Systématiquement combattus par les sunnites, les chiites sont, pour l’essentiel, implantés dans un arc qui va du Yémen au Liban en passant par l’Iran, l’Irak et la Syrie. Leurs mouvements terroristes sont étroitement contrôlés par la République islamique d’Iran, base arrière protégée par son statut d’État dont le Corps des gardiens de la révolution (les Pasdaran) a été lui-même inscrit sur la liste des organisations terroristes par les États-Unis le 15 avril 2019.

Au Liban, le Hezbollah a fait la démonstration de son endurance et de sa bonne organisation depuis plus de trente ans. Il a notamment tenu tête aux forces armées israéliennes en 2006, allant jusqu’à endommager la corvette Hanit avec un missile antinavire. Combattant aujourd’hui en Syrie aux côtés des forces terrestres syriennes et des Gardiens de la révolution iranienne, il conforte la place de la minorité chiite dans la réorganisation du Moyen-Orient.

Au Yémen, les Houthis du mouvement Ansar Allah ont pris la capitale Sanaa en septembre 2015. Ils contiennent depuis lors une coalition sunnite menée par l’Arabie saoudite et contrôlent une importante portion des côtes à proximité de Bab el-Mandeb. Ce détroit, qui relie la mer Rouge au golfe d’Aden, constitue un maillon indispensable de l’économie mondiale. Les Houthis y mènent des attaques contre les forces navales des pays qui luttent contre eux et le trafic maritime international. En 2016, un de leurs missiles antinavires a endommagé le HSV2 Swift, un catamaran émirati de conception américaine, cependant que d’autres missiles tirés contre le destroyer américain USS Mason étaient leurrés ou abattus. En 2017, la frégate saoudienne Madina  a été frappée par une embarcation rapide télécommandée et chargée d’explosifs ; en outre, un patrouilleur yéménite a heurté une mine à l’entrée du port de Mokha. En 2018 enfin, l’Arabie saoudite a suspendu pendant dix jours ses exportations de brut par le Bab el-Mandeb à la suite d’une attaque houthie contre deux superpétroliers. Le 10 janvier 2019, la base aérienne de l’armée loyaliste d’al Anad a été l’objet d’une attaque spectaculaire et meurtrière par un drone aérien pendant une prise d’armes.

Ces diverses actions clandestines ont permis à l’Iran de tester par procuration ses engins navals et aériens sans pilote, mais aussi d’élaborer une doctrine d’emploi applicable dans un autre détroit, celui d’Ormuz. Cette analyse est confortée par le déplacement des attaques suivantes à proximité de celui-ci, dans une période de tension croissante avec les États-Unis.

Comme pour attester du niveau opérationnel acquis, mais sans qu’il soit possible d’en identifier les auteurs avec certitude, elles ont été menées dans des domaines d’actions complémentaires, sous-marin, de surface et aérien. Le 12 mai 2019, quatre navires au mouillage devant Fujairah ont été endommagés par des explosions sous la ligne de flottaison. Le 13 juin suivant, ce sont deux navires-citernes, en route libre cette fois dans le golfe d’Oman, à une vingtaine de milles nautiques (MN) de la base iranienne de Jask, qui sont l’objet d’attentats. Le premier est endommagé par des mines-ventouse déposées par une petite embarcation sur ses œuvres mortes (au-dessus de la ligne de flottaison) et l’autre par un drone aérien. Ces attaques — non revendiquées — n’occasionnent pas de victime, ce qui fait peser de fortes présomptions sur l’origine iranienne des actions, les mouvements affiliés à la République islamique privilégiant l’utilisation de moyens technologiquement avancés au terrorisme-suicide des attaques maritimes sunnites.

Ces démonstrations de force qui n’ont pas été revendiquées, ont été menées à proximité immédiate du détroit d’Ormuz. Cependant, effectuées loin des sanctuaires Houthis de la mer Rouge, elles ne peuvent être que le fait des Pasdaran qui veulent montrer leur capacité à perturber le trafic dans le détroit d’Ormuz, principal carrefour énergétique de la planète. La menace d’interruption des flux, mainte fois avancée il y a une décennie, a été réitérée par l’Iran quand le président Trump a annoncé que les États-Unis ne renouvelleraient pas le 2 mai 2019 les exemptions accordées aux pays qui importent du pétrole iranien de façon à priver le régime de sa première source de revenus.

L’Iran intervient de façon à présent ostensible quand le 20 juin, ses forces abattent un drone américain de surveillance maritime RQ-4A Global Hawk en patrouille à proximité du détroit sans que le Président Trump ne réagisse par les armes. Le 4 juillet, les commandos-marine britanniques arraisonnent dans le détroit de Gibraltar le superpétrolier iranien Grace 1, suspecté d’enfreindre l’embargo pétrolier de la Syrie ; il sera autorisé par la justice à poursuivre son transit le 15 août. Entre temps, l’Iran a réagi en pratiquant de même le 19 juillet avec le pétrolier britannique Stena Impero au moyen d’une opération héliportée des Pasdaran dans le détroit d’Ormuz. Fin août, les Britanniques envoient deux bâtiments de combat supplémentaires dans le golfe Persique en complément de la frégate Melrose qui y est affectée.

Malgré l’instauration le 7 août d’une coalition de sécurité maritime du détroit d’Ormuz sous l’égide américaine et à laquelle se sont joints les Britanniques le 5 août, les Israéliens le 7 et l’Australie le 21, la situation géostratégique est très différente de celle qui existait il y a seulement dix ans. La présence permanente de l’U.S. Navy dans le golfe persique depuis 1949 pour maintenir ouvert le détroit et assurer les flux pétroliers vitaux pour les États-Unis a perdu sa principale raison d’être depuis que le pays est devenu indépendant au plan énergétique et le plus grand producteur d’énergie au monde grâce à l’exploitation de ses propres gisements d’hydrocarbures. Le Président Trump l’a très nettement signifié le 25 juin en rappelant que ce sont à présent les grandes puissances économiques asiatiques — aux premiers rangs desquels la Chine et le Japon — qui sont principalement concernées puisqu’ils sont les grands pays importateurs de pétrole et de gaz transitant par le détroit d’Ormuz. Les Coréens du Sud ont d’ailleurs rejoint la coalition maritime mise en place par les États-Unis.

Quant à la Chine, elle a conscience depuis longtemps du caractère vital du détroit. Ses relations diplomatiques privilégiées avec l’Iran le prouvent ainsi que la construction du port de Gwadar à proximité immédiate du détroit d’Ormuz (300 MN) où l’État pakistanais lui demande d’implanter une base navale. Elle l’a déjà fait à Djibouti qui occupe une autre position stratégique à proximité immédiate du détroit de Bab el-Mandeb par lequel passe la principale route maritime reliant le Pacifique à l’Europe. Gwadar est par ailleurs l’aboutissement maritime du corridor économique sino-pakistanais indispensable au désenclavement des provinces de l’ouest de la Chine et un élément majeur de l’Initiative de la Route (maritime) et de la Ceinture (terrestre) qu’elle développe depuis 2013. Le fait de porter de 8000 hommes à 100 000 son corps de fusiliers marins destinés aux opérations de projection de forces outremer est une preuve supplémentaire de sa volonté de pouvoir intervenir si nécessaire.

La réunion du G7 à Biarritz les 24 et 25 août a été une occasion de tenter de faire reprendre les négociations entre les États-Unis et l’Iran. Si l’économie de la République islamique a un besoin urgent d’une résolution de la crise, les États-Unis sont en position de force incontestable, car leurs impératifs sont principalement diplomatiques et donc moins pressants. Ils sont cependant viscéralement attachés au principe de la liberté de navigation indispensable au commerce et qui passe par la maritimisation globale de l’économie. L’importance primordiale de cette géopolitique des océans pour sa réémergence a très bien été comprise et pratiquée par la Chine depuis que Deng Xiaoping a ouvert ses ports en 1978. Il en découle une géostratégie spécifique dans un milieu immense (71 % de la surface du globe) et sans frontière. Elle favorise l’usage de la violence en raison de l’imbrication des forces navales dans un espace maritime commun, de la puissance des moyens mis en œuvre, de l’importance des flux transportés pour l’économie des États et de la facilité à agir de façon clandestine.

Hugues EUDELINE

27 août 2019