Parmi les cataclysmes naturels, les inondations semblent particulièrement inquiétantes aux hommes de la période contemporaine. Soudaines et dévastatrices, elles révèlent que, en dépit des progrès de la science, l’homme est impuissant devant la nature. La presse comme les romanciers, à l’image d’un Zola, imposent l’image tragique et fataliste des hommes dépassés par un fléau implacable. Ce traitement médiatique est cependant infidèle à la réalité car les pouvoirs publics sont loin d’être restés les bras croisés devant cette calamité. L’objet de cette communication sera de mettre en rapport le traitement des inondations par la presse avec les initiatives prises par les pouvoirs publics afin de déterminer les influences réciproques qu’exerçaient mutuellement les médias et le politique.

 

Changement d’empereur, coupe du monde de rugby, voyage du pape François, organisation des JO, autant d’événements qui incitent, pour une fois, nos medias  français à évoquer le Japon un peu au-delà des clichés convenus, notamment dans les domaines spirituels et religieux. Si les déclarations anti nucléaires du pape François ont été largement diffusées, en revanche, les problèmes des communautés chrétiennes du Japon ont moins attiré l’attention du grand public, tant en France qu’ au Japon. Aussi, l’objet du présent article est de revenir succinctement sur l’histoire heurtée  du christianisme, dans ce pays à l’univers religieux caractérisé par un syncrétisme, résultant de l’amalgame d’éléments venus du shintô, du bouddhisme, du taoïsme et de la religion populaire[1]

  • Un siècle chrétien au Japon[2]? 1549-1650.

La première évangélisation remonte à 1549 lorsque François-Xavier, co-fondateur de la Compagnie de Jésus,  y introduisit le christianisme dans le cadre à la fois du dynamisme de la Contre-réforme catholique européenne et de l’expansion commerciale et coloniale des puissances occidentales, spécialement portugaise. Comparé à un accueil médiocre rencontré en Inde et Corée, le succès apparent de la mission jésuite suscite dans un premier temps, beaucoup d’espoirs en occident, avant que le Japon ne se ferme totalement et rejette violemment cette nouvelle religion. Comment rendre compte de ces heurs et malheurs de la première vague chrétienne ?

En 1549  François-Xavier arrive dans un Japon politiquement fragmenté, dénué de pouvoir central, où il doit rechercher l’agrément des autorités locales, soit pour convaincre et convertir, ou simplement obtenir l’autorisation de prêcher. C’est ainsi, qu’au cours de son séjour de deux ans, il put fonder les premières communautés chrétiennes au sud de Kyushu, et à sa mort en 1552 à 46 ans, les fondements de l’évangélisation du Japon sont posés,  l’avenir semble alors prometteur pour le catholicisme.

 La christianisation n’a pas été fulgurante au départ, nous ne sommes pas ici dans un territoire colonial où la nouveauté s’impose par la force, mais dans un espace fragmenté où chaque potentat féodal  fait sa loi dans un contexte politique constamment troublé par des guerres civiles. La tâche de François-Xavier n’a pas toujours été facile, le terrain est parfois hostile, lui-même a failli être lapidé à Kyoto pour avoir dénoncé des  idoles . Le succès va tout de même venir assez rapidement si l’on en croit les chiffres annoncés alors par les Jésuites. Début XVIIe siècle, la communauté chrétienne japonaise est la plus importante d’Asie avec 300 000 catholiques sur une population japonaise estimée à 10-12 millions. La dureté de la répression qui s’abattra  sur ces communautés, atteste à sa manière du succès de la mission. Comment expliquer cette apparente réussite au Japon ?

 L’exemplarité des premiers missionnaires contrastait avec l’engagement politique et la décadence du clergé bouddhique[3]. Côté japonais, au-delà d’une certaine séduction offerte par cette religion à salut, se mêlent alors chez les féodaux qui se convertissent, des considérations autres que religieuses : économiques et militaires. L’avance technologique occidentale, les nouvelles armes portugaises sont convoitées, en effet, les précieuses arquebuses peuvent faire la différence dans les combats des guerres civiles qui sévissent alors. L’influence du lobby portugais, puis espagnol où se mêlent commerce et prosélytisme, marchands et Jésuites, est parfois instrumentalisé par les daimyôs comme un utile contrepoids à l’influence des grands monastères bouddhiques.

(peinture sur paravent : jésuites, église en forme de temple bouddhiste)

A l’inverse, la christianisation est freinée par des facteurs d’ordre divers qui vont du manque de moyens financiers et humains (rareté des missionnaires jésuites), de l’hostilité récurrente du clergé bouddhiste, au climat d’instabilité politico-militaire qui régulièrement implique des Jésuites dans les conflits inter féodaux. Les seigneurs locaux adhérent ou apostasient selon les avantages que peuvent ou non apporter la mission catholique. On est ainsi en droit de s’interroger sur l’impact réel du christianisme sur la société d’alors, et l’expression de siècle chrétien relève peut-être davantage de l’enthousiasme évangélisateur que des réalités de terrain. La mission évangélisatrice, essentiellement catholique, jésuite et portugaise dans les premières années, fut ensuite complétée et concurrencée, début XVIIe s., par l’arrivée d’autres pays catholiques (Espagne, Italie) et d’autres ordres (Franciscains, Dominicains, Augustins), tous aussi zélés, et, peu de temps avant les persécutions, par la venue de protestants anglais et hollandais (1600). La compétition entre catholiques et protestants fut d’ailleurs un élément de désordre qui contribua certainement au déclenchement de la persécution : le Japon juste réunifié craignait que ces nouveaux acteurs étrangers ne viennent ré alimenter la guerre civile. Mais, rappelons-le, cette première phase d’évangélisation fut essentiellement catholique, elle toucha toutes les classes sociales, rurales urbaines. Vers 1600, le catholicisme ne touche qu’une infime fraction de la population, mais dans plusieurs fiefs, il est religion d’Etat[4].  La ville de Nagasaki, surnommée la petite Rome du Japon, fut un temps exclusivement catholique ! Certes, la conversion de chefs guerriers (samouraïs) entraînait automatiquement celle de leurs vassaux et sujets[5], mais cela n’exclut pas des conversions sincères, car sinon, comment expliquer l’existence postérieure de chrétiens cachés résistants aux persécutions ?

Cette première christianisation va brutalement et douloureusement prendre fin avec la création du shôgunat Tokugawa et l’unification du pouvoir politique.

2 – A ce siècle faste pour la christianisation du Japon vont succéder 250 ans de persécution.

Certes, des difficultés ont toujours existé comme l’expulsion de Jésuites trop zélés qui s’attaquent physiquement à des temples et statuettes bouddhiques, mais ce n’est qu’en 1614, avec l’Edit de persécution, que les vrais problèmes commencèrent. Comment rendre compte de cette nouvelle attitude des autorités japonaises ?

Le contexte politique japonais a changé : un chef de clan, Tokugawa Ieyasu, après avoir éliminé ses rivaux et placé ses proches, obtint de l’empereur le titre de Shôgun en 1603. Il transfère sa capitale à Yedo/Edo (l’actuelle Tôkyô), tandis que l’empereur est désormais cloîtré à Kyôtô. Ce nouveau pouvoir désormais centralisé dispose d’une meilleure connaissance des comportements occidentaux colonisateurs, aussi, Il semble qu’il ait eu peur de l’influence grandissante de l’occident par l’entremise de ces missions très entreprenantes. En effet, les dernières années avant 1614 enregistrent une expansion sans précédent : Nagasaki achève la construction de sa cathédrale pour ses 40 000 catholiques, à Kyôtô, 7 prêtres seulement administrent en moyenne 5 000 baptêmes par an[6] ! Le retour en grâce des monastères bouddhistes qui accusaient depuis longtemps les catholiques d’être les ennemis des kami, du Bouddha, et finalement, de l’Etat japonais lui-même, joint à la pression protestante hollandaise, incitent le Shogun à mettre fin à la mission catholique.

La nouvelle attitude de l’Etat japonais doit être resituée dans le contexte plus large de l’élaboration progressive, étalée sur tout le XVIIe s., d’une politique religieuse globale, d’une stratégie politique large nommée sakoku (enchaînement du pays, à savoir, sa fermeture)[7].

L’influence chrétienne est désormais jugée néfaste, voire dangereuse pour le pays  des kami (shinkoku), comprendre, un pays protégé par ses propres divinités !

L’Edit du 27 janvier 1614 vise l’éradication totale du catholicisme en plein essor depuis quelques années. Un syncrétisme de bouddhisme, de shintô et de confucianisme, évince le christianisme ! Les missionnaires sont expulsés vers Macao et Manille, les chrétiens Japonais doivent abjurer et retrouver leurs religions nationales, les églises sont détruites, ainsi que les livres de l’imprimerie jésuite. Sur 150 missionnaires présents au Japon, 62 Jésuites partent, mais 37 religieux dont 18 Jésuites et 7 Franciscains, décident de rester, cachés au Japon auprès de leurs fidèles. Cette résistance entraîne un second décret en septembre 1616, point de départ des persécutions. Un système de contrôle (tout japonais doit être inscrit dans un temple bouddhiste) et de dénonciation, mène de nombreux chrétiens au martyre. Si le Grand martyre de Nagasaki en 1622 est tristement connu, de nouvelles formes de tortures furent spécialement créées, pendaison par les pieds, mutilations à la scie de bambou, bains dans les eaux bouillantes sulfureuses des volcans…[8]

L’instrument principal de cette politique est constitué par la mise en place d’une cérémonie très particulière, l’e-fumi[9]. C’est une cérémonie annuelle qui se déroule à Nagasaki, et au cours de laquelle les suspects doivent piétiner une image[10], soit de la Vierge Marie soit du Christ, afin de prouver leur non appartenance au christianisme Un refus les conduit au martyre. Une surveillance des parentés d’apostats est mise en place avec la prétention d’aller jusqu’à sept générations ! En 1640, une police secrète vise l’éradication totale. Il est fait appel à la délation de chrétiens, et malheur à la communauté villageoise, jugée responsable, qui ne s’exécute pas. 

 

3- Une seconde vague de christianisation touche le Japon aux  XIXe et XXe siècles

Après deux siècles et demi de fermeture, le Japon de plus en plus soumis aux pressions américaines et européennes, s’ouvrit au commerce international et donc aux influences extérieures à partir de 1854. Des traités ouverture lui furent imposés, américain d’abord puis européens- France en 1858-.  Cette ouverture à l’occident, commencée avec le Shogun de la fin d’Edo, s’accentua avec le nouveau régime de Meiji à partir de 1868. Cela a permis un retour des missionnaires, d’abord limité à quelques ports et au service exclusif de ces étrangers, tout prosélytisme étant strictement interdit. L’édit d’interdiction du christianisme de 1614, ne sera levé qu’en 1873, et d’ailleurs, en 1867 encore, les autorités japonaises lancèrent une dernière persécution contre les chrétiens d’Urakami, village alors proche de Nagasaki ; 3 400 d’entre eux furent déportés en divers points de l’archipel, 670 autres moururent sous la torture.

 A deux reprises, des libertés furent accordées aux religions : les libertés de religion et de culte avec la première constitution du pays en 1889, et enfin, la liberté de conscience avec la constitution imposée par les Américains en 1946. Or, malgré ce cadre libéral et un certain engouement pour le christianisme, notamment lors des années terribles d’après-guerre, le nombre de chrétiens au Japon demeure extrêmement faible, comment rendre compte de cette situation ?

Si la première époque avait été essentiellement l’œuvre de Jésuites du sud de l’Europe, la nouvelle christianisation résulte des actions tant des Américains, Hollandais et Anglais en ce qui concerne le protestantisme, que des Français pour le catholicisme, avec l’engagement des prêtres des Missions Etrangères de Paris (MEP) qui arrivent à Nagasaki en 1863. Quelle est la situation à l’arrivée des premiers missionnaires ?

Alors que l’on pensait que le souvenir de la première évangélisation avait disparu, des chrétiens cachés (kakure kirishitan) d’Urakami osent venir à la rencontre du père Petitjean dans sa nouvelle chapelle juste construite[11].

En effet, si les élites ont massivement choisi d’apostasier au début du XVIIe s., une partie du peuple est restée fidèle à l’héritage des missionnaires[12]. Cela fut rendu possible grâce à l’organisation hiérarchisée en confréries de laïcs, mises en place par les jésuites. Par contre, très vite, les nouveaux missionnaires découvrent que les connaissances religieuses de ces chrétiens  sont très indigentes, ils récitent quelques textes mémorisés et transmis oralement et donc très déformés, et dont ils ne comprennent pas le sens. Mais pour un Japonais, bien souvent, l’essentiel ne réside pas dans le sens, dans la théologie qui leur échappe, l’essentiel consiste à croire que la récitation de formules, l’accomplissement de quelques actes, dont le baptême, suffisent pour leur assurer le salut. Au Japon, quelque soit la religion, l’orthopraxie domine ! Ils vénèrent quelques objets de culte[13], une image de Marie dans le meilleur des cas, ou tout autre objet. En l’absence de prêtres ce sont les responsables des communautés qui assurent un minimum de vie chrétienne . Ces paysans font tout pour ne pas se faire remarquer, ils participent aux cérémonies shinto-bouddhistes du village, évitent d’être cause de désordre. Leurs chants ressemblent aux chants bouddhistes, des statuettes de Bouddha kannon font fonction de statuette de Marie- appelées Maria-Kannon-. Ce qui compte pour ces chrétiens, comme pour tout Japonais d’ailleurs, c’est de suivre les coutumes des ancêtres.

La plupart des conversions effectuées au tournant d’Edo et du Meiji proviennent de ce vivier, mais certaines communautés refusent la conversion pour rester fidèles à l’enseignement des premiers missionnaires. Ce sont les chrétiens cachés (Kakure Kirishitan[14]). Conversions ou refus sont toujours des décisions collectives. Les raisons du refus de certains sont assez singulières. La clandestinité initialement prévue pour éviter la persécution, devient très vite un élément constitutif de leurs croyances, on retrouve ce même phénomène chez les bouddhistes de la Véritable Ecole de le Terre Pure, l’amidisme clandestin.

 La première génération de ces nouveaux missionnaires va se montrer extrêmement intransigeante, les nouveaux catholiques vont être solidement encadrés dans leur vie quotidienne, ce qui à la fois, les isole du reste de la population, et les pousse à des actions violentes à l’égard des autres Japonais considérés comme païens. Leur conviction était forte que leur religion s’imposerait bientôt à tout l’archipel. Cette absence d’inculturation est certainement l’une des raisons du relatif échec  catholique.

4- La situation actuelle du christianisme au Japon

Les chrétiens sont actuellement une petite minorité au Japon, 1 à 2% de la population (126,5 M) selon la façon de compter. En effet, aux 440 900 catholiques enregistrés sur les registres paroissiaux soit 0,35% de la population, il faut ajouter 4 à 500 000 catholiques issus de migrations des Philippines et d’Amérique du sud, non-inscrits sur les registres (pourtant pour la plupart ce sont des descendants de migrants japonais). Ces migrants qui possèdent inégalement la langue japonaise posent parfois des problèmes d’intégration au groupe catholique[15]. Désormais, l’Eglise catholique du Japon est pluri-ethnique et multiculturelle, ce qui n’est pas bien en accord avec les valeurs de l’identité japonaise, mais peut être source de nouveau dynamisme[16].

 Le christianisme japonais est dominé par les protestants[17]– 510 000, issus du prosélytisme hollandais et surtout américain, toutes le confessions (33) sont présentes, regroupés dans l’Association japonaise des chrétiens  (Nippon Kirisuto Kyôdan[18]). Des Témoins de Jéhovah sont de plus en plus présents avec un prosélytisme actif et visible dans la rue. Une petite communauté orthodoxe rattachée canoniquement au patriarcat de Moscou, autonome depuis 1970, de rite byzantin en langue japonaise, constitue un lien ténu avec le voisin russe. Les orthodoxes sont essentiellement à Tôkyô où se trouve leur cathédrale Saint Nicolas.

L’engouement constaté lors des années dures de l’après-guerre est bien retombé[19], les communautés et le clergé sont vieillissants, à l’image du pays d’ailleurs, les vocations deviennent rarissimes, à tel point que l’Eglise catholique qui avait beaucoup bâti après la guerre n’a plus le personnel suffisant pour faire vivre ses 24 hôpitaux, 524 jardins d’enfants, 286 écoles, 19 universités., elle cherche même à s’en défaire[20]. Pourtant dans l’après-guerre, cette petite Eglise s’efforça de s’ouvrir progressivement au monde, deux synodes nationaux dans les années 80 tentèrent une meilleure inculturation et une plus grande ouverture aux autres religions dans un souci plus concret des pauvres[21]. Sous Pie XI s’amorce « l’indigénisation » de l’épiscopat, et récemment, le clergé dans son ensemble est issu de toute l’Asie, et non plus du seul occident. Les laïcs[22] sont très engagés dans les paroisses, mais les mouvements chrétiens créés dans l’après-guerre ont disparu, laissant place à une Eglise purement paroissiale qui se contente souvent d’une approche très gestionnaire de l’institution aux dépens de la mission (Olivier Chegaray).

C’est un christianisme différent de celui des Jésuites ibériques, il est plus orienté vers l’action sociale et éducative, par exemple l’Armée du Salut (1895) se lance dans une intense activité sociale. A Kyôtô, l’université privée Doshisha créée en 1875, fut la première à admettre des femmes. Les Jésuites reviennent au Japon début XXe siècle et fondent en 1913 l’université Sophia à Tôkyô

De nos jours, s’il n’est pas toujours de bon ton de se dire chrétien, chacun reconnaît l’engagement social du christianisme, c’est ainsi que l’empereur émérite Hakihito a eu comme préceptrice une quaker américaine, que l’actuelle impératrice Masako ainsi que l’impératrice émérite Michiko sont issues d’universités catholiques. 

Les chrétiens du Japon n’échappent pas à la forte sécularisation de l’ensemble de la société, le nombre de baptêmes est en baisse (5015 en 2018), la fréquentation de la messe dominicale diminue (25%). Les deux cœurs de l’église japonaise sont à Tôkyô et à Nagasaki (le sud est beaucoup plus conservateur et traditionnel).

Ces nouvelles données inquiètent bien entendu les autorités religieuses chrétiennes qui s’interrogent sur l’avenir du christianisme au Japon, mais, le principal danger à leur avis vient d’ailleurs, d’un durcissement du nationalisme japonais. La conférence des évêques catholiques du Japon vient de lancer un appel contre le danger de résurgence d’une collusion entre le Shintô, l’Etat et le nationalisme renaissant. Ce cocktail rappelle d’autres époques sombres.

La greffe monothéiste ne prend pas vraiment au Japon malgré les grands espoirs initiaux de François-Xavier. Le christianisme y est toujours perçu comme un corps étranger, voire occidental. Les raisons semblent être toujours les mêmes depuis les premières confrontations au XVIIe s, une incompatibilité entre la culture japonaise et les données essentielles du christianisme. Récemment, l’ambassadeur du Japon près du saint Siège, Ueno Kagefumi, l’a exposé avec grande clarté, sans langue de bois. Il pointe trois éléments de la religiosité japonaise philosophiquement distincte de la pensée chrétienne :

  • Pour le christianisme, l’homme créé à l’image de Dieu est appelé à être divin selon l’antique formule « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu [23]». Ce soi (la personne humaine) porté à sa perfection est inviolable, sacré. A l’inverse, dans la pensée japonaise, il n’y a rien d’éternel ou d’absolu, la réalité ultime est dans le vide, dans le rien, dans l’ambigu, la réalité ultime est donnée par la passivité absolue[24].
  • L’idée d’un dieu créateur des hommes et de la nature est étrangère aux Japonais pour qui les hommes et la nature sont une seule réalité indivisible. Les êtres humains font partie de la nature. Les Japonais traitent la nature ou les animaux de manière très respectueuse, presque avec un esprit religieux. L’ambassadeur prend l’exemple de la police qui organise des cérémonies pour rendre grâce aux esprits des chiens policiers morts.
  • Le refus d’absolutiser des valeurs, car il n’y a rien d’absolu dans l’univers, seul l’éphémère, le non-permanent, existe. Tout est contextuel, rien n’est absolu.

 L’intransigeance des missionnaires sur le refus de toute cohabitation avec le « paganisme », l’exigence absolue des commandements chrétiens au détriment des règles sociales si chères à l’ordre social souhaité par le confucianisme, toute cette rigidité est étrangère au modus vivendi pragmatique de cet assemblage baroque[25] fait de shintô, de bouddhisme et de confucianisme et de croyances populaires.

 

Nous retrouvons ce même constat dans Silence, l’excellent roman historique de Shusaku Endo (1966). Dans un dialogue entre un missionnaire jésuite et le persécuteur japonais, le débat ne porte pas sur la vérité chrétienne mais sur sa prétention universaliste, opposée à un enracinement ethnique et culturel des religions.

Cette analyse est également partagée par le père Olivier Chegaray[26], qui fut le « patron » des MEP au Japon, riche de plus de 40 ans de présence : Au moment de l’introduction du christianisme au Japon, les gouvernants de l’époque ont perçu le christianisme comme étant soit une menace pour l’indépendance du pays, soit un germe de destruction de l’ordre établi. Cette perception, fondée ou non historiquement, reste encore ancrée dans l’inconscient de la plupart des gens, même s’ils ne l’expriment pas ouvertement[27]…Cette perception a pu vaciller après la guerre, au moment où le Japon a connu un semblant d’engouement pour l’occident, mais elle est loin d’avoir disparu et nourrit encore des mouvements nationalistes ou xénophobes plus ou moins latents. Même si, en privé, les gens disent leur admiration et parfois leur intérêt vis-à-vis de la foi chrétienne, ils gardent une distance prudente vis-à-vis de toute tentative d’endoctrinement.

(cathédrale Sainte Marie à Tokyo)

En ce début de XXIe siècle, si la grande majorité des Japonais n’adhère pas à la religion chrétienne, elle est cependant très friande des rituels du mariage chrétien. Outre l’inévitable rite shintô, de nombreux jeunes mariés louent les services d’un prêtre, pour le « folklore » du mariage à l’occidental. La  cérémonie  peut se passer dans une petite chapelle, spécialement construite à cet effet, dans un supermarché ou dans un grand hôtel. Le marché  devient tellement lucratif que l’on voit apparaître des faux prêtres pour l’occasion. Dans 80% des cas, les catholiques épousent un conjoint non chrétien. D’ailleurs, ce fait chrétien ultra minoritaire rend très difficile la rencontre d’autres chrétiens pour partager sa foi.

Tout cela souligne bien l’ambiguïté des rapports que le Japon entretient avec l’occident sur le plan religieux. Fortement désireux de conserver un mode de vie purement japonais, il y a un rejet des idées dogmatiques, de toute notion de transcendance, ce qui n’empêche pas nombre de Japonais d’être sensibles à l’émotionnel religieux, voire au romantisme occidental, et d’apprécier les actions sociales menées par des chrétiens au service de tous[28].

Quel avenir pour les chrétiens du Japon ? Groupe très minoritaire vieillissant, de plus en plus constitué d’étrangers, ce qui n’est pas fait pour être mieux considéré par la population dans son ensemble, provisoirement revivifié par le voyage du pape François, 28 ans après la venue de Jean-Paul II. La mémoire de cette histoire heurtée est récemment mise en valeur par le classement au patrimoine mondial de l’UNESCO[29] de 12  sites chrétiens au sud du pays . Certes, les chrétiens du Japon de nos jours cherchent plus à faire signe qu’à faire nombre, mais ils ne souhaitent pas n’être que patrimonialisés, leur inscription dans le pays est vivante.

Christian Bernard        Janvier 2020

 

[1] Jacques Marx, Kakure Kirishitan, “les chrétiens cachés du Japon” in Philosophie de la religion et spiritualité japonaise, Classiques Garnier, 2019, p.66.

[2] L’expression siècle chrétien est de l’historien anglais Charles Ralph.

[3] Nathalie Kouamé, “L’Etat des Tokugawa et la religion”, Archives de sciences sociales des religions janvier-mars 2007, p.109. https://journals.openedition.org/assr/4328

[4] Martin Nogueira Ramos, La foi des ancêtres, CNRS éditions, 2019, 413 p.,p.14 carte des implantations.

 

[5] Nathalie Kouamé, Japon, “le siècle chrétien, son historiographie et ses lieux de mémoire”, in Histoire et Missions chrétiennes, n°4, déc.2007,p.172. https://www.cairn.info/revue-histoire-monde-et-cultures-religieuses1-2007-4-page-170.htm

[6] Jean-Pierre Duteil,op.cit.

[7] Nathalie Kouamé, “L’Etat des Tokugawa et la religion” in Archives de Sciences Sociales des religions 137, mars 2007, pp. 107-123.

[8] Lire avec profit le roman historique Silence du japonais Shusaku Endo (1966), ou le film du même nom de Martin Scorsese (2016). L’action se passe en 1638. Le film suit le livre mais préférer la finale du livre.

[9] Cf .Dictionnaire historique du Japon, article “Fumi-e” ; https://www.persee.fr/doc/dhjap_0000-0000_1980_dic_5_1_882_t2_0100_0000_4

[10] Pour toute la période de persécution voir le travail remarquable de Martin Nogueira Ramos, La foi des ancêtres, CNRS éditions, 32019, 413 p. [l’expression fumie 踏み絵,  de fumi marcher sur et de e ] .

[11] En mars 2015, l’Eglise catholique du Japon a commémoré le 150e anniversaire de la découverte des chrétiens cachés.

[12] Tous les aspects de la vie des chrétiens cachés sont magistralement étudiés par Martin Nogueira Ramos dans son ouvrage récent, la foi des ancêtres, chrétiens cachés et catholiques dans la société villageoise japonaise XVIIe-XIXe s., CNRS éditions, 2019, 413 p., p.25.

[13] Sur ces pratiques cachées cf Jacques Marx, « Kakure Kirishitan » in Philosophie de la religion et spiritualité japonaise, sous la direction de P. Bonneels et B.Decharneux, Classiques Garnier 2019.

[14] Cette expression est préférable à “chrétiens séparés” utilisée par l’Eglise catholique. Ils sont fort peu nombreux de nos jours au sud du pays.

[15] Cf le beau témoignage du père Olivier Chegaray, responsable des MEP : le Japon : le défi de la rencontre au cœur de la foi . https://www.ktotv.com/video/00305482/japon-une-evangelisation-entre-asiatiques

[16] Fin novembre 2019, lors de la venue du pape François, un tiers des participants à la grande messe de Tokyo étaient des migrants venus d’Asie, spécialement les philippins, et ce sont eux, plus que les Japonais qui ont mis de l’ambiance.

[17] Environ 600 000

[18] https://en.wikipedia.org/wiki/United_Church_of_Christ_in_Japan

[19] Dans le grand vide spirituel de l’après-guerre, nombre de Japonais préfèrent adhérer à des dizaines de mouvements syncrétiques appelés les « nouvelles religions », plutôt qu’au christianisme jugé étranger et incompatible avec l’identité japonaise.

[20] L’Eglise au Japon, un potentiel de foi, père Olivier Chegaray, la NEF, n° 289, février 2017. https://www.sajedistribution.com/files/saje/films/Silence/Revue%20de%20presse/PDF%20-%20LA%20NEF.pdf

[21] Olivier Chegaray, op.cit.

[22] Le Japon d’après guerre a connu de grands écrivains chrétiens, citons Shiga Naoya, Shûsaku Endô, Satoko Kizaki, Otohiko Kaga..citons aussi des hommes politiques (Tarô Asô du parti libéral démocrate, devenu Premier ministre). Tous ne sont pas forcement de bons porte-parole de leur religion !

[23] St Athanase, Sur l’Incarnation 54,3

[24] , Ueno Kagefumi http://eucharistiemisericor.free.fr/index.php?page=1908101_magister

[25] Jean-Marie Bouissou, Les leçons du Japon, un pays très incorrect, Fayard, 2019, 425 p., p.234.

[26] https://www.sajedistribution.com/files/saje/films/Silence/Revue%20de%20presse/PDF%20-%20LA%20NEF.pdf

 

[27] Cela ne se fait pas au Japon. O.Chegaray le précise : une dichotomie du dire et du vrai qui pousse chacun non pas à dire ce qu’il pense ou ressent vraiment, mais à ce qu’il est censé devoir dire selon les règles convenues de l’entourage.

[28] Témoignage étonnant d’un prêtre des MEP à Hokkaido à propos d’un jardin d’enfants catholique ou absolument personne n’est chrétien https://missionsetrangeres.com/eglises-asie/2017-10-18-a-ecouter-sur-rcf-a-la-rencontre-des-catholiques-du-japon-destination-hokkaido/

[29] https://www.infocatho.fr/japon-douze-sites-chretiens-inscrits-au-patrimoine-de-lhumanite-par-lunesco/

 

 

PARTIE III

LES ÉTATS PALATINS : ENJEU DE LA GUERRE

 Pour nous, Français, la politique européenne entre 1789 et 1815 se résume aux Guerres de la Révolution, puis de l’Empire. En fait, la situation était plus complexe au sein de la coalition des Puissances, car chacune, Angleterre, Autriche, Prusse, Russie jouait son propre jeu.

Cette série de trois articles se concentre sur l’affrontement entre la Prusse et l’Autriche de 1791 à 1801 pour le contrôle de l’Allemagne du Nord. Le premier article a couvert la période allant de la Déclaration de Pillnitz (27 août 1791) au Traité de Bâle entre la République française et la Prusse. Le second article a couvert la période allant du Traité de Bâle au décès du Prince Électeur de Bavière le 16 février 1799. La Bavière, l’État clé d’Allemagne du Nord, entra alors dans l’orbite prussienne au grand dam de l’Autriche.

Ce dernier article amène le lecteur jusqu’à la signature des Traités de Lunéville entre la République française et l’Autriche, puis en cascade avec les Etats d’Allemagne du nord.

  1. Le grand jeu

Maximilien des Deux-Ponts était dorénavant Prince-électeur de Bavière et du Palatinat, le troisième dynaste du Saint-Empire après l’Empereur et le Roi de Prusse. Heymann, nommé ambassadeur de Prusse auprès de la Maison palatine, allait devoir soutenir son ami Maximilien soumis à des pressions intenses de la part de toutes les Puissances qui voulaient lui dicter sa politique.

Ainsi Le 10 mars, le Prince-Électeur avait accordé une audience à l’ambassadeur de France Alquier avant que celui-ci ne dût quitter Munich sur l’ordre du commandant en chef autrichien, l’archiduc Charles. L’ambassadeur anglais[1], le sieur Paget, avait alors demandé une audience à l’Électeur et lui avait parlé sur le ton du reproche à l’occasion de l’audience accordée au Sr Alquier en observant que son prédécesseur ne s’était point permis cette démarche et qu’il l’avertissait qu’il était entouré d’amis de la France. Le même Paget venait d’être reçu par Montgelas. Il lui avait déclaré que l’Électeur ferait fort bien de donner ses troupes à l’Empereur et même de lui céder une partie de la Bavière pour conserver le reste, que ce monarque pouvait seul le faire dédommager de ses pertes et le protéger efficacement, qu’au contraire il ne voit aucun fond à faire sur la Prusse dont d’ailleurs l’influence serait nulle à la paix, qu’au surplus le sort de la Pologne devait servir d’exemple et de leçon aux États faibles. Montgelas avait estimé qu’il était difficile de ne pas voir toutes ces démarches comme concertées entre le ministre autrichien et celui d’Angleterre pour essayer d’intimider sa Cour. Il avait cédé pour l’approvisionnement d’Ingolstadt[2].

Le 17 mars 1799, le chancelier de Prusse mit noir sur blanc ses instructions à l’intention de Heymann. La Prusse resterait neutre dans le conflit qui allait éclater. Neutre parce qu’il était de son intérêt que l’Autriche et la France s’épuisent dans une guerre sans fin. Mais cela n’empêchait pas qu’entre la République française, née dans le sang, et les ennemis autrichiens, elle ne pût tenir la balance égale. En fait, il fallait que la Prusse penche du côté des Puissances coalisées, mais sans compromettre ses relations avec la France. Oui, l’instruction qu’il donnait à Heymann permettait de tenir cette ligne de crête.

L’Électeur doit concourir avec la Cour de Vienne à une défense commune. L’Électeur doit limiter l’emploi de ses troupes à la défense de ses États et ne prêter la main à aucune action offensive.

 L’Europe tout entière allait à nouveau se trouver plongée pour deux ans dans la guerre.

La France subit d’abord défaite sur défaite, en Suisse où Masséna dut reculer de la frontière autrichienne jusqu’à Zurich où il fut battu, en Italie où Macdonald dut abandonner la péninsule durement conquise et est battu à La Trèbie par le Russe Souworoff qui allait faire son entrée à Milan avec sa troupe de cosaques.

La succession de désastres confirma Berlin dans son attitude neutre. Le chancelier prussien Haugwitz écrivit à Heymann   :

Les avantages progressifs de l’armée autrichienne en Italie et du côté de la Suisse, se succèdent si rapidement, qu’on peut s’attendre aux evenemens ultérieurs les plus remarquables et je compte que vous me transmettrez à cet égard toutes les notions authentiques et dignes d’attention que vous serez à même d’en recueillir, surtout après que l’armée de l’archiduc aura passé le Rhin, comme elle paraissait disposée à le faire incessamment.

Cette position avantageuse et brillante où la Cour de Vienne se trouve actuellement et la perspective très probable d’une succession de nouveaux revers pour la France, ajoutant sans contredit un grand poid aux motifs par lesquels j’ai cru devoir conseiller à l’Électeur, par un effet de ma tendre amitié pour lui, d’user envers cette Puissance de tous les menagemens qui dépendent de lui et je vois avec plaisir qu’il en reconnoît la force.

Les succès rencontrés par les coalisés amenèrent ceux-ci à exercer des pressions de plus en plus fortes sur le Prince-Electeur. Ainsi, le chancelier de Bavière déclara-t-il à Heymann que  » le cabinet de Petersbourg y trouvait de son coté le prétexte le plus propre pour forcer l’Électeur de se jeter dans la Coalition et que lui, Montgelas, avait la conviction que, dans la position présente trop critique de l’Électeur, ce parti-là devenait de plus en plus inévitable et peut-être assez pressant pour lui, dans le cas surtout où les succès des coalisés continueraient et s’étendissent, toute paix dont Sa Majesté Prussienne ne voudroit pas se rendre l’arbitre (soit du gré des belligérants ou bien en se prévalant des moyens de sa puissance) tournerait en particulier à la perte certaine des États du sud de l’Empire et notamment de la Bavière. »

Après l’annonce de la défaite de La Trébie, l’archiduc Charles avait exigé le libre passage de son armée de 80 000 hommes à travers la Bavière. En outre, il avait exigé  que cette dernière fournît un contingent de 24 000 hommes. Et cela, sans assurance pour l’avenir. Il était clair que si la coalition l’emportait sur la France, la Maison Palatine disparaîtrait. Si la France l’emportait, elle céderait à l’Autriche les territoires de la Maison Palatine contre la paix et la rive gauche du Rhin !

C’était une guerre totale. La Bavière était encore un havre de paix.  Le Prince-Electeur avait reçu ses beaux-parents, le Prince et la princesse de Bade, par ailleurs beaux-parents du tsarévitch. Des fêtes somptueuses furent données. Cette belle ambiance fut gâchée. En effet, le 8 août 1799, la Gazette de Saint-Pétersbourg annonçait que la Maison de Bade serait chassée pour la punir d’avoir conclu un Traité avec la France. L’ambassadeur russe à Munich, le baron de Buhler, fut convoqué. Il expliqua que le tsar avait décidé de faire un exemple, que la coalition avait décidé de mettre au pas les princes allemands qui oseraient traiter avec le Gouvernement français et qu’en commençant avec ses parents, le tsar avait voulu prouver qu’il n’épargnerait personne. Heymann ne fut pas dupe. Les deux cibles de la coalition étaient évidemment la Maison Palatine et la Prusse.

La menace était d’autant plus crédible que la coalition remportait succès sur succès. L’offensive était générale. Souworoff avait reconquis l’Italie. En Suisse, Rimsky-Korsakov[3] avait mis Masséna en déroute et marchait sur Lyon. Sur le Rhin, l’archiduc Charles remportait succès sur succès. En Hollande, le duc d’York et les Russes enfonçaient l’armée franco-batave et la flotte anglaise avait écrasé la flotte hollandaise. Mais, le coup décisif devait venir de la mer. En effet, un débarquement était prévu sur les côtes de Bretagne, où les forces anglo-russes se joindraient à l’armée catholique et royale bretonne commandée par Georges Cadoudal avec un objectif : Paris.

Le corps de Condé marchait avec les Russes. Il était prévu que ce serait lui qui entrerait le premier en France. Le moral était au plus haut. Un de ses agents au sein du Corps de Condé avait renseigné Heymann. Celui-ci avait retranscrit ses propos dans sa dépêche du 19 septembre :

La majeure partie du corps de Condé donne trois mois tout au plus pour leur entier et paisible rétablissement chez eux. Le plan d’opérations porte, selon les mieux instruits, qu’aussitôt que le Corps aura pris pied sur le territoire en France, il proclamera Louis XVIII, sommera en son nom les chefs militaires et civils des places fortes de les remettre, et fera pendre pour donner plus de poids à cette sommation le Commandant et les autorités de la première place ou ville qu’on aurait été obligé de reduire de vive force[4].

 Heymann avait mis en place un  réseau d’espionnage au sein de la coalition et en France qui va lui permettre d’informer Berlin des plans de la coalition et de la France. La situation de la France était désespérée.

Souworoff allait passer les Alpes avec son armée pour se joindre en Suisse au général Rimsky-Korsakov. Il était attendu le 20 septembre à Zurich et de là il lancerait l’attaque générale le 24. Enfin, ses espions au sein de l’état-major autrichien en Italie lui avaient donné une information cruciale. Souworoff s’était rendu compte qu’en Italie l’armée russe avait tiré les marrons du feu pour la Cour de Vienne. Les Autrichiens reprenaient le pouvoir dans les villes libérées par les Russes. Le 22 septembre était parvenue la divine nouvelle : les Français avaient évacué Mannheim. Le Palatinat était libéré !

Dans la même dépêche, il avait transmis les grandes lignes du plan d’invasion de la France qui se mettait en branle. Le Corps de Condé, 6 776 cavaliers au total, se joindrait aux Russes de Rimsky-Korsakov qui devaient être rejoints incessamment par Souworoff et un corps de 15 000 hommes passés d’Italie. Maximilien avait franchi le Rubicon : il venait de donner l’ordre à trois de ses divisions de se joindre aux Russes à Zurich, alors que ses troupes du Palatinat allaient se mettre aux ordres de l’archiduc Charles qui allait franchir le Rhin.

Le 19 septembre, outre la confirmation des mouvements de troupes des coalisés et du lancement imminent de l’offensive qui, selon les Autrichiens, les Russes et les émigrés, devait anéantir la République française, il donna des nouvelles de l’Électrice.

Le rétablissement de Me l’Électrice avance quoique lentement. Elle commence à quitter le lit quelques fois par jour. Elle continue à se montrer profondement sensible à la perte d’un enfant, qui laisse des traces physiques sans dédommagement. Mais cette sensibilité à ses écarts. Depuis ses couches elle n’a plus voulu revoir les enfants de l’Électeur. Son aversion s’étend jusqu’aux personnes aux soins desquelles ils sont confiées et dont l’une était destinée d’avance à l’éducation de l’enfant nouveau né. L’Électeur a voulu, dans un premier mouvement d’émotion, renvoyer ses enfants à Munic. La Cour y reviendra elle-même dès que Me l’Électrice pourra sans inconvenient supporter ce petit trajet.

Heymann savait que le Roi s’intéresserait à ces détails domestiques. Non seulement, parce qu’il s’agissait de sa famille proche, mais surtout parce que cela montrait bien les tensions qui existaient dans la famille régnante de Bavière. Caroline de Bade perdait de son influence sur son mari, et avec elle la Cour de Vienne. Quoi qu’il en fût, les dés étaient jetés et dorénavant, c’était en Suisse et sur le Rhin que se jouait le sort de la Maison Palatine. Et de la Prusse.

  1. La République (et la Prusse) sauvées

Le 30 septembre, l’effroi saisit Munich et la Cour Électorale. La nouvelle était parvenue le matin. Officielle. Masséna avait écrasé les alliés à Zurich. Il avait attaqué par surprise Rimsky-Korsakov avant que Souworoff n’eût franchi les Alpes. Il avait pris aux Russes toute leur artillerie, leurs magasins, leur caisse. La déroute, la confusion, la panique étaient totales. À Zurich personne n’avait compris l’ampleur du désastre. L’ambassadeur extraordinaire britannique Wickham, qui était revenu sur le Continent avec tout pouvoir pour traiter avec les divers États européens, s’était joint à l’armée russe. Après la défaite, il avait galopé jusqu’à sa résidence à Zurich. Il avait juste eu le temps de prendre son épouse et de s’enfuir de la ville alors même que les Français y pénétraient par l’autre porte. Un peu plus tard, ils avaient failli être faits prisonniers par les hussards français. Masséna avait libéré les prisonniers français et fait prisonnières les femmes des officiers russes. L’armée coalisée en Suisse n’existait plus. La Bavière était ouverte à l’invasion. La panique s’installa. L’Électeur convoqua Heymann et lui demanda l’asile à Bayreuth, du moins si cela s’avérait nécessaire. Heymann informa évidemment Berlin de la nouvelle situation militaire et Berlin lui répondit  le 25 octobre :  » Les evenemens militaires ont pris recemment une tournure inattendue et il est malheureusement à craindre que le Sud de l’Allemagne ne se trouve exposé à de nouveaux dangers. Je recevrai donc avec un intérêt redouble tout ce qui pourra répandre du jour sur les faits mêmes que sur les conséquences qui pourraient en resulter. »

Le 6 octobre, Brune écrasa l’armée anglo-russe à Castricum dans les Provinces-Unies (les actuels Pays-Bas). Les troupes coalisées rembarquèrent.

La République était sauvée. Des négociations allaient-elles s’ouvrir ?

3- Changement de donne à Paris – La Révolution est terminée – La Paix ?

Le 8 octobre 1799, le général Bonaparte, de retour d’Égypte, débarqua à Fréjus. Embarqué sur la frégate MUIRON, du nom de son premier compagnon d’armes, son aide de camp qui s’était fait tuer sur le Pont d’Arcole en le protégeant de son corps, il avait échappé par miracle aux croisières anglaises.

Figure 3 : La maquette de la  frégate MUIRON  que l’Empereur conservait dans son cabinet de travail

Pour une partie du gouvernement autrichien, Bonaparte, c’était le général avec lequel ils avaient pu négocier. Ainsi, le 27 octobre 1799, Heymann fit-il part à Berlin du sentiment de l’un des négociateurs autrichiens de Campo Formio :  » Une observation qu’il sera peut-être permis de citer à ce propos pour ce qu’elle peut valoir, c’est qu’une personne de confiance, employée par la Cour de Vienne aux négociations de Campo Formio, ne peut contenir sa joie à la nouvelle frappante pour tout le monde du retour de Bonaparte en France, et dit, que très probablement le Directoire ne manquerait pas de le charger des négociations dont il pourrait s’agir ; que ce general etait l’homme propre pour aplanir bien des difficultes et pour avancer la conclusion d’une paix. »

Le 18 Brumaire An VIII, le 9 novembre 1799, Bonaparte renversa le Directoire, établit le Consulat, proclama avec ses collègues consuls que la Révolution était terminée et s’efforça d’entamer des négociations avec l’Angleterre et l’Autriche. L’Angleterre repoussa ses avances diplomatiques. La guerre reprit de plus belle.

Nous ne détaillerons pas ici le détail des opérations militaires. L’issue de la guerre allait évidemment déterminer le sort des États palatins, de la Prusse et de l’Allemagne du nord. La Prusse ne pouvait que subir et tenter d’anticiper. Le renseignement militaire et stratégique revêtait pour elle une importance primordiale. D’après les dépêches diplomatiques de Berlin, il semble que les seules informations fiables lui provenaient de Heymann qui avait mis en place un réseau d’espionnage au cœur de l’état-major de la coalition et du gouvernement français[5]

Au plan diplomatique, la deuxième coalition était sur le point d’éclater. Heymann, informé par l’un de ses agents, haut gradé du corps de Condé, confirma toutes ses informations précédentes : «  la dissension entre les Russes et les Autrichiens est à son comble. On dirait que ceux-ci ont pris à tache de faire périr les premiers de faim et de misère, par les entraves de toute espèce qu’ils mettent à leurs moyens de subsistance. »

Les camps se mirent en ordre. Les émigrés français du Corps de Condé voyaient enfin l’issue de leur longue errance. Le 2 janvier Heymann écrivit à Berlin : « Les émigrés français dont les espérances étaient plus fangeuses que jamais disaient que le prince de Condé allait faire lever en Souabe à ses frais cinq nouveaux régimens, formés essentiellement à partir de déserteurs français et dont des émigrés recommandés par les Princes auraient les places sérieuses. »

L’ambassadeur extraordinaire anglais fit couler l’argent à flot pour acheter les dynastes allemands et leur faire lever des armées. Elle y mit les formes en signant des Traités de subsides, mais surtout le prix, par exemple pour la Bavière, 7 livres sterling par fantassin, 20 par cavalier, à payer d’avance. La Bavière accepta ainsi que le dit son chancelier à Heymann : «  Que voulez-vous, Heymann ? L’argent pour la mise sur pied de 12 000 hommes était là et on n’a pu se résoudre à le laisser échapper. » Les autres petits princes allemands suivirent, tel le landgrave de Hesse-Darmstadt qui ne voyait dans un tel traité qu’un projet de spéculation financière[6].

La coalition élabora un plan d’ensemble sur fond de dissensions qui allaient la faire éclater. La dernière conférence entre Anglais, Autrichiens et Russes eut lieu à Prague. En voici le compte-rendu adressé le 16 février à Berlin :  » À la suite des instances du Lord Minto pour le retour de l’armée russe, Souworoff proposa le plan d’opérations suivant : « que lui-même avec un corps russe, les troupes sardes et napolitaines agiroit dans le Piémont par où, assuré du Commandant de la forteresse de Briançon en Dauphiné et moyennant ses intelligences avec les Lyonnais, il comptait faire déclarer cette province pour le Roi et pénétrer ainsi dans l’intérieur de la France ; qu’en même tems les forces de l’Angleterre, les Russes de Jersey et Guernesey et ceux que l’Empereur (le tsar) y feroit joindre opereraient leur descente et agiroient avec les chouans. En attendant, la tache des Autrichiens avec quarante ou cinquante mille hommes des Princes d’Empire soudoyés par l’Angleterre seroit d’occuper les François sur le Rhin. Moyennant ces dispositions, Souworoff disoit répondre du succès de la campagne et de la fin de la guerre. Mais le ministre Bellegarde ayant de son côte commencé par déclarer que sa Cour ne restituteroit point les états du Roi de Sardaigne avant la paix, Souworoff cessa dèslors de l’écouter, l’éloquence du Lord et ses offres d’argent furent en pure perte. On ne convint de rien. Le Marechal partit et son Ministre n’a pu porter à l’Empereur (d’Autriche) que la certitude de l’insuccès des conférences[7].

Les opérations militaires reprirent avec le printemps 1800.

La Bavière fut envahie par Moreau qui, le 3 mai 1800, écrasa l’armée autrichienne à Stockach et s’empara de tous ses approvisionnements d’une valeur de 500 000 livres[8] financés par Wickham qui assistait à la bataille. Munich allait tomber aux mains des Français.

Cependant, l’armée française dévalait de Suisse, envahissait le Milanais en prenant les Autrichiens à revers. Bonaparte allait-il rééditer sa campagne d’Italie de 1796 ?

Le 22 juin, Moreau prenait enfonçait la ligne de défense autrichienne sur le Danube. Il n’était plus qu’à une journée de marche de Munich.

Le 25 juin, Heymann écrivit à Berlin. Deux informations contradictoires étaient arrivées d’Italie à Munich. Une estafette impériale clamait la victoire autrichienne à Marengo. L’autre, envoyée à Heymann par l’un de ces agents en Italie, l’informait de l’anéantissement de l’armée autrichienne. Voici le texte de sa dépêche à Berlin :

Une première lettre est de bonne part. Elle dit qu’à la suite de deux batailles sanglantes livrées le 13 et le 14 et dont l’avantage serait resté à Mélas, quoique chaque armée eut maintenu son champ de bataille, au point que ce Général s’apprêtait à recommencer l’attaque et à poursuivre l’ennemi, dans sa retraite supposée ; un courrier de Vienne arrivé dans la nuit avait apporté l’ordre de l’armistice. L’autre lettre au contraire prétend que Bonaparte, battu dans les journées du 13 et du 14 avait renouvelé la bataille et qu’après une défaite totale de l’armée autrichienne l’eut terminée, lui-même avait offert l’armistice que Mélas accepta. Les avis authentiques et officiels qu’on doit attendre ne tarderont sans doute pas à décider entre ces versions essentiellement contradictoires. Ces deux lettres et plusieurs autres s’accordent à donner pour conditions de l’armistice….

Inutile de revenir sur Marengo, deux batailles en une même journée, la première perdue, la seconde gagnée ! Quoi qu’il en fût, la conséquence pour la Bavière était claire : l’affrontement final aurait lieu sur son sol où les belligérants allaient concentrer toutes leurs forces.

Le Prince-Électeur quitta Munich. Il fit évacuer par Heymann ses collections d’œuvres d’art[9] en territoire prussien à Ansbach. il se réfugia dans le Haut-Palatinat à Amberg, près de la frontière avec l’actuelle République tchèque. L’armée impériale était en pleine décomposition.

Wickham arriva à Amberg et proposa une extension du Traité de subsides. Le Prince-Électeur n’avait d’autre choix que de le signer. Il avait en effet un besoin d’argent pressant : il lui fallait remettre en état le vieux château féodal pour y loger ! En contrepartie, la Bavière mettait en ligne quatorze mille hommes supplémentaires. Les termes du contrat étaient moins généreux que le premier. Peu importait : il y aurait encore du bénéfice.

La Bavière avait choisi son camp, celui de la coalition.

  1. Fin de partie

Le 17 septembre, la France et l’Autriche avaient signé un armistice à Hohenlinden[10]. Celui-ci fut rompu le 27 novembre. La famille électorale se réfugia à Bayreuth, territoire prussien.

Durant ce laps de temps, les Autrichiens et les Anglais s’étaient efforcés de réorganiser l’armée coalisée. Leurs ambassadeurs avaient même demandé à Heymann de convaincre le Prince-Electeur de relever de son commandement son cousin, le  duc de Bavière[11], qui était d’une rare incompétence. Heymann s’y était refusé, ce qui avait provoqué la fureur des deux envoyés. Quelle qu’en fût la raison, l’armée bavaroise, le tiers de l’armée coalisée, était démoralisée et mal commandée.

Les premiers engagements tournèrent à l’avantage des coalisés. La bataille qui s’annonçait serait décisive. Heymann rendit compte de la situation à Berlin. «  Je pense que les avantages tant prônés par le comte de Seilern et Mr Drecke ne sont autre chose que des affaires de troupes légères et d’avant-postes, où l’on peut avoir pris quelques centaines d’hommes. Mais le corps d’armée du général Moreau, qui est à Mosbourg, n’a pas encore été attaqué. Ce général a réuni à lui toutes ses forces, et conséquemment abandonné Ratisbonne, Straubing. D’après mes informations, les Français ont un excellent moral et sont bien équipés. Les désertions sont massives dans les rangs autrichiens et trois régimens, dont le régiment de cavalerie d’élite Empereur-cuirassiers ont refusé de marcher. Rien ne semble s’être amélioré depuis le 28 juillet. Le prince George de Hesse-Darmstadt avait alors constaté que l’armée autrichienne était absolument dégoutée de la guerre et qu’elle ne paraissait aucunement disposée à reprendre l’offensive. Le prince George, qui d’ailleurs est le lieutenant-colonel de l’Empereur-Cuirassiers vient d’ailleurs de prendre un congé de six semaines[12]. »

La bataille décisive était imminente. Les ambassadeurs anglais et autrichiens qui avaient suivi le Prince-Electeur à Bayreuth en étaient convaincus : Moreau allait être écrasé. Le 5 décembre, l’ambassadeur anglais organisa un pari dans la grande Galerie du Palais de Bayreuth. L’objet ? Non pas l’issue de la bataille qui était acquise, mais le jour où le Prince-Electeur ferait son entrée triomphale à Munich. Assurément, entre le 10 et le 25 décembre 1800 ! Quant à Heymann, il ne prit pas part au pari et déclara :  » Quant à l’issue de la bataille qui s’annon­ce, qui doit avoir eu lieu, je pense qu’il faut attendre que l’armée de Moreau ait agi avant de se prononcer.« 

Cette bataille décisive avait déjà eu lieu. A Hohenlinden. Le 3 décembre 1800. Moreau avait écrasé les coalisés. L’armée austro-bavaroise était détruite. Elle ne constituait plus une force organisée. Un corps de 15 000 hommes tout au plus se dresserait devant Moreau s’il décidait de foncer sur Vienne.

  1. Le triomphe du Premier Consul

L’Autriche n’avait d’autre choix que de négocier. Les négociations s’engagèrent à Lunéville. Elle essaya d’acheter le négociateur français, Joseph Bonaparte, et de se faire attribuer les États palatins. Talleyrand y mit bon ordre.  » Cobenzl[13] avait trouvé moyen de faire gouter à Joseph Bonaparte et de faire un plan d’indemnisation de l’Autriche en enlevant presque toute la Bavière à la maison palatine. Heureusement le Sr Talleyrand, vivement piqué de cette intrigue ourdie à son insu et tendant même à l’éloigner du ministère a attaqué et combattu avec vigueur et succès cet arrangement ». La Maison palatine était sauvée ! Le Traité de Lunéville entre la République française et l’Autriche fut signé le 9 février 1801.

Le Prince-Electeur fit son entrée à Munich le 14 avril 1801.

Les relations entre la France, la Prusse et les États d’Allemagne du nord étaient au beau fixe. Les officiers français, pour la plupart de farouches républicains, rencontrèrent un grand succès dans les bals donnés par l’aristocratie allemande.

L’Angleterre, dépitée, poursuivit la lutte d’une autre manière. Par l’assassinat politique.

 Bonaparte manqua de peu d’être pulvérisé le 24 décembre 1800 lors de l’attentat de la rue Saint-Nicaise. Le tsar Paul Ier, qui s’était retiré de la coalition, mourut le 12 mars 1801. La version officielle, d’abord admise par les chancelleries, était une crise d’apoplexie. L’épouse du nouveau tsar, la belle-sœur du Prince-Electeur fit parvenir une lettre à sa sœur :  » Des gardes mécontens ont pénétré dans sa chambre. Personne n’a été autorisé à voir son corps. A-t-il été assassiné, est-il mort d’apoplexie. En attendant, il appartient au secret de l’État de ne parler que d’un coup d’apoplexie. »

Fin août, le Traité de Paix entre la République française et la Maison palatine fut signé. Les articles II et III du Traité assuraient la survie de cette Maison. Ils sont ainsi rédigés :

  1. Sa majesté l’Empereur et l’Empire ayant consenti, par l’article VI du traité conclu à Lunéville, le 20 pluviôse an IX de la République (ou le 9 février 1801), à ce que la République française possède désormais, en toute souveraineté et propriété, les pays et domaines situés sur la rive gauche du Rhin et qui faisaient partie de l’Empire germanique, son altesse électorale Palatine de Bavière renonce pour elle, ses héritiers et successeurs, aux droits de supériorité territoriale, de propriété et autres quelconques, que sa maison a exercés jusqu’ici et qui lui appartenaient sur les pays et domaines à la rive gauche du Rhin. Cette renonciation a lieu nommément pour le duché de Juliers, le duché de Deux-Ponts avec ses dépendances, et tous les bailliages du Palatinat du Rhin situés sur la rive gauche de ce fleuve.

III. Convaincue qu’il existe un intérêt pour elle à empêcher l’affaiblissement des possessions Bavaro-Palatines, et conséquemment de réparer la diminution des forces et de territoire qui résulte de la renonciation ci-dessus, la République française s’engage à maintenir et à défendre efficacement l’intégrité des susdites possessions à la droite du Rhin, dans l’ensemble et l’étendue qu’elles ont ou qu’elles doivent avoir, d’après le traité et les conventions conclus à Teschen le 13 mai 1779, sauf les cessions qui auraient lieu du plein gré de son altesse électorale et du consentement de toutes les parties intéressées.

La guerre finie, il fallait payer. Les différents états allemands allaient connaître une crise financière qui les ébranlèrent, au point qu’en Bavière commença à régner un parfum de 1789.

  1. Le Traité d’Amiens – Une lourde conséquence pour la langue française

Le 25 mars 1802 fut signé le traité d’Amiens entre le Royaume-Uni et la France.

La version originale était en français, comme c’était l’usage. Le lendemain de la signature, les Britanniques exigèrent que la version en anglais eût la même valeur que la version en français. Le français avait perdu l’exclusivité de langue diplomatique, affaiblissement qui se voit bien dans la correspondance diplomatique autrichienne qui était exclusivement en français jusqu’en 1792, puis peu à peu adopta l’allemand.

La République française était à l’apogée de sa puissance.

Combien de temps la paix allait-elle durer ? Peut-être le mémoire adressé par Talleyrand, ministre des relations extérieures au Directoire le 17 mars 1799, permettait-il de prévoir l’avenir :

Dans la situation où se trouve une république qui s’est élevée nouvellement en Europe en dépit de toutes les monarchies, et sur les débris de plusieurs d’entre elles, et qui y domine par la terreur de ses principes et de ses armes, ne peut-on pas dire que le traité de Campo Formio et que tous les autres traités que nous avons signés ne sont que des capitulations militaires plus ou moins belles ? La querelle, momentanément assoupie par l’étonnement et la consternation du vaincu, n’est point de nature à être définitivement terminée par les armes, qui sont journalières, tandis que la haine subsiste. Les ennemis ne regardent, à cause de la trop grande hétérogénéité des deux parties contractantes, les traités qu’ils signent avec nous que comme des trêves semblables à celles que les musulmans se bornent à conclure avec les ennemis de leur foi sans jamais prendre des engagemens pour une paix définitive… Ils continuent non seulement d’être nos ennemis secrets, mais demeurent dans un état de coalition contre nous, et nous sommes seuls en Europe, avec cinq républiques que nous avons créées et qui sont pour ces puissances un nouvel objet d’inquiétude[14].

La guerre allait évidemment reprendre et, dans les faits, durer jusqu’à la chute du Mur de Berlin le 9 novembre 1989.

[1] Il est rappelé au lecteur que les textes en italiques sont des extraits d’archives de l’époque, pour la plupart de la correspondance diplomatique échangée entre Heymann, ambassadeur de Prusse en Bavière, et le cabinet prussien.

[2] Place forte sur le Danube qui eut de tout temps un rôle important lors des opérations militaires dans la région.

[3]  Très probablement un oncle du grand compositeur russe.

[4] Le lecteur notera que le Manifeste de Brunswick de 1792 n’est pas loin.

[5] Tous ces échanges diplomatiques entre la chancellerie de Prusse et Heymann sont conservés dans les archives secrètes de Prusse à Berlin.

[6] On sait que, dans certains états, les subsides de l’ONU pour lever des casques bleus sont utilisés par les gouvernants actuels de la même manière. Rien ne change !

[7] Dépêche de Heymann du 16 février 1800

[8] De l’ordre de 4 à 5 milliards d’euros actuels.

[9] Qui constituent la Alte Pinacothek. Les œuvres d’art ne purent donc être ramenées à Paris en triomphe.

[10] A 15 kilomètres à l’est de Munich.

[11] L’arrière grand-père de Sissi.

[12] On notera la précision des informations de Heymann et surtout la clarté de son appréciation de la situation tactique. En France, il était considéré comme le meilleur officier de sa génération.

[13] Le négociateur autrichien à Lunéville

[14] Cité par Emmanuel de Waresquiel dans Talleyrand, Le prince immobile — Fayard.

 

Le 23 novembre 2019, un semi-submersible de fabrication artisanale, a été arraisonné en Atlantique, en Espagne au large de la Galice[1]. C’est le résultat d’une formidable opération menée conjointement par les forces de police d’Espagne, du Portugal, du Royaume-Uni, des États-Unis et du Brésil. L’engin long de 20 mètres transportait trois tonnes de cocaïne.

Deux des trois membres d’équipage d’origine équatorienne sont arrêtés. Un troisième, qui a pu s’enfuir, est arrêté le lendemain.

À l’exception du semi-submersible découvert vide le 14 août 2006 au large de Moana près de Vigo en Galice, c’est la première fois que ce système de transport de drogue est détecté en Europe. C’est un élément de plus qui montre que le trafic de drogue ne cesse de se développer malgré les moyens importants dévolus depuis plus de 25 ans à «la guerre à la drogue.»

En 2018, les Garde-côtes américains ont saisi en moyenne 575 kilos de cocaïne par jour sur des embarcations naviguant discrètement sur l’océan Pacifique et la mer des Caraïbes. Cela ne représenterait pourtant que 7 % à 8 % des cargaisons de cocaïne en provenance de Colombie, d’Équateur et du Pérou à destination de l’Amérique du Nord.

Tirant parti de l’immensité des océans (71 % de la surface du globe), c’est par la voie maritime que sont transportées les plus grandes quantités de drogue dans l’hémisphère occidental. En 2017, les 202 tonnes de cocaïne qui avaient été saisies dans les mêmes zones, représentent une quantité 12 fois supérieure aux 16,4 tonnes saisies à terre par les U.S. Customs and Border Protection.

Ce flux approvisionne un immense marché de plus de 6 millions de personnes aux États-Unis, représentant 2 % de la population (cf. Centers for Disease Control and Prevention). La cocaïne y est responsable d’une mort par « overdose » sur cinq.

Quels sont les responsables de ce désastre sanitaire et comment en venir à bout ? Les producteurs de drogue bien sûr sont coupables, mais c’est bien évidemment la demande qui génère l’offre. Les consommateurs portent donc une large part de la responsabilité de ce trafic, et ils sont toujours plus nombreux. C’est ce qui explique que les taux d’interception n’ont pas évolué en plus de vingt années de «war on drug» alors que la consommation n’a cessé de croître.

Le gouvernement des États-Unis a également sa part de responsabilité, car c’est lui qui régule l’exportation vers les pays producteurs de drogues des précurseurs fabriqués par son industrie. Il s’agit des substances chimiques qui servent avant tout à produire légitimement une large gamme de produits, tels que des médicaments, des parfums, etc., mais qui sont également utilisées pour produire des drogues illicites (illégales), telles que les méthamphétamines, l’héroïne ou la cocaïne.

Enfin, ce sont les masses financières énormes générées par ces trafics qui rendent cette guerre quasi impossible à gagner. Outre le fait de permettre de développer des systèmes de transport auxquels seuls des États pouvaient prétendre auparavant, l’argent à profusion permet l’établissement d’une corruption généralisée à tous les niveaux et dans toutes les administrations qui rend extrêmement difficiles les opérations de grande envergure.

A – Genèse de la « war on drug » dans les Amériques

Les groupes criminels organisés basés en Colombie et au Mexique exercent une emprise croissante sur le commerce illicite de drogues et contribuent au développement de la violence dans l’ensemble de la région[2]. En 2011, 33 % de la cocaïne saisie par l’armée colombienne étaient transportés par des hors-bords et 17 % par des embarcations submersibles et semi-submersibles. 

Grâce aux énormes profits que génère le trafic de drogue, les narcotrafiquants disposent des moyens financiers nécessaires pour investir dans des technologies de pointe dans le domaine sous-marin pour améliorer encore la sûreté du transport et augmenter les flux. Appartenant à des organisations décentralisées, riches et très réactives, ils ont développé ou fait développer en particulier des sous-marins habités et des semi-submersibles autonomes extrêmement bien conçus. Un certain nombre de chantiers où ils étaient construits ont bien été découverts, mais ils sont toujours vides de tout personnel au moment de l’intervention de la police. Faute d’informations plus précises, il est difficile de jauger l’efficacité réelle de ces engins dont un nombre limité est intercepté en mer.

Bien que destinés au transport de drogues, les plus gros ont une charge utile (une dizaine de tonnes) et une autonomie (plusieurs milliers de milles nautiques) qui en font des outils répondant parfaitement aux besoins du terrorisme tant pour le trafic d’armes que pour le transport d’équipements, de personnes, voire d’armes de destruction massive.

Deux mouvements terroristes marxistes colombiens rivaux se disputaient il y a quelques années les voies de trafic de drogue à destination des États-Unis. Les FARC (forces armées révolutionnaires de Colombie) et l’ELN (armée de libération nationale) se finançaient en grande partie par ce trafic très lucratif. Ils auraient également passé pendant une période des alliances avec les milices d’extrême droite, les paramilitaires en lutte contre eux, mais alliés objectifs pour assurer l’exportation des stupéfiants dont ils tirent également profit[3].

La guerre à la drogue (war on drug) a pris une importance accrue à partir de la fin de la guerre froide. Peu auparavant, en 1988, le président Reagan crée l’Office of National Drug Control Policy, un centre de coordination interministériel destiné à rationaliser les efforts dans le domaine. En 1991, le président George Bush décida d’affecter à cette lutte des moyens militaires de haute technologie développés pour combattre les forces armées du Pacte de Varsovie et rendus disponibles par la chute du mur de Berlin. Des avions AWACS sont chargés de détecter les petits avions de tourisme qui assurent alors l’essentiel du transport. Ceux-ci décollaient de dizaines d’aérodromes de fortune situés en Amérique du Sud pour se poser en Amérique Centrale et y décharger leurs cargaisons de drogue que les réseaux mexicains transportent ensuite aux États-Unis. Les pertes qui résultent de la multiplication des interceptions devinrent vite insoutenables pour les trafiquants.

B – Les modes d’action maritimes des narcotrafiquants

Ils décidèrent alors de privilégier la voie maritime en utilisant divers moyens nautiques susceptibles de passer inaperçus. Ce furent d’abord des moyens lents, au comportement innocent, bateaux de pêche ou yachts. Ils étaient préalablement abordés par des équipes de prise qui se débarrassaient des équipages et des passagers en les jetant à la mer et maquillaient plus ou moins les petits navires. Les Garde-côtes, alertés par le nombre de marins et de plaisanciers qui ne donnaient plus signe de vie, en comprirent rapidement l’origine et multiplièrent les opérations de contrôle de ces bateaux en mer. Elles s’avérèrent efficaces. Ce furent ensuite des embarcations très rapides qui transportèrent la drogue à travers la mer des Caraïbes. Ces bateaux pourvus de moteurs puissants, les « go-fast » sont toujours utilisés. Ils présentent cependant l’inconvénient d’avoir une signature acoustique d’autant plus reconnaissable qu’ils opèrent en général de nuit, ce que des adeptes du ski nautique ou de la vitesse ne font pas. Des sous-marins nucléaires d’attaque[4] sont alors chargés de les détecter avec leurs sonars passifs et de guider les patrouilleurs ainsi que les hélicoptères des Coast Guard et de l’U.S. Navy chargés de les intercepter.

Certains des pays riverains furent dans un premier temps dans l’incapacité de rattraper ces embarcations de 15 mètres pourvues de plusieurs moteurs hors-bord et transportant jusqu’à quatre tonnes de cocaïne, leurs propres bâtiments étant beaucoup moins rapides[5]. Grâce à l’aide technique, tactique et financière des États-Unis avec lesquels une coopération efficace a été nouée, les marines locales adaptèrent leurs moyens et les « go fast » sont de plus en plus fréquemment interceptées.

Il faut noter que ces embarcations ont été développées au même moment que celles des terroristes du LTTE au Sri Lanka[6] qui avaient des performances cinématiques équivalentes.

Le transport de drogues ne concerne cependant pas que les Amériques. Pour approvisionner l’Europe, un trafic transatlantique est nécessaire. Il se fait par la mer ou par avions gros porteurs vers certains pays d’Afrique centrale, puis par transport terrestre jusqu’au Maroc et ensuite par voie maritime vers les pays d’Europe du sud. Ce sont essentiellement des « go-fast[7]» qui effectuent ensuite la traversée de la Méditerranée. En 2009, plus de 160 de ces embarcations rapides sont dénombrées dans certains ports marocains[8]. Le 30 avril 2010, un de ces engins est intercepté par la Marine nationale en Méditerranée occidentale. Cette interception porte le bilan des opérations de lutte contre le narcotrafic à seize tonnes de drogue saisies et 18 engins appréhendés en quatre ans dans cette zone[9].

D’autres trafics se font directement vers l’Europe par voie maritime. Le débarquement des cargaisons est difficile sur un continent très peuplé et divers moyens sont utilisés de façon à éviter d’être intercepté. Le 14 août 2006, un semi-submersible est trouvé à la dérive devant les côtes de Galice, en Espagne[10]. L’engin de 10 mètres de longueur est de confection artisanale. C’est la première fois qu’un engin de ce type est découvert en Europe. Il pourrait avoir servi à débarquer de la drogue d’un navire au large vers un endroit inhabité de la côte. Une autre possibilité serait qu’il aurait effectué des essais à la mer lorsqu’il a subi une avarie et dû être abandonné. Il n’aurait pas été sabordé par les trafiquants qui auraient espéré pouvoir le récupérer ultérieurement de façon à le réparer.

En 2008, le magazine britannique The Economist publie un article sur le sujet, en raison de la multiplication des transports par ce type de moyens. Il signale qu’en 2006, la Marine américaine en a détecté trois[11]. Un article de l’AFP estime que vingt-cinq à quarante auraient fait le trajet en 2007, le double en 2008[12]. Selon The Economist, la situation serait encore plus grave puisqu’il évalue le nombre de passages à dix par mois en 2008, ce qui donnerait le chiffre de cent vingt pour l’année. Le Los Angeles Times révèle que seuls treize engins ont été pris en 2006 et 2007, chacun transportant de 3 à 5 tonnes de cocaïne. Depuis le début jusqu’au mois de mai 2009, la marine colombienne en aurait saisi trente au total dont dix pour la seule année 2008[13]. Selon The Economist, le taux estimé d’interception ne serait alors que de dix pour cent, à peine supérieur à celui constaté en 2017.

Les trafiquants conservent donc un avantage marqué. Pour contrer cette menace, l’amiral James Stavridis, commandant la zone sud des États-Unis, estimait qu’il faudrait disposer de moyens de surveillance de zone, de moyens acoustiques et d’un meilleur système d’acquisition du renseignement. Cette mission prend alors de l’importance pour les sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) américains qui disposent de sonars très sensibles. Le 8 mai 2009, le site internet de la marine américaine signale que l’USS Hawai, un des nouveaux SNA de la classe Virgina, est le deuxième dans l’histoire à avoir obtenu la U.S. Coast Guard Meritorious Unit Commendation pour son action dans la lutte contre le trafic de drogue. Les opérations se seraient déroulées du 20 février au 17 avril 2008 en soutien de la Joint Interagency Task Force (JIATF) South. Cette information confirme également que le trafic se déroule alors essentiellement sinon uniquement dans le Pacifique, les trafiquants estimant la mer des Caraïbes trop surveillée. La tendance se poursuit en 2009, quand 18 des 20 semi-submersibles interceptés le sont dans l’océan.

Tableau 10 : Évolution des modes de transport (source Vicealmirante Hernando Wills Velez, Jefe de operaciones Navales Armada Nacional Colombia)

 

2006

2007

2008

2009

Bateaux à moteur

15

22

13

 

Go-fast

16

30

13

 

LPV[14] et Semi-submersibles

3

9

14

20

C – Évolution des technologies

Le « narco sous-marin » soulève plusieurs questions. Elles sont notamment dues à l’avancée technologique dont il a bénéficié, au manque d’informations claires le concernant et à une confusion sémantique quant aux caractéristiques des différents types d’engins regroupés sous une même appellation. En effet, les médias utilisent systématiquement le terme « sous-marin » pour désigner l’ensemble des embarcations furtives utilisées depuis 20 ans par les narcotrafiquants, malgré de grandes différences de conception, de discrétion et de capacités de chargement[15].

Les plus simples ont un franc-bord — la hauteur entre la ligne de flottaison à pleine charge et le pont principal — très faible. Pour le diminuer encore, certains sont dotés de caisses à eau pour les alourdir. Leurs formes de carène sont optimisées pour la navigation en surface (coque en V essentiellement).

Figure 12 : ces 3 LPV capables de naviguer à 18 nœuds ont été pris le 8 juillet 2011 dans le golfe d’Aruba en Colombie. Ils peuvent transporter 3 t de drogue et ont de 3 à 5 jours d’autonomie (source Marine colombienne)

D’autres, plus élaborés, sont pourvus de véritables ballasts[16] qui sont remplis d’eau en fonction de la charge utile embarquée de façon à ce que la partie supérieure ne fasse qu’affleurer la surface de la mer. Ces embarcations ont un pont continu comme celui d’un submersible et sont étanches. Leur forme de coque est optimisée pour la pénétration dans l’eau, comme le sont celles des submersibles. Pour permettre l’alimentation en air des moteurs, ces engins comportent des schnorchels rudimentaires dont les extrémités en col de cygne sont retournées vers le bas comme l’est un tuba de nageur. Cela permet de limiter l’entrée d’eau en navigation. Ils sont en général manœuvrés par un équipage restreint, d’autres étant télécommandés ; en anglais, ils sont désignés par l’acronyme SPSS pour Self Propelled Semi-Submersible, ce qui peut se traduire par semi-submersible autopropulsé.

La dernière catégorie est celle des véritables sous-marins capables de naviguer pendant une durée limitée sous quelques mètres d’eau. La littérature anglo-saxonne les désigne par l’appellation, c’est-à-dire Self Propelled Fully Submersible (SPFS) ; en français : submersible autopropulsé.

Pour la clarté de l’exposé, nous retiendrons le terme générique de « semi-submersible », tant pour les LPV que pour les SPSS, et conserverons celui de « sous-marin » pour les SPFS uniquement.

À l’exception du sous-marin en construction à proximité de Bogotá (infra), toutes ces embarcations sont faites de matériaux composites, ce qui permet de les construire n’importe où, sans avoir besoin de machines-outils encombrantes. Constitués d’une structure en bois, recouverte de composite verre-résine qui ne réfléchit pas les ondes électromagnétiques, ils ont une surface équivalente radar extrêmement faible. La vitesse réduite à laquelle ils se déplacent et leur forme de coque limitent beaucoup leur sillage et donc leur indiscrétion optique depuis un avion[17]. Quant à leur signature acoustique, elle est également atténuée en raison de la faible puissance de leurs moteurs et de la proximité immédiate de la surface où elle est masquée par le bruit des vagues dès que la mer est un peu formée.

C’est également pour des raisons de discrétion que la plupart des transports de drogue effectués par ces moyens se font dans le Pacifique depuis 2005. Les risques d’interception visuelle y sont moindres que dans la mer des Caraïbes où le trafic commercial est intense et qui est sillonnée par les forces de sécurité de nombreux États participants à la lutte contre le narcotrafic. L’évolution des interceptions de semi-submersible en fonction des bassins océaniques qui apparaît dans le tableau suivant, a été présentée en 2012 par le chef d’État-major de la Marine colombienne.

D – Historique d’apparition des différents systèmes

C’est en 1993 que le premier semi-submersible est intercepté en mer des Caraïbes, devant l’île de Providencia. La marine colombienne en avait aperçu dès l’année précédente sans pouvoir les approcher. C’est un SPSS avec trois hommes d’équipage. Il dispose d’un radar de navigation et peut emporter une tonne de drogue.

1 – Les submersibles

En 1994, c’est un engin hybride relativement élaboré de moins de 10 m de longueur qui est pris dans le parc de Tayrona, au nord de la ville de Santa Marta en Colombie. Ce bateau, auquel ses concepteurs, probablement novices en matière d’architecture de sous-marins, ont voulu donner la capacité de s’immerger totalement, était instable. Dépourvu de barres de plongée avant pour contrôler l’immersion, son lest était constitué de plombs montés à l’extérieur de la coque. Il était équipé d’un radar, d’un profondimètre, de moyens de communication et d’une réserve d’air. La complexité de ce premier sous-marin — et donc son coût — montre que les narcotrafiquants sont prêts à investir des moyens plus importants qu’ils ne l’ont fait jusqu’alors, pour acheminer la drogue dans des conditions de sécurité satisfaisante.

Peu de temps auparavant, la chute de l’URSS a mis sur le marché de nombreux ingénieurs et une flotte sous-marine pléthorique que le nouveau gouvernement russe ne peut plus entretenir. De plus, de nombreux sous-mariniers démobilisés sont à la recherche d’emplois dans un pays désorganisé, et en proie à une crise économique majeure. La conjonction de ces deux événements va logiquement conduire à rapprocher deux mondes aux valeurs foncièrement antinomiques.

En 1995, la police colombienne est informée que le cartel de Cali cherche à acheter un sous-marin d’attaque à propulsion diesel-électrique du type Tango russe[18]. Selon les Flottes de combat 1986, il s’agit d’un navire de 3900 tonnes en plongée dont 18 d’unités ont été construites de 1972 à 1982 et dont quelques unités sont alors encore en service dans la Marine russe. Ce sont de bons et robustes sous-marins classiques disposant d’un revêtement anéchoïque pour en améliorer la furtivité acoustique. Le projet a été mené au début des années 1990 par des représentants du crime organisé russe qui ont profité de l’effondrement de l’URSS pour étendre leur champ d’action aux États-Unis, à partir de Miami. Ivankov, le principal responsable, a été arrêté à New York et accusé d’extorsion en juin 1995. La négociation a échoué, les Colombiens ayant finalement estimé l’entreprise trop ambitieuse. Elle l’était à l’évidence, un sous-marin nécessitant une maintenance lourde et des moyens industriels associés qu’il aurait été difficile de dissimuler aux forces de sécurité. Seul un État est en mesure de fournir de telles prestations.

À la fin des années 1990, l’afflux de capitaux et le besoin de trouver de nouvelles solutions pour échapper à des forces de sécurité de plus en plus efficaces concourent à créer des conditions propices à des projets plus complexes. La volonté de disposer d’un véritable sous-marin en acier capable de faire des trajets multiples, mais moins difficile à entretenir qu’un sous-marin de combat resurgit. Les enseignements de l’épisode du Tango ont été tirés et c’est une unité de taille plus modeste qui est alors conçue, toujours avec l’aide d’ingénieurs d’origine russe. Le 7 septembre 2000[19], la police colombienne découvre un véritable sous-marin de poche en cours de construction dans un hangar de Facatativa, ville située à 2 600 mètres d’altitude, une trentaine de kilomètres de Bogota et à plus de 300 km à vol d’oiseau de l’océan Pacifique, l’espace maritime le plus proche[20]. Cet engin de 30 mètres de long a près de trois mètres de diamètre. 30 à 40 % sont déjà construits et la tranche propulsion est terminée. Aucune arrestation n’est effectuée ; au moment de l’intervention, le hangar était vide, le personnel ayant été alerté par des membres des forces d’intervention corrompus. De la documentation technique en alphabet cyrillique est saisie, ce qui mène la police colombienne à penser que la mafia russe est impliquée et que ce sont des techniciens russes qui le construisaient. Selon les le directeur de l’US Drug Enforcement Administration en Colombie, le submersible aurait pu transporter jusqu’à 200 tonnes de cocaïne par voyage. Cette estimation d’un non-spécialiste de la navigation sous-marine est cependant erronée, car, compte tenu de ses dimensions, le déplacement en plongée du sous-marin aurait été du même ordre. Pour pouvoir naviguer, la masse totale d’un submersible doit être égale à son déplacement. Dans ce cas, une part importante de la masse concerne la coque et le matériel de propulsion. La cargaison aurait plus probablement été de 15 à 20 tonnes.

Il faut dix ans aux narcotrafiquants pour analyser et tirer les enseignements du retour d’expérience de l’échec précédent. Il n’est plus question d’utiliser des technologies industrielles trop indiscrètes pour construire un sous-marin. Il ne sert à rien de pouvoir plonger profondément ; il suffit de pouvoir disparaître sous la surface en cas de nécessité. Par ailleurs, la technologie du composite verre-résine très répandue dans la plaisance est parfaitement maîtrisée et convient pour la construction des semi-submersibles. Elle présente l’avantage de pouvoir être mise en œuvre dans des chantiers improvisés installés dans la jungle sur une des rives d’un des nombreux affluents qui irriguent les fleuves se jetant dans les océans. Ce sont donc des engins dont la coque est faite en matériaux composites qui ont la préférence des architectes navals.

Le 2 juillet 2010, un autre véritable sous-marin est découvert dans un chantier improvisé, au bord d’une rivière, près de la frontière entre l’Équateur et la Colombie. Il est terminé et paré à appareiller.

 D’une longueur de 25 m, sa coque est en kevlar et fibre de carbone, ce qui lui permet de descendre à une vingtaine de mètres d’immersion[21]. Le haut de son périscope non rétractable serait alors à une dizaine de mètres en dessous de la surface. Il est équipé d’une propulsion diesel-électrique et d’un schnorchel. Ses réserves de combustible lui permettent de franchir une distance de 6800 milles nautiques à la vitesse de 8,5 nœuds, c’est-à-dire un aller-retour Colombie/San Diego[22]. Il dispose d’une batterie composée de 249 éléments au plomb, suffisante pour rester 18 heures en immersion totale avant de devoir la recharger à l’immersion périscopique ou en surface. Son périscope optronique est équipé d’une caméra infrarouge. Sa capacité d’emport est de 9 tonnes de cocaïne[23]. Le coût de construction a été évalué à 5 millions de dollars américains.

 Le 10 février 2011, c’est dans la municipalité de Timbiqui, département de Cauca, sur la côte pacifique de la Colombie, qu’une dénonciation permet la prise d’un sous-marin similaire au précédent, bien que moins élaboré. Une opération interarmées mettant en œuvre d’importants moyens navals, aériens et terrestres permet de s’emparer du bateau. Sa longueur est de 31,1 m, le diamètre de sa coque 2,5 m, son massif fait 2,5 m de haut. Il est construit en fibre de verre et dispose d’un schnorchel pour alimenter en air deux moteurs diesels et rejeter les gaz d’échappement. Il peut également naviguer en immersion totale dans les mêmes conditions que l’engin découvert en Équateur. Sa charge utile est estimée à 8 tonnes..

Sa construction aurait nécessité de six à huit mois de travaux et coûté quatre millions de dollars américains.  Il aurait été commandé par le «clan Mahecha», une organisation criminelle qui sévit en Colombie depuis les années 80. Dix-huit de ses membres auraient été arrêtés au cours de l’opération.

Quelques mois plus tard, la police colombienne prend la Perla[24], un autre sous-marin appartenant cette fois-ci aux FARC[25]. Il se trouve dans un hangar en bois, dans le département côtier du Chocó, sur la côte Pacifique. Probablement dessinée par d’autres concepteurs que ceux qui ont fait les deux précédents, son architecture est très différente et marque un retour à l’utilisation de l’acier pour la fabrication de la coque. Son immersion maximum serait du même ordre que les deux précédents. Nettement plus court (12,2 m), il a un diamètre supérieur (3,4 m). Armé par cinq hommes, il aurait une autonomie de 10 jours en immersion et peut transporter 4 t de drogue de Colombie en Amérique centrale.

Il aurait été commandé par Jorge Neftali Umenza Velasco, alias Mincho, le chef du 30e front des FARC auxquels la construction aurait coûté 2 millions de dollars. Cette estimation paraît cependant extrêmement basse par comparaison avec les prix des autres engins et en raison de la qualité de l’équipement embarqué : système de navigation GPS, téléphone par satellite, radar, mat optronique, compas gyroscopique, génératrice pour recharger les batteries, moteur diesel, air conditionné et 10 bouteilles d’air sous haute pression pour la vidange des ballasts.

Les sous-marins découverts en 2010 et 2011 sont lents et ont des cargaisons de taille comparable à celles des autres moyens de surface. À titre d’exemple, la veille du jour où la Perla Negra a été prise, un semi-submersible du 29e front du FARC a été arraisonné à proximité de Buenaventura avec 10 tonnes de cocaïne à son bord. Les sous-marins présentent cependant un intérêt qui n’a pas de prix, celui d’être beaucoup plus discret que les autres moyens, avantage confirmé par le fait qu’aucun d’entre eux n’a été détecté en mer à ce jour. Il se pourrait aussi que cette absence de détection résulte du fait qu’aucun n’aurait navigué jusqu’à présent. La première explication paraît cependant plus plausible, sachant les succès rencontrés de 2001 à 2003 par des semi-submersibles autonomes qui ont le un niveau d’indiscrétion similaire. Leur modus operandi est inconnu. Il est probable qu’ils soient précédés par un bâtiment de pêche au comportement innocent qui éclaire[26] leur route, les informe des dangers les menaçant.

2 – Les semi-submersibles autonomes (sans équipage)

 La fin de la guerre froide a permis de mettre à la disposition du grand public des moyens satellitaires révolutionnaires initialement conçus pour mener des opérations militaires. Le premier et le système de navigation GPS qui permet de connaître sa position à quelques mètres près, quels que soient les conditions atmosphériques, l’heure et l’endroit où l’on se trouve. Le second consiste à pouvoir établir grâce aux satellites commerciaux de télécommunications une liaison à grand débit d’informations[27] avec autant de facilité et de sûreté de fonctionnement que le positionnement. Ces équipements ont de plus l’avantage d’être difficilement détectables en raison du petit format des antennes adaptées aux très hautes fréquences, ce qui les rend difficiles à détecter par radar. La connexion des deux systèmes par une interface électronique relativement simple permet non seulement d’en connaître la position et l’état de fonctionnement à tout moment, mais encore de les commander à distance depuis n’importe quel endroit sur le globe.

L’adaptation de ces moyens de pilotage de très grande précision, bénéficiant d’une technologie militaire, à des semi-submersibles par les trafiquants de drogue n’était dès lors qu’une question de temps. Des engins de ce type ont été opérationnels dès 2000.

En avril 2011, la presse française[28] se fait l’écho de la publication d’un livre étonnant. Il raconte l’histoire d’un Français qui, pendant 30 ans, aurait participé activement au trafic de drogue depuis la Colombie. Cet ouvrage autobiographique[29] qui se lit comme un roman est intéressant parce qu’il relate dans ses derniers chapitres la genèse d’un mode de transport dont les vecteurs n’auraient jamais été découverts[30] avant 2005, dernière année de son activité dans ce domaine.

À faible vitesse, il faut dix jours au semi-submersible qu’il a conçu pour passer de la Colombie au Mexique. Il est accompagné à distance par un bateau de pêche destiné à récupérer les deux tonnes de drogue qu’il transporte en cas d’avarie. Une fois parvenu au point de rendez-vous avec le bateau chargé de réceptionner la marchandise, celle-ci est déchargée et l’engin est coulé après avoir récupéré le boîtier électronique qui en fait la singularité.

Figure 16 : semi-submersible sans équipage – 2005

(source : Marine colombienne)

La conception du bateau est simple. Les premiers avaient 12 m de long pour une largeur de 1,6 m. D’autres, plus gros, ont été construits par la suite pour augmenter la charge utile. Leur coque est en verre-résine. Elle comporte un compartiment propulsion à l’arrière dans lequel se trouve un moteur diesel de 56 chevaux. Il est enfermé dans un caisson insonorisé fixé sur des résilients pour limiter la transmission à la mer des vibrations en fonctionnement. Le compartiment avant est destiné à recevoir la cargaison. S’y trouve également la soute à combustible qui peut contenir 1500 litres de gazole, ce qui lui donne une autonomie de 2500 km à la vitesse moyenne de six nœuds. Deux ballasts peuvent contenir deux tonnes d’eau de mer pour ajuster la flottabilité.

 L’élément novateur consiste en un boitier électronique conçu par un spécialiste étranger. Il est enfermé dans une valise étanche qui reçoit les informations en provenance du récepteur GPS et sert d’interface entre le pilote automatique, le téléphone satellite, la radio VHF, le feu de poupe et le moteur. Le contrôle à distance de l’engin s’effectue par le biais d’un ordinateur portable connecté à un talkie-walkie à proximité immédiate, ou d’un téléphone satellite depuis n’importe quel endroit de la planète. Un logiciel spécifique permet d’afficher les informations en provenance de l’engin et en particulier les éléments cinématiques ainsi que sa position réelle. Il permet également de modifier le réglage du pilote automatique et ceux du moteur. Des pompes d’épuisement à démarrage automatique permettent d’assécher les cales par gros temps.

 Selon les dires de l’auteur, il aurait construit une quinzaine de semi-submersibles entre 1999 et 2005. La plupart des voyages se seraient bien déroulés et il ne signale aucune interception. Un de ses bateaux aurait été perdu, probablement du fait du destinataire qui, disposant d’une valise de commande, aurait pu le détourner. Les premiers voyages se sont déroulés en mer des Caraïbes, puis à partir de 2003, dans le Pacifique.

L’architecture du navire est largement simplifiée par l’absence d’équipage. Les appareils de détection (périscope, radar) ne sont pas nécessaires, pas plus que les systèmes de régénération de l’atmosphère autre que les admissions d’air pour les moteurs diesel. L’engin est également plus compact puisqu’il n’est pas nécessaire de le pourvoir d’espaces-vie ni de cambuse pour y stocker de la nourriture. Le volume dévolu à la charge utile en est accru. Enfin, élément important pour la sûreté, l’utilisation de ce type de semi-submersible fait disparaître le besoin de disposer d’une filière d’exfiltration de l’équipage à l’arrivée, ce qui diminue d’autant la vulnérabilité de l’organisation. 

E – Collusions avérées ou potentielles avec le terrorisme maritime

Les FARC constituaient une organisation narcoterroriste qui, pour financer ses activités, pratiquait le trafic de drogue à très grande échelle. Ce n’est pas la seule organisation à le faire en Colombie ; les mouvements paramilitaires — également considérés comme des organisations terroristes — le faisaient également jusqu’à leur dissolution en 2005[31].

Le 20 novembre 2006, un semi-submersible est intercepté au large du Costa Rica avec un membre du LTTE du Sri Lanka à son bord, ce qui prouve l’existence d’une forme de collusion du mouvement avec les trafiquants de drogue. C’est à partir de l’année suivante que des engins similaires sont construits par les Tigres tamouls.

 

Une différence notable existe toutefois. Les Sud-Américains sabordent les engins qui coûtent environ un million de dollars américains alors que les Tigres tamouls les réutilisent. Cela s’explique tant par la différence des finalités que par celle de l’environnement tactique en fin de trajet. Dans le cas des trafiquants, le semi-submersible n’a pas suffisamment de carburant pour effectuer un trajet de retour à vide de deux semaines. De plus, le risque de se faire intercepter serait doublé pour l’équipage composé de mercenaires payés 10 000 dollars par voyage[32]. Enfin, le coût de la perte matérielle reste dérisoire au regard des profits qu’il génère. Les Tigres tamouls se battent pour un idéal politique, la libération de l’Eelam, et doivent économiser un potentiel de combat dont l’utilité ne se mesure pas en matière de profit, mais en capacité opérationnelle.

En 2006, les FARC et le LTTE n’avaient que peu de choses en commun. Ils étaient sur des continents différents et avaient des cultures peu comparables. Les objectifs politiques des organisations étaient avant tout locaux, même si leurs idéologies pouvaient se rapprocher. Elles partageaient cependant le douteux privilège d’être inscrites toutes les deux sur la plupart des listes de groupes terroristes. Une autre chose les rapprochait, celle de disposer de finances florissantes, même si celles des Tamouls ne sauraient être comparées aux revenus de la drogue. FARC et LTTE étaient tous deux des mouvements anciens qui luttaient depuis plusieurs dizaines d’années et qui disposaient d’organisation éprouvée. C’est grâce à ces deux facteurs, l’organisation rigoureuse et les moyens financiers abondants, qu’ils ont pu développer des tactiques et des technologies innovantes. Il est probable que ce savoir-faire a été ou sera mis à la disposition d’autres groupes terroristes qui l’adapteront à leur propre environnement tactique et stratégique.

 C’est avant tout pour cette raison que les services de renseignement américains se sont intéressés au semi-submersible développé par Yann Tassin. Après les attentats du 11 septembre 2001, la crainte d’une attaque à partir de la mer a fait prendre conscience de la vulnérabilité des ports américains. Il existe peu de moyens simples de protéger les grands ports marchands de l’intrusion d’un semi-submersible[33].

 Capable d’embarquer une charge utile de plusieurs tonnes, disposant de moyens de navigation très précis permettant de franchir de nuit la passe d’entrée d’un port après avoir parcouru discrètement plusieurs milliers de kilomètres, le semi-submersible commandé à distance est un vecteur particulièrement adapté à l’emport d’une charge de destruction massive ou à celui d’une bombe sale. Il est important de développer les moyens de s’en prémunir.

5 janvier 2020

 

Capitaine de vaisseau (h) Hugues Eudeline, docteur en histoire militaire, défense et sécurité

Vice-Président de l’Institut géopolitique  et culturel Jacques Cartier

[1] Disponible sur : https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/11/27/espagne-un-sous-marin-saisi-contenait-100-millions-d-euros-de-cocaine_6020774_3224.html

 

[2] D’après le Rapport de l’Organe international de contrôle des stupéfiants pour 2012 (E/INCB/2012/1),  80% de la cocaïne saisie en Europe occidentale par les autorités douanières en 2011 provenaient de la Bolivie, du Brésil, du Chili, de la Colombie, du Costa Rica, de l’Équateur, du Panama, du Pérou, de la République dominicaine et du Venezuela.

[3] LANGLOIS, Roméo. Les narcotrafiquants colombiens ont réinventé le « Nautilus ». Le Figaro, mercredi 6 mai 2009.

[4] Informations recueillies au Naval War College de Newport R.I. en novembre 1991

[5] LANGLOIS, Roméo. Les narcotrafiquants colombiens ont réinventé le « Nautilus ». Le Figaro, mercredi 6 mai 2009.

[6] Les Tigres Tamouls du LTTE ont pu tenir tête au gouvernement pendant une trentaine d’années grâce à une composante terroriste maritime particulièrement efficace. Ils ont été écrasés en mai 2009.

[7] Embarcation de type zodiac ultra rapide, longue de 14 mètres avec quatre à huit puissants moteurs hors-bord et pouvant atteindre 45 à 50 nœud

[8] Source confidentielle

[9] Une grosse cargaison de drogue interceptée en Méditerranée. (Ressource électronique). Consulté le 4 mai 2010. Disponible sur : http://www.meretmarine.com/article.cfm?id=113064

[10] Spanish police find ‘drugs’ sub. BBC NEWS / EUROPE, Monday, 14 August 2006. (Ressource électronique). Consulté le 20 avril 2010. Disponible sur : http://news.bbc.co.uk/2/low/europe/4792075.stm

[11] The Economist. Waving, not drowning – Cocaine now moves by submarine. From The Economist print edition, May 1, 2008. (Ressource électronique). Consulté le 20 avril 2010. Disponible sur : http://www.economist.com/world/americas/displaystory.cfm?story_id=11294435&source=login_payBarrier

[12] AFP. Narco subs pose new challenges for US coast guards. May 9, 2008. (Ressource électronique). Consulté le 20 avril 2010. Disponible sur : http://afp.google.com/article/ALeqM5idRpyWrlCB67LHzjut5kSMOyDARw

[13] LANGLOIS, Roméo. Les narcotrafiquants colombiens ont réinventé le « Nautilus ». Le Figaro, 6 mai 2009.

[14] LPV : Low Profile Vessel

[15] Étude « la lutte contre le narcotrafiquant en mer des Caraïbes » rédigée début 2013 par l’aspirant Rio Bray, du Centre d’études supérieures de la Marine à Paris.

[15] » pour le Centre d’études supérieures de la marine

[16]  Les ballasts sont également des caisses à eau qui sont dans ce cas de plus grande capacité que celle des LPV.

[17]  La discrétion est importante en raison des grandes distances à parcourir et donc des risques d’interception dans la durée. Les go-fast qui disposent de moteur très puissant se déplacent à grande vitesse, ce qui les rend visuellement et acoustiquement très indiscrets.

[18] KRAUL, Chris. Drug traffickers use submersibles to ferry narcotics. Los Angeles Times, November 6, 2007. (Ressource électronique). Consulté le 20 avril 2010. Disponible sur : http://www.latimes.com/news/nationworld/world/la-fg-narcosub6nov06,0,6804696.story

[19] McDERMOT, Jeremy. Drug submarine found in Colombia. BBC News : World : Americas, 7 September 2000. (Ressource électronique). Consulté le 20 avril 2010. Disponible sur : http://news.bbc.co.uk/2/hi/americas/915059.stm

[20] La question du transport de ce sous-marin vers la mer reste posée. Les photos montrent des tranches semblant pouvoir être assemblées par un système de goujons ce qui aurait permis de le transporter en éléments de plus petite taille. La fabrication de cet engin si loin de la mer présentait le double avantage de rester dans une région industrialisée où la construction de bateau y étant très improbable, l’activité pouvait ne pas éveiller de soupçon.

[21] L’immersion d’un sous-marin est la hauteur d’eau entre sa quille et la surface de l’eau.

[22] Jim Popkin. Authorities in Awe of Drug Runners’ Jungle-Built, Kevlar-Coated Supersubs.  29 mars 2011. (Ressource électronique). Consulté le 19 août 2013. Disponible sur : http://www.wired.com/magazine/2011/03/ff_drugsub/all/1?pid=4968&viewall=true

[23]  Ce sont des agents du Farragut Center, une branche de l’US Office of Naval Intelligence qui  ont étudié en détail ce sous-marin et déterminé ses capacités opérationnelles.

[24]  C’est effectivement le nom inscrit sur sa coque, ce qui marque une autre différence avec les autres les engins découverts en Équateur et en Colombie.

[25] Colombians seize $2m Farc drug submarine. 26 septembre 2011. (Ressource électronique). Consulté le 26 septembre 2011. Disponible sur  http://www.bbc.co.uk/news/world-latin-america-15069370

[26] La portée de détection visuelle à partir d’un périscope est réduite par la rotondité de la terre. La distance de l’horizon pour un péricope dont l’optique est située à 1 m au-dessus de la surface n’est que de 4 km. De plus il évitera d’utiliser son radar autant que possible pour éviter d’être intercepté par les appareils de guerre électronique des avions de patrouille maritime ou des marines de guerre.

[27]  Deux systèmes le permettent à la fin des années 1990 : le premier, Iridium, est un système global de communications utilisant une constellation de satellites défilants. Il permet de communiquer sur toute la Terre entre des terminaux mobiles, terrestres ou maritimes ; l’autre, Inmarsat (pour International Maritime Satellite Organization) utilise des  satellites géostationnaires  qui couvrent une large portion du globe terrestre de part et d’autre de l’équateur. Il existe depuis 1979.  De nouveaux systèmes seront mis en service par la suite.

[28] DÉCUGIS Jean-Michel, LABBE Christophe et RECASENS Olivia. Ce Français est le cerveau des sous-marins de la drogue. L’histoire stupéfiante de Yann Tassin, ex-convoyeur de coke pour Pablo Escobar. Le Point – Publié le 28/04/2011 à 12:54

[29] L’auteur, qui écrit sous un pseudonyme, explique les raisons de sa confession par le fait qu’il était recherché par la police française et la DEA américaine avec laquelle il a passé un accord en échange de son immunité. Il aurait ensuite purgé une peine de prison réduite en France.

[30] Ayant l’occasion d’aborder le sujet avec le responsable de la lutte contre les stupéfiants pour l’UNODC  en Colombie, il m’a dit dans un premier temps ne pas être au courant, avant de se réfugier dans un silence prudent après que je lui ai transmis un résumé de quelques-unes des pages les plus intéressantes.  Les informations données dans ce livre sont probablement véridiques pour deux raisons : d’abord parce que les descriptions précises données par l’auteur sont techniquement plausibles, et ensuite parce qu’il est effectivement question de semi-submersible sans équipage (semismergibles no tripulados) observé en 2005 dans une présentation effectuée au profit de la Marine nationale colombienne datée de 2012.

[31]  Tous les moments terroristes qui le peuvent se financent par le trafic de drogue. C’est particulièrement vrai en Afghanistan où les talibans le font à très grande échelle malgré un interdit religieux.

[32] Ibid.

[33] Pendant la nuit du 31 mai 1942, trois petits submersibles japonais armés chacun par deux hommes sont entrés dans la rade de Sydney en Australie. Bien que l’un d’entre eux ait été détecté par l’escorteur de garde, un autre a pu couler un bateau avec une torpille. La nuit précédente, des submersibles du même type ont attaqué avec succès la flotte britannique en rade de Diégo Suarez, gravement avarié un cuirassé et coulé un pétrolier.

 

Après la conquête espagnole, les principaux ordres religieux ont joué un rôle très important dans la découverte de l’Amérique intérieure. Créée après les autres, la congrégation des Jésuites dut évangéliser des régions plus éloignées et plus difficiles d’accès, comme l’Amazonie.

Leur présence active a fortement marqué les populations locales dont les descendants ont, encore aujourd’hui, l’amour de la musique qu’ils leur ont transmis.

Les Jésuites ont publié de nombreuses lettres et, après leur expulsion de tous les territoires espagnols en 1767, des livres qui ont beaucoup circulé… sauf pour ceux rédigés en latin. C’est le cas de celui du père François-Xavier Eder. Ce Hongrois germanophone a passé quinze ans de sa vie (1753-1768) parmi les Indiens Moxos du Nord de l’actuelle Bolivie, dans une zone qui est comme l’entrée de la forêt amazonienne. Sa description de la région (faune, flore, climat) et de ses habitants est passionnante, aussi sommes-nous heureux de le présenter à l’Institut Jacques-Cartier.