Déc 262020
 

 

               Depuis 1978, d’abord sous l’autorité de Deng Xiaoping, « l’homme qui a changé la Chine », puis  de ses successeurs, ce pays semble bien être « le plus grand acteur de l’histoire de l’humanité » comme l’a déclaré Lee Kuang Yew, le père de la nation singapourienne, (un modèle pour Pékin : « pouvoir fort, économie prospère »). Depuis, Il faut repérer les moments-clés pour la Chine : 2001, son adhésion à l’OMC qui fait d’elle le grand vainqueur de la mondialisation, 2008, son rattrapage accéléré sur les Etats-Unis frappés par la crise des subprimes, 2020, choc mondial sanitaire du corona virus, parti de Wuhan, et qui rebat toutes les cartes économiques et géopolitiques.

            Sur quoi la nouvelle puissance chinoise réside-t-elle ?

            Le  territoire chinois est, peu ou prou, à égalité avec celui des Etats-Unis, le troisième ou le quatrième du monde sujet tabou, même à l’O.N.U !) et ses ressources naturelles sont considérables (riz, millet, blé, soja, thé, ail, poissons d’eau douce et de mer, algues, porcs, volailles, charbon, minerais,  terres rares…). Les ressources humaines constituent, depuis toujours, 20% de l’humanité, (peuple travailleur, industrieux, intelligent, ingénieux, créatif, résilient et pragmatique, comme d’autres !)

            Quatre E : l’Etat, l’entreprise, l’éducation, l’épargne, sont les fondamentaux des miracles économiques asiatiques. Depuis 1978 : l’exportation et l’investissement ont été privilégiés. Quelques éléments de la « caisse à outils » de la politique d’ouverture et de réformes adoptée et adaptée par Deng Xiaoping : l’enfant unique, la dé-collectivisation de l’agriculture, les Zones Economiques Spéciales, la quête, à tout prix de transferts technologiques, le protectionnisme économique, la monnaie (le yuan) sous-évaluée, les capitaux de la diaspora chinoise et ceux de l’étranger mobilisés et séduits par une main d’œuvre aussi peu chère qu’innombrable, ainsi que les perspectives d’un marché aussi prometteur que colossal, l’envoi, enfin, d’étudiants à l’étranger (800.000 aujourd’hui !) dont beaucoup sont de retour et nationalistes.

            Le choix du jet, du net et du conteneur… Composantes de la puissance : l’industrie manufacturière exportatrice (l’usine du monde…), la technologie adossée à l’innovation (second budget mondial de la recherche), l’énergie, domestique ou rapatriée… et la puissance de l’Armée (aujourd’hui en pleine restructuration afin de disposer de forces aéronavales de dissuasion et de projection). Une politique proclamée de solidarité et de non ingérence dans les affaires des « peuples frères » qui semble bien séduire les ex-pays du Tiers-monde, en particulier  ceux de l’Afrique : « Chinafrica ».

            La nouvelle société chinoise

            Les conséquences de la politique de l’enfant unique, ce « dividende démographique » (rapport actifs/inactifs) furent favorables à la production manufacturière chinoise pendant 40 ans. Cette politique a pris fin en 2015. Depuis, le gouvernement autorise la venue d’un second enfant, et même d’un troisième dans la famille des jeunes cadres. Mais les jeunes parents chinois ne suivent pas, compte tenu des prix de l’immobilier et du coût de l’éducation, entre autres. Ils ne veulent en aucun cas revenir aux conditions difficiles, proches de la misère, qu’ont connues leurs parents. La Chine sera-t-elle vieille avant d’être riche ? Est-elle un pays riche avec de nombreux pauvres ou un pays pauvre avec de nombreux riches ? De cela découle la question de son traitement international

            40 millions de Chinoises manquent à l’appel (agricultrices, « petites mains des ateliers », mamans !), compte tenu d’une culture ancestrale qui confie aux seuls fils la mémoire des ancêtres et des parents. D’où des problèmes sociaux considérables, avec alliances matrimoniales, consenties ou non, avec des femmes étrangères. 800 millions de Chinois sont sortis de la misère, mais il reste 600 millions de pauvres (sur une population globale estimée à environ 1400 millions) ? Avec une société inégale et un coefficient de Gini (marqueur de l’écart qui sépare riches et pauvres) supérieur à celui des Etats-Unis ! Les ruraux sont, en moyenne, trois fois plus pauvres que les citadins. Problème du hukou, passeport intérieur instauré par Mao Zedong, qui fixe au lieu de naissance et qui sanctionne les mingong, ouvriers-paysans, dans les banlieues des métropoles où ils n’ont aucun droit pour eux-mêmes et leurs enfants. La corruption est un mal national… Par ailleurs, dans « l’empire du concours », les examens sont, pour tous, sont à l’origine d’un stress considérable… économique et psychologique.

            Mutations territoriales et environnementales

            Les régions maritimes (Grand-Pékin-Tianjin sur 120km, Shanghai, nouveau New-York, Canton-Shenzhen, nouvelle Californie, (14% du territoire, 65% de la richesse nationale) sont dynamiques mais chères et saturées, d’où la politique « go west » esquissée dès les années 2000 (Wuhan, Xi’an, Chengdu, Chongqing, surtout) puis celle de la route de la soie (BRI, proposée en 2013 à Astana et à Djakarta dans ses deux versions, continentale et océane par Xi Xinping). Les outils ont été les infrastructures de ce pays, roi du BTP : lignes TGV, passées de 0 km en 2006 à plus de 30.000 km en 2020, constituant, de loin, le plus vaste maillage de monde  et réseau d’autoroutes plus récent et plus long que celui des Etats-Unis), tubes, enfin, (gazoducs et oléoducs) pour diffuser la croissance à l’ensemble de la contrée.  Vieux pays rural devenu majoritairement urbain en 2012, la Chine doit inventer la ville du futur : Exposition Universelle de Shanghai de 2010 « meilleure ville, meilleure vie ». Elle compte déjà plus d’une centaine d’agglomérations multimillionnaires. De plus, elle a sacrifié son environnement à son développement (le désert avance, la mer monte, rizières et eaux sont contaminées, « airpocalypse » dans toutes les métropoles…). La Chine a infléchi sa politique de l’environnement de Copenhague à la COP 21 de Paris. Devenue le plus grand pollueur du monde, elle n’en continue pas moins à accroître sa production de charbon, mais elle reboise, mise sur les énergies renouvelables, éoliennes et solaires, mais, aussi sur le nucléaire… Un défi : avec 8 % des terres arables du monde, grignotées par l’industrialisation, l’urbanisation et les infrastructures, la Chine devient dépendante sur le plan agro-alimentaire. Elle mise donc sur la reforestation, une nouvelle révolution agricole (remembrement des terres encombrées de tombes)… et agronomique, (maïs, riz, pomme de terre, insectes…), ou, encore, sur la voiture électrique… Elle affiche sa volonté affichée de décarbonner.

            Transition économique et finances opaques

            Devant créer 10 millions d’emplois par an, la Chine a encore 6,9% de taux de croissance en 2017, mais elle a faibli en 2018 et 2019 et subit le choc corona de 2020. L’ère du tout-export et de la mondialisation s’estompe. La Chine entend passer du hardware, au soft, puis, au smart. Elle poursuit la remontée de filière, du quantitatif au qualitatif. Course à la plus forte valeur ajoutée… (nucléaire, ferroviaire, aéronautique, aérospatial, informatique quantique, téléphonie, robotique, Intelligence artificielle où elle devance les Etats-Unis…). Le président Xi joue, « en même temps !» sur les champions nationaux (entreprises publiques, « entreprises zombies », selon lui, qu’il veut rénover), et les entreprises privées. Riche de 40 années d’excédents commerciaux cumulés et d’une énorme épargne de précaution domestique (les Chinois placent 40% de leurs revenus, les Français, 16%), la Chine et les entreprises chinoises achètent le monde, car ici, c’est le Parti qui commande au marché.

             Le nouveau plan économique met l’accent sur les nouvelles technologies. Le programme « Made in China 2025 », mise sur les secteurs stratégiques et inquiète vivement les Etats-Unis (BATX contre GAFA). Pékin souhaite devenir indépendant et leader, d’autant plus que le pays dispose désormais d’une nouvelle génération d’ingénieurs-entrepreneurs-managers, tels Jack Ma (fondateur d’Alibaba, le challenger d’Amazon). Usine puis banque du monde, la Chine rêve d’en devenir le laboratoire…

            Cependant, de mauvaises allocations des ressources, due au système politique font que le pays croule sous les surcapacités et les excédents (charbon, acier, aluminium, ciment, verre). C’est ce qui explique, aussi, la recherche, via les routes de la soie, de nouveaux débouchés. Les banques du pays, non dépourvues de créances douteuses, ont des difficultés, ce qui favorise « la finance de l’ombre » qui, seule, prête aux PME, au risque d’escroqueries et de ruine des épargnants. Le pays est endettée à 250 % de son PIB (France, à plus de 100%, mais quels sont les vrais comptes de la Chine ?). Car il ne faut pas prendre à la lettre les statistiques du BNS (Bureau National des Statistiques) de la Chine ! Beaucoup de familles, à cause de l’immobilier, d’entreprises mal gérées et, surtout, de provinces et de collectivités qui constituent « un essaim de cigales », inquiètent, dans leur état financier, les autorités centrales qui invitent à la prudence, sanctionnent et freinent les excès d’investissement à l’étranger. Nul ne souhaite pour autant un krach du moteur de l’économie mondiale qui impacterait tous les autres pays du monde…

            Politique intérieure : « rouge vif » !

            C’est le titre d’un nouvel ouvrage en français. Après l’expansion qui a fait, selon les séries économiques d’Angus Maddison, de l’empire chinois la première économie du monde jusqu’à l’époque de Napoléon, est venu le « siècle de la honte » (de 1840-1949, avec les humiliations de l’étranger et les guerres civiles) si bien que, en 1949, le PIB chinois ne pèse plus que 2% du PIB mondial (20% environ en 2019).

            Le pays est tenu par le PCC (90 millions de membres) et l’APL (Armée Populaire de Libération (« le pouvoir est au bout du fusil »). Après Deng Xiaoping, le « second empereur rouge », qui instaure « une dictature amortie », Jiang Zemin et Hu Jintao, (des ingénieurs) ont détenu le pouvoir chacun pendant 10 ans. Le 19ème Congrès du PCC de novembre 2017, sous l’autorité de Xi Jinping, « prince rouge » a procédé à des amendements constitutionnels : Xi pourra être reconduit après 2023, fin de son second mandat de président et sa « pensée », comme celle de ses prédécesseurs, participe de la constitution ! Le président a mené une très populaire campagne contre la corruption et a pourchassé « les tigres, les moustiques et les renards », des « corrompus », gros ou petits, parfois enfuis à l’étranger et cette campagne lui a permis d’éliminer ses rivaux potentiels ! Son régime néo-maoïste est impitoyable à l’égard de toute opposition : étudiants contestataires, avocats, artistes, écrivains, prix Nobel de la paix (qui meurt en prison), défenseurs des droits de l’homme, chrétiens, ONG étrangères, plus récemment, journalistes américains ou australiens…) Xi Jinping a abandonné le profil bas de Deng Xiaoping « avançons pas à pas, cachons nos atouts » pour œuvrer à la renaissance chinoise et proclamer le nouveau rêve de l’empire (reprendre le premier rang), ce qui, désormais, inquiète beaucoup de partenaires, «c’est le cas des Etats-Unis et d’une Union Européenne encore en ordre dispersé. Mais « le nouvel empereur » est désormais seul comptable de l’avenir du pays, ce qui pourrait le fragiliser en cas de crise, d’autant plus que son pays vit, comme aucun autre, une certaine déconnection entre la vie économique et sociale et la vie politique… En 2020, le pouvoir chinois est nerveux (souvenir Tien An men, mise au pas de Hongkong), répression impitoyable de la population ouïgoure, menaces sur Taiwan…

            La bataille pour le leadership technologique 

             Le président Trump veut ralentir le rythme du rattrapage chinois inscrit dans son programme « made in China 2025 », gravitant autour de 10 secteurs-clés stratégiques. Il souligne l’ampleur du vol de propriétés industrielles « La Chine triche, la Chine a volé des centaines de milliards de propriété industrielle » et exige la réciprocité entre la Chine et l’Occident. (Ne fallait-il pas oublier que, la Chine est un pays où les Chinois font des affaires ?). Là est le véritable enjeu. Le président Obama et le candidat Joe Biden ne diffèrent pas de ce point de vue. Mais la Chine s’est réveillée et ne s’endormira plus. Elle dispose déjà des plus puissants ordinateurs du monde, s’approprie l’informatique quantique, met au point des missiles hypersoniques et dispose, avec ses BATX, rivaux des GAFA, d’une « une nouvelle muraille de Chine » numérique. Dès 1976, Deng Xiaoping avait rompu avec les ambitions agricoles de Mao et déclaré que, « la force de la production réside dans les sciences », et Hu Jintao a souligné, à son tour, en 2006, que «  la science et technologies sont au cœur du développement chinois ».

             La technique du « mobile only », œuvre à une révolution considérable du secteur de la distribution, inconnue depuis la naissance des grands magasins en Europe au XIXème siècle. Evidemment, la technologie de la reconnaissance faciale, via les caméras, s’ajoutant à la traçabilité de tout achat commercial, peut mener sur les chemins de « big brother ». Le « crédit social », sorte de « rating » de chaque Chinois, soumis à sanctions ou gratifié d’avantages que Pékin a mis en place, ne présage que de l’inquiétant pour ceux qui souhaitent rester libres dans le monde ! Un agenda chinois se profile : 2021 (centenaire de la fondation du PCC), 2025 « made in China », (programme quelque peu mis en sourdine dans le contexte actuel très tendu), 2027 : centenaire de l’APL, 2049, centenaire de la fondation de la République Populaire de Chine… date escomptée pour que le pays soit redevenu le numéro 1 mondial… comme au XVIIIème siècle.

            Dans ce contexte, la question de la 5 G sur laquelle Huawei a une longueur d’avance sur l’Amérique constitue un énorme enjeu. Huawei signifie « splendide accomplissement » ou « réussite de la Chine ». Son fondateur-dirigeant, pauvre à l’origine, a rejoint le corps des ingénieurs militaires de l’APL avant de créer, en 1987, cette entreprise au statut spécial. Il a une philosophie martiale et prône « l’esprit du loup ». Il approuve la loi adoptée en 2017 qui veut que « tout Chinois ou organisation chinoise doit soutenir, assister et coopérer avec le travail du renseignement national » et que « qui le révélerait, serait passible de poursuites pénales ». La question des relations entre Huawei et l’appareil sécuritaire chinois reste posée. D’autant plus que Monsieur Ren a un jour déclaré « qu’il faudra une nouvelle armée dirigeante, pour quoi faire ? Pour dominer le monde ». Sa fille ainée, directrice financière de cette entreprise de 180.000 personnes, a été arrêtée à Vancouver pour non respect de la loi américaine concernant l’Iran…Toujours est-t-il que, comme le souligne Alain Frachon, du journal « Le Monde », « l’irénique crédo libéral américain a été démenti par les faits : le succès du « socialisme aux caractéristiques chinoises », une forme de capitalisme très étatique, n’a accouché d’aucune libération politique ». Ajoutons que, à priori, le pouvoir chinois bénéficie de la durée par rapport aux courts mandats des démocraties…

            Réaction américaine, fin de la « naïveté européenne » ?

            Pour la Chine, pays des inventions (boussole, poudre à canon, papier, imprimerie), « il faut apprendre les techniques de Barbares afin de mieux les contrôler ». L’actuel président américain a dénoncé le vol de la propriété industrielle rendu possible par le passage obligé des joint-ventures, entreprises sino-étrangères et l’espionnage industriel systématique (agents du renseignement, parfois étudiants à l’étranger, veille cybernétique, Instituts Confucius, ainsi que l’impossibilité pour l’étranger d’investir les marchés publics chinois. Sous les coups de boutoir de Washington qui n’ignore pas que l’industrie électronique chinoise est encore très dépendante de la technologie occidentale, en particulier des semi-conducteurs américains, la Chine pourrait-t-elle pâtir de ces mesures, d’autant plus que certains pays (Angleterre, en Europe, Corée) se distancient de Pékin.

            Du côté de Bruxelles et de la nouvelle Commission européenne, une importante inflexion s’est opérée avec un pays qui est à la fois partenaire dans la question du réchauffement climatique, concurrent économique et rival stratégique. Sur le front de la guerre technologique des fleurons européens ont été acquis par les entreprises de Pékin : Pirelli (Milan), Sygenta (Bâle) géant mondial de l’agro-alimentaire, enfin, Kuka (Augsbourg), pépite allemande de la robotique, tandis que la COSCO, puissante compagnie de transport maritime chinoise, a mis la main sur 10% des transports européens, sur la ligne Shanghai-Djibouti-Le Pirée-Gênes-Trieste ! Jouant sur une Europe plurielle et divisée (à l’est et au sud), Pékin assiste à une prise de conscience européenne symbolique et réelle quand Xi Xinping est reçu à la fois par le président français, la chancelière allemande et le président du Conseil européen qui semblent, enfin, exiger la réciprocité de la part d’une Chine désormais qualifiée de « rivale systémique ». L’UE et la Chine dialoguent mais s’opposent sur les droits de l’homme et les investissements. Le plus spectaculaire est la nouvelle méfiance allemande, qui s’accentuera sans doute après le départ d’Angela Merkel. La Chine prend conscience que l’UE, ne sera plus un partenaire facile.

            Course aux armements

            L’Armée Populaire de Libération a été fondée en 1927, dès les premiers combats contre le Guomindang. Elle est l’un des trois piliers du régime, au même titre que le Parti et l’appareil d’Etat. L’APL est « la grande muraille de fer et d’acier du Parti ». La tradition contemporaine veut que Xi Jinping, chef de l’Etat et secrétaire général du PCC, soit, aussi, le chef des armées. A la tête de l’armée la plus nombreuse du monde (il faudrait, aussi, compter sur les réserves, les milices, la police et les flottilles de pêche !), il la renforce et la modernise en redessinant les régions militaires (au nombre de 5, dont 4 sont tournées vers le Pacifique), en important d’Israël et de Russie et en musclant le complexe militaro-industriel du pays. Les avions militaires chinois sont en nombre considérable et l’armée de l’air se dote d’avions furtifs. Des missiles balistiques, capables de modifier leur trajectoire en phase descendante, sont qualifiés de « tueurs de porte-avions » (les Etats-Unis n’auraient rien de comparable). Surtout, le Pentagone indique que la Chine a la plus grande marine du monde, avec 350 bateaux et sous-marins incluant 130 navires de combat de surface, Les Etats-Unis n’en comptant que 230 en 2020. Car, comment expliquer que, en dépit de l’hostilité des ses voisins et de la condamnation du TPI (Tribunal International de La Haye), Pékin continue à passer en force en Mer de Chine méridionale dont elle poldérise et militarise des îlots submersibles ? Que dire, par ailleurs, de la puissante base chinoise à Djibouti ? En mai 2020, le président Xi a donné l’ordre à l’APL de « se tenir prête à combattre ». Si les effectifs strictement militaires diminuent, en revanche, le budget des armées augmente, même s’il est encore loin de celui de l’Amérique (261 Milliards de dollars contre 732). En est-il fini de la « montée en puissance pacifique » proclamée par le PCC en 2003 ? Un haut responsable du Parti a expliqué que « le « pacifique », c’est pour l’étranger et la montée en puissance, c’est pour nous ». Dans le phénomène de montée en puissance, il n’y aura pas d’exception chinoise…

            Géopolitique : vers un monde sino-centré, ou non ?

            A l’intérieur de ses frontières actuelles, la Chine met au pas ses minorités tibétaines, mongoles et ouïgoures en les submergeant sur le plan démographique et en les contrôlant sur le plan politique. Une terrible répression s’est abattue sur le Xinjiang « nouvelle frontière ». Devant les protestations étrangères, Pékin admet 1,3 million de « formations » (sur 11 millions de ouïgours…) pour les personnes aux idées dépassées », en fait, un vrai travail d’humiliation identitaire et un lavage de cerveaux. Une partie des résistants ouïgours s’est réfugiée à Almaty, au Kazakhstan. Cependant, le monde musulman, arabe ou persan, ne proteste guère, les livraisons d’hydrocarbures expliquent, sans doute, ceci.

            Par ailleurs, en 2020, à Hongkong, par une impitoyable répression policière et législative, Pékin met fin unilatéralement au statu quo qui devait durer jusqu’en 2047 sur la base « un pays, deux systèmes ». Pékin déchire le traité qu’il avait signé en 1997 avec Londres et ne s’arrête pas là : il menace Taiwan, « l’Ile renégate », facilitant l’élection d’une présidente plutôt hostile, sous l’œil vigilant des Occidentaux qui ne pourraient rester inertes en cas d’agression. C’est que, pour Pékin, toute population chinoise n’a d’autre destin que de passer un jour ou l’autre sous le joug du PCC.

            Autour de la Chine, il se crée, selon l’expression d’Hubert Védrine, « une coalition des inquiétudes » Les routes de la soie doivent d’abord relier la Chine de l’ouest à l’Europe de l’ouest (Chongqing-Madrid). L’Eurasie passe par la Russie. Les relations Moscou-Pékin sont bonnes (Organisation de Coopération de Shanghai, manœuvres militaires communes). Quid dans l’avenir, comte tenu du différentiel démographique et de la rivalité en Asie centrale ? Surtout, le militaire, qui fonde la puissance russe, n’est plus, de nos jours suffisant pour devenir le leader mondial. Il faut, pour cela, être adossé à une puissance économique de taille

            La guerre de Corée (1950-1953) a été fondatrice pour la RPC. La Corée du Nord lui garantit la non-présence de l’US Army à sa frontière. Le Japon, qui se remilitarise, est écartelé entre l’alliance américaine et la peur de la Chine. Les pays de l’A.S.E.A.N sont inquiets (« la Chine pour se développer, les Etats-Unis, pour se protéger »), à l’instar  d’un Vietnam, qui, avec Washington, a besoin d’un contrepoids rassurant. Dans le Pacifique, la progression Chinoise en arrive à cliver les habitants des îles Salomon, entre pro ou antichinois au point de mettre en péril l’unité du pays. Ce qui n’empêche pas Pékin de regarder du côté du nickel de la Nouvelle Calédonie !

             L’Australie est en conflit avec la Chine pour avoir réclamé une enquête sur l’origine de la pandémie du covid-19, ce qui lui a valu une cyberattaque, très vraisemblablement d’origine chinoise. Du côté de l’Inde du président Modi, en 2020, des rixes ont eu lieu dans l’Himalaya, à 4200m d’altitude, entre soldats chinois et indiens et le sang a coulé. Des incidents d’une telle gravité n’avaient gère eu lieu depuis 1962 lorsque Mao avait battu l’Inde. Traumatisée par cette défaite, elle achète des rafales français au cas où… C’est avec ce seul pays riverain que la Chine n’a toujours pas réglé ses problèmes de frontières. Elle mène une politique de revers avec le Pakistan où elle construit le port de Gwadar, ouverture incomparable sur la mer d’Oman et l’océan Indien… Plus au sud, Pékin a mis la main sur le port d’Ambato ta, au Sri Lanka, elle l’a construit mais Colombo ne peut rembourser, si bien que le port appartient de fait à la Chine pour 99 ans…

            Nous sommes là à l’orée de la question « Chinafrica ». Depuis Bandoung (1954) : la Chine se veut le leader solidaire des pays en voie de développement. Ses échanges et ses implantations concernant l’Afrique sont très importants. Essentiellement : infrastructures (routes, voies ferrées, écoles et universités, hôpitaux, palais des dirigeants, stades de football, siège de l’O.U.A à Addis-Abeba, d’ailleurs espionné…) contre fournitures (essentiellement minérales et énergétiques) et nourriture car la Chine a un problème foncier et a besoin de terres nourricières. Elle intéresse et séduit pourtant beaucoup d’Africains. Mais en dépit de réalisations incontestables, de nombreux reproches lui sont adressés : une aide liée, un nouvel endettement, une immigration de Chinois, concurrents redoutables d’acteurs locaux (commerçants), au total, une colonisation nouvelle contre laquelle s’insurgent de hauts responsables kenyans ou nigérians. Pire, à Canton où existe une « chocolate city », la « petite Afrique » a été stigmatisée (incidents de type ethnique) et, pour la première fois, les diplomate africains ont protesté à Pékin en 2020. L’Afrique reste un enjeu d’importance  entre la Chine et l’Occident, (sans compter un retour russe et bien d’autres convoitises, turques ou arabes).  C’est qu’elle est un continent d’avenir. Au-delà, la Chine investit l’Amérique : richesses du Brésil et de l’Argentine, cuivre du Chili, lithium de Bolivie, jusqu’au Panama, dans le pré-carré des Etats-Unis !

            Ici intervient l’ancestrale notion de tanxia,  qui veut que l’Empereur de Chine gouverne tout ce qui est sous le ciel ! Mais entre la Chine qui monte en puissance et les Etats-Unis en crise, se déploie l’hypothèse de Thucydide qui veut que la guerre soit l’ultime issue. Les dirigeants chinois, en dépit, de vifs débats au sein du Parti, semblent saisis par l’hybris, la démesure que désapprouvait la sagesse antique. Car Pékin appelle de ses vœux un ordre post-occidental. Dotée d’importantes réserves financières, la Chine investit à 360 degrés, dans tous les compartiments de l’économie et de la recherche. Elle entend, via l’usine nouvelle, numérisée et robotisée, rester l’atelier du monde et imposer ses normes, car, qui tient les normes, tient le marché. Elle contourne quelques institutions financières onusiennes par des outils  qu’elle crée : Fonds pour les BRICS, Fonds pour la route de la soie, et, surtout, l’AAIB, Banque Asiatique pour l’Investissement et les infrastructures, l’objectif étant de concurrencer le FMI et la Banque mondiale. Près de 100 pays y ont adhéré ont adhéré à l’exception des Etats-Unis et du le Japon. La Chine entend proposer une alternative au monde américain issu de Bretton Woods… Elle s’est déjà emparée de la direction d’importantes agences de l’O.N.U, telles que l’Organisation de l’aviation civile internationale, l’ONUDI (industrie et propriété industrielle), La F.A.O et, surtout, l’O.M.S dont la directrice fut récemment chinoise et dont le directeur actuel est soupçonné d’être sous influence pékinoise. La Chine est devenue le second contributeur de l’ONU et c’est elle qui dépose le plus de brevets au monde. Le problème, c’est, que, une fois nommés, ces responsables pratiquent une politique favorable à leur pays d’origine !

            Si la Chine entend gérer au mieux de ses intérêts l’après covid, elle risque de disposer de moins de réserves financières en exportant moins. Car ses partenaires étrangers évoluent à leur tour, se réveillent et cherchent de nouvelles voies. Ils ont pris conscience de leur sino-dépendance à propos des masques et des médicaments. Relocalisations jusqu’où ? Le conoravirus a révélé la matrice totalitaire du régime chinois et l’agressivité nouvelle des diplomates chinois, « loups combattants », en a indisposé plus d’un ! C’est, sans doute, la fin d’une certaine mondialisation dont la Chine a été la grande bénéficiaire en s’exonérant de certaines règles reconnues par la plupart de pays, désormais méfiants !

            Si bien que l’on parle désormais, à Pékin, de double circulation : rester au meilleur niveau du commerce international, et, également, fortifier le marché domestique en intégrant, cette fois, les exclus qui pourraient menacer les tenants du pouvoir, c’est-à-dire le PCC. Des chercheurs comme la Française Valérie Niquet et l’Américain Walter Lohman, ont récemment co-signé un article qui soutient que « le basculement du monde vers l’Asie avec la Chine au centre n’aura pas lieu, à cause des limites internes du régime chinois, ce qui pourrait redonner des chances à l’Europe. La Chine a gagné, mais, nous n’avons pas encore perdu !

                                                                                                                               Claude Chancel

 

 

 

1–En ce printemps 2020, nous sommes terrassés et nous comptons les disparus de notre grande famille humaine. En dépit de la douleur et de l’inquiétude, nous sommes encore vaillants, avec un minimum de sang froid, guidés par de belles personnes, de toutes professions, qui risquent leur vie pour sauver les nôtres ou qui cherchent simplement des solutions pour vivre mieux demain et partager davantage.

            Venu de l’Orient, comme jadis les grandes pandémies (la peste ou la grippe espagnole), le coronavirus est notre plus grand défi qui, si nous l’emportons, nous oblige à tout reconsidérer. Car, il n’y a que deux hypothèses : ou c’est le début de la fin de l’humanité, (hypothèse que l’on ne peut exclure), ou il y aura une sortie à cette terrible épreuve. Alors, la plupart des nations devront, en collaborant, adopter de nouvelles façons de vivre, plus sobres, plus sages, plus humaines, plus apaisées, dans un processus de réconciliation de l’homme avec lui-même, avec ses semblables et avec la nature.

             Personne n’avait prévu une catastrophe d’une telle ampleur sanitaire, économique et sociale, sauf, bien entendu, les éternels imposteurs… Mais, sur quelle tendance étions-nous embarqués, à titre individuel ou collectif ? Incontestablement,  et à toute vitesse non contrôlée, sur la quête de la puissance, d’où le ranking (la volonté d’être premier à tout prix) et le rating (la notation de chacun à tout instant) dont les résultats sont affichés en permanence par la révolution de l’image. Images encore accélérées par l’hyper-mobilité qu’offre la révolution des transports (jet, containeurs et net), 24 heures sur 24, au détriment de l’intimité et du repos respectueux de la personne humaine désormais exposée, quand elle n’est pas harcelée, en permanence , à une myriade d’agressions, au nom de la loi du marché.

             Nous pensons tous, maintenant, qu’il y aura un après-corona, une rupture, ou plusieurs, dans notre ligne de parcours. D’abord, notre vie étant fragile, quasiment miraculeuse, comment lui donner un sens ? Beaucoup ont le sentiment de valeurs perdues, désertées, sous l’effet d’un « capitalisme-vautour », celui de la loi du plus fort, sans régulation véritable, prédateur au détriment d’une nature qui n’en peut mais, et destructeur d’une partie importante de l’humanité. D’abandons en renoncements, les idéaux qui avaient permis, en 1945, la victoire sur la barbarie, ont été désertés : démocratie, méritocratie, sécurité sociale, stabilité et accroissement des classes moyennes, Qui rêve encore à la façon de Beveridge : « du travail pour tous dans une société plus juste » ?

2–Des nécessaires périodes de confinement, cruellement endeuillées,  devraient apparaître de nouvelles propositions pour réagir :

            D’abord le renouvellement de la question sociale. La mondialisation a montré ses limites en donnant la priorité absolue à la compression des coûts. Elle ne fut pas heureuse pour tout le monde, puisqu’elle signifie que le capitalisme mondialisé a toujours besoin de plus pauvres que soi, pauvres dont le dur labeur est sous-payé (alors que nous pensions que tout travail mérite salaire). Bien entendu, cela renforce toutes les inégalités déjà présentes et les accentue même, au sein des pays et entre eux. Enfin, ces chaînes de valeur, de création de richesses, ont créé des dépendances aussi insupportables que dramatiques comme il est remarqué dans le cas des principes actifs de médicaments, des pièces électroniques, des masques…  La France a été désindustrialisée et ses classes moyennes, paupérisées au profit de la Chine  « usine du monde », elle-même très inégale, ou d’autres pays. Il est loin, le temps des trente glorieuses où la devise de la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) proclamait avec fierté « qu’un jeune travailleur vaut tout l’or du monde » !

             La question du modèle économique est posée, bien sûr. Le libéralisme triomphant de Ronald Reagan, et de Margaret Thatcher ont porté des coups sévère à l’état-providence, en particulier dans les domaines, pourtant fondamentaux, de la santé et de l’éducation. Il a préféré la Bourse à la vie, comme en témoignent Wall Street et la City qui ont, finalement, préféré faire de l’argent avec de l’argent (des autres), plutôt que d’investir dans l’usine nouvelle et la recherche. N’a-t-on pas constaté le grand écart entre l’économie réelle et la « sphère financière » dont les spéculations ont débouché, en 2007-2008 sur la désastreuse crise des « subprimes » ?

            Ensuite, la question écolo-climatique.

            La géographie, c’est l’homme et la nature. L’Antiquité en réfère souvent aux cultes de la terre-mère, symbole de la fertilité et de la fécondité. A l’époque contemporaine, bien des chercheurs ont constaté l’épuisement des ressources énergétiques fossiles, de nombreux minerais et des sols eux-mêmes, ainsi que la menace qui pèse sur bien des espèces végétales et animales.

            D’où la valorisation de l’énergie renouvelable, soleil et vent, sans que les nouveaux problèmes qu’elle pose ne soient encore résolus, en particulier ceux du stockage. D’où, aussi, l’intérêt d’une économie circulaire, celle qui recycle déjà plus de 80% du verre.  D’où, encore, celui pour l’agro-écologie, insuffisamment adoptée, alors que c’est possible. D’où, enfin, l’intérêt nouveau pour le risque de disparition d‘animaux et de végétaux, alors que nous-mêmes, faisons partie du monde du vivant.

             La nature peut être violente mais elle peut aussi être très généreuse, sublimée par le travail des hommes, à condition qu’ils ne la détruisent pas d’abord, ce qui a été trop souvent  réalisé. Combien la terre peut-elle tolérer d’hommes pouvant y vivre dignement ? C’est là qu’intervient le questionnement démographique, occulté de façon dramatique.

            Combien d’hommes ? La démographie est une question centrale, car, si l’interlocuteur prône plus de croissance d’hommes en nombre, on le soupçonne très vite de masquer, dans l’intérêt de tel ou tel, une volonté de puissance prometteuse d’agression. Si, au contraire, il prône le ralentissement, il est accusé de malthusianisme au profit de quelques-uns seulement. S’ « il n’est de richesses que d’hommes », l’idéal est le plus grand nombre dotés du plus haut niveau de vie possible. La problématique est le vieillissement des pays riches et de la Chine qui contraste avec l’explosion démographique du subcontinent indien, envahi par lui-même, ainsi que de l’Afrique sub-sahélienne qui devrait, en quelques décennies, passer de un à deux milliards d’être humains… dont beaucoup, désespérés par la misère, seront tentés de s’expatrier en prenant tous les risques. « Si la richesse ne va pas aux hommes, les hommes vont à la richesse », soulignait Alfred Sauvy, grand démographe du XXème siècle… La question du don de la vie est délicate. Ce n’est pas une raison pour ne pas l’évoquer, surtout pour l’enfant à venir qui n’a rien choisi et qui a droit à une vie pleine et épanouie…

3 – Tout va changer : quoi et comment ?

            Le capitalisme mondialisé, qui devient un capitalisme numérisé, est source de déstabilisations violentes et d’inégalités insupportables comme le prouvent les crises actuelles, qui se rapprochent, ainsi que d’incontestables statistiques. Si la mondialisation existe depuis longtemps, la globalisation, sous sa forme actuelle, est refusée par beaucoup, qui demandent, avec force, le renforcement du rôle de l’Etat, seul capable d’imposer l’intérêt général. Ses fonctions régaliennes lui font un devoir de faire en sorte que sa population soit nourrie, éduquée, soignée et protégée à l’intérieur (police et gendarmerie) et vis-vis de toute agression extérieure (forces armées). Il doit, en outre, faciliter la fabrication et l’invention de biens utiles à la nation et veiller sur l’irremplaçable entrepreneur. La France n’est-elle pas le pays de Sully, de Colbert (manufactures), des compagnons du Tour de France et de Pasteur, entre autres ?

            Beaucoup de citoyens français ont ressenti comme une quasi-trahison la désindustrialisation du pays qui a débouché sur un chômage de masse, une paupérisation de nombreuses familles et des déséquilibres territoriaux (métropoles trop pleines et campagnes trop vides, (thème de la France en archipel). Ce sentiment de trahison, renforcé par un sentiment d’abandon, a débouché sur une « société de défiance » qui disgracie la politique au moment où elle devrait, sans tarder, créer les grands chantiers de l’avenir. Les Français exigent la relocalisation de beaucoup d’industries, ainsi qu’une nourriture de proximité qui fait vivre leurs voisins de pays, ainsi que des services également répartis et diffusés dans l’intérêt de tous (problème des zones blanches).

            La pandémie a révélé ceux du « background » : routiers, éboueurs, caissières, aides-soignantes aux salaires indécents qui ne correspondent pas aux services rendus. Attention à l’écart entre ouvriers, employés et cadres. Le monde se retrouve, comme hier,  avec  des « having » et des « having not » prêts à se révolter dans un monde de grande violence à venir.Tous devraient apprendre à apprécier ce dont ils disposent. « La société de consommation ne rend pas heureux » soulignait Jean-Paul II,  tandis que le grand Dostoïevski soulignait que « l’argent était de la liberté frappée » ! Où est la juste mesure dans notre monde frappé, justement par l’hybris, la démesure inhumaine ?

            L’Europe, rêve de paix et de prospérité pour beaucoup, est un échec, comme le prouvent le départ de l’Angleterre,  les provocations de certains pays de l’est, l’immobilisme des pays du nord face aux difficultés de ceux du sud, l’absence de politique industrielle et de défense, l’abandon d’une véritable politique agricole, l’absence d’une politique de santé publique. Mais il y a eu plus grave : la ratification du Traité de Lisbonne, en 2005, contre l’avis de 55% de Français qui avaient voté contre, d’où le procès d’une Europe plus technocratique que démocratique.

            L’Europe risque-t-elle une sortie de l’histoire ? Elle s’est laissé surprendre par l’éloignement, pour ne pas dire, l’hostilité de l’Amérique de la présidence Trump (et de ses prédécesseurs). Elle est longtemps restée plus offerte qu’ouverte au commerce  international, particulièrement vis-à-vis d’une Chine dont elle n’a pas exigé la réciprocité sur ce plan essentiel. L’interdépendance à ce niveau est une dépendance.

             Le dur prix payé aujourd’hui est la montée des populismes, facilitée par la tyrannie des images et des réseaux sociaux. Ils devront faire place à un souverainisme de bon aloi, ce qui engage la responsabilité des dirigeants actuels. Le grave problème qui se pose est la non-protection des données personnelles. Ce rapprochement de la vie publique et de la vie privée est promesse d’esclavage et de tyrannie, domaine où la Chine a une longueur d’avance et où se joue la suprématie mondiale (dans un monde post-américain ?). De surcroît, l’homme est-il fait pour être le consultant permanent d’écrans de tous formats (addiction aliénante et déshumanisante, (favorisée par un lâche anonymat) et qui n’est pas maîtrisée)

Tout cela, en effet, a une résonnance géopolitique. Quid de la Russie, européenne, mais eurasiatique aussi ? La montée en puissance des empires (où l’on est un sujet) est menaçante pour les démocraties où l’on est citoyen. Chine et Amérique, Inde et Russie sont encore  engoncés  dans la course à la puissance qui anéantit un Moyen-Orient et une Afrique  perclus de fractures..

Est-il trop tard pour que l’Europe se réapproprie la révolution numérique ? Est-il trop tard pour que ses ressortissants vivent pour être plus et non dans un paraître qui privilégie, dans sa perversité, l’individualisme. Un individualisme qui tourne le dos aux valeurs collectives faites d’empathie et de générosité. Il faut quitter, souligne Hubert Védrine, le monde de l’impréparation, des multi dépendances, de l’insécurité financière, de l’irresponsabilité écologique. II s’agit, désormais, de faire mieux avec moins, car « nous ne possédons pas la terre, nous l’empruntons à nos enfants ». Faire mieux, en y payant le prix du temps humain, du travail bien fait, dans un monde de patries qui fraternisent dans le temps retrouvé…

                   Claude Chancel, Vice président de l’Institut Jacques Cartier

 

 

Après la révolution islamique iranienne de 1979, le pays, isolé, est attaqué par l’Irak du président Saddam Hussein. La guerre, particulièrement féroce, va durer de 1981 à 1988 et faire plus d’un million de morts.

Pendant ce conflit, de 1984 à 1987, les deux partis attaquent dans le golfe plus de 600 navires-citernes appartenant, pour la plupart, à des nations non directement parties prenantes au conflit. Ils partagent un objectif identique, celui de couper les exportations de leur adversaire pour tarir ses revenus, indispensables à son effort de guerre.

Depuis, les Iraniens ont menacé à plusieurs reprises de bloquer le détroit d’Ormuz et de couper les flux d’hydrocarbure qui y transitent. Ils l’on fait à nouveau et s’y préparent en réponse aux sanctions de la communauté internationale dont ils font l’objet.

 

Parmi les cataclysmes naturels, les inondations semblent particulièrement inquiétantes aux hommes de la période contemporaine. Soudaines et dévastatrices, elles révèlent que, en dépit des progrès de la science, l’homme est impuissant devant la nature. La presse comme les romanciers, à l’image d’un Zola, imposent l’image tragique et fataliste des hommes dépassés par un fléau implacable. Ce traitement médiatique est cependant infidèle à la réalité car les pouvoirs publics sont loin d’être restés les bras croisés devant cette calamité. L’objet de cette communication sera de mettre en rapport le traitement des inondations par la presse avec les initiatives prises par les pouvoirs publics afin de déterminer les influences réciproques qu’exerçaient mutuellement les médias et le politique.

 

Changement d’empereur, coupe du monde de rugby, voyage du pape François, organisation des JO, autant d’événements qui incitent, pour une fois, nos medias  français à évoquer le Japon un peu au-delà des clichés convenus, notamment dans les domaines spirituels et religieux. Si les déclarations anti nucléaires du pape François ont été largement diffusées, en revanche, les problèmes des communautés chrétiennes du Japon ont moins attiré l’attention du grand public, tant en France qu’ au Japon. Aussi, l’objet du présent article est de revenir succinctement sur l’histoire heurtée  du christianisme, dans ce pays à l’univers religieux caractérisé par un syncrétisme, résultant de l’amalgame d’éléments venus du shintô, du bouddhisme, du taoïsme et de la religion populaire[1]

  • Un siècle chrétien au Japon[2]? 1549-1650.

La première évangélisation remonte à 1549 lorsque François-Xavier, co-fondateur de la Compagnie de Jésus,  y introduisit le christianisme dans le cadre à la fois du dynamisme de la Contre-réforme catholique européenne et de l’expansion commerciale et coloniale des puissances occidentales, spécialement portugaise. Comparé à un accueil médiocre rencontré en Inde et Corée, le succès apparent de la mission jésuite suscite dans un premier temps, beaucoup d’espoirs en occident, avant que le Japon ne se ferme totalement et rejette violemment cette nouvelle religion. Comment rendre compte de ces heurs et malheurs de la première vague chrétienne ?

En 1549  François-Xavier arrive dans un Japon politiquement fragmenté, dénué de pouvoir central, où il doit rechercher l’agrément des autorités locales, soit pour convaincre et convertir, ou simplement obtenir l’autorisation de prêcher. C’est ainsi, qu’au cours de son séjour de deux ans, il put fonder les premières communautés chrétiennes au sud de Kyushu, et à sa mort en 1552 à 46 ans, les fondements de l’évangélisation du Japon sont posés,  l’avenir semble alors prometteur pour le catholicisme.

 La christianisation n’a pas été fulgurante au départ, nous ne sommes pas ici dans un territoire colonial où la nouveauté s’impose par la force, mais dans un espace fragmenté où chaque potentat féodal  fait sa loi dans un contexte politique constamment troublé par des guerres civiles. La tâche de François-Xavier n’a pas toujours été facile, le terrain est parfois hostile, lui-même a failli être lapidé à Kyoto pour avoir dénoncé des  idoles . Le succès va tout de même venir assez rapidement si l’on en croit les chiffres annoncés alors par les Jésuites. Début XVIIe siècle, la communauté chrétienne japonaise est la plus importante d’Asie avec 300 000 catholiques sur une population japonaise estimée à 10-12 millions. La dureté de la répression qui s’abattra  sur ces communautés, atteste à sa manière du succès de la mission. Comment expliquer cette apparente réussite au Japon ?

 L’exemplarité des premiers missionnaires contrastait avec l’engagement politique et la décadence du clergé bouddhique[3]. Côté japonais, au-delà d’une certaine séduction offerte par cette religion à salut, se mêlent alors chez les féodaux qui se convertissent, des considérations autres que religieuses : économiques et militaires. L’avance technologique occidentale, les nouvelles armes portugaises sont convoitées, en effet, les précieuses arquebuses peuvent faire la différence dans les combats des guerres civiles qui sévissent alors. L’influence du lobby portugais, puis espagnol où se mêlent commerce et prosélytisme, marchands et Jésuites, est parfois instrumentalisé par les daimyôs comme un utile contrepoids à l’influence des grands monastères bouddhiques.

(peinture sur paravent : jésuites, église en forme de temple bouddhiste)

A l’inverse, la christianisation est freinée par des facteurs d’ordre divers qui vont du manque de moyens financiers et humains (rareté des missionnaires jésuites), de l’hostilité récurrente du clergé bouddhiste, au climat d’instabilité politico-militaire qui régulièrement implique des Jésuites dans les conflits inter féodaux. Les seigneurs locaux adhérent ou apostasient selon les avantages que peuvent ou non apporter la mission catholique. On est ainsi en droit de s’interroger sur l’impact réel du christianisme sur la société d’alors, et l’expression de siècle chrétien relève peut-être davantage de l’enthousiasme évangélisateur que des réalités de terrain. La mission évangélisatrice, essentiellement catholique, jésuite et portugaise dans les premières années, fut ensuite complétée et concurrencée, début XVIIe s., par l’arrivée d’autres pays catholiques (Espagne, Italie) et d’autres ordres (Franciscains, Dominicains, Augustins), tous aussi zélés, et, peu de temps avant les persécutions, par la venue de protestants anglais et hollandais (1600). La compétition entre catholiques et protestants fut d’ailleurs un élément de désordre qui contribua certainement au déclenchement de la persécution : le Japon juste réunifié craignait que ces nouveaux acteurs étrangers ne viennent ré alimenter la guerre civile. Mais, rappelons-le, cette première phase d’évangélisation fut essentiellement catholique, elle toucha toutes les classes sociales, rurales urbaines. Vers 1600, le catholicisme ne touche qu’une infime fraction de la population, mais dans plusieurs fiefs, il est religion d’Etat[4].  La ville de Nagasaki, surnommée la petite Rome du Japon, fut un temps exclusivement catholique ! Certes, la conversion de chefs guerriers (samouraïs) entraînait automatiquement celle de leurs vassaux et sujets[5], mais cela n’exclut pas des conversions sincères, car sinon, comment expliquer l’existence postérieure de chrétiens cachés résistants aux persécutions ?

Cette première christianisation va brutalement et douloureusement prendre fin avec la création du shôgunat Tokugawa et l’unification du pouvoir politique.

2 – A ce siècle faste pour la christianisation du Japon vont succéder 250 ans de persécution.

Certes, des difficultés ont toujours existé comme l’expulsion de Jésuites trop zélés qui s’attaquent physiquement à des temples et statuettes bouddhiques, mais ce n’est qu’en 1614, avec l’Edit de persécution, que les vrais problèmes commencèrent. Comment rendre compte de cette nouvelle attitude des autorités japonaises ?

Le contexte politique japonais a changé : un chef de clan, Tokugawa Ieyasu, après avoir éliminé ses rivaux et placé ses proches, obtint de l’empereur le titre de Shôgun en 1603. Il transfère sa capitale à Yedo/Edo (l’actuelle Tôkyô), tandis que l’empereur est désormais cloîtré à Kyôtô. Ce nouveau pouvoir désormais centralisé dispose d’une meilleure connaissance des comportements occidentaux colonisateurs, aussi, Il semble qu’il ait eu peur de l’influence grandissante de l’occident par l’entremise de ces missions très entreprenantes. En effet, les dernières années avant 1614 enregistrent une expansion sans précédent : Nagasaki achève la construction de sa cathédrale pour ses 40 000 catholiques, à Kyôtô, 7 prêtres seulement administrent en moyenne 5 000 baptêmes par an[6] ! Le retour en grâce des monastères bouddhistes qui accusaient depuis longtemps les catholiques d’être les ennemis des kami, du Bouddha, et finalement, de l’Etat japonais lui-même, joint à la pression protestante hollandaise, incitent le Shogun à mettre fin à la mission catholique.

La nouvelle attitude de l’Etat japonais doit être resituée dans le contexte plus large de l’élaboration progressive, étalée sur tout le XVIIe s., d’une politique religieuse globale, d’une stratégie politique large nommée sakoku (enchaînement du pays, à savoir, sa fermeture)[7].

L’influence chrétienne est désormais jugée néfaste, voire dangereuse pour le pays  des kami (shinkoku), comprendre, un pays protégé par ses propres divinités !

L’Edit du 27 janvier 1614 vise l’éradication totale du catholicisme en plein essor depuis quelques années. Un syncrétisme de bouddhisme, de shintô et de confucianisme, évince le christianisme ! Les missionnaires sont expulsés vers Macao et Manille, les chrétiens Japonais doivent abjurer et retrouver leurs religions nationales, les églises sont détruites, ainsi que les livres de l’imprimerie jésuite. Sur 150 missionnaires présents au Japon, 62 Jésuites partent, mais 37 religieux dont 18 Jésuites et 7 Franciscains, décident de rester, cachés au Japon auprès de leurs fidèles. Cette résistance entraîne un second décret en septembre 1616, point de départ des persécutions. Un système de contrôle (tout japonais doit être inscrit dans un temple bouddhiste) et de dénonciation, mène de nombreux chrétiens au martyre. Si le Grand martyre de Nagasaki en 1622 est tristement connu, de nouvelles formes de tortures furent spécialement créées, pendaison par les pieds, mutilations à la scie de bambou, bains dans les eaux bouillantes sulfureuses des volcans…[8]

L’instrument principal de cette politique est constitué par la mise en place d’une cérémonie très particulière, l’e-fumi[9]. C’est une cérémonie annuelle qui se déroule à Nagasaki, et au cours de laquelle les suspects doivent piétiner une image[10], soit de la Vierge Marie soit du Christ, afin de prouver leur non appartenance au christianisme Un refus les conduit au martyre. Une surveillance des parentés d’apostats est mise en place avec la prétention d’aller jusqu’à sept générations ! En 1640, une police secrète vise l’éradication totale. Il est fait appel à la délation de chrétiens, et malheur à la communauté villageoise, jugée responsable, qui ne s’exécute pas. 

 

3- Une seconde vague de christianisation touche le Japon aux  XIXe et XXe siècles

Après deux siècles et demi de fermeture, le Japon de plus en plus soumis aux pressions américaines et européennes, s’ouvrit au commerce international et donc aux influences extérieures à partir de 1854. Des traités ouverture lui furent imposés, américain d’abord puis européens- France en 1858-.  Cette ouverture à l’occident, commencée avec le Shogun de la fin d’Edo, s’accentua avec le nouveau régime de Meiji à partir de 1868. Cela a permis un retour des missionnaires, d’abord limité à quelques ports et au service exclusif de ces étrangers, tout prosélytisme étant strictement interdit. L’édit d’interdiction du christianisme de 1614, ne sera levé qu’en 1873, et d’ailleurs, en 1867 encore, les autorités japonaises lancèrent une dernière persécution contre les chrétiens d’Urakami, village alors proche de Nagasaki ; 3 400 d’entre eux furent déportés en divers points de l’archipel, 670 autres moururent sous la torture.

 A deux reprises, des libertés furent accordées aux religions : les libertés de religion et de culte avec la première constitution du pays en 1889, et enfin, la liberté de conscience avec la constitution imposée par les Américains en 1946. Or, malgré ce cadre libéral et un certain engouement pour le christianisme, notamment lors des années terribles d’après-guerre, le nombre de chrétiens au Japon demeure extrêmement faible, comment rendre compte de cette situation ?

Si la première époque avait été essentiellement l’œuvre de Jésuites du sud de l’Europe, la nouvelle christianisation résulte des actions tant des Américains, Hollandais et Anglais en ce qui concerne le protestantisme, que des Français pour le catholicisme, avec l’engagement des prêtres des Missions Etrangères de Paris (MEP) qui arrivent à Nagasaki en 1863. Quelle est la situation à l’arrivée des premiers missionnaires ?

Alors que l’on pensait que le souvenir de la première évangélisation avait disparu, des chrétiens cachés (kakure kirishitan) d’Urakami osent venir à la rencontre du père Petitjean dans sa nouvelle chapelle juste construite[11].

En effet, si les élites ont massivement choisi d’apostasier au début du XVIIe s., une partie du peuple est restée fidèle à l’héritage des missionnaires[12]. Cela fut rendu possible grâce à l’organisation hiérarchisée en confréries de laïcs, mises en place par les jésuites. Par contre, très vite, les nouveaux missionnaires découvrent que les connaissances religieuses de ces chrétiens  sont très indigentes, ils récitent quelques textes mémorisés et transmis oralement et donc très déformés, et dont ils ne comprennent pas le sens. Mais pour un Japonais, bien souvent, l’essentiel ne réside pas dans le sens, dans la théologie qui leur échappe, l’essentiel consiste à croire que la récitation de formules, l’accomplissement de quelques actes, dont le baptême, suffisent pour leur assurer le salut. Au Japon, quelque soit la religion, l’orthopraxie domine ! Ils vénèrent quelques objets de culte[13], une image de Marie dans le meilleur des cas, ou tout autre objet. En l’absence de prêtres ce sont les responsables des communautés qui assurent un minimum de vie chrétienne . Ces paysans font tout pour ne pas se faire remarquer, ils participent aux cérémonies shinto-bouddhistes du village, évitent d’être cause de désordre. Leurs chants ressemblent aux chants bouddhistes, des statuettes de Bouddha kannon font fonction de statuette de Marie- appelées Maria-Kannon-. Ce qui compte pour ces chrétiens, comme pour tout Japonais d’ailleurs, c’est de suivre les coutumes des ancêtres.

La plupart des conversions effectuées au tournant d’Edo et du Meiji proviennent de ce vivier, mais certaines communautés refusent la conversion pour rester fidèles à l’enseignement des premiers missionnaires. Ce sont les chrétiens cachés (Kakure Kirishitan[14]). Conversions ou refus sont toujours des décisions collectives. Les raisons du refus de certains sont assez singulières. La clandestinité initialement prévue pour éviter la persécution, devient très vite un élément constitutif de leurs croyances, on retrouve ce même phénomène chez les bouddhistes de la Véritable Ecole de le Terre Pure, l’amidisme clandestin.

 La première génération de ces nouveaux missionnaires va se montrer extrêmement intransigeante, les nouveaux catholiques vont être solidement encadrés dans leur vie quotidienne, ce qui à la fois, les isole du reste de la population, et les pousse à des actions violentes à l’égard des autres Japonais considérés comme païens. Leur conviction était forte que leur religion s’imposerait bientôt à tout l’archipel. Cette absence d’inculturation est certainement l’une des raisons du relatif échec  catholique.

4- La situation actuelle du christianisme au Japon

Les chrétiens sont actuellement une petite minorité au Japon, 1 à 2% de la population (126,5 M) selon la façon de compter. En effet, aux 440 900 catholiques enregistrés sur les registres paroissiaux soit 0,35% de la population, il faut ajouter 4 à 500 000 catholiques issus de migrations des Philippines et d’Amérique du sud, non-inscrits sur les registres (pourtant pour la plupart ce sont des descendants de migrants japonais). Ces migrants qui possèdent inégalement la langue japonaise posent parfois des problèmes d’intégration au groupe catholique[15]. Désormais, l’Eglise catholique du Japon est pluri-ethnique et multiculturelle, ce qui n’est pas bien en accord avec les valeurs de l’identité japonaise, mais peut être source de nouveau dynamisme[16].

 Le christianisme japonais est dominé par les protestants[17]– 510 000, issus du prosélytisme hollandais et surtout américain, toutes le confessions (33) sont présentes, regroupés dans l’Association japonaise des chrétiens  (Nippon Kirisuto Kyôdan[18]). Des Témoins de Jéhovah sont de plus en plus présents avec un prosélytisme actif et visible dans la rue. Une petite communauté orthodoxe rattachée canoniquement au patriarcat de Moscou, autonome depuis 1970, de rite byzantin en langue japonaise, constitue un lien ténu avec le voisin russe. Les orthodoxes sont essentiellement à Tôkyô où se trouve leur cathédrale Saint Nicolas.

L’engouement constaté lors des années dures de l’après-guerre est bien retombé[19], les communautés et le clergé sont vieillissants, à l’image du pays d’ailleurs, les vocations deviennent rarissimes, à tel point que l’Eglise catholique qui avait beaucoup bâti après la guerre n’a plus le personnel suffisant pour faire vivre ses 24 hôpitaux, 524 jardins d’enfants, 286 écoles, 19 universités., elle cherche même à s’en défaire[20]. Pourtant dans l’après-guerre, cette petite Eglise s’efforça de s’ouvrir progressivement au monde, deux synodes nationaux dans les années 80 tentèrent une meilleure inculturation et une plus grande ouverture aux autres religions dans un souci plus concret des pauvres[21]. Sous Pie XI s’amorce « l’indigénisation » de l’épiscopat, et récemment, le clergé dans son ensemble est issu de toute l’Asie, et non plus du seul occident. Les laïcs[22] sont très engagés dans les paroisses, mais les mouvements chrétiens créés dans l’après-guerre ont disparu, laissant place à une Eglise purement paroissiale qui se contente souvent d’une approche très gestionnaire de l’institution aux dépens de la mission (Olivier Chegaray).

C’est un christianisme différent de celui des Jésuites ibériques, il est plus orienté vers l’action sociale et éducative, par exemple l’Armée du Salut (1895) se lance dans une intense activité sociale. A Kyôtô, l’université privée Doshisha créée en 1875, fut la première à admettre des femmes. Les Jésuites reviennent au Japon début XXe siècle et fondent en 1913 l’université Sophia à Tôkyô

De nos jours, s’il n’est pas toujours de bon ton de se dire chrétien, chacun reconnaît l’engagement social du christianisme, c’est ainsi que l’empereur émérite Hakihito a eu comme préceptrice une quaker américaine, que l’actuelle impératrice Masako ainsi que l’impératrice émérite Michiko sont issues d’universités catholiques. 

Les chrétiens du Japon n’échappent pas à la forte sécularisation de l’ensemble de la société, le nombre de baptêmes est en baisse (5015 en 2018), la fréquentation de la messe dominicale diminue (25%). Les deux cœurs de l’église japonaise sont à Tôkyô et à Nagasaki (le sud est beaucoup plus conservateur et traditionnel).

Ces nouvelles données inquiètent bien entendu les autorités religieuses chrétiennes qui s’interrogent sur l’avenir du christianisme au Japon, mais, le principal danger à leur avis vient d’ailleurs, d’un durcissement du nationalisme japonais. La conférence des évêques catholiques du Japon vient de lancer un appel contre le danger de résurgence d’une collusion entre le Shintô, l’Etat et le nationalisme renaissant. Ce cocktail rappelle d’autres époques sombres.

La greffe monothéiste ne prend pas vraiment au Japon malgré les grands espoirs initiaux de François-Xavier. Le christianisme y est toujours perçu comme un corps étranger, voire occidental. Les raisons semblent être toujours les mêmes depuis les premières confrontations au XVIIe s, une incompatibilité entre la culture japonaise et les données essentielles du christianisme. Récemment, l’ambassadeur du Japon près du saint Siège, Ueno Kagefumi, l’a exposé avec grande clarté, sans langue de bois. Il pointe trois éléments de la religiosité japonaise philosophiquement distincte de la pensée chrétienne :

  • Pour le christianisme, l’homme créé à l’image de Dieu est appelé à être divin selon l’antique formule « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu [23]». Ce soi (la personne humaine) porté à sa perfection est inviolable, sacré. A l’inverse, dans la pensée japonaise, il n’y a rien d’éternel ou d’absolu, la réalité ultime est dans le vide, dans le rien, dans l’ambigu, la réalité ultime est donnée par la passivité absolue[24].
  • L’idée d’un dieu créateur des hommes et de la nature est étrangère aux Japonais pour qui les hommes et la nature sont une seule réalité indivisible. Les êtres humains font partie de la nature. Les Japonais traitent la nature ou les animaux de manière très respectueuse, presque avec un esprit religieux. L’ambassadeur prend l’exemple de la police qui organise des cérémonies pour rendre grâce aux esprits des chiens policiers morts.
  • Le refus d’absolutiser des valeurs, car il n’y a rien d’absolu dans l’univers, seul l’éphémère, le non-permanent, existe. Tout est contextuel, rien n’est absolu.

 L’intransigeance des missionnaires sur le refus de toute cohabitation avec le « paganisme », l’exigence absolue des commandements chrétiens au détriment des règles sociales si chères à l’ordre social souhaité par le confucianisme, toute cette rigidité est étrangère au modus vivendi pragmatique de cet assemblage baroque[25] fait de shintô, de bouddhisme et de confucianisme et de croyances populaires.

 

Nous retrouvons ce même constat dans Silence, l’excellent roman historique de Shusaku Endo (1966). Dans un dialogue entre un missionnaire jésuite et le persécuteur japonais, le débat ne porte pas sur la vérité chrétienne mais sur sa prétention universaliste, opposée à un enracinement ethnique et culturel des religions.

Cette analyse est également partagée par le père Olivier Chegaray[26], qui fut le « patron » des MEP au Japon, riche de plus de 40 ans de présence : Au moment de l’introduction du christianisme au Japon, les gouvernants de l’époque ont perçu le christianisme comme étant soit une menace pour l’indépendance du pays, soit un germe de destruction de l’ordre établi. Cette perception, fondée ou non historiquement, reste encore ancrée dans l’inconscient de la plupart des gens, même s’ils ne l’expriment pas ouvertement[27]…Cette perception a pu vaciller après la guerre, au moment où le Japon a connu un semblant d’engouement pour l’occident, mais elle est loin d’avoir disparu et nourrit encore des mouvements nationalistes ou xénophobes plus ou moins latents. Même si, en privé, les gens disent leur admiration et parfois leur intérêt vis-à-vis de la foi chrétienne, ils gardent une distance prudente vis-à-vis de toute tentative d’endoctrinement.

(cathédrale Sainte Marie à Tokyo)

En ce début de XXIe siècle, si la grande majorité des Japonais n’adhère pas à la religion chrétienne, elle est cependant très friande des rituels du mariage chrétien. Outre l’inévitable rite shintô, de nombreux jeunes mariés louent les services d’un prêtre, pour le « folklore » du mariage à l’occidental. La  cérémonie  peut se passer dans une petite chapelle, spécialement construite à cet effet, dans un supermarché ou dans un grand hôtel. Le marché  devient tellement lucratif que l’on voit apparaître des faux prêtres pour l’occasion. Dans 80% des cas, les catholiques épousent un conjoint non chrétien. D’ailleurs, ce fait chrétien ultra minoritaire rend très difficile la rencontre d’autres chrétiens pour partager sa foi.

Tout cela souligne bien l’ambiguïté des rapports que le Japon entretient avec l’occident sur le plan religieux. Fortement désireux de conserver un mode de vie purement japonais, il y a un rejet des idées dogmatiques, de toute notion de transcendance, ce qui n’empêche pas nombre de Japonais d’être sensibles à l’émotionnel religieux, voire au romantisme occidental, et d’apprécier les actions sociales menées par des chrétiens au service de tous[28].

Quel avenir pour les chrétiens du Japon ? Groupe très minoritaire vieillissant, de plus en plus constitué d’étrangers, ce qui n’est pas fait pour être mieux considéré par la population dans son ensemble, provisoirement revivifié par le voyage du pape François, 28 ans après la venue de Jean-Paul II. La mémoire de cette histoire heurtée est récemment mise en valeur par le classement au patrimoine mondial de l’UNESCO[29] de 12  sites chrétiens au sud du pays . Certes, les chrétiens du Japon de nos jours cherchent plus à faire signe qu’à faire nombre, mais ils ne souhaitent pas n’être que patrimonialisés, leur inscription dans le pays est vivante.

Christian Bernard        Janvier 2020

 

[1] Jacques Marx, Kakure Kirishitan, “les chrétiens cachés du Japon” in Philosophie de la religion et spiritualité japonaise, Classiques Garnier, 2019, p.66.

[2] L’expression siècle chrétien est de l’historien anglais Charles Ralph.

[3] Nathalie Kouamé, “L’Etat des Tokugawa et la religion”, Archives de sciences sociales des religions janvier-mars 2007, p.109. https://journals.openedition.org/assr/4328

[4] Martin Nogueira Ramos, La foi des ancêtres, CNRS éditions, 2019, 413 p.,p.14 carte des implantations.

 

[5] Nathalie Kouamé, Japon, “le siècle chrétien, son historiographie et ses lieux de mémoire”, in Histoire et Missions chrétiennes, n°4, déc.2007,p.172. https://www.cairn.info/revue-histoire-monde-et-cultures-religieuses1-2007-4-page-170.htm

[6] Jean-Pierre Duteil,op.cit.

[7] Nathalie Kouamé, “L’Etat des Tokugawa et la religion” in Archives de Sciences Sociales des religions 137, mars 2007, pp. 107-123.

[8] Lire avec profit le roman historique Silence du japonais Shusaku Endo (1966), ou le film du même nom de Martin Scorsese (2016). L’action se passe en 1638. Le film suit le livre mais préférer la finale du livre.

[9] Cf .Dictionnaire historique du Japon, article “Fumi-e” ; https://www.persee.fr/doc/dhjap_0000-0000_1980_dic_5_1_882_t2_0100_0000_4

[10] Pour toute la période de persécution voir le travail remarquable de Martin Nogueira Ramos, La foi des ancêtres, CNRS éditions, 32019, 413 p. [l’expression fumie 踏み絵,  de fumi marcher sur et de e ] .

[11] En mars 2015, l’Eglise catholique du Japon a commémoré le 150e anniversaire de la découverte des chrétiens cachés.

[12] Tous les aspects de la vie des chrétiens cachés sont magistralement étudiés par Martin Nogueira Ramos dans son ouvrage récent, la foi des ancêtres, chrétiens cachés et catholiques dans la société villageoise japonaise XVIIe-XIXe s., CNRS éditions, 2019, 413 p., p.25.

[13] Sur ces pratiques cachées cf Jacques Marx, « Kakure Kirishitan » in Philosophie de la religion et spiritualité japonaise, sous la direction de P. Bonneels et B.Decharneux, Classiques Garnier 2019.

[14] Cette expression est préférable à “chrétiens séparés” utilisée par l’Eglise catholique. Ils sont fort peu nombreux de nos jours au sud du pays.

[15] Cf le beau témoignage du père Olivier Chegaray, responsable des MEP : le Japon : le défi de la rencontre au cœur de la foi . https://www.ktotv.com/video/00305482/japon-une-evangelisation-entre-asiatiques

[16] Fin novembre 2019, lors de la venue du pape François, un tiers des participants à la grande messe de Tokyo étaient des migrants venus d’Asie, spécialement les philippins, et ce sont eux, plus que les Japonais qui ont mis de l’ambiance.

[17] Environ 600 000

[18] https://en.wikipedia.org/wiki/United_Church_of_Christ_in_Japan

[19] Dans le grand vide spirituel de l’après-guerre, nombre de Japonais préfèrent adhérer à des dizaines de mouvements syncrétiques appelés les « nouvelles religions », plutôt qu’au christianisme jugé étranger et incompatible avec l’identité japonaise.

[20] L’Eglise au Japon, un potentiel de foi, père Olivier Chegaray, la NEF, n° 289, février 2017. https://www.sajedistribution.com/files/saje/films/Silence/Revue%20de%20presse/PDF%20-%20LA%20NEF.pdf

[21] Olivier Chegaray, op.cit.

[22] Le Japon d’après guerre a connu de grands écrivains chrétiens, citons Shiga Naoya, Shûsaku Endô, Satoko Kizaki, Otohiko Kaga..citons aussi des hommes politiques (Tarô Asô du parti libéral démocrate, devenu Premier ministre). Tous ne sont pas forcement de bons porte-parole de leur religion !

[23] St Athanase, Sur l’Incarnation 54,3

[24] , Ueno Kagefumi http://eucharistiemisericor.free.fr/index.php?page=1908101_magister

[25] Jean-Marie Bouissou, Les leçons du Japon, un pays très incorrect, Fayard, 2019, 425 p., p.234.

[26] https://www.sajedistribution.com/files/saje/films/Silence/Revue%20de%20presse/PDF%20-%20LA%20NEF.pdf

 

[27] Cela ne se fait pas au Japon. O.Chegaray le précise : une dichotomie du dire et du vrai qui pousse chacun non pas à dire ce qu’il pense ou ressent vraiment, mais à ce qu’il est censé devoir dire selon les règles convenues de l’entourage.

[28] Témoignage étonnant d’un prêtre des MEP à Hokkaido à propos d’un jardin d’enfants catholique ou absolument personne n’est chrétien https://missionsetrangeres.com/eglises-asie/2017-10-18-a-ecouter-sur-rcf-a-la-rencontre-des-catholiques-du-japon-destination-hokkaido/

[29] https://www.infocatho.fr/japon-douze-sites-chretiens-inscrits-au-patrimoine-de-lhumanite-par-lunesco/