On a longtemps cru que Brésil était un nom indigène — peut être celui d’un dieu autochtone — qui aurait servi à baptiser le pays. Ce mot aurait, à son tour, désigné un arbre, qu’on y trouvait en abondance, le “bois brésil”, qui fournissait autrefois une teinture rouge pour les tissus. Toutes choses que l’Académie française confirme dans la première édition de son célèbre Dictionnaire (1694), quand elle dit que c’est un « bois rouge ainsi nommé parce qu’il vient du Brésil ».

Au siècle suivant (4e édition, 1762), la docte assemblée se corrige en inversant les termes : il s’agit désormais d’un arbre « qui a donné son nom à la Province du Brésil, parce qu’il y en croît beaucoup. ». Puis elle semble effrayée par son audace et nuance, sans s’engager pour aucune solution, en disant que ce bois « a le même nom que la Province du Brésil » (5e édition, 1798). Enfin de la 6e  (1832-1835) à la 8e  édition (et dernière complète, 1932-1935), elle avance timidement qu’il « paraît avoir donné son nom au pays du Brésil, d’où l’on en tire beaucoup ». Les hésitations de l’Académie sont, de fait, bien représentatives de la majorité des textes anciens et modernes : par exemple, un ouvrage aussi solidement documenté que le Dictionnaire universel de Commerce de Savary des Brûlons affirme encore en 1741 que ce bois est « ainsi nommé, à cause qu’il est d’abord venu du Bresil ».

Pourtant les choses sont simples et claires : on sait, de façon certaine, que ce bois était connu sous ce nom en Europe bien avant la découverte du Brésil : c’est donc forcément l’arbre qui a donné son nom au pays et non le contraire. Jusqu’aux Grandes Découvertes, il était importé d'Orient (principalement de la côte de Malabar en Inde et d’Indochine), en particulier par les marchands vénitiens, et le mot qui le désignait apparaît pour la première fois en français dans un poème de Chrétien de Troyes daté de 1175. Cet arbre, Caesalpinia echinata, est grand, épineux et possède une écorce épaisse et un bois rouge qui lui donne son nom, parce qu'on en tire une teinture rouge comme la "braise"… ou "breze", selon la graphie médiévale attestée. Les textes postérieurs montrent d’ailleurs une orthographe fluctuante : “brézis”, “brassily”, “bracil”, “braxillis” ou “bresilium”. Notons qu’il est également très tôt enregistré en espagnol (“brasil”, XIIIe s.) et en anglais  (“brazil”, XIVe s.).

Jean de Léry, qui a voyagé au Brésil au milieu du XVIe siècle dit de lui : « Cet arbre donc, que les sauvages appellent araboutan — en fait ibirapitanga, ce qui signifie “arbre rouge” en tupi-guarani — croît ordinairement aussi haut et branchu que les chênes dans les forêts de nos pays, et on en trouve de si gros que trois hommes n'en sauraient embrasser le pied.» Et pour montrer la qualité de la teinture qu'on en tire, il raconte, dans son Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil (1557) : « un jour un de notre compagnie voulut se mêler de blanchir nos chemises et il mit (sans se douter de rien) des cendres de brésil dans la lessive : au lieu de les rendre blanches, il les fit si rouges que, si bien qu'on les aient lavées et savonnées après, il n'y eut pas moyen de leur faire perdre cette teinture. ».

Cette époque vit les Européens s’implanter au Brésil, principalement les Portugais, mais aussi les Hollandais dans le région de Pernambouc, et les Français dans celle de Rio. Tous faisaient exploiter cet arbre par les indigènes qui en brûlaient le pied pour l’abattre, car son bois est très dur : il a une densité double de celle du chêne. Les malheureux étaient le plus souvent payés en haches et couteaux, ce qui permettait alors de leur faire dépouiller le tronc de son écorce, puis de le découper en billes courtes d’environ un mètre cinquante, afin d'en faciliter le transport.

Pour un usage tinctorial, ce bois devait être râpé, puis avec la sciure on faisait une décoction qui servait de base à une teinture rouge pour les tissus. La Hollande — où l'industrie textile s’était très tôt bien développée — en importait en contrebande et le faisait râper par les pensionnaires (pauvres et marginaux) de la maison de correction pour hommes d'Amsterdam, fondée en 1596, qui s'appelle depuis lors la Rasphuis (“Maison du Râpage”) et que l’on peut toujours voir.

On trouvait cet arbre en abondance dans la forêt littorale (Mata Atlântica), le long de la côte nord-est du Brésil, de Rio de Janeiro à Recife ; c’est pourquoi il était également connu sous le nom de pernambouc ou arbre de Pernambouc (ancien nom de la ville de Recife)… et même de Fernambouc, cette forme fautive étant autrefois extrêmement courante.

L'économie européenne du XVIe siècle ayant une croissance forte et rapide, la demande en produits exotiques connut un essor parallèle. Jusque-là, le prélèvement dans ces forêts avait été très restreint, car les Tupinamba, installés là depuis le IVe ou le Ve siècle de notre ère, ne se servaient qu’à peine de cet arbre : un peu pour la teinture (plumes, vêtements) et pour fabriquer des arcs. C’est surtout à partir de la seconde moitié du siècle que Portugais, Français et Hollandais en profitèrent pour venir s’approvisionner directement : tout changea alors brusquement et des spécialistes ont pu calculer qu’au cours de ce seul premier siècle de présence, les Européens ont emporté dans l’Ancien Monde une moyenne annuelle de 8 000 tonnes de ce bois, abattant près de 2 000 000 de sujets, soit une moyenne de 20 000 arbres par an et plus de 50 par jour !

A partir de 1570, le Portugal prit enfin en mains le destin de sa colonie ; les esclaves commencèrent à arriver d’Afrique et le Brésil se lança dans la culture de la canne à sucre. Profitant, elle aussi, de cette main d’œuvre plus robuste que les autochtones et des nouveaux moyens de transport (chevaux et charrettes), l’exploitation du bois brésil s’accrut fortement ; de façon si excessive même qu’elle conduisit à la disparition quasi complète de cette espèce et à son remplacement, sur les terres ainsi dégagées, par la canne. Depuis quelques années (2007) cet arbre est d’ailleurs classé parmi les espèces menacées. Il est maintenant essentiellement utilisé, en raison de sa dureté, pour fabriquer des archets de violon (et ce, depuis qu’en 1775 l’archetier français François-Xavier Tourte eut le premier l’idée de l’utiliser).

Mais revenons, pour terminer, à notre point de départ : le nom du Brésil. Lorsque, le 22 avril 1500 (fête de l’Invention de la Croix), le Portugais Pedro Álvares Cabral trouva, par hasard, ce pays, il crut avoir à faire à une île et lui donna le nom d’Ilha da Vera Cruz, “Île de la Vraie Croix”. Puis, de mai 1501 à septembre 1502 eut lieu la première véritable expédition d’exploration ; elle découvrit la luxuriance de la nature brésilienne et ses participants surnommèrent cette région Terra dos Papagaios, “Pays des Perroquets” ; notons que la seule vraie richesse économique qui frappa alors leur attention fut le bois brésil. En 1503, on revint (presque) au point de départ avec l’appellation Terra da Santa Cruz, “Pays de la Sainte Croix”. Déjà cette troisième expédition avait signé un contrat avec des marchands de Lisbonne qui voulaient qu’elle rapportât du bois brésil ; il n’est donc pas surprenant qu’en 1505 des documents nous montrent que le nom choisi jusque-là est désormais accompagné d’un qualificatif, qui allait lui rester : Terra da Santa Cruz do Brasil, “Pays de la Sainte Croix du Brésil”, en hommage au bois brésil, cette première richesse que la colonie offrait à sa métropole. Enfin, en 1512, le mot “Brésil” apparaissait seul sur une carte pour désigner ce territoire, pour lequel les autorités portugaises adoptèrent officiellement ce nom en 1527.

Le pays arborait désormais fièrement ce qui faisait alors sa richesse et sa singularité… provisoire, puisqu’elle allait assez rapidement être supplantée par d’autres dans les siècles qui suivirent : le sucre, puis le cacao, puis le café, etc. Mais cette première richesse naturelle offerte à l’Europe allait si intimement apposer sa marque sur cette terre que les deux finirent par se confondre à jamais : dès le début, le Brésil fut le pays des arbres.

Espérons simplement que les grandes forêts qui le couvrent encore aujourd’hui, comme l’Amazonie et le Mato Grosso (qui veut dire “Grande Forêt”), ne connaîtront pas le triste sort du bois brésil… Toute notre planète en serait affectée.

Jean-Pierre CLEMENT

 

 

Une dizaine de villes en Amérique latine (Medellín en Colombie, Arica au Chili, Cuernavaca au Mexique, et quelques autres) revendiquent chacune d’être la « ville de l’éternel printemps ». Parmi elles, Trujillo au Pérou, dont les descriptions anciennes montrent clairement qu’elle a été fondée par Diego de Almagro, le compagnon de Pizarro, en 1534 dans un lieu très agréable, quasi paradisiaque. En effet, ce port est situé sur une côte qui profite de la chaleur du climat tropical, tempéré par le courant froid de Humboldt qui passe non loin en mer. Par-dessus le marché, la région bénéficie d’un sol remarquablement fertile. Ces qualités naturelles expliquent que de nombreux conquistadores s’y soient autrefois installés.

Cet agrément du climat, associé à une richesse du sol (mais il faudrait ne pas oublier, non plus, celle du sous-sol), est d’une façon plus générale la principale caractéristique du Pérou. Ce qui ressort clairement de tous les textes de chroniqueurs dès le xvie siècle. En espagnol, d’ailleurs, la formule (italienne ou française) « pays de cocagne » se traduit depuis cette époque-là par Esto es Jauja, « C’est Jauja », comme nous disons « C’est Byzance ! » L’expression vient du fait que, si l’on en croit l’ébahissement des voyageurs — encore à la fin du xixe siècle —, la région de Jauja, au centre du pays, à un peu plus de 250 km à l’est de Lima, permettait deux et parfois trois récoltes dans l’année. Qui plus est, à une époque où il n’y avait ni engrais ni techniciens agricoles ! On comprend que les conquistadores — pour la plupart des paysans de Castille ou d’Andalousie devenus soldats — aient été séduits par un tel endroit qui leur rappelait les descriptions du jardin d’Éden. Le symbole est resté, puisque, de nos jours encore, le dépit nous fait employer, en français familier, l’antiphrase « C’est pas l’ Pérou ! », pour dire que quelque chose n’a pas grande valeur.

Cependant, cette richesse agricole n’était pas tout : le sous-sol du pays, lui aussi, était généreux en or et, surtout, en argent (sans compter les découvertes postérieures de minéraux les plus variés : antimoine, zinc, plomb, molybdène, cuivre, étain, tungstène, fer, etc.). De cet ensemble de bienfaits de la nature vient cette idée que le Pérou, où il suffit de tendre la main pour se servir, est un véritable paradis sur terre, le pays « de l’éternel printemps ».

Et un jour que, au tout début du xviie siècle, Henri IV se plaignait devant Sully que la France n’avait pas la chance de l’Espagne qui possédait, elle, les richesses de cette terre lointaine, le ministre répondit au bon roi — la phrase est presque toujours citée de façon tronquée — : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles dont la France est alimentée, et les vraies mines et trésors du Pérou. » (Les Économies royales).

Signifiant sagement par là qu’il n’est de paradis que pour qui travaille et s’efforce.

 

C’est une mésaventure bien perturbante que vient de vivre un respectable habitant de Caracas, en même temps que bien intéressante pour les observateurs de la vie politique vénézuélienne. Pour bien comprendre notre histoire, il faut avoir présent à l’esprit que l’actuel président de la République bolivarienne du Venezuela, Hugo Chávez, a été régulièrement élu et réélu depuis 1999, mais que sa pratique du pouvoir est passablement autoritaire. Certains disent même autocratique.

Ce que confirment l’accaparement des leviers de commande, la main mise sur la redistribution de l’argent du pétrole, la pression permanente et lourde sur l’opposition parlementaire, bien entendu, mais aussi sur tous ceux qui auraient l’outrecuidance de ne pas se sentir en harmonie avec les options choisies par le leader suprême. Pour ne rien dire de décisions assez mégalomanes, comme de proclamer seconde fête nationale le 2 février, jour anniversaire de sa première élection, dix ans plus tôt, ou d’animer tous les dimanches une émission de télévision, “Aló, Presidente”, obligatoirement relayée par l’ensemble des chaînes du pays, forçant ainsi toute la population à l’y écouter parler… souvent pendant trois ou quatre heures, le record étant d’un peu plus de huit heures !

Cette pratique très égocentrée du pouvoir fait que le pays a été, au fil des années, coupé en deux camps de plus en plus antagonistes, de plus en plus acerbes l’un contre l’autre, de moins en moins compréhensifs envers ceux d’en face.

Dans cette atmosphère pesante, des procédés, des méthodes, des comportements — que la France a, hélas ! bien connu pendant l’Occupation — commencent à se faire jour. En effet, dans ces moments pleins de tensions et de haines, il y a toujours des individus qui ne veulent surtout pas être les derniers ni passer pour des tièdes. Par peur d’être accusés de mollesse ? Dans l’espoir de bonnes récompenses ? Peu importe leur motivation… Toujours est-il que le Venezuela n’échappe pas à ce schéma : l’ambiance délétère qui y émane du pouvoir en place a sécrété, entre autres manifestations peu sympathiques, une dénonciation qui serait abominable si elle n’était pas totalement ridicule. Voyons les faits.

Neptalí Segovia, professeur d’anglais dans un collège, élabore depuis dix-sept ans des mots croisés pour le journal Últimas Noticias. Or le problème qu’il a soumis à la sagacité des cruciverbistes dans l’édition du 9 mai a été, le jour même, dénoncé par une bonne âme médiatique, un certain Pérez Pirela, dans l’émission qu’il anime à la télévision d’État.

C’est que, dans cette grille, on trouve, parmi bien d’autres mots, les termes « asesinen », « Adán » et « ráfaga ». Le premier, affirme péremptoirement l’accusateur public, est l’impératif du verbe « asesinar », assassiner, le deuxième est le prénom du frère de Chávez et le troisième signifie « rafale ». Ce mot croisé est donc un appel à assassiner — à l’arme automatique, peut-on supposer —le frère du président. Et pour conforter son assertion, le rusé délateur appelle à son aide rien de moins que le général de Gaulle et toute la Résistance française qui, depuis Londres, auraient, selon lui, utilisé ce moyen pour informer les maquisards de l’intérieur.

Passons sur le fait que Londres ne pouvait certainement pas insérer quoi que ce fût dans les journaux de la France occupée qui étaient tous entre les mains de collaborateurs bon teint et tout à fait vigilants. Et rappelons trois choses, à propos du prétendu « message » de notre malheureux verbicruciste. D’abord, le fait que la forme « asesinen » est aussi, tout platement, un présent du subjonctif (à la troisième personne du pluriel). Ensuite, que le nom d’« Adán », Adam en français, doit bien apparaître, chaque jour, des centaines, voire des milliers de fois dans tous les mots croisés du monde entier et qu’il y désigne toujours, tout bêtement, « le premier homme ». Quant à « ráfaga », il s’applique tout aussi benoîtement à des rafales de vent plutôt qu’à des rafales de kalachnikov.

Mais le plus savoureux peut-être de tout est que Pérez Pirela, le dénonciateur télévisuel, affirme, à l’appui de ses dires, qu’un groupe de « spécialistes » — c’est le mot qu’il emploie — des services de renseignements a déchiffré le message et conclut que la présence du mot « Rabat », qui se trouve aussi dans la grille, indique, selon eux, que l’attentat aura lieu, « le jour de la fête juive de Rabat, le 19 juillet prochain ». On admirera le peu de sérieux de l’accusation et la splendide inculture des  « spécialistes » consultés — et, en même temps, du journaliste qui reprend leurs explications sans sourciller —, puisqu’ils confondent « Rabat », la capitale du Maroc avec le « sabbat » (même orthographe en espagnol), la fête juive à laquelle ils font référence !

Cependant, toutes ces explications étaient beaucoup trop simples pour être retenues. Alerté par cette dénonciation, répercutée par tous les organes de presse pro-Chávez, le Sebin (le contre-espionnage vénézuélien) se lança aux trousses du dangereux contre-révolutionnaire, qu’il ne trouva ni chez lui ni à son travail. Informé qu’on le recherchait, notre dangereux brasseur de mots se rendit de lui-même dans les services de la sûreté intérieure. Les agents l’interrogèrent un peu plus de deux heures… très courtoisement, d’après ses propres dires, puis le raccompagnèrent aimablement chez lui en voiture.

Ainsi donc, et malgré le déversement de milliers de messages haineux sur Internet et dans la presse officielle qui les encourageaient à frapper fort, même les plus sourcilleux professionnels du soupçon n’ont pas cru à cette fable du message terroriste inséré dans une grille de mots croisés. Il n’empêche que cette mésaventure du verbicruciste vénézuélien est, hélas ! bien révélatrice de l’atmosphère étouffante qui règne au Venezuela depuis pas mal d’années et démontre, d’une façon plus générale, le danger que représente la concentration de tous les pouvoirs dans une même main, et doit inciter les dirigeants politiques à se défier du culte de la personnalité qui n’a toujours entraîné que des calamités, habituellement perpétrées par des suiveurs aveugles. L’Amérique latine peut comprendre cela, puisqu’elle sait aussi que, bien souvent, les suppôts de Satan sont pires que Satan lui-même.

Jean-Pierre CLEMENT