Systématiquement combattus par les sunnites, les chiites sont, pour l’essentiel, implantés dans un arc qui va du Yémen au Liban en passant par l’Iran, l’Irak et la Syrie. Leurs mouvements terroristes sont étroitement contrôlés par la République islamique d’Iran, base arrière protégée par son statut d’État dont le Corps des gardiens de la révolution (les Pasdaran) a été lui-même inscrit sur la liste des organisations terroristes par les États-Unis le 15 avril 2019.

Au Liban, le Hezbollah a fait la démonstration de son endurance et de sa bonne organisation depuis plus de trente ans. Il a notamment tenu tête aux forces armées israéliennes en 2006, allant jusqu’à endommager la corvette Hanit avec un missile antinavire. Combattant aujourd’hui en Syrie aux côtés des forces terrestres syriennes et des Gardiens de la révolution iranienne, il conforte la place de la minorité chiite dans la réorganisation du Moyen-Orient.

Au Yémen, les Houthis du mouvement Ansar Allah ont pris la capitale Sanaa en septembre 2015. Ils contiennent depuis lors une coalition sunnite menée par l’Arabie saoudite et contrôlent une importante portion des côtes à proximité de Bab el-Mandeb. Ce détroit, qui relie la mer Rouge au golfe d’Aden, constitue un maillon indispensable de l’économie mondiale. Les Houthis y mènent des attaques contre les forces navales des pays qui luttent contre eux et le trafic maritime international. En 2016, un de leurs missiles antinavires a endommagé le HSV2 Swift, un catamaran émirati de conception américaine, cependant que d’autres missiles tirés contre le destroyer américain USS Mason étaient leurrés ou abattus. En 2017, la frégate saoudienne Madina  a été frappée par une embarcation rapide télécommandée et chargée d’explosifs ; en outre, un patrouilleur yéménite a heurté une mine à l’entrée du port de Mokha. En 2018 enfin, l’Arabie saoudite a suspendu pendant dix jours ses exportations de brut par le Bab el-Mandeb à la suite d’une attaque houthie contre deux superpétroliers. Le 10 janvier 2019, la base aérienne de l’armée loyaliste d’al Anad a été l’objet d’une attaque spectaculaire et meurtrière par un drone aérien pendant une prise d’armes.

Ces diverses actions clandestines ont permis à l’Iran de tester par procuration ses engins navals et aériens sans pilote, mais aussi d’élaborer une doctrine d’emploi applicable dans un autre détroit, celui d’Ormuz. Cette analyse est confortée par le déplacement des attaques suivantes à proximité de celui-ci, dans une période de tension croissante avec les États-Unis.

Comme pour attester du niveau opérationnel acquis, mais sans qu’il soit possible d’en identifier les auteurs avec certitude, elles ont été menées dans des domaines d’actions complémentaires, sous-marin, de surface et aérien. Le 12 mai 2019, quatre navires au mouillage devant Fujairah ont été endommagés par des explosions sous la ligne de flottaison. Le 13 juin suivant, ce sont deux navires-citernes, en route libre cette fois dans le golfe d’Oman, à une vingtaine de milles nautiques (MN) de la base iranienne de Jask, qui sont l’objet d’attentats. Le premier est endommagé par des mines-ventouse déposées par une petite embarcation sur ses œuvres mortes (au-dessus de la ligne de flottaison) et l’autre par un drone aérien. Ces attaques — non revendiquées — n’occasionnent pas de victime, ce qui fait peser de fortes présomptions sur l’origine iranienne des actions, les mouvements affiliés à la République islamique privilégiant l’utilisation de moyens technologiquement avancés au terrorisme-suicide des attaques maritimes sunnites.

Ces démonstrations de force qui n’ont pas été revendiquées, ont été menées à proximité immédiate du détroit d’Ormuz. Cependant, effectuées loin des sanctuaires Houthis de la mer Rouge, elles ne peuvent être que le fait des Pasdaran qui veulent montrer leur capacité à perturber le trafic dans le détroit d’Ormuz, principal carrefour énergétique de la planète. La menace d’interruption des flux, mainte fois avancée il y a une décennie, a été réitérée par l’Iran quand le président Trump a annoncé que les États-Unis ne renouvelleraient pas le 2 mai 2019 les exemptions accordées aux pays qui importent du pétrole iranien de façon à priver le régime de sa première source de revenus.

L’Iran intervient de façon à présent ostensible quand le 20 juin, ses forces abattent un drone américain de surveillance maritime RQ-4A Global Hawk en patrouille à proximité du détroit sans que le Président Trump ne réagisse par les armes. Le 4 juillet, les commandos-marine britanniques arraisonnent dans le détroit de Gibraltar le superpétrolier iranien Grace 1, suspecté d’enfreindre l’embargo pétrolier de la Syrie ; il sera autorisé par la justice à poursuivre son transit le 15 août. Entre temps, l’Iran a réagi en pratiquant de même le 19 juillet avec le pétrolier britannique Stena Impero au moyen d’une opération héliportée des Pasdaran dans le détroit d’Ormuz. Fin août, les Britanniques envoient deux bâtiments de combat supplémentaires dans le golfe Persique en complément de la frégate Melrose qui y est affectée.

Malgré l’instauration le 7 août d’une coalition de sécurité maritime du détroit d’Ormuz sous l’égide américaine et à laquelle se sont joints les Britanniques le 5 août, les Israéliens le 7 et l’Australie le 21, la situation géostratégique est très différente de celle qui existait il y a seulement dix ans. La présence permanente de l’U.S. Navy dans le golfe persique depuis 1949 pour maintenir ouvert le détroit et assurer les flux pétroliers vitaux pour les États-Unis a perdu sa principale raison d’être depuis que le pays est devenu indépendant au plan énergétique et le plus grand producteur d’énergie au monde grâce à l’exploitation de ses propres gisements d’hydrocarbures. Le Président Trump l’a très nettement signifié le 25 juin en rappelant que ce sont à présent les grandes puissances économiques asiatiques — aux premiers rangs desquels la Chine et le Japon — qui sont principalement concernées puisqu’ils sont les grands pays importateurs de pétrole et de gaz transitant par le détroit d’Ormuz. Les Coréens du Sud ont d’ailleurs rejoint la coalition maritime mise en place par les États-Unis.

Quant à la Chine, elle a conscience depuis longtemps du caractère vital du détroit. Ses relations diplomatiques privilégiées avec l’Iran le prouvent ainsi que la construction du port de Gwadar à proximité immédiate du détroit d’Ormuz (300 MN) où l’État pakistanais lui demande d’implanter une base navale. Elle l’a déjà fait à Djibouti qui occupe une autre position stratégique à proximité immédiate du détroit de Bab el-Mandeb par lequel passe la principale route maritime reliant le Pacifique à l’Europe. Gwadar est par ailleurs l’aboutissement maritime du corridor économique sino-pakistanais indispensable au désenclavement des provinces de l’ouest de la Chine et un élément majeur de l’Initiative de la Route (maritime) et de la Ceinture (terrestre) qu’elle développe depuis 2013. Le fait de porter de 8000 hommes à 100 000 son corps de fusiliers marins destinés aux opérations de projection de forces outremer est une preuve supplémentaire de sa volonté de pouvoir intervenir si nécessaire.

La réunion du G7 à Biarritz les 24 et 25 août a été une occasion de tenter de faire reprendre les négociations entre les États-Unis et l’Iran. Si l’économie de la République islamique a un besoin urgent d’une résolution de la crise, les États-Unis sont en position de force incontestable, car leurs impératifs sont principalement diplomatiques et donc moins pressants. Ils sont cependant viscéralement attachés au principe de la liberté de navigation indispensable au commerce et qui passe par la maritimisation globale de l’économie. L’importance primordiale de cette géopolitique des océans pour sa réémergence a très bien été comprise et pratiquée par la Chine depuis que Deng Xiaoping a ouvert ses ports en 1978. Il en découle une géostratégie spécifique dans un milieu immense (71 % de la surface du globe) et sans frontière. Elle favorise l’usage de la violence en raison de l’imbrication des forces navales dans un espace maritime commun, de la puissance des moyens mis en œuvre, de l’importance des flux transportés pour l’économie des États et de la facilité à agir de façon clandestine.

Hugues EUDELINE

27 août 2019

 

Le 25 juillet 1957 la constituante a voté l’abolition de la monarchie mettant ainsi un terme aux 252 ans de règne des Beys husseinites. 62 ans après, le 25 juillet 2019 la mort du vieux président Béji Caïd Essebsi, quelques mois avant la fin de son mandat, a mis en exergue le bon fonctionnement des institutions démocratiques. Mais l’espoir suscité par la chute de Ben Ali en 2011 a laissé place à une profonde désillusion. La Tunisie est appelée à relever d’importants défis sécuritaires, économiques, sociaux et politiques redoutables qui menacent de freiner, voire d’interrompre, sa marche en avant.

Une économie au ralenti : 

  • Si la Tunisie a connu (avec des hauts et des bas) depuis 2011, une transition politique certaine, on constate, en revanche, l’absence de transition économique, la dégradation du pouvoir d’achat, disparité socio-spatiale, Le chômage des jeunes,

[1]

  • En huit ans, « la révolution»n’est pas parvenue à répondre à la crise économique qui avait poussé sa jeunesse dans la rue fin 2010.
  • Le dinar tunisien continue sa chute par rapport au dollar et à l’euro[2]. Le ralentissement de l’économie ne date pas d’aujourd’hui. Deux ans, déjà, avant la « révolution du jasmin » de janvier 2011. L’économie a stagné à la suite des bouleversements politiques, économiques et géopolitiques qui affectent le pays depuis plus d’une dizaine d’années.

La dette publique[3] a atteint en 2018 71,7% du PIB en 2018 contre 71,4% en 2010 et 70,3% en 2017. La Banque mondiale, dans son rapport suivi de la situation économique [4] , pointe le taux important de l’inflation en avril 2019 qui se situe autour de 7%.

La Tunisie s’attend à une hausse du service de sa dette qui devrait atteindre un niveau record de plus de 9 milliards de dinars, soit 3,24 milliards de dollars.[5] 

Au deuxième trimestre de cette année, Le taux de chômage a atteint 15.3% [6]. Le chômage des jeunes reste très élevé. Il est proche de 35 % selon l’Organisation internationale du travail. Les jeunes sont donc les grands oubliés de la « Révolution ». Ils ne cessent de le rappeler aux gouvernements successifs par des manifestations et des affrontements avec les forces de l’ordre.

Des disparités socio-spatiales

Les disparités régionales existent toujours et elle se sont même aggravées : les régions littorales sont de plus en plus attractives alors que les régions intérieures et du sud deviennent de plus en plus répulsives ! Une des conséquences ; l’exode des populations comme le montre la carte [7]

Depuis longtemps, la Tunisie est marquée par cette opposition entre Les régions côtières d’une part et les régions de l’Ouest, du Sud et de l’intérieur. De larges disparités régionales existent en termes de niveau de vie et d’emploi. Plus de justice sociale entre les territoires devient une urgence !  C’est ce que confirme Elyès Jouini[8] : “Rien n’a été fait à l’échelle à laquelle il faudrait faire les choses”.  “Aujourd’hui, ces régions (l’intérieur tunisien, ndlr) demeurent déshéritées, analyse-t-il. Les écarts en matière de taux de pauvreté entre la côte et l’intérieur n’ont fait que se creuser. Certes, depuis les années 2000, donc avant la Révolution, mais ça ne s’est pas amélioré et on a aujourd’hui des écarts extrêmement sensibles.

La situation économique désespère les Tunisiens qui ne voient pas leurs conditions de vie s’améliorer.  C’est pourquoi on assiste ici ou là, (surtout dans les régions déshéritées) à des manifestations et à des mouvements de contestation. Cela n’est pas sans rappeler les prémices de la révolution de 2011. La situation économique et sociale des classes modestes et moyennes tunisiennes stagne.  C’est pourquoi les Tunisiens manifestent pour de meilleures conditions de vie, du travail et une équité sociale. Des cas extrêmes liés au désespoir : l’immolation : le dernier jeune à l’avoir fait c’est un journaliste, Abderrazak Zogu qui a voulu attirer l’attention des pouvoirs publics par le sacrifice de sa vie, le 24 décembre 2018.[9]

Mais y a-t-il un espoir ?

  • Boudée pendant des années par les visiteurs européens depuis 2011 et surtout les attentats de Sousse et du Bardo de 2015, la reprise du secteur touristique [10] en 2018 et surtout en 2019 donne des couleurs à l’économie tunisienne. Cela participe en partie à l’améliorations de la situation économique :

1- Le nombre des arrivées aux frontières

Le total général des arrivées : 5.046.753 visiteurs, soit 15,6% de plus qu’en 2018

·        Le total des arrivants européens : 1.572.038 (+19,9%)

·        Le total des visiteurs maghrébins : 2.465.264  (+17,7%)

·       Les Algériens : 1.357.666  (+ 12,3%)

·        Le total des tunisiens Résidents à l’Etranger : 882.174  (+4,1%)

·        Autres nationalités :

·       Chinois : 18.341 (+10,4%)

·       Autres nationalités : 108.936 (+14,6%)

2- L’évolution des recettes touristiques

Recettes (MD) : 2.774,2 (+45,9%)

Recettes (M€) : 820,7  (+30,5%)

Recettes (M$) : 926,8  (+22,0%)

3- Le nombre de nuitées touristiques

Nuitées globales par nationalité : 15.536.520  (+13,3%)

 

[11]

La transition politique et le consensus

La démocratie s’installe

La Tunisie s’en sort nettement mieux que les pays secoués par le Printemps arabe Libye, Égypte, Syrie, Yémen… Et contrairement à l’Égypte, qui s’enfonce davantage dans l’autoritarisme, elle a mis en œuvre d’impressionnantes réformes démocratiques.

Malgré les écueils, la Tunisie fascine et continue de creuser son sillon dans le monde de la démocratie. Elle arrive en tête des pays arabes en termes de démocratie. Au niveau de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA), elle arrive sur le podium, en deuxième position derrière Israël. C’est ce qu’a révélé l’Economist Intelligence Unit (EIU) dans son rapport 2018 sur la démocratie dans le monde.  [12]

Après « le Printemps arabe » la Tunisie est le seul pays à poursuivre sur la voie de la démocratisation politique. En effet, depuis le 14 janvier 2011, d’immenses progrès ont été réalisés en matière de transition politique. Dans ce petit pays, coincé entre deux voisins instables, la Libye et l’Algérie, la société civile a joué un rôle majeur dans la préservation des acquis sociétaux : le code du Statut personnel et de la Famille, Le statut de la femme et son égalité juridique avec l’homme, l’interdiction de la polygamie, la non inscription de la » chariaa » dans la constitution. Tous ces sujets, héritage de l’esprit républicain ont fait l’objet depuis 2011 de nombreux débats houleux. Mais la société civile, par son positionnement, sa vigilance et son attachement aux idées de progrès, a pu empêcher la « salafisation » voulue par de nombreuses parties aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.

Un autre point différencie la Tunisie du reste de la région   arabo-musulmane : la liberté de la presse. Selon un article du Quotidien le Monde[13] daté du 19 avril 2019, La Tunisie, premier pays arabe en matière de liberté de la presse !  La Presse écrite, les télévisions, les radios et les réseaux peuvent être utilisés (contrairement à la Tunisie sous Ben Ali) pour dénoncer la corruption et les violences policières. De ce fait, les autorités locales et nationales ne peuvent pas rester sourdes !

Illustration de cette liberté de la presse et le pluralisme :  les élections présidentielles. Le premier tour prévu le 15 septembre 2019, donne lieu à des débats télévisés comme dans les démocraties occidentales. Une première en Tunisie !  Ces débats, diffusés sur 11 chaînes de télévision dont deux publiques, et une vingtaine de radios, confrontent les crédos et les projets de plusieurs candidats sur différentes thématiques. C’est ainsi que le quotidien La Croix en parle «   A une semaine du premier tour de sa présidentielle, la Tunisie vit depuis samedi soir au rythme des trois grandes soirées de débats télévisés devant permettre à ses citoyens de choisir entre 26 candidats, une initiative démocratique rarissime dans le monde arabe. [..]Présentée par ses promoteurs comme « l’événement » de la campagne électorale et un « tournant » dans la vie politique de ce pays symbole du Printemps arabe, l’opération mobilise depuis des semaines les médias audiovisuels publics et privés, ainsi qu’une ONG spécialisée dans le débat politique. […] Ces débats doivent être diffusés sur des chaînes en Algérie ou encore en Libye, et le responsable de l’ONG partenaire du débat, Belabbes Benkredda évoque « un premier pas » pouvant servir « d’inspiration » dans d’autres pays de la région. »[14] Le site de France 24, comme de nombreux journaux français, va dans le même sens « Concentrés, studieux : huit des 26 candidats à la présidentielle tunisienne ont exposé, samedi 7 septembre, leur credo lors de la première de trois soirées de débat télévisé, un événement très rare dans le monde arabe qui a duré deux heures et a été très suivi par les électeurs.

À huit jours du premier tour de scrutin, ce débat a été salué comme « historique » et comme « un moment de fierté » par des Tunisiens rassemblés dans des cafés ou commentant l’émission en direct sur les réseaux sociaux. » [15]

Les fondements d’un Etat Républicain :

Les récents évènements de l’été 2019 ont montré que les institutions de l’État fonctionnent. Il n’y a pas eu de vacances du pouvoir dans le sens où un accord entre le chef du gouvernement en place [16] et l’ARP[17] a fait en sorte, à la suite du décès de Béji Caïd Essebsi, que le Président de l’ARP soit nommé chef de l’Etat par intérim pour une période minimale de 45 jours et pouvant s’étendre jusqu’à 90 jours. Sa fonction consiste à assurer la continuité » de l’Etat jusqu’à la prochaine présidentielle initialement prévue le 17 novembre.[18] Selon la constitution[19], le président par intérim n’a pas la possibilité de censurer le gouvernement, de dissoudre le parlement, de convoquer un référendum ou bien encore de modifier la constitution.

Un autre élément a participé et participe encore à ces fondements :  depuis la chute du régime de l’ancien président Zine El-Abidine Ben Ali, l’armée tunisienne joue un rôle très important dans la stabilité de ce petit pays.  Depuis 2011, cette institution républicaine   œuvre dans le cadre de ses missions pour apaiser la tension et tenter de mettre le pays sur de bons rails. Elle joue le rôle d’arbitre sans avoir la tentation de s’immiscer dans les affaires de l’Etat. De surcroit, contrairement au Soudan à la Syrie et à la Libye, et à une moindre mesure l’Algérie, la Tunisie a été épargnée par les guerres civiles et les conflits armés.  Ce qui caractérise l’armée c’est sa   neutralité.  Elle s’est toujours mise dès la naissance de la république à l’écart de tout tiraillement politique. C’est cela qui fait sa force. Dès l’indépendance, l’armée tunisienne a été pensée dans un esprit républicain. Il est bon de rappeler que la première promotion d’officiers a été formée en France dans les Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan. Et cet esprit républicain perdure encore ! 

 Les élections présidentielles de 2019 ouvrent tous les champs du possible en ce qui concerne le résultat. Pour une fois rien ne sera jouée d’avance. Les scores obtenus ne seront pas ceux que l’on a observé ces dernières années dans l’Egypte du maréchal El Sissi ou dans d’autres pays du continent africain.  Il me semble que la Tunisie est sur la bonne voie de la démocratie même s‘il reste, et c’est vital pour la stabilité de ce pays, à réussir la transition économique ainsi que les défis de l’égalité réelle ! Dossiers à suivre…

Abderrazak HALLOUMI

Doctorant en Histoire & Civilisations Mondes Anciens
Université de Poitiers
Centre d’études supérieures de civilisation médiévale
CESCM – UMR7302 (Université de Poitiers – CNRS)

[1]  Infographie de France Culture, le 14 janvier 2019 https://www.franceculture.fr/politique/tunisie-une-revolution-pour-rien

[2] En date du 8 septembre 2019 :

 

1 Euro =

 

3.1640 dinars / 1 $ 1 = 2.8695 dinars

[3] Voir le Blog de Nizar Fassi,  La dette publique tunisienne: Taux et perspectives, https://www.huffpostmaghreb.com/nizar-fassi/la-dette-publique-tunisienne--taux-et-perspectives_b_10799772.html

[4] Tunisie : rapport de suivi de la situation économique (Avril 2019) https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/publication/economic-update-april-2019

[5] https://afrique.latribune.fr/afrique-du-nord/tunisie/2018-09-18/tunisie-nouveau-record-d-endettement-attendu-en-2019-a-plus-de-3-2-milliards-de-dollars-790823.html

[6] Source : Institut National de la Statistique, http://www.ins.nat.tn/fr/themes/emploi

[7] Vanessa Szakal,  https://nawaat.org/portail/2016/03/09/migration-interne-marche-de-lemploi-et-disparites-regionales/

Voir également   Alternatives économiques, hors-série n°113 du 1er janvier 2018, https://www.alternatives-economiques.fr/tunisie-inegalites-regionales-explosives/00082177 

[8]  Elyès Jouini, économiste franco-tunisien. Vice-président de l’université Paris-Dauphine https://www.franceculture.fr/politique/tunisie-une-revolution-pour-rien

[9] Voir la tribune  de Jean-Yves Moisseron, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et Khaled Guesmi, professeur à l’IPAG Business School  https://www.liberation.fr/debats/2019/01/03/le-dernier-message-d-abderrazak-zorgui-journaliste-tunisien-immole_1700905

[10] Les chiffres du premier trimestre 2019

https://www.tunisienumerique.com/tunisie-la-reprise-du-tourisme-en-chiffres/

Voir également : https://www.huffpostmaghreb.com/entry/hausse-de-12-8-des-entrees-touristiques-jusqu-au-10-aout-2019_mg_5d5bfcd5e4b05f62fbd57d50?utm_hp_ref=mg-tourisme-tunisie

[11] Infographie de France Culture, le 14 janvier 2019 https://www.franceculture.fr/politique/tunisie-une-revolution-pour-rien

[12] C’est ce qu’a révélé l’Economist Intelligence Unit (EIU) dans son rapport 2018 sur la démocratie dans le monde.  Cf. https://www.huffpostmaghreb.com/entry/indice-de-la-democratie-2018-la-tunisie-premier-pays-arabe-et-63eme-mondial-selon-leiu_mg_5c35f0a2e4b0dbd066023067

[13] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/04/19/la-tunisie-premier-pays-arabe-en-matiere-de-liberte-de-la-presse_5452476_3212.html

[14] Présidentielle : la Tunisie au rythme de soirées inédites de débats télévisés. https://www.la-croix.com/Monde/Tunisie-grand-debat-televise-presidentielle-premiere-2019-09-06-1301045866

[15] En Tunisie, un premier débat pour la présidentielle calme et très suivi, France24, Publié le : 08/09/2019 https://www.france24.com/fr/20190908-tunisie-election-presidentielle-grand-debat-televise-calme-suivi-karoui-marzouki

[16] Youssef Chahed est le 15e chef du gouvernement de la Tunisie indépendante le 27 août 2016 après avoir obtenu  la confiance de la majorité des députés. Il a été nommé au poste de Premier Ministre par feu Béji Caïd Essebsi le 3 août 2016.

« Le chef du gouvernement tunisien Youssef Chahed s’efface à titre provisoire de ses fonctions à la tête de l’exécutif afin de mener campagne. M. Chahed a annoncé jeudi 22 août sa décision de « déléguer ses prérogatives » de chef de gouvernement à son ministre de la fonction publique, Kamel Morjane, « jusqu’à la fin de la campagne électorale » en vue du scrutin présidentiel dont le premier tour est prévu le 15 septembre. »

Frédéric Bobin et Mohamed Haddad, Le Monde, Publié le 23 août 2019. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/08/23/en-tunisie-youssef-chahed-s-efface-provisoirement-de-la-tete-du-gouvernement_5502046_3212.html

17] L’Assemblée des Représentants du Peuple.

[18] L’ISIE, « L’instance chargée des élections en Tunisie a confirmé, mardi soir, que l’élection présidentielle était bien avancée au 15 septembre suite au décès du président Essebsi. Les législatives sont maintenues au 6 octobre. » ; https://www.france24.com/fr/20190731-tunisie-election-presidentielle-isie-baffoun-essebsi-15-septembre

[19] La Constitution tunisienne de 1959  promulguée le 1er juin 1959  suspendue par la loi constitutive du 16 décembre 2011 a été remplacée par La Constitution tunisienne  est adoptée le 26 janvier 2014 par l’Assemblée constituante ( élue le 23 octobre 2011 à la suite de la révolution qui renverse le président  Ben Ali.)  La troisième constitution dans l’histoire du pays, après celle de 1861 et de 1959, est mise en application à partir du 14 février 2014.

 

 

 

En passant par Poitiers : voyageurs de l’age baroque

Par Jean Hiernard, historien, universitaire poitevin

Le Poitiers de la fin du xvie et du xviie siècle a vu passer nombre de voyageurs étrangers venus s’initier à la culture et à la langue française tout en suivant les cours de droit de son Université. Ce courant s’inscrivait dans le vaste contexte européen qui a donné naissance au « Grand Tour » et qui préfigurait, pourrait-on dire, nos programmes actuels d’échanges universitaires.

Il y a peu encore, nos connaissances se limitaient en ce domaine à cette affirmation du poète Scévole de Sainte-Marthe s’adressant à notre ville : « Ton école, célébrée / Par les saints oracles d’Astrée (déesse de la Justice) / Fait-elle pas venir à nous / Celuy qui boit les eaux du Tybre, / L’Aleman, le Suisse libre, / Et l’Anglois au visage roux ! » Pourtant, on était bien en peine alors de citer plus de dix noms susceptibles de confirmer cette affirmation. Aujourd’hui, le paysage a complètement changé et l’on comprend beaucoup mieux tout ce qui nourrit ce propos.

Les sources, les méthodes et les premiers résultats d’une recherche menée par le conférencier depuis plusieurs décennies seront présentés à partir d’exemples caractéristiques permettant d’enrichir sans cesse ce chapitre fondamental de l’histoire culturelle européenne et d’en brosser, en quelque sorte, à partir de l’observatoire poitevin, le bilan et les perspectives.

 

 

2019, année exceptionnelle de changement d’empereur (tennô) et de changement d’ère. En effet, l’empereur Akihito âgé de 85 ans démissionnera le 31 avril au profit de son fils aîné Naruhito, 59 ans. L’événement va être rythmé, du printemps à l’automne, par une trentaine de cérémonies. Ce sera l’occasion d’observer de plus près ce qu’il en est de la nature de ces rituels traditionnels, de la conception de la monarchie dans un Japon démocratisé de force en 1946. Le précédent de 1989-90[1] – mort d’Hirohito et avènement de son fils Akihito-, qui avait déjà vu se mêler le politique et le religieux, le public et le privé, était alors révélateur des ambiguïtés de cette monarchie « démocratisée », dont la tradition affirme qu’elle est la plus ancienne au monde. De plus, avec le nouvel empereur advient une ère nouvelle, un nouveau départ dans le comput du temps. Comment comprendre le sens de cette série d’événements que va vivre le Japon cette année 2019 ?

1- l’abdication d’un empereur : une première à l’époque contemporaine.

Outre l’ancienne tradition des empereurs retirés devenus moines bouddhistes, et en 1817 à l’époque Edo (la démission de l’empereur Kokaku) dans de tout autres contextes politico-religieux, jamais un empereur n’avait demandé à démissionner à l’époque contemporaine. Selon la norme, l’empereur assure ses fonctions jusqu’à sa mort, mais le 8 août 2016, lors d’un exceptionnel discours télévisé, l’empereur Akihito avait justifié sa demande par des problèmes de santé (prostate, cœur, voire perte de mémoire). Je m’inquiète a-t-il dit, de la difficulté à remplir mes fonctions en tant que symbole de l’Etat. Certes il avait déjà réduit ses activités protocolaires – définies par l’art.7 de la constitution imposée par les vainqueurs américains en 1946 – mais il ne semble pas tolérer quelques manquements aux rituels shintô, religion dont il est le grand prêtre. Une autre réponse à ses difficultés à assumer ses charges aurait été une régence de son fils aîné, mais il a préféré demander l’autorisation d’une démission. L’article 5 de la constitution stipule que Lorsqu’en application de la loi sur la famille Impériale est instituée une régence, le Régent agit en matière de représentation de l’État en tant que représentant de l’Empereur.

L’empereur, sorte de prisonnier sacré, ne peut démissionner de son propre chef, il a fallu pour cela l’accord du gouvernement de Abe Shinzô, suivi d’une loi exceptionnelle propre à cette situation particulière. La constitution ne prévoit pas cette éventualité, il s’agissait alors de ne pas poser la question d’une éventuelle démission de l’empereur Hirohito impliqué dans la guerre. Cette demande, inédite depuis le nouveau cadre constitutionnel, a semble t-il, le soutien de l’opinion publique très fière de son empereur, sympathique, proche des gens comme lors de la catastrophe de Fukushima. Fin décembre 2018 pour ses 83 ans, l’empereur s’est félicité d’un long règne de paix pour le Japon, en contraste avec celui de son père Hirohito dont il critique assez ouvertement les morts inutiles lors de la guerre. Face à lui, le Premier ministre Abe Shinzô, aux accents « révisionnistes » – son grand père était ministre pendant la guerre-, est partisan d’une révision constitutionnelle en faveur d’un renouveau de puissance militaire. L’empereur aurait donc préféré la voie de la démission plutôt que de risquer de cautionner contre son gré cette nouvelle politique militaire souhaitée par Abe.

En effet, selon la constitution de 1946- art.4-, l’empereur n’intervient pas dans le cours de la politique : il n’a pas de pouvoirs de gouvernement, mais il est le chef d’Etat.

L’article premier déclare que L’Empereur est le symbole de l’État et de l’unité du peuple ; Il doit ses fonctions à la volonté du peuple, en qui réside le pouvoir souverain. Tous les actes de l’Empereur, accomplis en matière de représentation de l’État, requièrent l’avis et l’approbation du cabinet, qui en est responsable.

Nous serions donc dans une situation d’abdication de remontrance, façon détournée de poser un geste politique ?[2]

à gauche le nouvel empereur Naruhito et son père Akihito

  • 2- Certaines cérémonies relancent le débat sur la laïcité.

 

L’empereur remplit deux types de fonctions, certaines relèvent de son rôle de chef d’Etat et sont donc prévues par la constitution, mais d’autres, de nature religieuse à la tête du shintoïsme ne relèvent pas de ce domaine public. Aussi, les cérémonies d’intronisation du futur empereur relèvent-elles de ces deux registres, public et privé. Dans le cadre constitutionnel laïque depuis 1946[3], avec une séparation de l’Etat et des religions, certains pensent (dont le frère du futur empereur) que toute la cérémonie n’a pas à être financée par des fonds publics. L’empereur n’est que partiellement une figure sécularisée, en privé au palais impérial, en costume traditionnel, il célèbre quotidiennement, des rituels selon le culte shintô ; Mais pour autant, la laïcité de séparation imposée par les Américains s’applique-t-elle au Shintô, que beaucoup considèrent encore comme l’expression de l’identité profonde japonaise, et non pas comme une religion ?

Les cérémonies de démission de l’empereur Akihito ont débuté en mars avec une annonce, par l’empereur en personne, à la déesse Amaterasu, puis au premier empereur de la dynastie, Jimmu (神武天皇, Jimmu Tennō, fondateur mythique du Japon). A partir du 1er mai, l’empereur et l’impératrice auront le titre d’émérite.

L’empereur en habit de grand prêtre shintô va annoncer son abdication à la déesse Amaterasu

Si le nouvel empereur prend ses fonctions à partir du 1er mai 2019, la cérémonie d’intronisation n’est prévue que pour le 22 octobre.

 

L’installation du nouvel empereur doit se dérouler en trois temps :

  • Le 1er mai, la cérémonie d’accession au trône (senso).

Le matin, lors d’une cérémonie ultra confidentielle, deux des trois insignes impériaux (regalia en français) seront présentés au nouvel empereur.

Ces regalia –appelées au Japon les trois joyaux sacrés : le miroir d’Amaterasu Yata no Kagami 八咫鏡, conservé au grand sanctuaire d’Ise, il représente la sagesse, puis une épée Kusanagi 草薙剣conservée au temple Atsuta à Nagoya, elle représente la valeur, et enfin un pendentif, le magatama 曲玉, (perles de pierres en forme de virgule) conservé au palais impérial de Tokyo, qui représente la bienveillance.

« Il est clair qu’il ne s’agit plus de marques de souveraineté comme c’était le cas sous l’ancien régime avant 1945 » rappelle Eric Seizelet [4], tout en soulignant l’ambiguïté de leur nature juridique, publique ou privée ? En effet, en liant cette remise d’insignes impériaux issus de la mythologie fondatrice du Japon, à la cérémonie d’accession au trône, nous avons là une tension totale avec le renoncement par l’empereur à son statut de divinité tel qu’affirmé lors du célèbre discours d’Humanité du 1er janvier 1946[5].

Très peu de personnes peuvent assister à cette cérémonie et voir ces insignes impériaux ultra précieux pour le système impérial. En 1945, la grande crainte était qu’ils ne tombent aux mains des Soviétiques, ce qui, aux dires de certains, aurait signifié la fin non seulement du système impérial, mais du Japon.  Ils ont été soigneusement cachés, on n’en connaît que des reproductions. Ce fut la grande sagesse de Mac Arthur que de préserver l’empereur et ces regalia, afin de rétablir l’ordre dans un pays totalement déboussolé par la défaite. Seuls l’épée et le pendentif, soigneusement dissimulés dans des coffrets, sont présentés à l’empereur .

* L’après midi, le nouvel empereur et l’impératrice rencontreront les représentants du peuple, l’annonce de son règne sera proclamée avec une salutation de trois banzaï (万歳, longue vie).

Le 22 octobre ce sera la cérémonie d’intronisation elle-même, Sokui-rei.  A cette occasion, le Takamikura, sorte d’énorme baldaquin/pavillon (8 tonnes, 6,5 m de haut) au sein duquel se trouve le trône impérial, va être ramené de Kyoto –ancienne capitale- au palais impérial de Tokyo – dans la salle d’apparat SeidenMatsunoMa. Il a conservé des décors de l’ancien temps où l’empereur était une divinité. De somptueuses laques et sculptures représentent la venue sur terre de Ninigi[6], petit-fils de la grande déesse solaire shintô Amaterasu, et arrière grand père du légendaire fondateur de la dynastie en 660 av. J.-C, l’empereur Jinmu. Déjà en 1990 lors de l’intronisation de l’empereur Akihito, des radicaux s’étaient violemment manifestés contre cette réminiscence de la condition divine de l’empereur, abandonnée officiellement en 1946. Cette journée sera celle de l’annonce officielle au monde, 2500 personnes sont attendues. Une parade est prévue pour la population locale.

 

– La dernière cérémonie se déroulera dans la nuit du 14 au 15 novembre, ce sera une cérémonie rituelle shintô très privée nommée daijôsai qui peut se traduire par « Grande Gustation des Prémices ». Cette cérémonie nocturne, associée à l’intronisation, solennise un vieux rite agraire annuel, le Niinamesai, rite automnal de gustation des prémices.

 Dans les jardins impériaux à Tokyo, sont installés pour l’occasion, trois petits sanctuaires de bois, l’un à l’est (le Yuki-den), l’autre à l’ouest (le Suki-den), et enfin un troisième pour abriter l’empereur (le Kairyu-den). La nuit venue, après avoir pris un bain rituel dans une baignoire en bois, l’empereur offre aux divinités (kami) dont Amaterasu, une bouillie de riz issus de différents endroits du pays, et dans la seconde partie de nuit, dans le pavillon occidental, il renouvelle cette sorte de communion. Le sens précis de cette cérémonie est incertain, mais globalement ce lien avec la déesse ancestrale Amaterasu réaffirme pour tout le pays une identité et une filiation. [7]

Ambiguïté donc que ces cérémonies d’intronisation où l’officiel et le religieux –privé ? public, – se mêlent. Cette cérémonie pose à nouveau la question de la nature du shintô, religion comme une autre, ou coutume ancestrale identitaire, sorte de religion civile, reliquat du shintô d’Etat interdit pourtant dès 1946 ?

3- Nouvel empereur, nouvelle ère !

Changer d’empereur n’est pas sans incidence sur le cadre de vie officiel des Japonais. En effet, si le calendrier occidental est adopté dans le monde entier pour les échanges internationaux, il n’en va pas de même dans les manières de mesurer le temps à l’intérieur de certains Etats. La Thaïlande, la Corée du Nord, la Chine, Taiwan..,ont eux aussi leur propre manière de compter. Le Japon a conservé le système gengô 元号ou nengô年号 d’une suite d’ères selon les règnes d’empereurs[8]. Contesté après la guerre, le système s’est tout de même maintenu et a retrouvé un statut légal avec une nouvelle législation en 1979 mise en place par les conservateurs. Chaque nom d’ère, choisi désormais depuis la constitution de 1946, par le gouvernement et non par l’empereur lui-même, formé par deux kanji (idéogramme) puisés traditionnellement dans la littérature chinoise classique, souligne à la fois l’origine chinoise de ce concept, et l’idée que l’empereur exerce son contrôle sur le temps, cadre de la vie. Y aurait-il encore des éléments de la conception divine de la monarchie japonaise ?

Un récent sondage montre cependant que les Japonais sont de moins en moins attachés à cette manière de compter le temps, comme d’ailleurs, ils ne se préoccupent guère de l’empereur au quotidien.

L’ère actuelle s’appelle Heisei 平成 depuis le 8 janvier 1989, date à laquelle l’empereur Akihito a succédé à son père Hirohito (ère Shôwa). Ainsi l’année 2018 se dit Heisei 30- H.30-, ou 30e année de l’ère Heisei. Cela s’applique dans tout le pays pour tous les documents officiels hormis les documents internationaux pour des raisons pratiques.

Depuis l’époque Meiji (célébration des 150 ans en 2018) le Japon a connu les ères suivantes :

  • Meiji 明治 : « politique éclairée » du 23/10/1868 au 29 (ou 30) /7/1912
  • Taishô 大正 : « période de grande justice » du 30/7/1912 au 24 (ou 25) /12/1926
  • Shôwa 昭和 : « ère de paix éclairée » du 25/12/1926 au 7/1/1989
  • Heisei 平成 : « accomplissement de la paix » du 8/1/1989 au 30/04/2019

Après sa mort l’empereur portera ce nom d’ère, Heisei. Il sera nommé Heisei Tennô 平成天皇. De son vivant on ne l’appelle jamais par son prénom, Akihito, comme nous le faisons en occident, ce serait un manque de respect total, impensable. Les Japonais emploient soit la formule, sa Majesté l’empereur Tennô Heika 天皇陛下ou sa Majesté Présente Kinjô Heika 今上陛下pour le désigner.

Contrairement à la tradition, l’empereur ne souhaite pas être enterré comme d’autres empereurs au Cimetière impérial Musashi à l’ouest de Tokyo, mais sera incinéré à sa demande, acceptée par l’Agence impériale. Souci de rompre avec une tradition trop liée au système de monarchie divine ? Souci d’être en harmonie avec la pratique la plus répandue de son peuple ? Souci d’être en harmonie avec une pratique bouddhiste classique ? Ne dit-on pas que cet empereur, qui semble populaire, compatissant pour son peuple dans le malheur, comme lors de la catastrophe de Fukushima, aurait une foi bouddhiste !

l’empereur Akihito et l’impératrice Michiko

Cette passation du pouvoir impérial assez exceptionnelle marque certainement une transition, entre un passé de monarchie divine qui a du mal à passer, tant il est soutenu par les conservateurs au pouvoir, et une monarchie plus moderne, plus humaine.

De ce fait, le soutien de la gauche japonaise à la famille impériale, contraste avec l’attitude contrariée des conservateurs au pouvoir, désireux au contraire d’accroître le rôle de l’empereur, et de conserver des aspects de l’ancien shintô d’Etat. C’est l’un des paradoxes du Japon actuel.

Le nom des la nouvelle ère a été dévoilée le 1er avril, : Reiwa, un mois avant son application à partir du 1er mai, date à laquelle Naruhito accédera au trône impérial. Ce sera la 251e ère pour le 126e empereur du Japon. Jadis, il était fréquent de changer le nom de l’ère après un grand événement marquant, une guerre, une catastrophe (ce qui aurait vraisemblablement été le cas après Fukushima !), depuis le Meiji, le changement d’ère est lié à l’intronisation du nouvel empereur.

annonce de la nouvelle ère par le gouvernement

Quelle signification donner à ce nouveau nom, Reiwa constitué de deux kanji, Reiet Wa  ?

Choisi parmi plusieurs propositions par le premier ministre Abe Shinzô, on se doute que ce choix n’est pas vraiment neutre, et qu’il reflète ses idéaux politiques nettement nationalistes. En effet, pour la première fois, ces deux kanjis ne proviennent pas de la littérature classique chinoise, mais des plus anciens poèmes japonais connus, une compilation de poèmes des 7e et 8e siècles intitulées Manyoshu (le recueil des Dix Milles Feuilles). Nous sommes au 8e siècle, l’époque Nara, une brillante époque politique et culturelle au Japon, l’un des grands foyers culturels de la planète (La France est alors sous les rois mérovingiens, avant la renaissance carolingienne). Il y a donc dans ce choix d’un nom et d’une période, un message politique clair de retour de la tradition culturelle japonaise.

 Quelle interprétation faire de ces deux kanji ? Reirenvoie aussi bien à la beauté, à un avenir porteur d’espérance, qu’à la notion d’ordre, de loi…, et Wa  à une notion traditionnelle d’harmonie, voire de culture japonaise. Le petit poème du Manyoshu d’où est tiré le nom Reiwa, n’utilise pas ce mot, qui est une création, mais seulement ces deux kanji dans une même phrase : En ce mois propice (Rei) du début de printemps, il fait beau et la brise est douce (Wa ). Les pruniers épanouissent leurs fleurs blanches, comme de la poudre d’une belle femme devant son miroir, tandis que les orchidées dégagent comme d’un sachet de parfum, une odeur suave. Traduire Reiwa en français consiste à faire le choix d’une interprétation, pour le moment, l’expression la plus fréquente est « harmonie ordonnée ». Abe Shinzô a tenu lors d’une conférence de presse, à indiquer le sens de ce choix de nouvelle ère : le renvoi à cet ancien poème sur la nature, désire transmettre la beauté éternelle de cette nature et de la culture traditionnelle du Japon. Abe établit une analogie entre les fleurs de pruniers qui refleurissent fièrement après la froidure de l’hiver, et les Japonais qui font face au futur avec espérance.  Un symbole d’espoir donc ! Mais a contrario, faut-il comprendre que l’ère Heisei finissante serait à comparer avec l’hiver ? Cela signifie, a-t-il ajouté, la naissance d’une civilisation où règne une harmonie entre les êtres. Le choix du sens de chacun des deux kanji sélectionnés s’éclaire avec le sens général donné à ce court poème.

le nouveau couple impérial, l’empereur Naruhito et l’impératrice Masako

Avec ce choix d’une harmonie ordonnée, nous avons bien une décision politique, ainsi, ce changement d’empereur et d’ère, d’une certaine manière, a bien une signification politique.

Cette année de succession est une excellente occasion de constater certaines ambiguïtés de la démocratie japonaise capable de séculariser des rituels originellement liés « à l’affirmation du caractère transcendant et divin de la monarchie [9]» au nom d’une certaine conception nationaliste de la culture, n’est-ce pas l’une des significations du choix du kanji Wa ?

 

Christian Bernard   le 15 avril 2019 (H-31)

[1] Eric Seizelet, La démocratie japonaise à l’heure de la transition monarchique, in Vingtième Siècle. Revue d’histoire  Année 1991  31  pp. 41-50, https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1991_num_31_1_2411

[2] Pierre Souyri, l’abdication de l’empereur : https://www.liberation.fr/planete/2017/01/13/pourquoi-le-japon-va-t-il-changer-d-empereur_1541232

[3] Sur la laïcité au Japon : Jean Baubérot, Les laïcités dans le monde, QSJ ? p.100 ; Date Kiyonobu Laïcisation et droits de l’Homme au Japon : https://www.academia.edu/35372705/DATE_2011_laicisation_et_droits_de_lhomme_au_japon_CROISEMENTS.pdf. Date Kiyonobu, Kishimoto Hideo et la laïcité du japon in Mélanges offerts à Jean Baubérot « Croire, s’engager, chercher, Bibliothèque de l’EPHE, 174, 2016, pp.407-423.

[4] Éric Seizelet, « Les trois Trésors sacrés et la symbolique impériale au Japon », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles [En ligne],  | 2005, mis en ligne le 05 juin 2008, consulté le 16 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/crcv/408

 

[5] Déclaration d’Humanité (Ningen 人間宣言) http://japon.canalblog.com/archives/2009/03/16/13000198.html « Les liens entre Nous et vous, le peuple, ont toujours reposé sur la confiance et l’estime mutuelles. Ils ne dépendent pas de simples mythes ou légendes. Ils ne sont pas fondés sur le concept fictif que l’Empereur serait une divinité vivante, et que le peuple japonais serait supérieur aux autres races et destiné à régner sur le monde. »

[6] Alain Rocher, Ninigi, petit fils du Soleil Amaterasu, in la Mythologie asiatique, Hors-série Mythologies n°24, 2018.

[7] Pour une description de ce rituel complexe cf l’Encyclopédie du Japon (en japonais et en anglais) : http://www.translatetheweb.com/?ref=SERP&br=ro&mkt=fr-FR&dl=fr&lp=EN_FR&a=http%3a%2f%2fself.gutenberg.org%2farticles%2fEnthronement_of_the_Japanese_Emperor

 

[8] Kawashima Shin, historique du choix des noms d’ère au Japon, https://www.nippon.com/fr/in-depth/a05403/

[9] Eric Seizelet, La démocratie japonaise à l’heure de la transition monarchique, in Vingtième Siècle. Revue d’histoire  Année 1991  31  pp. 41-50, https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1991_num_31_1_2411