2019, année exceptionnelle de changement d’empereur (tennô) et de changement d’ère. En effet, l’empereur Akihito âgé de 85 ans démissionnera le 31 avril au profit de son fils aîné Naruhito, 59 ans. L’événement va être rythmé, du printemps à l’automne, par une trentaine de cérémonies. Ce sera l’occasion d’observer de plus près ce qu’il en est de la nature de ces rituels traditionnels, de la conception de la monarchie dans un Japon démocratisé de force en 1946. Le précédent de 1989-90[1] – mort d’Hirohito et avènement de son fils Akihito-, qui avait déjà vu se mêler le politique et le religieux, le public et le privé, était alors révélateur des ambiguïtés de cette monarchie « démocratisée », dont la tradition affirme qu’elle est la plus ancienne au monde. De plus, avec le nouvel empereur advient une ère nouvelle, un nouveau départ dans le comput du temps. Comment comprendre le sens de cette série d’événements que va vivre le Japon cette année 2019 ?

1- l’abdication d’un empereur : une première à l’époque contemporaine.

Outre l’ancienne tradition des empereurs retirés devenus moines bouddhistes, et en 1817 à l’époque Edo (la démission de l’empereur Kokaku) dans de tout autres contextes politico-religieux, jamais un empereur n’avait demandé à démissionner à l’époque contemporaine. Selon la norme, l’empereur assure ses fonctions jusqu’à sa mort, mais le 8 août 2016, lors d’un exceptionnel discours télévisé, l’empereur Akihito avait justifié sa demande par des problèmes de santé (prostate, cœur, voire perte de mémoire). Je m’inquiète a-t-il dit, de la difficulté à remplir mes fonctions en tant que symbole de l’Etat. Certes il avait déjà réduit ses activités protocolaires – définies par l’art.7 de la constitution imposée par les vainqueurs américains en 1946 – mais il ne semble pas tolérer quelques manquements aux rituels shintô, religion dont il est le grand prêtre. Une autre réponse à ses difficultés à assumer ses charges aurait été une régence de son fils aîné, mais il a préféré demander l’autorisation d’une démission. L’article 5 de la constitution stipule que Lorsqu’en application de la loi sur la famille Impériale est instituée une régence, le Régent agit en matière de représentation de l’État en tant que représentant de l’Empereur.

L’empereur, sorte de prisonnier sacré, ne peut démissionner de son propre chef, il a fallu pour cela l’accord du gouvernement de Abe Shinzô, suivi d’une loi exceptionnelle propre à cette situation particulière. La constitution ne prévoit pas cette éventualité, il s’agissait alors de ne pas poser la question d’une éventuelle démission de l’empereur Hirohito impliqué dans la guerre. Cette demande, inédite depuis le nouveau cadre constitutionnel, a semble t-il, le soutien de l’opinion publique très fière de son empereur, sympathique, proche des gens comme lors de la catastrophe de Fukushima. Fin décembre 2018 pour ses 83 ans, l’empereur s’est félicité d’un long règne de paix pour le Japon, en contraste avec celui de son père Hirohito dont il critique assez ouvertement les morts inutiles lors de la guerre. Face à lui, le Premier ministre Abe Shinzô, aux accents « révisionnistes » – son grand père était ministre pendant la guerre-, est partisan d’une révision constitutionnelle en faveur d’un renouveau de puissance militaire. L’empereur aurait donc préféré la voie de la démission plutôt que de risquer de cautionner contre son gré cette nouvelle politique militaire souhaitée par Abe.

En effet, selon la constitution de 1946- art.4-, l’empereur n’intervient pas dans le cours de la politique : il n’a pas de pouvoirs de gouvernement, mais il est le chef d’Etat.

L’article premier déclare que L’Empereur est le symbole de l’État et de l’unité du peuple ; Il doit ses fonctions à la volonté du peuple, en qui réside le pouvoir souverain. Tous les actes de l’Empereur, accomplis en matière de représentation de l’État, requièrent l’avis et l’approbation du cabinet, qui en est responsable.

Nous serions donc dans une situation d’abdication de remontrance, façon détournée de poser un geste politique ?[2]

à gauche le nouvel empereur Naruhito et son père Akihito

  • 2- Certaines cérémonies relancent le débat sur la laïcité.

 

L’empereur remplit deux types de fonctions, certaines relèvent de son rôle de chef d’Etat et sont donc prévues par la constitution, mais d’autres, de nature religieuse à la tête du shintoïsme ne relèvent pas de ce domaine public. Aussi, les cérémonies d’intronisation du futur empereur relèvent-elles de ces deux registres, public et privé. Dans le cadre constitutionnel laïque depuis 1946[3], avec une séparation de l’Etat et des religions, certains pensent (dont le frère du futur empereur) que toute la cérémonie n’a pas à être financée par des fonds publics. L’empereur n’est que partiellement une figure sécularisée, en privé au palais impérial, en costume traditionnel, il célèbre quotidiennement, des rituels selon le culte shintô ; Mais pour autant, la laïcité de séparation imposée par les Américains s’applique-t-elle au Shintô, que beaucoup considèrent encore comme l’expression de l’identité profonde japonaise, et non pas comme une religion ?

Les cérémonies de démission de l’empereur Akihito ont débuté en mars avec une annonce, par l’empereur en personne, à la déesse Amaterasu, puis au premier empereur de la dynastie, Jimmu (神武天皇, Jimmu Tennō, fondateur mythique du Japon). A partir du 1er mai, l’empereur et l’impératrice auront le titre d’émérite.

L’empereur en habit de grand prêtre shintô va annoncer son abdication à la déesse Amaterasu

Si le nouvel empereur prend ses fonctions à partir du 1er mai 2019, la cérémonie d’intronisation n’est prévue que pour le 22 octobre.

 

L’installation du nouvel empereur doit se dérouler en trois temps :

  • Le 1er mai, la cérémonie d’accession au trône (senso).

Le matin, lors d’une cérémonie ultra confidentielle, deux des trois insignes impériaux (regalia en français) seront présentés au nouvel empereur.

Ces regalia –appelées au Japon les trois joyaux sacrés : le miroir d’Amaterasu Yata no Kagami 八咫鏡, conservé au grand sanctuaire d’Ise, il représente la sagesse, puis une épée Kusanagi 草薙剣conservée au temple Atsuta à Nagoya, elle représente la valeur, et enfin un pendentif, le magatama 曲玉, (perles de pierres en forme de virgule) conservé au palais impérial de Tokyo, qui représente la bienveillance.

« Il est clair qu’il ne s’agit plus de marques de souveraineté comme c’était le cas sous l’ancien régime avant 1945 » rappelle Eric Seizelet [4], tout en soulignant l’ambiguïté de leur nature juridique, publique ou privée ? En effet, en liant cette remise d’insignes impériaux issus de la mythologie fondatrice du Japon, à la cérémonie d’accession au trône, nous avons là une tension totale avec le renoncement par l’empereur à son statut de divinité tel qu’affirmé lors du célèbre discours d’Humanité du 1er janvier 1946[5].

Très peu de personnes peuvent assister à cette cérémonie et voir ces insignes impériaux ultra précieux pour le système impérial. En 1945, la grande crainte était qu’ils ne tombent aux mains des Soviétiques, ce qui, aux dires de certains, aurait signifié la fin non seulement du système impérial, mais du Japon.  Ils ont été soigneusement cachés, on n’en connaît que des reproductions. Ce fut la grande sagesse de Mac Arthur que de préserver l’empereur et ces regalia, afin de rétablir l’ordre dans un pays totalement déboussolé par la défaite. Seuls l’épée et le pendentif, soigneusement dissimulés dans des coffrets, sont présentés à l’empereur .

* L’après midi, le nouvel empereur et l’impératrice rencontreront les représentants du peuple, l’annonce de son règne sera proclamée avec une salutation de trois banzaï (万歳, longue vie).

Le 22 octobre ce sera la cérémonie d’intronisation elle-même, Sokui-rei.  A cette occasion, le Takamikura, sorte d’énorme baldaquin/pavillon (8 tonnes, 6,5 m de haut) au sein duquel se trouve le trône impérial, va être ramené de Kyoto –ancienne capitale- au palais impérial de Tokyo – dans la salle d’apparat SeidenMatsunoMa. Il a conservé des décors de l’ancien temps où l’empereur était une divinité. De somptueuses laques et sculptures représentent la venue sur terre de Ninigi[6], petit-fils de la grande déesse solaire shintô Amaterasu, et arrière grand père du légendaire fondateur de la dynastie en 660 av. J.-C, l’empereur Jinmu. Déjà en 1990 lors de l’intronisation de l’empereur Akihito, des radicaux s’étaient violemment manifestés contre cette réminiscence de la condition divine de l’empereur, abandonnée officiellement en 1946. Cette journée sera celle de l’annonce officielle au monde, 2500 personnes sont attendues. Une parade est prévue pour la population locale.

 

– La dernière cérémonie se déroulera dans la nuit du 14 au 15 novembre, ce sera une cérémonie rituelle shintô très privée nommée daijôsai qui peut se traduire par « Grande Gustation des Prémices ». Cette cérémonie nocturne, associée à l’intronisation, solennise un vieux rite agraire annuel, le Niinamesai, rite automnal de gustation des prémices.

 Dans les jardins impériaux à Tokyo, sont installés pour l’occasion, trois petits sanctuaires de bois, l’un à l’est (le Yuki-den), l’autre à l’ouest (le Suki-den), et enfin un troisième pour abriter l’empereur (le Kairyu-den). La nuit venue, après avoir pris un bain rituel dans une baignoire en bois, l’empereur offre aux divinités (kami) dont Amaterasu, une bouillie de riz issus de différents endroits du pays, et dans la seconde partie de nuit, dans le pavillon occidental, il renouvelle cette sorte de communion. Le sens précis de cette cérémonie est incertain, mais globalement ce lien avec la déesse ancestrale Amaterasu réaffirme pour tout le pays une identité et une filiation. [7]

Ambiguïté donc que ces cérémonies d’intronisation où l’officiel et le religieux –privé ? public, – se mêlent. Cette cérémonie pose à nouveau la question de la nature du shintô, religion comme une autre, ou coutume ancestrale identitaire, sorte de religion civile, reliquat du shintô d’Etat interdit pourtant dès 1946 ?

3- Nouvel empereur, nouvelle ère !

Changer d’empereur n’est pas sans incidence sur le cadre de vie officiel des Japonais. En effet, si le calendrier occidental est adopté dans le monde entier pour les échanges internationaux, il n’en va pas de même dans les manières de mesurer le temps à l’intérieur de certains Etats. La Thaïlande, la Corée du Nord, la Chine, Taiwan..,ont eux aussi leur propre manière de compter. Le Japon a conservé le système gengô 元号ou nengô年号 d’une suite d’ères selon les règnes d’empereurs[8]. Contesté après la guerre, le système s’est tout de même maintenu et a retrouvé un statut légal avec une nouvelle législation en 1979 mise en place par les conservateurs. Chaque nom d’ère, choisi désormais depuis la constitution de 1946, par le gouvernement et non par l’empereur lui-même, formé par deux kanji (idéogramme) puisés traditionnellement dans la littérature chinoise classique, souligne à la fois l’origine chinoise de ce concept, et l’idée que l’empereur exerce son contrôle sur le temps, cadre de la vie. Y aurait-il encore des éléments de la conception divine de la monarchie japonaise ?

Un récent sondage montre cependant que les Japonais sont de moins en moins attachés à cette manière de compter le temps, comme d’ailleurs, ils ne se préoccupent guère de l’empereur au quotidien.

L’ère actuelle s’appelle Heisei 平成 depuis le 8 janvier 1989, date à laquelle l’empereur Akihito a succédé à son père Hirohito (ère Shôwa). Ainsi l’année 2018 se dit Heisei 30- H.30-, ou 30e année de l’ère Heisei. Cela s’applique dans tout le pays pour tous les documents officiels hormis les documents internationaux pour des raisons pratiques.

Depuis l’époque Meiji (célébration des 150 ans en 2018) le Japon a connu les ères suivantes :

  • Meiji 明治 : « politique éclairée » du 23/10/1868 au 29 (ou 30) /7/1912
  • Taishô 大正 : « période de grande justice » du 30/7/1912 au 24 (ou 25) /12/1926
  • Shôwa 昭和 : « ère de paix éclairée » du 25/12/1926 au 7/1/1989
  • Heisei 平成 : « accomplissement de la paix » du 8/1/1989 au 30/04/2019

Après sa mort l’empereur portera ce nom d’ère, Heisei. Il sera nommé Heisei Tennô 平成天皇. De son vivant on ne l’appelle jamais par son prénom, Akihito, comme nous le faisons en occident, ce serait un manque de respect total, impensable. Les Japonais emploient soit la formule, sa Majesté l’empereur Tennô Heika 天皇陛下ou sa Majesté Présente Kinjô Heika 今上陛下pour le désigner.

Contrairement à la tradition, l’empereur ne souhaite pas être enterré comme d’autres empereurs au Cimetière impérial Musashi à l’ouest de Tokyo, mais sera incinéré à sa demande, acceptée par l’Agence impériale. Souci de rompre avec une tradition trop liée au système de monarchie divine ? Souci d’être en harmonie avec la pratique la plus répandue de son peuple ? Souci d’être en harmonie avec une pratique bouddhiste classique ? Ne dit-on pas que cet empereur, qui semble populaire, compatissant pour son peuple dans le malheur, comme lors de la catastrophe de Fukushima, aurait une foi bouddhiste !

l’empereur Akihito et l’impératrice Michiko

Cette passation du pouvoir impérial assez exceptionnelle marque certainement une transition, entre un passé de monarchie divine qui a du mal à passer, tant il est soutenu par les conservateurs au pouvoir, et une monarchie plus moderne, plus humaine.

De ce fait, le soutien de la gauche japonaise à la famille impériale, contraste avec l’attitude contrariée des conservateurs au pouvoir, désireux au contraire d’accroître le rôle de l’empereur, et de conserver des aspects de l’ancien shintô d’Etat. C’est l’un des paradoxes du Japon actuel.

Le nom des la nouvelle ère a été dévoilée le 1er avril, : Reiwa, un mois avant son application à partir du 1er mai, date à laquelle Naruhito accédera au trône impérial. Ce sera la 251e ère pour le 126e empereur du Japon. Jadis, il était fréquent de changer le nom de l’ère après un grand événement marquant, une guerre, une catastrophe (ce qui aurait vraisemblablement été le cas après Fukushima !), depuis le Meiji, le changement d’ère est lié à l’intronisation du nouvel empereur.

annonce de la nouvelle ère par le gouvernement

Quelle signification donner à ce nouveau nom, Reiwa constitué de deux kanji, Reiet Wa  ?

Choisi parmi plusieurs propositions par le premier ministre Abe Shinzô, on se doute que ce choix n’est pas vraiment neutre, et qu’il reflète ses idéaux politiques nettement nationalistes. En effet, pour la première fois, ces deux kanjis ne proviennent pas de la littérature classique chinoise, mais des plus anciens poèmes japonais connus, une compilation de poèmes des 7e et 8e siècles intitulées Manyoshu (le recueil des Dix Milles Feuilles). Nous sommes au 8e siècle, l’époque Nara, une brillante époque politique et culturelle au Japon, l’un des grands foyers culturels de la planète (La France est alors sous les rois mérovingiens, avant la renaissance carolingienne). Il y a donc dans ce choix d’un nom et d’une période, un message politique clair de retour de la tradition culturelle japonaise.

 Quelle interprétation faire de ces deux kanji ? Reirenvoie aussi bien à la beauté, à un avenir porteur d’espérance, qu’à la notion d’ordre, de loi…, et Wa  à une notion traditionnelle d’harmonie, voire de culture japonaise. Le petit poème du Manyoshu d’où est tiré le nom Reiwa, n’utilise pas ce mot, qui est une création, mais seulement ces deux kanji dans une même phrase : En ce mois propice (Rei) du début de printemps, il fait beau et la brise est douce (Wa ). Les pruniers épanouissent leurs fleurs blanches, comme de la poudre d’une belle femme devant son miroir, tandis que les orchidées dégagent comme d’un sachet de parfum, une odeur suave. Traduire Reiwa en français consiste à faire le choix d’une interprétation, pour le moment, l’expression la plus fréquente est « harmonie ordonnée ». Abe Shinzô a tenu lors d’une conférence de presse, à indiquer le sens de ce choix de nouvelle ère : le renvoi à cet ancien poème sur la nature, désire transmettre la beauté éternelle de cette nature et de la culture traditionnelle du Japon. Abe établit une analogie entre les fleurs de pruniers qui refleurissent fièrement après la froidure de l’hiver, et les Japonais qui font face au futur avec espérance.  Un symbole d’espoir donc ! Mais a contrario, faut-il comprendre que l’ère Heisei finissante serait à comparer avec l’hiver ? Cela signifie, a-t-il ajouté, la naissance d’une civilisation où règne une harmonie entre les êtres. Le choix du sens de chacun des deux kanji sélectionnés s’éclaire avec le sens général donné à ce court poème.

le nouveau couple impérial, l’empereur Naruhito et l’impératrice Masako

Avec ce choix d’une harmonie ordonnée, nous avons bien une décision politique, ainsi, ce changement d’empereur et d’ère, d’une certaine manière, a bien une signification politique.

Cette année de succession est une excellente occasion de constater certaines ambiguïtés de la démocratie japonaise capable de séculariser des rituels originellement liés « à l’affirmation du caractère transcendant et divin de la monarchie [9]» au nom d’une certaine conception nationaliste de la culture, n’est-ce pas l’une des significations du choix du kanji Wa ?

 

Christian Bernard   le 15 avril 2019 (H-31)

[1] Eric Seizelet, La démocratie japonaise à l’heure de la transition monarchique, in Vingtième Siècle. Revue d’histoire  Année 1991  31  pp. 41-50, https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1991_num_31_1_2411

[2] Pierre Souyri, l’abdication de l’empereur : https://www.liberation.fr/planete/2017/01/13/pourquoi-le-japon-va-t-il-changer-d-empereur_1541232

[3] Sur la laïcité au Japon : Jean Baubérot, Les laïcités dans le monde, QSJ ? p.100 ; Date Kiyonobu Laïcisation et droits de l’Homme au Japon : https://www.academia.edu/35372705/DATE_2011_laicisation_et_droits_de_lhomme_au_japon_CROISEMENTS.pdf. Date Kiyonobu, Kishimoto Hideo et la laïcité du japon in Mélanges offerts à Jean Baubérot « Croire, s’engager, chercher, Bibliothèque de l’EPHE, 174, 2016, pp.407-423.

[4] Éric Seizelet, « Les trois Trésors sacrés et la symbolique impériale au Japon », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles [En ligne],  | 2005, mis en ligne le 05 juin 2008, consulté le 16 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/crcv/408

 

[5] Déclaration d’Humanité (Ningen 人間宣言) http://japon.canalblog.com/archives/2009/03/16/13000198.html « Les liens entre Nous et vous, le peuple, ont toujours reposé sur la confiance et l’estime mutuelles. Ils ne dépendent pas de simples mythes ou légendes. Ils ne sont pas fondés sur le concept fictif que l’Empereur serait une divinité vivante, et que le peuple japonais serait supérieur aux autres races et destiné à régner sur le monde. »

[6] Alain Rocher, Ninigi, petit fils du Soleil Amaterasu, in la Mythologie asiatique, Hors-série Mythologies n°24, 2018.

[7] Pour une description de ce rituel complexe cf l’Encyclopédie du Japon (en japonais et en anglais) : http://www.translatetheweb.com/?ref=SERP&br=ro&mkt=fr-FR&dl=fr&lp=EN_FR&a=http%3a%2f%2fself.gutenberg.org%2farticles%2fEnthronement_of_the_Japanese_Emperor

 

[8] Kawashima Shin, historique du choix des noms d’ère au Japon, https://www.nippon.com/fr/in-depth/a05403/

[9] Eric Seizelet, La démocratie japonaise à l’heure de la transition monarchique, in Vingtième Siècle. Revue d’histoire  Année 1991  31  pp. 41-50, https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1991_num_31_1_2411

 

 

Suite à une plainte anonyme l’accusant de prosélytisme, un instituteur d’un petit village de l’Indre, Malicornay, s’est vu durement sanctionné pour « faute grave professionnelle ». Son erreur ? Matthieu Faucher, 37 ans, maître irréprochable par ailleurs, « ni croyant ni pratiquant », avait décidé, pour remédier à l’inculture constatée de ses élèves de CM2, d’enseigner le fait religieux à partir d’une dizaine de textes de la Bible[1], suivant en cela les nouvelles consignes du ministère.

 Cette affaire fut le dernier combat de notre Président d’honneur et ami, Jean Carpentier, qui fut précisément Inspecteur Général de l’Education Nationale en charge du premier degré. Bien avant le rapport de Régis Debray de 2002 sur l’enseignement du fait religieux à l’école de la République, Jean Carpentier était très attaché à ce travail de lutte contre l’analphabétisme religieux. Suite à l’organisation de six universités d’été sur cette thématique, il avait créé une association, l’ARELC [Association-Laïcité-Religions-Citoyenneté] dont l’objectif était de faire comprendre les enjeux de cet enseignement.

Très préoccupé par cette sanction disproportionnée appliquée à ce professeur des écoles de l’Indre, il s’engagea pleinement, avec René Nouailhat, dans une tentative de réhabilitation de cet enseignant.

Le livre de René Nouailhat, artisan « canal historique » de cet enseignement, reprend systématiquement toute l’affaire de Malicornay en reproduisant fidèlement tous les documents du dossier. Cet ouvrage qui n’est pas de nature polémique, en profite pour développer une réflexion de fond sur les enjeux et la situation actuelle de cet enseignement à l’école, du premier degré au lycée.

 Une autre source vient confirmer la légitime indignation partagée par Jean Carpentier et René Nouailhat, c’est le travail du chercheur, Régis Gaudemer, qui pour les besoins de sa thèse sur les comportements des enseignants dans leur transmission d’un objet de culture scolaire à dimension religieuse, a mené un entretien officiel avec le Dasen d’Orléans (nouveau nom pour désigner l’Inspecteur d’Académie), afin  de connaître et de comprendre les arguments ayant mené à la dure sanction, d’abord d’interdiction d’enseignement, puis d’un déplacement comme remplaçant (cet enseignant était directeur d’école).[2]

 

Au cœur de l’institution, beaucoup reconnaissent que la sanction est disproportionnée. Certes cet enseignant s’y est mal pris, mais il s’agit plus de maladresse de méthode que de volonté prosélyte, totalement absente chez lui. N’aurait-il pas été plus profitable de l’envoyer en formation sur cette question délicate de l’enseignement des faits religieux, plutôt que de le mettre sur la touche ? Lorsque l’on sait que la plupart des enseignants du premier degré n’osent pas se « lancer » dans cette aventure, pour toutes sortes de raisons, sans que ces fonctionnaires ne soient nullement inquiétés pour ce refus de prendre en compte la dimension religieuse de leur enseignement, quel message est ainsi envoyé à la corporation !

Nous avions naïvement cru, que depuis 2002 et l’instauration de cette obligation d’enseignement, nous allions enfin passer d’une laïcité d’incompétence à une laïcité d’intelligence, pour reprendre la célèbre formule de Régis Debray ? C’était sans compter sur les vielles résistances, avouées d’ailleurs par l’autorité « sanctionnante ». Triste situation d’une administration qui n’ose pas se désavouer, le mammouth serait-il toujours vivant ?

Christian Bernard

[1] Ce projet pédagogique avait été approuvé par les parents d’élèves en début d’année, ce professeur bénéficie d’un très large soutien de toute la population locale. On ne sait d’où vient la « plainte » anonyme qui est ainsi rédigée « Monsieur l’inspecteur de l’éducation nationale, ce courrier est issu d’une inquiétude de la part de parents d’enfants scolarisés à l’école de Malicornay. Ne voulant pas mettre nos enfants dans une position très inconfortable en allant nous adresser à leur maître, nous préférons solliciter votre aide pour indiquer son grand égarement à ce professeur vis-à-vis des principes de l’école laïque et républicaine…. » . Lire la suite (3 pages) pp.164-166.

Les séquences pédagogiques détaillées sont exposées clairement pp.153-163

[2] https://lewebpedagogique.com/situationcomplexe/2018/01/02/le-fait-religieux-a-lecole-tu-ne-tueras-point/

La lecture de cet article est édifiante.

 

 

Fernand Braudel inventa le concept de longue durée en 1949. Qu’il me soit permis de m’y référer ici pour décrire l’affrontement qui opposa la Maison d’Autriche à la Prusse pour le contrôle de l’Allemagne du nord. Deux cents ans. Deux siècles, c’est en effet la durée de la bataille qui a opposé l’Autriche et la Prusse pour la suprématie au cœur de l’Europe. En voici les principales étapes.

  • 1736 : Frédéric le Grand, alors Prince royal (le Kronprinz) d’un petit état germanique, la Prusse, écrit un opuscule résumant sa philosophie en matière de politique européenne : Considérations sur l’état présent du corps politique de l’Europe. Il décrit ainsi le politique de la Cour de Vienne : « On aura pu découvrir facilement que sa politique a pour but d’établir le despotisme, & la souveraineté de la maison d’Autriche dans l’Empire ; ce qui n’est pas si facile, vu la puissance de beaucoup d’électeurs qu’on ne saurait abaisser aisément. Cependant imbue de préjugés superstitieux, et encouragée par une orgueilleuse témérité, lé maison d’Autriche a voulu accoutumer à son joug les souverains d’Allemagne… ». Il s’agit là d’une rupture complète avec la politique suivie par les Hohenzollern qui, jusqu’alors, avaient accepté la prééminence des Habsbourg. A la fin de son règne de 46 ans, Frédéric le Grand aura vaincu trois fois l’Autriche, il lui aura arraché sa province la plus riche, la Silésie, et il aura hissé la Prusse au rang de principale puissance militaire de l’Europe.
  • 3 juillet 1866 : Bismarck, le chancelier de fer, enregistre un succès éclatant. La Prusse a écrasé l’Autriche à Sadowa. Dans la foulée, elle annexe diverses principautés d’Allemagne du nord qui avaient été les alliées de l’Autriche et forme la Confédération de l’Allemagne du nord, préfiguration du Deuxième Reich proclamé le 18 janvier 1871 dans la Galerie des Glaces du Château de Versailles.
  • 12 mars 1938 : Hitler réalise l’Anschluss, l’un des buts essentiels qu’il avait énumérés dans Mein Kampf :  »  L’Autriche allemande doit revenir à la grande patrie allemande et ceci, non pas en vertu de quelconques raisons économiques. Non, non : même si cette fusion, économiquement parlant, est indifférente ou même nuisible, elle doit avoir lieu quand même. Un seul sang exige un seul Reich. » L’Anschluss est réalisé.

Tel est le cadre général dans lequel se situe la présente  série de trois articles qui ne s’intéressent qu’à la période de la Révolution française, entre 1791 et 1802,  et cela à travers un prisme étroit, l’action qu’eut au service de la Prusse un Français, le Général de Heymann. Celui-ci fut maître-espion, soldat et diplomate au service de Louis XVI puis, après la Fuite à Varennes, de deux Rois de Prusse, Frédéric-Guillaume II et Frédéric-Guillaume III. Une mission lui avait alors été allouée par Berlin : maintenir la Bavière et les états palatins dans l’orbite prussienne ou à tout le moins éviter qu’ils ne rallient l’Autriche[1]. J’ai déjà publié deux articles relatifs à l’action de Heymann dans le cadre de l’Institut Jacques Cartier intitulés Procès de Louis XVI, une preuve accablante ?  et  De Varennes à Valmy : Les coulisses du triple suicide politique de Louis XVI et de son épilogue.

Comme les deux précédents, ces trois nouveaux articles font appel à des sources primaires méconnues, essentiellement les Archives de Prusse qui ne furent ouvertes dans les faits qu’à partir de 1989.

Les articles suivent la chronologie selon le déroulé suivant :

  1. 1792 : L’alliance contre nature entre la Prusse et la Maison de Habsbourg (l’Autriche)
  2. 1795 : La Prusse se retire du conflit

III. 1799 : La Bavière, enjeu du conflit

Il n’est présenté ici que la premier article. Les deux suivants le seront dans les bulletins suivants.

Le lecteur pourra ainsi s’évader de notre cadre de lecture habituel de la Révolution française qui, reconnaissons-le, s’articule autour de Robespierre, Bonaparte et des campagnes d’Italie.

En route donc, pour un épisode de l’affrontement sans merci pour l’Allemagne du nord.

I.1792 : L’alliance contre nature entre la Prusse et la Maison de Habsbourg

  1. Le point de départ : le Saint-Empire romain germanique

Depuis l’invasion de la Silésie par Frédéric II en 1740, la cause était entendue pour la diplomatie française : l’Allemagne du nord était le cadre d’un affrontement sans merci entre l’ennemi héréditaire de la France, la Maison d’Autriche, et une Maison de second rang, les Hohenzollern, dont les principaux « états », le margraviat de Brandebourg et la Prusse, étaient situés aux marches orientales du Saint-Empire romain germanique. Le Saint-Empire se posait en successeur de l’Empire de Charlemagne et de l’Empire romain. C’était une confédération lâche de 350 états indépendants qui sont représentés sur cette carte. On note trois ensembles principaux : les états des Habsbourg en orange, les états des Hohenzollern en bleu de Prusse et enfin les états de la Maison de Wittelsbach, les « états palatins » en vert clair.

Toute la politique de Richelieu avait consisté à maintenir un glacis de petits états, pour beaucoup protestants, entre l’Autriche et la France. L’Empereur était élu par un collège de Princes-électeurs, les Kurfürsten[1]. A la veille de la Révolution française, les Princes-électeurs étaient au nombre de huit, dont trois princes ecclésiastiques catholiques. À noter que le royaume de Bohème était une Principauté électorale du Saint-Empire romain germanique. En tant qu’archiduc d’Autriche, le chef de la Maison de Habsbourg n’était pas Prince-électeur ! Il l’était en tant que Roi de Bohème, possession héréditaire des Habsbourg, même si nominalement le Roi de Bohème était élu. Le royaume de Prusse, possession des Hohenzollern, ne faisait pas partie du Saint-Empire romain germanique. Le chef de la Maison de  Hohenzollern, roi en Prusse, était aussi margrave[2] de Brandebourg et à ce titre Prince électeur. Les Wittelsbach étaient Prince-électeur du fait du Palatinat ou de la Bavière selon l’époque.

  1. L’alliance contre nature entre la Prusse et l’Autriche

A la veille de la Révolution, les Cours de Berlin et de Vienne se vouaient une haine inexpiable. Les deux Cours furent sidérées par l’effondrement de la monarchie absolue en France. Elles y virent au moins un avantage : la France était affaiblie. Hors de question toutefois de se mêler des affaires françaises. La Fuite à Varennes (20 juin 1791) bouleversa la donne. Après leur arrestation et leur retour à Paris, le roy de France et sa famille furent maintenus prisonniers dans leur Palais des Tuileries. Ceci ne pouvait être accepté par les monarques d’Europe.

C’est alors que la crise intérieure française s’internationalisa. Les deux ennemis irréductibles, l’Empereur et le Roy de Prusse, tinrent une conférence du 25 au 27 août 1791 à Pillnitz[3]. Ils y réglèrent leurs différends, ou du moins les mirent en sommeil, et ils émirent une déclaration commune, la Déclaration de Pillnitz. Ils y demandaient que Louis XVI recouvrât sa liberté, faute de quoi ils aviseraient avec les autres Puissances européennes sur les mesures appropriées à prendre. Cette déclaration lénifiante fut considérée comme une véritable déclaration de guerre par les députés républicains, pour l’essentiel les futurs Girondins. La course à la guerre a été décrite dans De Varennes à Valmy : Les coulisses du triple suicide politique de Louis XVI et de son épilogue. Nous n’y reviendrons pas.

  1. Le nerf de la guerre

Le roi-sergent, Frédéric-Guillaume I (1713 et 1740) et Frédéric II (1740-1786) avaient été des monarques avare pour le premier, économe pour le second. En matière de finances publiques, le roi-sergent avait une devise : « Ein Plus machen », autrement dit dégager un excédent budgétaire. Lorsqu’il arriva au pouvoir, il diminua de 85% les dépenses de la cour ! Frédéric le Grand géra également la Prusse de manière rigoureuse, même s’il bâtit des palais somptueux qu’il meubla avec des œuvres d’art venues de France. Il avait pour toute garde-robe deux uniformes usés. Il gardait constamment avec lui une cassette remplie de diamants destinée à payer ses troupes en cas de revers de fortune. Lorsqu’il succéda à son oncle en 1786, Frédéric-Guillaume II fut un monarque dispendieux et il mit en désordre les finances de la Prusse. Il dut revenir aux saines pratiques de gestion de son oncle et de son aïeul. En clair, en Prusse, les finances publiques étaient une chose sérieuse[4].

Le 9 janvier 1792, Frédéric-Guillaume II reçut de Louis XVI la lettre par laquelle celui-ci lui demandait de former une alliance armée (un concert des Puissances) pour écraser les factieux. Il répondit à Louis XVI le 14 janvier 1792. Après avoir donné son accord de principe sur le congrès armé, il poursuivait de la manière suivante :

…J’aime à croire que les effets d’un tel congrès, et l’impression qui en résultera, répondront à l’attente de V. M[5]. Mais avec toute la bonne volonté dont je me sens animé pour Ses intérêts, je ne saurais en même temps me refuser à la considération des dépenses très considérables auxquelles cette mesure doit donner lieu, et, père de mon peuple, je dirai avec franchise à un roy qui a donné de si fortes preuves des mêmes sentimens, qu’une juste indemnisation de ces frais me paraît indispensable pour concilier les services que je souhaite de rendre à V. M. avec mes soins pour le bonheur de l’État que je gouverne.

En clair, la Prusse donnait son accord pour intervenir à condition que cela ne lui coûte rien, sauf la vie de quelques soldats. Cette question des finances allait devenir centrale dans la suite et explique le poids qu’allait prendre dans la conduite du conflit la super puissance financière de l’époque, l’Angleterre après son entrée en guerre le 1er février 1793[6].

  1. Nach Paris !

20 avril 1792 : Sur proposition de Louis XVI, la France déclare la guerre au roi de Bohème et de Hongrie, François II, Empereur du Saint-Empire en cours d’élection, neveu de Marie-Antoinette, qui vient de succéder à son père décédé le 1er mars.

8 mai 1792 : un conseil de guerre austro-prussien arrête le plan de campagne général.

25 juin 1792 : La Prusse déclare la guerre à la France.

 21 – 23 juillet 1792 : conférence au sommet à Mayence entre l’Empereur et le Roi de Prusse. Il est décidé que les deux puissances se rembourseraient des frais de la guerre fraîche et joyeuse qui s’annonce en annexant des provinces polonaises lors du dernier partage qui est projeté. Valmy, puis Jemmapes, mirent à bas ce bel édifice. Apparemment, la guerre allait durer un an de plus que prévu.

1793 fut terrible pour la République. Elle subit défaite sur défaite tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. La fin de l’année vit un renversement complet de situation :

  • le 17 décembre, Toulon qui avait été livrée aux Britanniques tombe aux mains des Républicains emmenés par Bonaparte.
  • Le 23 décembre, Hoche libère Landau assiégée depuis quatre mois.

Dès lors, il est clair que la coalition ne l’emportera pas aisément. Les échecs vont provoquer son éclatement et le retour au premier plan des haines et surtout de l’affrontement pour le contrôle de l’Allemagne du nord.

  1. La Prusse humiliée – La divine surprise de 1794

La Prusse était entrée en guerre auréolée du prestige de Frédéric le Grand. Début 1794, il était évident que l’armée prussienne n’était plus la meilleure armée d’Europe. Rien ne justifiait que son état-major dirigeât les opérations militaires. Les fondamentaux de la puissance (taille des états, population, prestige dynastique) revinrent au premier plan.

Le 19 avril 1794, la Prusse, défaite par l’armée française, exsangue financièrement, était contrainte de signer le Traité de La Haye avec l’Angleterre et les Provinces unies[7], les deux principales puissances financières de l’époque. Elle s’engageait à fournir 62 400 soldats armés et à les mettre sous les ordres de l’Autriche. En contrepartie, l’Angleterre et les Provinces unies s’engageaient à lui verser chaque mois 50 000 livres sterling, somme à laquelle s’ajoutaient des compléments pour l’approvisionnement en nourriture et en fourrage[8]. La Prusse était ravalée au rang d’état de seconde zone. L’œuvre de Frédéric le Grand était réduite à néant !

Cela était évidemment inadmissible pour la Prusse qui, finalement, n’avait pas d’intérêt majeur à combattre la France avec laquelle elle n’avait ni frontière commune, ni créance de sang (exécution de Marie-Antoinette) ni haine recuite depuis des siècles. Seuls le caractère perçu comme sanguinaire du régime jacobin et son prosélytisme révolutionnaire justifiaient sa présence dans la coalition alors que ses intérêts vitaux d’état lui commandaient de se concentrer sur l’Allemagne du nord et le prochain partage de la Pologne avec la Russie et l’Autriche.

Deux jours sont alors à marquer d’une pierre blanche pour la Prusse humiliée :

  • le 26 juin 1794, à Fleurus, Jourdan bat l’armée austro-anglaise. La Belgique tombe aux mains de la République française et les alliés hautains de la Prusse sont humiliés.
  • le 9 Thermidor An II (le 27 juillet 1794), Robespierre et ses partisans sont renversés. Ils sont exécutés le lendemain. Peu importe qu’ils aient été renversés par une coalition de Terroristes inconnus ayant tous autant de sang sur les mains que Robespierre, si ce n’est plus. Les symboles sanguinaires de la Révolution sont tombés. Les guillotinades cessent. Il est dès lors possible de négocier avec ce nouveau régime, en détournant si nécessaire les yeux pour ne pas voir qu’une majorité des membres du Grand Comité de salut public sont toujours au pouvoir ou siègent à la Convention[9], du moins pour un certain temps.
  1. Faux départ pour la paix

L’Autriche est vaincue, la République française n’est plus infréquentable : la Prusse s’engouffre dans la brèche. Les choses vont aller très vite :

  • fin juillet 1794,  les premiers contacts sont pris en juillet avec l’armée française sous couvert d’échanges de prisonniers. Un marchand de vin suisse de Bâle rencontre l’ambassadeur de France auprès des cantons suisses, Barthélémy, un diplomate de l’Ancien Régime passé au service de la République;
  • mi-octobre, l’Angleterre, mécontente de l’inaction de l’armée prussienne, met fin au versement de ses subsides ;
  • fin décembre, von der Goltz[10], ancien ambassadeur de Prusse en France arrive à Bâle pour négocier avec Barthélémy qui est allé prendre ses instructions à Paris ;
  • le 20 janvier 1795, Amsterdam se rend à l’armée française. Les Provinces unies sont occupées ;
  • le 22 janvier, lendemain de la nouvelle fête nationale française commémorant l’exécution de Louis XVI deux ans auparavant, a lieu l’échange des pouvoirs entre les deux négociateurs, Barthélémy, le Français, et von der Goltz, le Prussien.
  • le 5 février, von der Goltz meurt. Les autorités bâloises font procéder à une autopsie. Elles sont en effet persuadées que von der Goltz a été empoisonné. Les examens confortent cette conviction[11], d’autant que des espions ont été repérés à Bâle. Le moyen : du tabac à chiquer qu’un inconnu avait donné à l’ambassadeur prussien. Cet inconnu, une fois ce cadeau fait, avait quitté la ville. Une chose était assurée : le tabac l’avait tué.
  1. Le Traité de Bâle et l’éclatement de la première coalition

La nouvelle des négociations entre la Prusse et la République française avait fait l’effet d’une bombe dans toutes les cours d’Europe. La sidération fut la même que celle qui saisit les chancelleries d’Europe à l’annonce du pacte germano-soviétique le 23 août 1939. L’équilibre stratégique risquait d’être rompu. C’est le branle-bas de combat au niveau diplomatique. Tous les regards se tournent vers Berlin. Intimidation, corruption et désinformation vont faire rage.

Londres, saisie d’effroi à la nouvelle de la chute des Provinces unies dépêche un ambassadeur extraordinaire, Lord Spencer[12]. Sa mission : faire pression sur Berlin pour ramener la Prusse dans le droit chemin. Tous les moyens sont bons. La comtesse de Lichtenau, l’ancienne maîtresse du roi Frédéric-Guillaume II avec lequel elle avait conservé des relations étroites, rapporte dans ses Mémoires que Lord Spencer lui avait proposé pour convaincre le Roi de Prusse de mettre fin à ces négociations une gratification de 100 000 guinées (105 000 livres sterling, soit en rapportant au PIB, un milliard de livres sterling de nos jours[13]).

L’ambassadeur d’Autriche à Berlin, le Prince de Reuss, eut vent d’une « partie carrée », c’est-à-dire d’un déjeuner informel entre amis, tenue le 28 février à laquelle le Roi de Prusse avait convié ses plus proches conseillers, le chancelier Haugwitz, Hardenberg et le Général de Heymann. Le sujet débattu : poursuivre ou non la négociation avec la France. A l’issue de ce déjeuner, Frédéric-Guillaume II signa l’acte donnant à Hardenberg les pleins pouvoirs pour négocier avec la France. Heymann fut chargé de la désinformation des Puissances. Il reçut l’ordre de convaincre les Puissances que la Prusse renoncerait à faire la paix avec la France à une condition : obtenir une part du gâteau polonais plus importante que ce qui était prévu, à savoir les arrondissements de Cracovie et Sandomir. Il rencontra à cet effet les ambassadeurs d’Autriche et de Russie et leur indiqua en outre que la réunion avait eu pour objet la réorganisation du haut commandement de l’armée prussienne.

Parallèlement, l’Angleterre met la pression sur l’Autriche et la Russie pour intensifier la guerre. Le Premier ministre Pitt et le secrétaire d’État au Foreign office convoquent les ambassadeurs d’Autriche et de Russie à Londres et leur déclarent : « qu’ils avaient des raisons de ne pouvoir plus douter que la cour de Berlin n’ait mis le comble à toutes ses perfidies en faisant une paix séparée avec la France. Ils avaient ajouté que, si ces deux puissances (l’Autriche et la Russie) tardaient à signer le traité d’alliance que l’Angleterre proposait, la saison et les évenemens semblant ne plus permettre de délais, le cabinet britannique prendrait des mesures particulières ».

Hardenberg arriva à Bâle le 18 mars au soir après un voyage épuisant sur des routes rendues impraticables par la pluie. Les négociations reprirent immédiatement. Le dernier obstacle à la conclusion du Traité fut levé : les Jacobins les plus durs, Barrère, Billaud Varenne, Collot d’Herbois et Vadier, dont les noms étaient attachés à la Terreur, ainsi que leurs principaux partisans, avaient été décrétés d’accusation le 2 mars et condamnés à être déportés le 1er avril. Barthélémy tint Hardenberg au courant de cette procédure durant toute la négociation, en même temps que l’accord se faisait sur les frontières, le désengagement des troupes et le commerce entre la France et la Prusse. Le 4 avril, Heymann confortait encore les Coalisés dans l’idée que ces négociations n’étaient qu’un leurre.

Le lendemain, le 5 avril donc, Barthélémy et Hardenberg signaient le Traité de Bâle. Dans une clause secrète, la Prusse reconnaissait la souveraineté française sur la rive gauche du Rhin, celle-ci devant être confirmée par un recès (décision) de la Diète d’Empire (l’assemblée des princes souverains du Saint-Empire romain germanique).

Dès lors, la Première coalition vola en éclats : les Provinces unies, l’Espagne, le Royaume de Sardaigne (Savoie et Sardaigne), la plupart des principautés rhénanes signèrent à la suite des traités de paix avec la République française. Sur le plan des opérations, les États signataires des différents traités s’engageaient à ne plus autoriser le passage sur leur territoire des troupes coalisées qui voulaient attaquer la France.

Ce Traité de Bâle fut un triomphe pour la République française et la Prusse.

La République française était reconnue comme un État avec lequel on pouvait parler. Elle n’était plus menacée directement par les troupes autrichiennes.

La Prusse, quant à elle, allait pouvoir se refaire une santé financière. L’Autriche et la France allaient continuer à s’épuiser à se faire la guerre. Surtout, n’ayant plus à combattre sur le front occidental, la Prusse disposait dorénavant de suffisamment de troupes pour dissuader l’Autriche et la Russie de l’exclure du troisième et dernier partage de la Pologne. Bien sûr elle n’obtint pas les principautés de Cracovie et de Sandomir qui revinrent à l’Autriche.

Finalement, ce qui avait été prévu à la conférence de Mayence en juillet 1792 s’avérait : la Pologne payait pour la Révolution française !

[1] C’est de là que vient le nom de l’une des avenues élégantes de Berlin, le Kurfürstendamm, chemin de rondins aménagé en 1542 pour permettre au Kurfürst de Brandebourg d’aller dans une de ses résidences à l’ouest de Berlin.

[2] Margrave, littéralement marquis, ce qui à l’origine désignait le seigneur chargé de contrôler les marches du Royaume. L’inflation des titres sous l’Ancien régime fit perdre toute signification à la hiérarchie des titres en France alors qu’elle se maintint en Angleterre et en Allemagne.

[3] Pillnitz est en Saxe sur l’Elbe à 10 kilomètres environ en amont de Dresde.

[4] Il serait bien sûr malvenu de comparer les pratiques budgétaires et la situation des finances publiques de la République fédérale d’Allemagne et celles la République française et d’en inférer que, par atavisme, la France est incapable de maîtriser ses finances publiques..

[5] Votre Majesté

[6] Ces questions financières sont ignorées par les historiens alors qu’elles sont fondamentales dans les prises de décision. Les archives diplomatiques y font souvent référence. Je citerai donc des chiffres au risque d’être fastidieux.

[7] Les actuels Pays-Bas, qui étaient encore une grande puissance financière, même si Londres était devenue le grand centre financier européen.

[8] https://books.google.fr/books?id=CB3kCgAAQBAJ&pg=PA470&lpg=PA470&dq=haager+vertrag+1794&source=bl&ots=g6nja3MFFt&sig=soj40fa1gw7eqmt5L6-A-zI5Ppc&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwipgJHawY3dAhWKxoUKHTCxA_EQ6AEwAnoECAgQAQ#v=onepage&q=haager%20vertrag%201794&f=false

[9] Pour ne citer que les principaux, Barrère, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois et Vadier (« président » du Comité de sûreté générale) que nous retrouverons plus tard, mais aussi Carnot, Prieur de la Côte d’Or, etc.

[10] Pour ceux qui ont visité Prague, la branche autrichienne de la famille von der Goltz possédait le plus beau palais baroque de Prague. il est situé sur la vieille place, face à la statue de Jan Huss.

[11] Examens à prendre évidemment avec les précautions d’usage. La médecine scientifique n’existait pas.

[12] Ancêtre direct de Lady Diana.

[13] Cette évaluation a été obtenue en utilisant le site Measuringworth.

[1] On pourra trouver les références et les cotes dans mon ouvrage qui relate la carrière de Heymann, Le dernier des Morthemer – Amazon.