La Chine, État géant, État-continent et État-civilisation, fascine, impressionne et interroge. Si l’on croise les données géographiques et démographiques, elle bénéficie depuis toujours de l’effet de taille auquel s’ajoute une rente de situation. « L’empire du milieu » est au cœur, en effet, de l’Asie majeure, entre les plus hautes montagnes du monde et le plus vaste des océans de la planète. Seule civilisation ancienne encore vivante, elle s’était immobilisée, jusqu’à être semi-colonisée. Réveillée par ses nationalistes, ses communistes et Deng Xiaoping, elle connait de nos jours une véritable renaissance.

En 2012, La Chine est « une puissance émergente émergée ». La question ne semble plus être  qu’elle parvienne bientôt au premier rang, mais, quant elle aura effectivement rattrapé les États-Unis. Puissance complexe, grande puissance pauvre, l’objet de cette contribution est de dresser un premier bilan des « trente glorieuses à la chinoise » et de repérer  les défis, forcément à sa mesure, auxquels est confrontée la Chine contemporaine…

Peuple de paysans nombreux organisés en lignées familiales hiérarchisées et soumises à un empereur, la Chine est la plus grande ethnie du monde. Les Han, enfants de la terre jaune, reliés par l’écriture constituent un peuple homogène autour duquel gravitent des minorités et des étrangers. Industrieuse, organisée et intelligente, la Chine avait, souvent et bien avant nous, presque tout inventé, mais elle avait fini par basculer dans l’isolement, l’arrogance et la suffisance qui lui ont masqué la révolution industrielle partie d’Angleterre. C’est ce qui lui valut un siècle d’enfer, de défaites et d’humiliations, contre lesquelles réagirent le Parti nationaliste de Sun Yat-Sen (qui mit bas l’empire et voulut instituer une République nationale, démocratique et sociale) et le Parti communiste de Mao Zedong qui pratiqua la Révolution « au bout du fusil ».

L’homme qui a réveillé la Chine

Selon le « petit timonier », Deng Xiaoping, « l’héritage de Mao peut être validé à 70% ». Ce qui peut nous surprendre, compte tenu des erreurs et des crimes en série imputables à l’empereur rouge, à son goût du pouvoir et sa fuite dans l’utopie radicale. Mais le peuple chinois lui reconnaît la restauration de l’État, en 1949, la simplification de l’écriture (civilisation du signe) et l’égalité  juridique des femmes, « l’autre moitié du ciel ». Mao a cru que la Chine retrouverait son rang par ses seuls moyens (« compter sur ses propres forces »), ce qui isolait toujours la Chine. La géniale intuition politique de Deng consiste à penser que si la révolution ne fait que bouleverser, la réforme, graduelle, quant à elle, transforme réellement un pays. Par ailleurs, il met littéralement l’étranger au service du national, c’est l’ouverture. Pouvoir fort (l’ordre par peur du chaos) et promesse de « petite prospérité », tel est le nouveau rêve chinois. Le nouveau pouvoir a compris, dès 1978, tout le parti qu’il pouvait tirer de la mondialisation, à la suite des NPI asiatiques, en jouant sur les avantages comparatifs de la Chine qui, dès lors, « attire l’oiseau sur la branche » (capitaux, technologie et marchés étrangers). La Chine (entre 20% et 30% de l’humanité) a toujours pesé, selon les séries statistiques d’Angus Maddison, dans la même proportion dans l’économie mondiale. Descendue à 2% à la fin de la révolution culturelle. Elle est remontée à 12% actuellement de cette économie mondiale, en route pour les 20%, ce qui correspond, avec logique et harmonie, selon les Chinois, aux fondamentaux du monde… Que la Chine reprenne la place et le rang qu’elle n’aurait jamais dû perdre !

Ranking…

Aujourd’hui, chacun peut mesurer son nouveau poids : grands travaux et infrastructures (elle fait travailler les deux tiers des grues de la terre), « l’atelier du monde » qui remonte la filière industrielle avec ses champions nationaux aux mains du Parti (du « made in China » au « made by China »), la transformation de la puissance en influence («soft power »), via ses médias, ses nouveaux réseaux (Confucius), le classement de Shanghai des universités du monde, son rang olympique qui dispute la première place aux États-Unis, mais, aussi, son budget militaire, devenu le second du monde, sa préemption de ressources (achats de terres, de la moitié du minerai de fer mondial, d’hydrocarbures, etc…). Devenue, depuis 2009, le premier pollueur du monde, la Chine a subi des désastres écologiques, mais elle n’entend pas être bannie par les anciennes nations industrialisées qui ont pollué avant elle. Première dans l’éolien et le solaire, elle entend devenir une grande puissance verte. Elle rénove ses centrales thermiques et parie sur la voiture propre…

Géopolitique

Sa nouvelle présence géopolitique  est impressionnante : partenariats avec l’Amérique latine, dans le  « pré carré » traditionnel des États Unis, « Chinafrica », groupe de Shanghai, « stabilisation » de la péninsule coréenne (6 partenaires), accords de libre échange avec l’ASEAN, Sommets des BRICS (pour Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du sud), Jeux de tubes (oléoducs et gazoducs) en Asie centrale, « collier de perles » en Asie méridionale, sans compter ses chantiers navals, ses ports de commerce, les plus importants du monde et les conteneurs (elle fabrique 80% de la production mondiale). Son commerce extérieur reflète l’état de la locomotive de l’économie mondiale, qui nous vend du contenant et du contenu, en somme. Sa monnaie, le yuan ou renmimbi, « monnaie du peuple », considérée par beaucoup comme sous-évaluée, arme déloyale dans la concurrence, encore inconvertible, entame prudemment, mais sûrement, son internationalisation, via Hongkong et, bientôt, Shenzhen.

Défis chinois

Si la Chine se préoccupe au premier plan de son développement qui, seul, peut préserver son unité et sa sécurité, elle est cependant aux prises avec bien des défis.

D’abord son rapide vieillissement, conséquence de la politique de l’enfant unique, âgée elle-même de 33 ans déjà… La Chine risque d’être vieille avant d’être riche et  de manquer de main d’œuvre ! Pour la première fois de son histoire, sa population urbaine est supérieure à sa population rurale (c’est révolutionnaire pour un peuple de paysans !). Surtout, la Chine est devenue le pays des inégalités (par exemple, on est trois fois moins riche à la campagne et les différences régionales sont très accusées. « Go West » : il s’agit de faire remonter la croissance du littoral vers la Chine intérieure. Ces inégalités sont renforcées par la corruption. Le pays connait de plus en plus des « incidents de masse » (révoltes ou jacqueries, il y en a près de 100.000 par an), durement réprimées par les autorités. Le budget de l’Intérieur (celui de la police) est supérieur à celui de la Défense. Il est vrai que la Chine peut aussi  être son meilleur ennemi…

Ensuite, l’empire commence à subir les effets de la crise mondiale sur son modèle du « tout export ». Son économie, encore vigoureuse, ralentit, Ses jeunes diplômés des universités ont des difficultés à trouver du travail. La Chine découvre l’interdépendance, alors qu’elle est en surcapacité et qu’elle a surinvesti. Il lui faut moins exporter et davantage consommer. Son paradoxe, c’est que, communiste, elle n’est pas assez sociale. Son marché intérieur est son avenir, elle doit passer du quantitatif au qualitatif. Elle bute aussi sur des problèmes de sécurité alimentaire et de pollution qui exaspèrent sa population. Les finances de ses banques restent opaques  et celles de ses collectivités provinciales et locales sont déséquilibrées. Leurs dettes deviennent préoccupantes en 2012, au moment où le gouvernement leur demande  pourtant un second plan de relance, après celui de 2009.

La croissance chinoise, qualifiée par le Premier ministre Wen Jiabao de « déséquilibrée, instable et non durable » trahit les limites du modèle de développement actuel. Comme chez nous, la Chine doit en inventer un nouveau. Comment la nouvelle équipe au pouvoir, issue du XVIIIème Congrès du PCC (74 millions de membres) à l’automne 2012 va-t-elle gérer une société civile enrichie, plus instruite, davantage informée, qui utilise un milliard de téléphones mobiles et mobilise plus de 500 millions d’internautes ? Capables de contourner la censure, malgré 30.000 ou 40.000 cyber-policiers. La quatrième génération d’empereurs rouges devra être dynamique et inventive…

« Eux et nous »

Enfin, il faut comprendre que la Chine n’a pas l’intention de conquérir le monde, malgré l’activité spectaculaire de sa diaspora, (ses habitants sont plutôt des paysans et, surtout, des négociants et des épiciers). En revanche, son développement, en tâche d’huile, éventuellement prédateur, sur une planète aux ressources limitées, inquiète. La Chine, grand vainqueur de la mondialisation (cf sa croissance depuis son adhésion à l’OMC en 2001), ne peut espérer se développer aux dépends du reste du monde. Elle fait son apprentissage de l’altérité. Ne désirant nullement se substituer aux États-Unis comme gendarme du monde, celui-ci  lui demande d’assumer les nouvelles responsabilités à la mesure de son rang, ce qu’elle craint lui coûter cher… Sous l’effet de la dureté de la crise économique actuelle, les autres nations exigent davantage d’équilibre et de réciprocité et peuvent se montrer moins bien disposées vis-à-vis d’elle.

C’est souligner à quel point la Chine est, comme l’Occident, à une croisée des chemins. De ses options, dépend le reste du monde. Une Chine prospère et stable est un atout pour l’intérêt général.  Son échec serait une catastrophe pour tous. Son « miracle économique », fruit de son immense travail et de ses talents, a fait reculer la pauvreté et a généré chez elle une dynamique d’espoir, bien plus positive que notre perception nostalgique d’un déclin relatif d’un Occident qui a prêché des valeurs qu’il ne pratiquait plus guère… Les Chinois croient en un avenir meilleur pour leurs enfants quand l’Ouest nourrit des doutes pour les siens…

2014 consacrera le cinquantième anniversaire de la reconnaissance de la République Populaire de Chine par le Général de Gaulle. L’entente, la détente et la coopération qu’il préconisait restent sans doute pour nous le sillon à creuser et « la voie » (dao) pour les Chinois. Réveillée, la Chine qui court nous interpelle à son tour…

Pour aller plus loin :

Le monde chinois (2ème édition, 2008), par Claude Chancel et Eric-Charles Pielberg, Presses Universitaires de France.

 Fondation Prospective et Innovation, Poitiers, Palais des Congrès du Futuroscope, Colloque international annuel, présidé par Monsieur le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, par exemple, 31 août 2012 « la Chine et les BRICS, quel destin commun ? »

 

 

Par Jean-François Susbielle (ingénieur civil des Mines, diplômé de sciences politiques)

Introduction : Le PIB de l’Inde est le tiers de celui de la Chine, qui est lui-même le tiers de celui des Etats-Unis. Elle sera, demain, une très grande puissance. Elle le sait et s’y prépare.

I – Le sous- continent indien : 5000 ans d’histoire.

Aryens et Dravidiens.

L’empire britannique des Indes orientales

L’Inde indépendante.

L’entrée dans la mondialisation.

II – La mosaïque indienne.

La diversité indienne : 28 Etats, 1600 langues, 15 écritures officielles.

Religions : le nationalisme indou face à l’islam et aux chrétiens évangéliques.

Démocratie indienne et PC chinois.

III — L’Inde, grande puissance…en devenir.

Les grandes dynasties du capitalisme familial indien.

Informatique et pharmacie, piliers de la puissance indienne.

Bollywood à la conquête du monde.

IV– L’Inde et ses voisins.

Pakistan, Cachemire et Afghanistan : l’épine dans le pied.

Népal, Sri Lanka, Tibet.

Cohabiter avec la Chine.

L’Amérique et le « quadrilatère de la démocratie ».

V — L’ Inde, grande puissance mondiale.

L’Inde et le feu nucléaire.

L’Inde et l’Afrique.

Inde, Etats-Unis et ONU.

Conclusion : Deux géants d’Asie entre guerre et paix.

Livre de référence : Inde-Chine à l’assaut du monde, rapport Antheios, PUF, 2006

(participations de Claude Chancel et de Eric-Charles Pielberg).