D’abord simple note que j’avais  destinée à l’entre-soi d’un groupe de travail (au sein d’une docte association tournée vers la défense nationale sous l’ensemble de ses aspects) j’ai eu plaisir à penser que l’offre de lecture en pouvait être étendue à toutes celles et à tous ceux qui nous font l’amitié de s’intéresser à la newsletter de l’Institut Jacques Cartier dont, rappelons-le, l’un des champs fondateurs est bien celui de la géopolitique. Or ce petit texte  se présente justement comme une exhortation ou plutôt comme une recommandation méthodologique à vocation géopolitique.

Il s’agit d’affirmer qu’en ces temps historiques globalement modernes, rien, absolument rien de décisif ne peut s’accomplir sur notre planète, ni en bon ni en mauvais, ni en bien ni en mal, ni par-delà ces valeurs, d’une manière qui serait réellement indépendante du fait étatique. C’est dire que toute situation ou événement visiblement d’importance (y compris naturel absolument indépendant de la volonté des hommes !) est en rapport direct ou indirect avec un Etat en particulier, avec des Etats géographiquement voisins ou éloignés, ou encore et pour ainsi dire par définition avec l’ensemble des Etats, donc avec le fait étatique global .

C’est dans un tel contexte évidemment jamais simple que s’exercent de manières diversement combinées des forces réellement agissantes, actives et/ou réactives, qui engendrent ou détruisent, en tout cas modifient grandement les situations sociales, économiques, politiques etc.… Mais pour considérer utilement et efficacement ce contexte proprement historique (résultante d’un long devenir) il convient d’observer qu’il manifeste cet autre fait essentiel, à savoir le fait anthropologique et culturel.

Culturel puisque anthropologique. Culturel parce que, dans l’espèce humaine, la dimension du biologique contient et s’ouvre à des conditions de possibilités et d’élans vers des capacités à teneur psychologique, nouvelles et cumulatives telles que peuvent l’être des émotions et des facultés de compréhension.

Et tout aussitôt je m’empresse de préciser que ceci implique le champ anthropologique le plus large et le plus profond qui soit, le plus agissant et le moins sclérosé, paradoxalement le plus rassembleur mais aussi le plus capable de différences séparatrices extrêmes, à savoir le champ des imaginaires. Pareillement je ne m'empresse pas moins d'ajouter que le fait anthropologique déterminant, dès l'origine et par nature, est pour l'individu le pouvoir « de » vivre et « de » survivre (pouvoir de ne pas périr), lequel pouvoir ouvre à la forme énergique du pouvoir « pour » survivre et, finalement, à la forme d'énergie individuelle et de groupe « pour faire » survivre les individus du dit groupe foncièrement exposé nuit et jour à d'éventuels dangers internes et externes.

Là-dessus et sans le moindre esprit de légèreté je crois bon de donner à méditer qu'à ma connaissance l'espèce humaine a eu la chance de ne pas avoir de prédateurs dont la survie eut dépendu de la dévoration d'hommes et dont tous les instincts eussent été combinés précisément pour la recherche, la survie et la dévoration de leurs proies humaines.

Ce qui précède amène à rappeler que le fond originel de l'homme (un fond certes modifié mais non transformé par ruptures) interdit d'oublier que c'est par un ensemble de caractéristiques biologiques mais surtout par le jeu d'une palette d'instincts mêlés de passions que chaque individu, mais également chaque réunion plus ou moins large d'individus, constituent inévitablement pour tout autre individu ou tout autre ensemble d'individus, un danger potentiel de fait. (Par exemple la simple contamination d'un semblable croisé par hasard…, l'acte le plus incontrôlé et le plus fou qui soit…, le désir et la volonté de se venger d'une injustice ressentie…, ou bien pour les Etats le désir et la volonté par exemple d'exercer une autorité souveraine sur des territoires disputés ou sur des populations demandeuses ou au contraire tout à fait rebelles…). Quiconque oublie cette vérité, à dessein ou sans y prendre garde, risque fort, l'ayant oubliée, qu'elle se rappelle à lui de cuisante façon parce que c'est hélas le plus sûr moyen de méconnaitre la réalité étatique dans ce qui l'a fait advenir et se maintenir parmi les hommes. Du reste ce fait historique est loin de signifier que la forme de l'Etat soit la forme ultime d'organisation du pouvoir.

Mais quoi qu'il en soit de cette remarque ce qui importe c'est ce qui est visé lorsqu'on considère la notion d'Etat. D'abord et toujours il s'agit de la question du pouvoir, disons d'un certain type d'organisation et d'exercice du pouvoir caractérisé dans sa généralité par l'existence d'institutions (certes plus ou moins nombreuses et variées, plus ou moins indépendantes, plus ou moins corrompues…), ce qui rend dans le principe et de fait en tout cas impossible un pouvoir strictement personnel. La célèbre formule attribuée à Louis XIV (« l'Etat c'est moi ») est la formule délirante d'un pouvoir imaginaire.

Ce qui est de toute évidence en jeu dans la question du pouvoir c'est tout simplement le pouvoir de commander. La preuve du pouvoir de commander étant apportée par le pouvoir de se faire obéir. Les signes et les preuves d'un pouvoir d'Etat sont donc assez facilement repérables et peuvent même être disposées par les Etats de manière spectaculaire, voire théâtrale, donc excessive mais sans être pour autant dérisoire et sans effet.

S'agissant de l'Etat en général donc pour tout Etat, le signe le plus sûr de ce pouvoir de commander est sans doute l'acte de déclaration de guerre à un ou plusieurs autres Etats. Quant au refus d'obéissance c'est la forme massive de la révolte et davantage encore celle de la révolution. Par où l'on voit que pour tout pouvoir étatique se pose clairement la double question de ses limites de puissance (tant vis à vis de l'intérieur que de l'extérieur) est celle des modalités de ces limites (limites et modalités économiques, militaires, culturelles…, cachées, démasquées…etc… etc…).

S'agissant de certaines parties du monde et par exemple d'une certaine Afrique Sub saharienne il faut placer en remarque que les experts devraient justement pouvoir évaluer toute chose sur fond d'un double déficit conjoint, notionnel d'une part, nationnel d'autre part. Car les populations sont « marquées » par trop de différences (ethniques, religieuses, culturelles…) qui sont davantage des « marqueurs » d'hostilité entre « sociétés closes » que des « marqueurs » de la recherche d'un mieux-vivre ensemble dans des « sociétés ouvertes », lesquelles seraient tendues vers l'édification d'Etats rendant possible la réalisation de certains idéaux collectifs et individuellement désirés.

Choisissant une formule de type spinoziste fatalement quelque peu surprenante de nos jours on pourrait dire que manque un « amour intellectuel de l'Etat ». Pas assez de désirs, pas assez d'élans, pas assez d'attachements venant vivifier dans les imaginaires puis dans les intelligences les représentations bénéfiques pour les collectivités. Trop loin de l'idée euphorisante d'un Etat qui serait un idéal amenant les volontés à disposer autant que possible des leviers de transformation et d'organisation. Ce qui manque c'est à la fois du désir et de la conceptualisation.

C'est là un fait qui n'en finit pas de prendre sens dans le contexte du fait étatique global.

Jean-Yves Mézerette

Agrégé de Philosophie

Vice-Président de l'Institut Jacques Cartier

 

 

Pas facile de penser avec Spinoza que « la puissance fait le droit ». Pas facile, mais tellement réaliste et pas du tout cynique quand du moins on a su se débarrasser de certains préjugés, de certaines  illusions ou encore de certaines affirmations de mauvaise foi.

Spinoza est un penseur systématique. Pour toute problématique qu’il construit et déploie le fondement en est l’équation métaphysique qu’il lui valut tant de haine : « DIEU OU LA NATURE ». Entendons bien : Dieu est TOUT, et tout est nature. Si tout est nature, alors tout, dans la Nature, « obéit » à des lois (relations nécessaires). Pour nous, individus-hommes, NOTRE nature se caractérise par une puissance de comprendre qui, même réformée et donc accrue, n’est pas suffisante pour que nous puissions connaître toutes les lois de la NATURE et pas même toutes les lois de Notre nature, laquelle n’est d’ailleurs qu’un « fragment minuscule » de la NATURE tout entière. Un entendement spinoziste sait qu’il ne sait pas tout mais sait aussi qu’il en sait suffisamment pour comprendre que le concept de NATURE n’enveloppe aucune détermination par une quelconque puissance extérieure (parce que cette cause extérieure serait nécessairement elle aussi, nature, donc enveloppée dans le concept de NATURE). N’étant limitée ou empêchée par aucune puissance extérieure (Dieu n’est pas transcendant et rien ne transcende Dieu !) il est clair que la puissance de la NATURE tout entière consacre la NATURE comme absolument LIBRE, i.e. absolument INDEPENDANTE, i.e. n’agissant que selon ses propres lois auxquelles elle ne peut pas se soustraire. Spinoza affirmera sans relâche que la liberté « ne supprime pas mais pose au contraire la nécessité de l’action » (Traité Politique. Chap. II §11).

Affirmer l’absolue liberté de la NATURE c’est affirmer que le DROIT de la NATURE tout entière se confond avec la PUISSANCE de la NATURE tout entière. La puissance fait le droit. Le droit est un fait. Très exactement un  fait de puissance. Et puisque toute puissance est naturelle, alors le droit est lui aussi naturel. Par où l’on voit que Spinoza fait figure, certes à sa manière propre, de théoricien du droit naturel si l’on veut bien admettre (et il le faut !) que c’est dans sa conception de la nature que se trouve le fondement qu’il reconnait au droit, à toute forme de droit.

Si la question du droit est bien entendue, donc entendue à partir de la question du droit de Dieu (ou de la Nature), il importe de considérer ce qu’il en est du droit des individus humains sachant que ces derniers doivent être étudiés en ce qu’ils sont des éléments de la nature déterminés à la fois par les lois de la Nature, par leurs propres lois de fonctionnement, par les « lois » des groupements sociaux dans lesquels et par lesquels ils manifestent leur puissance d’être. Et voilà que Spinoza reprend clairement la formule d’Aristote stipulant que « l’homme est un animal politique ».

La reprise par Spinoza de cette proposition peut paraitre surprenante voire paradoxale. Comment articuler l’idée de sociabilité naturelle avec celle d’une inimitié généralisée donnant le spectacle très hobbesien d’une « guerre de tous contre tous » ? Seule une analyse du problème classique, mais toujours embarrassant, du passage de « l’état de nature » à « l’état de société civile », peut permettre de lever le paradoxe.

Je rappelle d’abord qu’il serait aventureux de tenir la conception spinoziste de l’état de nature pour la préfiguration du modèle théorique que Rousseau élaborera plus tard. Mieux vaut repérer quelques différences majeures. Par son ambitieux projet d’une critique sans concession des institutions existantes qu’il considérait assisses sur des principes hautement contestables Rousseau a été, pour ainsi dire « condamné » à concevoir l’état de nature originel comme un état où les hommes sont « bons » (non poussés par des calculs d’intérêts individuels qui supposent des capacités de raisonner !) mais stupides et bornés, vivant dispersés et nomades, n’ayant entre eux d’autres formes de relations que des rencontres fortuites et somme toute fugaces. Avec Spinoza le concept d’état de nature signifie avant tout un état de non société civile ou, plus exactement un état de société non civile, donc un état (mode d’existence) où règne seul le droit naturel brut des individus, qu’ils soient séparés ou agrégés par les circonstances. Dans un tel état les rapports interindividuels ou inter-groupements sont foncièrement anarchiques, fluctuants, déterminés par le jeu des passions primitives qu’on sait indestructibles (Désir, Espoir, Crainte). La question est de savoir si les individus humains peuvent être comblés d’aise dans un état déterminé par le droit naturel exclusif et brut, droit dont Spinoza aime à rappeler qu’il n’interdit rien, « sinon ce que nul n’a le désir ou le pouvoir de faire ».

J’insiste sur la question : un tel état correspond-il à un véritable bien-être ? Certes chacun a le droit de faire ce qu’il veut mais ce droit étant mesuré par la puissance, mieux vaudrait tenir l’idée que chacun a le droit de faire ce qu’il peut. Il convient même de dramatiser cette proposition en faisant remarquer que chacun possédant un tel droit éprouve cette crainte d’être empêché de faire ce qu’il « veut ». Spinoza avertit d’ailleurs que les hommes sont d’autant plus dépendants que leurs motifs de crainte sont plus nombreux, plus constants, plus forts. Or l'état de nature généralise ce type de crainte. Donnant trop à craindre, donnant à craindre trop, l'état de nature porte à son comble le sentiment d'insécurité. Étant insupportable un tel état conduit naturellement les hommes (naturellement veut dire conformément aux lois de leur nature) à rechercher des conditions d'existence plus favorables. Par la dynamique de la mécanique des passions l'état de droit naturel brut va ouvrir à la nécessité de l'état de société civile (réglée par des lois communes, formulées, connues).

Cette inévitable sortie du régime du droit naturel brut représente-t'elle pour les hommes une énorme perte? La réponse de Spinoza est complexe. Première remarque: chacun devant se garder de tous il est clair que la défense du droit naturel est dans un tel état, beaucoup trop coûteuse, beaucoup trop épuisante. Deuxième remarque: Spinoza estime que le droit naturel est, d'une certaine façon, purement théorique tant que les hommes vivent dans l'état de nature. Certes il s'agit d'un droit réel puisque tout individu humain vivant possède toujours quelques puissances, mais il s'agit d'un droit en quelque sorte illusoire puisque nul n'est assuré de le conserver et ce aussi bien pour des causes qui tiennent à l'individu lui-même que pour des causes qui tiennent aux rapports déterminés par les autres individus. Au fond la question mérite donc d'être reformulée: le passage de l'état de nature à l'état de société civile entraine-t'il la disparition du droit naturel? Spinoza répond fermement par la négative.

La sortie de l'état de nature est caractérisée par l'apparition d'un nouveau type de droit naturel ou, plus exactement, le droit naturel brut va se manifester d'autre manière et prendre une autre valeur. Impuissant à supprimer les passions le nouvel état pourra en revanche les réorienter et les réorganiser. La condition commune définie par des craintes fluctuantes et anarchiques, le plus souvent individuelles, va céder la place à une forme nouvelle d'existence caractérisée par les mêmes craintes et les mêmes espoirs pour tous. Dans cette condition nouvelle chacun craint avant tout (pas exclusivement) la puissance la plus puissante, i.e.  la puissance née du rassemblement d'un maximum de puissances. Chacun espère aussi que son salut individuel sera assuré par cette puissance la plus puissante. On pourrait même aller jusqu'à dire que chacun espère dans un tel état que tous craindront les mêmes choses et que chacun craint que tous n'espèreront pas les mêmes choses. Ainsi ce nouvel état, en réorientant les passions fondamentales de tout homme, réoriente le droit naturel de chacun mais ne le supprime pas.

Spinoza nous enseigne donc qu'il est impossible de prétendre que les hommes quittent le régime du droit naturel puisque ceci reviendrait à croire que les hommes pourraient cesser d'être hommes (i.e.  cesser d'agir selon les lois qui les enveloppent en déterminant celles qui les constituent dans leur particularité d'espèce et d'individus). Pour autant la destinée humaine n'est pas figée. Spinoza voit en effet dans l'État une puissance capable de rendre effectifs (plus ou moins!) les droits naturels de tous et notamment le droit qu'a chacun de développer sa puissance de comprendre, augmentant ainsi son degré de liberté personnelle. On saisit ici la figure d'un philosophe rationaliste confiant à la raison nombre de missions dont celle de développer par l'éducation au sein de l'État les conditions du meilleur accord possible des intelligences et des cœurs. Il revient à la Raison de déclarer avec force que le droit « de » l'État et « selon » l'État est toujours relatif. C'est poser que le droit constitué, de quelque autorité qu'il soit, n'a pas le droit de se donner tous les droits. D'où il découle que si un Peuple est asservi, tenu de mille façons au plus loin de sa liberté naturelle, non seulement il possède le droit mais a le devoir de s'élever, par tous les moyens, contre les Autorités défaillantes, responsables, coupables, voire criminelles. Nul doute que pour Spinoza les individus ne disent oui à l'État que parce qu'ils disent non à la servitude. Ce NON d'intelligence et de cœur opposé coûte que coûte aux oppresseurs signale clairement la valeur normative du droit naturel humain. Oui, c'est toujours la puissance qui « fait » le droit mais c'est toujours aussi la puissance qui le défait. Le monde du droit est assurément un monde de conflits de puissances…