils représentent 40,3 % des populations de Nouvelle-Calédonie, les autres ethnies constituant 59,7 % : Européens 29,2 % ; Wallisiens-Futuniens 8,7 % ; Tahitiens 2 % ; Indonésiens 1,6 % ; Vietnamiens 1 % ; autres et non-déclarés :
3,9 % ; 8,3 % se disent métis et 5 % refusent de choisir et se qualifient de « Calédoniens ».
Cette différence de proportion démographique du peuple colonisé et des populations coloniales est fondamentale car elle évalue d’avance, par l’effet de la démocratie majoritaire, les résultats des référendums d’autodétermination et explique en partie qu’en conséquence l’Algérie est indépendante et la Nouvelle-Calédonie ne l’est pas.
En tout état de cause, il est difficile de comparer deux pays représentant des masses aussi différentes. On a indiqué que le nombre d’habitants de l’Algérie sous souveraineté française s’élevait à plus de 10 millions ; celui de la Nouvelle-Calédonie aujourd’hui dépasse à peine 268 000. La superficie de la première est de plus de 2 830 000 km2 ; la Calédonie couvre 18 575 km2. C’est ainsi qu’on pourrait dire en effet que ces deux pays sont tout le contraire l’un de l’autre : d’un côté un million de Français tout près de la France métropolitaine… et pourtant balayés par l’Histoire parce que sensiblement minoritaires ; de l’autre, le seul exemple de colonie de peuplement française réussissant à s’imposer… mais concernant un nombre d’intéressés modeste, très différent des hypothèses voisines d’implantation des Britanniques
en Australie ou en Nouvelle-Zélande.

C. Le métissage
On vient de constater que, devant les classifications ethniques proposées dans le cadre du recensement de 2014, 8,3 % des Calédoniens se déclarent métis (sans compter qu’une partie des 5 % qui refusent de choisir en se qualifiant
de « Calédoniens » sont des métis). Cette quantité est considérable et constitue une autre très importante différence entre l’Algérie et la Nouvelle- Calédonie. Si toutes deux ont connu un affrontement ethnique, le caractère
radical de cet élément en Algérie a pu être accusé par l’étanchéité des deux ethnies. Rien de tel en Nouvelle-Calédonie, où en conséquence on peut croire en un destin commun.
Plusieurs facteurs expliquent cela, et le plus évident est la différence de religion caractérisant les ethnies en Algérie. Nous reparlerons plus loin de ce fait lourd de conséquences : en Algérie, les colonisateurs sont chrétiens, les
colonisés sont musulmans. Lorsqu’on est croyant d’une même foi, on peut se lier par le mariage car peu importe dès lors la différence de couleur de la peau et celle des origines. C’est ce qui se passe par exemple en Nouvelle-Calédonie,
tandis qu’en Algérie, les mariages dits « mixtes » ont été exceptionnels.
On peut signaler de rares cas individuels de musulmans des classes sociales supérieures prenant femme chrétienne (et voulant montrer ainsi qu’ils sont bien de classe supérieure…), et presque jamais de musulmane ayant un époux chrétien. C’est une question de culture relative au statut de la femme. Si l’on peut évoquer la réelle empathie dans laquelle les deux communautés vivaient en Algérie, il reste qu’un mur était extrêmement difficile à franchir : celui des relations interethniques avec les femmes. Les hommes musulmans et chrétiens (Arabes et Européens) étaient d’accord pour se dire avec le sourire et réciproquement
: « je te considère comme mon frère, mais ne touche pas ma soeur »…
Les choses se sont passées différemment en Nouvelle-Calédonie du fait que le premier ensemble d’Européens installés était constitué d’anciens bagnards sans femmes de leur race, et qui ont naturellement pris femme parmi les autochtones. La religion commune facilita ce processus. Cela fait dire aujourd’hui que bien des Calédoniens européens ont une aïeule kanak.
Comme les temps ont heureusement changé, cet aspect des généalogies qui était jadis occulté dans le non-dit est au contraire maintenant revendiqué, au temps de l’invocation du destin commun.

D. Les langues
La situation des langues parlées par les indigènes présente une autre différence de la situation des deux pays.
La masse des musulmans en Algérie parle la langue de l’islam : l’arabe ; c’est le cas y compris des Berbères, qui ont été islamisés et arabisés par la force, même s’ils conservent chez eux l’usage de leur langue propre, le tamazight. Il
existe donc une unité linguistique algérienne imposée, par l’arabe. On note que les Français se sont trop peu efforcés, comme ils auraient eu intérêt à le faire, de pratiquer cette langue unique de leurs colonisés, alors que ceux-ci ont
appris le français.
En Nouvelle-Calédonie, alors qu’il s’agit de groupes humains infiniment moins nombreux qu’en Algérie, les autochtones sont pourtant divisés en vingt-huit langues ! Ce phénomène se double du fait que c’est finalement la langue française qui est pratiquée par tous. La langue du colonisateur est leur moyen de communication indispensable.
Il est vrai que la petite Nouvelle-Calédonie est composée de huit aires coutumières (et linguistiques) aux traditions propres parfois très affirmées : Ajië-Aro ; Djubéa-Kaponé ; Drehu ; Hoot ma Waap ; Iaai ; Nengone ; Paici- Camuci ; Xaracuu. « Faire la coutume », chose si essentielle dans le monde mélanésien, ne se pratique pas de manière identique selon l’aire dans laquelle on se trouve. Et les différences sont particulièrement accusées entre la Grande Terre et les îles Loyauté (elles y sont parfois même d’ordre ethnique).
Sur des bases si différenciées de leur colonisation respective, l’Algérie et la Nouvelle-Calédonie allaient appréhender très différemment le processus de décolonisation.

1 Citons en ce sens d’excellents connaisseurs des deux pays : v. dans Alexandre Rosada,
« Mémoires d’Algérie. Des Pieds-Noirs de Calédonie racontent… », Paris, L’Harmattan, 2014,
206 p., les témoignages d’Yves Tissandier (p. 53), Pierre Maresca (p. 68), Pierre Alla (p. 152),
Yves Magnon (p. 179), etc.
2 Sur la singularité de l’Algérie dans les outre-mer français, voir Pierre Lampué, « Le statut
de l’Algérie », Revue juridique et politique de l’Union française, 1947, p. 477-525. Cet article
ne procède pas seulement au commentaire de la loi du 20 septembre 1947, mais contient
aussi d’intéressants développements initiaux sur les caractères spécifiques que revêtait cette
collectivité.

3 Le bagne de Nouvelle-Calédonie a été ouvert en 1864, il a reçu des forçats jusqu’en 1897 et
a été désaffecté en 1931. Il a reçu 20 000 transportés de droit commun, près de 5 000 déportés
politiques (à la suite de deux événements de 1871 : la Commune de Paris et le soulèvement de
Kabylie) et près de 4 000 relégués (récidivistes de droit commun, condamnés à résider à vie en
Nouvelle-Calédonie). L’Algérie, quant à elle, n’a jamais été pourvue d’un bagne, mais a connu
à une échelle bien moindre, qui fait cependant partie de la mémoire des Français d’Algérie,
trois vagues de déportations : lors de l’échec des barricades de juin 1848, du coup d’État du
2 décembre 1852 et de la Commune de 1871.

4 Cf. les contributions de Christophe Sand (p. 107 et s) et de Louis-José Barbançon (p. 115
et s.), in Paul de Deckker et Jean-Yves Faberon (dir.), La Nouvelle-Calédonie pour l’intégration
mélanésienne, Paris, L’Harmattan, 2008, 284 p.

Jean-Yves FABERON

Professeur honoraire de droit public à Nouméa (NC). A vécu à la fois en Algérie et en NC

Article publié publié dans les Mélanges en l’honneur du professeur Dominique Turpin (éditions du Centre Michel de l’Hospital, Université Clermont Auvergne, 2017, reproduit ici avec leur aimable autorisation

 

 

L’entrée dans l’époque moderne est marquée par les règnes concomitants de souverains exceptionnels: François Ier, roi de France de 1515 à 1547 ; Charles Quint, roi d’Espagne de 1515 à 1557, et empereur du Saint Empire romain germanique de 1519 à 1556 ; Henri VIII, roi d’Angleterre et d’Irlande de 1491 à 1547 ; Soliman le Magnifique, sultan ottoman de 1520 à 1566.

L’activité maritime est intense. Les trois monarques européens participent à la course aux grandes découvertes avec les moyens navals et financiers dont ils peuvent disposer: importants pour l’Espagne, modestes pour la France et réduits pour l’Angleterre pays assez pauvre et peu peuplé. En Méditerranée, les pays riverains vont s’opposer par l’intermédiaire des deux plus fameux marins du temps, Kheir el Dyn Barberousse et Andrea Doria qui vont se combattre jusque tard dans leur âge.

Pendant la première moitié du XVe siècle, François Ier va développer une politique en deux volets pour contrer Charles Quint et chercher à assurer la liberté de trafic avec les Indes.

A la suite d’une série d’échecs militaires sur terre le Roi Très-Chrétien cherche le soutien de l’Empire ottoman et établit des relations diplomatiques avec lui. Il poursuit des objectifs tout à la fois stratégiques et commerciaux. Ne disposant pas d’une marine de guerre permanente, il cherche dans un premier temps à obtenir l’appui de la puissante flotte turque pour attaquer l’Italie par la mer. Il veut également développer le commerce vers l’Asie passant par les routes traditionnelles en négociant des accords marchands préférentiels avec les ports du Levant sous domination ottomane.

Enfin, soucieux de pouvoir disposer d’une route alternative indépendante de toute tutelle étrangère et affirmer les droits de la France outre mer face aux Ibériques, il envoie plusieurs missions maritimes d’exploration à la recherche du passage du Nord-Ouest.

En Méditerranée, l’alliance navale avec les Turcs n’atteint pas les objectifs fixés ; c’est un échec stratégique. Elle conduit pourtant à la signature en 1544 d’un traité de paix entre le Saint-Empire romain germanique et le royaume de France ; elle permet aussi d’établir d’une ambassade permanente à Constantinople, préalable diplomatique qui permettra la signature de Capitulations en 1569.

En Atlantique, à défaut de découvrir une nouvelle voie maritime vers les Indes, Jacques Cartier donne le Canada à la France.

  1. Facteurs historiques médiévaux

Selon l’amiral Auphan, « Quand on comprime à l’extrême, l’histoire de la Méditerranée se réduit aux tableaux d’un diptyque : celui où la civilisation chrétienne s’est élaborée au sein de l’ordre romain et celui où une intruse, la civilisation musulmane, est venue l’attaquer et a essayé de la dominer, créant un déséquilibre qui dure encore. L’assaut de l’islam a été conduit d’abord par les Arabes (sept siècles) ensuite par les Turcs ottomans (cinq siècles)1. »

La reconquête menée au VIe siècle sous Justinien, empereur romain d’Orient, restaure la quasi totalité du territoire romain. L’ensemble des îles de la Méditerranée et la plus grande partie de ses côtes sont sous domination byzantine et donc chrétienne quand l’islam apparaît.

« Le 8 juin 632, selon la biographie traditionnelle, le Prophète mourut après une brève maladie. Son œuvre était immense. Il avait apporté aux peuples païens de l’Arabie occidentale une nouvelle religion, de niveau beaucoup plus élevé que le paganisme qu’elle remplaçait, grâce à son monothéisme et à ses doctrines éthiques. Il avait doté cette religion d’une révélation qui allait devenir avec les siècles le bréviaire de pensée et d’action pour d’innombrables millions de croyants. Mais il avait fait plus encore : il avait établi une communauté et un État bien organisé et bien armé, dont la puissance et le prestige étaient désormais l’élément prédominant en Arabie2. »

Le Prophète n’a laissé aucune instruction pour sa succession. C’est son beau-père Abou Bakr, qui est coopté. Il se voit donner le titre de Khalifa (ou député du Prophète), transposé en Europe sous la forme de calife. Cette élection inaugure la grande institution historique du Califat. Son général en chef, Khalid ibn al-Walid décide de sa propre initiative la suite des opérations en fixant un programme d’expansion militaire qui débute par la victoire d’Aqraba en 633 qui assoit l’autorité du gouvernement de Médine sur les Arabes. Les Romains subissent une série de défaites sur terre à partir de 634, dont la plus cuisante sur le Yarmouk en 636 qui livre aux Arabes l’ensemble de la Syrie et de la Palestine. En 655 ou 656, les Arabes remportent aussi une victoire navale surprenante sur les Byzantins au large de Phoenix en Lycie à la bataille dite « des mâts »3

Cent années seulement séparent la mort du Prophète de la bataille de Poitiers, point d’arrêt à l’avancée de l’islam en Occident. Vers l’Orient, l’empire omeyyade s’étend jusqu’aux rives de l’Indus. Cette conquête est pérenne, car l’Espagne et Israël exceptés, aucun territoire n’a été perdu depuis.

De 1096 à 1291, les Croisades ramènent une présence chrétienne en terre sainte, quatre cent soixante ans après le défaite de Yarmouk.

« La croisade était une réponse tardive à la jihâd, « la Guerre sainte » pour l’Islam ; son objectif était de récupérer par la guerre ce qui avait été perdu par la guerre, pour libérer les lieux saints de la chrétienté et pour les ouvrir de nouveau sans entrave aux pèlerinages chrétiens4».

Bien que la voie maritime soit très empruntée par les croisés, ils ne sont jamais attaqués sur mer, tant la suprématie navale chrétienne est à présent totale.

L’échec militaire final des croisades a pourtant des retombées économiques positives : « Le principal effet durable des croisades, pour l’ensemble de la région, affecta les échanges. Des colonies de marchands occidentaux s’étaient établies dans les ports du Levant sous l’autorité des Latins. Ils survécurent à la reconquête musulmane et développèrent un commerce considérable d’exportations et d’importations5 ».

Ce commerce va se perpétuer, en particulier grâce à l’empire Byzantin, trait d’union avec l’Occident.

B- L’Europe et la Méditerranée à l’aube du XVIe siècle

La prise de Constantinople en 1453, soit trente-neuf ans seulement avant la fin de la reconquista espagnole, met fin à un millénaire d’Empire romain d’Orient et à la transformation de l’État ottoman en un empire musulman de longue durée, à cheval sur trois continents et héritier du Califat6 en 1516 en raison de la conquête de l’Égypte. Il se heurte alors à Venise, grande puissance maritime méditerranéenne qui possède la plupart des îles de mer Égée, la Crète, a également une présence côtière en Morée et se rend maîtresse de Chypre en 1489. 

  1. Les guerres européennes

Pendant la période considérée, l’Europe est en proie à une suite quasi ininterrompue de conflits majeurs.

  • De 1494 à 1517, les guerres d’Italie opposent le Royaume de France aux États italiens.
  • À partir de 1519 jusqu’en 1559, la France va lutter pour défendre son existence et pour abaisser la maison d´Autriche, c´est-à-dire l´Autriche et l´Espagne étroitement unies. C’est pendant cette période que François 1er nouera une brève alliance maritime avec l’Empire ottoman.

Les guerres que se livrent les pays européens sont vitales pour ceux-ci. Sur mer, elles prennent toujours le pas sur la lutte contre les Ottomans et les Barbaresques qui ravagent pourtant les côtes.

2. Venise, grande puissance méditerranéenne

La chute de Constantinople menace l’hégémonie maritime de Venise. Elle s’était enrichie en effectuant avec la capitale romaine le commerce des huiles et des soieries.

Centre commercial et financier, Venise est la plus grande puissance du monde à la fin de la période médiévale. En 1423, le doge Mocenigo analyse dans un discours les éléments de la prospérité de la cité : 190 000 habitants, 16 000 ouvriers dans l’industrie de la laine, 3000 dans celle de la soie, 17 000 employés à l’arsenal, 25 000 marins, 3000 navires de commerce, 300 bâtiments de guerre7.

Le commerce entre Venise, le Levant et l’Asie continue de se développer pendant tout le XVIe siècle. Ce n’est qu’au XVIIe qu’il est éclipsé par celui des Portugais8.

3. L’Espagne et l’Empire ottoman, champions de la chrétienté et de l’islam

Par une sorte de mouvement de balancier, un jusant de la présence musulmane à l’extrémité occidentale de la Méditerranée, qui s’achève en 1492 par la prise de Grenade, paraît répondre au flot dans le bassin oriental, marqué par la prise de Constantinople en 1453. Les côtes sud du bassin occidental de la Méditerranée et tout le pourtour du bassin oriental sont sous emprise musulmane.

Selon le professeur Veinstein, l’Empire ottoman se réclame haut et fort de l’islam. Il prétend, incarner l’État islamique par excellence ; être au premier rang des États musulmans, le défenseur de l’orthodoxie sunnite dans sa version hanafite. Enfin, il prétend être le champion de la guerre sainte pour étendre indéfiniment sa domination sur les pays infidèles9. Les États barbaresques d’Alger, de Tunis et de Tripoli vont devenir des régences en faisant allégeance à l’Empire ottoman au XVIe siècle. Bien que la domination soit plus formelle que réelle, elles adopteront son approche politique et spirituelle.

En 1518, Khaïr el-Dyn, renégat fils d’un potier de Mytilène, maître d’Alger fait appel au sultan ottoman Selim et lui offre, en échange de son aide, de placer ses possessions et lui-même sous sa domination. Il se voit décerner le titre de pacha et devient beylerbey (gouverneur de province). Le sultan lui envoie plusieurs milliers de soldats aguerris équipés d’artillerie. « Ainsi se trouve constituée la force militaire, qui, soutenue par la Sublime Porte, associant la maîtrise navale des corsaires avec la puissance et l’efficacité d’une armée de terre moderne et disciplinée, restaure l’ordre religieux et politique de l’islam au Maghreb10 ». Ces troupes terrestres vont servir à la protection d’Alger, permettant aux corsaires d’agir en étant certains de pouvoir retrouver leur sanctuaire au retour de croisière et à Barberousse d’assumer le poste de Kapudan Pacha et de commander en chef la flotte ottomane de 1535 quasiment jusqu’à sa mort en 1546, à l’âge de 80 ans.

Par son action politique, l’Espagne cristallise les aversions et les envies.

Haine des musulmans espagnols et des morisques expulsés de façon massive d’une terre qu’ils avaient conquise sept à huit siècles auparavant ; détestation des habitants des Provinces-Unies prêts à aider les ennemis de leurs occupants ibériques. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, s’y joindront l’exécration des Anglais menacés d’être ramenés à la soumission à Rome par la force, attisée par la frayeur rétrospective engendrée par le spectre de l’Invincible Armada et l’hostilité permanente de tous les protestants à l’égard d’un pays au catholicisme intransigeant et militant. Mais aussi convoitise des richesses venant d’Amérique tant par les États que par les aventuriers de toute nature.

Sa flotte est commandée à partir de 1528 par le génois Andrea Doria, chevalier de Saint Jean de Jérusalem, capitaine général des galères de François Ier dans un premier temps, avant de passer au service de Charles Quint. Âgé de 88 ans, il commande encore à la mer avec succès et s’éteint à 94 ans en 1560.

Cet antagonisme entre l’Espagne, championne de la chrétienté et l’Empire ottoman, héritier du califat musulman conduit à une lutte à mort sur terre comme sur mer.

C-  Les grands changements géopolitiques 

  1. L’évolution des échanges économiques

Au début de la période considérée, l’activité économique en Europe n’est pas en déclin. La France se reconstruit après la guerre de Cent Ans et les industries d’Angleterre est des Pays-Bas sont florissantes. Les échanges sont cependant contraints par de nombreux obstacles physiques et intermédiaires commerciaux. Les routes du nord et de l’est sont difficiles, celles du sud semblent devoir se fermer ; les Turcs sont moins tolérants que les Mongols dont ils ont disloqué l’empire11.

La prise de contrôle total des rives de la Méditerranée orientale par l’Empire ottoman a, pour la majorité des pays européens, un effet psychologique probablement plus fort que ne l’est l’impact économique réel. Le marché de Constantinople est en effet un marché de moindre importance que celui d’Alexandrie. Le trafic des épices et autres produits d’Orient se poursuit grâce à une flotte de commerce ottomane nombreuse jusqu’en 1645, date de son entrée en guerre avec Venise. La supériorité navale de la Sérénissime et des ses alliés va lui permettre de couper les routes de communications maritimes de l’Empire en attaquant avec succès le convoi d’Alexandrie, en faisant la chasse au commerce et le blocus des ports.

Par ailleurs, le bassin occidental de la Méditerranée et le proche Atlantique subissent la pression barbaresque qui rend le trafic périlleux, en particulier pour l’Espagne et le Portugal ce qui va être une des incitations à la recherche de routes maritimes moins exposées.

 Les grandes découvertes

Elles se succèdent à un rythme accéléré :

  • En 1488, le portugais Bartholomeu Dias découvre le cap de Bonne Espérance.
  • Le 12 septembre 1492, le génois Christophe Colomb au service de l’Espagne aborde aux Bahamas.
  • Le 24 juin 1497, le vénitien Jean Cabot, au service de l’Angleterre, aborde au Labrador.
  • Le 22 novembre 1497, le portugais Vasco de Gama franchit le premier le cap de Bonne Espérance d’ouest en est. Il aborde à Calicut, sur la côte de Malabar dans le sous-continent indien.
  • Le 22 avril 1500, le portugais Cabral aborde au Brésil
  • Le 10 août 1500, le portugais Diogo Dias découvre Madagascar, qu’il nomme Saint-Laurent.
  • 1501, le florentin Amerigo Vespucci aurait débarqué sur le continent américain entre le Venezuela et le Brésil ?
  • 21 mai 1502, découverte de l’île de Sainte Hélène, escale qui deviendra importante sur la route des Indes.
  • 1503, Gonneville est le premier français à aborder au Brésil.
  • 1511, le portugais Antonio Habreu découvre la Nouvelle-Guinée.
  • 13 septembre 1513, l’espagnol Balboa traverse l’isthme de Panama et aperçoit l’océan que Magellan baptise Pacifique huit ans plus tard.
  • 20 septembre 1519, le portugais Magellan, au service de l’Espagne, entreprend son voyage autour du monde avec cinq navires armés par deux cent trente-neuf hommes. Il meurt le 27 avril 1521 aux Philippines dans l’île de Mactan. El Caño, un de ses capitaines, rentre au Portugal avec un seul navire et dix-huit rescapés. Il a effectué le premier tour du monde.
  • Le 7 mars 1524, le florentin Verrazano, au service de la France, aborde en Caroline du Sud.
  • Le 5 septembre 1535, le français Jacques Cartier aborde en Nouvelle-France (Canada). 

2- L’évolution de la diplomatie

 Les Capitulations

Lors de la chute de Constantinople, un ambassadeur de Venise est déjà en poste dans la ville. Il est tué en participant à sa défense. Les Ottomans reconduisent pourtant cette fonction de « bayle » de Venise en raison de son intérêt pour aider au règlement des problèmes commerciaux. Il règle en fait tous les différends concernant la plupart des États européens en percevant un pourcentage de la cargaison pour prix de son action. Les grandes puissances européennes vont chercher à se libérer de cette tutelle vénitienne.

Bien qu’il n’y ait pas d’état de guerre, une trêve de trois ans est signée en 1534 entre Sébastien de Gozo, au nom de la France, et le grand Vizir Ibrahim Pacha à Alep. Elle est valable pour les mers du Levant et les territoires ottomans. La date de la signature de cet accord est concomitante de l’alliance en vue d’une intervention de la flotte turque en soutien des intentions françaises en Italie. En 1535 Jehan de la Forest devient le premier ambassadeur permanent de France à Constantinople où il se rend après avoir rencontré Barberousse pour préparer l’attaque de Gênes12. Un premier projet de capitulation franco ottomane n’est pas validé en 1536, mais la trêve est prolongée de trois années en 1537.

La première capitulation française signée avec l’Empire ottoman le sera en 1569. La France est le premier État, après Venise, à se voir accorder un tel traité.

3- L’alliance navale du royaume de France et de l’Empire Ottoman

François 1er cherche à s’entendre avec les Turcs dans l’objectif de conquérir des territoires en Italie. Dès 1520, il envoie son ambassadeur Guillaume du Bellay à Tunis pour prendre de premiers contacts. L’alliance avec le sultan Selim lui paraît objective. Il veut seulement oublier que ce dernier aspire à la prise de l’ensemble du pays et en particulier de Rome pour en chasser le pape. C’est la déroute de Pavie le 24 février 1525 et sa captivité en Espagne qui décide le roi de France à franchir le pas. En 1529, Soliman échoue devant Vienne. Levant le siège, il songe de plus en plus à porter la guerre sur mer, à envahir l’Italie et à mener la grande offensive sur Rome. Il envoie une ambassade en France en 1531 pour renforcer l’alliance. Les relations s’accentuent les années suivantes. En 1538, une flotte française de douze galères, sous le commandement du baron de Saint-Blancard, vice-amiral de Provence, cherche à rejoindre une flotte turque d’une centaine de vaisseaux pour attaquer les Pouilles, la Sicile, puis l’Espagne. Le 27 septembre 1538, Barberousse avec cent vingt-deux navires, met en déroute à Prevenza (près de Lépante) une grande flotte chrétienne à laquelle ne s’est joint aucun navire français.

C’est finalement en 1543 que Barberousse quitte l’Orient avec cent dix galères et quarante galiotes. Paulin, ambassadeur de François 1er est à ses côtés lors des sanglantes razzias effectuées dans les Pouilles, en Calabre et en Sicile. En juillet, la flotte turque fait escale à Marseille où elle est magnifiquement accueillie au nom du Roi par Enghien, commandant d’une escadre de cinquante vaisseaux. Barberousse prend Villefranche et brûle la ville. La flotte combinée va mettre le siège devant Nice qui capitule avec la promesse qu’elle ne sera pas pillée. Les Turcs ne font pas de quartier. Certain de son impunité et conscient de sa force, Barberousse effectue des razzias, comme à Antibes.

Figure 1 : Méditerranée orientale et proche Atlantique

L’hivernage est prévu à Toulon, qui ne compte que 5000 habitants et 635 maisons. Quelles peuvent être les raisons qui ont présidé à ce choix ?

Le rattachement de la Provence, comtat souverain jusqu’en 1481 est donc récent. La ville est une petite ville de la France méridionale qui vit de la pêche et de la culture des oliviers de la vigne et des citronniers. Sa magnifique rade est mal protégée des vents d’est. Le principal navire de combat utilisé en Méditerranée est la galère et les capitaines de galères préfèrent le plan d’eau de Marseille qu’ils trouvent mieux abrité. Ce ne sera qu’en 1599 qu’Henri IV décida de créer une flotte permanente de vaisseaux de guerre et de la baser à Toulon après avoir pourvu la ville d’une darse pour l’y abriter et l’inclure dans les nouvelles fortifications destinées à mieux protéger la ville.

Marseille se serait donc mieux prêtée à l’hivernage des presque 200 galères ottomanes. Trois raisons peuvent être avancées pour expliquer le choix de Toulon. D’une part le problème de la cohabitation des chiourmes turques, composées en totalité d’esclaves chrétiens, dont nombre d’entre eux devaient avoir été enlevés à l’occasion de la prise de navires de commerce de Marseille, et la population de la grande métropole chrétienne n’aurait pas manqué de générer des troubles pour en obtenir la libération. À l’inverse, la présence de rameurs des galères royales dont une forte proportion est composée de musulmans pris au cours de combats ou achetés en Espagne et en Italie pouvait générer le même type d’attente côté turc. Enfin, le choix d’une petite ville située à l’écart des grandes routes commerciales pouvait éviter d’entretenir le retentissement d’une décision de François Ier qui faisait déjà quelque bruit dans la chrétienté.

Des lettres patentes du Roi, en date du 8 septembre 1543, et une attache de Monsieur de Grignan, Gouverneur de Provence, prescrivent aux Toulonnais d’évacuer en totalité la ville, pour céder la place à « l’armée du sieur Barberousse » :

est mandé et commandé à toutes personnes généralement dudit Thoulon de desloger et vuyder ladite ville, personnes et biens, tout incontinent, pour loger l’armée du sieur Barberousse a poyne de la hard pour désobeyssance…

Le Conseil général de Toulon décide alors de négocier13 pour obtenir, en premier lieu, de sauver les olives et les récoltes, ensuite, un compromis quant à l’évacuation de la ville, enfin, un allégement fiscal en dédommagement des pertes subies, fut la tâche des nouveaux consuls.

Le 14 octobre 1543, 174 galères, fustes et galiotes, mouillent dans la rade. Trente mille hommes s’installent en ville jusqu‘en avril 1544 pour le plus grand malheur de la cité où tout est fait, sur ordre du roi, pour satisfaire les Ottomans.

Les finances de la ville furent tellement obérées que Toulon mit plusieurs années pour les rétablir normalement, et il fallut emprunter 20 000 écus14. Par lettre donnée à Echon le 11 décembre 1543, François 1er exempta les Toulonnais de toutes tailles royales pendant dix ans, tellement fortes avaient été leurs charges financières durant ces six mois15.

Le départ est négocié par François 1er qui le paie très cher : « 800 000 écus d’or, pièces d’orfèvrerie et draps de soie en grand nombre plus vivres et munitions 16». Barberousse continue à perpétrer de multiples exactions dans le golfe de Naples et à Reggio di Calabre avant de regagner Constantinople avec un énorme butin et de nombreux esclaves. Sans que la France en tire d’avantage. Le 18 septembre 1544, François 1er signe avec Charles-Quint le traité de Crépy par lequel il s’engage à combattre les Ottomans, mettant fin à l’alliance turque.

D- Jacques Cartier et le passage du Nord-Ouest

Dans le cadre de son opposition à Charles Quint et aussi pour répondre à ses besoins financiers, François Ier lance des expéditions maritimes. Il s’agit tout à la fois de contester le partage du monde entre le Portugal et l’Espagne et de rechercher de nouvelles ressources.·

Le partage du monde s’effectue en quatre étapes principales, dont les deux premières sous l’égide du pape :

  • 1455: la bulle Romanus Pontifex confirme les Portugais dans leurs possessions d’Afrique occidentale
  • 1493: la bulle Inter coetera donne aux Rois Catholiques le droit d’acquérir territoires au delà de 100 lieues (418km) à l’ouest des Açores
  • 1494 le traité de Tordesillas reporte la ligne de « marquation » à 370 lieues à l’ouest du Cap Vert
  • 1529 traité de Saragosse (Pacifique)

La diplomatie de François 1er fera admettre que la bulle de 1493 ne concernait que les terres connues, pas celles à découvrir. Il déclare au commandeur d’Alcantara, envoyé de Charles-Quint :

« Est-ce déclarer la guerre et contrevenir à mon amitié avec sa Majesté que d’envoyer là-bas mes navires? Le soleil luit pour moi comme pour les autres. Je voudrais bien voir l’article du testament d’Adam, qui m’exclut du partage du monde. »

Il conteste ensuite la validité des deux traités qui n’ont pas fait l’objet de bulles papales. 

  1. Les précurseurs français

  • La pêche se développe sans éclat sur les grands bancs, depuis probablement la fin du XVe siècle
  • L’armateur Dieppois Jean Ango est présent sur toutes les mers. Il arme des dizaines de navires et dispose de pilotes expérimentés qui lui permettent d’atteindre Madagascar, l’Inde et Sumatra en 1527. Il arme également à la course et ses corsaires s’emparent des richesses du palais de Guatimozin envoyées par Cortès en Espagne
  • En 1524 et 1526: Verrazano traverse l’Atlantique sur la Dauphine et explore la côte orientale de l’Amérique du Nord

 2- Les voyages de Jacques Cartier 17

Né probablement entre le 7 juin et le 23 décembre 1491 à Saint-Malo (Bretagne) où il décéda en 1557, Cartier navigue sans doute dès sa jeunesse, mais on ne connaît rien de sa carrière avant 1532.

Lorsqu’en 1532 Jean Le Veneur, évêque de Saint-Malo et abbé du Mont-Saint-Michel, propose à François 1er une expédition vers le Nouveau Monde, il fait valoir que Cartier est déjà allé au Brésil et à la « Terre-Neuve ». La commission délivrée à Cartier en 1534 n’a pas été retrouvée, mais un ordre du roi, en mars de cette même année, nous éclaire sur l’objectif du voyage : « descouvrir certaines ysles et pays où l’on dit qu’il se doibt trouver grant quantité d’or et autres riches choses ». La relation de 1534 nous indique un second objectif : la route de l’Asie. À ceux qui prêtent à Cartier en ce premier voyage une préoccupation missionnaire, Lionel Groulx répond : « L’or, le passage à Cathay! S’il y a une mystique en tout cela, pour employer un mot aujourd’hui tant profané, c’est une mystique de commerçants, derrière laquelle se profile une rivalité politique. »18

Cartier part de Saint-Malo le 20 avril 1534, avec 2 navires et 61 hommes. Favorisé d’un «bon temps », il traverse l’Atlantique en 20 jours. Il explore le golfe du Saint Laurent et entre en baie de Gaspé le 14 juillet, où il établit des relations importantes avec des Indiens Iroquois laurentiens venus en grand nombre pour leur pêche annuelle.

Figure 2 : Orthodromie de St Malo à Terre Neuve

Le 24 juillet, sur la pointe Penouille, Cartier fait dresser une croix de 30 pieds, aux armes de la France qui marque la prise de possession du pays au nom de François 1er.

Cartier obtient du chef indien Donnacota d’emmener deux de ses fils, Domagaya et Taignoagny, en promettant de les ramener. Avec ces deux Indiens, qui pourront un jour servir d’interprètes, Cartier sort de la baie de Gaspé le 25 juillet. Le 15 août, il entreprend le voyage de retour.

Rentré à Saint-Malo le 5 septembre 1534, il reçoit dès le 30 octobre une nouvelle commission pour parachever sa découverte. Il a cette fois trois navires et un équipage de quelque 110 hommes. Sont aussi du voyage Domagaya et Taignoagny. Pendant leur séjour de huit mois et demi en France, ils ont appris le français, mais n’ont pas encore été baptisés.

Parti de Saint-Malo le 19 mai 1535, Cartier se retrouve dans le golfe après une longue traversée de 50 jours. Il reprend tout de suite ses recherches et, sur l’indication de ses deux guides indigènes, il entre dans le fleuve Saint Laurent le 13 août. Pour Cartier, c’est enfin le passage vers les Indes qu’il cherche. Cartier remonte le fleuve et choisit de se fixer sur la rivière Sainte-Croix (Saint-Charles), à l’embouchure du ruisseau Lairet. Le 19 septembre, il partsur l’Émerillon, mais sans interprètes, ce qui diminuera grandement l’utilité de son voyage. S’arrêtant à Achelacy (région de Portneuf), il contracte alliance avec le chef du lieu. Parvenu au lac qu’il appelle Angoulême (Saint-Pierre), il laisse son navire à l’ancre et continue en barque avec une trentaine d’hommes. Le 2 octobre, il arrive à Hochelaga, ville close et fortifiée à la mode iroquoise, près d’une montagne qu’il nomme mont Royal, le futur Montréal.

Il revient à Stadaconé, où avec ses hommes, ils se fortifient pour l’hivernage.

L’hiver fut rigoureux. De la mi-novembre à la mi-avril, les navires furent pris dans les glaces. En plus du froid, les français vont souffrir du scorbut. À la mi-février, des 110 hommes de Cartier, il n’yen avait pas plus de 10 en bonne santé ; 25 personnes, au total, allaient périr.

Le printemps venu, on prépare le retour en France. Faute d’un équipage assez nombreux, Cartier abandonne la Petite Hermine. Le 6 mai, il quitte Sainte-Croix avec ses deux vaisseaux et une dizaine d’Iroquois, dont quatre enfants qu’on lui avait donnés l’automne précédent. Dans sa cargaison, une douzaine de morceaux d’or et des fourrures. Le 16 juillet 1536, il rentre à Saint-Malo, après une absence de 14 mois.

Dès son retour, Cartier présente un rapport à François 1er : il lui parle d’une rivière de 800 lieues qui peut conduire à l’Asie et fait témoigner Donnacona. Le roi, enthousiaste, lui donne la Grande Hermine.

En raison de La guerre qui éclate entre François 1er et Charles Quint, la nouvelle expédition est reportée. Ce n’est que le 17 octobre 1540 que le roi délivre à Cartier une commission pour un troisième voyage. Il s’agit cette fois d’établir une colonie.

Le 15 janvier 1541, une décision royale vient tout changer : le protestant Jean-François de la Roque de Roberval reçoit une commission qui le substitue à Cartier.

En mai 154l, Cartier appareille seul, Roberval n’ayant pas encore reçu son artillerie. Cartier fait voile le 23 avec cinq navires, dont la Grande Hermine et l’Émérillon et 1 500 hommes. Le 23 août 1541, il reparaît devant Stadaconé, puis remonte le fleuve et se fixe à l’extrémité occidentale du cap, à l’embouchure de la rivière du Cap-Rouge. La colonie porte d’abord le nom de Charlesbourg-Royal. Pendant l’hivernage, les indigènes auraient tenu la colonie en état de siège et se seraient vantés d’avoir tué plus de 35 Français. En juin 1542, Cartier lève le camp. Au port de Saint-Jean (Terre-Neuve), il rencontre Roberval qui arrive enfin avec sa colonie et qui lui ordonne de rebrousser chemin. Parce qu’il croit transporter de l’or et des diamants ou parce qu’il ne veut pas affronter de nouveau les indigènes, Cartier profite de la nuit pour filer vers la France, privant ainsi Roberval de ressources humaines et d’une expérience précieuses.

La flotte de Cartier était celle des illusions : le minerai d’or n’était que de la pyrite de fer, et les diamants, du quartz, d’où le proverbe « faux comme diamants de Canada ». On ignore si Cartier fut réprimandé pour son indiscipline : on remarque, en tout cas, qu’il ne fut pas chargé de rapatrier Roberval en 1543 et qu’on ne lui confia plus d’expédition lointaine.

Conclusions

François Ier fait preuve d’un sens géopolitique avisé en cherchant deux solutions concurrentes pour assurer les liaisons commerciales avec l’Asie. Si la recherche de l’alternative maritime par le passage du Nord-Ouest n’aboutit pas, les relations diplomatiques et les accords commerciaux qu’il noue avec l’Empire ottoman seront pérennes. Son action pour contester le partage du monde entre les royaumes ibériques est également efficace.

En revanche, sa volonté de compenser la faiblesse navale par une alliance avec le Croissant est un échec stratégique prévisible tant les objectifs politiques étaient incompatibles. Pour les Français il s’agit d’un simple soutien naval devant leur permettre de prendre pied en Italie, alors que les Ottomans cherchent un moyen de poursuivre leurs conquêtes terrestres par la voie maritime après leur échec de 1529 devant Vienne.

Hugues EUDELINE

Sources

Auphan, Gabriel, Adrien, Joseph, Paul, Histoire de la Méditerranée (L’Ordre du jour ; Paris : La Table ronde, 1962) 373 p.

Bennassar, Bartolomé et Bennassar, Lucile, Les Chrétiens d’Allah : l’histoire extraordinaire des renégats XVIe et XVIIe siècles (Paris : Perrin, 1989) 493 -[16] de pl.

Braudel, Fernand, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II (2e édition revue et augmentée. edn.; Paris,: A. Colin, 1966) 2 v.

Buchet, Christian, Meyer, Jean, Poussou, Jean-Pierre, La puissance maritime. Actes du colloque international tenu à l’Institut Catholique de Paris (13-15 décembre 2001) (Collection Histoire maritime ; Paris, 2004) 657p .

Carpentier, Jean Lebrun, Françoise, Histoire de la Méditerranée en collab. avec Bartolomé Bennassar, Dominique Borne, Élisabeth Carpentier… [et al.] (Paris : Ed. du Seuil, 1998) 619 p.

Chaliand, Gérard, Rageau, Jean-Pierre, Petit, Catherine, Atlas stratégique géopolitique des rapports de forces dans le monde cartographie Catherine Petit. Paris : Fayard, 1983, 223 p.

Dan, Pierre, Histoire de Barbarie, et de ses corsaires. Des royavmes, et des villes d’Alger, de Tvnis, de Salé, & de Tripoly. Divisée en six livres. Ov il est traitté de levr govvernement, de leurs mœurs, de leurs cruautez, de leurs brigandages, de leurs sortileges, & de plusieurs autres particularitez remarquables. Ensemble des grandes miseres et des crvels tourmens qu’endurent les Chrestiens captifs parmy ces infideles (2. edn.; Paris,: Chez P. Rocolet, 1649) 19 p.l., 489, [27] p.

Davis, Robert, Charles, Tricoteaux, Manuel, Esclaves chrétiens, maîtres musulmans : l’esclavage blanc en Méditerranée, (1500-1800) traduit de l’anglais (États-Unis) par Manuel Tricoteaux. Paris : J. Chambon, 2006, 421 p.

Heers, Jacques, Les barbaresques. La course et la guerre en Méditerranée XIVe-XVIe siècle. Paris : Perrin, 2001, 368 p. (Pour l’histoire)

Heers, Jacques, Les négriers en terres d’islam. La première traite des Noirs, VIIe-XVIe siècle. Paris : Perrin, 2003, 313. p. (Pour l’histoire)

Hubac, Pierre, Les Barbaresques. Paris, Berger-Levrault (Nancy, impr. de Berger-Levrault), 1949, 257 p. (Histoires d’outre-mer)

Jenkins, Ernest Harold et Albeck, Raymond, Histoire de la marine française des origines à nos jours traduit de l’anglais par Raymond Albeck. Paris : A. Michel, 1977, 428 p.

Kennedy, Paul M., The rise and fall of the great powers : economic change and military conflict from 1500 to 2000 . New York : Vintage Books, 1989, xxv, 677 p. (1st Vintage Books edn)

Kinder, Hermann, Hilgemann, Werner, The Anchor atlas of world history, 2 vols. (Garden City, N.Y.: Anchor Books, 1974).

Lagartempe, Laurent et Heers, Jacques, Histoire des Barbaresques [préf. de Jacques Heers]. Versailles : Ed. de Paris, 2005, 293 p.

Lewis, Bernard, Canal, Denis-Armand, Les Arabes dans l’histoire trad. de l’anglais par Denis-Armand Canal. Paris: Flammarion, 1996, 257 p. (Champs)

Lewis, Bernard, L’Islam : d’hier à aujourd’hui. Paris: Payot & Rivages, 2003, 536 p. (Petite bibliotèque Payot)

Masson, Paul, Histoire des établissements et du commerce français dans l’Afrique barbaresque (1560-1793) (Algérie, Tunisie, Tripolitaine, Maroc). Paris: Hachette & cie, 1903, xxii, 678 p.

Panzac, Daniel, La caravane maritime : Marins européens et marchands ottomans en Méditerranée, 1680-1830. Paris : CNRS éditions, 2004, 230 p. (CNRS histoire)

Panzac, Daniel, La marine ottomane. De l’apogée à la chute de l’Empire, 1572-1923. Paris : CNRS éd., 2009, 537 p. -[16] de pl.).

Panzac, Daniel, Les corsaires barbaresques : la fin d’une épopée, 1800-1820. Paris : CNRS éditions, 1999, 311 p. (Méditerranée)

Panzac, Daniel, Les relations franco-maghrébines 1560-1830, Académie de Marine – Communications et mémoires, 2 (Janvier – mars 2002), p. 89-113.

Planhol, Xavier de , L’islam et la mer la mosquée et le matelot (VIIe-XXe siècle) Histoire et décadence. Paris: Perrin, 2000, 658 p.

Recueil historique et chronologique de faits mémorables Pour servir à l’Histoire générale de la Marine & à celle des Découvertes, 2 vol. (538-571 ) vols. Paris : Nyon l’aîné, Onfroy, 1781, XVI-379 p.

Reussner, André, Nicolas, Louis, La Puissance navale dans l’histoire… 1 Du Moyen âge à 1815. Paris : Éditions maritimes et d’outre-mer, 1968, 419 p., cartes.

Veinstein, Gilles. Istanbul ottomane, carrefour diplomatique (XVe-XVIIIe siècles. 8 conférences. Collége de France, février à avril 2008

Verge-Franceschi, Michel, Dictionnaire d’histoire maritime Texte imprimé conseil scientifique Jean Kessler … [et al.]. Paris : R. Laffont, 2002, 1508 p. (Bouquins)

1 AUPHAN, p. 15

2 LEWIS, Les arabes dans l’histoire, p. 62

3 CHRISTIDES Vassilios, Un exemple d’incompétence navale : la bataille dite « des mâts ». Paris, Stratégique N° 89/90, p. 217-233.

4 LEWIS, Les arabes dans l’histoire, p. 184

5 Ibid., p. 188

6 CHALIAND, Géopolitique des empires, p. 162-163

7 NICOLAS, p. 20

8 KENNEDY, The Rise and Fall of British Naval Mastery, p. 18

9 VEINSTEIN, Istanbul, carrefour diplomatique, première conférence prononcée au Collège de France, 2008

10 PANZAC, Les corsaires barbaresques, p.12

11 Ibid. p. 35

12 VEINSTEIN, Istanbul ottomane, carrefour diplomatique (XVe-XVIIIe siècles), cinquième conférence prononcée au Collège de France

13 Archives communales de Toulon BB 47 f° 248 v°

14 Cdt Emmanuel Davin, Le célèbre amiral Turc Khaireddin Barberousse à Toulon (1543-1544). Neptunia no 55. 3e trim. 1959, p. 5

15 Ibid. p. 8

16 Ibid., 97

17 Le texte qui constitue cette partie est constitué d’extrait du Dictionnaire biographique du Canada, volume premier de l’an 1000 à 1700. Les Presses de l’université Laval, 1966, 774 p.

18 Ibid. p. 171