Le 25 juillet 1957 la constituante a voté l’abolition de la monarchie mettant ainsi un terme aux 252 ans de règne des Beys husseinites. 62 ans après, le 25 juillet 2019 la mort du vieux président Béji Caïd Essebsi, quelques mois avant la fin de son mandat, a mis en exergue le bon fonctionnement des institutions démocratiques. Mais l’espoir suscité par la chute de Ben Ali en 2011 a laissé place à une profonde désillusion. La Tunisie est appelée à relever d’importants défis sécuritaires, économiques, sociaux et politiques redoutables qui menacent de freiner, voire d’interrompre, sa marche en avant.

Une économie au ralenti : 

  • Si la Tunisie a connu (avec des hauts et des bas) depuis 2011, une transition politique certaine, on constate, en revanche, l’absence de transition économique, la dégradation du pouvoir d’achat, disparité socio-spatiale, Le chômage des jeunes,

[1]

  • En huit ans, « la révolution»n’est pas parvenue à répondre à la crise économique qui avait poussé sa jeunesse dans la rue fin 2010.
  • Le dinar tunisien continue sa chute par rapport au dollar et à l’euro[2]. Le ralentissement de l’économie ne date pas d’aujourd’hui. Deux ans, déjà, avant la « révolution du jasmin » de janvier 2011. L’économie a stagné à la suite des bouleversements politiques, économiques et géopolitiques qui affectent le pays depuis plus d’une dizaine d’années.

La dette publique[3] a atteint en 2018 71,7% du PIB en 2018 contre 71,4% en 2010 et 70,3% en 2017. La Banque mondiale, dans son rapport suivi de la situation économique [4] , pointe le taux important de l’inflation en avril 2019 qui se situe autour de 7%.

La Tunisie s’attend à une hausse du service de sa dette qui devrait atteindre un niveau record de plus de 9 milliards de dinars, soit 3,24 milliards de dollars.[5] 

Au deuxième trimestre de cette année, Le taux de chômage a atteint 15.3% [6]. Le chômage des jeunes reste très élevé. Il est proche de 35 % selon l’Organisation internationale du travail. Les jeunes sont donc les grands oubliés de la « Révolution ». Ils ne cessent de le rappeler aux gouvernements successifs par des manifestations et des affrontements avec les forces de l’ordre.

Des disparités socio-spatiales

Les disparités régionales existent toujours et elle se sont même aggravées : les régions littorales sont de plus en plus attractives alors que les régions intérieures et du sud deviennent de plus en plus répulsives ! Une des conséquences ; l’exode des populations comme le montre la carte [7]

Depuis longtemps, la Tunisie est marquée par cette opposition entre Les régions côtières d’une part et les régions de l’Ouest, du Sud et de l’intérieur. De larges disparités régionales existent en termes de niveau de vie et d’emploi. Plus de justice sociale entre les territoires devient une urgence !  C’est ce que confirme Elyès Jouini[8] : “Rien n’a été fait à l’échelle à laquelle il faudrait faire les choses”.  “Aujourd’hui, ces régions (l’intérieur tunisien, ndlr) demeurent déshéritées, analyse-t-il. Les écarts en matière de taux de pauvreté entre la côte et l’intérieur n’ont fait que se creuser. Certes, depuis les années 2000, donc avant la Révolution, mais ça ne s’est pas amélioré et on a aujourd’hui des écarts extrêmement sensibles.

La situation économique désespère les Tunisiens qui ne voient pas leurs conditions de vie s’améliorer.  C’est pourquoi on assiste ici ou là, (surtout dans les régions déshéritées) à des manifestations et à des mouvements de contestation. Cela n’est pas sans rappeler les prémices de la révolution de 2011. La situation économique et sociale des classes modestes et moyennes tunisiennes stagne.  C’est pourquoi les Tunisiens manifestent pour de meilleures conditions de vie, du travail et une équité sociale. Des cas extrêmes liés au désespoir : l’immolation : le dernier jeune à l’avoir fait c’est un journaliste, Abderrazak Zogu qui a voulu attirer l’attention des pouvoirs publics par le sacrifice de sa vie, le 24 décembre 2018.[9]

Mais y a-t-il un espoir ?

  • Boudée pendant des années par les visiteurs européens depuis 2011 et surtout les attentats de Sousse et du Bardo de 2015, la reprise du secteur touristique [10] en 2018 et surtout en 2019 donne des couleurs à l’économie tunisienne. Cela participe en partie à l’améliorations de la situation économique :

1- Le nombre des arrivées aux frontières

Le total général des arrivées : 5.046.753 visiteurs, soit 15,6% de plus qu’en 2018

·        Le total des arrivants européens : 1.572.038 (+19,9%)

·        Le total des visiteurs maghrébins : 2.465.264  (+17,7%)

·       Les Algériens : 1.357.666  (+ 12,3%)

·        Le total des tunisiens Résidents à l’Etranger : 882.174  (+4,1%)

·        Autres nationalités :

·       Chinois : 18.341 (+10,4%)

·       Autres nationalités : 108.936 (+14,6%)

2- L’évolution des recettes touristiques

Recettes (MD) : 2.774,2 (+45,9%)

Recettes (M€) : 820,7  (+30,5%)

Recettes (M$) : 926,8  (+22,0%)

3- Le nombre de nuitées touristiques

Nuitées globales par nationalité : 15.536.520  (+13,3%)

 

[11]

La transition politique et le consensus

La démocratie s’installe

La Tunisie s’en sort nettement mieux que les pays secoués par le Printemps arabe Libye, Égypte, Syrie, Yémen… Et contrairement à l’Égypte, qui s’enfonce davantage dans l’autoritarisme, elle a mis en œuvre d’impressionnantes réformes démocratiques.

Malgré les écueils, la Tunisie fascine et continue de creuser son sillon dans le monde de la démocratie. Elle arrive en tête des pays arabes en termes de démocratie. Au niveau de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA), elle arrive sur le podium, en deuxième position derrière Israël. C’est ce qu’a révélé l’Economist Intelligence Unit (EIU) dans son rapport 2018 sur la démocratie dans le monde.  [12]

Après « le Printemps arabe » la Tunisie est le seul pays à poursuivre sur la voie de la démocratisation politique. En effet, depuis le 14 janvier 2011, d’immenses progrès ont été réalisés en matière de transition politique. Dans ce petit pays, coincé entre deux voisins instables, la Libye et l’Algérie, la société civile a joué un rôle majeur dans la préservation des acquis sociétaux : le code du Statut personnel et de la Famille, Le statut de la femme et son égalité juridique avec l’homme, l’interdiction de la polygamie, la non inscription de la » chariaa » dans la constitution. Tous ces sujets, héritage de l’esprit républicain ont fait l’objet depuis 2011 de nombreux débats houleux. Mais la société civile, par son positionnement, sa vigilance et son attachement aux idées de progrès, a pu empêcher la « salafisation » voulue par de nombreuses parties aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.

Un autre point différencie la Tunisie du reste de la région   arabo-musulmane : la liberté de la presse. Selon un article du Quotidien le Monde[13] daté du 19 avril 2019, La Tunisie, premier pays arabe en matière de liberté de la presse !  La Presse écrite, les télévisions, les radios et les réseaux peuvent être utilisés (contrairement à la Tunisie sous Ben Ali) pour dénoncer la corruption et les violences policières. De ce fait, les autorités locales et nationales ne peuvent pas rester sourdes !

Illustration de cette liberté de la presse et le pluralisme :  les élections présidentielles. Le premier tour prévu le 15 septembre 2019, donne lieu à des débats télévisés comme dans les démocraties occidentales. Une première en Tunisie !  Ces débats, diffusés sur 11 chaînes de télévision dont deux publiques, et une vingtaine de radios, confrontent les crédos et les projets de plusieurs candidats sur différentes thématiques. C’est ainsi que le quotidien La Croix en parle «   A une semaine du premier tour de sa présidentielle, la Tunisie vit depuis samedi soir au rythme des trois grandes soirées de débats télévisés devant permettre à ses citoyens de choisir entre 26 candidats, une initiative démocratique rarissime dans le monde arabe. [..]Présentée par ses promoteurs comme « l’événement » de la campagne électorale et un « tournant » dans la vie politique de ce pays symbole du Printemps arabe, l’opération mobilise depuis des semaines les médias audiovisuels publics et privés, ainsi qu’une ONG spécialisée dans le débat politique. […] Ces débats doivent être diffusés sur des chaînes en Algérie ou encore en Libye, et le responsable de l’ONG partenaire du débat, Belabbes Benkredda évoque « un premier pas » pouvant servir « d’inspiration » dans d’autres pays de la région. »[14] Le site de France 24, comme de nombreux journaux français, va dans le même sens « Concentrés, studieux : huit des 26 candidats à la présidentielle tunisienne ont exposé, samedi 7 septembre, leur credo lors de la première de trois soirées de débat télévisé, un événement très rare dans le monde arabe qui a duré deux heures et a été très suivi par les électeurs.

À huit jours du premier tour de scrutin, ce débat a été salué comme « historique » et comme « un moment de fierté » par des Tunisiens rassemblés dans des cafés ou commentant l’émission en direct sur les réseaux sociaux. » [15]

Les fondements d’un Etat Républicain :

Les récents évènements de l’été 2019 ont montré que les institutions de l’État fonctionnent. Il n’y a pas eu de vacances du pouvoir dans le sens où un accord entre le chef du gouvernement en place [16] et l’ARP[17] a fait en sorte, à la suite du décès de Béji Caïd Essebsi, que le Président de l’ARP soit nommé chef de l’Etat par intérim pour une période minimale de 45 jours et pouvant s’étendre jusqu’à 90 jours. Sa fonction consiste à assurer la continuité » de l’Etat jusqu’à la prochaine présidentielle initialement prévue le 17 novembre.[18] Selon la constitution[19], le président par intérim n’a pas la possibilité de censurer le gouvernement, de dissoudre le parlement, de convoquer un référendum ou bien encore de modifier la constitution.

Un autre élément a participé et participe encore à ces fondements :  depuis la chute du régime de l’ancien président Zine El-Abidine Ben Ali, l’armée tunisienne joue un rôle très important dans la stabilité de ce petit pays.  Depuis 2011, cette institution républicaine   œuvre dans le cadre de ses missions pour apaiser la tension et tenter de mettre le pays sur de bons rails. Elle joue le rôle d’arbitre sans avoir la tentation de s’immiscer dans les affaires de l’Etat. De surcroit, contrairement au Soudan à la Syrie et à la Libye, et à une moindre mesure l’Algérie, la Tunisie a été épargnée par les guerres civiles et les conflits armés.  Ce qui caractérise l’armée c’est sa   neutralité.  Elle s’est toujours mise dès la naissance de la république à l’écart de tout tiraillement politique. C’est cela qui fait sa force. Dès l’indépendance, l’armée tunisienne a été pensée dans un esprit républicain. Il est bon de rappeler que la première promotion d’officiers a été formée en France dans les Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan. Et cet esprit républicain perdure encore ! 

 Les élections présidentielles de 2019 ouvrent tous les champs du possible en ce qui concerne le résultat. Pour une fois rien ne sera jouée d’avance. Les scores obtenus ne seront pas ceux que l’on a observé ces dernières années dans l’Egypte du maréchal El Sissi ou dans d’autres pays du continent africain.  Il me semble que la Tunisie est sur la bonne voie de la démocratie même s‘il reste, et c’est vital pour la stabilité de ce pays, à réussir la transition économique ainsi que les défis de l’égalité réelle ! Dossiers à suivre…

Abderrazak HALLOUMI

Doctorant en Histoire & Civilisations Mondes Anciens
Université de Poitiers
Centre d’études supérieures de civilisation médiévale
CESCM – UMR7302 (Université de Poitiers – CNRS)

[1]  Infographie de France Culture, le 14 janvier 2019 https://www.franceculture.fr/politique/tunisie-une-revolution-pour-rien

[2] En date du 8 septembre 2019 :

 

1 Euro =

 

3.1640 dinars / 1 $ 1 = 2.8695 dinars

[3] Voir le Blog de Nizar Fassi,  La dette publique tunisienne: Taux et perspectives, https://www.huffpostmaghreb.com/nizar-fassi/la-dette-publique-tunisienne--taux-et-perspectives_b_10799772.html

[4] Tunisie : rapport de suivi de la situation économique (Avril 2019) https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/publication/economic-update-april-2019

[5] https://afrique.latribune.fr/afrique-du-nord/tunisie/2018-09-18/tunisie-nouveau-record-d-endettement-attendu-en-2019-a-plus-de-3-2-milliards-de-dollars-790823.html

[6] Source : Institut National de la Statistique, http://www.ins.nat.tn/fr/themes/emploi

[7] Vanessa Szakal,  https://nawaat.org/portail/2016/03/09/migration-interne-marche-de-lemploi-et-disparites-regionales/

Voir également   Alternatives économiques, hors-série n°113 du 1er janvier 2018, https://www.alternatives-economiques.fr/tunisie-inegalites-regionales-explosives/00082177 

[8]  Elyès Jouini, économiste franco-tunisien. Vice-président de l’université Paris-Dauphine https://www.franceculture.fr/politique/tunisie-une-revolution-pour-rien

[9] Voir la tribune  de Jean-Yves Moisseron, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et Khaled Guesmi, professeur à l’IPAG Business School  https://www.liberation.fr/debats/2019/01/03/le-dernier-message-d-abderrazak-zorgui-journaliste-tunisien-immole_1700905

[10] Les chiffres du premier trimestre 2019

https://www.tunisienumerique.com/tunisie-la-reprise-du-tourisme-en-chiffres/

Voir également : https://www.huffpostmaghreb.com/entry/hausse-de-12-8-des-entrees-touristiques-jusqu-au-10-aout-2019_mg_5d5bfcd5e4b05f62fbd57d50?utm_hp_ref=mg-tourisme-tunisie

[11] Infographie de France Culture, le 14 janvier 2019 https://www.franceculture.fr/politique/tunisie-une-revolution-pour-rien

[12] C’est ce qu’a révélé l’Economist Intelligence Unit (EIU) dans son rapport 2018 sur la démocratie dans le monde.  Cf. https://www.huffpostmaghreb.com/entry/indice-de-la-democratie-2018-la-tunisie-premier-pays-arabe-et-63eme-mondial-selon-leiu_mg_5c35f0a2e4b0dbd066023067

[13] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/04/19/la-tunisie-premier-pays-arabe-en-matiere-de-liberte-de-la-presse_5452476_3212.html

[14] Présidentielle : la Tunisie au rythme de soirées inédites de débats télévisés. https://www.la-croix.com/Monde/Tunisie-grand-debat-televise-presidentielle-premiere-2019-09-06-1301045866

[15] En Tunisie, un premier débat pour la présidentielle calme et très suivi, France24, Publié le : 08/09/2019 https://www.france24.com/fr/20190908-tunisie-election-presidentielle-grand-debat-televise-calme-suivi-karoui-marzouki

[16] Youssef Chahed est le 15e chef du gouvernement de la Tunisie indépendante le 27 août 2016 après avoir obtenu  la confiance de la majorité des députés. Il a été nommé au poste de Premier Ministre par feu Béji Caïd Essebsi le 3 août 2016.

« Le chef du gouvernement tunisien Youssef Chahed s’efface à titre provisoire de ses fonctions à la tête de l’exécutif afin de mener campagne. M. Chahed a annoncé jeudi 22 août sa décision de « déléguer ses prérogatives » de chef de gouvernement à son ministre de la fonction publique, Kamel Morjane, « jusqu’à la fin de la campagne électorale » en vue du scrutin présidentiel dont le premier tour est prévu le 15 septembre. »

Frédéric Bobin et Mohamed Haddad, Le Monde, Publié le 23 août 2019. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/08/23/en-tunisie-youssef-chahed-s-efface-provisoirement-de-la-tete-du-gouvernement_5502046_3212.html

17] L’Assemblée des Représentants du Peuple.

[18] L’ISIE, « L’instance chargée des élections en Tunisie a confirmé, mardi soir, que l’élection présidentielle était bien avancée au 15 septembre suite au décès du président Essebsi. Les législatives sont maintenues au 6 octobre. » ; https://www.france24.com/fr/20190731-tunisie-election-presidentielle-isie-baffoun-essebsi-15-septembre

[19] La Constitution tunisienne de 1959  promulguée le 1er juin 1959  suspendue par la loi constitutive du 16 décembre 2011 a été remplacée par La Constitution tunisienne  est adoptée le 26 janvier 2014 par l’Assemblée constituante ( élue le 23 octobre 2011 à la suite de la révolution qui renverse le président  Ben Ali.)  La troisième constitution dans l’histoire du pays, après celle de 1861 et de 1959, est mise en application à partir du 14 février 2014.