La renaissance de la Chine

               

Plus vieille civilisation du monde (4500 ans), la seule encore vivante, la nation Chinoise, installée sur le quatrième plus vaste espace mondial, à quasi égalité avec les Etats-Unis (troisièmes), est riche de près de 1400 millions d’hommes. Elle s’étend des déserts redoutables de l’Asie centrale et de l’Himalaya, château d’eau de l’Asie, à l’Océan Pacifique, le plus grand. C’est dire  qu’elle ne manque pas de ressources naturelles !

                Pays des royaumes combattants, devenue un empire, la Chine est celui du stratège Sun Tzu et de l’art de la guerre. Elle est aussi, celui de la sagesse (Confucius, contemporain de Socrate), du signe (écriture idéographique) et des médecins (diététique et gymnastique !) elle fut une précoce terre d’inventions fondamentales.

                Puissance géopolitique et première économie mondiale jusqu’au XVIIIème siècle, la Chine,  devenue orgueilleuse et endormie, subit « un siècle d’humiliation et de honte » (1840-1949) sous l’emprise des Occidentaux, de la Russie et du Japon. Le régime maoïste lui redonne sa dignité. Le petit timonier, Deng Xiaoping, de la prospérité, sous forme de miracle économique inégalé (30 ou 40 années « glorieuses »).

                Désormais, Xi Jinping entend faire de son pays le numéro 1 mondial d’ici 2021 à 2049, face à l’ordre américain qu’il remet en question, il quitte la posture du profil bas pour redevenir le centre incontesté de l’Asie, au risque d’incendies en Mers de Chine. Riche de réserves financières considérables (« elle achète le monde »), d’une armée puissante et d’une génération d’ingénieurs-managers-entrepreneurs, la Chine du « capitalisme d’Etat » propose au monde une alternative à l’Ouest. Jusqu’où ?

                A-t-elle gagné ? Sera-t-elle vieille avant d’être riche ? (Ayant sacrifié une partie de ses filles !), Saura-t-elle devenir verte après avoir tant détruit d’environnement, avec une nouvelle dépendance alimentaire ? Son économie peut-t-elle quitter le quantitatif pour le qualitatif, devenir inclusive, tant sa société est inégale ? quid, enfin, de son régime, impérial pour toujours ? Dignité, prospérité, liberté un jour ?

                L’Atlas de la renaissance chinoise numéro hors série n° 8 de l’excellente revue Conflits (82 pages) est entièrement réalisé par deux auteurs poitevins : Claude Chancel et Eric Pielberg. Il comprend une cinquantaine de cartes originales, très dynamiques, révélant les nouveaux enjeux géopolitiques et géoéconomiques de la planète. On peut retenir, parmi bien d’autres, La chine des inventions, La Chine et le pot au lait, la Chine sur roues, le corridor de la connectique, la diaspora chinoise, l’argent des Chinois, Chindia, Eurochine, La Chine en France…Les commentaires, rédigés dans une langue française précise, sont riches de connaissance et synthétiques. Le tout fera, sans aucun doute, le bonheur de bien des enseignants, d’étudiants en sciences humaines et de tous les passionnés d’Asie et de ses nouveaux rêves qui ambitionnent de se substituer à l’American dream… A consommer sans modération…

 

 

Réception de Clausewitz

 

          Cet article complète le dernier chapitre de l’ouvrage sur Guibert, Jomini, Clausewitz. Les trois colonnes de la stratégie occidentale, paru en janvier 2018 aux Editions Economica, esquisse d’une comparaison entre trois géants de la pensée stratégique : le Français Guibert, le Suisse Jomini et le Prussien Clausewitz.

            Comme Thucydide, Clausewitz avait « l’ambition d’écrire un livre qu’on n’oublierait pas après deux ou trois ans. » Or De la guerre étant inachevée, ses exégètes se sont livrés à des commentaires variés et divergents. Chaque pays et chaque aire culturelle ont eu tendance à recevoir Vom Kriege en fonction de leur histoire militaire, de leur culture stratégique et aussi, dans les États autoritaires, dans le respect de la ligne politique et idéologique tracée par les dirigeants. Ainsi le monde germanique, jusqu’en 1945, a largement militarisé Clausewitz. Ce fut d’ailleurs la tendance en France, au moins jusqu’en 1914, avant la redécouverte dans les années 1970, de l’importance du facteur politique dans la pensée du Prussien. Le monde anglo-saxon a fait preuve de réserve envers Clausewitz, le réduisant parfois à « une Marseillaise prussienne qui échauffe le sang et intoxique l’esprit. » Cependant certains stratégistes britanniques, comme Sir Julian Corbett ou Sir Rupert Smith, ont bien discerné la profondeur et l’actualité permanente du phénomène guerre analysé par le Prussien. Quant aux Américains, ils ont longtemps préféré à Clausewitz le stratège suisse Jomini.

            Mais Clausewitz n’a pas seulement influencé profondément la pensée stratégique occidentale. Son rayonnement a gagné aussi la Russie, le Japon, la Chine et le Vietnam. C’est d’ailleurs par le Japon, puis par la Russie, que Clausewitz a atteint la Chine de Sun Zi. Ainsi, même pour la réception de l’œuvre de Clausewitz, le concept d’Eurasie semble pertinent 

Clausewitz n’a pas seulement influencé profondément la pensée stratégique occidentale, particulièrement celle de l’Allemagne, de la France, de l’Angleterre et des États-Unis, mais aussi celle de la Russie, du Japon, de la Chine et du Vietnam. C’est d’ailleurs par le Japon, puis par la Russie, que Clausewitz a gagné la Chine. Ainsi, même pour la réception de Clausewitz, le concept d’Eurasie est pertinent. 

                        I. Clausewitz et la Russie[1]

            A. Jomini contre Clausewitz

            La lutte entre Jomini et Clausewitz se manifeste aussi dans la patrie d’adoption du général suisse  et au cœur même de l’institution proposée par le Vaudois. Le 21 mars 1826, Jomini avait en effet proposé au tsar Nicolas 1er de créer une école de stratégie en Russie pour « enseigner une science qui peut avoir tant d’influence sur la destinée des États ».[2] Jomini espérait en être nommé le directeur, mais ce fut le général Souchozanetz. L’Académie militaire de Saint-Pétersbourg, fondée par décret du 11 janvier 1832, fonctionne à partir du 26 novembre de la même année. Malgré le prestige de Jomini en Russie, les professeurs de l’Académie entreprennent l’étude de Clausewitz dès 1836. C’est le cas du général Nicolas Medem qui publie en russe, en 1836, un Tableau synoptique des plus célèbres règles et systèmes de la stratégie, dans lequel il analyse les écrits de Lloyd, de Bülow et de Jomini, et où il consacre « un long passage à Clausewitz, dénonçant le formalisme de Jomini, en considérant que l’établissement d’une théorie générale de la guerre constitue une impossibilité, et qu’elle ne peut embrasser que des aspects particuliers. »[3] Le général Modest Bogdanovitch (1805-1882) préfère lui aussi Clausewitz dans son livre Notes sur la stratégie. Principes  de la conduite de la guerre extraits des œuvres de Napoléon, de l’archiduc Charles, du général Jomini et d’autres écrivains militaires, publié en russe à Saint-Pétersbourg en 1847.

            Inévitablement, les critiques de Jomini envers l’œuvre de Clausewitz ont attiré l’attention des stratèges russes sur le général prussien. Le général Heinrich Leer (1829-1904), qui fut directeur de l’Académie militaire de 1889 à 1898, après y avoir été professeur de stratégie, introduisit l’étude de Clausewitz dans les années 1850-1870. Mais Leer reste un partisan de Jomini dont il loue « le conseil d’étudier aussi soigneusement que possible l’histoire militaire critique. »[4] Il accorde à Lloyd et à Jomini une place éminente dans la littérature stratégique. « La première édition russe de Vom Kriege n’intervient qu’en 1902, probablement suscitée par le résumé (très orienté vers l’aspect opérationnel) qu’en a donné le général Dragomirov dans les années 1880. »[5] Dragomirov (1830-1905) avait été lui aussi directeur de l’Académie militaire (1878-1889). Son Clausewitz a été traduit en français en 1889.

            B. Lénine et l’inversion de la Formule

            La Révolution d’Octobre et la guerre civile russe mettent en valeur la pensée de Clausewitz. L’attention de Lénine a sans doute été attirée sur l’œuvre du Prussien par des remarques d’Engels qui avait de réelles compétences militaires. De plus, Engels avait lu Clausewitz, comme il l’écrit à Marx dans une lettre du 7 janvier 1858 : « Je lis en ce moment, entre autres, Clausewitz, De la guerre. Bizarre façon de philosopher, mais excellente quant au fond. À la question de savoir s’il faut parler d’art ou de science militaire, la réponse est que c’est au commerce que la guerre ressemble le plus. La bataille est à la guerre ce que le paiement en espèces est au commerce, même si, rare dans la réalité, on n’a besoin d’y recourir que rarement, tout cependant y tend et, à la fin, il faut bien qu’il ait lieu et c’est lui qui décide. »[6]

            C’est à Berne, en 1914/1915, que Lénine se lança dans la lecture méthodique de Vom Kriege ; il recopia de larges extraits du livre (en allemand) et en fit des commentaires (en russe), dans un cahier de notes (Leninskaya Tetradka). Ces notes ont été publiées  par Thierry Derbent en 2004, dans l’ouvrage cité dans la référence précédente. L’ensemble (notes et commentaires) compte 35 pages, dont 13 pour le seul Livre VIII. Lénine écrit d’ailleurs en marge du chapitre 6 B : « le chapitre le plus important ». Dans une brochure de mai/juin 1915, La faillite de la IIe Internationale, Lénine cite Clausewitz pour mieux critiquer Plékhanov : « Appliquée aux guerres, la thèse fondamentale de la dialectique, […] c’est que “ la guerre est un simple prolongement de la politique par d’autres moyens ˮ (plus précisément par la violence). Telle est la formule de Clausewitz,[7] l’un des plus grands historiens militaires, dont les idées furent fécondées par Hegel.[8] Et tel a toujours été le point de vue de Marx et d’Engels, qui considéraient toute guerre comme le prolongement de la politique des puissances – et des diverses classes à l’intérieur de ces dernières – qui s’y trouvaient intéressées à un moment donné. »[9]

            Clausewitz admet l’unité de l’État et de la grande politique, qui concilient les intérêts opposés : « la politique unit et concilie tous les intérêts de l’administration intérieure, ainsi que ceux de l’humanité et de tout ce que l’esprit philosophique peut concevoir d’autre, car elle n’est en elle-même que le représentant de tous ces intérêts vis-à-vis des autres États. »[10] Pour Lénine au contraire, en accord avec Marx, l’État est la puissance organisée d’une classe pour l’oppression d’une autre.[11] Il inverse donc la Formule en faisant de la politique la guerre continuée par d’autres moyens. La guerre devient donc la lutte paroxystique d’une classe sociale contre la classe antagoniste, en vue de son anéantissement. C’est la justification de la bataille décisive (la lutte finale) en vue d’atteindre un but absolu (la société sans classes). La lutte des classes devient donc une forme de guerre absolue.

            Par la suite, Lénine cite positivement Clausewitz à plusieurs reprises, par exemple dans sa conférence du 27 mai 1917, intitulée « La guerre et la révolution » :

            « On connaît cette pensée de Clausewitz, l’un des auteurs les plus éminents qui aient traité de la philosophie de la guerre et de l’histoire militaire : “ La guerre est le prolongement de la politique par d’autres moyens. ˮ Cette maxime est d’un écrivain qui avait étudié l’histoire des guerres et en avait dégagé les leçons philosophiques, peu après l’époque des guerres napoléoniennes. […] Toute guerre est indissolublement liée au régime politique dont elle découle. C’est la politique menée longtemps avant la guerre par un État déterminé, par une classe déterminée au sein de cet État, que cette même classe poursuit inévitablement et immanquablement au cours de la guerre, en ne modifiant que la forme de son action. »[12]

            Dans un article de La Pravda de mai 1918, Lénine affirme la nécessité de la défense de la patrie du socialisme par les forces armées. Il recourt à la légitimité de la retraite en invoquant l’autorité de Clausewitz : « S’il est évident que nos forces sont insuffisantes, la retraite au cœur du pays est le principal moyen de défense (celui qui voudrait ne voir là qu’une formule de circonstance, forgée pour les besoins de la cause, peut lire chez le vieux Clausewitz, l’un des grands écrivains militaires, le bilan des enseignements de l’histoire qu’il dégage à ce propos). »[13]

            C. Staline et ses successeurs

            L’opinion positive de Lénine sur Clausewitz met le penseur prussien en vogue dans l’URSS des années 1930. Vom Kriege est de nouveau traduit en russe en 1932/1933, puis réédité en 1934, 1936, 1937 et 1941.[14] Le stratégiste Alexandre Svetchine (1878-1938), le remarquable théoricien de l’art opératif, publie en 1935 un livre intitulé Clausewitz, où il se montre partisan de la stratégie défensive, ce qui est très clausewitzien, mais ne plaît pas au maréchal Toukhatchevski. Svetchine préfère en effet la défense/offensive. Selon lui « l’URSS doit commencer la guerre dans une position défensive afin d’avoir le temps de mobiliser la nation et, dans un deuxième temps, user progressivement ses adversaires. Pour lui, cette phase pourrait durer jusqu’à deux ans. »[15] Dans son œuvre maîtresse, Stratégie, publiée en 1926/1927 à Moscou, Svetchine semble avoir été influencé par la théorie de la « guerre-caméléon » de Clausewitz, même s’il parle de « logique » de la guerre au lieu de « grammaire ». Clausewitz, on le sait, réserve le terme de « logique » à la guerre absolue et celui de « grammaire » à la guerre réelle, ce qui prouve que Svetchine a lu attentivement Vom Kriege. En 1928, Svetchine reçoit, avec l’appui de Staline, le prestigieux prix Frounzé pour Stratégie. Dans un passage célèbre qui assure toujours sa pertinence stratégique, Clausewitz invitait l’homme d’État et le stratège à bien réfléchir au type de guerre qu’ils entreprenaient, afin d’ajuster leurs moyens militaires à leurs fins politiques. Svetchine utilise donc le raisonnement dialectique pour situer chaque guerre particulière dans un ensemble politico-stratégique. « Pour chaque guerre, écrit-il, il est nécessaire de développer une ligne stratégique particulière ; chaque guerre représente un cas particulier qui réclame sa propre logique au lieu d’appliquer le même modèle, quoique révolutionnaire…[16] Dans le vaste cadre de la théorie générale de la guerre contemporaine, la dialectique permet de définir la ligne stratégique à adopter dans un cas donné plus clairement qu’on ne pouvait le faire même avec une théorie spécialement conçue pour englober ce cas spécifique. »[17] Svetchine, qui avait été arrêté en 1931, le fut à nouveau en 1938 et exécuté en juillet de la même année. Khrouchtchev le fit réhabiliter en 1962 et l’armée américaine adopta son concept d’art opératif dans les années 1970.

            Le maréchal Boris Chapochnikov (1882-1945) eut davantage de chance politique, mais moins de postérité stratégique durable. Directeur de l’Académie Frounzé puis chef d’état-major de l’Armée Rouge de mai 1937 à novembre 1942, Chapochnikov était lui aussi un disciple de Clausewitz. Son ouvrage, Le cerveau de l’armée, qui a servi de modèle à la réforme de l’état-major soviétique en 1935, rend hommage à la pensée de Clausewitz. Staline et Molotov assistent d’ailleurs aux cours donnés par Chapochnikov sur Clausewitz. Mais, pour des raisons patriotiques, la Deuxième Guerre mondiale va changer le regard officiel de Staline sur le général prussien.[18]    

            L’affaire Clausewitz commence à la manière d’une banale querelle de spécialistes, qui devient une affaire d’État, à la suite de l’intervention du secrétaire général du PCUS. En juillet 1945, dans le n° 6/7 de la revue de l’Armée Rouge, La pensée militaire (Voennaja Mysl’), le lieutenant-colonel Mechtcheriakov publie un article intitulé  « Clausewitz et l’idéologie militaire allemande », où il qualifie les théories de Clausewitz de « réactionnaires » et où il accuse le Prussien de n’avoir « pas compris la nature et l’essence de la guerre », ce qui est pour le moins paradoxal. Un professeur d’histoire militaire à l’Académie de l’état-major, le colonel Razine (1898-1964), écrit alors à Staline le 30 janvier 1946 pour lui demander comment « traiter l’héritage théorico-militaire de Clausewitz ». Razine ajoute : « Ai-je raison de penser que l’auteur de l’article n’a pas compris Clausewitz et à cause de cela nous recommande de rejeter cet héritage théorico-militaire ? » Croyant détenir l’argument suprême, Razine oppose enfin à Mechtcheriakov l’autorité de Lénine qui appréciait Clausewitz : « Ou peut-être qu’à travers l’expérience de la Grande Guerre patriotique l’ensemble de l’œuvre théorico-militaire de Clausewitz est évalué tout à fait autrement que chez Lénine ? »[19]   

            Par une lettre du 23 février 1946 au colonel Razine, le maréchal Staline intervient alors pour clore la discussion en contestant la compétence militaire de Lénine, tout en reconnaissant la valeur de la lecture politique de Lénine en ce qui concerne Vom Kriege :

            « Contrairement à Engels, Lénine ne se considérait pas comme un connaisseur dans les affaires militaires. […] Par conséquent, Lénine approchait les œuvres de Clausewitz non comme un militaire, mais comme un politique, et s’intéressait dans les œuvres de Clausewitz aux questions qui montrent la relation de la guerre et de la politique.

            […]

            Devons-nous critiquer au fond la doctrine militaire de Clausewitz ?

            Oui, nous le devons. Nous sommes obligés du point de vue des intérêts de notre cause et de la science militaire de notre temps, de critiquer sérieusement non seulement Clausewitz, mais encore Moltke, Schlieffen, Ludendorff, Keitel et d’autres porteurs de l’idéologie militaire en Allemagne. Les trente dernières années l’Allemagne a par deux fois imposé au monde la guerre la plus sanglante, et les deux fois elle s’est trouvée battue. Est-ce par hasard ? Évidemment non. Cela ne signifie-t-il pas que non seulement l’Allemagne dans son entier, mais encore son idéologie militaire, n’ont pas résisté à l’épreuve ? Absolument, cela le signifie. […]

            En ce qui concerne, en particulier, Clausewitz, il a évidemment vieilli en tant que sommité militaire. Clausewitz était, au fond, un représentant de l’époque de la guerre des manufactures. Mais nous sommes maintenant à l’époque de la guerre mécanisée. Il est évident que la période de la machine exige de nouveaux idéologues militaires. Il est ridicule à présent de prendre des leçons auprès de Clausewitz. »[20]

            L’intervention de Staline gèle les études clausewitziennes en URSS pendant plusieurs années, probablement jusqu’en 1955-1960. La  sixième édition russe de Vom Kriege (O Vojne) ne paraît qu’en 1990, soit quarante-neuf ans après la cinquième. Entre 1946 et 1949, les critiques soviétiques présentent Clausewitz comme un théoricien dépassé du début du XIXe   siècle, alors que la guerre s’est transformée en ce milieu du XXe siècle. L’URSS aurait compris avant l’Allemagne ce passage de l’époque manufacturière de la guerre à l’époque mécanisée, ce qui lui aurait permis de vaincre la Wehrmacht inspirée par les théories clausewitziennes de la guerre-éclair. Les critiques soviétiques reprochent aussi à Clausewitz le rôle important qu’il attribue au hasard et à la surprise dans le déroulement de la guerre, ce qui permettait d’expliquer, sinon d’excuser, les échecs de l’Armée Rouge au début de l’invasion allemande. Par contre, ils ne parlent pas de l’importance du facteur moral chez Clausewitz, car eux-mêmes exaltent ce « facteur permanent » chez le peuple russe et son armée. « Le caractère sélectif de ces critiques montre parfaitement que Clausewitz sert d’abord de prétexte à une campagne qui ne concerne pas seulement les questions de science militaire. »[21]

            Il faut attendre les années 1960 et la poursuite de la déstalinisation commencée en 1956 pour assister à la réhabilitation de Clausewitz. Ce retour en grâce concerne particulièrement le concept de la montée aux extrêmes et la Formule approuvée par Lénine, qui met en valeur l’objectif politique de la guerre. Le développement d’un arsenal de missiles nucléaires stratégiques a entraîné une « révolution dans la chose militaire », qui est exposée dans les revues de l’armée sous l’impulsion du maréchal Malinovski depuis novembre 1963. Cela provoque un changement d’attitude vis-à-vis de Clausewitz. Certes, il est toujours qualifié de stratège « métaphysique bourgeois », mais il est de nouveau cité de façon positive. Les armes nucléaires ont en effet donné quelque consistance au concept de guerre absolue de Clausewitz. La victoire militaire dans une guerre nucléaire pourrait permettre d’atteindre l’objectif politique soit, pour l’URSS, la fin du capitalisme et de l’impérialisme qui en découle selon Lénine[22], et l’avènement de la société sans classes. « En considérant que “ le conflit majeur de l’époque ˮ est un conflit mettant en présence deux systèmes inconciliables, les Soviétiques se rapprochent des conceptions de la “ guerre absolue ˮ. Mais comme, dans le même temps, ils reprochent à Clausewitz son idéalisme, ils ne peuvent avoir recours réellement à ce concept. […] La guerre absolue en politique peut devenir également absolue sur le terrain et les conséquences d’une bataille répondre aux objectifs de la stratégie voire de la guerre elle-même. »[23] D’un autre côté, après son idéalisme, les militaires soviétiques reprochent à Clausewitz la part, trop large à leurs yeux, qu’il concède au hasard, ce qui contredit la « scientificité » de leur analyse marxiste-léniniste de la guerre. Cependant, certains stratégistes osent réserver une place au hasard ; c’est le cas de N. Nikol’skij, dans son livre La question principale de l’époque actuelle (1964), où il estime que si la guerre n’est pas inéluctable, elle demeure une possibilité due au hasard. Ce dernier peut résulter d’un incident technique imprévu, sinon imprévisible, qui déclenche par accident une guerre nucléaire. Il écrit en effet : « sous le terme de hasard, il faut entendre le déclenchement d’une catastrophe nucléaire mondiale à l’insu d’une action conséquente des hommes et contre leur volonté, sous l’effet de causes techniques dans le domaine de l’armement, des systèmes de contrôle automatique ou des systèmes de communication. »[24]

            En fin de compte, grâce à la puissance de son génie et à l’avènement des armes nucléaires, Clausewitz a survécu à son passage à travers l’idéologie marxiste-léniniste et à sa condamnation par Staline. Un autre leader communiste s’est montré beaucoup plus clairvoyant que Staline, c’est Mao Zedong. Avec lui, mieux encore qu’au pays des samouraïs, l’Orient s’ouvre à la pensée clausewitzienne.

                        II. Clausewitz et l’Asie

            Trois pays d’Asie orientale, au riche passé militaire, ont découvert l’œuvre de Clausewitz à la fin du XIXe siècle, mais surtout après 1900. Il est vrai qu’avec Sun Zi et quelques autres étoiles de première grandeur, ils n’étaient pas dépourvus en matière de pensée stratégique. Chronologiquement, c’est le Japon qui a reconnu le premier Clausewitz, mais c’est la Chine qui en a exploité au mieux les possibilités, surtout en matière de guerre révolutionnaire.  

            A. Le Japon

            Dans le monde asiatique, c’est donc l’Empire du Soleil levant qui fut le précurseur de la diffusion de l’œuvre de Clausewitz. L’éditeur de Vom Kriege, Dümmler Verlag, envoya une copie de la 5e édition du Traité[25] à un général japonais, le comte Tamemoto Kuroki (1844-1923), en 1904. À la tête de la Ie armée japonaise, Kuroki, qui avait vaincu les Russes du général Zassoulitch dans la bataille du Yalou (1er mai 1904), répondit à l’éditeur allemand que l’ouvrage de Clausewitz avait déjà été traduit en japonais et qu’il avait eu une influence significative sur la conduite japonaise de la guerre contre les forces russes. De plus, à l’ère Meiji, quelques officiers japonais, formés en Allemagne, s’étaient familiarisés avec la pensée de Clausewitz vers 1887. En même temps, un instructeur militaire allemand, le major Klemens Wilhelm Jakob Meckel (1842-1906), servit au Japon de 1885 à 1888. En 1903 déjà, une traduction japonaise des Principes de la guerre fut réalisée à partir d’une traduction française : Taisen gakuri, publiée par le Gunji Kyoiku Kai (Association pour l’éducation militaire).

            Quant à Vom Kriege, il fut traduit en japonais par Mori Ogai (1862-1922), écrivain célèbre, devenu médecin dans l’armée impériale ; il est l’auteur de L’intendant Sanshô (1915), porté à l’écran par Mizoguchi en 1954. Ogai avait appris l’allemand et étudié la médecine à Tokyo, sous la houlette de professeurs allemands. Il fut envoyé en Allemagne, au titre de médecin militaire, de 1884 à 1888, pour poursuivre ses études à Leipzig, Dresde, Munich et Berlin. Il aurait traduit De la guerre entre 1899 et 1903. Le correspondant militaire du Times, le colonel Repington, publia un rapport sur la guerre russo-japonaise, dans le numéro du 23 mars 1905, sous le titre : « À la Clausewitz ».[26]

            B. L’Empire du Milieu : Mao Zedong [27]

            La première traduction chinoise de Clausewitz date de mars 1911, mais elle est réalisée à partir de la traduction japonaise de 1903. Au cours de son séjour à Yanan, après la Longue Marche, Mao Zedong étudie les théories de Clausewitz d’après la traduction chinoise de 1937. Celle-ci a été faite par Fu Daging, interprète des conseillers militaires soviétiques à Chongqing, selon une version russe. Le livre a été envoyé à Yanan où Mao l’a consulté. Le Grand Timonier affirmait en 1960 : « Au nord du Shanxi, j’ai lu huit livres : L’Art de la Guerre de Sun Zu, le livre de Clausewitz, le livre d’exercices militaires japonais, aussi les livres soviétiques sur la stratégie, la coopération militaire interarmes, etc. »[28] Mao a étudié De la guerre du 18 mars au 1er avril 1938, et il a utilisé ses lectures pour écrire De la guerre prolongée (Mai 1938), le titre de ce cycle de conférences faites du 26 mai au 3 juin 1938 devant l’Association pour l’Étude de la Guerre de Résistance contre le Japon étant une allusion transparente au Traité de Clausewitz.[29] De plus, Mao Zedong a organisé un séminaire de recherche sur Vom Kriege à Yanan en septembre 1938. La première traduction en chinois de Vom Kriege à partir du texte allemand  a été réalisée par l’Armée populaire de libération en 1964. Cependant le nom de Clausewitz n’apparaît pas une seule fois dans les Écrits militaires du Grand Timonier, bien que Mao fasse parfois allusion à « un spécialiste militaire étranger », à propos de la défensive stratégique.[30]

            Pour Mao, la guerre doit être poursuivie jusqu’à ce qu’elle atteigne son but politique, c’est-à-dire l’anéantissement politico-militaire de l’ennemi de classe et son remplacement par un régime révolutionnaire. La guerre révolutionnaire coïncide donc avec la guerre à but absolu de Clausewitz. Il n’y a pas de paix durable possible en effet avec l’adversaire politique. Mao interprète ainsi la pensée de Clausewitz en mai 1938 :

            « “La guerre est la continuation de la politique.ˮ En ce sens, la guerre, c’est la politique ; elle est donc elle-même un acte politique ; depuis les temps les plus anciens, il n’y a jamais eu de guerre qui n’ait eu un caractère politique. […] En un mot, il n’est pas possible de séparer une seule minute la guerre de la politique. Chez les militaires qui font la Guerre de Résistance, toute tendance à sous-estimer la politique, en isolant la guerre de la politique et en considérant la guerre dans l’absolu, est erronée et doit être corrigée.

            Mais la guerre a aussi ses caractères spécifiques. En ce sens, elle n’est pas identique à la politique en général. “La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens.ˮ Une guerre éclate pour lever les obstacles qui se dressent sur la voie de la politique, quand celle-ci a atteint un certain stade qui ne peut être dépassé par les moyens habituels. […] Lorsque l’obstacle est levé et le but politique atteint, la guerre prend fin. Tant que l’obstacle n’est pas complètement levé, il faut poursuivre la guerre pour la conduire jusqu’à son terme. […] C’est pourquoi l’on peut dire que la politique est une guerre sans effusion de sang et la guerre une politique avec effusion de sang. »[31]

            Dans son “ étonnante trinité ˮ, Clausewitz accordait une place éminente au peuple et à ses passions ; pour Mao, le peuple est le vivier fondamental où se renouvelle l’armée populaire qui doit, selon la sentence célèbre, être dans la population « comme un poisson dans l’eau ». L’expérience a montré en effet qu’il est fort difficile de vider l’eau de la mer, ne serait-ce que celle de la mer de Chine. Comme le constate Mao : « Patriotique, juste et révolutionnaire de par sa nature, la guerre menée par l’Armée populaire de Libération devait forcément gagner l’appui du peuple dans le pays tout entier. C’était là la base politique de la victoire sur Tchiang Kaï-chek. »[32]

            Le président Mao a aussi retenu de Clausewitz le principe de l’anéantissement de l’ennemi. S’il a bien noté l’importance de la défense, Mao emprunte à Clausewitz l’idée que l’offensive est le moyen principal d’anéantissement de l’adversaire, tout comme il distingue le but principal et le but secondaire d’une guerre ou d’une campagne :

            « L’attaque est le moyen principal pour anéantir les forces de l’ennemi, mais l’on ne saurait se passer de la défense. L’attaque vise à anéantir directement les forces de l’ennemi, et en même temps à conserver ses propres forces, car si l’on n’anéantit pas l’ennemi, c’est lui qui vous anéantira.[33] La défense sert directement à la conservation des forces, mais elle est en même temps un moyen auxiliaire de l’attaque ou un moyen de préparer le passage à l’attaque. La retraite se rapporte à la défense, elle en est le prolongement, tandis que la poursuite est la continuation de l’attaque.

            Il est à noter que, parmi les buts de la guerre, l’anéantissement des forces de l’ennemi est le but principal, et la conservation de ses propres forces le but secondaire, car on ne peut assurer efficacement la conservation de ses forces qu’en anéantissant massivement les forces de l’ennemi. Il en résulte que l’attaque, en tant que moyen fondamental pour anéantir les forces de l’ennemi, joue le rôle principal et que la défense, en tant que moyen auxiliaire pour anéantir les forces de l’ennemi et en tant que l’un des moyens pour conserver ses propres forces, joue le rôle secondaire. Bien qu’en pratique on recoure dans beaucoup de situations surtout à la défense et, dans les autres, surtout à l’attaque, celle-ci n’en reste pas moins le moyen principal, si l’on considère le déroulement de la guerre dans son ensemble. »[34]

            Pour ce qui est de la guerre révolutionnaire, sa finalité reste la destruction totale du régime politique adverse et cette finalité est absolue. Mais ses moyens sont doubles, secondaire et principal. Le moyen secondaire utilise alors l’offensive, mais son moyen principal reste la défensive stratégique, stratégie qui opère par la concentration des forces en un point favorable, à cause de l’infériorité initiale des armées révolutionnaires. Selon Clausewitz en effet : « La forme défensive de la guerre n’est donc pas un simple bouclier, mais un bouclier formé de coups habilement donnés. »[35] Mao pense lui aussi qu’il faut reprendre l’initiative par une vigoureuse contre-offensive, après avoir entraîné l’ennemi loin de ses bases pour l’épuiser ; il faut alors passer à la contre-offensive, après avoir concentré ses forces :

            « L’initiative, ce n’est pas un concept abstrait, mais quelque chose de concret, de matériel. L’essentiel, c’est de garder et de concentrer le maximum de forces actives.

            À vrai dire, il est facile de perdre l’initiative dans la défensive. […] Un repli stratégique, absolument prévu par le plan, peut sembler forcé, en apparence, mais du point de vue du contenu, il a pour but de préserver nos forces, d’attendre le moment propice où nous pourrons écraser l’adversaire, l’entraîner loin de ses bases, préparer la contre-offensive. […] Pour l’adversaire, notre contre-offensive signifie un effort de nos troupes pour lui ravir l’initiative et le vouer à la passivité.

            Les conditions indispensables pour atteindre pleinement cet objectif sont les suivantes : concentration des forces, guerre de mouvement, guerre de décision rapide, guerre d’anéantissement ; de ces conditions, la concentration des forces apparaît comme la première et la plus importante. »[36]

            Mao critique l’interprétation de Clausewitz par ses épigones qui prônent l’offensive à outrance, preuve qu’il a bien compris l’importance du Livre VI de Vom Kriege sur la défense. De plus, il n’oublie jamais, à côté de l’armée révolutionnaire et du Parti communiste, le troisième pilier de l’étonnante trinité, c’est-à-dire le peuple chinois :

            « Des spécialistes des problèmes militaires dans les pays impérialistes arrivés relativement tard dans l’arène mondiale et se développant rapidement, c’est-à-dire l’Allemagne et le Japon, ont fait une bruyante propagande en faveur de l’offensive stratégique et contre la défensive stratégique. Cette conception ne convient pas du tout à la guerre révolutionnaire en Chine. […] Sous les mots d’ordre de défense des bases révolutionnaires, de défense de la Chine, nous pouvons rallier l’immense majorité du peuple et marcher unanimes au combat, parce que nous sommes victimes de l’oppression [de classe] et de l’agression [japonaise]. »[37]

            Un peu plus loin, Mao cite Clausewitz sans le nommer (« un spécialiste militaire étranger »), mais pour approuver ce qu’il dit de la retraite stratégique :

            « Un spécialiste militaire étranger a dit : “ Lorsqu’on passe à la défensive stratégique, on commence, en règle générale, par éviter la décision dans des conditions défavorables et on ne la recherche que lorsque la situation est devenue favorable. ˮ C’est parfaitement juste et nous n’avons rien à y ajouter. »[38]

            Comme Sun Zi et Clausewitz, Mao accorde la primauté, dans l’étonnante trinité, au pouvoir politique. Il s’agit en l’occurrence du Parti communiste chinois. Cependant, le pouvoir militaire, subordonné et dépendant comme les corps intermédiaires de Montesquieu, assure au Parti communiste sa puissance politique :

            « Chaque communiste doit s’assimiler cette vérité que “le pouvoir est au bout du fusilˮ. Notre principe, c’est : le Parti commande aux fusils, et il est inadmissible que les fusils commandent au Parti. Cependant, quand on a les fusils, on peut effectivement créer des organisations du Parti. »[39]

            Ainsi Mao Zedong a profondément assimilé la pensée stratégique de Clausewitz. Il a pratiqué sur le terrain la force de la défensive et de la contre-offensive, « le coup d’épée fulgurant de la vengeance » ; il a parfaitement intégré et su mettre en œuvre la notion d’étonnante trinité avec ses interrelations complexes (l’État, l’armée, le peuple), où le pouvoir politique garde la primauté ; il a enfin fait sienne la Formule : la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Par la Chine, cette influence de Clausewitz a gagné son voisin rebelle du Sud : le Vietnam.

            C. Le Vietnam : Giap [40]

            Le général Vo Nguyen Giap (1911-2013), lecteur attentif de Clausewitz, a su utiliser les forces irrégulières et les forces régulières pour mener contre le Corps Expéditionnaire Français d’Indochine une lutte hybride, synthèse de guérilla et de guerre conventionnelle, comme le montre son attaque contre le camp retranché de Dien Bien Phu en 1954. Le général Salan, qui fut un adversaire du Vietnamien, a rencontré Giap à Hanoï le 8 mars 1946. Il a eu avec lui de longues conversations. Il lui a trouvé un « esprit porté à l’action brutale ». Il a été surpris par les connaissances stratégiques de son futur adversaire. Il témoigne dans ses Mémoires : « Il me citait à Hanoï ces phrases de Clausewitz : “ Le but de la guerre est l’anéantissement de l’adversaire. Il ne peut y avoir de limites à l’emploi de la violence ˮ, et aussi “ la guerre est la continuation de la politique avec l’emploi d’autres moyens. ˮ »[41] Le général Giap, admirateur de Napoléon dont il a enseigné les campagnes dans un lycée d’Hanoï, découvre en effet Clausewitz entre 1945 et 1954. Il se fait lire des passages de Vom Kriege par son secrétaire et par son épouse :

            « En les écoutant, écrit-il, j’avais souvent l’impression que Clausewitz était assis devant moi pour disserter sur les événements en cours. Clausewitz avait des connaissances profondes sur la nature extrêmement complexe et changeante de la guerre. Cette dernière comporte en effet de nombreux éléments de hasard au point qu’il la comparait à un jeu. […] J’aimais particulièrement le chapitre intitulé “ L’armement du peuple ˮ, un chapitre relativement court. Je me demandai sans cesse : Comment un officier de l’Empire prussien a-t-il pu émettre un tel jugement sur cette forme populaire de lutte armée ? Celui-ci était sûrement dû à son amour très fort pour sa patrie et à son refus de vivre en esclave.[42] Sa théorie correspondait étrangement à ce que prônaient nos aïeux : affronter avec ses propres moyens un adversaire supérieur en armes et en nombre. »[43]

            Giap s’appuie aussi sur Clausewitz pour livrer la bataille décisive de Dien Bien Phu, qui a pour but de vaincre la force armée adverse, de s’emparer du territoire du Tonkin et de briser le moral des Français, aussi bien celui du Corps Expéditionnaire que celui des métropolitains. D’après ses Mémoires, avant d’attaquer Dien Bien Phu, Giap a étudié le chapitre 15 du Livre VI de Vom Kriege, intitulé « La défense en montagne ».[44] Selon Clausewitz en effet : « Il est incontestable qu’en montagne le choix judicieux de la position peut donner une force extraordinaire à un petit poste. […] Il est assez naturel de croire qu’un grand nombre de ces postes, placés côte à côte, constituent un front d’une force énorme, presque inattaquable. Le tout est de prévenir un enveloppement en s’étendant à droite et à gauche jusqu’à ce qu’on trouve des points d’appui convenant à l’importance de l’ensemble, ou jusqu’à ce qu’on juge l’étendue suffisante par elle-même pour interdire cet enveloppement. »[45] Ou, comme le disait Sun Zi à l’article VII de L’Art de la guerre : « Il ne faut pas attaquer un ennemi installé sur les hauteurs ».[46] 

            Ainsi, après avoir conquis les steppes russes, l’influence du général prussien est-elle parvenue jusque dans les rizières, les collines et les montagnes de la Chine et de l’Asie du Sud-Est. Étonnant destin d’un ouvrage posthume qui aurait pu être oublié au bout de deux ou trois ans…

                                                                                                          Bernard Pénisson

 

 


[1] Sur l’influence de Clausewitz en Russie, voir Olaf Rose, Carl von Clausewitz. Wirkungsgeschichte seines Werkes in Russland und des Sowjetunion 1836-1991, Munich, Oldenburg Verlag, 1995, 275 p. ; sur l’éducation militaire impériale en Russie, Carl Van Dyke, Russian Imperial Military Doctrine and Education, 1832-1914, Westport, Greenwood Press, 1990, 216 p. 

 

[2] J.J. Langendorf, Faire la guerre : Antoine-Henri Jomini, t. 1, Chronique, situation et caractère, Genève, Georg, 2002, p. 176.

[3] J.J. Langendorf, Faire la guerre : Antoine-Henri Jomini, t. 2, Le penseur politique, l’historien militaire, le stratégiste, Genève, Georg, 2004, p. 335-336.

 

[4] J. J. Langendorf, Ibid., t. 1, p. 298

 

[5] H. Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Economica, 6e édition, 2008, p. 225.

 

[6] Cité par Sigmund Neumann, « Engels et Marx : concepts militaires des socialistes révolutionnaires », in Edward Mead Earle, Les maîtres de la stratégie, t. 1, De la Renaissance à la fin du XIXe siècle, Berger-Levrault, 1980, Champs Flammarion, 1987, p. 183. Thierry Derbent, Clausewitz et la guerre populaire, suivi de Lénine, Notes sur Clausewitz, et Clausewitz, Conférences sur la petite guerre, Éditions Aden, 2004, 191 p. La lettre d’Engels est citée p. 85.  

 

[7] Où l’on voit là aussi qu’avant Raymond Aron, Lénine utilise l’appellation de « Formule » pour l’apport  fondamental de Clausewitz.

 

[8] Cette croyance en l’influence d’Hegel sur Clausewitz est en vogue à la fin du XIXe siècle. Les recherches d’Aron, de Paret et de quelques autres ont montré qu’il a plutôt suivi la méthode de Montesquieu et de Kant.

 

[9] T. Derbent, Ibid., p. 92.

 

[10] Carl von Clausewitz, De la guerre, Editions de Minuit, 1956, VIII, 6 B, p. 705.

 

[11] Lénine, « L’État et la Révolution », in Œuvres, tome 25 (juin-septembre 1917), Paris, Éditions sociales, 1970, p. 413-531. Lénine écrit : « Selon Marx, l’État est un organisme de domination de classe, un organisme d’oppression d’une classe par une autre ; […] », p. 419.

 

[12] Lénine, Œuvres, tome 24 (avril-juin 1917), Paris, Éditions sociales, 1966, p. 408-409.

 

[13] Cité par T. Derbent, Ibid., p. 97.

 

[14] H. Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Economica, 2008, p. 225.

 

[15] Benoît Bihan, « Alexandre Svetchine, le Clausewitz du XXe siècle », Guerres et Histoire, n° 14, août 2013, p. 94.

 

[16] Comme quoi un modèle révolutionnaire peut s’avérer inadapté à un type particulier de guerre. Propos imprudent dans l’URSS de Staline.

 

[17] Edward Mead Earle, Les maîtres de la stratégie, t. 2, Berger-Levrault, 1980, Champs Flammarion, 1987, p. 75.

 

[18] Jean-Christophe Romer, « Quand l’Armée Rouge critiquait Clausewitz », Stratégique, n° 33, 1/87, p. 97-111.

 

[19] Cité par T. Derbent, Ibid., p. 106.

 

[20] Ibid., p. 106-108.

 

[21] J.-C. Romer, Ibid., p. 108.

 

[22] V.I. Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1e édition, Pétrograd, 1917, édition française, 1920, Paris, Éditions Sociales, 1952, 128 p.  

 

[23] J.-C. Romer, La guerre nucléaire de Staline à Khrouchtchev. Essai sur la constitution d’une culture stratégique en URSS (1945-1965), Publications de la Sorbonne, 1991, p. 322.

 

[24] Ibid., p. 337.

 

[25] C’est ainsi que Raymond Aron qualifie Vom Kriege

 

[26] Christopher Bassford, Clausewitz in English. The reception of Clausewitz in Britain and America 1815-1945, New York, Oxford, Oxford University Press, 1994, p. 73-74, notes 2 et 3, p. 238.

 

[27] Yu Miao, « Clausewitz en Chine », Stratégique, n° 97/98, décembre 2009, p. 213-215.

 

[28] Yu Miao, Ibid., p. 214.

 

[29] Mao Tse-Toung, Écrits militaires, Editions en langues étrangères, Pékin, 1964, p. 213.

 

[30] « Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine » (Décembre 1936), Ibid., p. 124.

 

[31] « De la guerre prolongée » (Mai 1938), Écrits militaires, p. 260.

 

[32] « La situation actuelle et nos tâches » (25 décembre 1947), Écrits militaires, p. 294-295.

 

[33] On reconnaît ici le second extrême, ou la deuxième action réciproque, de Clausewitz : « Tant que je n’ai pas abattu l’adversaire je peux craindre qu’il m’abatte. » De la Guerre, I, 1, § 4, Éditions de Minuit, 1955, p. 54.

 

[34] « De la guerre prolongée » (Mai 1938), Écrits militaires, p. 263-264.

 

[35] Clausewitz, De la guerre, VI, 1, § 1, p. 399.

 

[36] « Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine » (Décembre 1936), Écrits militaires, p. 145-146.

 

[37] Ibid., p. 115.

 

[38] Ibid., p. 124. C’est peut-être une allusion à De la guerre, VI, 1, p. 400, où Clausewitz écrit : « Si la défensive est la forme la plus forte de la conduite de la guerre, mais a un objectif négatif, il est évident que nous ne devons y recourir que si notre faiblesse nous y oblige, et qu’il faut l’abandonner dès qu’on se sent assez fort pour viser un objectif positif. »

 

[39] « Problèmes de la guerre et de la stratégie » (6 novembre 1938), Écrits militaires, p. 315. 

 

[40] T. Derbent, Giap et Clausewitz, Éditions Aden, Bruxelles, 2006, 144 p.

 

[41] Raoul Salan, Mémoires. Fin d’un Empire, tome 2, Le Viêt-minh mon adversaire, octobre 1946-octobre 1954, Presses de la Cité, 1971, p. 320.

 

[42] Depuis 1807, Clausewitz étudie les guerres de Vendée. Il enseigne aussi la guerre d’Espagne en 1810/1811, à l’École de guerre de Berl

 

[43] T. Derbent, Ibid., p. 47.

 

[44] Ibid., p. 63-64.

 

[45] De la guerre, VI, 15, p. 475.

 

[46] Sun Zi, L’Art de la guerre, traduction et présentation Valérie Niquet, 3e édition, Economica, 2012, p. 96.

 

 

 

Contrairement à ce qu’avancent bien des manuels scolaires, le théâtre de la Révolution française ne se compose nullement d’un répertoire sommaire ou médiocre. Il ne se conçoit pas non plus comme un théâtre uniquement contestataire. Même si le théâtre révolutionnaire devait renverser l’Ancien Régime dramatique[2], il est également, qu’on le veuille ou non, un théâtre de la continuité, et par là même un théâtre de l’imitation. Il prolonge, à sa manière, la vogue des tragédies de complot particulièrement prisées pendant la Fronde.[3]

La pièce de Legouvé, datée de 1794 et intitulée Epicharis et Néron, se situe dans ce prolongement[4]. Elle se fait l’écho de ces multiples conspirations qui n’ont pas manqué d’être déjouées ou inventées pendant la Terreur[5] et le sous-titre de la pièce n’est, de ce fait, nullement anodin : Conspiration pour la liberté. Une évidente continuation, une subtile réécriture de la tragédie de complot d’inspiration monarchiste est ici à l’œuvre à l’occasion des bouleversements de la Révolution française.

L’argument de la pièce de Legouvé est simple : Épicharis conspire contre l’empereur Néron, complot qui, contre toute attente, réussit et voit le suicide du tyran historique, même si la comploteuse disparaît sous la torture, un supplice inspiré par Pison, hypostase du tribun robespierriste.

Bien des historiens ont montré avec talent que l’époque révolutionnaire se mirait dans l’Antiquité[6]. Elle y quêtait des valeurs morales, des représentations, des incarnations. C’est la raison pour laquelle ce miroir que constitue l’ancienne Rome ne pouvait pas ne pas être le lieu d’une revisitation thématique et les possibilités d’inversion des thèmes et de reversion des idées répondent à la permanente réversibilité des images, des métaphores, des emblèmes. À cet égard, la pièce de Legouvé entre également en correspondance avec une mode littéraire bien circonscrite dans le temps. Le détournement du thème de la machination à des fins idéologiques ne manque pas d’offrir au chercheur matière à réfléchir et au dramaturge une habile manière de renverser les habitudes du théâtre de l’Ancien Régime. Les tragédies de complot du XVIIème siècle et celle des révolutionnaires se différencient par le fait que le tyran, Louis XVI, a déjà été éliminé. De cet événement capital, il résulte un paradoxe bien encombrant qui veut que l’exaltation du tyrannicide dans un régime républicain soit dénoncée au nom de la morale politique républicaine. C’est pourquoi on ne doit pas négliger, dans le cadre de cette étude, les imitations ou les analogies, les différences ou les renversements, qui s’opèrent dans la tragédie de la conspiration révolutionnaire de Legouvé.

1. La femme de l’Ombre

Se retrouvent ainsi dans la tragédie révolutionnaire les mêmes figures de factieux qui se présentaient dans la tragédie classique. Tout d’abord, le rebelle fanatique conspire prioritairement par idéal politique comme Épicharis. La lutte pour la domination de l’univers est engagée. Alors qu’Émilie dans Cinna voulait que Cinna vengeât son père, Épicharis, dans la pièce de Legouvé, veut venger ses « pairs » :

Oui, je ne veux que Burrhus, Agrippine, Octavie,

Reçoivent ce tribut de ma juste fureur.

Hélas ! Dans cette fête, où près de l’empereur,

Sur leurs débris sanglants, Poppée était placée,

L’image de leur mort a frappé ma pensée ;

Leur grande ombre plaintive a gémi dans mon sein.

Ils demandaient vengeance, ils l’obtiendront, enfin.[7]

 

La réparation mystique que s’impose Épicharis n’est pas exempte de significations : la jeune fille se situe symboliquement dans la lignée de la famille impériale martyrisée, dans le sillage des haines et des violences que Néron a laissées derrière lui. Sans être elle-même aucunement touchée par la douleur, elle se sent intimement torturée et appelée frénétiquement à venger une famille allégorique. Alors qu’Émilie se convertit dans Cinna à la monarchie absolue, Épicharis se convertit à la conjuration révolutionnaire, comme appelée par une voix qui vient de loin :

 

J’ouvre les yeux, Pison ; à votre expérience

Je soumets de mes vœux la fougueuse imprudence.[8]

 

C’est que la Conspiration est femme, elle s’incarne dans une jeune femme qui autorise les audaces, libère des timidités, enflamme les conspirateurs. En effet, le rapprochement de l’œuvre de Legouvé et des tragédies de complot trouve sa légitimité, entre autres exemples, dans le fait qu’une femme héroïque qui incarne patriotisme et vengeance, galvanise, inflexible, l’ardeur rebelle[9] : « Il faut qu’Épicharis tente ce grand ouvrage »[10]. Habilement mise en scène au service de la Liberté, non moins habilement insérée dans le monde dégradé de Néron, c’est à elle que revient la charge immense de tisser la toile d’une nouvelle trame sociale. Elle dit ce qui doit être dit, elle veut faire ce qui doit être fait tant elle exerce une fascination sensuelle et frustrante sur les hommes. Célibataire, sans parent, ni enfant, la Vierge révolutionnaire s’offre en holocauste pour la grandeur de la Tâche à accomplir. Dans son costume blanc qui imite la toge romaine,[11] la Chaste mystique prépare l’établissement de la Cité idéale, la Cité immaculée, pourvoyeuse et maternelle, au bord de l’Utopie. Il est en effet tout à fait significatif de constater que la masculinisation stimulante de la Prude héroïne (« Va, dans Épicharis un grand homme respire ! »[12]) efface en vérité toute trace de désir proprement féminin. Pour prix de l’engagement total de sa personne, la blanche Vestale entend préserver son intégrité physique. C’est à l’évidence un retournement tout à fait remarquable de la tragédie de complot de la Fronde dont le spectateur ne manque jamais de découvrir l’espace intime. La sexualité épanouissante est tout simplement gommée du personnage. C’est le dégoût pour les relations amoureuses que proclame Épicharis :

 

Arrêtez : Proculus qui m’ose offrir sa main,

Parle trop en amant pour agir en Romain. [13]

 

Elle l’avoue de manière assez surprenante à celui qui veut être son époux comme si la qualité de Romain empêchait la qualité d’amant. Sa répugnance instinctive à l’égard de la virilité est proportionnelle à son amour de la Vertu, dont les connotations ne sont pas sans être dangereusement équivoques. À Proculus qui lui demande le mariage, elle répond par la négative et s’en justifie devant Néron pour se disculper la conjuration dont on l’accuse :

J’ai d’abord sans mépris,

A ses feux, dont mon cœur plaignait la violence,

Opposé constamment un modeste silence.

J’ai cru que son amour, de cet accueil confus,

Lirait dans ma froideur un éternel refus ;

Et n’espérant jamais vaincre ma résistance

Porterait loin de moi sa stérile constance.

Mais ce matin, brûlant encor de nouveaux feux,

Proculus de l’hymen me propose les nœuds.

Je refuse son offre, et voilà mon seul crime !

Oui, ce lâche imposteur, que le dépit anime,

M’accuse pour venger son amour irrité,

Pour me punir enfin de l’avoir rejeté.[14]

 

Épicharis est présentée ici comme une Sœur de la révolution, une dévote de la Vertu, une mystique de la continence qui ne décline pas Proculus pour un autre mais repousse Proculus comme tous les autres. Le personnage de Madone révolutionnaire n’est pas dénué de significations profondes. C’est que, pour schématiser, le théâtre de la Révolution refuse de tomber dans la tragédie classique où s’expriment des sentiments sensuels qui envahissent la politique jusqu’à la démesure. Cependant, il n’est pas certain que le dramaturge lui-même accorde à son protagoniste un crédit sans partage. La prétendue pureté de cette mystique de la révolution conduit Proculus à la mort : « Faites de Proculus préparer le supplice »[15] prononce le tyran rassuré par le tribun révolutionnaire Pison. Épicharis elle-même est directement touchée par son abstinence obtuse. Son obsession de la chasteté la mène à la torture :

 

Épicharis sut vivre et mourir en Romain ;

Des bourreaux son courage a fatigué la main[16]

 

conclut l’ambitieux Pison dans deux alexandrins qui métaphorisent la perversion acméique de la violence sexuelle. Le bilan moral et politique est donc accablant pour la Révolution française. C’est, sans ambages, la révocation de l’aventure révolutionnaire qui est représentée sur scène, avec son cortège de souffrances, de sacrifices, et de morts inutiles.

Le fait que la femme aspire aux destinées de l’État relève d’un rituel d’inversion qui montre la carence du pouvoir et l’absence d’énergie virile pour rétablir la Loi.[17] Si Pison s’associe à l’exaltation de la jeune femme, c’est pour cet évident motif parfaitement dissimulé : que l’ambition le dévore, et qu’il est prêt à tout pour être accéder à la puissance suprême, à la fois à aider la jeune femme pour qu’elle élimine le tyran mais aussi à ne rien faire pour la délivrer des mains sanglantes du bourreau. Pison s’empresse donc de répondre favorablement à l’appel d’Épicharis : « J’accepte, Épicharis, cette alliance auguste »[18], c’est-à-dire bénie des Dieux. Quant à Lucain, le poète idéaliste, il complote mystiquement pour l’amour de la liberté :

 

Je ne m’appartiens pas, je suis à mon pays.

Liberté sacrée ! Ô premier droit de l’homme !

Qu’aujourd’hui Lucain meure et qu’il te rende à Rome.[19]

 

Il symbolise le lyrisme révolutionnaire qui enflamme la conspiration.

La liste des conjurés ne serait pas complète si le frondeur par amour, Proculus, n’avait pas tenté de rejoindre le groupe en briguant la main d’Épicharis.

Ainsi la tragédie de la conspiration révolutionnaire réemploie-t-elle toutes les figures de la tragédie de complot de la Fronde : la figure féminine comme emblème de la révolte, le tribun du peuple comme réécriture du conseiller perfide, le comploteur idéaliste et enfin le traître qui tente de faire échouer le complot par dépit amoureux et se trouve conduit à la mort par celle pour qui il soupirait. C’est un véritable « parti »[20] spirituel, une organisation occulte, une société secrète, qui se met en place pour éliminer le tyran. Intrigue politique et intrigue dramatique imperceptiblement se confondent. Rhétorique du complot oblige, les conjurés ne manquent jamais une occasion de rappeler les pénibles raisons d’abattre le tyran et de redire leur attachement à la Cause. Comme dans toute tragédie du Vengeur, longues tirades explicatives et harangues argumentatives ornent le projet justicier et hâtent son dénouement providentiel. Mais à l’inverse des tragédies de complot de la Fronde, la succession inexorable des faits conduit à la destitution du tyran puis à son élimination. C’est donc un renversement tout à fait remarquable du dénouement traditionnel de la tragédie de la conjuration, lequel dénouement se soldait toujours par un échec sanglant de la rébellion et la réassignation des sujets dans l’ordre romain, c’est-à-dire monarchique, du monde. Dans cette lutte pour la maîtrise de l’univers, il n’est pas qu’une question de pouvoir, il est surtout question d’une nouvelle vision du monde et du théâtre.

 

2. Le monstre né

Les affidés apparaissent dans l’ordre du mal comme l’inverse des personnages précités. À la scène d’excitation qui ravive l’exécration du tyran et légitime la Cause, convient-il d’opposer dramaturgiquement une autre scène d’excitation, celle d’une excitation à la haine, typique de la tragédie de complot, dans laquelle le tyran rappelle les raisons d’abattre les conjurés. Les détenteurs iniques du pouvoir vus comme les maîtres des ténèbres se repaissent des mêmes longues tirades explicatives et des mêmes harangues argumentatives qui s’inscrivent elles aussi dans le cadre de la lutte pour la domination du monde et du maintien de l’ordre romain[21].

Alors que la responsabilité des crimes politiques tombe toujours sur les mauvais conseillers comme Narcisse dans Britannicus, le personnage de Néron récolte l’essentiel de la haine populaire. Il est aidé de l’indispensable Tigellin, le conseiller malveillant, type attaché à la tragédie de complot, qui conclut ainsi son éloge de la tyrannie. « Oui », dit-il à Néron, « vous avez raison d’effrayer les Romains ; / Le sceptre s’affermit dans de sanglantes mains »[22]. La rencontre du conseiller fielleux et du prince maudit sert de prétexte à l’exposition rhétorique de la politique du crime, politique qui comporte de multiples résonances profondes avec l’actualité immédiate. S’insèrent ici de nombreuses maximes d’État qui expliquent les turpitudes du souverain désabusé.

Tigellin est cependant suppléé dans son abomination par un nouveau personnage plus abominable encore : Pison, le consul impérial[23]. Masque du tribun révolutionnaire, Pison trahit les conspirateurs et met son ambition au service de Néron (III, 4) pour mieux la retourner contre le tyran le moment venu. Pour exciter la férocité dramatique de l’empereur, Pison, impliqué dans le complot contre le tyran, dirige, dans un double jeu politique, l’interrogatoire dans le procès d’Épicharis (III, 5). Le paradoxe veut que ce ministre de l’ordre reprenne les habits du mauvais conseiller pour défendre la cause révolutionnaire. Legouvé relate parfaitement le double jeu du cadre politique qui, se gargarisant de belles paroles, ne pense qu’à obtenir la place du monstre, auquel il s’est totalement identifié. Pour sauver la Révolution, il fait également condamner à mort Proculus dans un procès qui mime ceux de l’époque. Ce que la tragédie de la conspiration garantissait par l’argumentation, le théâtre de la Révolution l’offre publiquement à la scène faisant du procès une forme de théâtre dans le théâtre, le procès servant de pièce témoin, officiant comme une troublante et spectaculaire métonymie de la Terreur. Legouvé montre ainsi et de manière puissamment démonstrative que la frontière entre le tribun sincère et le veule intriguant reste opaque. L’appétit de pouvoir ne connaît pas de limites, les attributions sont réversibles et tout conspirateur cache un consul comme tout consul cache un conspirateur[24]. Ce chiasme dramatique n’est nullement à négliger car il participe à la violente critique de l’institution judiciaire expéditive. En effet, et ce, très vigoureusement, le dramaturge dénonce la dénonciation, si l’on ose dire, comme un incontournable marche-pied vers les cimes de la carrière politique. On assiste alors aux immanquables suites à donner après délibération entre l’orgueilleux despote et le conseiller intraitable. Le souverain maléfique gracie la jeune fille (III, 7) pour mieux l’espionner (III, 8) et lui faire ensuite donner « la question » (V, 5). Voilà le projet dans sa limpidité :

 

Qu’il détruise le trône, et puisse renverser

Le premier intriguant qui voudrait s’y placer.[25]

 

Et voici à quoi ce projet presque naturellement aboutit : la dernière réplique est prononcée par Pison, maître du terrain, représentant du peuple soulevé, délégué du Sénat, et nouveau Néron (V, 8). Il prononce, comme un chef d’État, un éloge funèbre des personnages qu’il a envoyés à la mort et encense paradoxalement la république qui a consacré leur disparition.

 

Qu’un monument pompeux consacrant leur mémoire

De ces martyrs de Rome éternise la gloire.

Qu’on y lise ces mots : MORTS POUR LA LIBERTÉ.

Relevons de nos mains son temple respecté ;

Et qu’affranchi par nous, le Capitole antique

Entende encor crier : VIVE LA RÉPUBLIQUE ! [26]

 

Ainsi, ni l’Ancien Régime, ni la République n’apportent le bonheur car les deux régimes ne sont pas guidés par la vertu. Seul règne le vice et la pièce de Legouvé le démontre de manière pathétique.

 

L’allusion à la Liberté [référence au titre de la pièce], qui sortait en quelque sorte de tous les pores de la pièce pour rejaillir sur Robespierre, fut saluée avec transport par le public, devenu cependant bien craintif et bien veule. Des contemporains ont prétendu que le conventionnel [Robespierre], quand il vit la pièce, se reconnut, mais qu’il ne broncha pas. Ernest Legouvé, le fils de l’auteur, affirme que, le jour de la première, Danton tendit le poing vers Robespierre, en mugissant de sa voix formidable : « Mort au tyran ! »[27]

 

De manière tragique, la pièce de Legouvé voulait-elle démontrer que les dictateurs succèdent aux tyrans ? Encore que « certains royalistes trouvèrent la pièce encore trop républicaine à leur gré ».[28]

Aux mauvais conseillers, s’ajoute la figure du traître qui peuple les tragédies de la conspiration. Le schéma est connu : en sauvant l’ogre, le traître tente de perdre les conspirateurs. C’est l’occasion de réécrire une des scènes traditionnelles de la tragédie de complot : la dénonciation au tyran. La comparution de la comploteuse devant le monstre, passage obligé dans la tragédie de la conspiration, prend un tour bien singulier. Proculus dénonce Épicharis qui le dénonce à son tour et indique au consul que son accusation vient du fait qu’il a été éconduit (III, 6). Certes, la crainte d’être démasqué, autre abrégé de la tragédie de la conspiration, parcourt toute la scène. Mais l’intransigeant consul qui interroge Proculus n’est autre qu’un comploteur, Pison lui-même, qui travaille ardemment son coup d’État qui est dramaturgiquement un coup de théâtre puisque le monarque scélérat meurt sur scène comme contestation du dénouement traditionnel de tragédie de complot.

Un même dessein immense agite les conspirateurs pour destituer l’« empereur pervers »[29], illégitime et hors-la-loi. Ici encore le topos de la colère retenue propre à la tragédie du complot oblige le dictateur à prononcer une violente diatribe contre les rebelles et à montrer sa duplicité politique. Dans toutes les tragédies de la conspiration, la menace qui rôde contre le néfaste maître de Rome n’est, bien souvent, guère appréhendée comme telle. Dans l’œuvre de Legouvé, le danger qui menace l’empereur s’impose comme une étonnante réécriture du complot contre César des Annales de Tacite. En effet, la disparition du tyran, dans l’œuvre de Legouvé, est annoncée par l’intermédiaire d’un « songe affreux »[30] qui avertit le despote de l’imminence d’un attentat contre sa personne. Ce sont des « tableaux funèbres »[31] qui surgissent d’un monologue vengeur, puis d’un autre sortent des visions effrayantes qui frappent l’imagination :

 

Mais que vois-je, grands dieux ? Agrippine, ma mère !  

Tous les morts aujourd’hui sortent-ils du tombeau ![32]

 

D’inquiétantes prémonitions heurtent l’esprit contre lesquelles le prince maudit invoque les dieux, (« Dieux ! Mille morts dans une ! O rigoureux supplice ! », v. 1210) prend le ciel à témoin, témoigne de son immense infortune (V, 4). Cependant, contrairement à la pièce de Tristan L’Hermitte, Néron se suicide conformément à la tradition historique. L’intérêt est donc double. Interpénétration des heures glorieuses des Histoires romaine et française, la pièce retrouve d’abord le périple révolutionnaire dans ses intentions essentielles : révoltes, complot, révolution, élimination du tyran. Mais elle retrouve également et surtout la tragédie de complot dont elle subvertit le dénouement en démontrant qu’une fin expéditive et lamentable s’applique tout aussi bien à un tyran royal qu’à un tyran républicain, les deux monstres n’étant que l’avers et le revers d’une sombre médaille. En l’espèce, faut-il remarquer que la cour impériale se vautre dans des orgies « Dont la bassesse obscène imite les fureurs »[33]. C’est en effet au milieu des guillotineurs que Néron et Poppée eux-mêmes « De la plus vile orgie étalent les horreurs ».[34] Personne ne dissimule la nature du furieux :

 

Un prince sanguinaire,

Assassin de sa femme, assassin de sa mère

Modèle de débauche et de férocités,

Égorge ses sujets au sein des voluptés.[35] 

 

Il n’est d’ailleurs pas un seul des conspirateurs qui n’ait vu luire dans les yeux de la Bête la flamme étrange du meurtre :

 

Il s’élance, et du sang la soif qui le dévore,

De celui qu’il répand semble s’accroître encore.

Artisans, sénateurs, plébéiens, chevaliers,

Tout ressent la fureur de ses goûts meurtriers.

Chacun de ses désirs demande une victime ;

Chacun de ses instants amène un nouveau crime.[36]

 

La recherche de chair humaine se transforme en un spectacle grisant, dans une ivrognerie de sang opulent où les richesses fastueuses du crime participent à l’exhibition théâtrale de la luxure :

 

Il vole à des festins au sortir des supplices

Fait dresser à la fois des jeux, des échafauds,

Et prépare une orgie au milieu des bourreaux

Prodiguant, sans pâlir des crimes qu’il consomme,

Et le sang des Romains, et les trésors de Rome.[37]

 

Tout à la fois criminel et mécène, programmateur de spectacles et organisateur d’orgies, le satanique despote trouve à ressourcer sa science de la douleur dans le sang de l’art théâtral. C’est une nouveauté capitale que de voir le tyran comme un artiste. Le monstre vociférateur qui s’abreuve de sang inaugure une esthétique du crime littéraire où la mort vaut pour assassinat de l’esthétique dominante. L’échafaud, autre métaphore du théâtre, accueille les parades de la décollation. La colère innée du tyran, son furor, traduit l’originalité de son inspiration poétique à tuer et savoir tuer, à savoir travailler la souffrance comme un metteur en scène ouvrage sa représentation. L’horreur criminelle se prolonge donc dans la fête pendant que les jeux forment un véritable spectacle de la mort s’inspirant des pratiques de l’Ancien Régime :

 

Les exécutions capitales représentent d’ailleurs un spectacle assez fréquent car on applique à la rigueur le principe de l’exemplarité de la peine de mort.[38]

 

Cette débauche surérogatoire, qui s’ajoute à elle-même pour se surpasser dans l’horreur, trouve son accomplissement dans la mort du personnage potlachique. Le Néron de Legouvé, hypostase du tyran théâtral, meurt sur scène :

 

Aide ma main tremblante à m’arracher la vie ;

Phaon, guide ce fer… (Phaon pousse le poignard.) Ah ! Je meurs donc enfin ![39]

 

Le sang est versé sur scène. Néron, artiste du crime, est un artiste de la mort, à la fois comme acteur de sa propre disparition, comme spectateur qui se regarde mourir et comme metteur en scène enfin, metteur en scène de l’Histoire qui se défait avec sa disparition et qui se recompose avec sa mort. Une nouvelle évaluation de la beauté apparaît, celle du sublime moderne qui inclut le mal et qui renverse le Beau moral et juste de l’esthétique platonicienne :

 

Les vices eux-mêmes et les fautes morales, avant d’avoir été jugées par la raison, nous paraissent emprunter certains traits du beau et du sublime.[40]

 

La décapitation du roi, conçue comme un « simulacre de la mort de dieu »[41] apparaît nettement comme le signe d’une nouvelle définition de la beauté, comme celui d’une régénération de la société : « L’Histoire n’est rédemptrice que par la mort et le sang versé.»[42] La décollation de Louis XVI subsume le grand dessein d’Épicharis. Il ne s’agit rien de moins que de renverser la tyrannie des règles morales et politiques au théâtre. Dans un régime monarchique, l’Histoire doit avaliser la malignité du Prince, ses abus, ses crimes, puisque le monarque ne peut représenter l’abomination. Impossible au dramaturge de chanter les vertus de la république, tout aussi impensable de célébrer le tyrannicide. Dans un régime républicain, l’examen politique est proprement inversé et l’enthousiasme pour le gouvernement monarchique se révèle des plus périlleux. L’Histoire cautionne bien la démence du prince comme une scorie intrinsèque à la royauté mais il reste impossible au dramaturge de chanter les vertus de la monarchie, tout aussi impensable de ne pas célébrer le tyrannicide qui a eu lieu comme événement fondateur de la république :

 

Un autre, sans obstacle, aussitôt prend sa place,

Et nous n’aurons rien fait, en entrant au tombeau,

Qu’avancer le pouvoir d’un despote nouveau.

Ainsi du grand Brutus s’égara le génie ;

Il frappa le tyran et non la tyrannie.

Plus sages, sous nos coups, écrasons-les tous deux.[43]

D’un œil extérieur, le Théâtre vient à la fois mettre un terme au rêve révolutionnaire, à l’illusion politique, mais en même temps, et plus profondément, on peut dire que l’aventure se poursuit, se prolonge avec la disparition du dictateur jacobin. Le théâtre révolutionnaire met donc en scène la Révolution elle-même. Paradoxalement, la tragédie de la conspiration révolutionnaire chante la libération morale et politique contre la Révolution, en même temps qu’elle entonne les dernières notes de la Tragédie. Sans doute, le mélodrame aspirera-t-il les principaux changements du théâtre révolutionnaire, et sans doute, le drame romantique les reprendra-t-il de manière vibrante pour donner naissance au héros romantique.

Arrivé à ce stade de la réflexion, convient-il désormais d’examiner les présupposés idéologiques de cette œuvre remarquable. De la tragédie de la conjuration, il ne resterait qu’une structure requalifiée si elle n’était pas accompagnée des dénotations contestantes qui forment la satire.

 

3. La liberté contre le libertinage.

La libération des mœurs qui suit la mort de Louis XIV se prolonge dans le déchaînement libertin et se conclut par l’apologie du crime dont Robespierre se fait le prophète. La délivrance du corps perdu et la célébration d’une sexualité retrouvée sont des thèmes que cultive la littérature libertine. Cependant, les partisans d’une morale austère s’enflamment contre ces livres licencieux dont tout à chacun connaît la liste. Du libertinage ou de la perversité, les conservateurs ne discernent jamais les criantes différences et ils éprouvent les plus grandes difficultés à distinguer le simple plaisir des sens et la joie folle de détruire. La confusion entre les deux domaines atteste des inquiétudes qui naissent autour de la question du mal. Sa représentation au théâtre suscite plus qu’ailleurs des débats contradictoires, et le personnage du furieux ne peut qu’alimenter une polémique grandissante. Reprenant le cours de ces idées mouvantes, Legouvé n’hésite d’ailleurs pas à montrer son protagoniste dans des tableaux effarants de violence. C’est que le prince des ténèbres actualise l’assimilation ultime du crime et du plaisir. Le mal est désormais érigé en politique et il justifie tous les comportements odieux. Le personnage de Néron ressemble désormais à Robespierre à travers lequel parle Sade :

 

La cruauté n’est autre chose que l’énergie de l’homme que la civilisation de l’homme n’a point encore corrompue : elle est donc une vertu et non un vice.[44]

 

C’est pour dénoncer cette mystique de la corruption que Legouvé s’insurge contre l’Incorruptible. Le spectateur a vite fait d’assimiler le Néron présenté à Robespierre et non pas à Louis XVI, car le dictateur comme le bourreau acceptent tous deux de tuer des humains au nom de la loi : « La révolution n’est que le passage du règne du crime à celui de la justice »[45] justifie le sanguinaire tribun. La Terreur, basculement du sadisme en politique, favorise cette extension permanente du crime au nom de la justice. La réflexion philosophique pervertie insiste sur la nature véritable de l’Homme, qui est que le mal conduit nécessairement au Bien. Dans cette systématisation du crime, qui seul contient la vérité, l’argumentaire paradoxal, lié essentiellement à la quête fondamentale de l’absolu plaisir, a de quoi horrifier le chercheur. Dans cette optique philosophique, la violence du bourreau est aussi volontairement recherchée par la victime qui s’abandonne que par le bourreau qui jouit de cet abandon. Le crime est donc vu non seulement comme prévalence de l’instinct de mort mais surtout comme l’essence même de la nature humaine : « nous voulons en un mot remplir les vœux de la nature. »[46] et comme il n’existe aucun crime contre la nature, il s’ensuit par conséquent que le crime n’existe pas. Le bourreau retire de ce fait tous les plaisirs de l’exaction quand, sur l’autel de la vertu naturelle, la victime est sacrifiée. Le détournement moqueur du vocabulaire du sacré sert la politique du crime. Le monstre de Legouvé indique très clairement la joie étrange des dieux qui voient leurs intentions criminelles se réaliser par les forfaits de l’empereur dépravé :

 

Et la religion parfumant son autel,

Remercia les dieux des forfaits d’un mortel.[47]

 

Nul doute que Legouvé vise la nouvelle idole de la Révolution, la religion de l’Être suprême, variante virile de la fameuse « religion civile » de Rousseau dans Le Contrat social. Et Robespierre de confirmer : « rappeler les hommes au culte pur de l’Être suprême, c’est porter un coup mortel au fanatisme »[48], comprendre l’athéisme. Ailleurs, Robespierre explique que déclarer la guerre à la divinité « n’est qu’une diversion en faveur de la royauté. »[49] Athéisme et adoration de l’Être suprême, deux idées antagoniques confusément assimilées et contradictoirement superposées, servent les intérêts sanglants de ce nouveau sauveur criminel, de ce nouvel être suprêmement homicide qu’est Robespierre. Comment, dans cette perspective, ne pas voir dans cette religion d’État les stigmates de l’infamie quand la guillotine de la République perpétue des sacrifices humains ? : « On encense les dieux lorsque leur foudre gronde »[50]. Métaphoriquement, la divinité réclame le crime et elle se met en colère quand le tribut de sang n’est pas payé. La dénonciation de la volonté de puissance de Néron, c’est-à-dire la critique de la domination de Robespierre, passe nécessairement par une remise en cause du statut de la religion d’État. Le monstre de la Révolution française trouve dans l’exercice du vice une forme sublime de vertu et dans son œuvre de mort la création de plaisirs nouveaux. C’est donc au nom de la liberté, comme l’indique le sous-titre de la pièce, que le libertinage est conspué. Legouvé dénonce ainsi la mystique du crime ; l’indépendance d’esprit du dramaturge s’oppose à l’esprit libre que professe ostensiblement le dictateur républicain, libre de tuer dans la jouissance et la fascination du sang. Dans cette perspective, la récupération de l’image de la Ville ancestrale est un acte politique et Legouvé ravive l’énergie des « vrais Romains »[51] pour stimuler une nouvelle révolution, une révolution régénérante, une révolution enfin rédemptrice. Ces « vrais Romains » sont comme le dit Pison :

 

Tous ceux qui font paraître

Cette auguste tristesse et ce front abattu.

Que le règne du crime inspire à la vertu ;

Tous ceux, dont sa furie a massacré les pères,

A profané les sœurs presque aux yeux de leurs mères ;

Ces dignes sénateurs, ces grands stoïciens,

Qui, pleins d’un fier mépris pour la vie et les biens,

Malgré l’exemple impur d’une cour despotique,

Gardent l’austérité des dogmes du Portique.

Voilà, voilà les cœurs que ma voix doit sonder !

Voilà les conjurés qui vont nous seconder ![52]

 

Il s’agit bien d’opposer la vertu antique des vrais Romains à la vertu en costume des faux Latins. La Rome ancienne, lieu des turpitudes, est revalorisée comme un nouvel espace de paix qui réhabilite la morale antique. Ainsi, les aspirations à la vertu romaine, à la pureté morale entrent-elles en opposition avec les conceptions religieuses de la Révolution. Dans l’évolution du sentiment contestataire, l’image du personnage de Néron se modifie pendant la Révolution française qui assimile alors selon Legouvé le satanisme sectaire à la religion officielle, laquelle est nécessairement du côté des tyrans. Faut-il désormais voir le projet idéologique et politique de Legouvé comme relevant de la catégorie religieuse du salut et entendre son appel comme une évocation proche et intime d’un destin qui se fait, d’une trame qui se tisse entre deux âges qui se superposent, entre l’âge d’avant la chute et l’âge de la rédemption, entre l’époque d’une Rome perdue et l’époque d’une Rome retrouvée, la fin de la Révolution française n’étant en l’occurrence perçue que comme un retour à l’ancienne Vertu romaine. Ainsi, le Dieu de la Bible qui implique l’existence du mal, la notion de péché originel, le concept de créature imparfaite est-il réinjecté contre le totem de l’Être suprême dont Robespierre disait :

 

L’idée de l’Être suprême et de l’immortalité de l’âme est un rappel continu à la justice : elle est donc sociale et républicaine.[53]

 

C’est au nom de ces conceptions républicaines de justice, d’égalité, de fraternité et donc de liberté, qu’est aussitôt dénoncée l’utilisation de la guillotine pour réaliser sur terre le royaume des cieux révolutionnaires. Le dramaturge nourrit un anti-absolutisme sincère, mais il alimente également par sa pièce une vigoureuse contestation de la dictature jacobine. Il n’est donc pas absurde d’avancer que l’idéologie progressiste de Legouvé trouve sa raison d’être dans une apologie de l’athéisme qui est perçue comme une libération du libertinage, véritable mécanique de mort au service du sévice politique. A cet égard, il n’est pas inutile de noter non plus que l’œuvre argumentative de Legouvé défend le pouvoir populaire, soutient la force protestataire du peuple, et appelle de toutes ses forces la flamme révolutionnaire à se propager pour en finir avec l’absolutisme criminel de la politique de la Terreur. Dans cette perspective, l’œuvre poignante de Legouvé ne peut être dite contre-révolutionnaire puisqu’elle ne veut nullement le retour d’un ordre périmé, mais bien anti-révolutionnaire en ce qu’elle rejette tout à la fois l’absolutisme royal et la dictature jacobine.

La liberté contre le libertinage, ce pourrait être une heureuse conclusion au commentaire idéologique de l’œuvre de Legouvé en ce qu’elle surmonte les contradictions inhérentes de la conception de la nature au siècle des Lumières, et en ce qu’elle scelle le sens profond à donner à la réécriture de la tragédie de complot.

 

 

 

 

 

 


[1] Laurent TIESSET est agrégé des Lettres, docteur en Études théâtrales de la Sorbonne-nouvelle et ancien jury du Capes externe de Lettres modernes. Il a publié une étude parascolaire du Misanthrope de MOLIÈRE et une autre concernant Britannicus de RACINE Il a également édité une version universitaire d’Ubu Roi de Jarry aux Éditions Chemins de traverse. Il a aussi donné de multiples études concernant l’articulation entre le théâtre et le politique dont cet article, légèrement remanié ici, aux éditions Desjonquères concernant Le Théâtre de la Révolution française en 2009 sous la direction de Martial POIRSON.

 

 

 

 

 

 

[2] REGALDO Marc : Le théâtre de la Révolution française et de l’Empire, Introduction, 132 pièces de théâtre sélectionnées. Microéditions Hachette, sans date, p. 4.

 

 

 

 

 

 

[3] La Mort de César de SCUDÉRY (1635), Cinna de CORNEILLE (1643), La Mort de Sénèque de Tristan L’HERMITE (1645), La Mort d’Agrippine de CYRANO DE BERGERAC (1653), quatre tragédies qui ont pour sujet une conspiration contre l’Empire romain.

 

 

 

 

 

 

[4] La pièce de Gabriel LEGOUVÉ est inspirée des Annales de TACITE. Toutefois, notre étude ne concernera pas les infidélités ou les marques de respect du dramaturge envers le texte latin. Pas davantage notre réflexion ne recensera les corrélations entre Épicharis et Néron de Gabriel LEGOUVÉ et La Mort de Sénèque de Tristan L’HERMITE.

 

 

 

 

 

 

[5] On recense de multiples tragédies de complot à l’époque révolutionnaire, notamment toutes les pièces rédigées autour du personnage de Brutus qui devait conduire la coalition contre César, hypostase du tyran.

 

 

 

 

 

[6] Qu’on songe entre autres études éloquentes à La Fête Révolutionnaire de Mona OZOUF aux éditions Gallimard et très certainement aux multiples réflexions des chercheurs concernant Le Théâtre de la Révolution française en 2009 aux éditions Desjonquères.

 

 

 

 

 

 

[7] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, I, 1, v. 114-120.

 

 

 

 

 

 

[8] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, I, 3, v. 303-4.

 

 

 

 

 

 

[9] La citation n’est pas sans présenter de remarquables corrélations avec La Mort de Sénèque de Tristan L’Hermite. Épicharis qui n’a ni père ni mari à venger enflamme de sa haine les conjurés (II, 2) et brave Néron jusque dans les supplices (V, 3).

 

 

 

 

 

 

[10] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, I, 1, v. 110.

 

 

 

 

 

 

[11] Néron était joué par Talma lui-même en costume romain, une splendide toge rouge. Talma apparaît d’ailleurs dans le même costume jouant une fois de plus l’empereur Néron dans Britannicus de Racine devant l’empereur Napoléon.

 

 

 

 

 

 

[12] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, I, 3, v. 130.

 

 

 

 

 

 

[13] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, II, 6 v. 548-9.

 

 

 

 

 

 

[14] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, III, 6, vers 711-23.

 

 

 

 

 

 

[15] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, III, 6, vers 792.

 

 

 

 

 

 

[16] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, V, 8, vers 1244-5.

 

 

 

 

 

 

[17] Il faut voir aussi, assurément, la théâtralisation des figures de Théroigne de Méricourt et d’Olympe de Gouges.

 

 

 

 

 

 

[18] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, I, 2, vers 197.

 

 

 

 

 

 

[19] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, II, 3, v. 473-5.

 

 

 

 

 

 

[20] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, I, 2, v. 243.

 

 

 

 

 

 

[21] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, III, 2.

 

 

 

 

 

 

[22] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, III, 2, v. 596-7.

 

 

 

 

 

 

[23] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, III, 1, v. 569.

 

 

 

 

 

 

[24] Legouvé vient-il de désigner Napoléon, par anticipation ?

 

 

 

 

 

 

[25] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, I, 3, v. 243-247.

 

 

 

 

 

 

[26] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, V, 8, v. 1248-1253.

 

 

 

 

 

 

[27] D’ESTRÉES Paul : Le Théâtre sous la Terreur, Émile-Paul Frères édition, 1913, p. 142-3.

 

 

 

 

 

 

[28] Ibidem. Lors de la représentation de la pièce républicaine, raconte le fils de LEGOUVÉ, Ernest, « la salle était complètement pleine » et DANTON, de l’orchestre, « avec tous ses fougueux amis », accablait ROBESPIERRE « du cri de l’indignation publique ». Plus loin, les « applaudissements unanimes et vraiment vengeurs » saluent « le rôle de Lucain et l’éloquence d’Epicharis » tant et si bien que, suivant ce qu’affirme le fils de Gabriel LEGOUVÉ : « A chaque imprécation lancée sur le tyran romain, DANTON, debout sur un banc, DANTON, excitant les cris du parterre et menaçant la loge d’avant-scène, rejetait sur son odieux rival tous les anathèmes qui frappaient Néron, tandis que ROBESPIERRE, inquiet, agité, avançant et retirant sa petite mine d’homme d’affaires semblait vouloir dévorer du regard tout le peuple qui le maudissait ».

 

 

 

 

 

 

[29] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, I, 1, v. 111.

 

 

 

 

 

 

[30] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, V, 4, v. 1169.

 

 

 

 

 

 

[31] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, V, 2, v. 1097.

 

 

 

 

 

 

[32] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, V, 4, v. 1183-4.

 

 

 

 

 

 

[33] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, I, 1, vers 11.

 

 

 

 

 

 

[34] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, I, 1, vers 12.

 

 

 

 

 

 

[35] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, II, 3, vers 377-380.

 

 

 

 

 

 

[36] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, I, 1, vers 61-66.

 

 

 

 

 

 

[37] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, I, 1, vers 82-86.

 

 

 

 

 

 

[38] FABRE Robert : La Mort au siècle des Lumières, PUL, Lyon, 1978, p. 51.

 

 

 

 

 

 

[39] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, V, 7, vers 1235-6.

 

 

 

 

 

 

[40] KANT Emmanuel : Observations sur le sentiment du beau et du sublime, Vrin, 1992, p. 22.

 

 

 

 

 

 

[41] KLOSSOWSKI Pierre : Le Marquis de Sade et la Révolution, Conférence du mardi 7 février 1939, dans HOLLIER Denis, Le Collège de sociologie, Idées Gallimard, 1979, p. 369.

 

 

 

 

 

 

[42] GENGEMBRE Gérard : La Contre-révolution ou l’Histoire désespérante, Imago, 1989, p. 63.

 

 

 

 

 

 

[43] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, I, 3, v. 237-242.

 

 

 

 

 

 

[44] SADE Donatien de : La Philosophie dans le boudoir, Troisième dialogue, collection Folio n°800, préface d’Yvon BELAVAL, Gallimard, 1976, p. 130. Un lecteur de Justine ou Les Malheurs de la vertu assimile sans aucune hésitation le Divin Marquis et l’Incorruptible : « Pour dangereux, je ne pense pas que ce honteux roman ne le devienne jamais, à moins qu’il ne rencontre des imaginations montées au ton de celle de Robespierre et de Couthon qui, heureusement pour l’espèce humaine, sont assez rares. Tels pourraient être les seuls lecteurs dignes de lui.» Cité par Michel DELON : Documents dans Œuvres de Sade, II. Comptes rendus, « Lettre de Charles de VILLIERS sur le roman intitulé Justine ou Les Malheurs de la vertu », Pléiade, Gallimard, 1988, p. 1215. Quelques années plus tard, Ugo Foscolo assimile lui aussi les deux gloires du mal dans son roman : Les Dernières Lettres de Jacopo Ortis. Il y est dit que la flamme de la nature « jaillit, irrésistible, parmi les torrents de sang de la guillotine qui loin d’éteindre l’incendie l’entretenaient », in Ugo FOSCOLO, Les Dernières Lettres de Jacopo Ortis, Éditions du Delta, 1973, p. 330.

 

 

 

 

 

 

[45] Robespierre Maximilien de : Discours du 18 Floréal an II sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains et sur les fêtes nationales, dans Les Orateurs de la Révolution française, Larousse, sans date, p. 80.

 

 

 

 

 

 

[46] Robespierre Maximilien de : Discours du 18 Pluviôse an II (7 février 1794) sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention dans l’administration intérieure de la République, op. cit, p. 71.

 

 

 

 

 

 

[47] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, III, 4, v. 620-1.

 

 

 

 

 

 

[48] Robespierre Maximilien de : Discours du 18 Floréal an II, op. cit, p. 81,

 

 

 

 

 

 

[49] Robespierre Maximilien de : Discours du 18 Pluviôse an II, op. cit, p. 76.

 

 

 

 

 

 

[50] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, III, 4, v. 627.

 

 

 

 

 

 

[51] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, I, 3, vers 277.

 

 

 

 

 

 

[52] LEGOUVÉ Gabriel : Épicharis et Néron, I, 1, vers 277-287.

 

 

 

 

 

 

[53] Robespierre Maximilien de : Discours du 18 Floréal an II, op. cit, p. 81.

 

 

 

 

 

 

 

« Le véritable exil n'est pas d'être arraché de son pays, c'est d'y vivre et de n'y plus rien trouver de ce qui le faisait aimer. » Mais, plus qu’au XIXe siècle, d’où nous vient ce propos d’un exilé, Edgar Quinet, nos contemporains peuvent avoir le sentiment de ne plus retrouver le pays où ils ont toujours vécu tel qu’il l’ont aimé; même l’attachement au pays n’y est guère vu d’un bon œil. Le sentiment national serait aujourd’hui un archaïsme, l’idée de nation un anachronisme. On préfère « s’ouvrir au monde ». Pourtant, ce mot de « nation » trouve en nombre d’occurrences un sens et une valeur tout à fait positifs[i]. Mais, que nous soyons attachés ou non à la nation, nous ne pouvons pas ne pas envisager ici la possibilité de sa disparition. Un mot suffit à résumer le problème: « mondialisation ». On y voit un fait irréversible, nous serions devant un choix qui ne serait plus à faire entre nation et mondialisation. De sacrée, la nation serait-elle devenue chose sans valeur, comme une Église sans Dieu?

Les termes actuels du problème.

L’histoire politique moderne est marquée par l’exigence démocratique et la revendication nationale. Nous assistons depuis les années 1990 à une mutation qui invite à l’abandon de l’idée de nation, cela au nom même des valeurs démocratiques. Ainsi, la mondialisation appelle une « société ouverte », qui ne soit plus refermée sur ses particularismes et l’égoïsme national. Pour que les valeurs de la démocratie puissent subsister, il nous faudrait renoncer à la nation, jugée désormais principe de guerre et d’exclusion. 

Pourtant, c’est sous la forme de la nation que s’est imposée à l’époque moderne l’idée démocratique. La forme de la nation est liée à l’histoire européenne et s’est étendue partout à travers le monde. Mais à la tradition française, qui fait de la nation un principe démocratique, d’égalité des droits politiques et de reconnaissance des peuples, s’oppose dès le XIXe siècle la tradition allemande, qui fonde la nation non sur le libre consentement des peuples mais sur l’histoire, la langue commune et la culture, enfin la race, on parlait alors de « race allemande » ou de « race française »; mais son avatar national-socialiste montre combien la voie est périlleuse.

La nation apparaît d’emblée une idée polémique. De concept révolutionnaire, elle est devenue au cours du XIXe siècle une idée conservatrice (aujourd’hui, en France, « nation » fait « de droite », « peuple », « de gauche »). L’internationalisme de type marxiste rejette déjà le modèle national de la démocratie « bourgeoise » au motif que l’égalité juridique laisse subsister les inégalités économiques. Enfin, l’étude géopolitique doit sa naissance et son rayonnement à l’ascendant et à la rivalité des nations. D’où le problème ici: sans les nations, que devient la géopolitique?

Les conflits mondiaux ont popularisé l’idée qu’elles sont au principe des guerres et la raison d’être des institutions internationales créées au XXe siècle est justement la paix et la sécurité; mais leur échec historique, imputé aux nations, a fait voir dans la mondialisation et le libre-échange, malgré le principe, tout relatif, de la paix nécessaire au commerce, le remède indiqué à l’égoïsme des nations. Le nationalisme et le populisme, populisme que Pierre Rosanvallon voit comme « l’unité nationale obtenue par le rejet des autres », sont dès lors en théorie condamnés, condamnés par les intellectuels, par l’opinion, par les institutions et leurs représentants. Ainsi, le CSA a-t-il interdit le drapeau français dans les clips télévisés de la campagne présidentielle et un député européen a-t-il affirmé: « Toute référence à l’identité nationale est potentiellement fanatique ». C’est dire à quel point peut aller aujourd’hui l’improbation du sentiment national.

L’effondrement du système soviétique et la perspective d’un Nouvel Ordre Mondial au début des années 1990 a clos l’ère westphalienne de l’Europe des nations. La fin de l’URSS a certes fait renaître des nations mais elle a surtout facilité une logique différente de celle imposée par le principe des nationalités qui avait dominé la politique internationale des deux derniers siècles. L’interdépendance croissante, et pas seulement économique, mais politique, militaire, aussi culturelle, des États ne permet plus de tenir en tout compte de l’intérêt national. Le XXe siècle a vu donc l’institution de sphères de pouvoir nouvelles, internationales ou, pour les traités de commerce, transnationales, devenues en toute logique des autorités supranationales.

Telle est la présentation de l’histoire contemporaine devenue à tous familière, et parler de mondialisation implique que les nations n’ont plus qu’un rôle subsidiaire[ii] dans les relations internationales. Le cadre de la nation est rendu trop étroit par les nécessités économiques nouvelles, les progrès des sciences et des techniques et la nation n’est même plus un argument valable: c’est aussi qu’au XXe siècle les États européens ont engendré le totalitarisme non moins que la démocratie.

L’ascendant du libéralisme: souveraineté et intérêt national.

« Le nationalisme économique est la cause à la racine de tous les conflits internationaux qui ont débouché sur deux guerres mondiales. » disait en 1943 Ludwig von Mises*. Ce propos dessine toute l’évolution qui, avec la mondialisation, va voir le libéralisme l’emporter sur l’interventionnisme et le dirigisme de l’État-providence.

À la même époque, Karl Popper avait repris la distinction bergsonienne société close-société ouverte. Popper oppose à la nation, qui est du type « société close », d’esprit « tribal », et au totalitarisme, la « société ouverte », démocratique, qui ne prétend pas détenir « le monopole de la vérité ».

Georges Soros s’inspire, jusqu'à un certain point, de Popper. Dans un article de 1997*, il dit que la « société ouverte mondiale » ne trouve pas d’écho dans un « monde d’États-souverains », à savoir les nations qui ne soumettent pas leurs valeurs au débat et à l’opinion. Il est vrai, les difficultés et les échecs de la SDN puis de l’ONU sont surtout dus à l’étroitesse des intérêts nationaux. Mais, pour Soros, l’effondrement du communisme a donné naissance « en raison de l’attitude timorée des démocraties occidentales », à des régimes « qui ressemblent très peu à des sociétés ouvertes » (probablement pensait-il tout d’abord à la Hongrie, d’où il est originaire). La leçon qu’il tire de cet effondrement est que « l’ennemi principal » de la « société ouverte et démocratique » est désormais le capitalisme du laisser-faire qui a partout fini « par saper les valeurs traditionnelles »[iii].  Cela peut laisser songeur de la part d’un homme qui a fait fortune par la spéculation financière.

Le problème n’est pas pour lui géopolitique, qui est à ses yeux une « science erronée », il est avant tout celui du pouvoir économique. Soros récuse l’idée que les États n’ont pas de principes, mais seulement des intérêts et soulève une question judicieuse: comment concilier la volonté de bannir l’État de l’économie tout en le conservant comme « source principale d’autorité » dans les relations internationales? En tout cas, le libéralisme, en tant qu’il oblige les États à coopérer est le remède à la tentation totalitaire.

C’est bien, au fond, la doctrine établie dans les instances internationales, la démocratie est garante de la paix et de la sécurité dans le monde mais c’est l’économie libérale qui en assure les conditions. Les USA assument le rôle de grande puissance à la « destinée manifeste », à qui il revient, de par une mission divine, de répandre la « démocratie » et d’imposer leur civilisation dans le monde en développant les valeurs de liberté, de justice et de progrès. La démocratie est bien posée comme valeur ultime et modèle de tout règlement politique à venir. Le néo-idéalisme, à la fin de la Guerre froide, a entendu mettre la dimension humaine, et non plus les rapports de force, au principe des relations internationales. Mais, cela pourrait bien disqualifier tout d’abord la nation dont les mécanismes typiques de défense deviendraient inutiles et même nocifs.

La mondialisation entraîne une transformation du rôle politique des États. Ferait-elle de la nation une entité politique dépassée et sans valeur? Observons tout d’abord que, si l’idée de nation est dépréciée, pour autant l’intérêt national ne se trouve pas réduit à rien.

Abordons maintenant ces deux aspects indissociables du même problème: la permanence de l’intérêt national et la mise en cause de la souveraineté de la nation.

 

Dans le contexte de la mondialisation, la dimension économique, et non plus les problèmes de territoires et de peuples (à preuve l’immigration massive…), a une influence primordiale dans les affaires politiques. L’intérêt national se trouve pris entre la libéralisation du marché et les obligations résultant des accords internationaux.

Dans un marché global, la politique des États ne peut plus se faire sans considérer les intérêts des entreprises « nationales » (pour les grandes et moyennes puissances, ce sont tout d’abord des multinationales). Ces entreprises sont des puissances économiques capables de traiter régulièrement d’égal à égal avec les États et d’en influencer régulièrement les décisions puisque, en régime libéral, l’économie de ces derniers en dépend. (en France, un capitalisme de connivence très marqué explique le retard croissant du pays dans le contexte libéral de la mondialisation. C’est la rivalité internationale, non les arrangements internes, qui doit tout d’abord coaliser l’État et les acteurs économiques)

Le déplacement d’accent de la souveraineté vers l’intérêt national en dit beaucoup. La « mondialisation » n’exclut nullement que les intérêts nationaux subsistent, mais ils ne subsistent plus qu’entremêlés à des intérêts « globaux ». Elle signifie que la concurrence économique et militaire entre les États ne peut plus se maintenir dans les formes anciennes. Les problèmes économiques, portés à l’échelle internationale, ne permettent plus de subordonner leur règlement à l’application des seules lois de la nation. L’intérêt de l’État ne peut plus s’apprécier eu égard à la seule nation, en témoignent les phénomènes du capitalisme nomade et de l’immigration de masse.

Ce n’est pas tout, nous le verrons. En marginalisant la vie nationale, l’économie mondiale pourrait conduire à ce que Tocqueville appelait un « despotisme mou », un totalitarisme diffus. La question de la souveraineté reste pour cette raison d’une importance majeure.

 

Les États ne sont pas disposés à laisser mettre en jeu leur souveraineté mais, tout le problème est là, peuvent-ils encore asseoir cette souveraineté sur la nation, la « nation » en son sens traditionnel et son lien, juridiquement consacré, au peuple? Avec la mondialisation, la souveraineté ne peut plus tenir à ces deux éléments essentiels qui font de la nation l’incarnation de l’État: la population et le territoire. En d’autres termes, l’équivalence « nation ou État » se perd, se défait dans le contexte de la mondialisation.

L’autorité de l’État est toujours consacrée par la loi nationale, mais Nation et État s’éloignent peu à peu l’un de l’autre parce que l’État est toujours plus tenu par ses engagements extérieurs. Pris au nom de la nation, ces engagements entrent cependant dans une autre logique que celle réglée par les procédures démocratiques nationales tout en faisant droit pour les affaires intérieures.

À la souveraineté nationale tient la légitimité de l’État moderne. Mais, avec un marché global, la nation perd sa souveraineté, au sens où on la présupposait absolue, sans conditions et sans lien à quoi que ce soit d’autre.

Cette conception de la nation comme ce qui ne dépend de rien pour être ce qu’elle est est à la source des difficultés et des débats d’aujourd’hui entre nationalistes et mondialistes. Elle ne correspond plus à la réalité économique mais ce qu’on appelle « intérêt national » rapporte à la possibilité pour l’État de rester le maître de ses affaires pour autant que sa souveraineté de droit est reconnue. Or le problème sous-jacent à ce qui sera dit par la suite est que le respect de la souveraineté nationale est flottant et incertain.

Le droit international et la mondialisation doivent mener, pense-t-on de plus en plus souvent semble-t-il, à une forme nouvelle de la nation. À mon sens c’est une fausse fenêtre, ce sont plutôt les relations internationales, en raison de la multiplication des échanges que permettent les techniques et les sciences modernes, et plus que tout l’évolution du numérique et la financiarisation de l’économie, qui fixent un cadre différent de celui établi sur la souveraineté de droit des nations.

Cette évolution touche en effet à ces éléments primordiaux attachés à la souveraineté nationale, la maîtrise des ressources économiques et la sécurité; la mondialisation impose aux États l’intelligence économique dans la conduite des affaires publiques, et notamment, sur le plan de la sécurité, d’associer (prenons dès ici l’exemple américain) les sociétés innovantes de la Silicon Valley, spécialisées dans le traitement des big data, le Département d’État, les médias et les ONG, les services de renseignement.   

L’exemple américain, une forme de souveraineté sans nationalisme?

La mondialisation met les États contemporains devant ce fait: leur souveraineté ne tient plus avant tout au territoire et à la population mais à leur puissance économique et militaire. En janvier 1961 le président Eisenhower avertissait du danger « que l’ordre public puisse devenir captif d’une élite scientifique et technologique » et que l’État soit soumis au « complexe militaro-industriel ». Or la mondialisation est le cadre idoine pour qu’une grande puissance telle que les USA prenne ce risque.

Dans une entrevue télévisée de 1973, la philosophe Hannah Arendt disait ceci: « les Européens devraient savoir que les USA ne sont pas un État-nation ». Ceci doit nous arrêter du fait qu’un des traits marquants chez les Américains est l’attachement à la nation. La difficulté se dissipera si on part de ceci: « nation » ne peut évoquer tout à fait la même chose qu’en Europe.

À la différence de l’État européen traditionnel, centralisé[iv], l’État fédéral américain n’a pas tout pouvoir, sa souveraineté n’est pas sans condition; la Constitution et les décisions du Congrès (nous avons affaire à des États) importent plus que la volonté particulière d’un gouvernement. À l’extérieur, c’est encore au nom des principes et non de la volonté du gouvernement central qu’ils font valoir leur politique. Il y a, malgré les apparences, une continuité logique de leur isolationnisme à leur interventionnisme dont le trait permanent réside dans la conviction ainsi formulée par deux théoriciens néo-conservateurs que « les buts moraux et les intérêts nationaux fondamentaux de l’Amérique sont presque toujours en harmonie » (1996)*.

L’isolationnisme américain dans sa volonté de ne pas se mêler des affaires européennes, est néanmoins dès le départ expansionniste en matière commerciale. L’idéalisme wilsonien prônait avec les valeurs démocratiques le multilatéralisme[v]. La fin de la Guerre froide, qui augurait de voir s’établir le multilatéralisme et un système mondial d’alliances a en réalité vu prédominer l’unilatéralisme et le dessein persistant des présidents américains de faire de leur pays , selon le mot de Bill Clinton la « nation indispensable du monde ». Dès lors, les EU interviennent dans le monde comme ils l’entendent, même en concertation avec l’ONU ou l’OTAN, par une procédure d’engagement et d’enlargement. La stipulation de la Stratégie de sécurité nationale de 2002 est significative, les objectifs de la politique américaine sont présentés malgré certains accents comme non-nationalistes:

« Promouvoir les aspirations à la dignité humaine; renforcer les alliances pour vaincre le terrorisme mondial et travailler à prévenir les attaques contre notre pays et ses amis; travailler collectivement à désamorcer les conflits régionaux; empêcher nos ennemis de menacer notre pays, nos alliés et nos amis par des armes de destruction massive; instaurer une nouvelle ère de croissance économique mondiale à travers la liberté des marchés et la liberté du commerce; élargir la spirale du développement en favorisant l’ouverture des sociétés et en posant les fondements de la démocratie… » Tout est dit ici de ce dont nous parlons, encore faut-il en saisir les implications.

Enlargement, Devoir d’ingérence, Guerre préventive enfin, dérogent en réalité peu à peu aux traités internationaux et à la charte des Nations Unies qui garantit le respect de la souveraineté nationale mais aussi, déclare, ce qui laisse une grande latitude d’interprétation, que « les Droits de l’homme sont aussi importants que l’intégrité territoriale »;  une nation grande puissance est juge de définir la « menace », réelle ou factice, à sa sécurité nationale, comme on l’a vu avec la seconde Guerre du Golfe en 2003, en dépit d’une large opposition internationale.

Depuis, une chose est devenue plus évidente encore, que je formulerai ainsi: dans un cadre mondial, le motif de sécurité nationale est imparable – bien sûr, pour une « puissance prédominante » – et l’unilatéralisme s’étend au domaine économique et financier avec l’extra-territorialité du droit américain. La justice américaine sanctionne pour des faits commis hors du territoire national. Total et Peugeot en savent actuellement quelque chose, s’ils poursuivent leurs relations commerciales avec l’Iran.              

Obama, pourtant l’homme élu des deux côtés de l’Atlantique, dit-on, n’annonce rien d’autre lors de la remise du Prix Nobel de la Paix en 2009 (nous soulignons): « Comme tout autre chef d’État, je me réserve le droit d’agir unilatéralement si la défense de ma nation l’exige » bien sûr ajoute-t-il plus loin, dans le respect des normes « en particulier internationales ». On peut croire que le président Trump (et c’est vrai sous un certain aspect, nous y reviendrons) suit cette ligne avec moins de diplomatie et un nationalisme économique affiché, mais celui-ci avait-il jamais quitté la scène devant la mondialisation des échanges?

 

Les grandes puissances en reviendront toujours à la formule de Lord Palmerston: « L'Angleterre n'a pas d'amis ou d'ennemis permanents, elle n'a que des intérêts permanents. » La sécurité nationale des USA est de plus en plus le prétexte de l’intervention dans le jeu économique mondial. Sur ce point, la présidence Trump ne change rien, sauf qu’elle dit explicitement le faire dans l’intérêt de la nation américaine.

La nation était pensée comme la source de l’autorité politique; mais l’État exerce la souveraineté et la fonde désormais moins sur la volonté populaire que sur l’appareil de gouvernement. Quant à  savoir si le mandat Trump réussira à inverser la tendance…

L’apparition du concept d’« État profond » dans les années 90, en Turquie d’abord, mais cela vaut surtout pour les États-Unis, dit que, dans un contexte de mondialisation, le rapport à la nation ne peut plus être pensé comme il l’avait été auparavant pour des raisons qui ne sont pas seulement politiques; autrement dit, les décisions prises ne peuvent plus dépendre du seul processus démocratique. L’État profond mène des politiques parfois radicalement opposées aux intérêts nationaux démocratiquement fixés, des États-Unis, de son peuple et de ses institutions. Il en élude les procédures publiques mais, j’y insiste absolument, il n’est pas sans attaches nationales et accentue ainsi la contradiction qui s’installe au sein des démocraties avec la formation d’une hyper-classe mondiale.

Le néo-conservatisme est la doctrine agréant un establishment, des réseaux de dirigeants de grandes firmes, de lobbies, de financiers et de politiques, de hauts fonctionnaires nationaux et internationaux; l’action de cet establishment, orientant les régulations étatiques ou les déjouant, est vue, bien souvent, comme une menace pour les droits sociaux là où ils existent. C’est l’effet inévitable de la mondialisation, la régulation étatique ne peut plus se faire dans une perspective exclusivement nationale, selon les règles de la démocratie comme expression déclarée de la volonté populaire. Aussi parle-t-on plutôt à ce niveau de gouvernance et non de gouvernement.

Le libre-échange cependant n’empêche pas le retour, à un moment ou à un autre, d’un nationalisme économique. Les États appuient leurs entreprises et veillent au succès de leurs décisions stratégiques et ce sont les grandes nations, puissantes économiquement et militairement, qui peuvent le mieux jouer ce jeu. La Chine, qui a largement tiré profit de la mondialisation, parle dans ses discours officiels de « renouveau de la nation ». Aussi bien, les voix concertantes du mondialisme n’empêcheront pas que, dès que l’une de ces puissances trouve un désavantage persistant au libre-échange, des mesures protectionnistes réapparaissent. On pourra dire: « réveillant les sentiments nationalistes », on pourra dire aussi: « opposant les intérêts de la nation aux intérêts défendus par les élites dirigeantes ». America first[vi].

Si, enfin, le président Trump maintient la prééminence militaire et l’extraterritorialité du droit, sa Stratégie de sécurité nationale de 2017 entend tirer parti du libre-échange pour l’industrie et non la financiarisation de l’économie, pour la nation plutôt que l’Empire ou les intérêts des multinationales. Une rude partie s’est engagée ici.

Si la nation dépérit, les États peuvent-ils rester démocratiques ou même libéraux?

L’État profond renvoie à ce contexte géopolitique induit par la mondialisation qui relativise les intérêts nationaux tels que fixés par les règles du jeu démocratique. Aussi les décisions des gouvernements paraissent aujourd’hui de plus en plus contraires aux besoins des peuples et aux institutions nationales. Nous voyons alors la démocratie être retournée par les mondialistes ou les européistes contre la nation. Comme si le sens de l’État n’était plus de préserver la nation.

Au nom des valeurs démocratiques, la nation se voit rejetée comme une forme politique sinon dépassée, du moins déclinante. On entend dire: l’âge des nations a été celui des guerres, a mené au totalitarisme et est synonyme d’exclusion et de refus de l’Autre. Mais on entend aussi dire aujourd’hui: la mondialisation, c’est l’agression. La guerre économique serait une guerre contre les peuples et les civilisations, enfin contre la démocratie elle-même.

Quelque que soit notre point de vue, nous imputons, à mon avis, trop grossièrement le problème au capitalisme en escamotant le rôle des États. Pour Friedrich von Hayek, « nous sommes sans aucun doute aussi loin du capitalisme dans sa forme la plus pure que de n’importe quel système de planification centrale. Le monde aujourd’hui n’est que chaos interventionniste. » Cela ne s’est pas arrangé depuis, nous assistons à une guerre économique sans précédent. Elle doit certainement beaucoup au problème du système monétaire international depuis 1971, mais son sens est avant tout géopolitique.

Les institutions internationales sont dans le principe multilatérales, mais elles n’empêchent nullement un unilatéralisme de fait, en particulier des Etats-Unis, l’extra-territorialité du droit américain le prouve suffisamment, qui pousse les puissances dites pour cette raison révisionnistes, Russie, Chine, Iran, à contester de plus en plus le statut quo. L’Europe, elle, pourtant un géant économique, suit comme elle peut le train des choses et ce n’est pas un hasard.

Pour nous en tenir à notre sujet, la polémique autour de la nation, se montre-t-elle sinon ici, en Europe? Hors d’Europe, suscite-telle autant de débats, de troubles ou de tourments? Elle traduit surtout chez l’Européen des inquiétudes pour son identité et sa liberté politique. Car en fait, c’est la nation au sens européen qui est rejetée mais aussi l’Europe de la culture et de l’intelligence devait perdre ici la guerre de la communication.

Ainsi commence le malheur des nations européennes. Elles sont principalement visées quand, au nom des valeurs démocratiques, on les condamne de seulement évoquer leur identité. C’est ainsi que l’idée de nation est rendue éminemment polémique chez nous, Européens.

La liberté de communication et des échanges entraîne réprobation à l’égard des États fermés sur eux-mêmes, et particulièrement devant le fait accompli de mouvements migratoires sans précédent. Que sont ces « États fermés » sinon les nations et, très précisément, les nations européennes? qui  sont devenues nations, même les plus récentes, en fonction d’une histoire, de leur histoire. Le XXe siècle a vu naître nombre de nations, juridiquement existantes certes, mais du point de vue économique, la question se pose pour certaines d’entre elles ce que peut bien signifier le mot de « nation » dans leur cas.

Le sentiment de l’Européen, en tous cas, est que la politique communautaire européenne se fait au détriment d’un ensemble déterminé, la nation. En revanche, l’Américain, n’ayant pas fondé sa nation sur l’identité, dispose d’un droit qui prend en compte le multiculturalisme et le communautarisme, un droit adapté à une vision mondialiste. Le rapport des Nations Unies de janvier 2000, qui préconise les migrations de remplacement en Europe pour des raisons, choquantes pour nous, purement démographiques, ne peut se comprendre sans ces présupposés.

Nous aussi, avons nos présupposés, ainsi la devise républicaine. « Liberté, égalité, fraternité, prônez toutes ces valeurs, mais, tôt ou tard, vous verrez apparaître le problème de l’identité. » Aimé Césaire a entendu ici opposer aux valeurs universalistes de la France cette aujourd’hui fameuse « identité » qui rend à ses yeux problématique la fraternité et, par là, l’ensemble des trois. Je n’y vois pas d’inconvénient dans la mesure où, comme je le disais dans ma conférence « Qu’est-ce qui est maintenant européen? », mieux vaut encore avoir une identité que de n'en avoir pas du tout.

L’immigration de masse fait surtout voir la vérité de ce mot de Kant, cité par Hayek: « Le bien-être n’a pas de principe ». Les critiques de la mondialisation n’ont en ce sens absolument pas tort: le bien-être, le bonheur matériel et tout ce qui nous le fait rechercher, n’est pas même une règle de société. Comme le remarquait Tocqueville, le bien-être du peuple peut aussi bien être assuré par des régimes despotiques. Mais l’effet de la recherche du bien-être est aussi que l’immigration vient aggraver, comme mécaniquement, les faiblesses de l’Etat-providence et va en accélérer la ruine.

L’idée démocratique aussi est foncièrement problématique. Mais, devenue aujourd’hui dogmatique, elle perd toujours plus de ce qu’elle impliquait dans la tradition européenne, une exigence de réflexion et de libre débat.

Rejeter l’idée de nation pourrait donc avoir une conséquence majeure, réinstaller ce totalitarisme auquel la société ouverte devait apporter un remède sûr.

La société mondialisée qui fait de la relativité des opinions et des cultures un principe, restreint en réalité de plus en plus les conditions de la libre expression. Sans la nation, le simple citoyen ne peut plus rien contre l’action coercitive des appareils de gouvernement, qui s’exerce toujours par l’impôt et par la loi, mais peut d’autant plus aujourd’hui empêcher l’usage des libertés élémentaires, ces libertés dites démocratiques.

La libre disposition de nos opinions se réduit peu à peu, la libre disposition de nos avoirs et de notre argent se réduit peu à peu et, comme la séparation de l’être et de l’avoir n’est pas si absolue qu’on se plaît à le dire bourgeoisement, la libre disposition de soi-même se réduit toujours plus, enfin la libre disposition de ses lois par la nation, se réduit de plus en plus[vii]. N’oublions pas que du mot « démocratie » s’est trouvé assez récemment dérivé celui de « démocrature ».

Conclusion:  

Les civilisations aussi sont mortelles disait Paul Valéry. Aujourd’hui, un siècle quasiment après[viii], nous, particulièrement nous, Européens, pouvons dire: les peuples aussi sont mortels. Voilà ce qui se joue dans la question de la nation, dans un temps où le citoyen a le sentiment de manquer de prise dans les affaires de la Cité. Non qu’il se voie enlever ses droits, mais, ce qui reviendra au  même, l’exercice régulier de ses droits, dans la conviction où on le met du tort qu’il a de croire, entre autres, en l’idée nationale.

La critique de la « nation » soulève, pour nous, Européens, le problème de la place des États dans une Europe supranationale. Plus encore: « Est-ce qu’on souhaite en Europe qu’il y ait des États? C'est la question essentielle. » disait en 2013 Marie-France Garaud.

La dévalorisation de l’idée de nation n’entraîne pas une disparition de l’idée géopolitique, en fait elle est au centre d’enjeux géopolitiques.

N’oublions pas enfin qu’avec la nation, le souverain est d’abord pensé comme émanant de la société sur laquelle l’État exerce sa souveraineté. Aussi, même lorsque, comme c’est aujourd’hui le cas, l’économique et le juridique priment sur le politique, le politique a encore à faire valoir les droits de la justice et de la liberté.

Ce qui se perdrait avec l’idée de nation de l’esprit libéral européen, c’est la grande tradition issue des Grecs de sociétés qui se sont posé le problème de la justice et ont pensé pouvoir s’établir sur la liberté et le débat rationnel (or les moyens de la liberté et du débat rationnel, éducation et  culture, se sont effondrés). Par leur nature, les totalitarismes excluent la question de la justice et si l’Europe a donné naissance aux totalitarismes, ce sont bien, ne l’oublions pas, les pays occidentaux qui n’en ont pas permis la victoire.

Je terminerai par une image, que je dois à M. Armand Leder. J’y vois l’équivalent moderne de ce qu’a été l’apologue de Ménénius Agrippa pour l’Antiquité. La plèbe a fait sécession à Rome et le consul d’alors, le patricien Ménénius Agrippa va persuader le peuple de ceci: les membres peuvent se plaindre de voir l’estomac digérer les aliments qu’ils apportent et décider de ne plus accomplir leur fonction. Bien sûr, l’estomac sera privé de nourriture, mais l’organisme aussi et s’affaiblira, enfin, tout ira à sa perte et ils verront

   « Que celui qu’ils croyaient oisif et paresseux

   À l’intérêt commun contribuait plus qu’eux. » 

Ces mots de La Fontaine entérinent une vision hiérarchique de la société et font voir qu’on ne saurait transposer directement cette fable à l’époque moderne, celle des démocraties égalitaires. Une autre raison en est que nous pouvons dire qu’aujourd’hui, le peuple est à la fois les membres et l’estomac. Or, lors de nos promenades matinales du Ouen-Toro nous discutons de choses et d’autres; un jour, nous parlions de la préparation de ma conférence, à un moment, Armand me dit: « La nation, c’est les pieds. C’est ce qui fait qu’on tient debout, qu’on se dresse, qu’on va aussi de l’avant. » Aussi cette image me permet de proposer à la réflexion du lecteur cette interrogation: « Sans la nation, peut-on encore avancer? »

 

                                                                                                       Claude Giboin, juin 2018.

 

Ludwig von Mises, conférence du 15 mars 1943, The Aspects of American Foreign Trade Policy au Faculty Club de la New-York University.

Georges Soros, article « La menace capitaliste », The Atlantic le 02/1997.

William Kristol et Robert Kagan, revue Foreign Affairs, Vol. 75, No. 4 (Jul. – Aug., 1996).

Jussi Hanhimäki, Genève, Les États-Unis et le multilatéralisme depuis le 11 septembre, Revue Politique étrangère, 2011/3 (Automne)

Aimé Césaire, Entretiens avec Françoise Vergès, éd. Albin Michel, nov. 2005.

Paul Valéry, "Oeuvres, tome 1", Ed. Pléiade, 1957, pp. 991-2, in "Essais quasi-politiques", La crise de l’esprit.

NOTES.

 

 

 


[i] L’Institut en a donné un exemple signalé cette année. À la nouvelle que l’actuel Chef d’État-major des Armées avait préfacé le livre de Bernard Pénisson, il était écrit que le général Lecointre était soucieux du « lien de l’Armée à la Nation ».

 

 

[ii] L’Europe argue du principe de subsidiarité pour rapprocher l’Europe des citoyens. Seulement Jacques Delors a fait valoir ce principe après le « non » des Danois au référendum de 1992, finalement inscrit, avec la proportionnalité, dans le Traité de Lisbonne du 13 décembre 2007. Il stipule que, dans les domaines qui ne relèvent pas de sa compétence exclusive, l’Union intervient « seulement si, et dans la mesure où, les objectifs de l’action envisagée ne peuvent pas être atteints de manière suffisante par les États membres ».

 

 

[iii] C’est une marque de l’époque de réduire le libéralisme au laisser-faire. Comment, dès lors, ne pas conclure à la nécessité d’étendre le pouvoir de coercition de l’État? Pour le penseur libéral Friedrich von Hayek, il y a certes des domaines, comme l’assurance sociale et l’éducation, où l’État a un rôle à jouer mais le problème tient non pas tant aux buts qu’aux « méthodes des actions gouvernementales ». Au nom du « social », donc de la « justice » des buts de l’État, nous favorisons l’arbitraire étatique en laissant au gouvernement la disposition des moyens de la coercition. Attentif aussi au propos de Popper, Hayek répond que si l’État fixe, se fixe avant tout des règles qui permettent une économie libre, alors un État de droit est réellement possible (Constitution de la liberté).

 

 

[iv] L’État européen traditionnel, centralisé, a pour modèle (et cela vaut pour l’Allemagne qui a une tradition fédérale, qui a tout de même eu, sans remonter au roi de Prusse Frédéric II, pour chefs d’État Bismarck ou Hitler), même s’il ne le réalise pas, la définition que Jean Bodin donne de la souveraineté, « la puissance illimitée de faire les lois, et de les faire appliquer ».

 

 

[v] Pour ce qui suit dans l’immédiat, je m’appuie sur l’article de Jussi Hanhimäki, Les États-Unis et le multilatéralisme depuis le 11 septembre, paru dans la Revue Politique étrangère, 2011/3 (Automne)

 

 

[vi] Notre « Achetez français » dit plutôt que notre pays n’est plus guère en état d’imposer des mesures coercitives au plan mondial.

 

 

[vii] En mai 2018, le président de la Commission européenne annonce que le versement de tous les fonds du budget européen sera conditionné par le « respect, par les gouvernements, de l’Etat de droit. » Précisant qu’il s’agit d’un mécanisme général, il ne vise aucun État en particulier; mais nous savons pour quels motifs, en Europe aujourd’hui, un gouvernement se verrait reprocher de ne pas respecter l’état de droit. Mais surtout, pour ce qui nous concerne ici l’Europe devient juge de la défaillance ou non d’un « système judiciaire national ».

 

 

[viii] « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », écrit en 1919. Paul Valéry, "Oeuvres, tome 1", Ed. Pléiade, 1957, pp. 991-2, in "Essais quasi-politiques", La crise de l’esprit.

 

 

 

Ce sujet, particulièrement intéressant (notamment quand le mode de scrutin concerne les élections législatives), est d’une grande actualité : en effet, initié par le président Macron, un projet de loi ordinaire prévoit l’instauration d’un mode de scrutin législatif mixte à forte dominante majoritaire, combinant l’actuel scrutin uninominal majoritaire à deux tours (SUM2T [élection de 85% des députés]) avec une dose de représentation proportionnelle (élection de 15% des députés). Cette réforme remet donc en cause le SUM2T, qui est le mode de scrutin législatif de la Ve République (sauf aux législatives du 16 mars 1986 avec la mise en œuvre de la représentation proportionnelle [RP]). 

Dans la plupart des pays, comme en France, le mode de scrutin législatif n’est pas prévu par la Constitution ; il est établi par une loi ordinaire et son choix n’est pas neutre : il est donc très facile de changer de mode de scrutin afin de modifier les règles du jeu à son profit.

À travers la réforme électorale, en France comme à l’étranger, les partis politiques poursuivent les objectifs les plus divers : attirer un plus grand nombre d'électeurs, acquérir un plus grand nombre de sièges pour une proportion de voix donnée, lutter contre l'instabilité gouvernementale en facilitant le passage du parlementarisme non majoritaire au parlementarisme majoritaire, etc.

L’étude des modes de scrutin mis en œuvre pour l’élection présidentielle est intéressante quand le chef de l’État est élu au suffrage universel direct : en l’occurrence, le mode de scrutin est toujours le SUM2T.

En France, l’étude du mode de scrutin utilisé pour les élections locales (municipales, départementales, régionales) est importante, le mode de scrutin ayant des conséquences sur le fonctionnement des assemblées locales. Enfin, le mode de scrutin applicable aux élections européennes doit être évoqué.  

Le scrutin majoritaire (I), la représentation proportionnelle (II), et les modes de scrutin mixtes (III) sont les trois catégories de modes de scrutin.

I – Le scrutin majoritaire

Ce type de scrutin se subdivise en scrutin uninominal majoritaire à deux tours (SUM2T), en scrutin uninominal majoritaire à un tour (SUM1T), et en scrutin de liste majoritaire.

A – Le scrutin uninominal majoritaire à deux tours (SUM2T)

Le SUM2T doit être étudié pour les législatives, les présidentielles, et les élections locales (étant entendu que les conseillers départementaux sont élus au scrutin binominal majoritaire à deux tours).

1) Le scrutin uninominal majoritaire à deux tours, mode de scrutin législatif

Le SUM2T n'est désormais plus utilisé pour les législatives, sauf en France et en Macédoine. Il favorise l'apparition du multipartisme tempéré (type de multipartisme dans lequel les partis parviennent à former des coalitions stables et éphémères, ce qui assure la stabilité gouvernementale en régime parlementaire) : l’exécutif dispose ici de la durée pour gouverner, ce qui lui permet de mener une politique à moyen terme, ou même à long terme. Parfois même, grâce au SUM2T, une seule formation politique détient la majorité absolue des sièges (parti majoritaire), étant entendu qu’elle associe d’autres partis politiques à l’exercice du pouvoir, ce qui fut plusieurs fois le cas en France sous la Ve République : 1968 (UDR), 1981 (PS), 2002 (UMP), 2007 (UMP), 2012 (PS), et 2017 (LRM [La République en Marche]).

Avec le SUM2T (et plus encore avec le SUM1T) le vote stratégique, qui s’affranchit des fidélités idéologiques, concerne 37% des votants, lesquels sont conduits à déserter le candidat dont ils sont le plus proches pour un autre, plus éloigné, mais dont les chances de succès leur apparaissent supérieures.

Or, avec le SUM2T, la IIIe République n’a bénéficié du multipartisme tempéré (et de la stabilité gouvernementale) que pendant une courte période (de 1899 à 1913), et a subi tout le reste du temps le multipartisme intégral (type de multipartisme dans lequel les partis ne parviennent à former que des coalitions fragiles et éphémères, ce qui provoque une forte instabilité gouvernementale en régime parlementaire). Sous la IIIe République, il n’existait aucune condition d’accès au second tour en cas de ballottage : tous les candidats du 1er tour pouvaient se maintenir au second tour, ce qui provoquait un éparpillement de la représentation politique au sein de la Chambre des députés, le parlementarisme non majoritaire, l’instabilité et la paralysie gouvernementale (rejets des projets de loi), etc.

En France, le général de Gaulle a instauré le SUM2T en 1958 pour tenter de dégager une majorité parlementaire stable et cohérente, mais aussi afin de réduire la représentation communiste (26% des voix en 1956) et celle de l’extrême droite (UDCA [12,5% des voix en 1956]).

Le législateur ordinaire a établi dès 1958 un seuil d’accès au second tour (5% des suffrages exprimés aux législatives de 1958 et 1962), puis une loi de 1965 a rehaussé ce seuil à 10% des électeurs inscrits (législatives de 1967, 1968, 1973), et une loi de 1976 a hissé ce seuil à 12,5% des inscrits (législatives de 1978, 1981 [parenthèse de la RP en 1986], enfin la loi ordinaire du 11 juillet de 1986 a rétabli le SUM2T et le seuil de 12,5% des inscrits).

Grâce au SUM2T ainsi assorti d’un seuil d’accès au second tour, la France connaît le fait majoritaire depuis 1962, la bipolarisation (qui est apparue progressivement à partir des législatives de 1962 jusqu’à la présidentielle de 1974), le bipartisme (législatives de 2002, 2007 et 2012), puis la fin du bipartisme et de la bipolarisation avec l’émergence de La République en Marche ; un tel contexte politique permet de bénéficier de la stabilité gouvernementale.

L’instauration d’un seuil d’accès au second tour a contraint les partis politiques à conclure des accords de désistement (à gauche, initialement entre les socialistes et les communistes à partir des législatives de 1962), voire des alliances (à gauche [PCF, PS, Radicaux de gauche] législatives de 1973, 1981 [+ les Verts en 1997], [PS, Radicaux de gauche, Verts ou EE-LV] législatives de 2002, 2007 et 2012) ; des alliances à droite entre les gaullistes et les giscardiens à partir de 1962 (d’autant plus qu’en 1962, les 36 députés giscardiens – outre les députés gaullistes – avaient été les seuls à soutenir le projet de révision constitutionnelle sur l’élection du président de la République au suffrage universel direct).

Concernant la gauche, faute d’accords de désistement en 1958, le PCF n’avait obtenu que 10 députés (19% des voix au 1er tour et finalement 2% des sièges [au final 1 député communiste = 380 000 voix]), mais 87 si la RP avait été le mode de scrutin ; la SFIO avait obtenu 44 sièges avec 15,5% des voix au 1er tour. En 1958, les deux partis gaullistes vainqueurs (19% des voix au 1er tour, comme les communistes !!!) avaient conquis 227 sièges sur 552, grâce aux accords de désistement passés avec des formations modérées (donc, 1 député gaulliste = 19 000 voix). Toutefois, la majorité parlementaire était hétérogène : les députés gaullistes, des modérés, des députés de gauche, majorité cimentée par la crise algérienne, majorité qui implosera peu de temps après l’indépendance de l’Algérie.

Au contraire, en 1962, des accords de désistement ayant été conclus entre les communistes et les socialistes, le PCF obtient 41 sièges (pour 22% des voix au 1er tour) et la SFIO 66 sièges (pour 12,58 % des voix au 1er tour). Le seuil d’accès au second tour (étant entendu qu’il y a le plus souvent ballottage) a favorisé les rapprochements et les alliances, ainsi que l’avènement du fait majoritaire à partir de 1962 (majorité absolue des sièges [UNR-UDT 233 députés et les Républicains Indépendants de Valéry Giscard d’Estaing 35, soit 233+35 = 268/482, majorité parlementaire à 242 à cette époque, les deux partis ayant en la circonstance présenté un candidat commun par circonscription,]).

À la différence des candidats de gauche et de droite du second tour, les candidats du Front national (Rassemblement national depuis juin 2018) sont isolés sur la scène politique ; avec le SUM2T, avant 2017 le FN a rarement obtenu de sièges malgré la participation de candidats frontistes lors de duels ou de triangulaires au second tour : 1 siège en 1993, 2 en 1997, 2 en 2012 (0 en 2002 alors que Jean-Marie Le Pen était présent au second tour de la présidentielle), alors que –  des législatives de 1997 à celles de 2012 – le FN a obtenu au moins 10% des suffrages exprimés au 1er tour des législatives.

Enfin, toujours faute d'alliés au second tour, le FN n'a remporté que 8 sièges (1,4% des sièges) aux législatives de juin 2017 en dépit des 13,3 % des suffrages exprimés obtenus au 1er tour, et alors que Marine Le Pen était présente au second tour de la présidentielle (presque 34% des voix, après les 21,5% du 1er tour). Autre exemple, cette fois à l’extrême gauche, avec 10,97 % des voix La France Insoumise (LFI) n’obtient que 17 sièges (soit 2,9% des sièges), alors que Jean-Luc Mélenchon avait obtenu près de 19,5% des voix au 1er tour de la présidentielle. En France, il existe donc une sous-représentation des extrêmes : étant isolé au second tour (absence d’accords de désistement avec d’autres formations), le parti extrémiste (de droite comme de gauche) fait quasiment le plein de ses voix au 1er tour et ne dispose pas de voix de réserves pour le second tour. Inversement, en 2017, avec 32,32% des voix à l’issue du 1er tour, l’alliance entre LRM  (308 députés [53,4% des sièges]) et le MODEM (42 députés [7,4% des sièges]) obtient 60,7% des sièges (présentation d’un candidat commun par circonscription). Les Républicains, avec seulement 15,88% des voix (1er tour), obtiennent finalement 113 sièges (13,58% des sièges). Le PS, avec uniquement 7,48% des voix gagne 30 sièges (soit 5,20% des sièges).

Notre mode de scrutin législatif semble donc injuste et (apparemment) insuffisamment démocratique. Toutefois, grâce au SUM2T, la France a toujours bénéficié d’une majorité parlementaire absolue (stable et cohérente depuis 1962), sauf en 1988 (majorité relative : 277/577 [majorité parlementaire à 289]), étant entendu que la RP a été utilisée en 1986.

Le SUM2T a permis la stabilité gouvernementale (un seul gouvernement renversé, Pompidou I le 5 octobre 1962). La France a même connu le bipartisme lors des législatives de 2002, 2007, et 2012 (l’UMP [désormais Les Républicains] et le PS obtenant alors à eux deux entre 88% et 91 % des sièges à l’issue du second tour) ; la recomposition politique survenue lors des législatives de 2017 a mis fin au bipartisme (et à la bipolarisation, tout du moins pour le moment [2017-2022]) avec le spectaculaire recul des Républicains (113 sièges) et l’effondrement du PS (30 sièges). Mais, le fait majoritaire et la stabilité gouvernementale perdurent avec l’apparition soudaine et surprenante d’une nouvelle formation qui a obtenu à elle seule la majorité absolue des sièges, « La République en Marche », désormais parti majoritaire (307 sièges, mais finalement groupe parlementaire de 314 députés) aux dépens des deux grands partis de gouvernement qu’étaient auparavant l’UMP et le PS.

En vérité, la bipolarisation, puis le bipartisme, et enfin l’apparition de LRM (parti majoritaire à l’occasion d’une surprenante recomposition politique) résultent également de l’élection du président de la République au suffrage universel direct et au SUM2T depuis la présidentielle de 1965 (bipolarisation), et de l’avènement du quinquennat depuis la présidentielle de 2002 (bipartisme en 2002, 2007 et 2012, puis apparition ex nihilo de LRM en 2017).

Le second tour de la présidentielle a favorisé un regroupement des forces de droite et des forces de gauche derrière l'un des deux « champions » restés en lice, de tels rassemblements étant seulement contestés par les partis d'extrême gauche (formations trotskistes essentiellement) et d'extrême droite (le Font national principalement).

De surcroît, grâce à la loi constitutionnelle du 2 octobre 2000 qui instaure le quinquennat et à la loi organique du 15 mai 2001 qui repousse de mars à juin la date des législatives, donc quelques semaines après la présidentielle, le président a la quasi-certitude d’obtenir une majorité parlementaire lui permettant de mettre en œuvre le programme politique sur lequel il a été élu. En outre, depuis la mise en place du quinquennat, le parti du président a toujours obtenu la majorité absolue des sièges, même LRM alors que ce Mouvement n’avait été créé par E. Macron que le 6 avril 2016 ; la victoire de LRM symbolise l’incroyable force de nos institutions.

L’élection présidentielle dans le cadre du quinquennat, est encore plus déterminante qu’à l’époque du septennat (et les risques de cohabitation ont disparu), au point que les électeurs se désintéressent des législatives qui ont lieu quelques semaines plus tard.

Enfin, l’exigence de 12,5% des inscrits implique désormais des duels au second tour (un candidat de droite et un candidat de gauche, parfois un candidat d’extrême droite contre un candidat de droite ou de gauche), mais aussi un certain nombre de triangulaires. Or, dans le cadre du quinquennat, les triangulaires sont en voie de disparition : une seule triangulaire en 2017, et même (dans de nombreuses circonscriptions) un seul candidat a obtenu 12,5% des inscrits au 1er tour ! Si un seul candidat franchit ce seuil de 12,5% des électeurs inscrits, le candidat arrivé en seconde position peut se présenter ; si aucun candidat n'atteint le seuil de 12,5 % des inscrits, les deux candidats les mieux placés peuvent participer au second tour.

Malgré la forte surreprésention du parti vainqueur, le SUM2T est très démocratique : ainsi, voter LRM en 2017 correspondait à voter pour la mise en œuvre du programme de réformes d’E. Macron, et pour un second gouvernement Édouard Philippe dont la composition politique était pressentie.

2) Scrutin uninominal majoritaire à deux tours et présidentielles (président de la République élu au suffrage universel direct)

Actuellement, au sein des 18 pays européens qui se sont dotés d'un régime parlementaire tout en prévoyant l'élection du chef de l'État au suffrage universel direct, seul le président français devient le chef de l'exécutif lorsqu'il dispose d'une majorité parlementaire qui lui est favorable (présidentialisme) : en France cette dérive institutionnelle est la conséquence du double héritage gaullien, à savoir la pratique présidentialiste du régime (dès janvier 1959) et l'élection du président de la République au suffrage universel direct (loi référendaire de valeur constitutionnelle du 6 novembre 1962).

Dans ces 18 démocraties européennes, la majorité absolue est nécessaire pour être élu au 1er tour, et en cas de ballottage (toujours ou presque) seuls les deux candidats arrivés en tête au 1er tour peuvent se présenter. Le candidat élu a donc l’assurance d’obtenir la majorité absolue des voix, ce qui lui confère une grande légitimité. En France seulement cette légitimité (à laquelle s’ajoute l’héritage de la pratique gaullienne) permet au chef de l’État de gouverner, conformément à la pratique présidentialiste du régime. Dans les 17 autres États, cette légitimité permet au président d’exercer la fonction d’arbitre qui lui est dévolue par la Loi fondamentale : à ce titre, il est l'interprète privilégié de l'intérêt général et le gardien de la Constitution, il se situe au-dessus des partis politiques mais – comme dans tout régime parlementaire – c'est le Premier ministre qui, à la tête du gouvernement, détermine et conduit la politique de la nation, bien que le chef de l’État dispose de « pouvoirs propres », c'est-à-dire de pouvoirs dont la mise en œuvre est dispensée du contreseing ministériel.

3) Scrutin uninominal majoritaire à deux tours et élections locales (France)

Les membres du Conseil général (désormais Conseil départemental) étaient élus au SUM2T. Depuis la loi du 17 mai 2013, les 4108 conseillers départementaux (2054 cantons) sont élus au scrutin binominal majoritaire à deux tours : une élection pour un mandat de 6 ans (comme auparavant), mais le renouvellement du Conseil est désormais réalisé en totalité tous les 6 ans, et non plus par moitié tous les 3 ans.

Pour être élu au 1er tour, le binôme doit obtenir la majorité absolue des suffrages exprimés et un nombre de voix au moins égal à 25% des électeurs inscrits ; le législateur a prévu un seuil de 12,5% des inscrits pour participer au second tour. En cas de ballottage (le plus souvent), si un seul binôme franchit ce seuil, le binôme arrivé en seconde position peut se présenter ; si aucun binôme n’atteint ce seuil, les deux binômes les mieux placés peuvent se présenter. Au second tour, la majorité relative suffit pour être élu.

Ces dispositions donnent l’assurance d’obtenir une majorité qui soit absolue au sein du Conseil : l’existence d’une telle majorité est indispensable pour pouvoir gérer le département, d’autant plus qu’une assemblée locale ne constitue pas une assemblée politique. Un tel mode de scrutin (comme pour les législatives) est très défavorable aux partis extrémistes : lors des départementales de 2015, sur 4108 conseillers départementaux, seuls 62 conseillers FN ont été élus, alors que ce parti avait obtenu plus de 25% des voix au 1er tour (et finalement 1,66 % des sièges) !

La réforme électorale du 17 mai 2013 est originale et judicieuse dans la mesure où elle établit un scrutin binominal : les électeurs de chaque canton du département élisent au Conseil deux membres de sexe différent qui se présentent en binôme de candidats, chacun des membres du binôme devant être associé à un « remplaçant »  du même sexe. La réforme assure donc la parité complète au sein de tous les Conseil départementaux depuis les élections de mars 2015 ; néanmoins, le plafond de verre subsiste lors de l’élection des présidents de Conseil départemental (9 femmes sur 101 présidents).

B – Le scrutin uninominal majoritaire à un tour, mode de scrutin législatif

Mis en œuvre dans quelques pays anglo-saxons, ce mode de scrutin législatif est le plus simple : est immédiatement élu le candidat qui obtient le plus de voix.

Le SUM1T favorise le bipartisme. Dans ce système il existe plusieurs partis, mais deux seulement dominent la vie politique et exercent le pouvoir par alternance.

Ce mode de scrutin a été institué au Royaume-Uni dès 1885 et appliqué sans interruption depuis cette date. Aujourd’hui, le Parti conservateur (les Tories) et le  Parti travailliste (Labour Party transformé en New Labour par Tony Blair, alors Premier ministre [1997-2007]) dominent la vie politique. À l’origine, le Parti conservateur et le Parti libéral (les Whigs) dominaient la vie politique, puis après une période de tripartisme (1922-1935), le Parti travailliste s'est imposé aux dépens du Parti libéral, ce qui fut la conséquence du mode de scrutin législatif.

En régime parlementaire, le SUM1T permet l’avènement du parlementarisme majoritaire. L’une des deux grandes formations (le parti qui remporte les législatives) a quasiment l’assurance d’obtenir à elle seule la majorité absolue des sièges (226/650). Le Royaume-Uni bénéficie donc de la stabilité gouvernementale (gouvernement de législature). Le gouvernement ne risque pas d'être renversé, et il dispose des moyens juridiques et financiers nécessaires pour mener à bien sa politique. L'alternance est régulière mais le rythme du balancier est parfois très lent. Toutefois, en dehors même de la Chambre des Communes, il existe une véritable responsabilité politique du Premier ministre devant son propre groupe parlementaire. Ainsi, depuis 1945, plusieurs Premiers ministres ont été contraints de démissionner par leur propre majorité parlementaire : Sir Anthony Eden (janvier 1957), Harold Macmillan (octobre 1963), Margaret Thatcher (novembre 1990), Tony Blair (juin 2007).

Ce parlementarisme majoritaire débouche sur un régime de concentration des pouvoirs au profit de la majorité : le gouvernement et l'assemblée ne sont plus des organes antagonistes, et la séparation des pouvoirs passe entre « la majorité » (gouvernement + parlementaires de la majorité formée d'un parti politique ou d'une coalition homogène de partis) qui gouverne en légiférant et en exécutant les lois, et « l'opposition » qui contrôle au moyen des questions écrites, des questions orales, et des travaux des assemblées parlementaires.

De plus, le SUM1T est un mode de scrutin extrêmement démocratique : le même jour, les électeurs de la circonscription choisissent leur député, votent pour un programme politique, et élisent quasiment le Premier Ministre au suffrage universel direct. Le bipartisme favorise l'établissement d'un véritable statut de l'opposition. Interlocuteur privilégié du Premier ministre, le leader de l'opposition est depuis 1937 (au Royaume-Uni) à la tête d'un « cabinet fantôme » (« Shadow cabinet »), dont les « contre-ministres » suivent la gestion du département ministériel qui leur a été virtuellement attribué.

Sur le plan institutionnel, le SUM1T renforce l’autorité du Premier ministre (quasiment élu au suffrage universel direct), et finalement la prépondérance du Premier ministre adossé à sa majorité parlementaire ; le locataire du 10 Downing Streat est certes le véritable chef de l’exécutif, mais le SUM1T a conduit à une véritable présidentialisation du pouvoir, et il existe même une forte prédominance du Premier ministre sur le Parlement.

Toutefois, le SUM1T présente certains inconvénients. Ce mode de scrutin écrase la réalité politique. Le vote utile entraîne la sous-représentation (voire la non-représentation des courants minoritaires, avec un risque d’apparition d'une opposition extra-parlementaire). En outre, les électeurs les moins convaincus, dits « flottants », font la décision. Le SUM1T amplifie en sièges la victoire du parti qui remporte les élections. Cependant, les petites formations politiques – tout du moins celles dont l’implantation n’est que locale – peuvent tirer leur épingle du jeu grâce à ce mode de scrutin. Ainsi, lors de législatives de 2017, le Parti national écossais obtient 35 députés (soit 5,4% des sièges) avec seulement 3% des voix nationales.

Exceptionnellement, le parti vainqueur en sièges est minoritaire en voix : les conservateurs britanniques ont ainsi obtenu le poste de Premier ministre (Winston Churchill) aux dépens des travaillistes en 1951, alors qu'en 1974 ce sont les travaillistes qui ont tiré profit d'un tel scénario (Harold Wilson Premier ministre) ; cette situation survient lorsque les résultats sont très serrés entre le parti conservateur et le parti travailliste ; de plus, le découpage des circonscriptions électorales est susceptible de défavoriser l’une des deux formations (en raison de l’évolution démographique).

Or, des menaces récentes pèsent sur le bipartisme. Ainsi, les élections générales du 6 mai 2010 ont produit un « hung Parliament », donc une Chambre des Communes sans majorité absolue. Sauf de février à octobre 1974, le Royaume-Uni n'avait plus connu de « hung Parliament » depuis la période 1922-1935. Le gouvernement Cameron était alors le premier gouvernement de coalition (conservateurs et libéraux) formé depuis 70 ans, depuis le « gouvernement d'Union nationale » constitué par Winston Churchill en 1940 (afin de répondre aux défis de la Seconde Guerre mondiale). Mais, lors des législatives du 7 mai 2015, le Parti conservateur de D. Cameron a obtenu 331 sièges sur 650 (majorité absolue à 326), refermant ainsi la parenthèse du gouvernement de coalition. Les menaces pesant sur le bipartisme semblaient donc avoir disparu.

Toutefois, les élections anticipées du 8 juin 2017 ont généré un nouveau « hung Parliament », le Parti conservateur de T. May n’obtenant que 318 sièges (majorité absolue à 326). Le 29 juin 2017, T. May a certes obtenu un vote de confiance, mais grâce au soutien des 10 députés du « Parti unioniste démocrate » d’Irlande du Nord. 

C – Le scrutin de liste majoritaire, mode de scrutin pour les élections locales

Ce mode de scrutin est particulièrement injuste puisque le parti vainqueur remporte tous les sièges dans la circonscription. Ce mode de scrutin n’est pas utilisé pour les législatives, mais il est parfois mis en oeuvre dans certains pays pour les élections locales.

Ainsi, en France, avant la loi du 19 novembre 1982, dans chacune des 36 800 communes (environ 35 300 aujourd’hui), la liste vainqueur remportait tous les sièges, les autres listes aucun, et ceci quel que fût le nombre d’habitants de la commune. Certes, ce mode de scrutin permettait d’obtenir une majorité (et même l’unanimité !!!), majorité indispensable pour assurer la gestion d’une collectivité territoriale. Mais ce mode de scrutin est peu démocratique : en effet, l’opposition n’est pas représentée, et ne peut donc pas exercer sa mission de contrôle sur la gestion de la commune. À partir de la loi du 19 novembre 1982, ce mode de scrutin ne subsiste que dans les communes de moins de 3500 habitants, un mode de scrutin mixte étant instauré pour les communes de 3500 habitants et plus ; enfin, de façon heureuse, la loi du 17 mai 2013  a abaissé à 1000 habitants le seuil de population au-delà duquel les conseillers municipaux sont élus avec ce mode de scrutin mixte (cf. infra). Donc, le scrutin de liste majoritaire à deux tours ne subsiste que pour les communes de moins de 1000 habitants.

II -– La représentation proportionnelle (RP)

Les sièges sont répartis en fonction du nombre de voix obtenues par les différentes listes en présence : le principe est simple mais sa mise en œuvre complexe. Deux opérations doivent être réalisées : l'attribution des sièges de quotient, puis des sièges de restes. Les restes sont souvent utilisés au niveau local, plus rarement au plan national : deux méthodes sont généralement mises en oeuvre, celle des plus forts restes qui favorise les petites formations, et celle de la plus forte moyenne qui profite aux grands partis. En réalité, il existe d’autres méthodes d’attribution des sièges de restes, notamment celle de Hondt (Belgique, législatives).

A – La représentation proportionnelle, mode de scrutin législatif

La RP a été le mode de scrutin législatif de la France de 1919 à 1928, de 1945 à 1958, et en 1986.

Aujourd'hui, aux législatives, la RP est le mode de scrutin de la plupart des pays de l'Union européenne, à savoir 19/28 : tous les États connaissent la RP sauf le Royaume-Uni (SUM1T), la France (SUM2T), et les 7 pays qui ont opté pour un mode de scrutin mixte.

La RP répond à l'idéal de justice ; en effet, elle donne une photographie très nette des courants politiques, surtout si les sièges sont attribués selon la méthode des plus forts restes, et encore plus si l'ensemble du territoire national forme la circonscription, mais à condition qu'il n'existe pas de seuil de représentativité, ou que ce seuil soit très bas (moins de 2 %).

En revanche, la RP favorise le multipartisme intégral : les alliances entre les partis sont alors instables et éphémères, notamment en France (IVe République), Italie (RP pratiquée de 1947 à 1993), Belgique, Pays-Bas, Autriche, et plusieurs des pays de l'Europe centrale et orientale (où, toutefois, une tendance à la bipolarisation se développe, notamment en Pologne et en Hongrie, pays qui connaissent actuellement la stabilité gouvernementale), etc.

En France (IVe République) : le mode de scrutin législatif, à savoir la RP au scrutin de liste départemental, a provoqué l’instabilité gouvernementale. Le choix de ce mode de scrutin par le général de Gaulle (fin 1945) en vue des législatives de 1946 avait pour objectif de favoriser l’avènement du parlementarisme majoritaire, et donc de mettre fin à l’instabilité gouvernementale connue sous la IIIe République avec le SUM2T. Une telle option traduit la méconnaissance des conséquences politiques et institutionnelles de la RP. En vérité, la sociologie électorale n’existait pas encore en 1945, le célèbre ouvrage Les Partis politiques de Maurice Duverger n’ayant été édité qu’en 1951 ; Maurice Duverger a montré que la technique de vote était une précieuse clé de construction de la scène partisane ; à chaque mode de scrutin correspond un système de partis : la RP génère le multipartisme intégral, le SUM2T engendre le multipartisme tempéré, et le SUM1T permet l’avènement du bipartisme. Avec la RP, le multipartisme intégral a subsisté durant toute la IVe République, même lorsque fut instauré (à partir des législatives de 1951) le système des « apparentements » : ce mode de scrutin était basé sur la RP avec correctif majoritaire au profit des listes apparentées, et a donc fait légèrement évoluer la RP vers un mode de scrutin mixte. Cette modification de la loi électorale fut insuffisante pour pallier les inconvénients de la RP.

Sous la IVe république, le multipartisme intégral était tel qu'il y avait autant de majorités parlementaires que de problèmes politiques à résoudre : laïcité (radicaux et socialistes c/MRP [démocrates-chrétiens] et modérés), politique étrangère et européenne (socialistes et MRP c/PCF), politique économique et sociale (MRP et radicaux c/socialistes et PCF), etc. De plus, en raison de l’absence de seuil de représentativité, la représentation politique était éparpillée : la IVe République s’est transformée en « République des partis ». L’instabilité gouvernementale était telle que 22 gouvernements se sont succédé en 12 ans ; en vérité, il existait une stabilité des ministres dans l'instabilité ministérielle (les mêmes personnalités sont membres de nombreux gouvernements, à l'exemple de François Mitterrand qui sera 11 fois ministre ou secrétaire d'État [1/2]!). L'instabilité gouvernementale était telle que la durée de vie du gouvernement était trop courte pour mener à bien une action politique efficace. Au total, la France est même restée sans gouvernement pendant presque une année sur les douze années de la IVe République, ou plutôt – durant ces 12 mois – les différents gouvernements n’ont pu qu’expédier les affaires courantes !

L'absence de majorité parlementaire stable et cohérente transformait Matignon en citadelle assiégée, et la faiblesse des gouvernements face à l’Assemblée nationale était accentuée par le texte même de la Constitution du 27 octobre 1946.

De façon générale, au premier degré, la RP est le mode de scrutin le plus démocratique, et au second degré le mode de scrutin le plus antidémocratique.

Avec la RP, lors des législatives les électeurs ne perçoivent absolument pas le nom du futur Premier ministre, ni la composition du futur gouvernement, ni son programme politique, ni même son orientation politique. Lors de la désignation du Premier ministre, les parlementaires ou même les états-majors des partis politiques s'entremettent entre la volonté des électeurs et la réalité du pouvoir, au gré des tractations entre les états-majors des partis, la démocratie se transformant en « Partitocratie ».

Ces critiques sur la RP doivent cependant être nuancées. En effet, parmi les démocraties parlementaires qui ont recours à la RP comme mode de scrutin législatif, la plupart de ces pays connaissent actuellement le multipartisme tempéré ou même le bipartisme, et évidemment la stabilité gouvernementale. Cela est dû à deux raisons principales.

En premier lieu, des modalités techniques de mise en œuvre de la RP ; l’instauration d'un seuil de représentativité : afin d'éviter l'émiettement de la représentation, le législateur a presque toujours prévu un seuil de représentativité à 5 % ou plus des suffrages exprimés (parfois 3 % ou 4 %) ; le choix de la méthode de répartition des sièges de restes à la plus forte moyenne afin de favoriser les grandes formations aux dépens des petites ; enfin, le découpage d'une circonscription électorale de dimension réduite, ce dont tirent profit les formations politiques les plus puissantes aux dépens des plus faibles.

En second lieu, le paysage politique du pays concerné ; ainsi, lorsque le nombre de partis jouant un certain rôle dans la vie politique est relativement faible, le pays bénéficie du parlementarisme majoritaire, du multipartisme tempéré, de la stabilité gouvernementale, et parfois même du bipartisme. Connaissent (malgré la RP) une telle situation (notamment) l’Irlande, la Suède, la Finlande, le Luxembourg, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, les 3 États baltes.

Toutefois, malgré les modalités techniques et le paysage politique du pays concerné, la stabilité gouvernementale en dépit de la RP n'est évidemment pas définitive. Ainsi, après une forte instabilité gouvernementale, l'Espagne et le Portugal démocratiques connaissaient le parlementarisme majoritaire, respectivement depuis 1982 et 1985. Or, le parlementarisme non majoritaire est de retour en Espagne depuis les législatives du 20 décembre 2015 puis du 26 juin 2016, ainsi qu’au Portugal depuis les législatives du 4 octobre 2016, et le parlementarisme majoritaire semble menacé dans d’autres pays (Autriche, Suède, principalement) par la récente progression des partis populistes et ultranationalistes, progression favorisée par l’actuelle crise migratoire.

En Belgique, l’instauration de la RP sans seuil de représentativité, l’éparpillement des partis politiques et de la représentation, et l’existence de multiples clivages (idéologiques, géographiques, démographiques, linguistiques, religieux, etc.) contribuent à l’instabilité gouvernementale chronique du pays : devrait même figurer au « Guiness des Records » le gouvernement démissionnaire en juin 2010 du Flamand Yves Leterme, qui a expédié les affaires courantes pendant 541 jours, jusqu’à ce qu’Elio Di Rupo devienne Premier ministre en décembre 2011.  

Aux Pays-Bas aussi, les inconvénients liés à la RP sont accentués par un seuil de représentativité trop bas (0,67%). En outre, de multiples clivages, à la fois historiques, idéologiques, religieux, socio-professionnels, rendent difficile la constitution des gouvernements : il a fallu sept mois pour constituer en 2017 le 3e gouvernement de Mark Rutte, gouvernement résultant de la coalition de 4 partis, coalition qui ne dispose que d’une voix de majorité au sein de la chambre basse.

En Italie, les effets néfastes de la RP (mise en œuvre de 1947 à 1993) ont été accentués par l’absence de seuil de représentativité, et l’existence de multiples clivages, à la fois idéologiques, religieux, géographiques.  

En France, plus que dans tout autre pays, la mise en œuvre aujourd’hui de la RP comme mode de scrutin législatif (souhait exprimé par l’extrême gauche, le PCF, le FN [désormais RN], La France Insoumise, F. Bayrou pour le MODEM) aurait des effets dévastateurs en raison de la diversité de nos clivages historiques, idéologiques, religieux, géographiques, sans oublier la passion des Français pour les débats politiques.

La variété des droites (bonapartiste, orléaniste, légitimiste, autoritaire) et des gauches (socialiste, communiste, radicale, trotskiste, libertaire, etc.) expliquent que 5 partis de droite, 8 de gauche et 2 du centre jouent un rôle politique important, cependant que 69 formations politiques ont présenté des candidats aux législatives de 2017, étant entendu que la RP risquerait d’entraîner l’apparition de nouvelles formations susceptibles de jouer un certain rôle politique, provoquer l’éclatement de LR, voire du PS, mais aussi la création de partis régionalistes et nationalistes représentés à l’Assemblée nationale (Corse et Bretagne).

Le président Mitterrand, grand connaisseur des modes de scrutin, avait eu une idée de génie en 1985. Deux lois ont été promulguées le 10 juillet 1985, une loi organique (passage de 491 à 577 députés), et une loi ordinaire instaurant la RP au scrutin de liste départementale, la répartition des sièges de restes à la plus forte moyenne, sans panachage ni vote préférentiel, enfin un seuil de représentativité afin de pallier le risque d’émiettement de la représentation nationale (seuls sont admises à la répartition des sièges les listes qui [dans le département concerné] ont obtenu au moins 5% des suffrages exprimés). 

Dans la perspective des législatives de mars 1986, le président Mitterrand I fait ainsi changer les règles du jeu électoral en faveur du Parti socialiste et du Front national (!) : cette loi limita – comme prévu – l'ampleur du succès de la droite (RPR [gaulliste] et UDF [giscardienne]) et l'étendue de la défaite des socialistes, tout en affaiblissant l'allié communiste du PS, et en permettant l'élection de 35 députés « frontistes » aux législatives du 16 mars 1986 ! 

La loi du 11 juillet 1986 a rétabli l'ancien mode de scrutin législatif, le scrutin uninominal majoritaire à deux tours, mais la loi organique du même 10 juillet 1985 a été maintenue (donc, 577 députés).

B – La représentation proportionnelle, mode de scrutin pour les élections locales (France)

Depuis les régionales du 16 mars 1986 les conseillers régionaux sont élus au suffrage universel direct, et la RP a été utilisée lors des régionales 1986 à 1998. À cette époque, les sièges de restes étaient répartis à la plus forte moyenne, et le législateur avait prévu un seuil de représentativité de 5% des suffrages exprimés.

Dans une région, comme dans toute collectivité territoriale, l’émergence d’une majorité absolue est évidemment nécessaire pour accomplir les tâches de gestion. Or, les bons résultats du FN dans 5 régions en 1998 ont empêché la constitution d’une majorité absolue en raison de l’absence d’alliances avec le FN pour gérer la région. Cette situation est à l’origine de l’invention du 49.3 régional pour permettre le vote du budget : le projet de budget est considéré comme adopté sauf si un autre projet de budget est présenté (durant un certain délai) et adopté à la majorité absolue des voix.

Finalement, le mode de scrutin a été heureusement modifié : depuis les élections de 2004 les conseillers régionaux sont élus en ayant recours à un mode de scrutin mixte à dominante majoritaire, étant entendu que son  organisation permet d’assurer l’émergence d’une majorité absolue.

C – La représentation proportionnelle, mode de scrutin pour les élections européennes (organisées en France)

Depuis 1978, en France les élections européennes ont lieu au suffrage universel direct et à la RP avec un seuil de représentativité à 5%. À l’origine la circonscription était la France, donc l’ensemble du territoire national, puis la loi du 11 avril 2003 a découpé le territoire en 8 circonscriptions interrégionales. Un projet de loi prévoit de rétablir la circonscription nationale pour les européennes de 2019. Pour ce type d’élection, la RP est un bon choix, car il est juste que tous les grands courants politiques soient équitablement représentés au Parlement européen. Toutefois, le retour à la circonscription nationale est contestable car il éloigne les élus de leurs électeurs. Enfin, et cette critique vaut pour tous les scrutins de listes (et que le mode de scrutin soit la RP, un scrutin de listes majoritaire, un mode de scrutin mixte), les partis (et les apparachiks) jouent un rôle déterminant dans la composition des listes : des incompétents, et même des fainéants (dirait le président Macron !) avec des indemnités très substantielles seront élus à condition d’être en position éligible ! Certains parlementaires européens français sont quasiment absents du Parlement de Strasbourg ; en revanche, d’autres y travaillent avec acharnement !

III – Les modes de scrutin mixtes

Les modes de scrutin mixtes empruntent à la fois au système majoritaire et à la RP. Ils traduisent la volonté du législateur de pallier les inconvénients des scrutins majoritaires et de ceux de la RP, et réciproquement le souci de bénéficier des avantages des scrutins majoritaires et de ceux de la RP.

A – Les modes de scrutin mixtes, modes de scrutin législatif

Le législateur peut les faire varier à l'infini, d'un système mixte à dominante majoritaire (Italie [de 1993 à 2005, Japon]), à un scrutin mixte à dominante proportionnelle (Allemagne, Italie [loi de 2005, puis loi « Rosatellum » du 3 novembre 2017], Grèce). Dans tous  les pays qui ont opté pour un mode de scrutin législatif mixte, la part de système majoritaire donne lieu au SUM1T.

Au sein de l’UE, 7 pays ont choisi ce mode de scrutin : l’Allemagne, l’Italie, la Hongrie, la Grèce, la Croatie, la Roumanie et la Lituanie. Hors de l’UE, notamment le Japon, la Russie, la Géorgie, l’Albanie.

En Italie, conformément à la loi du 3 novembre 2017, à la Chambre des députés comme au Sénat, les parlementaires sont désormais élus pour un tiers au SUM1T, tandis que les deux tiers restants le sont à la RP intégrale, avec un seuil de représentativité fixé à 3% des voix (et 10% pour les coalitions). Ce mode de scrutin mixte est donc à dominante proportionnelle, mais avec la mise en place d’un mécanisme complémentaire ressemblant beaucoup au système des apparentements instauré en France en 1951 (législatives de 1951 et de 1956). En Italie, ce mécanisme des apparentements est principalement dirigé contre le « Mouvement 5 étoiles », parti populiste, antisystème (et inclassable). Or, les législatives (et sénatoriales) du 4 mars 2018 ont débouché sur la formation d’une coalition fragile (inédite et incongrue) entre le Mouvement 5 étoiles (229/630 députés [majorité absolue à 316]) et la Ligue (extrême droite [124 députés]) et sur la constitution du gouvernement Conte (le 69e gouvernement de l’Après-Guerre). 

En Allemagne, le système du double vote confère une grande originalité au scrutin mixte. Les 598 sièges au Bundestag sont répartis sur une base égalitaire (299 + 299) en deux catégories.

Les députés allemands sont élus au SUM1T dans le cadre de circonscriptions fédérales, et à la RP (selon le système de « Hare-Niemeyer ») dans le cadre de chaque Land. Les premiers bulletins permettent d'obtenir au SUM1T 299 députés qui sont donc titulaires d'un « mandat direct ». Les seconds bulletins, centralisés dans le cadre des Länder, permettent d'élire à la RP les 299 autres députés sur des listes présentées par des partis politiques. L'octroi des sièges avec la deuxième voix, donc au titre de la RP, est lié à l'obtention de 3 mandats directs avec la première voix (SUM1T) ou de 5 % des suffrages au plan fédéral avec la deuxième voix (RP). La RP joue donc ici un rôle prépondérant, et certains auteurs parlent même de RP « personnalisée ».

Le second vote (pour les listes présentées par les partis dans le cadre du Land) est d'autant plus déterminant que l'attribution totale des sièges est réalisée par référence aux sièges de Land : donc, si (dans un Land) les sièges obtenus au titre des premiers votes (SUM1T) dépassent le nombre de sièges auquel il a droit au titre des seconds votes (liste et RP), il conserve les sièges excédentaires et le nombre de députés au Bundestag est augmenté d'autant (« Überhangsmandate », 631 sièges en 2013 au lieu des 598 théoriques). À la suite des législatives de septembre 2017, l’augmentation spectaculaire du nombre de sièges a permis l’entrée au Bundestag de 709 députés (au lieu des 598 théoriques).

Ce mode de scrutin mixte est à dominante proportionnelle, et constitue une sorte de RP personnalisée. Il est donc difficile pour une formation politique d’obtenir la majorité absolue des sièges. Ainsi, le parti démocrate-chrétien avait été contraint à une Grande Coalition (CDU-CSU et SPD) malgré une magnifique victoire aux législatives du 22 septembre 2013 (43% des voix et 49% des sièges, soit 311 sur 631, la démocratie-chrétienne étant à seulement 5 sièges de la majorité absolue). Or, cette majorité absolue, à ce jour, n’a été atteinte que par la CDU-CSU du chancelier Konrad Adenauer lors des législatives de 1957 !

Mais surtout, à la suite des législatives du 24 septembre 2017, l’Allemagne a connu une crise politique et institutionnelle inédite depuis 1949. En effet, la CDU-CSU d’Angela Merkel n’a obtenu que 246 sièges sur 709 (score le plus faible depuis 1949, 33% des voix et 34,70% des sièges), le SPD 153 sièges (score historiquement bas, 20% des voix et 21,7% des sièges), l’AFD (extrême droite) entre au Bundestag (94 sièges, soit 12,6% des voix et 13,25% des députés, 0 députés en 2013), le FDP (les libéraux) réintègre le Bundestag (80 députés, 0 en 2013), Die Linke [Gauche radicale] 69 sièges,  et Die Grüne (les Verts) 67 députés.

Après l’échec d’une tentative de coalition CDU-CSU+FDP+Die Grüne, la coalition précédente CDU-CSU+SPD a finalement été reconduite, et Angela Merkel a été réélue chancelière le 14 mars 2018 (4e mandat). Lors d’une étonnante crise à l’italienne, l’Allemagne est ainsi restée sans gouvernement pendant 171 jours, A. Merkel ne pouvant qu’expédier les affaires courantes durant cette période. 

Le mode de scrutin mixte (avec dominante de la RP) favorise l’apparition d’un bipartisme approché (la CDU-CSU et le SPD étant les deux grands partis de gouvernement), mais il ne permet pas à un parti politique allemand (sauf la CDU-CSU en 1957) d'obtenir la majorité absolue des sièges ; cependant, il facilite la formation de gouvernements de coalition autour d'un parti dominant.

En France, initié par le président Macron, un projet de loi organique propose de réduire le nombre de députés de 577 à 404, et le nombre de sénateurs de 348 à 244 ; de plus, un projet de loi ordinaire prévoit l’instauration d’un mode de scrutin législatif mixte : élection de 15% des députés (61) à la RP et de 85% (343) avec notre actuel mode de scrutin (le SUM2T).

Les petits partis et les deux grandes formations politiques et extrémistes (à savoir le Front national [Rassemblement national depuis juin 2018] à droite, mais aussi « La France insoumise » à gauche) devraient être « dopés » par ce mode de scrutin mixte : à l’avenir, une telle réforme risquerait de priver le parti du président (nouvellement élu) de la majorité absolue des sièges à l’Assemblée nationale ; toutefois, ce risque est faible en raison du petit nombre de sièges pourvus à la RP (61/404), étant entendu que le parti du président continuerait à bénéficier du « réflexe pavlovien » de l’électorat, les législatives étant organisées quelques semaines après l’élection présidentielle !

B – Les modes de scrutin mixtes, modes de scrutin pour les élections locales (France)

Les listes doivent être composées alternativement de deux candidats de sexe opposé. Les conseillers régionaux et municipaux sont élus au suffrage universel direct pour un mandat de 6 ans.

1) Élections municipales

Dans les communes de moins de 1000 habitants, les conseillers municipaux sont élus au scrutin de liste majoritaire à deux tours (cf. supra).

Dans les communes de 1000 habitants et plus, le mode de scrutin est mixte à dominante majoritaire. La loi du 17 mai 2013 a abaissé de 3500 (loi de 1982) à 1000 habitants le seuil de population au-delà duquel les conseillers municipaux sont élus avec ce mode de scrutin, lequel (à la différence du scrutin de liste majoritaire à deux tours) permet une représentation de l’opposition au sein des conseils, tout en renforçant la parité puisque les listes doivent être composées alternativement de deux candidats de sexe opposé (dans les communes de 1000 habitants et plus).

Au 1er tour de scrutin, si une liste recueille la majorité absolue des suffrages exprimés, elle obtient la moitié  des sièges en arrondissant à l’entier supérieur (prime majoritaire), puis les sièges restant à pourvoir sont répartis à la RP à la plus forte moyenne entre toutes les listes qui ont obtenu au moins 5% des voix : la liste vainqueur dès la 1er tour a donc l’assurance d’obtenir plus de 75% des sièges.

En cas de second tour, seules restent en lice les listes qui ont obtenu au moins 10% des voix au 1er tour ; toutefois, une liste qui a recueilli entre 5% et 10% des voix peut fusionner avec une liste qui a obtenu au moins 10% des suffrages : cela suppose un accord entre deux listes et la composition d’une nouvelle liste. À l’issue du second tour, la liste qui recueille le plus de voix (la majorité relative suffit) obtient la moitié des sièges (en arrondissant à l’entier supérieur), puis les sièges restant à pourvoir sont répartis entre toutes les listes qui ont obtenu au moins 5% des voix (v. le mode de répartition des sièges évoqué pour le 1er tour). Ce mode de scrutin donne l’assurance à la liste vainqueur d’obtenir la majorité absolue des sièges, ce qui lui permet de gérer la collectivité territoriale, tout en étant soumise au contrôle de l’opposition qui se trouve représentée de façon significative.

2) Élections régionales

Pour l’essentiel, ce mode de scrutin mixte est comparable à celui utilisé pour les municipales dans les communes de 1000 habitants et plus, avec cependant une différence notoire : la liste vainqueur, que ce soit au 1er ou au second tour, bénéficie d’une prime majoritaire de seulement 25% des sièges (contre 50% pour les municipales), puis les sièges restant à pourvoir sont répartis à la RP (à la plus forte moyenne) entre toutes les listes qui ont obtenu au moins 5% des voix ; quoiqu’il en soit, la liste vainqueur a l’assurance de capitaliser plus de 50 % des sièges (67% au moins) ; de surcroît , les sièges attribués à chaque liste sont répartis entre les « sections départementales » qui la composent au prorata des voix (selon la règle de la plus forte moyenne) obtenues par la liste dans chaque département.

En conclusion, les modes de scrutin exercent bien une influence déterminante sur le fonctionnement des Institutions, mais aussi sur l’exercice de la démocratie locale.

Gilles Champagne

Résumé approfondi de la conférence du 24 avril 2018 présentée par Gilles Champagne, maître de conférences en droit public (conférence actualisée au 30 juin 2018)