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Régulièrement la France est touchée par des actions terroristes menées de plus en plus par des personnes seules, issues du pays, et non plus par des commandos organisés venus de l’extérieur. En rester à cette seule expression de terrorisme, sans le qualifier d’islamiste, ne permet pas de le distinguer de n’importe quelle autre origine terroriste potentielle, corse, basque, d’extrême droite ou d’extrême gauche…, mal nommer, c’est mal comprendre. Or il y a bien une nature islamique- c’est-à-dire musulmane-du phénomène. Le déni peut venir, à la fois d’instances qui craignent de relancer l’amalgame avec les musulmans en général, ou bien de la majorité musulmane elle-même, qui refuse de considérer ces terroristes comme musulmans. Face à cette protestation not in my name , Abdennour Bidar, philosophe français, musulman soufi, dans sa lettre ouverte au monde musulman, s’élève contre ce déni : Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre…

Pour tenter de comprendre ce phénomène de jihad et d’idéologie jihadiste actuelle, il est indispensable d’en comprendre les logiques religieuses internes et de rappeler comment, au fil des siècles, la notion de jihad a pu évoluer, au point d’enfanter de nos jours de telles horreurs.

1ere partie : Le jihadisme actuel est l’une des trois formes de radicalisation de l’islam sunnite.

Trois formes de radicalisation sont actuellement présentes dans l’univers du sunnisme : l’islamisme, le salafisme et donc le jihadisme. Ce sont trois postures différentes, très hostiles entre elles, mais du fait de leur caractère non monolithique, leurs frontières sont poreuses au point de permettre des passerelles, des emprunts. Le jihadisme actuel doit beaucoup aux deux autres courants.

  1. Un certain discours commun

Les trois partagent globalement le même constat et le même rêve d’avenir. Seuls diffèrent les moyens envisagés et les étapes intermédiaires pour atteindre un objectif semblable..

Le constat est celui d’un grand malaise dans le monde musulman qui se sent déclassé, traumatisé, depuis la fin du califat ottoman en 1924, par la fragmentation de l’Umma en Etats parfois hostiles entre eux, dirigés par des gouvernements qui n’appliquent pas véritablement la charia…bref, de la faute et des dirigeants « musulmans » et d’une contamination avec l’occident perçu comme matérialiste, un monde musulman plongé dans une sorte d’état d’ignorance, d’obscurantisme, tel qu’imaginé avant la révélation faite au prophète Muhammad. Cet état est celui de la jahiliyya, le temps de la mécréance, donc du chaos.

Les trois courants qui veulent mettre fin à cet état rêvent d’un monde où l’islam triomphera, non seulement dans l’espace musulman lui-même, mais aussi sur toute la surface de la terre. Pour cette religion à visée universaliste qu’est l’islam, l’objectif final est la souveraineté de Dieu (la charia, la loi divine) sur le monde, et non la conversion systématique de tous les hommes[1].

Par contre la mise en œuvre de ce schéma général se fait à partir de postures différentes, voire concurrentes et hostiles entre elles.

2- Ces trois courants diffèrent par leur nature et leur époque d’apparition.

  • L’islamisme est de nature politique ; Il s’agit d’arriver au pouvoir, soit par les élections, soit par la force, de manière à ré-islamiser les pays musulmans « par le haut ». Notons ce paradoxe d’un mouvement qui accepte le jeu démocratique, donc la loi des hommes, la souveraineté humaine, avec pour objectif d’imposer la loi de Dieu !

Ce courant politique qui prône un islam idéologique englobant, une lecture politique du Coran, est né au XXe siècle avec Maududi au Pakistan et al Banna en Egypte qui lance en 1928 le mouvement des Frères Musulmans[2]. Globalement le courant islamiste est de nos jours en perte de vitesse, il a échoué dans de nombreux pays. En Algérie l’arrêt du processus électoral en 1992 qui devait aboutir au succès du parti islamiste le FIS [front Islamique de Salut] poussera ses partisans à la lutte armée, en Egypte les Frères Musulmans qui gagnèrent les élections avec la présidence de Morsi, ont été éliminés par le coup d’Etat du maréchal al Sissi. Les islamistes ne se maintiennent qu’en Turquie et d’une certaine manière en Tunisie après avoir beaucoup évolué en tirant les leçons de l’échec égyptien[3].

  • Le courant salafiste actuel, qui se développe en France de manière continue depuis les années 90, plonge ses racines dans le lointain du Moyen âge, plus précisément dans l’empire musulman abbasside. Comme son nom l’indique, il s’agit de retrouver la pureté de l’islam des origines en se référant aux pratiques des pieux ancêtres – les salaf-, c’est-à-dire, les trois premières générations de musulmans.

Il est important, pour la compréhension du salafisme et de l’avenir possible de l’islam, de comprendre dans quel contexte il prit naissance. Tout se joue au IXe siècle au sein de l’empire abbasside, soit deux siècles après la révélation. La question clef est alors de savoir comment on peut interpréter le Coran, texte polysémique comme tout grand texte religieux fondateur d’ailleurs. Les tenants de l’usage de la philosophie, (confrontation avec une science grecque, païenne) donc d’une certaine rationalité – les Mutazilites[4]– ont perdu la partie face aux tenants d’un autre univers de sens, les futurs salafi. Pour ces derniers, dont Ibn Hanbal (780-855), le Coran, texte sacré par excellence, doit être lu d’une manière littérale, et interprété seulement à la lumière des faits, gestes et paroles, du Prophète lui-même et de ses compagnons ainsi que des premiers « continuateurs », matériaux rassemblés dans des collections de milliers de Hadiths qui constituent globalement la Sunna –la Tradition. Le salafisme, comme courant théologique, est la science du hadith, la théologie de la tradition. C’est un islam figé dans un univers sacralisé des origines, univers bien entendu reconstruit.

Le salafisme ne doit pas non plus être confondu avec la Salafiyya, une volonté moderniste réformatrice du XIXe siècle : époque de la Nahda (renaissance), face à la montée de l’occident.

 L’une des options de l’époque, portée par exemple par le penseur Mohammed Abduh (1849-1905), consistait non pas de vouloir imiter servilement l’occident matérialiste, mais à revenir aux temps premiers de l’islam, à retrouver la dynamique des origines par l’usage de la raison : s’inspirer des salaf non à lettre mais en esprit. Hélas, ce réformisme progressiste fut trahi par son meilleur disciple, Rachid Rida (1865-1935). Ce dernier mit fin d’une certaine manière à cette salafiyya au profit d’un souci de retour aux origines très conservateur, manifesté par un soutien sans réserve à la fin de sa vie, au wahhabisme triomphant dans le nouvel Etat d’Arabie saoudite (1932).

Ce virage inauguré par Rachid Rida à la fin des années 20 va être qualifié de salafiste, néologisme créé par les grands orientalistes français, notamment Henri Laoust.

Le wahhabisme, doctrine officielle de l’Arabie saoudite, apparue fin XVIIIe siècle, peut être considéré comme un salafisme, et, c’est précisément la puissance rayonnante de ce pays, grâce à la manne pétrolière depuis 1973, qui relança le salafisme dans le monde.

Le salafisme ne doit pas être confondu avec la tradition, cette dernière est incarnée par ce qu’on appelle l’islam impérial, un islam tranquille instauré au cours de siècles par les empires musulmans qui eurent à gérer le pluralisme des cultures. Cet islam de la tradition était encore celui des premières générations de migrants en Europe, un islam très critiqué par les jeunes générations actuelles adeptes du salafisme. Le retour aux sources, certes sources plus fantasmées que réelles est tout le contraire de la tradition.

Traditionnellement, le salafisme est quiétiste, il ne s’intéresse pas au registre politique, il souhaite simplement vivre sa foi d’une manière pure en deçà de toutes les innovations postérieures (bida) condamnables. C’est bien souvent un islam comportemental (vêtements par exemple) et replié sur lui-même. C’est une islamisation « par le bas » par la prédication (da’wa) et l’éducation (tarbiya).

Le jihadisme emprunte aux deux autres postures de radicalisation, mais diverge sur les méthodes. Ici, l’islam souhaité ne peut s’imposer que par la violence physique, le jihad.

Le penseur de la violence actuelle vient des rangs de l’islamisme, et plus précisément du mouvement des Frères Musulmans, Sayyid Qutb 1906-1966 (exécuté par pendaison dans l’Egypte de Nasser). Il souhaite lancer un jihad intégral contre le monde impie, musulman et occidental, afin de rétablir la souveraineté divine et aboutir à un État Islamique qui appliquera la charia. La violence est le seul moyen pour « libérer » les vrais croyants musulmans du matérialisme occidental. Tous les groupes jihadistes à partir des années 60 et 70 vont adopter ces idées. Sayyid Qutb prône ainsi un jihad de « restauration » : restaurer la pureté originelle de l’islam par la violence !

3- Le jihadisme emprunte de nombreux aspects au salafisme, les deux courants partagent :

–  Le même corpus scripturaire : ils puisent leurs justifications aux mêmes collections de hadiths, ce qui créé une vive inquiétude en Arabie où le jeune prince Salman vient de créer une commission de révision de ce corpus.

–  Une même lecture fondamentaliste des textes.

 – Un même comportement de rupture illustré par la formule bien connue Al wala wa al bara [allégeance et rupture] : vivre avec ceux qui vous ressemblent, se séparer de tous les autres, musulmans ou non. Si pour la plupart des salafistes cette séparation induit seulement du communautarisme, voire un souhait d’Hijra[5] (exode en pays musulman, l’Egypte par exemple), chez les jihadistes, ce souci de séparation peut aller jusqu’à légitimer l’assassinat, manière des plus radicales de se séparer !

– Une même proclamation de la souveraineté de Dieu versus souveraineté du peuple. La démocratie est considérée comme de l’associationnisme.

Les emprunts sont tels que l’on parle parfois de salafisme-jihadisme pour qualifier l’actuel mouvement de violence, suggérant ainsi que le salafisme est le sas d’entrée dans la violence. Cela se vérifie parfois mais n’est pas systématique. A celles et ceux qui souhaitent interdire le salafisme pour mieux lutter contre le jihadisme, il faut rappeler d’une part, que la République française laïque « respecte toutes les croyances », que seuls les actes délictuels sont condamnables, pas les idées ou croyances, et d’autre part, que l’immense majorité des salafistes est quiétiste, totalement hostile à la violence prônée par les jihadistes.

 

Islamisme, salafisme et jihadisme ont été évoqués ici comme postures distinctes, à la fois en compétition, mais aussi avec de fortes porosités entre elles, permises par leur pluralisme interne. Non seulement l’islam est globalement pluriel, mais chaque branche, chaque courant l’est également. Nous sommes dans l’humain, nous sommes dans le mouvant. Ce sera plus loin l’objet de notre troisième point de réflexion, s’interroger sur les évolutions qui ont conduit à ces violences inouïes menées ces dernières années par l’Etat Islamique.

Christian Bernard

 


[1] Romain Caillet, Pierre Puchot, Le combat vous a été prescrit, une histoire du jihad en France, Stock, 298 p, 2017. Les auteurs rappellent (p.41) que les Gens du Livre, Juifs et chrétiens peuvent conserver leur religion en devenant dhimmis. A ce titre ils bénéficieront d’une protection moyennant le paiement d’une taxe, la jizya

[2] Dans l’islam chiite, le grand innovateur en la matière est l’ayatollah Khomeiny en 1979.

[3] C’est ce qu’annonce depuis longtemps Olivier Roy : cf son livre de 1992 : l’échec de l’Islam politique, Seuil, 1992, 252 p. par la suite, avec les attentats commis par al Qaïda, cette affirmation a été beaucoup critiquée. Cela relève d’une incompréhension due à un mauvais usage du vocabulaire, en effet, bien souvent le terme islamisme est pris comme expression générique englobant les trois formes de radicalisation que nous analysons. Mal nommer c’est mal comprendre. L’islamisme est une posture politique, et à ce titre ne doit pas être confondu avec les deux autres formes.

[4] Le Mutazilisme fut la doctrine officielle du califat abbasside entre 813 et 847. Paradoxalement, cet islam de la raison se montra intolérant à l’égard des autres courants (la raison n’est pas toujours raisonnable !) et ainsi échoua. Ceci est dramatique pour ceux qui espèrent une réforme de l’islam où précisément la raison aurait son mot à dire dans l’interprétation des textes.

[5] L’Hijra est l’imitation de la geste du Prophète qui s’exile de la Mecque à Médine en 622 (an 1 du calendrier musulman calendrier hégirien). L’Etat Islamique dans sa revue « Dabiq » a souvent appelé les musulmans du monde entier à pratiquer l’hijra, bien entendu en direction de l’E.I.