Déc 262020
 

 

               Depuis 1978, d’abord sous l’autorité de Deng Xiaoping, « l’homme qui a changé la Chine », puis  de ses successeurs, ce pays semble bien être « le plus grand acteur de l’histoire de l’humanité » comme l’a déclaré Lee Kuang Yew, le père de la nation singapourienne, (un modèle pour Pékin : « pouvoir fort, économie prospère »). Depuis, Il faut repérer les moments-clés pour la Chine : 2001, son adhésion à l’OMC qui fait d’elle le grand vainqueur de la mondialisation, 2008, son rattrapage accéléré sur les Etats-Unis frappés par la crise des subprimes, 2020, choc mondial sanitaire du corona virus, parti de Wuhan, et qui rebat toutes les cartes économiques et géopolitiques.

            Sur quoi la nouvelle puissance chinoise réside-t-elle ?

            Le  territoire chinois est, peu ou prou, à égalité avec celui des Etats-Unis, le troisième ou le quatrième du monde sujet tabou, même à l’O.N.U !) et ses ressources naturelles sont considérables (riz, millet, blé, soja, thé, ail, poissons d’eau douce et de mer, algues, porcs, volailles, charbon, minerais,  terres rares…). Les ressources humaines constituent, depuis toujours, 20% de l’humanité, (peuple travailleur, industrieux, intelligent, ingénieux, créatif, résilient et pragmatique, comme d’autres !)

            Quatre E : l’Etat, l’entreprise, l’éducation, l’épargne, sont les fondamentaux des miracles économiques asiatiques. Depuis 1978 : l’exportation et l’investissement ont été privilégiés. Quelques éléments de la « caisse à outils » de la politique d’ouverture et de réformes adoptée et adaptée par Deng Xiaoping : l’enfant unique, la dé-collectivisation de l’agriculture, les Zones Economiques Spéciales, la quête, à tout prix de transferts technologiques, le protectionnisme économique, la monnaie (le yuan) sous-évaluée, les capitaux de la diaspora chinoise et ceux de l’étranger mobilisés et séduits par une main d’œuvre aussi peu chère qu’innombrable, ainsi que les perspectives d’un marché aussi prometteur que colossal, l’envoi, enfin, d’étudiants à l’étranger (800.000 aujourd’hui !) dont beaucoup sont de retour et nationalistes.

            Le choix du jet, du net et du conteneur… Composantes de la puissance : l’industrie manufacturière exportatrice (l’usine du monde…), la technologie adossée à l’innovation (second budget mondial de la recherche), l’énergie, domestique ou rapatriée… et la puissance de l’Armée (aujourd’hui en pleine restructuration afin de disposer de forces aéronavales de dissuasion et de projection). Une politique proclamée de solidarité et de non ingérence dans les affaires des « peuples frères » qui semble bien séduire les ex-pays du Tiers-monde, en particulier  ceux de l’Afrique : « Chinafrica ».

            La nouvelle société chinoise

            Les conséquences de la politique de l’enfant unique, ce « dividende démographique » (rapport actifs/inactifs) furent favorables à la production manufacturière chinoise pendant 40 ans. Cette politique a pris fin en 2015. Depuis, le gouvernement autorise la venue d’un second enfant, et même d’un troisième dans la famille des jeunes cadres. Mais les jeunes parents chinois ne suivent pas, compte tenu des prix de l’immobilier et du coût de l’éducation, entre autres. Ils ne veulent en aucun cas revenir aux conditions difficiles, proches de la misère, qu’ont connues leurs parents. La Chine sera-t-elle vieille avant d’être riche ? Est-elle un pays riche avec de nombreux pauvres ou un pays pauvre avec de nombreux riches ? De cela découle la question de son traitement international

            40 millions de Chinoises manquent à l’appel (agricultrices, « petites mains des ateliers », mamans !), compte tenu d’une culture ancestrale qui confie aux seuls fils la mémoire des ancêtres et des parents. D’où des problèmes sociaux considérables, avec alliances matrimoniales, consenties ou non, avec des femmes étrangères. 800 millions de Chinois sont sortis de la misère, mais il reste 600 millions de pauvres (sur une population globale estimée à environ 1400 millions) ? Avec une société inégale et un coefficient de Gini (marqueur de l’écart qui sépare riches et pauvres) supérieur à celui des Etats-Unis ! Les ruraux sont, en moyenne, trois fois plus pauvres que les citadins. Problème du hukou, passeport intérieur instauré par Mao Zedong, qui fixe au lieu de naissance et qui sanctionne les mingong, ouvriers-paysans, dans les banlieues des métropoles où ils n’ont aucun droit pour eux-mêmes et leurs enfants. La corruption est un mal national… Par ailleurs, dans « l’empire du concours », les examens sont, pour tous, sont à l’origine d’un stress considérable… économique et psychologique.

            Mutations territoriales et environnementales

            Les régions maritimes (Grand-Pékin-Tianjin sur 120km, Shanghai, nouveau New-York, Canton-Shenzhen, nouvelle Californie, (14% du territoire, 65% de la richesse nationale) sont dynamiques mais chères et saturées, d’où la politique « go west » esquissée dès les années 2000 (Wuhan, Xi’an, Chengdu, Chongqing, surtout) puis celle de la route de la soie (BRI, proposée en 2013 à Astana et à Djakarta dans ses deux versions, continentale et océane par Xi Xinping). Les outils ont été les infrastructures de ce pays, roi du BTP : lignes TGV, passées de 0 km en 2006 à plus de 30.000 km en 2020, constituant, de loin, le plus vaste maillage de monde  et réseau d’autoroutes plus récent et plus long que celui des Etats-Unis), tubes, enfin, (gazoducs et oléoducs) pour diffuser la croissance à l’ensemble de la contrée.  Vieux pays rural devenu majoritairement urbain en 2012, la Chine doit inventer la ville du futur : Exposition Universelle de Shanghai de 2010 « meilleure ville, meilleure vie ». Elle compte déjà plus d’une centaine d’agglomérations multimillionnaires. De plus, elle a sacrifié son environnement à son développement (le désert avance, la mer monte, rizières et eaux sont contaminées, « airpocalypse » dans toutes les métropoles…). La Chine a infléchi sa politique de l’environnement de Copenhague à la COP 21 de Paris. Devenue le plus grand pollueur du monde, elle n’en continue pas moins à accroître sa production de charbon, mais elle reboise, mise sur les énergies renouvelables, éoliennes et solaires, mais, aussi sur le nucléaire… Un défi : avec 8 % des terres arables du monde, grignotées par l’industrialisation, l’urbanisation et les infrastructures, la Chine devient dépendante sur le plan agro-alimentaire. Elle mise donc sur la reforestation, une nouvelle révolution agricole (remembrement des terres encombrées de tombes)… et agronomique, (maïs, riz, pomme de terre, insectes…), ou, encore, sur la voiture électrique… Elle affiche sa volonté affichée de décarbonner.

            Transition économique et finances opaques

            Devant créer 10 millions d’emplois par an, la Chine a encore 6,9% de taux de croissance en 2017, mais elle a faibli en 2018 et 2019 et subit le choc corona de 2020. L’ère du tout-export et de la mondialisation s’estompe. La Chine entend passer du hardware, au soft, puis, au smart. Elle poursuit la remontée de filière, du quantitatif au qualitatif. Course à la plus forte valeur ajoutée… (nucléaire, ferroviaire, aéronautique, aérospatial, informatique quantique, téléphonie, robotique, Intelligence artificielle où elle devance les Etats-Unis…). Le président Xi joue, « en même temps !» sur les champions nationaux (entreprises publiques, « entreprises zombies », selon lui, qu’il veut rénover), et les entreprises privées. Riche de 40 années d’excédents commerciaux cumulés et d’une énorme épargne de précaution domestique (les Chinois placent 40% de leurs revenus, les Français, 16%), la Chine et les entreprises chinoises achètent le monde, car ici, c’est le Parti qui commande au marché.

             Le nouveau plan économique met l’accent sur les nouvelles technologies. Le programme « Made in China 2025 », mise sur les secteurs stratégiques et inquiète vivement les Etats-Unis (BATX contre GAFA). Pékin souhaite devenir indépendant et leader, d’autant plus que le pays dispose désormais d’une nouvelle génération d’ingénieurs-entrepreneurs-managers, tels Jack Ma (fondateur d’Alibaba, le challenger d’Amazon). Usine puis banque du monde, la Chine rêve d’en devenir le laboratoire…

            Cependant, de mauvaises allocations des ressources, due au système politique font que le pays croule sous les surcapacités et les excédents (charbon, acier, aluminium, ciment, verre). C’est ce qui explique, aussi, la recherche, via les routes de la soie, de nouveaux débouchés. Les banques du pays, non dépourvues de créances douteuses, ont des difficultés, ce qui favorise « la finance de l’ombre » qui, seule, prête aux PME, au risque d’escroqueries et de ruine des épargnants. Le pays est endettée à 250 % de son PIB (France, à plus de 100%, mais quels sont les vrais comptes de la Chine ?). Car il ne faut pas prendre à la lettre les statistiques du BNS (Bureau National des Statistiques) de la Chine ! Beaucoup de familles, à cause de l’immobilier, d’entreprises mal gérées et, surtout, de provinces et de collectivités qui constituent « un essaim de cigales », inquiètent, dans leur état financier, les autorités centrales qui invitent à la prudence, sanctionnent et freinent les excès d’investissement à l’étranger. Nul ne souhaite pour autant un krach du moteur de l’économie mondiale qui impacterait tous les autres pays du monde…

            Politique intérieure : « rouge vif » !

            C’est le titre d’un nouvel ouvrage en français. Après l’expansion qui a fait, selon les séries économiques d’Angus Maddison, de l’empire chinois la première économie du monde jusqu’à l’époque de Napoléon, est venu le « siècle de la honte » (de 1840-1949, avec les humiliations de l’étranger et les guerres civiles) si bien que, en 1949, le PIB chinois ne pèse plus que 2% du PIB mondial (20% environ en 2019).

            Le pays est tenu par le PCC (90 millions de membres) et l’APL (Armée Populaire de Libération (« le pouvoir est au bout du fusil »). Après Deng Xiaoping, le « second empereur rouge », qui instaure « une dictature amortie », Jiang Zemin et Hu Jintao, (des ingénieurs) ont détenu le pouvoir chacun pendant 10 ans. Le 19ème Congrès du PCC de novembre 2017, sous l’autorité de Xi Jinping, « prince rouge » a procédé à des amendements constitutionnels : Xi pourra être reconduit après 2023, fin de son second mandat de président et sa « pensée », comme celle de ses prédécesseurs, participe de la constitution ! Le président a mené une très populaire campagne contre la corruption et a pourchassé « les tigres, les moustiques et les renards », des « corrompus », gros ou petits, parfois enfuis à l’étranger et cette campagne lui a permis d’éliminer ses rivaux potentiels ! Son régime néo-maoïste est impitoyable à l’égard de toute opposition : étudiants contestataires, avocats, artistes, écrivains, prix Nobel de la paix (qui meurt en prison), défenseurs des droits de l’homme, chrétiens, ONG étrangères, plus récemment, journalistes américains ou australiens…) Xi Jinping a abandonné le profil bas de Deng Xiaoping « avançons pas à pas, cachons nos atouts » pour œuvrer à la renaissance chinoise et proclamer le nouveau rêve de l’empire (reprendre le premier rang), ce qui, désormais, inquiète beaucoup de partenaires, «c’est le cas des Etats-Unis et d’une Union Européenne encore en ordre dispersé. Mais « le nouvel empereur » est désormais seul comptable de l’avenir du pays, ce qui pourrait le fragiliser en cas de crise, d’autant plus que son pays vit, comme aucun autre, une certaine déconnection entre la vie économique et sociale et la vie politique… En 2020, le pouvoir chinois est nerveux (souvenir Tien An men, mise au pas de Hongkong), répression impitoyable de la population ouïgoure, menaces sur Taiwan…

            La bataille pour le leadership technologique 

             Le président Trump veut ralentir le rythme du rattrapage chinois inscrit dans son programme « made in China 2025 », gravitant autour de 10 secteurs-clés stratégiques. Il souligne l’ampleur du vol de propriétés industrielles « La Chine triche, la Chine a volé des centaines de milliards de propriété industrielle » et exige la réciprocité entre la Chine et l’Occident. (Ne fallait-il pas oublier que, la Chine est un pays où les Chinois font des affaires ?). Là est le véritable enjeu. Le président Obama et le candidat Joe Biden ne diffèrent pas de ce point de vue. Mais la Chine s’est réveillée et ne s’endormira plus. Elle dispose déjà des plus puissants ordinateurs du monde, s’approprie l’informatique quantique, met au point des missiles hypersoniques et dispose, avec ses BATX, rivaux des GAFA, d’une « une nouvelle muraille de Chine » numérique. Dès 1976, Deng Xiaoping avait rompu avec les ambitions agricoles de Mao et déclaré que, « la force de la production réside dans les sciences », et Hu Jintao a souligné, à son tour, en 2006, que «  la science et technologies sont au cœur du développement chinois ».

             La technique du « mobile only », œuvre à une révolution considérable du secteur de la distribution, inconnue depuis la naissance des grands magasins en Europe au XIXème siècle. Evidemment, la technologie de la reconnaissance faciale, via les caméras, s’ajoutant à la traçabilité de tout achat commercial, peut mener sur les chemins de « big brother ». Le « crédit social », sorte de « rating » de chaque Chinois, soumis à sanctions ou gratifié d’avantages que Pékin a mis en place, ne présage que de l’inquiétant pour ceux qui souhaitent rester libres dans le monde ! Un agenda chinois se profile : 2021 (centenaire de la fondation du PCC), 2025 « made in China », (programme quelque peu mis en sourdine dans le contexte actuel très tendu), 2027 : centenaire de l’APL, 2049, centenaire de la fondation de la République Populaire de Chine… date escomptée pour que le pays soit redevenu le numéro 1 mondial… comme au XVIIIème siècle.

            Dans ce contexte, la question de la 5 G sur laquelle Huawei a une longueur d’avance sur l’Amérique constitue un énorme enjeu. Huawei signifie « splendide accomplissement » ou « réussite de la Chine ». Son fondateur-dirigeant, pauvre à l’origine, a rejoint le corps des ingénieurs militaires de l’APL avant de créer, en 1987, cette entreprise au statut spécial. Il a une philosophie martiale et prône « l’esprit du loup ». Il approuve la loi adoptée en 2017 qui veut que « tout Chinois ou organisation chinoise doit soutenir, assister et coopérer avec le travail du renseignement national » et que « qui le révélerait, serait passible de poursuites pénales ». La question des relations entre Huawei et l’appareil sécuritaire chinois reste posée. D’autant plus que Monsieur Ren a un jour déclaré « qu’il faudra une nouvelle armée dirigeante, pour quoi faire ? Pour dominer le monde ». Sa fille ainée, directrice financière de cette entreprise de 180.000 personnes, a été arrêtée à Vancouver pour non respect de la loi américaine concernant l’Iran…Toujours est-t-il que, comme le souligne Alain Frachon, du journal « Le Monde », « l’irénique crédo libéral américain a été démenti par les faits : le succès du « socialisme aux caractéristiques chinoises », une forme de capitalisme très étatique, n’a accouché d’aucune libération politique ». Ajoutons que, à priori, le pouvoir chinois bénéficie de la durée par rapport aux courts mandats des démocraties…

            Réaction américaine, fin de la « naïveté européenne » ?

            Pour la Chine, pays des inventions (boussole, poudre à canon, papier, imprimerie), « il faut apprendre les techniques de Barbares afin de mieux les contrôler ». L’actuel président américain a dénoncé le vol de la propriété industrielle rendu possible par le passage obligé des joint-ventures, entreprises sino-étrangères et l’espionnage industriel systématique (agents du renseignement, parfois étudiants à l’étranger, veille cybernétique, Instituts Confucius, ainsi que l’impossibilité pour l’étranger d’investir les marchés publics chinois. Sous les coups de boutoir de Washington qui n’ignore pas que l’industrie électronique chinoise est encore très dépendante de la technologie occidentale, en particulier des semi-conducteurs américains, la Chine pourrait-t-elle pâtir de ces mesures, d’autant plus que certains pays (Angleterre, en Europe, Corée) se distancient de Pékin.

            Du côté de Bruxelles et de la nouvelle Commission européenne, une importante inflexion s’est opérée avec un pays qui est à la fois partenaire dans la question du réchauffement climatique, concurrent économique et rival stratégique. Sur le front de la guerre technologique des fleurons européens ont été acquis par les entreprises de Pékin : Pirelli (Milan), Sygenta (Bâle) géant mondial de l’agro-alimentaire, enfin, Kuka (Augsbourg), pépite allemande de la robotique, tandis que la COSCO, puissante compagnie de transport maritime chinoise, a mis la main sur 10% des transports européens, sur la ligne Shanghai-Djibouti-Le Pirée-Gênes-Trieste ! Jouant sur une Europe plurielle et divisée (à l’est et au sud), Pékin assiste à une prise de conscience européenne symbolique et réelle quand Xi Xinping est reçu à la fois par le président français, la chancelière allemande et le président du Conseil européen qui semblent, enfin, exiger la réciprocité de la part d’une Chine désormais qualifiée de « rivale systémique ». L’UE et la Chine dialoguent mais s’opposent sur les droits de l’homme et les investissements. Le plus spectaculaire est la nouvelle méfiance allemande, qui s’accentuera sans doute après le départ d’Angela Merkel. La Chine prend conscience que l’UE, ne sera plus un partenaire facile.

            Course aux armements

            L’Armée Populaire de Libération a été fondée en 1927, dès les premiers combats contre le Guomindang. Elle est l’un des trois piliers du régime, au même titre que le Parti et l’appareil d’Etat. L’APL est « la grande muraille de fer et d’acier du Parti ». La tradition contemporaine veut que Xi Jinping, chef de l’Etat et secrétaire général du PCC, soit, aussi, le chef des armées. A la tête de l’armée la plus nombreuse du monde (il faudrait, aussi, compter sur les réserves, les milices, la police et les flottilles de pêche !), il la renforce et la modernise en redessinant les régions militaires (au nombre de 5, dont 4 sont tournées vers le Pacifique), en important d’Israël et de Russie et en musclant le complexe militaro-industriel du pays. Les avions militaires chinois sont en nombre considérable et l’armée de l’air se dote d’avions furtifs. Des missiles balistiques, capables de modifier leur trajectoire en phase descendante, sont qualifiés de « tueurs de porte-avions » (les Etats-Unis n’auraient rien de comparable). Surtout, le Pentagone indique que la Chine a la plus grande marine du monde, avec 350 bateaux et sous-marins incluant 130 navires de combat de surface, Les Etats-Unis n’en comptant que 230 en 2020. Car, comment expliquer que, en dépit de l’hostilité des ses voisins et de la condamnation du TPI (Tribunal International de La Haye), Pékin continue à passer en force en Mer de Chine méridionale dont elle poldérise et militarise des îlots submersibles ? Que dire, par ailleurs, de la puissante base chinoise à Djibouti ? En mai 2020, le président Xi a donné l’ordre à l’APL de « se tenir prête à combattre ». Si les effectifs strictement militaires diminuent, en revanche, le budget des armées augmente, même s’il est encore loin de celui de l’Amérique (261 Milliards de dollars contre 732). En est-il fini de la « montée en puissance pacifique » proclamée par le PCC en 2003 ? Un haut responsable du Parti a expliqué que « le « pacifique », c’est pour l’étranger et la montée en puissance, c’est pour nous ». Dans le phénomène de montée en puissance, il n’y aura pas d’exception chinoise…

            Géopolitique : vers un monde sino-centré, ou non ?

            A l’intérieur de ses frontières actuelles, la Chine met au pas ses minorités tibétaines, mongoles et ouïgoures en les submergeant sur le plan démographique et en les contrôlant sur le plan politique. Une terrible répression s’est abattue sur le Xinjiang « nouvelle frontière ». Devant les protestations étrangères, Pékin admet 1,3 million de « formations » (sur 11 millions de ouïgours…) pour les personnes aux idées dépassées », en fait, un vrai travail d’humiliation identitaire et un lavage de cerveaux. Une partie des résistants ouïgours s’est réfugiée à Almaty, au Kazakhstan. Cependant, le monde musulman, arabe ou persan, ne proteste guère, les livraisons d’hydrocarbures expliquent, sans doute, ceci.

            Par ailleurs, en 2020, à Hongkong, par une impitoyable répression policière et législative, Pékin met fin unilatéralement au statu quo qui devait durer jusqu’en 2047 sur la base « un pays, deux systèmes ». Pékin déchire le traité qu’il avait signé en 1997 avec Londres et ne s’arrête pas là : il menace Taiwan, « l’Ile renégate », facilitant l’élection d’une présidente plutôt hostile, sous l’œil vigilant des Occidentaux qui ne pourraient rester inertes en cas d’agression. C’est que, pour Pékin, toute population chinoise n’a d’autre destin que de passer un jour ou l’autre sous le joug du PCC.

            Autour de la Chine, il se crée, selon l’expression d’Hubert Védrine, « une coalition des inquiétudes » Les routes de la soie doivent d’abord relier la Chine de l’ouest à l’Europe de l’ouest (Chongqing-Madrid). L’Eurasie passe par la Russie. Les relations Moscou-Pékin sont bonnes (Organisation de Coopération de Shanghai, manœuvres militaires communes). Quid dans l’avenir, comte tenu du différentiel démographique et de la rivalité en Asie centrale ? Surtout, le militaire, qui fonde la puissance russe, n’est plus, de nos jours suffisant pour devenir le leader mondial. Il faut, pour cela, être adossé à une puissance économique de taille

            La guerre de Corée (1950-1953) a été fondatrice pour la RPC. La Corée du Nord lui garantit la non-présence de l’US Army à sa frontière. Le Japon, qui se remilitarise, est écartelé entre l’alliance américaine et la peur de la Chine. Les pays de l’A.S.E.A.N sont inquiets (« la Chine pour se développer, les Etats-Unis, pour se protéger »), à l’instar  d’un Vietnam, qui, avec Washington, a besoin d’un contrepoids rassurant. Dans le Pacifique, la progression Chinoise en arrive à cliver les habitants des îles Salomon, entre pro ou antichinois au point de mettre en péril l’unité du pays. Ce qui n’empêche pas Pékin de regarder du côté du nickel de la Nouvelle Calédonie !

             L’Australie est en conflit avec la Chine pour avoir réclamé une enquête sur l’origine de la pandémie du covid-19, ce qui lui a valu une cyberattaque, très vraisemblablement d’origine chinoise. Du côté de l’Inde du président Modi, en 2020, des rixes ont eu lieu dans l’Himalaya, à 4200m d’altitude, entre soldats chinois et indiens et le sang a coulé. Des incidents d’une telle gravité n’avaient gère eu lieu depuis 1962 lorsque Mao avait battu l’Inde. Traumatisée par cette défaite, elle achète des rafales français au cas où… C’est avec ce seul pays riverain que la Chine n’a toujours pas réglé ses problèmes de frontières. Elle mène une politique de revers avec le Pakistan où elle construit le port de Gwadar, ouverture incomparable sur la mer d’Oman et l’océan Indien… Plus au sud, Pékin a mis la main sur le port d’Ambato ta, au Sri Lanka, elle l’a construit mais Colombo ne peut rembourser, si bien que le port appartient de fait à la Chine pour 99 ans…

            Nous sommes là à l’orée de la question « Chinafrica ». Depuis Bandoung (1954) : la Chine se veut le leader solidaire des pays en voie de développement. Ses échanges et ses implantations concernant l’Afrique sont très importants. Essentiellement : infrastructures (routes, voies ferrées, écoles et universités, hôpitaux, palais des dirigeants, stades de football, siège de l’O.U.A à Addis-Abeba, d’ailleurs espionné…) contre fournitures (essentiellement minérales et énergétiques) et nourriture car la Chine a un problème foncier et a besoin de terres nourricières. Elle intéresse et séduit pourtant beaucoup d’Africains. Mais en dépit de réalisations incontestables, de nombreux reproches lui sont adressés : une aide liée, un nouvel endettement, une immigration de Chinois, concurrents redoutables d’acteurs locaux (commerçants), au total, une colonisation nouvelle contre laquelle s’insurgent de hauts responsables kenyans ou nigérians. Pire, à Canton où existe une « chocolate city », la « petite Afrique » a été stigmatisée (incidents de type ethnique) et, pour la première fois, les diplomate africains ont protesté à Pékin en 2020. L’Afrique reste un enjeu d’importance  entre la Chine et l’Occident, (sans compter un retour russe et bien d’autres convoitises, turques ou arabes).  C’est qu’elle est un continent d’avenir. Au-delà, la Chine investit l’Amérique : richesses du Brésil et de l’Argentine, cuivre du Chili, lithium de Bolivie, jusqu’au Panama, dans le pré-carré des Etats-Unis !

            Ici intervient l’ancestrale notion de tanxia,  qui veut que l’Empereur de Chine gouverne tout ce qui est sous le ciel ! Mais entre la Chine qui monte en puissance et les Etats-Unis en crise, se déploie l’hypothèse de Thucydide qui veut que la guerre soit l’ultime issue. Les dirigeants chinois, en dépit, de vifs débats au sein du Parti, semblent saisis par l’hybris, la démesure que désapprouvait la sagesse antique. Car Pékin appelle de ses vœux un ordre post-occidental. Dotée d’importantes réserves financières, la Chine investit à 360 degrés, dans tous les compartiments de l’économie et de la recherche. Elle entend, via l’usine nouvelle, numérisée et robotisée, rester l’atelier du monde et imposer ses normes, car, qui tient les normes, tient le marché. Elle contourne quelques institutions financières onusiennes par des outils  qu’elle crée : Fonds pour les BRICS, Fonds pour la route de la soie, et, surtout, l’AAIB, Banque Asiatique pour l’Investissement et les infrastructures, l’objectif étant de concurrencer le FMI et la Banque mondiale. Près de 100 pays y ont adhéré ont adhéré à l’exception des Etats-Unis et du le Japon. La Chine entend proposer une alternative au monde américain issu de Bretton Woods… Elle s’est déjà emparée de la direction d’importantes agences de l’O.N.U, telles que l’Organisation de l’aviation civile internationale, l’ONUDI (industrie et propriété industrielle), La F.A.O et, surtout, l’O.M.S dont la directrice fut récemment chinoise et dont le directeur actuel est soupçonné d’être sous influence pékinoise. La Chine est devenue le second contributeur de l’ONU et c’est elle qui dépose le plus de brevets au monde. Le problème, c’est, que, une fois nommés, ces responsables pratiquent une politique favorable à leur pays d’origine !

            Si la Chine entend gérer au mieux de ses intérêts l’après covid, elle risque de disposer de moins de réserves financières en exportant moins. Car ses partenaires étrangers évoluent à leur tour, se réveillent et cherchent de nouvelles voies. Ils ont pris conscience de leur sino-dépendance à propos des masques et des médicaments. Relocalisations jusqu’où ? Le conoravirus a révélé la matrice totalitaire du régime chinois et l’agressivité nouvelle des diplomates chinois, « loups combattants », en a indisposé plus d’un ! C’est, sans doute, la fin d’une certaine mondialisation dont la Chine a été la grande bénéficiaire en s’exonérant de certaines règles reconnues par la plupart de pays, désormais méfiants !

            Si bien que l’on parle désormais, à Pékin, de double circulation : rester au meilleur niveau du commerce international, et, également, fortifier le marché domestique en intégrant, cette fois, les exclus qui pourraient menacer les tenants du pouvoir, c’est-à-dire le PCC. Des chercheurs comme la Française Valérie Niquet et l’Américain Walter Lohman, ont récemment co-signé un article qui soutient que « le basculement du monde vers l’Asie avec la Chine au centre n’aura pas lieu, à cause des limites internes du régime chinois, ce qui pourrait redonner des chances à l’Europe. La Chine a gagné, mais, nous n’avons pas encore perdu !

                                                                                                                               Claude Chancel