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… régime autoritaire du Moyen Orient issu d’une minorité religieuse, en l’occurrence ici, les Alaouites. Comment une telle communauté, jadis méprisée et rejetée par la majorité sunnite [1] du pays, a-t-elle pu se retrouver associée à l’exercice du pouvoir du clan Assad issu de ses rangs ? Peut-on réellement considérer les Alaouites comme musulmans ? A l’issue de la guerre civile [2] qui fait rage actuellement en Syrie, quel peut-être leur avenir ?

Sans vouloir …

Tags: alaouites arabe chiites moyen orient sunnites Syrie

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Avec l’éviction du pouvoir  en Egypte du Président Morsi et des Frères Musulmans, la révolution égyptienne est entrée dans une troisième phase qui dépasse les seuls enjeux égyptiens pour conduire vers une nouvelle donne géopolitique au Proche-Orient. 

Jusqu’à présent, les révolutions arabes ont chassé du pouvoir le dictateur en place [Ben Ali en Tunisie, Kadhafi en Libye et Moubarak en Egypte] ou ont échoué au Yémen, à Bahreïn et en Syrie pour des raisons spécifiques. Lorsque des élections libres ont pu être organisées, constituant ainsi une deuxième phase, ce sont les Frères Musulmans qui ont raflé la mise : Ennahda en Tunisie, le Parti de la Liberté et de la Justice (créé en juin 2011) affilié aux Frères Musulmans, en Egypte. Seule force politique organisée avec un appareil de parti solidement structuré depuis de longues années, soit dans la clandestinité, soit partiellement associée au jeu politique[1] comme membre de la confrérie reconnue et non comme membre d’un parti politique islamiste qui lui, était alors refusé. Ces partis islamistes qui avaient accepté la démocratie, au sens où la majorité l’emporte, semblaient devoir occuper le pouvoir un certain temps dans cette phase de transition, à tel point que les démocraties occidentales, Etats-Unis en tête[2], avaient misé sur eux. L’AKP turque avec son succès économique semblait être le modèle à suivre. Les Frères devenaient fréquentables aux yeux de l’occident.

 Le Président Morsi élu démocratiquement semble un temps jouer le jeu souhaité par les Américains dans leur souci sécuritaire à l’égard d’Israël : Morsi et le général Sissi procèdent à la fermeture des tunnels qui ravitaillent le Hamas de la bande de Gaza en armes iraniennes.

C’était sans compter avec l’évolution de l’opinion d’une grande partie de la société égyptienne. Le Président Morsi élu en juin 2012 par une diversité de voix au-delà de celles des Frères, dont des voix de libéraux, croit qu’ enfin l’heure des Frères Musulmans est arrivée et qu’il peut sans crainte mettre en œuvre le programme politico-religieux où l’islam et le Coran sont au centre. Il n’a pas compris qu’une partie de ses électeurs avaient voté pour lui seulement par hostilité au dictateur Moubarak et aucunement en faveur de son programme politico-religieux. Dès la fin de l’année 2012, face à ses intentions d’user de pleins pouvoirs, la société égyptienne se cabre de plus en plus, toute une partie de son électorat le lâche, les libéraux comme certains Frères déçus par une absence d’efficacité de sa politique économique.

Le 3 juillet 2013, suite à des manifestations  de rue d’une très grande ampleur, l’armée destitue le président Morsi, président  issu des Frères Musulmans et élu en juin 2012. Face aux réactions des Frères qui n’entendent pas se laisser voler leur victoire, l’armée dirigée par le général Sissi, qui se retourne contre ses anciens amis, réprime par le sang les pro-Morsi. L’Organisation des Frères Musulmans est décapitée, puis interdite d'expression, elle retourne à la clandestinité qu’elle a déjà connue, entre autres sous Nasser dans les années 50. La question d’une similitude avec la situation de l’Algérie des années 90 se pose : en 1992 le parti islamiste algérien, le FIS[3], qui allait remporter les élections, dissout par décret (et avec l’accord de la France), se réfugie dans la lutte clandestine entraînant de ce fait une terrible guerre civile de  dix ans.

Cette forte opposition d’une importante[4] partie de la population aux islamistes au pouvoir divise désormais la société égyptienne de manière durable. Le clivage passe parfois au sein d’une même famille. Jamais les haines n’ont été aussi manifestes. Cependant, les populations qui soutiennent le « coup d’Etat » militaire ne sont pas homogènes : le spectre est large, des anciens communistes jusqu’aux salafistes bien contents de voir éliminer les concurrents islamistes, en passant par les libéraux qui préfèrent mettre leur  idéal de démocratie en veille par peur d’un régime islamique dur imposé.

Cette opposition de plus en plus nette contre les islamistes au pouvoir, se rencontre dans d’autres pays musulmans : en Tunisie contre le parti Ennahda[5], en Turquie contre le parti AKP d’Erdogan[6] au pouvoir. La société civile qui dans un premier temps a surtout exprimé un besoin de justice, de reconnaissance, exprime désormais de plus en plus son aspiration démocratique. Assad en Syrie applaudit des deux mains le renversement de Morsi, et souligne ainsi qu’il est dans le vrai en luttant contre ceux qu’il nomme terroristes islamistes (les rebelles pour les occidentaux).

Un clivage nouveau apparaît ainsi au sein du monde sunnite : pour ou contre l’islam politique. Partout les islamistes semblent affaiblis par ces vagues de protestations, mais également divisés sur la question de l’exercice du pouvoir. Auparavant, le monde sunnite semblait soudé, soit dans son hostilité à Israël jadis, ou plus récemment à l’égard du monde chiite. La dénonciation des dangers issus d’un arc chiite actif au Proche-Orient était encore tout récemment le thème unitaire favori. Avant les printemps arabes, deux faits majeurs, la révolution iranienne de 79 et le renversement de Saddam Hussein en Irak en 93, ont déstabilisé toute la région en faisant émerger un pouvoir chiite longtemps réprimé par les sunnites. Depuis, certains voient à l’œuvre un arc chiite allant de l’Iran à la Syrie (Alaouites) et au Liban (Hezbollah) avec l’Irak au centre, sans oublier le Hamas à Gaza.

Cet arc chiite résulte essentiellement d’un regard sunnite. L’appellation même vient d’une entente entre le roi de Jordanie et l’ex-président égyptien Moubarak qui pensaient ainsi attirer l’attention de leur allié américain sur un danger commun. La réalité est toute autre. Le mouvement islamiste Hamas à Gaza est sunnite, son entente, désormais terminée, avec les chiites du Hezbollah libanais et les Iraniens n’étaient qu’une tactique anti israélienne et non une entente idéologique. Les Alaouites en Syrie dont est issu Assad n’ont rien de chiites, on est même en droit de se demander s’ils sont véritablement musulmans.[7]Lors de la terrible guerre de 10 ans entre l’Irak et l’Iran, les chiites irakiens (des Arabes persécutés par Saddam Hussein) restèrent fidèles à leur pays et ne rejoignirent pas les chiites iraniens (qui sont  Perses et non pas arabes). De même l’Iran chiite délaisse l’Azerbaïdjan chiite voisin au profit de bonnes relations avec l’Arménie chrétienne. Les intérêts nationaux l’emportent sur d’éventuelles affinités religieuses : L’Iran craint pour l’intégrité de son territoire face au voisin Azerbaïdjan qui pourrait être tenté par l’aventure d’un «grand Azerbaïdjan » incluant le nord-ouest de l’Iran où vit une forte minorité d’Azéris (dont est issu le guide suprême Ali Khamenei). Le chiisme n’a pas d’unité sur le plan ethnique, on y retrouve bien entendu des Perses, mais aussi des Arabes et des Turcs. Certes de nombreuses monarchies du Golfe, dont l’Arabie, qui ont sur leur territoire des minorités chiites, soupçonnent constamment l’Iran de vouloir les déstabiliser. Un arc chiite manipulé par l’Iran est un fantasme utilisé parfois pour réprimer une révolte comme lors du « printemps » de Bahreïn à 70% chiite mais dirigé par un pouvoir sunnite. La contestation chiite fut sévèrement réprimée par l’armée aidée par les Saoudiens et de troupes des pays du Golfe. Le seul cas de véritable manipulation par l’Iran est le Hezbollah libanais.

 Le conflit syrien est aussi l’occasion de tensions dans la région, entre, d’une part l’Iran qui soutient le régime d’Assad, et d’autre part, l’Arabie et le Qatar qui rivalisent dans leur aide aux rebelles.

L’Arabie saoudite qui déteste les islamistes Frères Musulmans par peur d’une contagion de rébellion dans le royaume[8], soutient les salafistes qui, sauf exception  récente, s’abstiennent de politique, préférant prêcher un islam plus pur de retour aux sources. L’éviction des FM du pouvoir en Egypte est inespérée pour l’Arabie qui aussitôt a proposé une très grosse aide financière à l’armée égyptienne, bien plus importante que la somme versée annuellement par les Etats-Unis. A l’inverse, le petit Qatar, turbulent concurrent de l’Arabie connaît lui un sérieux revers. Le Qatar a dès le début aidé au processus d’arrivée au pouvoir des islamistes dont les FM en qui ils voient une classe moyenne plutôt conservatrice et donc sans danger. Pour le Qatar, l’élimination des FM en Egypte est un sérieux échec dont ils essaient actuellement de se remettre en achetant littéralement le Hamas comme on achèterait un club de foot grâce à la manne des revenus de l’exportation du gaz. Depuis 2012, de fait le Hamas qui n’est plus dans le camp de l’ « arc chiite » appelle le Hezbollah libanais à préférer la lutte contre l’ennemi israélien à l’aide militaire apportée à Assad.

Dans le conflit syrien c’est tout l’intérêt du régime d’Assad que de favoriser les divisions parmi les opposants en « salafisant » au maximum l’opposition, ce qui lui permet de se montrer comme le protecteur des minorités entre autres chrétiennes effrayées d’une éventuelle victoire des islamistes. Au contraire, la Turquie avec le parti islamiste AKP au pouvoir, souhaite cette victoire islamiste et appelle de tous ses vœux une intervention militaire internationale qui renverserait Assad.

Les pays du Golfe, sunnites, craignent le succès chiite- Iran,Syrie-, aussi financent-ils abondamment les combattants salafistes y compris contre l’Armée Libre de Syrie démocratique.

« La Syrie devient le cadre dramatique dans lequel les pays du Golfe projettent leur volonté d'éjecter l'Iran de la scène politique régionale. Car la Syrie est la clef de voûte de tout le système moyen-oriental et s'articule aux deux enjeux essentiels qui caractérisent l'inscription du monde arabe dans l'univers : le conflit israélo-arabe et le pétrole » rappelle Gilles Keppel[9]. Le conflit syrien exprime les nouvelles lignes de faille au Proche-Orient où « la coalition "salafistesioniste" – de l'Arabie saoudite et du Qatar ou de la Turquie à Israël et l'Occident -, qui soutient les rebelles, a fort à faire face à la coalition "soviéto-chiite" – de Moscou à Téhéran en passant par le Hezbollah et Bagdad  qui soutient Bachar[10] ».

Le petit Liban proche de la Syrie est de plus en plus concerné par la guerre syrienne, l’afflux de réfugiés atteint ici un niveau record et représente environ 20% de sa population, ce qui est énorme et vient déséquilibrer  un pays constitué de 18 communautés religieuses différentes. Les rivalités entre sunnites et chiites/alaouites s’y traduisent par des attentats et un risque très élevé d’implosion du pays.

La Turquie proche qui soutient les « rebelles » syriens, craint un éventuel démantèlement de la Syrie où déjà les Kurdes au nord organisent leur autonomie (comme en Irak), ce qui pourrait relancer l’idée d’un kurdistan concernant également l’est de la Turquie. Les Turcs sont les plus fervents partisans d’une chute du régime d’Assad par la force.

Si ce régime est mis à bat se posera alors la question du devenir des minorités, alaouites, chrétiennes, kurdes, chiites…que deviendront-ils dans un Etat dominé par des sunnites plus radicaux ? C’est cette crainte qui les pousse à soutenir Assad, ce qui représente environ le tiers de la population.Les chrétiens craignent de subir le sort de leurs coreligionnaires d'Irak, et de ce fait, se sentent incompris par l'occident. Allons-nous assister à la quasi disparition des chrétiens d'orient, communautés installées ici depuis vingt siècles?

Israël est prise entre deux conflits, égyptien et syrien. Si la paix avec l’Egypte est toujours en vigueur, les agissements de jihadistes dans le Sinaï de moins en moins contrôlés par l’armée égyptienne, inquiète. Israël a besoin d’une armée égyptienne forte sur son flanc sud pour éviter que cette péninsule désertique ne devienne un nouveau territoire terroriste en lien avec la bande de Gaza et le Hamas. Sur sa frontière nord le danger peut venir  à la fois du Hezbollah libanais et de l’armée d’Assad, sans négliger une riposte venue d’Iran malgré le nouveau cours politique iranien plus modéré depuis l’élection de Hassan Rohani. Ce dernier doit avant tout améliorer l'état de l'économie de son pays étouffée par les sanctions internationales, pour ce faire il donne des signes et des gages de bonnes intentions, tant sur le dossier nucléaire, qu'à l'égard du monde sunnite (meilleures relations avec l'Arabie par exemple). Mais tout de même l' environnement général reste dangereux, c'est peut-être ce qui pousse Israël à reprendre les pourparlers avec les Palestiniens.

A ces repositionnements des acteurs régionaux, il faut ajouter celui des acteurs extérieurs comme la Russie et les Etats-Unis. Ces derniers sont en perte de vitesse dans la région, leur soutien aux Frères Musulmans égyptiens est sévèrement critiqué, leur aide financière [11]largement distanciée par celle de l’Arabie. La Russie de Poutine semble marquer des points[12], va-t-on assister à son grand retour dans la région dont elle avait été évincée en 1973 sous  la présidence de Carter ? Des actuels alliés américains trop déçus pourraient  être tentés de  se choisir un autre pays protecteur. La Russie fait d'une pierre deux coups, elle apparait comme l'acteur principal de la diplomatie régionale, sans que cela n'arrête pour autant la guerre civile syrienne, laquelle continue à faire monter le prix des hydrocarbures, ce qui favorise grandement l'économie russe.

Sur ces différentes questions, le conflit syrien comme  l’hypothétique armement nucléaire iranien, l’acteur russe devient incontournable dans les négociations à venir. Car en fin de compte, quelque soit  la tentation de l’épreuve de force, in fine la négociation politique est indispensable pour sortir d’un conflit.
 

Christian BERNARD


[1] Comme ce fut le cas dans l’Egypte de Moubarak en 2005 où ils participèrent  alors aux élections à titre personnel.

 

 

 

[2] Dans les années 50, en pleine guerre froide, les US s’intéressent aux FM pour contrecarrer l’influence de Nasser et de son allié soviétique : soutenir les FM pour pratiquer l’endiguement communiste au Proche-Orient.

 

 

[3] Front Islamique de Salut

 

 

 

[4]  L’armée égyptienne parle de 15 millions de manifestants dans le pays (du jamais vu), chiffre plus important que lors des protestations contre Moubarak, ou que les 13 millions d’électeurs du président Morsi.

 

 

[5] Mais ici ce parti au pouvoir l’est au sein d’une Troïka. Ennahda est soupçonné de complaisance envers les milices islamistes radicales et jihadistes. L’assassinat de Chokri Belaid en février 2013 fut le point de départ de ces protestations. Chokri Belaid était le défenseur des droits de l’homme le plus en vue, c’est lui qui avait soutenu la diffusion du film Persépolis qui avait été censuré par les islamistes. Derrière son cas personnel se profile tout un choix de société qui rejette l’imposition d’un régime islamiste. Une différence essentielle avec les FM égyptiens se trouve dans l’attitude de compromis politique. Ghannouchi est un politique alors que Morsi et les FM demeuraient dans la pure idéologie.

 

 

[6] Les manifestants de la place Taksim dans l’été 2013 n’étaient pas ici uniquement pour s’opposer à un projet immobilier, mais bien pour dire non à la nouvelle attitude plus islamiste d’Erdogan : déconstruction du kémalisme et volonté de retour au temps de la domination ottomane  califale sur la région.

 

 

[7] Deux fatwa, politique de circonstance, décrètent qu’ils sont bien musulmans -1936 par le Grand Moufti de Jérusalem-, et qu’ils sont chiites – et 1973 1973, la fatwa du très médiatique Cheikh chiite libanais, Musa Sadr.

Sur la question alaouite voire l’article sur ce site

 http://www.institut-jacquescartier.fr/?s=alaouites&searchsubmit=

 

 

 

[8] Contrairement au wahhabisme qui règne ici depuis deux siècles, qui consiste en un contrat d’accord entre religion et politique.

 

 

 

[9] http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-orient/gilles-kepel-dans-les-pays-arabes-les-islamistes-sont-a-leur-tour-confrontes-a-l-epreuve-du-reel_1233710.html

 

 

 

[10] Gilles Keppel,  op.cit.

 

 

 

[11] Conservée afin de garder le contact malgré le « coup d’Etat » qui aurait dû être une raison de suspension, d’où la prudence américaine d’éviter de qualifier la destitution de Morsi de coup d’Etat.

 

 

 

[12] Sur l’aide de la Russie à la Syrie voir sur ce site : http://www.institut-jacquescartier.fr/?s=russie+syrie&searchsubmit=

 

 

 

 

Si la commémoration du centenaire de la création du Liban par la France le 1er septembre 1920[1] est passée presque inaperçue, les médias français se sont longuement attardés sur la situation dramatique de Beyrouth, et au-delà, sur l’incapacité de l’Etat et de la classe politique libanaise corrompue à être à la hauteur de la situation. Au cœur de l’incurie des dirigeants, c’est bien le système politique confessionnaliste qui est pointé du doigt, accusé de favoriser le clientélisme et le repli communautaire. Les grandes manifestations populaires depuis un an expriment bien cette demande d’un nouveau contrat social qui transcende les affiliations confessionnelles.

Tenter de comprendre l’impasse libanaise passe en grande partie par une meilleure appréhension de ce qu’est ici le confessionnalisme, ses manifestations ainsi que ses origines. Conçu jadis comme facteur d’entente et de paix entre les différentes confessions, il est depuis longtemps déjà décrié comme facteur de sclérose, sans néanmoins être abandonné par les communautés qui en vivent. Ces dernières sont de nos jours au nombre de 18. Comment un si petit pays[2] de la taille d’un grand département français, peut-il être composé d’un si grand nombre de religions ?

I-  Le pluralisme confessionnel a évolué au gré des relations internationales qui ont affecté le Liban, des évolutions démographiques différenciées, mais également des fluctuations géographiques du territoire.

Le terme Liban apparaît déjà dans l’histoire antique, mais comme simple terme géographique, il désigne les lignes de crêtes de la montagne (le Mont-Liban) couverte de forêts de cèdres largement utilisés pour les constructions égyptiennes comme pour les temples successifs de Jérusalem. Ce n’est qu’à partir du XVIe siècle, que le vocable Mont-Liban commence à désigner un début d’entité politique avec l’Emirat druze de Fakheddîn (1591-1635) issu de la grande famille des Maan. Cette Montagne, comme l’on dit désormais, inhabitée dans l’antiquité, va au Moyen-Âge, servir de refuge à trois groupes religieux persécutés par les religions officielles. Des Druzes [3]et des chiites bannis par les autres musulmans sunnites, et les maronites[4] originaires du nord de l’actuelle Syrie, persécutés davantage par les Byzantins orthodoxes que par les musulmans. Les deux groupes religieux majoritaires dans le Mont-Liban, Druzes (considérés comme une ethnie) et maronites vivent ici, isolés, mais en parfaite symbiose jusqu’au milieu XIXe siècle. C’est la forte structure féodale druze qui fournit au départ la base de l’émirat ; c’est la paysannerie maronite en pleine expansion démographique au XVIIIe s. qui en assurera la prospérité économique par le défrichement et le terrassement de ces montagnes semi-arides [5]. L’émir druze Faheddîn, afin de mieux assurer son autonomie face aux Turcs, se lança dans une brillante politique de conquête territoriale, et s’ouvrit à l’occident italien en plein essor. Ainsi, dès le départ, la première entité libanaise est en étroite relation avec l’occident. Après les Maan, une autre famille de la Montagne, les Chehab, d’abord musulmans sunnites, puis convertis au christianisme maronite début XIXe s., dirigea l’émirat libanais à une époque où les premières intrusions occidentales allaient durablement bousculer les fragiles équilibres entre les deux principales communautés, druze et maronite. Ces derniers, déjà en contact avec l’occident depuis la présence des croisés dans la région, vont désormais être le canal principal de l’influence grandissante de l’occident au Levant, à tel point qu’il est courant d’entendre dire que la France a créé en 1920, le Grand Liban, uniquement pour satisfaire cette communauté religieuse liée à Rome, liée à la France, ce qui est un regard quelque peu rapide et simpliste.

Carte du Liban Bing images

En tout cas désormais, ce Grand Liban sous mandat français (1920-1943/45) a une population beaucoup moins homogène que celle de la Montagne, en effet, les plaines côtières sont le domaine des musulmans sunnites, des catholiques et des orthodoxes, le paysage religieux se complexifie. Le monde pauvre et « hérétique » de la Montagne va rencontrer l’univers orthodoxe des villes côtières, une société féodale est associée à une société de marchands et de fonctionnaires ottomans : la montagne et la ville ont fait au Liban un mauvais mariage affirme l’historien Georges Corm.

Avec le littoral, entrent désormais dans l’entité libanaise, de nombreuses communautés chrétiennes qui, pour beaucoup, remontent au plus près des origines[6]. Ces Eglises d’Orient se sont fragmentées au cours de l’histoire selon deux grands types de facteurs : au rythme des conclusions dogmatiques des grands conseils œcuméniques organisés par l’empire byzantin, et à celui des pressions occidentales pour « régénérer » ces communautés jugées archaïques. Prenons l’exemple des Eglises Melkites dont le nom vient de leur attachement à l’Empereur (malka en syriaque) byzantin et à l’autorité du patriarche œcuménique de Constantinople. Par fidélité, ces chrétiens acceptent les conclusions du concile de Chalcédoine de 451 qui considère que le Christ a une double nature, divine et humaine, contrairement aux monophysites qui n’admettent que sa nature divine. De nos jours, ne restent que quatre Eglises monophysites dont deux au Liban[7] (les syriens orthodoxes, les arméniens orthodoxes). En 1724, sous la pression de l’occident, entre autres des missionnaires jésuites et franciscains, certains éléments melkites, à Beyrouth, dans la Békaa et dans le Chouf, optent pour un rapprochement avec Rome, et créent ainsi l’Eglise grecque catholique melkite, une scission d’avec le groupe originel qui prend désormais le nom d’Eglise Grecque orthodoxe.

Les autres Eglises chrétiennes connaissent également ce dédoublement entre orthodoxe (restée orientale) et catholique (liée à Rome, uniate).

Parmi les dernières communautés religieuses reconnues officiellement au Liban, notons les Arméniens, divisés eux aussi entre orthodoxes et catholiques, arrivés par vagues au gré des persécutions ottomanes en 1895, 1909 et 1922, les petites communautés protestantes nées d’un forte activité missionnaire britannique, voire américaine, au XIXe s., regroupées au sein de l’Eglise évangélique syriaque[8], les Alaouites[9] issus de Syrie (l’ethnie de Bachar al-Assad) sont la dernière confession à être officiellement reconnue par le Liban.

De nos jours on dénombre au Liban 18 communautés religieuses reconnues que l’on peut très grossièrement rattacher aux trois grands domaines monothéistes :

  • 12 d’obédience chrétienne (maronite, grec-orthodoxe, grec-catholique (ou melkite), arménienne apostolique, arménienne catholique, syrienne-orthodoxe, syrienne-catholique, assyrienne, chaldéenne, copte orthodoxe, latine et protestante.)
  • 5 d’obédience musulmane chiite, sunnite, druze, ismaélienne et alaouite.
  • 1 minuscule communauté juive également reconnue[10] mais en survie.

Cette mosaïque de communautés n’est pas une mosaïque d’ethnies comme on le dit parfois, la plupart ne sont que des confessions, des églises avec une forte identité, seules quelques unes peuvent être identifiées comme ethnies, c’est le cas des Druzes, des Alaouites, des Arméniens.

II- Comment cette réalité pluricommunautaire libanaise officiellement reconnue se manifeste-t-elle de nos jours ? Cette reconnaissance dans le système politico-juridique constitue un confessionnalisme bien enraciné dans toutes les sphères de la vie libanaise, politique, juridique, administrative, économique, sociale, familiale…ce confessionnalisme est omniprésent.

Dans le domaine des institutions politiques tout d’abord, et c’est certainement l’aspect le plus connu et médiatisé en occident, les trois principales religions se partagent le pouvoir au sommet : le Président de la République est un chrétien (Michel Aoun maronite), le Premier ministre est un musulman sunnite (Mustapha Adib en sept.2020, puis Saad Hariri depuis le 22 oct.- chassé du pouvoir il y a un an) et le Président de la Chambre est un musulman chiite (Nabih Berri – depuis 1992- du mouvement Amal).

Le fonctionnement et l’organisation interne de la Chambre des députés sont également liés à cette logique communautaire : le vice-président, Elie Ferzli, est un grec-orthodoxe, et le président de la commission des lois (la mère de toutes les commissions) est traditionnellement un maronite…

De la même manière le gouvernement maintient un équilibre entre ministres chrétiens et ministres musulmans. A titre d’exemple, le gouvernement de Rafic Hariri en 1995 comprenait 15 ministres musulmans (7 sunnites, 5 chiites, 3 druzes) et 15 chrétiens (6 maronites, 4 grecs orthodoxes, 3 grecs catholiques, 1 arménien, 1 arménien orthodoxe). A l’intérieur de ces deux blocs, les partis rivalisent pour l’obtention des portefeuilles. Si personne ne se bat pour des ministères comme sports et jeunesse, environnement, industrie, voire réforme administrative, les ministères des affaires étrangères, de la défense et surtout des finances sont l’objet d’âpres luttes quitte à faire échouer la constitution d’un gouvernement comme c’est le cas fin septembre 2020 avec l’opposition entre deux formations chiites, Amal et le Hezbollah, pour la maîtrise du ministère des finances !

La Chambre des députés de 128 membres est censée représenter équitablement les chrétiens (64 élus) et les musulmans (64) au sens officiellement reconnu (sunnites, chiites, druzes, alaouites). La nouvelle loi électorale de juin 2017 est très révélatrice des ambiguïtés du système politico-confessionnel libanais. Les députés sont élus pour 4 ans, désormais au scrutin proportionnel, mais en tenant compte du poids démographique local des communautés religieuses. Les actuels députés ont été élus sur cette base en mai 2018, 9 ans après les dernières élections. Le nombre des circonscriptions a diminué (le découpage de 2000 favorisait les Syriens), il est passé de 26 à 15[11].

Dans chaque circonscription les sièges sont répartis entre les communautés religieuses, ou plus exactement entre les 4 musulmanes, les 6 des plus importantes confessions chrétiennes parmi les 12, et il reste une dernière catégorie baptisée « autres chrétiens » dans laquelle d’ailleurs on loge également le groupe des Juifs libanais (appelés ici israélites).

 Dans les 15 circonscriptions, de 5 à 13 sièges selon la taille, 7 sont subdivisées en districts électoraux (caza) où les électeurs peuvent pratiquer le vote préférentiel (on coche au sein d’une liste un candidat qui a sa préférence). Cela incite à choisir une personne de son groupe communautaire, car précisément, la loi n’impose pas le vote communautaire. Un parti politique établi une liste par circonscription en tenant compte des appartenances religieuses locales, il n’y a pas coïncidence entre partis politiques et communautés, par exemple les chiites sont extrêmement divisés entre le Hezbollah et Amal.

Concrètement, la représentation proportionnelle est pondérée par les quotas communautaires fixés par la loi. Dans chaque circonscription, le total des voix validées est divisé par le nombre de sièges à pourvoir, le quotient électoral obtenu donne droit, pour chaque parti qui arrive à ce score, à un certain nombre de sièges en proportion des voix obtenues. Avec la proportionnelle, le problème est toujours celui de la répartition des restes ! Au Liban il est résolu de manière spécifique : si par exemple il reste un siège chrétien à pourvoir, il sera attribué à un candidat chrétien au détriment d’un candidat d’une autre confession, même si ce dernier a obtenu plus de votes préférentiels.

La nécessaire vision commune au sein d’une formation politique entre parfois en conflit avec l’impératif des critères confessionnels, on ne vote pas pour le meilleur, mais pour le représentant de telle ou telle religion[12]. La nouvelle loi électorale qui remplace l’ancien système majoritaire de 1960, n’a pas réussi à faire naître un nouveau paysage politique. La logique communautaire l’emporte toujours !

Une autre nouveauté de ces dernières élections législatives doit aussi être signalée en lien avec le confessionnalisme, c’est la participation, pour la première fois, des Libanais vivant à l’étranger. Il en est question depuis 70 ans, mais de peur que cela ne vienne déséquilibrer le poids relatif de chaque communauté, toute réforme a été repoussée. On estime qu’il y a peut-être 12 millions de Libanais à l’étranger depuis les grandes vagues migratoires du XIXe s. Evidemment, avec le temps, la plupart ont perdu leur nationalité libanaise (qui n’existe d’ailleurs pas avant l’indépendance). Seuls 82 000 se sont inscrits, provisoirement sur les listes électorales de leur village d’origine. Il est prévu qu’en 2022 cette diaspora dispose de 6 sièges réservés[13].

Si les élections sont organisées par la loi, la répartition des fonctions politiques au profit de différentes communautés religieuses n’est prescrite nulle part dans la constitution du pays, cela relève tout simplement de la coutume (non ancestrale, comme on le lit trop souvent !) qui a ici force de loi. Nous Français, ne sommes plus habitués à la loi coutumière, l’écrit est bien plus important que les traditions orales, ce qui n’est pas le cas au Proche-Orient comme le prouvent deux exemples régionaux célèbres : le pacte fondateur de l’Arabie saoudite, fin XVIIIe s., entre le religieux M.ibn al-Wahhâb et le seigneur local M.ibn Saoud est oral, le fameux statu quo qui organise la convivialité dans les lieux saints chrétiens de Jérusalem est aux trois quarts constitués de coutumes, le reste relève de quelques textes d’époques différentes.

Cette répartition des fonctions empêche-t-elle le bon fonctionnement des institutions ? A la tête de l’Etat, cette troïka est censée collaborer pour le bien du pays, mais le plus souvent, chacun œuvre à ses propres intérêts. A l’Assemblée par exemple, le clivage entre la droite et la gauche s’efface parfois devant la prégnance du réflexe communautariste, ce dernier ne disparaît que lors de débats purement « techniques ». Pour le Président du Conseil constitutionnel [récemment crée sur le modèle français, composé de 10 membres, soit 5 chrétiens et 5 musulmans] Isaam Sleimann, les groupes parlementaires ne sont que l’expression de la structure confessionnelle et clanique du pays.

La répartition confessionnelle des postes concerne en fait toute la haute administration civile et militaire. Les six officiers à deux étoiles de l’état-major dirigé par un druze, sont sunnite, chiite, grec-orthodoxe, grec-catholique, le dernier poste est réservé aux minorités (Alaouites, Arméniens). Les maronites sont représentés par le commandant en chef de l’armée. A partir du moment où la structure du pays est construite sur une logique confessionnelle l’armée ne peut pas évoluer autrement, surtout dans les rangs supérieurs[14]. Ainsi, les hauts fonctionnaires sont-ils soumis à une double loyauté, celle due au pays, et celle de la communauté confessionnelle à laquelle ils appartiennent. Lors de sa nomination, le chef d’état-major druze se rend directement au palais de Moukhtara, chez Walid Joumblatt[15]. L’armée se retrouve bloquée dans un système dont elle ne peut pas se libérer quand bien même elle essaie d’effacer complètement les appartenances communautaires dans la formation des soldats où elle réussit. Il est bien évident qu’en temps de crise, ce qui est fréquent au Liban, cette armée est fragilisée, d’autant plus que ses propres forces sont moindres que celles du Hezbollah[16] qui s’est auto-auréolé du titre de seul résistant à l’ennemi israélien !

Ainsi donc, globalement, ce système confessionnel dans le domaine politico-juridique, ne peut que favoriser le clientélisme et la corruption, ce qui est dramatique dans la situation actuelle.

Le confessionnalisme organise également une grande partie de la vie sociale des Libanais, notamment la vie familiale. Au Liban, ce sont les tribunaux confessionnels qui gèrent les affaires de mariage, de divorce ou d’héritage. Les communautés confessionnelles disposent elles-mêmes d’institutions diverses (écoles, sociétés de bienfaisance, sociétés foncières, tribunaux, universités, presse…) qui sont autant d’« Appareils Idéologiques d’Etat » dont le développement est très inégal entre les communautés[17]. La loi reconnaît aux communautés une gestion autonome des statuts personnels de ses membres, les Libanais relèvent donc pour leur vie familiale de 18 droits différents. L’article 19 de la Constitution[18] confère aux chefs des communautés légalement reconnues le droit de saisir le Conseil constitutionnel en vue de contrôler la constitutionnalité des lois relatives au statut personnel, à la liberté de conscience, l’exercice des cultes religieux et la liberté de l’enseignement religieux[19].

Les tribunaux ecclésiastiques sont réglementés par la loi du 2 avril 1951, ils ne font pas partie de l’organisation judiciaire de l’État libanais. Ils sont formés par décrets émanant des autorités supérieures de chacune des confessions, qui exercent directement leur contrôle sur ceux-ci. Ils statuent en matière de mariage, divorce, garde des enfants et pension alimentaire. Ils n’ont aucune compétence en matière de droit successoral, les successions des non-musulmans étant soumises aux juridictions civiles. Les magistrats de ces tribunaux, le plus souvent juristes, sont soit religieux soit laïcs, mais ne sont pas soumis au statut de la magistrature. Ils sont rémunérés par les communautés qui les nomment.

Par exemple, pour chacun des rites catholiques, il existe un tribunal de grande instance unifié pour tout le Liban et d’une seule cour d’appel. Il est néanmoins possible d’interjeter appel des décisions de première instance directement devant les tribunaux de la Rote romaine au Vatican. Le pourvoi en cassation peut être formé soit devant la Cour de cassation (qui est une chambre civile), soit devant la Rote.

Les tribunaux islamiques sont réglementés par la loi du 16 juillet 1962 pour les sunnites et les chiites et par le décret n°3473 du 5 mars 1960 pour les Druzes. L’organisation judicaire des confessions musulmanes est considérée comme indivisible de l’État, ce qui contraint celles-ci à respecter les législations émanant de la Chambre des députés.

Cette dernière a elle-même rédigé la loi relative au statut personnel des membres de la confession druze.

Pour les confessions musulmanes, les magistrats, juristes pour la plupart, sont essentiellement des religieux, payés par l’Etat et nommés en Conseil des ministres, mais non soumis au statut de la magistrature ! À la différence des tribunaux ecclésiastiques, les tribunaux islamiques statuent également en matière successorale, ce qui donne lieu à des situations très singulières. Chez les musulmans, des familles sunnites qui n’ont par exemple que des filles – aucun fils –, n’hésitent pas à se convertir au chiisme pour protéger les droits de succession de leurs filles. Car, sinon, la part qui aurait dû revenir au garçon sera distribuée aux hommes de la branche paternelle, comme un oncle ou un cousin[20]. Alors que sunnites et chiites se déchirent au Moyen-orient, au Liban, le passage du sunnisme au chiisme se fait assez couramment, non par croyance, mais pour de simples raisons pratiques[21]. Ces changements de religion pour raisons familiales se pratiquent également en milieux chrétiens : Les Églises orthodoxes et protestantes reconnaissent le divorce, mais pas les catholiques, aussi, pour pouvoir divorcer, des familles catholiques n’hésitent-elles pas à se convertir à l’orthodoxie. Les Libanais se marient a sein de leur communauté, le mariage civil n’existe toujours pas, certes on en reparle régulièrement depuis 70 ans, en 1998 une proposition de loi a même été adoptée en conseil des ministres avant d’être finalement retirée sous la pression des autorités religieuses. Pour envisager un mariage mixte, soit l’un des deux époux change administrativement sa religion (facilement), soit ils contractent civilement leur mariage à l’étranger proche (Turquie, Chypre…) et le font valider de retour au Liban. Il y a parfois des mesures de bannissement, non pas de la part des autorités religieuses, mais de la famille !

On l’aura compris avec ces différents exemples, le confessionnalisme est omniprésent dans la plupart des composantes du mode de vie libanais.

III- La question de l’origine de ce confessionnalisme a suscité un grand nombre de réponses, bien souvent accusatrices, soit à l’encontre de la France colonisatrice, soit de l’Empire Ottoman honni, rarement articulées sur des analyses historiques sérieuses, voire même fondées sur les vieux clichés des traditions, dites ancestrales, prêtées à un orient immobile depuis la nuit des temps. Comme bien souvent, cette approche de type essentialiste n’est pas opérante, le confessionnalisme libanais est une création de l’histoire, un produit de la modernité pour reprendre l’expression de Georges Corm : Le communautarisme libanais est un produit de la modernité et non point une constante historique, une réalité permanente et essentielle, comme on a trop tendance à le voir. L’institution des communautés dans l’ordre public et leur politisation sont le résultat de l’histoire contemporaine du Liban, du jeu des rivalités des puissances européennes et de l’Empire ottoman[22] .

Nous allons tenter sommairement de poser quelques repères historiques dans cette élaboration du confessionnalisme libanais.

  • Durant la période ottomane, époque à laquelle on parle de la Montagne et non du Liban, les non-musulmans sont soumis à la dhimmitude, à savoir, à la fois la reconnaissance de leur statut personnel, et une protection accordée moyennant le paiement d’impôts, la jizya et le kharadj. L’empire turc ottoman organise cette dhimmitude à sa façon avec le système des millets[23]. Selon le droit islamique, les soumis ou dhimmis, constituant la maison de la trêve (Dar-al-Ahd), peuvent vivre au sein de l’empire comme des nations relativement autonomes sur le plan juridique. Les millets ottomans avaient une autonomie assez étendue. En 1914, il y avait une quinzaine de millets dans l’empire turc. De ce fait, certains n’hésitent pas à affirmer « que les fondements du système communautaire ont été posés par l’Etat musulman né après la conquête arabe du VIIe s.[24]»

Bien entendu, nous ne saurions nous satisfaire d’une explication par un argument de type péché originel, même si ce discours se retrouve depuis longtemps à la fois chez les historiens libanais chrétiens, et en occident (l’intervention militaire de Napoléon III en 1860).

 Jusqu’aux crises du milieu XIXe s., c’est un tout autre schéma qui a prévalu sur le terrain de la Montagne où vivent en symbiose, trois groupes religieux fermés, car en dissidence par rapport aux dogmes dominants – chrétiens, ou musulmans, à savoir, des maronites, des Druzes et des chiites. C’est alors une domination intercommunautaire des grands féodaux druzes sur une paysannerie maronite de plus en plus dynamique sur les plans démographique et économique. Les batailles ne sont pas entre musulmans et chrétiens mais entre tribus et clans multiconfessionnels : la dernière grande bataille des féodaux libanais avec des druzes, maronites et chiites dans chaque camp se déroule à Aïn-Dara (près de Beyrouth) en 1711.

Le confessionnalisme va se construire à la suite d’une rupture fondamentale de cette symbiose des communautés de la Montagne lors de deux crises très dures mi XIXe s. Ce passage de conflits claniques traditionnels à des conflits à caractère confessionnel résulte d’un ensemble de facteurs qui vont inter agir, la pression des puissances européennes, les décisions d’acteurs locaux, tout cela sur fond de crise de l’empire turc affaibli (l’Homme malade de l’Europe).

France et Angleterre, en compétition coloniale, recherchent des appuis au Proche-Orient situé sur la « routes des Indes », les Français soutiennent les chrétiens maronites au nom d’une France fille aînée de l’Eglise, les Anglais optent pour les Druzes dominateurs.

La faiblesse de l’empire turc est une incitation au soulèvement contre son autorité, ce sera le cas de l’Egypte dans la première moitié du XIXe s. En 1831 Mehmet Ali, 32 ans après Bonaparte, lance une grande offensive de l’Egypte vers la Syrie. L’Emir Bechir, un sunnite converti au christianisme, épousa la cause égyptienne espérant ainsi briser la puissance féodale druze. Dans les faits, les Egyptiens règnent en maîtres sur le Mont-Liban, imposent des mesures impopulaires dont la conscription dans l’armée égyptienne. Cette mesure entraîna immédiatement le soulèvement auquel toutes les communautés participèrent.

Les chefs insurgés contre le pouvoir égyptien formèrent un comité de douze membres et se jurèrent fidélité à Antélias sur l’autel du sanctuaire de saint Elie, et entre autres, demandèrent l’institution d’un conseil des communautés auprès de l’émir, avec l’accord de la France et de l’Angleterre.

« La journée d’Antélias marque une date capitale dans l’histoire du Liban. Bien que l’actuelle tradition libanaise considère le Pacte national de 1943 comme Charte communautaire fondatrice du pays, c’est en réalité un siècle plus tôt, le 8 juin 1840, que Maronites, Grecs, Druzes et Musulmans du Liban scellèrent leur alliance et associèrent leurs destins[25]. Deux ingrédients majeurs sont dès lors présents : la volonté des communautés religieuses d’intervenir ensemble en politique, le souhait du patronage de puissances extérieures.

D’ailleurs ces dernières, Russie, Autriche, Angleterre, inquiètes du succès militaire de l’Egypte alliée de la France, décident d’intervenir et de soutenir la révolte. Devant la menace, les Egyptiens se retirent, l’émir Bechir II se rend aux Anglais qui l’exilent à Malte. La disparition d’une autorité et d’un adversaire communs fait vite oublier les résolutions d’Antélias. La période égyptienne avait favorisé les chrétiens, paysans et commerçants au détriment des Druzes. Ces derniers, fermiers de l’impôt pour l’empire turc, perdent leur pouvoir. Il en résulte un conflit plus social que religieux. Cependant, dès l’automne 1841, poussés par des agents anglais, des Druzes massacrent des chrétiens avec la complicité passive des Turcs qui décident alors de rétablir leur autorité directe sur la Montagne.

Les puissances européennes imposent à l’empire une séparation géographique des Druzes et des maronites de part et d’autre de la route Beyrouth-Damas, c’est le système du double Caïmacamat[26] (district) rattaché à la Syrie sous l’autorité du pacha de Damas. Les petits féodaux druzes et maronites deviennent, sous le contrôle ottoman, les représentants et gouvernants des communautés religieuses auxquelles ils appartiennent[27]. On assiste bien à un alignement progressif de l’affiliation confessionnelle des habitants du Mont-Liban sur l’affiliation politique, et cela sous le coup de pressions extérieures aiguës qui déstabilisent complètement l’entité libanaise, pressions qui ont leur origine dans la rivalité sans pitié que se livrent la France et l’Angleterre coloniales pour la domination de la route des Indes. Les Druzes veulent imposer leur domination aux populations des villages maronites situés dans leur caïmacanat. Ayant perdu le contrôle sur la Montagne, ils se sentent menacés par les influences étrangères, européennes voire également turques. Après quelques années de calme, les tensions reprennent avec d’épouvantables massacres de chrétiens[28] commis par les Druzes en 1860, avec la complicité des Turcs. Cet épisode tragique qui provoque l’émoi dans l’occident chrétien qui y voit un épisode de plus dans l’acharnement des musulmans contre les chrétiens (discours essentialiste) est marqué par l’envoi d’un corps expéditionnaire français (au nom de l’occident) par Napoléon III, considéré comme la première opération extérieure humanitaire de l’histoire contemporaine[29].

Après cette brutale territorialisation des deux communautés maronite et druze, les Puissances (selon la terminologie de l’époque pour désigner les grands Etats européens) imposent à l’empire ottoman un nouveau régime politique pour le Mont-Liban connus sous le nom de moutassarifat. Le Mont-Liban reçoit un statut international garanti par les occidentaux, les six communautés de la Montagne sont investies d’un pouvoir temporel au prorata de leur population, alors qu’au temps de la féodalité elles étaient cantonnées à un rôle strictement spirituel, c’est une rupture totale sur laquelle vit toujours le Liban. Les représentants des communautés siègent dans un Conseil auprès du gouverneur, un chrétien non libanais (4 maronites, 3 druzes, 2 grecs orthodoxes, un grec catholique, un sunnite, un chiite). Cela va dans le sens des aspirations occidentales à faire émerger un Etat chrétien au Proche-Orient ! Ce régime de représentativité communautaire (1861-1915) subsistera jusqu’à sa dénonciation par l’empire turc lors de la première guerre mondiale.

Sous le régime de la moutassarifat, la France intervient massivement[30], même en soutenant les congrégations religieuses, et se comporte déjà comme une puissance « mandataire » avant l’heure.

  • Sous le mandat français (1920- 1943/45).

Lors de la première guerre mondiale, l’empire turc qui avait choisi le camp allemand, dénonce le système de la moutassarifat qui lui avait été imposé, le Liban connaît alors des années très dures de répression et de famine. Durant toutes les années de guerre, le lobby colonial tant en France qu’en Angleterre, échafaude des plans pour un partage anticipé des provinces arabes de l’empire ottoman. Les hypothèses ne cessent d’évoluer au gré des événements guerriers. Plus que l’appel au jihad lancé par le sultan, c’est l’attaque turque sur le canal de Suez qui convainquit les Anglais de la nécessité pour eux d’avoir une profondeur stratégique de défense, à savoir la Palestine. Cet ancrage britannique au sud oblige les Français à se concentrer sur les parties nord, avec une Syrie (dont le Liban) de plus en plus continentale désertique.

Les célèbres accords Syke-Picot de 1916 fixent l’état des négociations du moment.

L’empire ottoman qui a perdu la guerre se voit donc amputé de ses provinces arabes qui vont être ainsi mises sous tutelle mandataire au profit de la France et de l’Angleterre. Le général Gouraud arrive au Liban avec le mandat clair de créer un Etat arabe syrien, dont ferait partie le Liban, au profit de Fayçal, selon la promesse anglaise. Fayçal poussé et débordé par des nationalistes arabes, refuse de reconnaître le mandat français, aussi, après avoir battu ses troupes, le général Gouraud, véritable proconsul au nom de la République française, proclame le 1er septembre 1920 l’indépendance du Liban, mais provisoirement mise sous tutelle. Au territoire de la moutassarifat (dénommé désormais le Petit Liban) sont rattachés tout le littoral avec ses villes portuaires comme Tripoli et Beyrouth, la plaine intérieure céréalière de la Békaa, ainsi que la large plaine côtière de l’extrême nord (l’Akkar) bordée à l’est par une haute chaîne de montagnes. Les limites de ce Grand Liban répondent aux besoins de viabilité économique, les céréales dans la Békaa et dans l’Akkar[31], l’ouverture maritime sur l’occident avec Beyrouth et Tripoli. Ce souci d’autosuffisance alimentaire est non seulement celui de la tutelle française, mais également du patriarche maronite qui a plaidé pour ces frontières à la conférence de la paix de Paris en 1919[32]. Contrairement à l’idée reçue, à cette époque l’élite chrétienne libanaise est très diverse dans ses opinions politiques, les partisans d’un Liban dominé par des chrétiens sous protection française est minoritaire, bien plus nombreux sont ceux par exemple qui militent soit pour une nationalité pan-syrienne soit une unité arabe large. La diversité est le même côté musulman, ainsi, malgré les graves évènements des années 1840-60, il n’y a donc pas, dans la majorité de l’élite libanaise, de clivage fondamental d’origine confessionnelle depuis cette époque[33]. L’idéal est alors chez beaucoup, y compris les chrétiens, un rêve de renaissance arabe, ce qui entraîne chez certains sunnites par exemple, la non reconnaissance des nouvelles frontières libanaises.

 En 1926, le Haut Commissariat français dote le pays d’une constitution largement inspirée de celle de la IIIe République française, mais avec une spécificité locale d’une assemblée établie sur une répartition communautaires des sièges. Ce texte constitutionnel qui est rédigé en concertation avec les populations, à savoir les chefs religieux, fortement amendé dès 1927 au profit du Président de la République, a finalement régi la vie politique du pays jusqu’à la guerre civile de 1975, et en droit jusqu’aux modifications apportées en 1990 par les accords de Taëf.

Quatre articles de cette constitution de 1926 intéressent notre sujet :

Art.9 : La liberté de conscience est absolue. En rendant hommage au Très Haut, l’Etat respecte toutes les confessions et en garantit et protège le libre exercice, à condition qu’il ne soit pas porté atteinte à l’ordre public. Il garantit également aux populations, à quelque rite qu’elles appartiennent, le respect de leur statut personnel et de leurs intérêts religieux.

Art.10 : L’enseignement est libre en tant qu’il n’est pas contraire à l’ordre public et aux bonnes mœurs et qu’il ne touche pas à la dignité des confessions. Il ne sera porté aucune atteinte au droit des communautés d’avoir leurs écoles, sous réserve des prescriptions générales sur l’instruction publique édictées par l’Etat.

Art.95 : A titre transitoire et conformément aux dispositions de l’article 1er de la Charte du mandat et dans une intention de justice et de concorde, les communautés seront équitablement représentées dans les emplois publics et dans la composition du ministère sans que cela puisse cependant nuire au bien de l’Etat.

Art.96 : La répartition des sièges sénatoriaux entre les communautés se fera, conformément aux dispositions des articles 22 et 95, dans la proportion suivante : 5 maronites, 3 sunnites, 3 chiites, 2 grecs orthodoxe, 1 grec catholique, 1 druze, 1 minoritaire.

Les confessions reconnues sont donc protégées, des droits importants leur sont reconnus notamment le droit d’ouvrir des écoles dans la droite ligne de ce qui a été déjà réalisé depuis deux ou trois générations – l’anticléricalisme comme la laïcité, ne sont pas des produits d’exportation !- Ce texte est établi sous l’autorité du Haut-commissaire Henry de Jouvenel, mais il est bon de rappeler que son prédécesseur, le général Sarrail, proche de la Grande Loge de France, refusait tout système confessionnel au nom d’un laïcisme assumé. On peut se demander s’il n’y a pas une certaine tension entre ce confessionnalisme et la liberté de conscience ? La répartition des sièges au Sénat (ce dernier disparaît dès 1927) favorise nettement les chrétiens. Il fallut attendre le recensement de 1932[34] (qui sera le dernier) pour connaitre réellement le poids de chaque communauté : un rapport de force 6 contre 5 en faveur des chrétiens va désormais être considéré comme immuable[35]

Alors que dans le Petit Liban, le Conseil n’était que consultatif, désormais la représentation proportionnelle des communautés va servir de support à toutes les institutions de l’Etat et de l’administration.  Dani Ghoussoub dans sa thèse sur le confessionnalisme libanais[36], qualifie cette démocratie de communautaire car elle demeure tributaire d’un consensus communautaire précaire, l’appartenance confessionnelle reste la clef de voûte du fonctionnement de cette démocratie. Cependant, l’article 95 indique bien que ces dispositions le sont à titre provisoire seulement, et d’ailleurs la France tentera de supprimer certains aspects de ce confessionnalisme afin d’implanter au Liban une vision républicaine à la française. Par exemple le Haut Commissaire Henry de Jouvenel, réduisit par décret la compétence des tribunaux religieux en matière de statut personnel[37]. Le tollé fut tel qu’il ne fut pas appliqué, avant d’être abrogé en 1934. De même échouera un arrêté de 1936 prévoyant l’institution de communautés de droit commun échappant aux statuts personnels religieux malgré la demande de certains citoyens d’un statut personnel unifié optionnel.[38] Les chefs religieux ont combattu pour renforcer leur communauté quitte à refuser les droits des individus comme le droit de conversion, le droit civil déconfessionnalisé…Les mandats qui devaient séculariser ces anciennes provinces ottomanes, ont confessionnalisé leur système politique et social affirme Pierre Vermeren.

 Peut-on conclure sur le confessionnalisme à l’époque du mandat français, comme le fait Jacques Coulaud, que la France, néanmoins laïque à l’époque, porte une lourde responsabilité dans l’instauration du système politique confessionnel au Liban, instrumentalisant la religion au service des intérêts coloniaux ? Certes, dans la Syrie voisine, la France a cherché à diviser et à communautariser la société afin de lutter contre la montée du nationalisme arabe dont on avait peur qu’il déborde sur le Maghreb. Par contre au Liban, les Libanais eux-mêmes, du moins, les couches bénéficiaires du système, s’efforcent de le reproduire. J. Coulaud le souligne également : Dans une société de classe, indépendamment de l’intersection des forces d’identification et de solidarité, l’Etat gère les intérêts de la bourgeoisie dominante, l’activité du capitalisme libanais, indépendamment des confessions, quand bien même ce serait derrière leur paravent. Le maintien de ces institutions doit beaucoup au fait qu’elles offrent à la bourgeoisie le service insigne de parcelliser et d’étouffer les solidarités de classes, et plus particulièrement chez les couches populaires et les salariés[39].

  • Depuis l’indépendance.

 Au Liban, la transition entre la fin du mandat et l’accès à l’indépendance est laborieuse, reconnue dès 1936 avec le Front populaire mais non confirmée, proclamée à nouveau en juin 41 par le général Catroux des Forces Françaises Libres, elle ne sera officielle qu’au 1er janvier 1944 et pleinement effective qu’en 45/ 46 avec le départ des derniers soldats français.

Le Pacte national de 1943 peut être considéré comme le premier acte de confessionnalisme assumé par un Liban indépendant, dans un climat d’hostilité à la France mandataire qui tergiverse et renvoie l’image négative de Français se battant entre eux.

 Le Pacte national de 1943, conclu entre le nouveau Président de la République Bechara el-Khouri (maronite) et le Président du Conseil  Riad el-Solh (sunnite) est ainsi devenu la Charte constitutive du Liban, en complément de la constitution de 1926. Ce Pacte national, non signé et donc purement oral, est en fait un entente les deux forces sociales majeures du moment, les notables sunnites des villes côtières et la bourgeoisie maronite. C’est un compromis communautaire où chacun renonce à une tendance centrifuge, les sunnites reconnaissent l’existence du Grand Liban et abandonnent l’idée d’un rattachement à la Syrie, les maronites eux renoncent à l’influence d’une puissance occidentale. Ce double renoncement vaut promesse de vivre ensemble.

Le Pacte national consacre une prépondérance des deux communautés maronite et sunnite qui n’est conforme ni aux grandes traditions de la Montagne –prépondérance druze avec appui maronite-, ni à celle du régime de la Mutassarifia ou du mandat français – périodes de fluidité des forces sociales-[40].

L’inspirateur de cette conception du contrat social libanais est Michel Chiha, ce penseur libéral qui craignait qu’un Etat fort ne vienne détruire toute la richesse humaine du pays.

Avec l’indépendance le pays aurait eu l’occasion d’installer un système différent de ceux imposés par l’Occident depuis un siècle, or, le Pacte national a formalisé le système communautaire existant, alors que le récit national libanais actuel le perçoit comme la Charte communautaire fondatrice du pays.

Le Pacte national, simple accord tacite non publié, a néanmoins valeur constitutionnelle, le sacro-saint partage des trois présidences, République, Conseil et Chambre entre maronites, sunnites et chiites, date de ce moment clef. Etait-ce un système viable ? En soi c’était certainement possible et en adéquation avec une certaine essence libanaise selon la pensée de Michel Chiha, mais il faut tenir compte à la fois des hommes qui l’incarnent et de l’environnement géopolitique. Si les éléments les plus compétents des communautés sont promus aux hautes fonctions civiles et militaires, une gestion intelligente et sage du Pacte comme de l’article 95 de la Constitution, aurait dû permettre une consolidation de l’Etat. C’est évidemment ce que souhaitent les auteurs du Pacte et leur grand inspirateur[41]. Or hélas, il n’en fut rien, ni la sagesse des hommes, ni la tranquillité régionale ne furent au rendez-vous. Dans les années 50 par exemple, on assiste à une rupture de l’entente nationale, les musulmans regardent vers le nationalisme arabe de Nasser et les chrétiens vers l’occident. Le Pacte national est mort, de fait, avec les troubles de 1958. La réalité c’est que l’Etat libanais sera mis en coupe réglée par les grandes familles des principales communautés, « fromagistes » dira d’elles le général Fouad Chéhab, Président de la République après 1958. Fouad Chehab tentera en vain, contre les notables des principales communautés et les pressions extérieures, de construire une Etat fort et moderne.[42] Dans les années 60, on cherche non à abolir le système communautaire de répartition, mais au contraire à approfondir les autonomies juridiques, des sunnites, des Druzes, des chiites. Pour ces derniers la loi 72/76 du 19 décembre 1967 est lourde de conséquences en introduisant la référence à une autorité chiite hors du Liban « conformément aux fatwas émanant de l’autorité suprême de la communauté dans le monde ».

Avec ce Pacte national de 1943, le Liban se présente donc à la fois comme une Etat unitaire en droit constitutionnel classique et comme une sorte de fédération de communautés confessionnelles, mais à titre provisoire.

La dernière étape en date de la consolidation du confessionnalisme est celle de la sortie de guerre civile (1975-1990) qui vit se déchirer les communautés avec au moins 120 000 morts, et des ingérences étrangères. Ce sont les accords de Taëf du 22 octobre 1989 qui vont à la fois mettre fin à la guerre (certes les combats dureront encore quelques temps) et redistribuer les pouvoirs politiques sur de nouvelles bases. Cet accord est signé à l’étranger, Taëf est en Arabie, sous le patronage direct de l’Arabie saoudite, du Maroc, et de l’Algérie, la partie libanaise est représentée par certains députés, précisément 58 sur les 99 élus en 1972 ! Il est bien évident que ces députés ne représentaient plus personne, avaient perdu toute légitimité surtout pour un accord d’une telle importance. Cependant, il servira de base à la réforme constitutionnelle du 21 septembre 1990 qui inaugure la IIe République libanaise. Ces accords de Taëf ont pourtant été mal reçus par des chrétiens comme des musulmans. Les chrétiens finissent par accepter en échange du retrait des troupes syriennes (effectif seulement en 2005 !).

La nouvelle constitution qui en est issue entérine un nouveau rapport de forces entre communautés, c’est la fin de la suprématie maronite face à l’évidence de la montée démographique des musulmans. Le Président de la République perd des pouvoirs au profit du Président du Conseil sunnite, l’égalité en nombre de députés chrétiens et musulmans est acquise. Les milices doivent être dissoutes, mais force est de constater qu’aujourd’hui, le Hezbollah est toujours bien présent avec une véritable armée.

Avec ces accords de Taëf, il s’agit donc d’une consécration des logiques communautaires qui ont abouti à l’éclatement du Liban et à sa disparition de facto, sinon de jure, comme Etat souverain et indépendant[43].

Ce que nous retiendront surtout c’est la volonté affichée par l’article 95, dans sa nouvelle mouture, de sortir du confessionnalisme : La Chambre des députés élue sur une base égalitaire entre les musulmans et les chrétiens doit prendre les dispositions adéquates en vue d’assurer la suppression du confessionnalisme politique, suivant un plan par étapes.

 Un comité national sera constitué et présidé par le Président de la République, comprenant en plus du Président de la Chambre des députés et du Président du Conseil des ministres, des personnalités politiques, intellectuelles et sociales. La mission de ce comité consiste à étudier et à proposer les moyens permettant de supprimer le confessionnalisme et à les présenter à la Chambre des députés et au Conseil des ministres ainsi qu’à poursuivre l’exécution du plan par étapes.                      

Conclusion : Ce confessionnalisme libanais, nous l’avons dit, trouve ses premières manifestations à la fin de la période ottomane, mi XIXe siècle, au moment des premières interventions occidentales au Mont-Liban. Avec le Mandat français et l’indépendance de l’après guerre, le système est régulièrement reconduit, voire développé, quitte à annoncer la nécessité de le supprimer à terme. Comment demander à ceux mêmes qui profitent du système de proposer sa disparition ? Les pressions françaises de l’automne 2020 suite à la catastrophe du port de Beyrouth, ajoutées aux revendications des manifestants depuis 2019, ont certes donné lieu à quelques promesses des responsables politiques, mais ne sont pas, jusqu’à présent, suivies d’effets.

Vu de France, nous serions tentés d’affirmer que, La Solution, c’est la laïcité, telle que nous l’entendons, au sens d’une neutralité de l’Etat, et une véritable liberté de conscience qui permette, d’avoir ou non, une appartenance religieuse. C’est oublier un peu vite que l’idée même de laïcité est fort mal vue dans le monde arabe en général, presque synonyme d’irreligion, que le Liban affirme son arabité dans la constitution (pays arabe d’appartenance et d’identité, affirme le texte du préambule).

Une autre dimension, intimement liée aux pratiques du confessionnalisme, sur laquelle on n’insiste pas assez en France, ce sont les survivances féodales. Il y a toujours une féodalité avec les clans et les grandes familles qui se succèdent au pouvoir, certes la féodalité actuelle n’est plus terrienne, mais politique, administrative et judiciaire[44]. C’est toute une culture qui structure la société, au-delà des appartenances confessionnelles, qui est imprégnée de ce confessionnalisme. Certes, ces différentes communautés, davantage que des blocs de croyances, sont en fait des appartenances identitaires culturelles et clientélistes, non monolithiques, chacune est traversée par des oppositions politiques. Ce qui peut se concevoir comme richesse culturelle à préserver est devenu facteur de blocage, d’immobilisme par crainte du chaos.

 Comment faire émerger une nouvelle classe politique capable de se dégager des pratiques de corruption et de clientélisme ?

 Le Liban est au bord du gouffre selon de nombreux observateurs, ce pays pourrait-il disparaître dans un nouveau tumulte de guerre civile où ne manqueraient pas de s’immiscer les intérêts des puissances régionales ?

 Liban, qu’as-tu fait de ton indépendance ? La question serait certainement pertinente si derrière celle-ci, ne s’en cachait pas une autre, plus fondamentale encore, le Liban est-il vraiment indépendant ?

Christian Bernard

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Cette date n’est pas celle la fête nationale libanaise, on lui préfère le 22 novembre pour marquer l’indépendance effective. Ce 22 novembre 1943, suite à un ultimatum anglais, les dirigeants français liés à de Gaulle et à la France Libre, libèrent les hommes politiques emprisonnés quelques jours plus tôt pour avoir voulu, de manière unilatérale, supprimer dans la Constitution toute référence au Mandat. Cf Xavier Baron, le Liban en 100 questions, Tallendier, 2020.

[2] « La République libanaise, située en bordure de la Méditerranée, entre l’Etat d’Israël au sud et la République syrienne au nord, s’étend sur 10 452 Km2. La géographie du territoire est fortement montagneuse. La plaine côtière, d’environ deux cents km de long, est très étroite (sauf à l’extrême nord du pays) et les sommets de la chaîne montagneuse côtière atteignent plus de 2500 m en certains endroits. Derrière cette chaîne, se trouve la plaine fertile de la Bekaa, à 800 m d’altitude, bordée à l’est tout au long de la frontière avec la Syrie par la chaîne aride de l’Anti-Liban ». Georges Corm, Le Liban contemporain, La découverte, 426 p., 2012, p.9

Pour une carte des différentes entités libanaises successives cf.  Xavier Baron, Le Liban, une exception menacée, en 100 questions,355 p., 2020.

[3] Le nom vient certainement du prédicateur al-Darazi qui avait accepté de reconnaître le calife fatimide chiite ismaélien d’Egypte, Al-Hakim (996-1021) comme « incarnation divine ». – c’est ce même calife chiite qui avait fait détruire le tombeau du Christ à Jérusalem en 1009- Cette posture, au carrefour d’influences manichéenne, mazdéenne, voire bouddhiste..,  suscita l’indignation du courant chiite ismaélien, aussi, Darazi et ses partisans durent fuir l’Egypte et se réfugier dans le Mont-Liban.

De nos jours on les retrouve également en Syrie et en Israël, ils se disent vrais dépositaires de la tradition monothéiste. Non seulement ils ne font pas de prosélytisme, mais les connaissances religieuses sont réservées à quelques sages. Le groupe est fermé, vit replié sur lui-même au point de former une ethnie à part. Il nous semble être abusif de les classer parmi les musulmans comme certains le font. Pour comprendre comment ils sont passés d’une situation de reclus à une reconnaissance comme musulmans, puis chiites, cf Christian Bernard, Les Alaouites dans le piège syrien https://www.institut-jacquescartier.fr/2013/01/les-alaouites-dans-le-piege-syrien/ Avant le milieu XIX e s., ils vécurent en bonne entente avec les maronites.

[4] Du nom de leur fondateur, Saint Maron qui vivait fin IVe s. en mystique ermite le long du fleuve Oronte loin de toutes les querelles dogmatiques qui divisèrent les Eglises d’occident et de Byzance. Au VIIe siècle, persécutés par les chrétiens monophysites – ceux qui ne reconnaissent que la nature divine du Christ et nient sa nature humaine-ils se réfugièrent dans le Mont-Liban. Avec les croisades, les Maronites s’ouvrent aux occidentaux, ce qui leur vaut souvent cette accusation d’être à la solde des Italiens et des Français. Ce sont de loin les plus occidentalisés, de nos jours beaucoup ont migré vers l’Europe, l’Amérique et l’Afrique. Certains seraient tentés de se dire les seuls vrais libanais, voire les descendants des Phéniciens de l’antiquité !

 Cette église catholique d’orient est rattachée à Rome, son rite s’exprime en langues syriaque et arabe. Le siège de cette communauté, très influente au Liban, est à Bkerké, et depuis 2011, le patriarche titulaire est Bechara Boutros Rahi, avec le titre de 77e patriarche maronite d’Antioche et de tout l’orient – tous portent le nom de Boutros –Pierre- pour souligner leur ancienneté et leur arrimage aux origines.

Pour chacune des communautés confessionnelles cf  Dani Ghoussoub, le rôle du confessionnalisme dans la vie institutionnelle libanaise, 2007, https://scd-resnum.univ-lyon3.fr/out/theses/2007_out_ghoussoub_d.pdf, ainsi que Georges Corm, Le Liban contemporain, La découverte, 426 p., 2012, pp. 13-16.

[5] Georges Corm, op.cit., p. 78

[6] N’oublions pas que c’est à Antioche, ville grecque de Syrie, aujourd’hui en territoire turc, qu’apparut pour la première fois le vocable de chrétien, vers l’an 44.

[7] Les deux autres sont les Ethiopiens et les coptes-orthodoxes.

[8] On la retrouve également en Syrie, ces Eglises évangéliques syriaques, très proches des Eglises évangéliques arméniennes, sont membres de l’Union des Eglises évangéliques arméniennes du Proche-Orient.

[9]Groupe minoritaire mais qui suscite un intérêt récent avec le conflit en Syrie. Cf Carine Lahoud Tatar « Les alaouites au Liban : entre appartenance nationale et allégeance au régime syrien » in Confluences Méditerranée 2018/2 (N° 105), pages 79 à 96. https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2018-2-page-79.htm?contenu=article

[10] https://www.middleeasteye.net/fr/reportages/les-juifs-du-liban-une-communaute-et-un-patrimoine-en-voie-de-disparition

[11] Beyrouth n’a plus que deux circonscriptions, B1 à l’est, à majorité chrétienne et B2 à l’ouest, à majorité musulmane –où se trouve le port-. Etait-ce bien judicieux que de re-découper la capitale selon l’ancienne ligne de fracture durant la guerre civile ?

[12] Elias Abou Mrad, membre du Mouvement de citoyenneté, une formation politique indépendante qui ne se présente pas aux élections de 2018.

[13] Quel est le nombre d’habitants au Liban ? Faute de recensement depuis 1932, c’est un mystère savamment entretenu, on l’estime à environ 3 millions, par contre il est encore plus difficile d’estimer la présence de réfugiés, Palestiniens (250 000 ?) et Syriens entre 500 et 700 000 ?). Les étrangers représentent donc au moins le quart de la population vivant sur ce petit territoire, personne ne souhaite leur intégration de peur de voir bouleverser l’équilibre confessionnel, et donc politique.

[14] Sur le lien entre les confessions et l’armée, cf.  https://www.unige.ch/gsi/files/3315/6032/5151/Fares.pdf

[15] Chef du Parti socialiste progressiste, assez ouvert sur les autres communautés. Après 40 ans à la tête de la communauté, c’est son fils on fils Teymour qui lui succède. De nos jours c’est ce clan Joumblatt qui domine la communauté druze.

[16] Ce parti est en cours de normalisation, il participe au gouvernement depuis 2006 suite à un accord avec le Courant Patriotique Libre (CPL) du chrétien maronite Michel Aoun. Cet accord inattendu, baptisé Accord d’entente mutuelle, prône une démocratie consensuelle afin d’écarter la crainte de voir un jour imposer un système politique fondé sur la majorité démographique, désormais musulmane. (cf Xavier Baron, op.cit.). Le général-président Michel Aoun, approuve l’existence de la force armée du Hezbollah., lui qui fut le héros libanais contre la Syrie, le voici lié à un puissant mouvement chiite à la fois pro-iranien et pro-syrien, au sein de l’arc chiite qui effraie tant les pays sunnites, Arabie saoudite en tête !

[17] http://www.charbelnahas.org/textes/These/CONFESSIONNALISME_AU_LIBAN.pdf

 

[18] Article 9 : l’État « garantit… aux populations, à quelque rite qu’elles appartiennent, le respect de leur statut personnel et de leurs intérêts religieux »

[19] https://iedja.org/lorganisation-juridictionnelle-du-liban/. En vertu de l’article 4 de l’arrêté 60 L.R36 qui précise les confessions juridiquement reconnues, chacune d’entre elles doit rédiger l’ensemble des dispositions qui déterminent le statut personnel de ses membres. La Cour de cassation a reconnu que les dispositions insérées dans ces codes constituent une transcription des coutumes, usages et traditions des dites confessions et en tant que telles, les tribunaux ecclésiastiques peuvent les appliquer dès lors qu’elles respectent les règles d’ordre public et les lois fondamentales de l’État et des confessions.

[20] Rania Massoud du grand quotidien libanais L’Orient-le-Jour. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1726754/regime-liban-explosions-beyrouth-systeme-confessionnel-explications

[21] Voir un bel exemple de témoignage de ces pratiques dans L’Orient-le-Jour « Si je suis devenue chiite, ce n’est pas par conviction. » Cela concerne environ 350 personnes par an. https://www.lorientlejour.com/article/575237/Au_Liban%252C_devenir_chiiteest_parfois_une_question_d%2527interet_.html

[22] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.,2012, p.30.

[23] Le mot turc d’époque ottomane, millet, désigne une communauté religieuse protégée, il est issu de l’arabe milla au féminin (et devrait se dire la millet, mais nous suivons l’usage courant du masculin), et millet au pluriel.

[24] Michel Touma, « Aux origines du système communautaire libanais », L’Orient-le-Jour 1 juin 2020.

[25] Jean-Pierre Alem, Patrick Bourrat, Le Liban, QSJ ? 1081, 1994, p.33.

[26] Sur proposition de l’Autriche, pays qui n’a aucun intérêt stratégique dans la région, mais encore auréolée de ses victoires à Vienne sur les Turcs.

[27] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p. 2012, p.81.

[28] En quelques jours 6000 chrétiens furent massacrés au Mont-Liban et 5000 à Damas (les chrétiens sont alors environ 4 fois plus nombreux que les Druzes). Certains historiens avancent des chiffres bien plus élevés. Un épisode insuffisamment inscrit dans la mémoire française est l’action de l’émir algérien Abdelkader exilé par la France à Damas, pensionné par l’Etat français, qui sauva du massacre de très nombreux chrétiens libanais. Il fut fait grand-croix de la Légion d’honneur par Napoléon III, il reçut également une belle reconnaissance du pape et du Tsar, signes d’une perception essentiellement religieuse du conflit.

[29] Les Français ravitaillent les Libanais maronites, relancent les œuvres hospitalières, scolaires. L’actualité de 2020 n’est donc pas une première !

[30] Vermeren Pierre, La France en terre d’islam, empire colonial et religions XIXe-XXe siècles, Texto, 510 p, 2020, p.119.

[31] Durant la première guerre mondiale cette région du Liban fut particulièrement maltraitée par les Turcs, la répression fut atroce d’autant plus que de nombreux leaders du nationalisme arabe naissant étaient des chrétiens du Mont-Liban. Les Turcs ont sciemment organisé la famine, d’où l’insistance du patriarche maronite d’élargir à la plaine céréalière de la Bekaa, même au prix d’un affaiblissement de la majorité maronite en faisant entrer dans l’entité d’autres groupes religieux.

[32] De nos jours on affirme un peu vite que le général Gouraud n’était qu’un catho qui a fait le jeu de maronites intrigants en créant ainsi ce Grand Liban. La chercheuse Julie d’Andurain qui a beaucoup travaillé sur les archives du haut Commissariat rapatriées à Nantes, dément catégoriquement en soulignant qu’il s’agissait alors d’un raisonnement d’ordre stratégique tout militaire : s’accrocher à un territoire favorable à la France à une époque où la France en concurrence avec la Grande-Bretagne, n’est pas encore assurée de sa présence en Syrie.

[33] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p. 2012, p.85

[34] Sur les 15 communautés relevées, 11 sont chrétiennes avec une prééminence maronite, 3 sont musulmanes avec une prééminence sunnite, 1 est israélite.

31-Jacques Couland, L’exception libanaise : confessionnalisme et laïcité http://www.mafhoum.com/press8/244S28.pdf édité in numéro spécial de La Pensée intitulé « Laïcité », n° 342, avril-mai-juin 2005.

[36] Dani Ghoussoub, le rôle du confessionnalisme dans la vie institutionnelle libanaise, 2007, https://scd-resnum.univ-lyon3.fr/out/theses/2007_out_ghoussoub_d.pdf

[37] Vermeren Pierre, La France en terre d’islam, empire colonial et religions XIXe-XXe siècles, Texto, 510 p, 2020, p.373.

[38] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.,2012, p.92.

[39] Jacques Couland, L’exception libanaise : confessionnalisme et laïcité.

[40] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.,2012, p.97.

[41] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.2012, p.98

[42] Sur le chéhabisme et le dépassement manqué du Pacte national, cf  Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.,2012, p. 102.

[43] Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, La découverte poche, 425 p.,2012, p. 143.

 

[44] Dani Ghoussoub, Le rôle du confessionnalisme dans la vie institutionnelle libanaise, thèse soutenue en 2007 à Lyon, en ligne , https://scd-resnum.univ-lyon3.fr/out/theses/2007_out_ghoussoub_d.pdf

 

 

 

 L’islam pluriel [Christian Bernard]

Programmé déjà dans la News Letter d’avril, ce sujet n’était pas visible pour des raisons techniques.

Dernier des monothéismes à émerger dans l’Histoire, l’islam n’en est pas pour autant monolithique, il a toujours été pluriel, et cela dès les origines que certains imaginent idéales de pureté et d’unité.
L’actualité déverse son lot quotidien d’expressions musulmanes bien souvent incomprises : sunnites, chiites, ibadites, alaouites, salafistes, islamistes, jihadistes, soufis… autant de termes pour dire la diversité de l’islam, des branches comme des postures, qu’elles soient religieuses, spirituelles, juridiques ou politiques.
L’analyse de la pluralité de l’islam par les sciences humaines, contrairement au discours théologique, n’a pas à décréter que tel courant est orthodoxe, qu’il est le « vrai » islam et que tel autre n’est qu’une secte. Elle se contente de rendre compte d’une pluralité de fait, d’en exposer la genèse et les logiques, en cela, elle ne vise qu’à donner des clefs pour comprendre.

Conférence donnée à l’Université Inter Âges de Poitiers le 30 mars 2017 est désormais disponible à l’adresse suivante [ Voir la vidéo… ]

 

Christian Bernard

Vice président de Jacques Cartier

correspondant régional de l'IESR.EPHE

 

 

Suite aux atrocités commises par Daech à l’encontre des populations sous son contrôle, les occidentaux semblent redécouvrir les chrétiens d’Orient, leur tragédie, leur complexité, mais sans être pour autant bien au clair avec ce que ce terme générique de « chrétiens d’Orient » recouvre, et  sans être sûrs de la bonne posture à prendre à leur égard.

Il nous semble utile de rappeler à très grands traits, avec le plus de clarté et simplicité possibles, ce qu’ils sont, d’où ils sont issus, ce qui les caractérise en ces jours de grande tourmente, et de se poser la question de leur devenir.

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D’où viennent les Eglises d’Orient ?

Les chrétiens d’Orient ne sont pas des occidentaux venus coloniser le Proche Orient, ce sont des autochtones christianisés depuis les origines du christianisme.  Le christianisme fut d’abord une religion asiatique, ce sont ces contrées situées entre Mésopotamie, Egypte, Anatolie, Palestine, qui furent les premières terres chrétiennes, évangélisées par les apôtres disciples de Jésus et par Paul. Le nom même de « chrétiens » est apparu à Antioche dès les années 50 de notre ère. Ces « chrétiens d’Orient sont les frères aînés des chrétiens du reste du monde[1] ».

De nos jours ces chrétiens d’Orient sont dispersés en un grand nombre d’Eglises, et on le sait, nos contemporains ont le plus grand mal à s’y repérer. Cette diversité issue des péripéties d’une histoire bi millénaire, résulte en fait de deux grands mouvements qui se situent aux IVe-Ve siècles pour le premier, et aux XVIe-XVIIIe siècles pour le second.

La première phase de diversification se situe au temps de l’empire romain devenu chrétien au IVe siècle avec les empereurs Constantin et plus tard Théodose. Ces grands empereurs optent pour une nouvelle religion, le christianisme qui leur apparaît « moderne » si l’on ose cet anachronisme de vocabulaire, et à la hauteur de leur conscience du pouvoir impérial. Pour assurer l’unité de l’empire, ces empereurs ne peuvent admettre des dissonances théologiques à l’intérieur même de cette Eglise désormais liée au pouvoir politique, d’où la nécessité à chaque nouvelle interrogation sur le dogme, de réunir les évêques en un concile dit œcuménique, pour trancher les questions en suspens. Sans rentrer dans les subtilités théologiques (byzantines), rappelons simplement que la question qui divise alors est celle de la nature du Christ, humaine, divine, les deux et si oui comment ? C’est sur ces questions dites « christologiques » que des Eglises vont progressivement se séparer, devenir indépendantes et ainsi petit à petit construire la mosaïque chrétienne orientale que nous connaissons.

Mais si le facteur théologique est mis en avant pour se dissocier, il est clair que bien souvent la raison principale de la rupture est d’ordre politique, voire géopolitique. Le meilleur exemple est peut-être celui de l’Eglise apostolique de l’Orient. Aux premiers siècles de notre ère, l’empire romain dans sa partie orientale (l’actuel Levant)  a comme voisin et ennemi, l’empire Parthe/Perse installé sur l’actuel territoire Irak Iran. Très tôt, une évangélisation gagna cet espace perse, au-delà donc du territoire romain, comme en témoigne ce passage du Nouveau testament [Ac I,8 ] qui signale au jour de la Pentecôte « des Parthes, Mèdes, Elamites, habitants de la Mésopotamie ». Le christianisme ne prit véritablement son essor dans cette partie du monde qu’avec l’arrivée des Perses au IIIe siècle. Ces derniers, ayant supplanté les Parthes, créèrent une zone d’instabilité, leurs incursions guerrières se soldèrent par des déportations massives d’habitants du Levant, donc des chrétiens. Cette forte présence chrétienne en Perse s’insère dans la société et le pouvoir politique , avec des phases de paix et de persécution, ce qui  n’est pas sans rappeler la vie des Juifs déportés à Babylone dans la haute antiquité. Ces chrétiens dépendant toujours du patriarche d’Antioche en terre romaine ne pouvaient qu’apparaître comme traites aux yeux des Perses. Aussi, pour continuer à vivre, tant bien que mal car les persécutions étaient fréquentes, cette Eglise apostolique de l’Orient  affirma son autonomie début Ve siècle et transféra de manière unilatérale son siège en Perse, à Séleucie-Ctésiphon. « La scission fut d’abord liée à des considérations politiques et géostratégiques[2] ». Ce n’est qu’après coup, que cette Eglise d’orient scella définitivement sa séparation par le choix d’une option théologique opposée à celle de l’empire romain : l’union des deux natures, humaine et divine dans la personne du Christ. L’Eglise apostolique de l’Orient opta pour la thèse de Nestorius, ex évêque de Constantinople qui a été déjugé par le concile romain oriental d’Ephèse de 431, et selon laquelle il y a deux natures distinctes  dans l’unique personne du Christ. De ce fait, cette Eglise apostolique de l’Orient fut appelée pendant longtemps l’Eglise nestorienne. De nos jours elle est connue sous l’appellation d’assyro chaldéenne.

Echappant totalement aux deux capitales romaines, Constantinople et Rome, elle connut un grand succès missionnaire jusqu’en Inde et Chine par la « route de la soie » comme le signale Marco Polo. C’est la conquête mongole  au Moyen-Orient (XIIIe-XVe siècles)  qui balaya cet espace  chrétien qui se confina désormais à la haute Mésopotamie, à savoir les territoires actuellement en Irak et en Syrie.

Qu’en fut-il pour les Eglises situées à l’intérieur de l’empire romain oriental ? Les mécanismes furent similaires, des séparations eurent lieu en avançant une discorde théologique, mais les vrais raisons étaient politiques, un désir d’indépendance par rapport à la pression politique et financière de la capitale Constantinople.

 L’occasion fut le concile œcuménique de Chalcédoine[3] en  451 avec la condamnation de  l’hérésie monophysite qui affirmait qu’il n’y a qu’une personne divine dans le Christ, que sa nature divine avait en quelque sorte absorbé sa nature humaine. Le concile posa l’union des deux natures, ce que rejetèrent trois Eglises, l’Eglise copte en Egypte, l’Eglise arménienne et l’Eglise syrienne occidentale. Demeura en accord avec « la Grande Eglise », à savoir celle liée au pouvoir impérial qui impose les conclusions du concile de Chalcédoine, celle qui va désormais se nommer elle-même Orthodoxe, c’est-à-dire, dans la ligne des décisions conciliaires. Ces chrétiens fidèles à l’empereur romain vont parfois également être appelés Rûms, ou Melkites (de malik = empereur en arabe) voire Grecs, car la langue grecque est celle de la partie orientale de l’empire romain , qui deviendra byzantin.

La seconde phase de diversification de ces Eglises orientales fait suite aux mouvements de Réforme et de Contre-réforme en occident, entre les XVIe et XVIIIe siècles. A la sortie de ces renouveaux théologiques, les catholiques occidentaux « paternalistes » estiment qu’il est de leur devoir d’aller « régénérer » les chrétiens orientaux fossilisés dans leurs archaïsmes hérétiques. Ce même mouvement de « purification » et de « réforme » anima quelques temps plus tard les églises protestantes elles-mêmes, la déferlante protestante au Proche-Orient est surtout nette au XIX e siècle.

Ces pressions occidentales catholiques visant la réintégration de ces églises dans le giron de Rome réussirent pour partie, mais pour l’essentiel, confirmèrent la volonté d’indépendance jalouse de ces Eglises. Cinq Eglises acceptent la primauté de Rome  avec désormais le qualificatif d’Eglises uniates, mais elles conservent cependant  leurs propres liturgies. Chaque Eglise se scinde en deux, la branche qui accepte le giron de Rome devient catholique, l’autre demeure orthodoxe :

Eglise copte, et Eglise copte catholique ,

Eglise arménienne apostolique et Eglise arménienne catholique,

Eglise Grecque orthodoxe et Eglise Grecque melkite (catholique),

Eglise syrienne ou syriaque orthodoxe et Eglise syrienne/syriaque catholique.

L’Eglise apostolique de l’Orient se scinde elle aussi  en deux branches, l’Eglise de l’Orient nestorienne se nomme désormais assyrienne, tandis que celle qui accepte Rome, qui devient catholique, prend l’appellation de Chaldéenne.

Ce second temps a pratiquement doublé le nombre des Eglises orientales. Pour compléter ce tableau il faut rajouter la présence de l’Eglise latine elle-même depuis l’époque des croisades, ainsi qu’un grand nombre d’Eglises issues de la réforme, luthériens, presbytériens jusqu’aux évangéliques contemporains notamment depuis l’invasion de l’Irak par les Américains en 2003. On le voit, la mosaïque des chrétiens orientaux est complexe.

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Qu’est ce qui les caractérise actuellement ?

Ils ne forment pas un ensemble homogène, tout propos généralisateur est de ce fait le plus souvent sujet à erreur. Néanmoins quelques caractéristiques quasi communes peuvent être relevées.

Une première caractéristique concerne leur environnement sociétal et politique. Ces chrétiens d’Orient vivent en pays musulmans et ce depuis les premières conquêtes islamiques au VIIe siècle.

 Dès le départ, considérés avec les juifs comme gens du Livre, ils sont soumis au statut de dhimmi qui leur assure une protection dans le cadre d’une citoyenneté inférieure moyennant le paiement d’un impôt spécifique, la jizya.  Progressivement depuis les réformes imposées par l’occident au XIX siècle, les dispositions de la dhimma ont été abolies dans la plupart des Etats musulmans de la région, et une certaine liberté religieuse est acceptée, mais il n’y a pas pour autant de reconnaissance de libertés individuelles, de Code civil commun à tous, c’est au contraire le règne de l’autonomie en matière de statut personnel.

« Cette autonomie a laissé à chaque communauté religieuse la possibilité de juger les affaires relatives au droit de la famille selon les lois inspirées de ses propres coutumes et livres révélés. Cependant cette autonomie est à l’origine de l’islamisation de milliers de non-musulmans, surtout chrétiens, ainsi la conversion à l’islam a pu constituer pour certains une solution pour échapper aux dispositions abusives de la législation confessionnelle chrétienne et pour bénéficier de certains avantages de la loi musulmane[4] ».  En effet, de nombreuses tracasseries guettent encore les chrétiens, les droits de garde d’enfants, les problèmes d’héritages, la non validité du témoignage  devant un tribunal islamique…

Le mode d’appartenance est différent de ce que l'on peut rencontrer en occident, ici c’est le communautarisme qui  domine, on ne dit pas je, mais nous, à tel point que ces groupes religieux se posent parfois comme peuples, ces chrétiens forment des groupes ethno religieux. Le phénomène est fréquent au Proche Orient et peut également se rencontrer en milieu musulman ou assimilé (pensons aux Alaouites, voire aux Yézédis..).

L’arabité. Arméniens mis à part, toutes les autres Eglises orientales utilisent l’arabe comme langue liturgique, soit seule, soit associée au grec ou au syriaque (apparenté à l’araméen, la langue international du Proche Orient antique). Avoir l’arabe comme langue maternelle c’est appartenir à la nation arabe, le critère  linguistique détermine l’appartenance au peuple arabe. Ces chrétiens orientaux sont donc pour la plupart des Arabes. Si dans leur très grande majorité les Arabes sont musulmans, tous ne le sont pas.

N’oublions pas qu’au temps du nationalisme arabe, des années 1900 à la défaite de 1967 face à Israël, les chrétiens furent parmi les  fers de lance du mouvement pan arabique, chrétiens comme musulmans transcendaient leur singularité confessionnelle par cette défense d’une commune arabité[5], dans laquelle par exemple, le Coran n’était considéré que sous l’angle d’une œuvre littéraire commune. C’était le temps de Nasser en Egypte, des partis Baas en Irak et en Syrie. Le slogan martelé par le régime baasiste syrien d’Assad résidait dans cette affirmation : « si on te demande si tu es sunnite, chiite, alaouite, chrétien.. ou autre, réponds, je suis syrien ! » . Ces chrétiens d’Orient disent haut et fort qu’ils sont les descendants des peuples antiques régionaux, et au-delà des aspects mythiques de ces slogans[6], il faut souligner l’affirmation d’une légitimité historique dans ces espaces proche orientaux, des siècles avant l’arrivée de l’islam. Leur rêve le plus cher n’est pas de partir en exil mais de pouvoir continuer à vivre sur la terre de leurs ancêtres, comme en témoignent les récents retours dans la ville de Qarakosh[7] libérée des jihadistes.

Depuis une bonne génération désormais, le monde arabe a changé de paradigme, l’identité n’est plus l’arabité trans-confessionnelle, mais précisément l’appartenance à l’islam. L’islamité a succédé à l’arabité, entraînant de facto une forte tentation d’exclusion des groupes non musulmans, juifs, chrétiens et autres. La politique d’éradication de ces groupes menée par l’Etat Islamique n’est que la systématisation de cette posture. Face à un choix mortifère, soumission (statut de dhimmi) mais sans protection, (bien au contraire) ou la mort, on comprend aisément que beaucoup aient choisi, contraints et forcés, le chemin de l’exil.

Persécutions, exil et dispersion. Les chrétiens d’Orient face à Daech : rupture ou continuité ? S’interroge Myriam Benraad,[8] chercheuse spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient. Daech comme tous les autres courants jihadistes d’ailleurs, rejette avec violence tous les chrétiens, ces apostats (Kafir) accusés d’être les collaborateurs des occidentaux croisés, sionistes et mécréants. Cette posture, légitime à leurs yeux toute action violente à leur égard, jusqu’à la décapitation, voire la crucifixion[9]. Dans la plaine de Ninive, berceau du christianisme antique, Daech publie un décret indiquant que leurs maisons et leurs terres seront expropriées après avoir été marquées d’un noun (n en alphabet arabe) qui désigne les nazaréens[10] dans le Coran[11].

La réponse à la question posée est claire, nous sommes plus dans la continuité que dans la rupture, « les violences faites aux chrétiens par les jihadistes ne sont au fond qu’une continuation, certes poussée à l’extrême, d’un traitement passé déjà peu enviable.. » déclare, preuves à l’appui, Myriam Benraad. Depuis les origines, les chrétiens ont connu alternativement des périodes de paix et de persécutions, n’oublions pas que celles-ci commencent dès l’empire romain avant l’adoption du christianisme. Sans remonter trop haut dans le temps, il faut rappeler les premiers massacres de chrétiens à l’époque contemporaine. Cela se passe dans l’espace libano-syrien, au Mont Liban et à Damas en 1850, des milliers de chrétiens sont massacrés par des Druzes, malgré l’action protectrice exemplaire de l’émir Abdel Kader pourtant exilé par la France. Ces exactions déboucheront sur une expédition militaire française sous Napoléon III, qui reprend à son compte la mission de protection des chrétiens d’Orient[12], sous motif humanitaire. A partir de ce moment, les communautés chrétiennes d’Orient vont connaître une érosion constante due à des vagues d’exterminations et d’exil.

Un intéressant rappel des liens historiques entre la France et les chrétiens d’Orient  a été formulé par Jean-Christophe Peaucelle, conseiller pour les affaires religieuses au Ministère des Affaires étrangères lors de son audition par la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale en janvier 2015 [13]« La relation particulière de la France avec les Chrétiens d’Orient remonte à l’alliance conclue en 1536 entre François Ier et Soliman le Magnifique. Il s’agissait d’une alliance stratégique de revers ….François Ier a obtenu le droit et la responsabilité de protéger les communautés chrétiennes de l’Empire ottoman. …Pour les Chrétiens d’Orient, cet événement a marqué leur entrée dans le monde culturel de la France et de la francophonie. Par la suite, les élites de l’Empire ottoman, puis celles des pays héritiers de cet Empire – Égypte, Palestine, Syrie, Liban – ont été pour partie formées dans des établissements français, souvent religieux. D’ailleurs, malgré les poussées d’anticléricalisme que notre République a pu connaître au cours de son histoire, le soutien de la France aux congrégations religieuses qui œuvraient au Proche-Orient n’a jamais varié.

En 1923, à la suite de la proclamation de la République de Turquie, le traité de Lausanne a mis fin aux capitulations, sauf en Palestine mandataire, où les accords de Mytilène en 1901 et de Constantinople en 1913 avaient confié à la France la responsabilité de protéger civilement les communautés religieuses au sens strict du terme, c’est-à-dire les communautés de religieux : les jésuites, les dominicains – qui avaient fondé, entre autres, l’École biblique de Jérusalem – ou encore les sœurs de Saint-Joseph – qui tiennent aujourd’hui l’hôpital français de Jérusalem, etc… Ces deux accords sont toujours en vigueur actuellement[14]. En dehors de la Palestine, , malgré la fin des capitulations, une relation culturelle et d’influence est demeurée entre la France et les Chrétiens d’Orient. 

Aujourd’hui, si les circonstances ont évidemment changé par rapport à celles qui prévalaient au temps de François Ier, notre diplomatie doit, au-delà de ses principes laïcs et universalistes, maintenir une relation spécifique avec les minorités chrétiennes d’Orient et prendre en compte leur situation particulière ».

 Le nationalisme turc du début XXe siècle, qui se réclamait non pas d’une idéologie islamique, mais moderne, occidentale, fut à l’origine de deux génocides en 1915, à l’encontre des Arméniens (700 000 à 1,6 million de victimes) et, moins connu, en 1915-17, des Assyro-Chaldéens après la débâcle de leur allié russe. Le même nationalisme turc, avec le leader charismatique Mustafa Kemal, procéda dans les années 20, à l’encontre des Grecs d’Anatolie, à une totale purification ethnique par le transfert de force d’1,5 million d’Hellènes en Grèce. En zone turque, à territoire égal, la proportion de chrétiens est passée d’environ 35% en 1900 à 0,1% de nos jours. Les chrétiens ont disparu du paysage turc qui fut des siècles durant le haut lieu du christianisme où se déroulèrent tous les grands conciles œcuméniques.

Après la seconde guerre mondiale et les indépendances des Etats de la région, les conflits qui n’ont jamais cessé, alimentèrent des vagues de départs successifs vers les Etats Unis, l’Australie, les pays européens : guerre du Liban 1975-95, le conflit palestinien, et surtout la séries de conflits qui débuta avec l’invasion américaine en Irak en 2003. La création de l’Etat Islamique en 2014 ne fit que renforcer l’hémorragie. A titre d’exemple, l’Irak en 1987 comptait 1,2 million de chrétiens de toutes obédiences, on estime que 80 % d’entre eux ont quitté leur territoire depuis 2003. S’il existe un pays du proche Orient où le risque de disparition de ces chrétiens d’Orient est élevé, c’est bien l’Irak.

La conséquence de ces exils successifs depuis un bon siècle est que ces chrétiens sont désormais plus nombreux en diaspora que sur leurs terres d’origines, que la localisation des sièges patriarcaux ne correspond plus à la localisation actuelle de leurs fidèles. A titre d’exemple, le siège du catholicos et patriarche de l’Orient, à savoir, le chef de l’Eglise de l’Orient, celle qui était née dans l’empire perse, qui se nomme Eglise assyrienne, se trouve désormais à Chicago !

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Quelle survie possible ? L’avenir de ces chrétiens d’Orient après l’inévitable chute de l’Etat islamique (sans  se prononcer sur la date) dépendra du mode de reconstruction de l’Irak et de la Syrie. Pour l’heure tout est possible, c’est une question de rapport de forces entre les différents acteurs internationaux  sur le terrain, qui, on le sait n’ont pas du tout les mêmes agendas. L’Irak restera t-elle dirigée par des chiites, ceux-ci accepteront-ils une sorte de partage du pouvoir avec les musulmans sunnites et les autres minorités dont les chrétiens ? Quelle sera la véritable influence de l’Iran chiite dans le futur Irak ?

Les Kurdes du nord-est, actuels protecteurs des chrétiens réfugiés, et acteurs militaires majeurs sur le terrain, continueront-ils à protéger les chrétiens une fois leur objectif territorial et politique d’autonomie atteint ? Les chrétiens certes sont heureux d’y être hébergés, mais ils ont gardé le souvenir des génocides  menés par les Turcs pendant la Première guerre mondiale avec justement l’aide des Kurdes ! Pour un grand nombre de chrétiens, les conditions d’un retour n’existent pas, et un peu comme les Yézédis du nord-ouest de l’Irak, on se méfie désormais de son voisin musulman sunnite qui a subi la pression  des jihadistes, malgré des amitiés séculaires, on se méfie de son « protecteur » kurde qui peut vous lâcher à tout moment, on se méfie des libérateurs chiites, venus de Bagdad ou d’Iran qui pour l’heure affichent une belle communication de libérateurs, comme en témoignent à Noël 2016, les messes re-célébrées dans les villages libérés sous haute protection.

Le régime d’Assad en Syrie va-t-il survivre après la victoire contre Daech, victoire d’un pays qui vit sous perfusion des aides russe et iranienne ? La « laïcité » relative de l’ancien parti  Baas dans les années 20, qui permettait au clan Assad de se prétendre le protecteur des chrétiens contre les islamistes, sera-t-elle encore possible ? La forte présence russe dans laquelle l’on retrouve la vieille synergie tsariste militaro-orthodoxe, sera peut-être demain en Syrie la garante de la sauvegarde des chrétiens locaux. Le risque de disparition des chrétiens d’Orient semble dans les conditions actuelles, moins fort en Syrie qu’en Irak.

Au-delà de ces questions qui verront peut être un début de dénouement en 2017, deux espaces sont à ausculter dans les années à venir.

  • Les anciens terroirs chrétiens du Proche-Orient ne risquent-ils pas de devenir le musée de temps révolus ? L’affaiblissement du nombre de chrétiens en deçà d’un certain seuil de visibilité risque de créer des espaces monoculturels comme on le constate pour l’actuelle Turquie, qui s’affirme turque et musulmane sunnite : il n’y a plus de place ni pour des chiites, ni pour des Kurdes, ni pour des chrétiens… Cette situation d’expulsion des chrétiens, véritables autochtones il faut le rappeler, « est une catastrophe de civilisation, car ils sont notre lien avec les premières civilisations de l’écriture : l’araméen était la langue véhiculaire du Proche-Orient. Ils sont à l’origine du christianisme, et nous perdons également ce lien. Mais ils sont aussi à la source de la civilisation islamo-arabe, et sans eux, on ne peut comprendre la complexité orientale. C’est enfin un drame pour les musulmans d’ouverture qui se retrouvent seuls face au fanatisme. Le Moyen-Orient perd sa chance de sécularisation : ce sont ces chrétiens qui en étaient les vecteurs. Le monde actuel est fait de blocs qui s’affrontent. Or, les chrétiens d’Orient ont toujours été des médiateurs, le tiers indispensable[15] ».
  • Dans leurs nouveaux territoires de diaspora, ne risquent-ils pas également de disparaître, dans la mesure où il leur sera difficile d’affirmer leurs identités communautaires fortes, en contexte sécularisé, en contexte d’individualisme, en contexte de liberté de conscience.
  • Echappent à ce schéma  certains groupes plus nombreux, plus homogènes, comme les coptes d’Egypte. Leur risque n’est pas la disparition, mais la pérennité de leur état de citoyen de seconde zone. De même, pour les chrétiens du Liban qui doivent composer avec les forces musulmanes désormais majoritaires.

La géopolitique des chrétiens d’Orient est en pleine évolution, nous assistons à des phénomènes de déterritorialisation, au détriment de leur berceau originel et en faveur de diaspora en occident. Dans le même temps, le centre de gravité du christianisme en général est lui aussi en mouvement, il quitte la vielle Europe pour d’autres contrées, sud américaine et asiatique. Si le bouddhisme est désormais un phénomène mondialisé n’est-ce pas dû aux guerres et persécutions menées par la Chine depuis 1949 ?

Certes, on ne peut en rester à tel regard froid et distancié, il s’agit d’hommes de femmes et d’enfants qui vivent l’une de leur pire catastrophe de leur histoire communautaire sous le regard bien souvent indifférent des opinions publiques des grandes puissances, comme si ces dernières se résignaient à considérer le Proche-Orient frappé d’une éternelle fatalité. Par ailleurs, lorsque ces mêmes opinions se réveillent, et avec elles leurs gouvernements, c’est souvent pour afficher une sorte de compassion condescendante, voire paternaliste à l’égard d’une humanité considérée comme  archaïque. Russes et Français se sont de longue date auto proclamés défenseurs de ces chrétiens d’Orient, au nom de quoi ? Non seulement leur avis n’a jamais été sollicité, mais de plus, ces attitudes les desservent le plus souvent, en les faisant apparaître comme des ennemis de l’extérieur, comme la cinquième colonne de l’occident, alors que leur souhait le plus cher est d’être acteur à part entière de leurs pays et non d’être entièrement à part, à protéger comme une sorte de patrimoine de l’humanité en péril.

Christian Bernard

janvier 2017

 

 

 

 


[1] Jean-François Colosimo, in Le Monde des Religions, Les christianismes oubliés, Hors série décembre 2016, p.80

 

 

 

[2] Françoise Briquel Chatonnet,, Les Eglises syriaques, histoire et tradition, in Diplomatie n° 75, Les chrétiens d’Orient, juillet-août 2015, p.58.

 

 

 

[3] Cette ville antique dans la banlieue de la capitale byzantine Constantinople,  se trouve donc très près de l’actuelle Istanbul turque.

 

 

 

[4] Nael Georges, spécialiste en droit musulman, La liberté religieuse dans les Etats de culture islamique, in Diplomatie n° 75 : Chrétiens d’Orient,, été 2015, p. 46

 

 

 

[5] Ce fut le cas du syrien Michel Aflaq, co-initiateur du Parti de la Résurrection  arabe et socialiste ou parti Baas, dès 1943.

 

 

 

[6] Dans un souci de recherche d’identité ancienne et régionale, les uns et les autres se disent descendants directs des peuples antiques, cela va des chrétiens du Liban descendants directs des Phéniciens,  aux Assyro-Chaldéens qui disent assumer l’héritage Mésopotamien, des Coptes reliés à l’Egypte antique, aux Juifs  affirmant une continuité avec les Juifs du temps biblique.

 

 

 

[7] Ville à forte population chrétienne à une vingtaine de Km au sud de Mossoul, occupée par Daech en 2014 et libérée par l’armée irakienne à l’automne 2016

 

 

 

[8] Diplomatie n° 75 p.48

 

 

 

[9] L’Etat Islamique n’est le seul groupe à pratiquer ce supplice cruel, cela existe aussi en Arabie par exemple. Pour comprendre la légitimité de cet acte par une lecture fondamentaliste du Coran, voir mon article sur le site du Nouvel’Obs http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1428113-ali-al-nimr-condamne-a-la-crucifixion-un-avertissement-lance-a-la-minorite-chiite-du-pays.html

 

 

 

[10] Ce mot nazaréen [nasârâ] n’a pas toujours le sens de chrétiens: Sur ce point assez technique voir http://www.eecho.fr/nazareens-dans-le-coran-chretiens-ou-non/. En effet, il existe une contradiction formelle  entre le v.82 et le v.51 de la sourate 5 à propos des nasârâ

 

 

 

[11] Myriam Benraad, Diplomatie n° 75, p.49

 

 

 

[12] "La protection des chrétiens d’Orient est une tradition pour la France " – Entretien accordé par Laurent Fabius au journal La Croix (27 mars 2015) http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/afrique-du-nord-moyen-orient/evenements/article/la-protection-des-chretiens-dorient

L’œuvre d’Orient , association catholique française, travaille à aider ces chrétiens d’Orient depuis 1856. Elle est actuellement dirigée par Mgr Pascal Gollnisch , très actif comme médiateur avec l’occident. En avril 2015 il a publié un ouvrage intitulé « Chrétiens d’Orient, résister sur notre terre », ce qui témoigne de son désir de freiner au maximum les départs vers les pays occidentaux.

 

 

 

[13] http://www.assemblee-nationale.fr/14/cr-cafe/14-15/c1415039.asp

 

 

 

[14] Signés en 1901 et 1913, ils sont reconduits tacitement par la puissance mandataire britannique puis par l’État d’Israël (correspondance Chauvel-Fisher, 1948-1949). Ils sont toujours valides à l’heure actuelle

 

 

 

[15] Jean-François Colosimo, in Le Monde des Religions, Les christianismes oubliés, Hors série décembre 2016,, p.82