PARTIE III

LES ÉTATS PALATINS : ENJEU DE LA GUERRE

 Pour nous, Français, la politique européenne entre 1789 et 1815 se résume aux Guerres de la Révolution, puis de l’Empire. En fait, la situation était plus complexe au sein de la coalition des Puissances, car chacune, Angleterre, Autriche, Prusse, Russie jouait son propre jeu.

Cette série de trois articles se concentre sur l’affrontement entre la Prusse et l’Autriche de 1791 à 1801 pour le contrôle de l’Allemagne du Nord. Le premier article a couvert la période allant de la Déclaration de Pillnitz (27 août 1791) au Traité de Bâle entre la République française et la Prusse. Le second article a couvert la période allant du Traité de Bâle au décès du Prince Électeur de Bavière le 16 février 1799. La Bavière, l’État clé d’Allemagne du Nord, entra alors dans l’orbite prussienne au grand dam de l’Autriche.

Ce dernier article amène le lecteur jusqu’à la signature des Traités de Lunéville entre la République française et l’Autriche, puis en cascade avec les Etats d’Allemagne du nord.

  1. Le grand jeu

Maximilien des Deux-Ponts était dorénavant Prince-électeur de Bavière et du Palatinat, le troisième dynaste du Saint-Empire après l’Empereur et le Roi de Prusse. Heymann, nommé ambassadeur de Prusse auprès de la Maison palatine, allait devoir soutenir son ami Maximilien soumis à des pressions intenses de la part de toutes les Puissances qui voulaient lui dicter sa politique.

Ainsi Le 10 mars, le Prince-Électeur avait accordé une audience à l’ambassadeur de France Alquier avant que celui-ci ne dût quitter Munich sur l’ordre du commandant en chef autrichien, l’archiduc Charles. L’ambassadeur anglais[1], le sieur Paget, avait alors demandé une audience à l’Électeur et lui avait parlé sur le ton du reproche à l’occasion de l’audience accordée au Sr Alquier en observant que son prédécesseur ne s’était point permis cette démarche et qu’il l’avertissait qu’il était entouré d’amis de la France. Le même Paget venait d’être reçu par Montgelas. Il lui avait déclaré que l’Électeur ferait fort bien de donner ses troupes à l’Empereur et même de lui céder une partie de la Bavière pour conserver le reste, que ce monarque pouvait seul le faire dédommager de ses pertes et le protéger efficacement, qu’au contraire il ne voit aucun fond à faire sur la Prusse dont d’ailleurs l’influence serait nulle à la paix, qu’au surplus le sort de la Pologne devait servir d’exemple et de leçon aux États faibles. Montgelas avait estimé qu’il était difficile de ne pas voir toutes ces démarches comme concertées entre le ministre autrichien et celui d’Angleterre pour essayer d’intimider sa Cour. Il avait cédé pour l’approvisionnement d’Ingolstadt[2].

Le 17 mars 1799, le chancelier de Prusse mit noir sur blanc ses instructions à l’intention de Heymann. La Prusse resterait neutre dans le conflit qui allait éclater. Neutre parce qu’il était de son intérêt que l’Autriche et la France s’épuisent dans une guerre sans fin. Mais cela n’empêchait pas qu’entre la République française, née dans le sang, et les ennemis autrichiens, elle ne pût tenir la balance égale. En fait, il fallait que la Prusse penche du côté des Puissances coalisées, mais sans compromettre ses relations avec la France. Oui, l’instruction qu’il donnait à Heymann permettait de tenir cette ligne de crête.

L’Électeur doit concourir avec la Cour de Vienne à une défense commune. L’Électeur doit limiter l’emploi de ses troupes à la défense de ses États et ne prêter la main à aucune action offensive.

 L’Europe tout entière allait à nouveau se trouver plongée pour deux ans dans la guerre.

La France subit d’abord défaite sur défaite, en Suisse où Masséna dut reculer de la frontière autrichienne jusqu’à Zurich où il fut battu, en Italie où Macdonald dut abandonner la péninsule durement conquise et est battu à La Trèbie par le Russe Souworoff qui allait faire son entrée à Milan avec sa troupe de cosaques.

La succession de désastres confirma Berlin dans son attitude neutre. Le chancelier prussien Haugwitz écrivit à Heymann   :

Les avantages progressifs de l’armée autrichienne en Italie et du côté de la Suisse, se succèdent si rapidement, qu’on peut s’attendre aux evenemens ultérieurs les plus remarquables et je compte que vous me transmettrez à cet égard toutes les notions authentiques et dignes d’attention que vous serez à même d’en recueillir, surtout après que l’armée de l’archiduc aura passé le Rhin, comme elle paraissait disposée à le faire incessamment.

Cette position avantageuse et brillante où la Cour de Vienne se trouve actuellement et la perspective très probable d’une succession de nouveaux revers pour la France, ajoutant sans contredit un grand poid aux motifs par lesquels j’ai cru devoir conseiller à l’Électeur, par un effet de ma tendre amitié pour lui, d’user envers cette Puissance de tous les menagemens qui dépendent de lui et je vois avec plaisir qu’il en reconnoît la force.

Les succès rencontrés par les coalisés amenèrent ceux-ci à exercer des pressions de plus en plus fortes sur le Prince-Electeur. Ainsi, le chancelier de Bavière déclara-t-il à Heymann que  » le cabinet de Petersbourg y trouvait de son coté le prétexte le plus propre pour forcer l’Électeur de se jeter dans la Coalition et que lui, Montgelas, avait la conviction que, dans la position présente trop critique de l’Électeur, ce parti-là devenait de plus en plus inévitable et peut-être assez pressant pour lui, dans le cas surtout où les succès des coalisés continueraient et s’étendissent, toute paix dont Sa Majesté Prussienne ne voudroit pas se rendre l’arbitre (soit du gré des belligérants ou bien en se prévalant des moyens de sa puissance) tournerait en particulier à la perte certaine des États du sud de l’Empire et notamment de la Bavière. »

Après l’annonce de la défaite de La Trébie, l’archiduc Charles avait exigé le libre passage de son armée de 80 000 hommes à travers la Bavière. En outre, il avait exigé  que cette dernière fournît un contingent de 24 000 hommes. Et cela, sans assurance pour l’avenir. Il était clair que si la coalition l’emportait sur la France, la Maison Palatine disparaîtrait. Si la France l’emportait, elle céderait à l’Autriche les territoires de la Maison Palatine contre la paix et la rive gauche du Rhin !

C’était une guerre totale. La Bavière était encore un havre de paix.  Le Prince-Electeur avait reçu ses beaux-parents, le Prince et la princesse de Bade, par ailleurs beaux-parents du tsarévitch. Des fêtes somptueuses furent données. Cette belle ambiance fut gâchée. En effet, le 8 août 1799, la Gazette de Saint-Pétersbourg annonçait que la Maison de Bade serait chassée pour la punir d’avoir conclu un Traité avec la France. L’ambassadeur russe à Munich, le baron de Buhler, fut convoqué. Il expliqua que le tsar avait décidé de faire un exemple, que la coalition avait décidé de mettre au pas les princes allemands qui oseraient traiter avec le Gouvernement français et qu’en commençant avec ses parents, le tsar avait voulu prouver qu’il n’épargnerait personne. Heymann ne fut pas dupe. Les deux cibles de la coalition étaient évidemment la Maison Palatine et la Prusse.

La menace était d’autant plus crédible que la coalition remportait succès sur succès. L’offensive était générale. Souworoff avait reconquis l’Italie. En Suisse, Rimsky-Korsakov[3] avait mis Masséna en déroute et marchait sur Lyon. Sur le Rhin, l’archiduc Charles remportait succès sur succès. En Hollande, le duc d’York et les Russes enfonçaient l’armée franco-batave et la flotte anglaise avait écrasé la flotte hollandaise. Mais, le coup décisif devait venir de la mer. En effet, un débarquement était prévu sur les côtes de Bretagne, où les forces anglo-russes se joindraient à l’armée catholique et royale bretonne commandée par Georges Cadoudal avec un objectif : Paris.

Le corps de Condé marchait avec les Russes. Il était prévu que ce serait lui qui entrerait le premier en France. Le moral était au plus haut. Un de ses agents au sein du Corps de Condé avait renseigné Heymann. Celui-ci avait retranscrit ses propos dans sa dépêche du 19 septembre :

La majeure partie du corps de Condé donne trois mois tout au plus pour leur entier et paisible rétablissement chez eux. Le plan d’opérations porte, selon les mieux instruits, qu’aussitôt que le Corps aura pris pied sur le territoire en France, il proclamera Louis XVIII, sommera en son nom les chefs militaires et civils des places fortes de les remettre, et fera pendre pour donner plus de poids à cette sommation le Commandant et les autorités de la première place ou ville qu’on aurait été obligé de reduire de vive force[4].

 Heymann avait mis en place un  réseau d’espionnage au sein de la coalition et en France qui va lui permettre d’informer Berlin des plans de la coalition et de la France. La situation de la France était désespérée.

Souworoff allait passer les Alpes avec son armée pour se joindre en Suisse au général Rimsky-Korsakov. Il était attendu le 20 septembre à Zurich et de là il lancerait l’attaque générale le 24. Enfin, ses espions au sein de l’état-major autrichien en Italie lui avaient donné une information cruciale. Souworoff s’était rendu compte qu’en Italie l’armée russe avait tiré les marrons du feu pour la Cour de Vienne. Les Autrichiens reprenaient le pouvoir dans les villes libérées par les Russes. Le 22 septembre était parvenue la divine nouvelle : les Français avaient évacué Mannheim. Le Palatinat était libéré !

Dans la même dépêche, il avait transmis les grandes lignes du plan d’invasion de la France qui se mettait en branle. Le Corps de Condé, 6 776 cavaliers au total, se joindrait aux Russes de Rimsky-Korsakov qui devaient être rejoints incessamment par Souworoff et un corps de 15 000 hommes passés d’Italie. Maximilien avait franchi le Rubicon : il venait de donner l’ordre à trois de ses divisions de se joindre aux Russes à Zurich, alors que ses troupes du Palatinat allaient se mettre aux ordres de l’archiduc Charles qui allait franchir le Rhin.

Le 19 septembre, outre la confirmation des mouvements de troupes des coalisés et du lancement imminent de l’offensive qui, selon les Autrichiens, les Russes et les émigrés, devait anéantir la République française, il donna des nouvelles de l’Électrice.

Le rétablissement de Me l’Électrice avance quoique lentement. Elle commence à quitter le lit quelques fois par jour. Elle continue à se montrer profondement sensible à la perte d’un enfant, qui laisse des traces physiques sans dédommagement. Mais cette sensibilité à ses écarts. Depuis ses couches elle n’a plus voulu revoir les enfants de l’Électeur. Son aversion s’étend jusqu’aux personnes aux soins desquelles ils sont confiées et dont l’une était destinée d’avance à l’éducation de l’enfant nouveau né. L’Électeur a voulu, dans un premier mouvement d’émotion, renvoyer ses enfants à Munic. La Cour y reviendra elle-même dès que Me l’Électrice pourra sans inconvenient supporter ce petit trajet.

Heymann savait que le Roi s’intéresserait à ces détails domestiques. Non seulement, parce qu’il s’agissait de sa famille proche, mais surtout parce que cela montrait bien les tensions qui existaient dans la famille régnante de Bavière. Caroline de Bade perdait de son influence sur son mari, et avec elle la Cour de Vienne. Quoi qu’il en fût, les dés étaient jetés et dorénavant, c’était en Suisse et sur le Rhin que se jouait le sort de la Maison Palatine. Et de la Prusse.

  1. La République (et la Prusse) sauvées

Le 30 septembre, l’effroi saisit Munich et la Cour Électorale. La nouvelle était parvenue le matin. Officielle. Masséna avait écrasé les alliés à Zurich. Il avait attaqué par surprise Rimsky-Korsakov avant que Souworoff n’eût franchi les Alpes. Il avait pris aux Russes toute leur artillerie, leurs magasins, leur caisse. La déroute, la confusion, la panique étaient totales. À Zurich personne n’avait compris l’ampleur du désastre. L’ambassadeur extraordinaire britannique Wickham, qui était revenu sur le Continent avec tout pouvoir pour traiter avec les divers États européens, s’était joint à l’armée russe. Après la défaite, il avait galopé jusqu’à sa résidence à Zurich. Il avait juste eu le temps de prendre son épouse et de s’enfuir de la ville alors même que les Français y pénétraient par l’autre porte. Un peu plus tard, ils avaient failli être faits prisonniers par les hussards français. Masséna avait libéré les prisonniers français et fait prisonnières les femmes des officiers russes. L’armée coalisée en Suisse n’existait plus. La Bavière était ouverte à l’invasion. La panique s’installa. L’Électeur convoqua Heymann et lui demanda l’asile à Bayreuth, du moins si cela s’avérait nécessaire. Heymann informa évidemment Berlin de la nouvelle situation militaire et Berlin lui répondit  le 25 octobre :  » Les evenemens militaires ont pris recemment une tournure inattendue et il est malheureusement à craindre que le Sud de l’Allemagne ne se trouve exposé à de nouveaux dangers. Je recevrai donc avec un intérêt redouble tout ce qui pourra répandre du jour sur les faits mêmes que sur les conséquences qui pourraient en resulter. »

Le 6 octobre, Brune écrasa l’armée anglo-russe à Castricum dans les Provinces-Unies (les actuels Pays-Bas). Les troupes coalisées rembarquèrent.

La République était sauvée. Des négociations allaient-elles s’ouvrir ?

3- Changement de donne à Paris – La Révolution est terminée – La Paix ?

Le 8 octobre 1799, le général Bonaparte, de retour d’Égypte, débarqua à Fréjus. Embarqué sur la frégate MUIRON, du nom de son premier compagnon d’armes, son aide de camp qui s’était fait tuer sur le Pont d’Arcole en le protégeant de son corps, il avait échappé par miracle aux croisières anglaises.

Figure 3 : La maquette de la  frégate MUIRON  que l’Empereur conservait dans son cabinet de travail

Pour une partie du gouvernement autrichien, Bonaparte, c’était le général avec lequel ils avaient pu négocier. Ainsi, le 27 octobre 1799, Heymann fit-il part à Berlin du sentiment de l’un des négociateurs autrichiens de Campo Formio :  » Une observation qu’il sera peut-être permis de citer à ce propos pour ce qu’elle peut valoir, c’est qu’une personne de confiance, employée par la Cour de Vienne aux négociations de Campo Formio, ne peut contenir sa joie à la nouvelle frappante pour tout le monde du retour de Bonaparte en France, et dit, que très probablement le Directoire ne manquerait pas de le charger des négociations dont il pourrait s’agir ; que ce general etait l’homme propre pour aplanir bien des difficultes et pour avancer la conclusion d’une paix. »

Le 18 Brumaire An VIII, le 9 novembre 1799, Bonaparte renversa le Directoire, établit le Consulat, proclama avec ses collègues consuls que la Révolution était terminée et s’efforça d’entamer des négociations avec l’Angleterre et l’Autriche. L’Angleterre repoussa ses avances diplomatiques. La guerre reprit de plus belle.

Nous ne détaillerons pas ici le détail des opérations militaires. L’issue de la guerre allait évidemment déterminer le sort des États palatins, de la Prusse et de l’Allemagne du nord. La Prusse ne pouvait que subir et tenter d’anticiper. Le renseignement militaire et stratégique revêtait pour elle une importance primordiale. D’après les dépêches diplomatiques de Berlin, il semble que les seules informations fiables lui provenaient de Heymann qui avait mis en place un réseau d’espionnage au cœur de l’état-major de la coalition et du gouvernement français[5]

Au plan diplomatique, la deuxième coalition était sur le point d’éclater. Heymann, informé par l’un de ses agents, haut gradé du corps de Condé, confirma toutes ses informations précédentes : «  la dissension entre les Russes et les Autrichiens est à son comble. On dirait que ceux-ci ont pris à tache de faire périr les premiers de faim et de misère, par les entraves de toute espèce qu’ils mettent à leurs moyens de subsistance. »

Les camps se mirent en ordre. Les émigrés français du Corps de Condé voyaient enfin l’issue de leur longue errance. Le 2 janvier Heymann écrivit à Berlin : « Les émigrés français dont les espérances étaient plus fangeuses que jamais disaient que le prince de Condé allait faire lever en Souabe à ses frais cinq nouveaux régimens, formés essentiellement à partir de déserteurs français et dont des émigrés recommandés par les Princes auraient les places sérieuses. »

L’ambassadeur extraordinaire anglais fit couler l’argent à flot pour acheter les dynastes allemands et leur faire lever des armées. Elle y mit les formes en signant des Traités de subsides, mais surtout le prix, par exemple pour la Bavière, 7 livres sterling par fantassin, 20 par cavalier, à payer d’avance. La Bavière accepta ainsi que le dit son chancelier à Heymann : «  Que voulez-vous, Heymann ? L’argent pour la mise sur pied de 12 000 hommes était là et on n’a pu se résoudre à le laisser échapper. » Les autres petits princes allemands suivirent, tel le landgrave de Hesse-Darmstadt qui ne voyait dans un tel traité qu’un projet de spéculation financière[6].

La coalition élabora un plan d’ensemble sur fond de dissensions qui allaient la faire éclater. La dernière conférence entre Anglais, Autrichiens et Russes eut lieu à Prague. En voici le compte-rendu adressé le 16 février à Berlin :  » À la suite des instances du Lord Minto pour le retour de l’armée russe, Souworoff proposa le plan d’opérations suivant : « que lui-même avec un corps russe, les troupes sardes et napolitaines agiroit dans le Piémont par où, assuré du Commandant de la forteresse de Briançon en Dauphiné et moyennant ses intelligences avec les Lyonnais, il comptait faire déclarer cette province pour le Roi et pénétrer ainsi dans l’intérieur de la France ; qu’en même tems les forces de l’Angleterre, les Russes de Jersey et Guernesey et ceux que l’Empereur (le tsar) y feroit joindre opereraient leur descente et agiroient avec les chouans. En attendant, la tache des Autrichiens avec quarante ou cinquante mille hommes des Princes d’Empire soudoyés par l’Angleterre seroit d’occuper les François sur le Rhin. Moyennant ces dispositions, Souworoff disoit répondre du succès de la campagne et de la fin de la guerre. Mais le ministre Bellegarde ayant de son côte commencé par déclarer que sa Cour ne restituteroit point les états du Roi de Sardaigne avant la paix, Souworoff cessa dèslors de l’écouter, l’éloquence du Lord et ses offres d’argent furent en pure perte. On ne convint de rien. Le Marechal partit et son Ministre n’a pu porter à l’Empereur (d’Autriche) que la certitude de l’insuccès des conférences[7].

Les opérations militaires reprirent avec le printemps 1800.

La Bavière fut envahie par Moreau qui, le 3 mai 1800, écrasa l’armée autrichienne à Stockach et s’empara de tous ses approvisionnements d’une valeur de 500 000 livres[8] financés par Wickham qui assistait à la bataille. Munich allait tomber aux mains des Français.

Cependant, l’armée française dévalait de Suisse, envahissait le Milanais en prenant les Autrichiens à revers. Bonaparte allait-il rééditer sa campagne d’Italie de 1796 ?

Le 22 juin, Moreau prenait enfonçait la ligne de défense autrichienne sur le Danube. Il n’était plus qu’à une journée de marche de Munich.

Le 25 juin, Heymann écrivit à Berlin. Deux informations contradictoires étaient arrivées d’Italie à Munich. Une estafette impériale clamait la victoire autrichienne à Marengo. L’autre, envoyée à Heymann par l’un de ces agents en Italie, l’informait de l’anéantissement de l’armée autrichienne. Voici le texte de sa dépêche à Berlin :

Une première lettre est de bonne part. Elle dit qu’à la suite de deux batailles sanglantes livrées le 13 et le 14 et dont l’avantage serait resté à Mélas, quoique chaque armée eut maintenu son champ de bataille, au point que ce Général s’apprêtait à recommencer l’attaque et à poursuivre l’ennemi, dans sa retraite supposée ; un courrier de Vienne arrivé dans la nuit avait apporté l’ordre de l’armistice. L’autre lettre au contraire prétend que Bonaparte, battu dans les journées du 13 et du 14 avait renouvelé la bataille et qu’après une défaite totale de l’armée autrichienne l’eut terminée, lui-même avait offert l’armistice que Mélas accepta. Les avis authentiques et officiels qu’on doit attendre ne tarderont sans doute pas à décider entre ces versions essentiellement contradictoires. Ces deux lettres et plusieurs autres s’accordent à donner pour conditions de l’armistice….

Inutile de revenir sur Marengo, deux batailles en une même journée, la première perdue, la seconde gagnée ! Quoi qu’il en fût, la conséquence pour la Bavière était claire : l’affrontement final aurait lieu sur son sol où les belligérants allaient concentrer toutes leurs forces.

Le Prince-Électeur quitta Munich. Il fit évacuer par Heymann ses collections d’œuvres d’art[9] en territoire prussien à Ansbach. il se réfugia dans le Haut-Palatinat à Amberg, près de la frontière avec l’actuelle République tchèque. L’armée impériale était en pleine décomposition.

Wickham arriva à Amberg et proposa une extension du Traité de subsides. Le Prince-Électeur n’avait d’autre choix que de le signer. Il avait en effet un besoin d’argent pressant : il lui fallait remettre en état le vieux château féodal pour y loger ! En contrepartie, la Bavière mettait en ligne quatorze mille hommes supplémentaires. Les termes du contrat étaient moins généreux que le premier. Peu importait : il y aurait encore du bénéfice.

La Bavière avait choisi son camp, celui de la coalition.

  1. Fin de partie

Le 17 septembre, la France et l’Autriche avaient signé un armistice à Hohenlinden[10]. Celui-ci fut rompu le 27 novembre. La famille électorale se réfugia à Bayreuth, territoire prussien.

Durant ce laps de temps, les Autrichiens et les Anglais s’étaient efforcés de réorganiser l’armée coalisée. Leurs ambassadeurs avaient même demandé à Heymann de convaincre le Prince-Electeur de relever de son commandement son cousin, le  duc de Bavière[11], qui était d’une rare incompétence. Heymann s’y était refusé, ce qui avait provoqué la fureur des deux envoyés. Quelle qu’en fût la raison, l’armée bavaroise, le tiers de l’armée coalisée, était démoralisée et mal commandée.

Les premiers engagements tournèrent à l’avantage des coalisés. La bataille qui s’annonçait serait décisive. Heymann rendit compte de la situation à Berlin. «  Je pense que les avantages tant prônés par le comte de Seilern et Mr Drecke ne sont autre chose que des affaires de troupes légères et d’avant-postes, où l’on peut avoir pris quelques centaines d’hommes. Mais le corps d’armée du général Moreau, qui est à Mosbourg, n’a pas encore été attaqué. Ce général a réuni à lui toutes ses forces, et conséquemment abandonné Ratisbonne, Straubing. D’après mes informations, les Français ont un excellent moral et sont bien équipés. Les désertions sont massives dans les rangs autrichiens et trois régimens, dont le régiment de cavalerie d’élite Empereur-cuirassiers ont refusé de marcher. Rien ne semble s’être amélioré depuis le 28 juillet. Le prince George de Hesse-Darmstadt avait alors constaté que l’armée autrichienne était absolument dégoutée de la guerre et qu’elle ne paraissait aucunement disposée à reprendre l’offensive. Le prince George, qui d’ailleurs est le lieutenant-colonel de l’Empereur-Cuirassiers vient d’ailleurs de prendre un congé de six semaines[12]. »

La bataille décisive était imminente. Les ambassadeurs anglais et autrichiens qui avaient suivi le Prince-Electeur à Bayreuth en étaient convaincus : Moreau allait être écrasé. Le 5 décembre, l’ambassadeur anglais organisa un pari dans la grande Galerie du Palais de Bayreuth. L’objet ? Non pas l’issue de la bataille qui était acquise, mais le jour où le Prince-Electeur ferait son entrée triomphale à Munich. Assurément, entre le 10 et le 25 décembre 1800 ! Quant à Heymann, il ne prit pas part au pari et déclara :  » Quant à l’issue de la bataille qui s’annon­ce, qui doit avoir eu lieu, je pense qu’il faut attendre que l’armée de Moreau ait agi avant de se prononcer.« 

Cette bataille décisive avait déjà eu lieu. A Hohenlinden. Le 3 décembre 1800. Moreau avait écrasé les coalisés. L’armée austro-bavaroise était détruite. Elle ne constituait plus une force organisée. Un corps de 15 000 hommes tout au plus se dresserait devant Moreau s’il décidait de foncer sur Vienne.

  1. Le triomphe du Premier Consul

L’Autriche n’avait d’autre choix que de négocier. Les négociations s’engagèrent à Lunéville. Elle essaya d’acheter le négociateur français, Joseph Bonaparte, et de se faire attribuer les États palatins. Talleyrand y mit bon ordre.  » Cobenzl[13] avait trouvé moyen de faire gouter à Joseph Bonaparte et de faire un plan d’indemnisation de l’Autriche en enlevant presque toute la Bavière à la maison palatine. Heureusement le Sr Talleyrand, vivement piqué de cette intrigue ourdie à son insu et tendant même à l’éloigner du ministère a attaqué et combattu avec vigueur et succès cet arrangement ». La Maison palatine était sauvée ! Le Traité de Lunéville entre la République française et l’Autriche fut signé le 9 février 1801.

Le Prince-Electeur fit son entrée à Munich le 14 avril 1801.

Les relations entre la France, la Prusse et les États d’Allemagne du nord étaient au beau fixe. Les officiers français, pour la plupart de farouches républicains, rencontrèrent un grand succès dans les bals donnés par l’aristocratie allemande.

L’Angleterre, dépitée, poursuivit la lutte d’une autre manière. Par l’assassinat politique.

 Bonaparte manqua de peu d’être pulvérisé le 24 décembre 1800 lors de l’attentat de la rue Saint-Nicaise. Le tsar Paul Ier, qui s’était retiré de la coalition, mourut le 12 mars 1801. La version officielle, d’abord admise par les chancelleries, était une crise d’apoplexie. L’épouse du nouveau tsar, la belle-sœur du Prince-Electeur fit parvenir une lettre à sa sœur :  » Des gardes mécontens ont pénétré dans sa chambre. Personne n’a été autorisé à voir son corps. A-t-il été assassiné, est-il mort d’apoplexie. En attendant, il appartient au secret de l’État de ne parler que d’un coup d’apoplexie. »

Fin août, le Traité de Paix entre la République française et la Maison palatine fut signé. Les articles II et III du Traité assuraient la survie de cette Maison. Ils sont ainsi rédigés :

  1. Sa majesté l’Empereur et l’Empire ayant consenti, par l’article VI du traité conclu à Lunéville, le 20 pluviôse an IX de la République (ou le 9 février 1801), à ce que la République française possède désormais, en toute souveraineté et propriété, les pays et domaines situés sur la rive gauche du Rhin et qui faisaient partie de l’Empire germanique, son altesse électorale Palatine de Bavière renonce pour elle, ses héritiers et successeurs, aux droits de supériorité territoriale, de propriété et autres quelconques, que sa maison a exercés jusqu’ici et qui lui appartenaient sur les pays et domaines à la rive gauche du Rhin. Cette renonciation a lieu nommément pour le duché de Juliers, le duché de Deux-Ponts avec ses dépendances, et tous les bailliages du Palatinat du Rhin situés sur la rive gauche de ce fleuve.

III. Convaincue qu’il existe un intérêt pour elle à empêcher l’affaiblissement des possessions Bavaro-Palatines, et conséquemment de réparer la diminution des forces et de territoire qui résulte de la renonciation ci-dessus, la République française s’engage à maintenir et à défendre efficacement l’intégrité des susdites possessions à la droite du Rhin, dans l’ensemble et l’étendue qu’elles ont ou qu’elles doivent avoir, d’après le traité et les conventions conclus à Teschen le 13 mai 1779, sauf les cessions qui auraient lieu du plein gré de son altesse électorale et du consentement de toutes les parties intéressées.

La guerre finie, il fallait payer. Les différents états allemands allaient connaître une crise financière qui les ébranlèrent, au point qu’en Bavière commença à régner un parfum de 1789.

  1. Le Traité d’Amiens – Une lourde conséquence pour la langue française

Le 25 mars 1802 fut signé le traité d’Amiens entre le Royaume-Uni et la France.

La version originale était en français, comme c’était l’usage. Le lendemain de la signature, les Britanniques exigèrent que la version en anglais eût la même valeur que la version en français. Le français avait perdu l’exclusivité de langue diplomatique, affaiblissement qui se voit bien dans la correspondance diplomatique autrichienne qui était exclusivement en français jusqu’en 1792, puis peu à peu adopta l’allemand.

La République française était à l’apogée de sa puissance.

Combien de temps la paix allait-elle durer ? Peut-être le mémoire adressé par Talleyrand, ministre des relations extérieures au Directoire le 17 mars 1799, permettait-il de prévoir l’avenir :

Dans la situation où se trouve une république qui s’est élevée nouvellement en Europe en dépit de toutes les monarchies, et sur les débris de plusieurs d’entre elles, et qui y domine par la terreur de ses principes et de ses armes, ne peut-on pas dire que le traité de Campo Formio et que tous les autres traités que nous avons signés ne sont que des capitulations militaires plus ou moins belles ? La querelle, momentanément assoupie par l’étonnement et la consternation du vaincu, n’est point de nature à être définitivement terminée par les armes, qui sont journalières, tandis que la haine subsiste. Les ennemis ne regardent, à cause de la trop grande hétérogénéité des deux parties contractantes, les traités qu’ils signent avec nous que comme des trêves semblables à celles que les musulmans se bornent à conclure avec les ennemis de leur foi sans jamais prendre des engagemens pour une paix définitive… Ils continuent non seulement d’être nos ennemis secrets, mais demeurent dans un état de coalition contre nous, et nous sommes seuls en Europe, avec cinq républiques que nous avons créées et qui sont pour ces puissances un nouvel objet d’inquiétude[14].

La guerre allait évidemment reprendre et, dans les faits, durer jusqu’à la chute du Mur de Berlin le 9 novembre 1989.

[1] Il est rappelé au lecteur que les textes en italiques sont des extraits d’archives de l’époque, pour la plupart de la correspondance diplomatique échangée entre Heymann, ambassadeur de Prusse en Bavière, et le cabinet prussien.

[2] Place forte sur le Danube qui eut de tout temps un rôle important lors des opérations militaires dans la région.

[3]  Très probablement un oncle du grand compositeur russe.

[4] Le lecteur notera que le Manifeste de Brunswick de 1792 n’est pas loin.

[5] Tous ces échanges diplomatiques entre la chancellerie de Prusse et Heymann sont conservés dans les archives secrètes de Prusse à Berlin.

[6] On sait que, dans certains états, les subsides de l’ONU pour lever des casques bleus sont utilisés par les gouvernants actuels de la même manière. Rien ne change !

[7] Dépêche de Heymann du 16 février 1800

[8] De l’ordre de 4 à 5 milliards d’euros actuels.

[9] Qui constituent la Alte Pinacothek. Les œuvres d’art ne purent donc être ramenées à Paris en triomphe.

[10] A 15 kilomètres à l’est de Munich.

[11] L’arrière grand-père de Sissi.

[12] On notera la précision des informations de Heymann et surtout la clarté de son appréciation de la situation tactique. En France, il était considéré comme le meilleur officier de sa génération.

[13] Le négociateur autrichien à Lunéville

[14] Cité par Emmanuel de Waresquiel dans Talleyrand, Le prince immobile — Fayard.