Lors des élections législatives du printemps 2019, la plus grande démocratie du monde a, pour la seconde fois depuis 2014, porté au pouvoir fédéral le leader du nationalisme hindou, Narendra Modi. Confortablement élu, ce dernier surfe sur la vague safran pour accentuer la mise en oeuvre de l’idéologie nationaliste hindoue [l’Hindutva] bien loin du modèle de régulation du religieux mis en place lors de l’indépendance par les pères fondateurs dont le Mahatma Gandhi et surtout le Pandit Nehru, Premier ministre indien du 15 août 1947 à sa mort en 1964. Afin de prendre conscience de ce qui se joue en Inde avec cette fièvre nationaliste, il est bon de rappeler brièvement en quoi consiste cette laïcité à l’indienne inscrite dans la constitution de novembre 1949 sous l’appellation de secularism – sécularisme.

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Si le terme lui-même, inspiré de la culture britannique, ne figure dans la constitution que depuis le 42e amendement en 1976[1], l’esprit en est présent dès le départ. Issu d’une longue tradition de tolérance en matière religieuse, que ce soit avec l’empereur bouddhiste Ashoka dans l’antiquité ou plus près de nous avec l’empire Moghol musulman, voire sous l’occupation britannique, ce secularism n’a été institutionnalisé que grâce à la ténacité politique des deux pères fondateurs de la nation indienne. Le traumatisme de la partition renforce chez eux la conviction que l’Inde doit sa richesse à la diversité, ethnique et religieuse, et que celle-ci doit être protégée. C’est bien cet esprit de multi-culturalisme qui l’emporta alors, et c’est ce choix fondateur qui est actuellement malmené par la vague nationaliste hindoue.

Au moins deux données majeures différencient le système indien de la laïcité à la française, d’une part, toute idée de séparation du religieux et du politique a été écartée, et d’autre part, contrairement à nos sociétés occidentales, la sécularisation est ici pratiquement inexistante, les normes et coutumes religieuses régissent toujours la vie quotidienne des Indiens.

Toutes les religions, et elles sont nombreuses en Inde, sont présentes dans la sphère publique, ce qui finalement rejoint une donnée de la laïcité française où toutes les religions bénéficient d’un égal regard de la part de la puissance publique. Comme en France, il n’y a pas en Inde de religion d’Etat, les libertés de conscience et d’exercice du culte sont reconnues, les discriminations sur la base de la religion, de la race, des castes, du sexe, du lieu de naissance…sont également interdites-art.15-. Le droit de prosélytisme est reconnu : Freedom of conscience and free profession, practice and propagation of religion Art.25,1-. Cet article n’est pas sans créer d’importantes difficultés de nos jours, en effet, si l’hindouisme, religion spécifique au pays, ne saurait être concerné par du prosélytisme, il n’en va pas de même pour le christianisme ou l’islam.

Cette posture d’égalité de considération n’allait pas de soi en 1947, les traditionalistes par exemple y étaient farouchement opposés. Par contre les deux pères fondateurs n’avaient pas la même perception de cette reconnaissance du religieux, alors que Gandhi souhaitait un mode collectif, Nehru, peut-être plus occidentalisé, privilégiait les identités individuelles. De fait, ces deux conceptions du sécularisme se retrouvent dans la constitution indienne, certains articles relèvent d’une conception individualiste, d’autres plutôt communautariste.

Au-delà des libertés individuelles reconnues, chaque communauté religieuse conserve ses propres lois religieuses, comme la charia pour les musulmans. Les articles 26 et 30 autorisent chaque communauté à organiser ses propres institutions philanthropiques et éducatives, avec même la possibilité d’une aide financière de l’Etat.[2]

Par contre, il n’y a pas de véritable neutralité de la part de l’Etat qui s’autorise à intervenir dans leurs propres domaines. L’Etat est intervenu souvent pour modifier les pratiques hindoues considérées comme incompatibles avec la modernité, il subventionne parfois certains pèlerinages, de manière diverse, comme la Kumba Mela hindoue, le hadj musulman…Ces interventions, a priori à géométrie variable, peuvent surprendre un esprit français habitué à un souci de traitements égaux des religions. Le théoricien du sécularisme, Rajeev Bhargava, préfère parler de « distance fondée sur des principes », plus que d’équidistance. Pour plagier une célèbre formule, ce n’est pas à chacun une même part, mais à chacun selon ses besoins.  Le sécularisme est certes une égale bienveillance de l’Etat à l’égard des religions, mais, si l’Etat considère que son intervention est nécessaire pour telle religion, il s’autorise à le faire. C’est ainsi que lors de la mise en place de la République indienne, il a fallu éviter de prendre des symboles trop exclusivement hindous, on est allé chercher le Chakra bouddhiste (roue du Dharma), le chapiteau aux lions d’Ashoka…Par contre, la première phrase de la constitution est une concession accordée aux traditionalistes hindous, on accepte que l’Inde puisse avoir officiellement un deuxième nom, un nom totalement hindou, Bharat (India that is Bharat shall be Union of States). Cette ambiguïté originelle reflète les débats constitutionnels au cours desquels les deux idées de l’Inde sont déjà présentes.

Le sécularisme à l’indienne, on le voit, se situe au croisement de la citoyenneté individualiste et du communautarisme multiculturel. Depuis au moins trois décennies des piliers de ce sécularisme sont battus en brèche de facto, sinon de jure[3].

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Si jusqu’aux années 70, ce modèle indien semble fonctionner correctement, le mérite en revient au Premier ministre Nehru qui déploya toutes ses forces pour empêcher la classe politique indienne d’instrumentaliser les religions à des fins électoralistes ; l’article 123 de la loi sur la représentation du peuple de 1951, qui régit la tenue des élections en Inde, interdit aux hommes politiques de faire campagne sur des thèmes religieux[4]. Cependant, à la fin de sa vie, Nehru était de plus en plus conscient des difficultés à maintenir cette politique, au point de considérer qu’il avait échoué. Après sa mort en 1964, ses descendants qui lui succèdent, sa fille Indira Gandhi (1966-77 et 80-84) et son petit-fils Rajiv Gandhi (84-89), pour des raisons électoralistes, ne respectèrent pas cette sagesse fondatrice, et ainsi, le nationalisme hindou put s’engouffrer dans cette brèche depuis les années 80.

Depuis 2014 l’idéologie nationaliste hindoue est au pouvoir, incarnée par la brillante victoire électorale du BJB (le Bharatiya Janata Party – parti indien du peuple) mené par le populiste Narendra Modi, contre le parti du Congrès (Indian National Congress mené par Rahul Gandhi) porteur historique du sécularisme.

Les origines de cette hindouité (Hindutva) remontent au choc culturel de l’époque coloniale qui a généré un fort sentiment d’infériorité, un défaut d’estime de soi, et en réaction, la conscience d’un devoir de résistance à l’arrogance occidentale, avec en tout premier lieu, l’impérieuse nécessité de définir cette identité indienne à défendre.

L’idéologue à l’origine du concept d’Hindutva, Vinayak Damodar Savarkar, pose tous les ingrédients de l’idéologie hindoue dans son ouvrage fondateur, Hindutva, who is hindu ? publié en 1923[5]. Quatre composantes majeures peuvent être retenues[6] qui vont bien au-delà de la seule religion hindoue, le concept d’Hindutva englobe l’hindouisme et le dépasse par du culturel et du mythique : 1-un attachement à la nation au sens physique, à la terre/mère patrie (Bharat), 2- l’appartenance à une seule race issue des Aryens, 3- le partage d’une civilisation commune (mythes, héros, histoire commune) 4- l’Inde comme terre sainte.

Si ces quatre caractéristiques qui définissent la façon d’être hindou, peuvent être partagées par les bouddhistes, les sikhs et les jaïns avec les hindous qui représentent 80% de la population, il n’en va pas de même des musulmans et des chrétiens[7] issus de « terres saintes » extérieures !

L’idée générale portée par ce nationalisme –ethnique (au sens ainsi défini de l’Hindutva) est celle d’un revival, d’une nécessaire renaissance de la civilisation hindoue, d’un retour à un âge d’or (mythique). Dès 2014 Narendra Modi annonce sans ambages vouloir « mettre fin à 1200 ans de mentalité d’esclave ». Nous retrouvons ainsi ce complexe d’infériorité majoritaire (Jaffrelot) symbole d’un défaut d’estime de soi.

Le sécularisme porté par Nehru et Gandhi est honni, à tel point qu’une députée du BJB, Mme Pragya Singh Thakur a fait l’éloge de l’assassin du mahatma Gandhi que les nationalistes hindous ont toujours perçu comme un ennemi, en raison de sa doctrine non violente et de son œcuménisme religieux[8].

Cette idéologie ethno-nationaliste aspire à une Inde nouvelle, à l’avènement d’un corps social et politique soudé, le Hindu Rashtra, pour résister à l’Autre. L’Autre, l’ennemi, ce sont surtout les chrétiens et les musulmans, musulmans du Pakistan, mais aussi de l’Inde, considérés comme une cinquième colonne. L’entretien de ces peurs et le discours sécuritaire furent au cœur de la campagne électorale de Narendra Modi. Le BJP n’est pas seul à orchestrer cela, il est aidé par une multitude d’organisations et d’associations régionales regroupées au sein du RSS (Organisation Volontaire Nationale).[9] De nombreuses milices paramilitaires se chargent des persécutions envers chrétiens et musulmans, le plus souvent en toute impunité.

Avec le Pakistan, le conflit du Cachemire est volontairement entretenu par les deux protagonistes, c’est l’un des plus anciens conflits au monde, avec celui la Palestine. Ce point chaud fossilisé sert d’exutoire à la haine de l’Autre. Cependant, l’essentiel des discriminations et des violences concerne la minorité musulmane de l’Inde. Les projections démographiques sérieuses prévoient qu’à l’horizon 2050, cette minorité musulmane indienne constituera le premier groupe musulman au monde, devant l’Indonésie et le Pakistan ! On ne peut imaginer une donne plus explosive dans une région géopolitiquement troublée, avec des Etats possesseurs de l’arme atomique.

Les discriminations, contraires au sécularisme inscrit dans la constitution, se manifestent à tous les niveaux, politiquement, les musulmans sont sous-représentés aux élections [10], institutionnellement, socialement…Dans certains Etats, la police discrimine selon la religion[11], pour l’heure, seule la Cour Suprême les protège. Cette discrimination par l’élite de la nation prend parfois des tournures fascisantes, comme lors des « contrôles » et lynchages par des miliciens à l’égard de chauffeurs musulmans soupçonnés de conduire des bovins à l’abattoir. La protection de la vache sacrée[12] devient un marqueur fort de l’hindouïté et de ce fait, un critère de marginalisation, voire d’exclusion des individus « incompatibles », qu’ils soient musulmans, chrétiens ou Dalits (nouveau nom pour désigner les ex-intouchables). En effet, la constitution qui interdit toute discrimination[13] avait aboli le système des castes, mais force est de constater qu’elles existent toujours. Comment pourrait-il en être autrement, alors que le moteur de reproduction des castes est inscrit au cœur des croyances hindoues, chacun renaît à tel niveau de caste, en fonction de son propre Dharma ! Dans l’Inde de Modi, nous assistons au retour des hautes castes au pouvoir[14] qui participent donc aux discriminations internes à la hiérarchie dharmique hindoue.

Les nationalistes hindous cherchent à gommer tout le passé musulman du pays, ils enragent face au succès touristique du Taj Mahal, changent le nom de villes à consonnance musulmane, c’est ainsi qu’Allahabad dans le nord de l’Uttar Pradesh devient Prayagraj. Un enjeu majeur pour la constitution d’une identité nationale est l’éducation, et tout particulièrement l’enseignement de l’histoire. Les nationalistes accusent les sécularistes d’avoir donné du passé une version erronée. Le virage culturel pris par l’Inde de Modi est lourd de conséquences d’avenir.

 

L’Inde est assurément à un moment critique de son histoire, les pères de l’indépendance avaient eu la sagesse de tenter de gérer la diversité par ce système particulier baptisé secularism, mais une fois les fondateurs disparus, les vielles tendances nationalistes nées il y a un siècle, reviennent. Le voisin Pakistan n’a pas eu la chance de connaître cette même phase séculariste lors de son indépendance, car son leader Muhammad Ali Jinnah meurt de tuberculose dès 1948, laissant ainsi la voie libre aux radicaux musulmans du moment.

L’Inde actuelle est aux antipodes des projets de société inclusifs de 1948, pour l’heure, les discriminations, les atteintes au sécularisme ne sont que de facto, Narendra Modi ne touche pas au texte constitutionnel. A la question de savoir si l’on va évoluer vers une démocratie ethnique de jure[15], Christoffe Jaffrelot répond cela pourrait venir un jour…l’Inde continuera donc à avoir les termes « séculier » et « socialiste » dans le préambule de la constitution sans ne plus être ni l’un ni l’autre[16]Toutefois, le démantèlement de l’autonomie[17] et des particularismes du Cachemire indien, essentiellement peuplé de musulmans, incitent à rester vigilants. Malgré de nombreux problèmes, l’Etat de Jammu-et-Cachemire était le symbole du multiculturalisme et du fédéralisme indien, ce que ne supporte pas le suprémacisme ethnique et religieux hindou.

       

Christian Bernard.

[1] « a sovereign, socialist, secular, democratic republic. » Pour consulter la version anglaise de la constitution indienne (il existe une version en hindi, l’autre langue officielle) https://www.india.gov.in/sites/upload_files/npi/files/coi_part_full.pdf

[2] art.26 (a) to establish and maintain institutions for religious and charitable purposes; (b) to manage its own affairs in matters of religion;

Christophe Jaffrelot, L’Inde en route vers la démocratie ethnique, in Religion et politique sous la direction d’Alain Dieckhoff et Philippe Portier, SciencesPo les Presses, 2017, 368 p, pp.129-139.

[3] Christophe Jaffrelot, op.cit. p.129.

[4]  Christophe Jaffrelot, The Fate of Secularism in India, https://carnegieendowment.org/2019/04/04/fate-of-secularism-in-india-pub-78689

[5] Guillaume Gandelin, L’Hindutva, aux origines du nationalisme hindou, Asialyst, 04/072016. https://asialyst.com/fr/2016/07/04/l-hindutva-aux-origines-du-nationalisme-hindou/

D’autres noms mériteraient d’être également cités comme Dayanand Saraswati, Swami Vivekananda, Aurobindo Ghosh …mais pour cette étude courte, nous préférons ne garder que Savarkar, le principal idéologue.

[6] Guillaume Gandelin, L’Hindutva, aux origines du nationalisme hindou, Asialyst, 04/072016. https://asialyst.com/fr/2016/07/04/l-hindutva-aux-origines-du-nationalisme-hindou/

[7] Selon le dernier recensement de 2011, publié en 2015, l’hindouisme représente 80,5%, puis l’islam 13,5% avec 140 M, le christianisme avec 2,3%, le sikhisme 1,9%, le bouddhisme 0,8% et le jaïnisme 0,4%. Le zoroastrisme, le judaïsme et le bahaïsme sont également présents.

[8]  Christophe Jaffrelot, En Inde, comment remporter les élections avec un bilan désastreux, Le Monde Diplomatique, juillet 2019. Cette députée est par ailleurs accusée de terrorisme contre des musulmans, d’appartenance au mouvement Jeune Inde (Abhinav Bharat).

[9] Le Rashtriya Swayamsevak Sangh   (RSS) est un mouvement nationaliste paramilitaire créé en 1925.

[10] Ils sont 4,6% à l’Assemblée (la Lok Sabha) alors qu’ils constituent 14,6% de la population indienne.

[11] Sur toutes ces questions de discriminations, voir Christophe Jaffrelot, L’Inde de Modi, national-populisme et démocratie ethnique, 2018 chez Fayard.

[12] Au Gujarat par exemple, l’abattage d’un bovin, vache ou buffle, est passible de 7 ans de prison !

[13] Les femmes demeurent elles aussi marginalisées même si leur présence récente à l’Assemblée augmente pour atteindre 14% (pour corps électoral de 900 M – plus d’1/10e de la population mondiale-le taux de participation au scrutin égale celui des hommes… Sur cette question de la femme indienne voir les travaux de Virginie Dutoya

[14] Christophe Jaffrelot, En Inde, comment remporter les élections avec un bilan désastreux, Le Monde Diplomatique, juillet 2019

[15] Une bonne comparaison pourra être faite avec Israël qui s’affirme comme démocratie ethnique de jure, cf par exemple Alain Dieckhoff , Quelle citoyenneté dans une démocratie ethnique ? Confluences Méditerranée 2005-3, N°54 https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2005-3-page-69.htm

[16]  Entretien avec Christophe Jaffrelot mené par Patrick de Jacquelot Comment le populiste Modi transforme l’Inde en démocratie ethnique, Asialyst 29/03/2019. https://asialyst.com/fr/2019/03/29/christophe-jaffrelot-comment-populiste-narendra-modi-transforme-inde-démocratie-ethnique/

[17] Abrogation de l’article 370 de la constitution. La politique de Modi, un peu comme celle de la Chine au Xingjiang peuplé de musulmans, consiste à permettre l’installation d’hindous en masse au cachemire pour casser la suprématie musulmane.