Il y a bien désormais un jihad français, non pas au sens d’une volonté de conquête de la France par des groupes se réclamant du jihadisme, mais, compris comme l’existence même sur notre sol, de sympathies pour les causes jihadistes dans le monde, et donc de réseaux issus du territoire français , déterminés à passer à l’action. Existe donc bel et bien un jihadisme endogène.

1- Une nouvelle donne

Les racines du jihad français remontent à 1992 avec un premier départ vers une zone de combat, la Bosnie bien oubliée de nos jours. Puis c’est le même courant religieux rigoriste, la même théologie d’aspiration au règne de Dieu sur terre, qui pousse à l’enchainement des jihads, en lien avec l’Algérie d’abord, puis avec le Proche Orient ensuite, filières irakiennes des années 2000, jusqu’au recrutement de Daesh récemment[1]. L’arrivée fulgurante en 2014 de L’Etat Islamique et du califat va bouleverser la donne du jihadisme européen et français en particulier.

Le changement est d’abord quantitatif : alors que dans les années 2000-2013, le nombre de départs vers un théâtre de jihad ne dépassait pas quelques centaines, soudain, le flux se compte en milliers.

La composition de ces départs est elle aussi complètement bouleversée. Daesh accepte tout le monde, y compris des personnes mentalement dérangées, et ce contrairement aux pratiques un peu plus élitistes d’al Qaïda. Les nouvelles recrues sont plus jeunes, ce sont pour la plupart des adolescents, filles et garçons. Cette présence assez massive de jeunes adolescents est une grande nouveauté, fait qui a choqué, et qui a donc été assez médiatisé : que l’on songe à cette pièce de théâtre « Lettres à Nour » du franco-marocain Rachid Benzine interprétée par Eric Cantonna. Dans l’imaginaire collectif, la vocation de jihadiste était uniquement celle des garçons !

La sociologie des partants est également bousculée, aux côtés de jeunes des cités, se rencontrent de jeunes convertis issus des classes moyennes. Le panel des nouveaux jihadistes est à l’image de la société.

Dans un premier temps, Daesh attire en masse ces jeunes sur le théâtre syrien, puis à partir de 2016, face aux difficultés de passage de la frontière turque, l’E.I. leur demande de rester dans leur pays, et d’être sur place les soldats du califat pour y commettre des attentats.

La découverte depuis 2001 du Homegrown jihadism, le fait que ces jeunes soient Français, de chez nous, va fortement heurter l’opinion publique. Le barbare n’est pas cet étranger venu d’ailleurs, il a été élevé ici, parmi nous ! L’idéologie est déterritorialisée.

Sur environ 5000 Européens partis vers la zone irako-syrienne, la France se trouve en bonne position avec un total depuis 2014 d’environ 1500, hommes et femmes. Depuis 2017 il n’y a plus de départ, non par disparition des intentions, mais par simple impossibilité de s’y rendre. 300 Français ou bi-nationaux sont morts sur place, que sont devenus les autres ? Une partie est de retour, et d’ailleurs ce sont les études de débriefing qui permettent aux sociologues de mieux comprendre le phénomène jihadiste. Certains sont partis rejoindre d’autres zones de jihad, soit au Sinaï, en Libye, voire également en Asie orientale. (Les jihads sahéliens, très spécifiques, en ce qu’ils sont bien souvent une coloration islamique posée sur de vieilles revendications territoriales, attirent peu les candidats européens). Quelques dizaines très certainement errent clandestinement dans les poches désertiques de Syrie Irak. Beaucoup ont été capturés par les armées libératrices, kurdes et irakiennes. Les autorités françaises ne souhaitent pas voir revenir ces « revenants » potentiellement dangereux, et souhaitent qu’ils purgent leur peine sur place. Reste la délicate question des enfants du jihad, plusieurs centaines à qui on a volé leur enfance. A leur retour, ces « lionceaux du califat » sont placés, séparés de leurs mères incarcérées. Les Kurdes de Syrie détiennent dans des camps 900 combattants, 584 femmes jihadistes et 1250 enfants, tous originaires de 44 pays différents. Les autorités kurdes font pression sur les pays d’origine, dont la France, pour leur rapatriement, inquiets d’une menace imminente d’attaque turque. La France, comme bien d’autres pays, est assez frileuse sur ces éventuels rapatriements, mais  début 2019 change d’avis face à un risque d’évasion de ces jihadistes consécutif au repli américain.

2- Le jihadisme des cités, des jeunes désaffiliés : le paradigme du héros négatif.

L’idéal-type du héros négatif défini par le sociologue Farhad Khosrokhavar réalise par la violence les contre-valeurs de la société occidentale dominante. Le jihadisme français et européen au sens large, par la valorisation de la figure de ce nouveau type de héros, installe un contre modèle social, dans lequel se retrouvent et se socialisent les nouveaux volontaires du jihad. L’existence même d’un contre-modèle vient déstabiliser les assises les plus profondes de notre ordre social. C’est le cas très nettement par exemple avec la loi de 2010 qui interdit le port du niqab pour les femmes, non pas au nom de la laïcité-ce qui ne se peut pas, car la liberté d’expression, dont vestimentaire, prime dans l’espace public- mais au nom d’une « conception immatérielle de l’ordre public », en clair, au nom de la protection d’une certaine conception culturelle dominante de la société, qui doit primer sur les libertés individuelles.

L’aspect le plus marquant de ce contre-modèle est certainement le retour du religieux dans un univers qui se croyait durablement sécularisé depuis l’entrée en modernité. Les lois de Dieu (la charia) doivent l’emporter sur la loi des hommes, ce qui implique un rejet de la démocratie, voire du citoyen comme sujet autonome, au profit d’une oumma unifiée mythique.

La violence jihadiste liée à cette conception du religieux vient prendre l’exact contre-pied de la tolérance de nos sociétés au sein desquelles la violence est censée être exclue. Il y a certes un écart parfois important, entre la norme de tolérance instituée comme valeur civilisée, et des réalités ponctuelles de bouffées de violences incontrôlées. Ce qui choque nos sociétés, c’est que ce jihadisme engage le rapport entre soi et l’autre : le jihadiste occidental est souvent de « chez soi » – la deuxième génération née en occident-, mais aussi « l’autre » pour avoir adopté une vision violente du monde. Le jihadisme remet en cause les fondements symboliques du vivre-ensemble en se référant au jihad, c’est-à-dire à une notion relevant de la théologie islamique dans des sociétés occidentales chrétiennes sécularisées[2]

Un autre contre-pied se manifeste dans l’affirmation de rôles distincts entre hommes et femmes, dans le déni de tout acquis du féminisme occidental. A la liberté sexuelle, il oppose une conception toute puritaine des relations comme de la foi. Les plaisirs sexuels pour l’homme sont renvoyés dans un au-delà paradisiaque mérité par l’acceptation de l’attentat suicide.  Cette thématique des Houris, 72 vierges paradisiaques, est au cœur de la stratégie de recrutement de Daesh, elle est entre autres, présente dans les chants religieux (nasheed) émis par la société de production de Daesh, Al-Hayat Media Center, afin de motiver les futurs guerriers dans la « perspective eschatologique d’un paradis orgiaque[3] ». On aurait tort en occident de sous estimer ce puissant levier de recrutement.

Pour de nombreuses femmes parties sur un théâtre de jihad comme la Syrie, la motivation d’un mariage avec un preux chevalier risquant sa vie, le romantisme de la ré-idéalisation de l’homme, prime sur l’adhésion à l’idéal politique d’un islam anti-impérialiste, ou sur la volonté de protéger des musulmans.[4]

Ces candidates et candidats au jihad sont des jeunes désaffiliés qui, de ce fait, expriment un fort sentiment d’indignité. La désaffiliation qui résulte de la dissociation du lien social concerne certes également d’autres catégories sociales, comme le chômeur de longue durée, la mère de famille monoparentale, l’adulte isolé. Le sentiment d’exclusion qui est vécu comme un fait indépassable, provoque une rupture avec toute la société des inclus, non musulmans comme musulmans, et se manifeste par une haine de cette société, du rejet de ses normes, des gardiens de ses normes (rejet de tout uniforme même celui des pompiers !). Dans leur langage ces jeunes disent qu’ils ont la rage !

Dans le même temps, ils cherchent à s’intégrer dans cette contre-culture, à adopter toutes les « valeurs » du héros négatif. Ce basculement est vécu comme une intégration, une valorisation, une libération. La rage libère son énergie dans l’acte jihadiste qui à son tour sacralise la rage. La mue existentielle est ainsi accomplie, le Soi devient pur et l’Autre, impur. L’islamisme radical opère une inversion magique qui transforme le mépris de soi en mépris de l’autre[5]. L’individu trouve enfin sa place dans cette autre société, jusqu’à l’obtention du salut, pour soi et pour les siens, dans la recherche d’une mort violente au nom d’Allah.

Outre les Houris pour les hommes morts au jihad, la deuxième récompense paradisiaque mise en avant par Daesh est cette capacité d’intercession (Chafaa) joué par du martyr le Jour du Jugement dernier, pour les membres de sa famille, et ce, jusqu’à 70 personnes ! Ce genre de croyance populaire, vaguement étayée par quelques hadiths à l’authenticité douteuse, représente un certain risque de voir les familles de jihadistes condamner mollement les actes des leurs.

Très souvent une étape intermédiaire faite de délinquance et de moeurs dépravées, marque l’opposition frontale à cette société haïe. L’idéologie jihadiste apporte la possibilité d’une rédemption salvatrice avec l’attentat suicide, un fast-jihad lui offre une belle opportunité de salut. Ces dimensions religieuses liées au jihadisme sont souvent sous estimées, voire inconnues d’un public français sécularisé.[6]  La violence est bien au coeur du contre modèle de société, elle est co existentielle. Bien entendu, si le jihadisme relève bien de l’islam pluriel, il n’en est heureusement qu’une infime partie.

Dans une telle démarche, que peut bien vouloir dire déradicalisation ? Le héros négatif vit dans le cadre d’un autre paradigme !

3- La nouveauté depuis 2013 d’un jihadisme déconcertant, celui de jeunes issus des classes moyennes.

Ce nouveau flux de jihadistes ne résulte pas d’une évolution soudaine de nos sociétés occidentales, mais d’une rupture dans le jihadisme introduite par le phénomène Daesh. L’Etat Islamique en proclamant le retour du califat se dote d’une énorme force d’attractivité. Une ère nouvelle est censée se lever dans le mythique Sham (Levant), tout comme en 1917 en Russie pour les communistes. Il faut être partie prenante de cette nouvelle utopie. Cette ère nouvelle doit inaugurer la fin des temps. A Dabiq près d’Alep en Syrie, les jihadistes doivent, avec l’aide de Dieu, triompher de tous les ennemis mécréants. Les visions eschatologiques attirent, il faut être du bon côté pour le combat final ! Cette rhétorique apocalyptique est utilisée par Daesh (à la différence d’al Qaïda) certainement plus pour recruter en masse que par conviction. Cette thématique qui était présente dès les origines de l’islam (comme du christianisme d’ailleurs) a été ré activée à notre époque en 1979 lors de la prise de la Mecque par un mouvement mahdiste millénariste (1979 correspond à l’an 1400 du calendrier hégirien). Guillaume Monod dans son travail d’analyse des ingrédients de la radicalisation en prison, constate que le rapport des djihadistes à la religion n’est pas tant théologique ou politique que mythologique, car l’État islamique incarne un mythe qui plonge ses racines aussi bien dans la géopolitique contemporaine que dans l’histoire millénaire de l’islam[7]. L’engagement jihadiste est la conséquence d’une vision du monde que l’on peut qualifier de mythique. La plupart des candidats au jihad, d’origine musulmane ou non, n’ont qu’une piètre connaissance de l’islam.

La radicalisation de ces jeunes issus des classes moyennes, parfois d’origine musulmane, mais le plus souvent récemment convertis, s’opère assez rapidement sur Internet où des recruteurs très habiles savent personnaliser le message lors de discussions et de vidéos de propagande.

Se mêlent, la recherche d’une meilleure vie dans le cadre d’un exotisme romantique et d’une logique de bonne foi naïve d’aide humanitaire. Combattre le Mal qu’incarne Bachar al-Assad et construire l’avenir au sein d’un nouvel Etat qui a la prétention d’englober l’humanité entière.[8]

Pourquoi un tel basculement ? Sont-ce des jeunes déjà radicalisés qui islamisent leur radicalité, parce qu’il n’y a pas à l’heure actuelle d’autres utopies sur « le marché », comme le suggère Olivier Roy ? Dans certains cas certainement, mais il est difficile de généraliser. Ce qui apparaît, c’est que cette génération post croissance économique forte, vit avec le sentiment que son avenir ne sera pas nécessairement meilleur que celui des parents, car l’ascenseur social est en panne. L’inquiétude de toujours des classes moyennes est le risque de déclassement. Selon un conflit générationnel classique, cette jeunesse est plutôt anti soixante huitarde, à la recherche de normes et d’autorité musclés souligne le sociologue Farhad Khosrokhavar. L’autorité est diluée dans la famille recomposée, la logique des droits de l’enfant a créé un pré-adulte. Ces jeunes recherchent un cadre plus net où les frontières du permis et de l’interdit soient plus nettes. Face à cette demande, certains croient trouver une réponse idéale dans la vision manichéenne en noir et blanc des salafistes. S’ajoute à cela parfois, cet engouement d’être l’agent de l’imposition de ces normes au monde, d’inverser le rôle de l’adolescent et de l’adulte, bref, d’être celui qui instaure les normes sacrées et l’impose aux autres sous peine de guerre sainte (Farhad Khosrokhavar).

Au-delà d’une perte territoriale pour des organisations comme al Qaïda ou Daesh, les idéologies demeurent, les modes opératoires de ces nouveaux jihads sont là, prêts à l’emploi, à la portée de qui veut s’en saisir.

On l’aura compris, en occident ou dans les pays musulmans, les jihadistes revenus de leur idéologie constituent davantage l’exception que la règle. Néanmoins, ces exceptions existent. Ainsi concluent deux fins connaisseurs, Romain Caillet et Pierre Puchot, dans leur étude sur le jihad en France.[9]

Christian Bernard


[1] Pour un rappel de l’histoire du jihad français voir le travail de Romain Caillet, Pierre Puchot, le combat vous a été prescrit, une histoire du jihad en France, Stock, 2017, 293 p..

[2] Farhad Khosrokhavar, Le nouveau jihad en occident, Robert Laffont, 586 p., 2018, p.18

Farhad Khosrokhavar, sociologue, Directeur de l’Observatoire de la radicalisation à la Maison des sciences de l’homme, directeur d’études à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales,

[3] Voir sur ce sujet le travail de la sociologue des médias et du genre, Hasna Hussein in Abécédaire du jihadisme post-Daesh, édition Kindle Amazone 2018, ainsi que Myriam Benraad, Jihad : des origines religieuses à l’idéologie, idées reçues sur une notion controversée, édition Le Cavalier Bleu, 203 p,2018, pp.137-143

[4] Farhad Khosrokhavar, Le nouveau jihad en occident, Robert Laffont, 586 p., 2018, p.129

[5] Farhad Khosrokhavar, in Abecedaire du jihadisme post-Daesh, édition Kindle Amazone 2018

[6][6] Sur le théâtre jihadiste africain de Boko Haram, on voit parfois des familles qui offrent leurs petites filles aux jihadistes, soit pour alléger le fardeau familial de nourrir un grand nombre d’enfants –les garçons étant privilégiés-, soit parce qu’elles pensent que les filles mortes en martyres peuvent intercéder en leur faveur dans l’autre monde. Cf Farhad Khosrokhavar, Le nouveau jihad en occident, Robert Laffont, 586 p., 2018, p.182

[7]Guillaume Monod, En prison, paroles de djihadistes, Gallimard, 2018.

[8] Farhad Khosrokhavar, in Abecedaire du jihadisme post-Daesh, édition Kindle Amazone 2018

[9] Romain Caillet, Pierre Puchot, le combat vous a été prescrit, une histoire du jihad en France, Stock,2017, 293p